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Sociologie d'une mémoire déchirée

De
248 pages
Comment se construit et se modifie au cours du temps la mémoire des exilés politiques, et notamment la mémoire des exilés iraniens ? Comment les trajectoires de vie et les processus sociaux peuvent-ils affecter la conservation ou la transformation de cette mémoire ? Voici un travail remarquable qui pénètre dans la subjectivité des migrants politiques iraniens et révèle l'adaptation de la mémoire à la réalité nouvelle.
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SOCIOLOGIE D'UNE MÉMOIRE DÉCHIRÉE

Le cas des exilés iraniens

Nader Vahabi

SOCIOLOGIE D'UNE MÉMOIRE DÉCHIRÉE

Le cas des exilés iraniens

Préface

de Farhad Khosrokhavar

L'Harmattan

Couverture: J. Ghafarpour

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique,

2008 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05202-4 EAN : 9782296052024

A mon fils, Khosrô Remerciements Je tiens tout d'abord à remercier Farhad Khosrokhavar qui m'a toujours dirigé, encouragé et épaulé dans mes recherches depuis le début de ma thèse, en décembre 1999. Puis j'aimerais manifester ma gratitude à Nicole Richard, géographe de formation, pour sa lecture minutieuse, sa patiente correction, sa gentillesse et sa pédagogie. Je souhaite aussi évoquer une anecdote d'avril 1999 qui a bouleversé mon orientation thématique: au cours d'une discussion de déjeuner, Didier Bigo, avec qui je m'entretenais de mon mémoire de DEA à l'Université de Nanterre, m'a vivement encouragé à travailler sur la mémoire des exilés iraniens. J'ai suivi son conseil et, à compter de ce moment, les thèmes de l'exil et de la mémoire de l'émigration sont devenus mes sujets de prédilection; à celui qui a été l'initiateur de mes recherches, j'adresse ma profonde reconnaissance et l'assure de mon amitié. J'aimerais aussi évoquer la participation de mon ami franco-iranien, Emanuel Huntzinger, jeune chercheur en science politique qui s'est évertué à trouver des équivalents français pour certaines expressions et notions employées par les interviewés et à sélectionner les concepts sociologiques opportuns. Je le remercie pour ses inestimables contributions et je conserve un excellent souvenir des moments forts de notre travail en commun. De jeunes chercheurs en sociologie politique: Sophie Aldric, Alexandre Mamarbachi, Mohsen Mottaghie et Akbar Molladjani m'ont aimablement aidé de façon occasionnelle pour l'approche des textes sociologiques et la relecture de mes premiers manuscrits; leur soutien et leurs encouragements m'ont été très précieux. Enfin, les exilés politiques qui se sont prêtés à cette enquête méritent tous ma gratitude. Je me suis efforcé de ne trahir ni la confiance qu'ils m'ont accordée ni le respect que je ressens pour leurs convictions et leurs engagements. Plus particulièrement, j'exprime ma reconnaissance et ma sympathie à Jafar Ghafarpour, mon cher compatriote, graphiste et exilé politique à Paris et qui est l'auteur de l'illustration de couverture. Paris, le 05.12.2007 N. VARABI

Table des matières

Préface de Farhad Khosrokhavar Introduction
1. L'origine de la recherche 2. Problématique initiale 3. Présentation de l'échantillon 4. La méthode de recherche 5. La mémoire en sociologie 6. L' hypothèse

9 13

Première partie:

de la formation de la mémoire 57 Chapitre 1- Les conditions de l'exil et les épreuves subies 65
Section 1. La dynamique de radicalisation 1. Du printemps révolutionnaire à un Etat théocratique 2. La vacance de l'Etat 3. Une période proto-démocratique durant le gouvernement libéral de Bazargan 4. L'assaut de l'ambassade des Etats-Unis (4 novembre1979) 5. L'élimination de deux grands Ayatollahs Section 2. La création de l'insupportable 1. La chasse aux intellectuels (avril 1980) 2. La Guerre: une réponse aux problèmes sociaux (22 septembre 1980) 3. L'émergence d'une nouvelle dualité au sein de l'Etat islamique 4. Le début de la répression massive 5. L'origine d'une mémoire polémique

Contextualisation

Chapitre ll- Interprétation

et réinterprétation

de l'insupportable 115

Section 1. La mémoire selon la manière de vivre la répression
1. Le groupe des individus n'ayant pas vécu directement la répression (8 sur 39) 2. Le groupe des individus ayant vu ou vécu personnellement la répression (12 sur 39) 3. Le groupe des individus ayant vécu de manière directe le poids de la tyrannie (19 sur 39) Section 2. Une mémoire construite dans le flou 1. Le concept « d'obstacles intervenants» 2. L'incertitude structurelle 3. Les moments de dérapage

7

Deuxième partie: Contextualisation Chapitre I - L'élargissement

d'une nouvelle mémoire

145 149

de la mémoire

Section 1. La dispersion de la mémoire 1. Une trajectoire simple 2. Une trajectoire conflictuelle 3. La gestion de la trajectoire Section 2. La mémoire dans le no man' s land 1. Le paradoxe entre la distance et la proximité 2. Les deux illusions de l'exilé 3. Le deuil de la mémoire 4. La découverte d'une nouvelle identité

Chapitre n

- L'éclatement

de la mémoire

173

Section 1. La resocialisation de la mémoire 1. La mémoire liée à l'intégration 2. La mémoire liée à une insertion minimum 3. La mémoire liée à la vie communautaire Section 2. Panorama de la mémoire actuelle 1. Les témoignages 2. La production scientifique officielle 3. Les ouvrages de grande diffusion 4. Les cahiers de biographie des exécutés 5. L'art en exil

Conclusion 225 Bibliographie 231 Traduction en anglais de la quatrième de couverture (abstract) 247

8

Préface Que se passe-t-illorsque, sous la répression, des groupes d'hommes et de femmes quittent un pays pour se réfugier dans un autre, plus libre? En relation avec la révolution Islamique de 1979, plusieurs catégories d'exilés ont quitté l'Iran. Certains l'ont fait parce qu'ils appartenaient à l'élite de l'époque du Shah, militaire, politique, culturelle (stars de cinéma, chanteurs et chanteuses). D'autres l'ont fait parce qu'ils appartenaient aux groupes d'extrême gauche et qu'après les premiers mois de la révolution, s'installa une guerre, d'abord larvée puis déclarée, entre le pouvoir théocratique et leurs membres. Les émigrés iraniens vers l'Occident (surtout les Etats-Unis et le Canada, puis l'Australie et, dans une moindre mesure, l'Europe) et vers les pays musulmans (surtout la Turquie), n'ont pas été fondamentalement des émigrés "économiques", comme ceux d'Afrique du Nord en France, de Turquie en Allemagne et d'Inde, du Pakistan et du Bangladesh en Angleterre. Les Iraniens qui ont quitté l'Iran pendant ou après la Révolution islamique l'ont fait pour des motifs liés à une révolution: peur des représailles, crainte de répression par des fanatiques religieux, appréhension devant la politique répressive de la nouvelle théocratie face à des groupes politiques d'extrême gauche islamique (les Moudjahédines du Peuple) ou communiste laïques (Peykar, Fédâ'iyâns du Peuple, etc.). On pourrait les qualifier d'émigrés pour cause de révolution: ils ne quittent pas le pays pour fuir la misère, l'absence de travail correctement rémunéré ou par volonté de promotion économique et sociale. Pour eux, la raison primordiale est sociopolitique, liée à l'événement majeur que constitue la révolution. Nader Vahabi a entrepris sa thèse sur la thématique de la mémoire des exilés politiques. Il a mené une enquête minutieuse sur quelque 39 exilés politiques iraniens en France, mais aussi en Allemagne, en tentant de respecter la diversité socio-anthropologique (femmes, hommes, âges, conditions socio-économiques...). Le résultat de l'enquête est une recherche qui jette une lumière nouvelle sur la problématique de la mémoire. La première partie de son ouvrage porte sur le contexte sociopolitique qui cause l'exil, à savoir la société iranienne après la révolution islamique de 1979. On peut, certes, ne pas approuver nécessairement la vision de Vahabi sur la révolution islamique comme, par exemple, le 9

fait que Bani Sadr ait été le représentant de la bourgeoisie libérale ou qu'une "bourgeoisie libérale" ait existé en Iran à ce moment précis. Mais son analyse ne laisse pas insensible et surtout, en regard de la problématique essentielle qu'est la mémoire collective et son rapport à la mémoire individuelle dans le cas de l'exil, la remarque précédente n'a pas une importance capitale. Le point fort de l'auteur réside essentiellement dans le décryptage de la mémoire des exilés politiques iraniens qu'il établit à partir des interviews exhaustifs qu'il a menés avec ceux-ci. Il montre comment le déchirement opère, comment l'exilé politique se trouve écartelé entre deux sociétés, celle à laquelle il appartient par ses origines et celle dont il fait désormais partie, quelquefois à son corps défendant, en raison des vicissitudes de l'histoire et du hasard des trajectoires de migration qui ont fait, qu'en raison de tel lien de famille ou d'amitié, qu'à cause de certains aléas des itinéraires d'immigration, il se trouve en France plutôt qu'en Allemagne ou en Angleterre. Vahabi est sensible à ces trajectoires individuelles qu'il contextualise dans leur complexité, entre la société dont on porte l'identité en soi et celle au sein de laquelle il faudra vivre désormais. Cela remet en cause la famille (nombre de divorces sont la conséquence du changement des cadres sociaux), mais aussi l'appartenance (les enfants appartiennent à la société d'accueil par renseignement que leur dispense récole, par leur processus de socialisation et par l'éloignement de la société d'origine). Les exilés politiques doivent aussi quelquefois s'accommoder de la perte d'un emploi de niveau plus élevé et de l'insertion dans un réseau professionnel de niveau nettement inférieur dans la société d'accueil (beaucoup d'exilés politiques iraniens deviennent chauffeurs de taxi, gestionnaires ou propriétaires de librairies, de kiosques de journaux, etc.). Le passage des exilés politiques par plusieurs cadres sociaux de mémoire est certes enrichissant pour eux, mais aussi et surtout, angoissant, déstabilisant, voire déroutant; il remet en cause leurs cohérences mentales et également leur estime de soi, leur identité intime et leurs rapports intersubjectifs (dans un premier temps on noue des liens avec des personnes de même provenance nationale, principalement de même famille politique, elles aussi en situation d'exil, pour pouvoir s'ouvrir par la suite à d'autres catégories sociales et culturelles, notamment de la société d'accueil).

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Vahabi identifie trois styles de comportement panni les exilés politiques iraniens. Ceux appartenant au premier type, qu'il qualifie "d'assimilistes", cherchent par un travail individuel sur soi à s'adapter de leur mieux à la société d'accueil et à s'y assimiler aussi profondément que possible. Cela se fait, en sous-main, par la reconnaissance, implicite au début et de plus en plus explicite par la suite, du caractère irréversible de l'exil et de la nécessité de vivre une nouvelle vie, non pas comme un état de fait provisoire, mais comme une situation inéluctable, non sans avoir enterré une partie de soimême et de ses idéaux politiques et sociaux liés à la société d'origine. Se trouvant dans une nouvelle société dont l'histoire, la culture et les relations sociales sont construites de manière radicalement différente, l'intégration par assimilation s'accomplit en faisant le deuil d'une grande partie du passé et des cadres de mémoire liés à la société iranienne dont on est issu. Le second style est celui des "communautaires" qui entendent garder intacte leur mémoire sociale et politique d'origine au prix de la clôture sur soi et de la constitution d'une mémoire plus ou moins fermée, commémorant le passé par des rituels auxquels participent les personnes appartenant à la même famille d'esprit. L'apprentissage de la langue du pays d'accueil (que ce soit en France ou en Allemagne) n'est pas primordiale et l'acquisition de la culture et des mœurs sociales et politiques de la nouvelle société reste marginale. Les "communautaires" tentent de sauver leur mémoire d'origine en ne s'insérant pas dans la nouvelle société et en se marginalisant consciemment afin de préserver leur vocation première, c'est-à-dire militer pour le changement social et politique dans leur société à eux, celle qu'ils ont quittée, depuis plus de deux décennies pour la plupart, et dans laquelle ils pensent pouvoir revenir avec le changement de pOUVOIr. Enfin, les "minimalistes" sont ceux qui cherchent à maintenir un minimum de la mémoire liée aux cadres sociaux de la société d'origine tout en s'adaptant à la nouvelle. En eux s'accomplit une mutation de la mémoire: là où ils s'intéressaient avant tout à la politique, s'opère un déplacement vers le culturel ou le social; là où ils entendaient imprimer un changement social par le militantisme politique, ils visent désormais à s'intéresser à l'histoire ou à la culture globale et moins à une activité individuelle de nature politique. Les minimalistes vivent une nouvelle dualité avec, d'une part, la mémoire de l'ancien cadre Il

social qui se transforme sous les effets de la volonté de s'inscrire dans la nouvelle société et, d'autre part, avec la constitution de nouveaux cadres de mémoire liés au présent et ayant pour but de faciliter l'intégration de la personne dans la société d'accueil. Dans ce troisième cas, le rapport entre les deux cadres de mémoire est beaucoup plus ambivalent que dans les deux premiers cas où règne une certaine transparence: les "assimilistes" entendent minimiser la mémoire de la société de départ pour revigorer celle de la société d'accueil; pour les communautaires, l'inverse se produit, la mémoire liée à la société d'accueil est constamment marginalisée par un acte de volonté de plus en plus héroïque à mesure que les enfants s'intègrent dans la nouvelle société et que la famille subit sa mue dans le nouveau contexte. Les trois types de rapport à la mémoire sont décrits avec une grande finesse par Nader Vahabi. Reste que dans le premier cas, malgré la volonté d'assimilation, la mémoire ne se soumet pas toujours entièrement à la volonté de la personne et lui joue des tours. Certes, la volonté d'intégration et son intensité transforment les cadres de mémoire en relation avec la société d'origine (celle d'Iran), mais la dimension involontaire de la mémoire fait qu'elle garde une vie propre et que, par moments, elle peut faire irruption et transir la vie mentale de l'individu, malgré lui et en dépit de sa décision expresse de s'inscrire de plain-pied dans la société d'accueil. Les "dérapages" de la mémoire sont dès lors aussi significatifs que son inscription volontaire dans le nouveau cadre et que la capacité de l'individu à s'y plier tout en s'y adaptant. Nader Vahabi a fait un travail remarquable qui pénètre dans la subjectivité des migrants politiques iraniens et révèle en quoi, malgré une double constance (la société de départ et la société d'accueil sont les mêmes) et l'appartenance à la même famille (ce sont tous des exilés politiques), la dimension individuelle surgit qui engendre trois styles différents dans le processus d'adaptation de la mémoire à la réalité nouvelle. Chacun de ces styles déplace le lieu de la douleur et les syndromes d'angoisse et de déchirement. Ils ne disparaissent pas pour autant; seulement, ils opèrent différemment et Vahabi le montre bien. Farhad Khosrokhavar

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Introduction 1. L'origine de la recherche Au cours de mon étude sur la mémoire collective des exilés politiques iraniens, effectuée dans le cadre d'un mémoire de DEAl présenté en septembre 1999 et intitulé: «Les discours des réfugiés politiques iraniens sur le Hezbollah », j'ai étudié la mémoire du phénomène du "Hezbollah" iranien telle qu'elle a été développée par les réfugiés iraniens. A travers vingt entretiens effectués entre mars et juillet 1999 auprès d'exilés politiques iraniens résidant à Paris, j'ai tenté d'enregistrer le vécu de ces personnes en rapport avec le phénomène du Hezbollah 2. Cette recherche a mis en avant l'importance du rapport subjectif à des « moments forts» dans la constitution de la mémoire politique relative au Hezbollah, et cela d'autant plus que les exilés avaient fait l'expérience d'actions du Hezbollah avant de quitter l'Iran3. J'ai en effet rencontré parmi les exilés plusieurs formes de pensée: les centres

l-Cf Vahabi Nader, Le Hezbollah et la mémoire, les discours des réfugiés iraniens sur le Hezbollah, mémoire de DEA de sociologie politique et de politique comparée, sous la direction de Didier Bigo, Université de Nanterre, septembre 1999. 2 -Le mot Hezbollah, littéralement le parti de Dieu, est devenu une expression banale juste après la révolution; il a pris un sens politique identifiant les défenseurs farouches de Khomeyni et revêtant le sens de : « ommaté Hezbollah)} (mot à mot: le peuple hezbollahi) qui signifie que le peuple iranien est musulman et soutient Khomeyni et le Hezbollah. Pour une étude plus approfondie sur le Hezbollah, Cf Khosrokhavar Farhad, : De la révolution à l'islamisme Hezbollah, in Kepel Gilles, Les politiques de Dieu, Paris, Seuil, 1993, pp.71-95. 3-Représentant à l'origine des groupes de manifestants anti monarchiques avant la révolution, le Hezbollah a été ensuite assimilé à un instrument de répression entre les mains du régime face à l'opposition, rappelant « les bandits» au sens de Hobsbawm. Selon l'auteur, le banditisme social existe partout où les sociétés reposent sur l'agriculture (y compris dans les économies pastorales) et sont constituées en majeure partie de paysans et de travailleurs sans terre en situation de dominés. Dans le contexte iranien, après la réforme agraire de 1962, l'exode massif des paysans « dépaysanés » vers les grandes villes a favorisé l'émergence de groupes d'individus sans statut social et à la recherche d'un leader qui pourrait représenter leurs intérêts. Khomeyni a pu exploiter ces individus pour servir ses ambitions politiques. Cf Hobsbawm E.J., Les bandits, traduit de l'anglais par J. P. Rospars, Paris, La Découverte, 1999, pp.7-22.

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d'intérêt, le rapport au politique concernant le régime actuel en Iran et la mémoire sont appréhendés sous des aspects très divers que l'on peut classer en trois catégories. Trois catégories d'attitude face à la mémoire Exilé apolitique. Certains entretiens ont mis en évidence un type d'exilé politique qui ne s'intéresse plus du tout à la vie politique en Iran et critique son propre comportement passé à l'égard du Hezbollah. Ces interviewés vont même plus loin et remettent en question l'opposition binaire qu'on leur suggérait: réfugié politique/Hezboll ah. En outre, ils ne s'occupent pas du tout de la commémoration des événements du passé, cherchent même à les ignorer et à les oublier. Alors qu'au moment du départ, ils croyaient à la lutte armée, ils s'en désintéressent totalement et les anecdotes évoquant ce passé les laissent indifférents. Ils ne manifestent aucun intérêt pour ce qui touche la mémoire, éprouvent un sentiment de remords, voire de gâchis, face à la perte de leurs jeunes années et espèrent que cela ne se reproduira pas pour d'autres. Ils ne souhaitent plus s'impliquer dans les questions politiques et envisagent plus ou moins ouvertement leur retour en Iran, alors qu'ils rejetaient cette éventualité lors de leur installation dans le pays hôte. Ils ne s'embarrassent d'aucun scrupule pour rendre leur carte de réfugié à l'OFPRA (Office français de Protection des Réfugiés et Apatrides) et essayent de ne pas penser aux nouveaux arrivants qui cherchent à obtenir le statut de réfugié. En fait, soit ils partent s'installer définitivement en Iran, soit ils s'y rendent pour les vacances et, de toute façon, se retirent de la vie politique de la République islamique. La trajectoire de ces individus montre qu'ils recherchent un travail stable et solide et ne croient plus aux activités révolutionnaires permanentes, contrairement aux figures emblématiques des années 1960 et 1970. Par conséquent, la représentation politique que ces exilés avaient au moment du départ a été complètement changée depuis lors. Ils ne se considèrent plus comme des réfugiés politiques et expriment leur désapprobation vis-à-vis de la révolution, quel que soit l'angle

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d'approche qui est le leur. On trouve probablement le profil de cet exilé dans la chanson nostalgique d'Angélique Ionatos, « Liberté» 4. « Ne nous parlez plus de héros, ne nous parlez plus de révolution, Dites-nous combien ils restent encore? Vous laissez derrière vous des rêves pillés, des mondes gaspillés, des soleils brûlés, laissez-nous créer. Une arme en amour, une bombe à lumière, un fusil à fleurs, une vie sans barrières, laissez-nous rêver. D'un enfant président, d'un roi sans couronne, d'un Jésus indien, d'un Dieu qui pardonne même ceux qui l'oublient. Vous laissez derrière vous des mères matraquées, des lunes piétinées, des hommes qui mouraient pour la liberté». Exilé politique engagé En revanche, un second profil s'est dessiné avec des caractéristiques différentes. Il s'agit d'individus qui estiment pertinentes les activités politiques menées depuis l'exil contre le régime iranien actuel. La lutte représente pour eux un idéal social même si certains posent un regard critique sur le passé. Ils restent toujours hostiles au Hezbollah et n'émettent aucune critique sur leur comportement vis-à-vis de ce groupe para-étatique en Iran. Contrairement aux membres de la catégorie précédente, ils sont, ce qui peut sembler paradoxal, très sensibles à la commémoration des évènements passés. Ce sont des individus pour lesquels les traces du vécu sont importantes, qui tentent de ne pas oublier le passé et insistent sur le statut de l'exilé politique. Essayant de garder leur identité politique et aspirant à un grand changement en Iran, ils sont sensibles à la transmission de leur mémoire à leurs enfants et s'intéressent beaucoup aux faits de mémoire, même si ces derniers ne sont pas très valorisés dans leur pays d'accueil. N'envisageant pas de retour anticipé en Iran tant que le régime en place perdure, ils accordent à la carte de réfugié politique une valeur essentielle et la considèrent comme « sacrée ». Ils estiment que cette carte doit être respectée par tout le monde parce qu'elle a aussi un rôle de protection de la vie des gens qui seraient en danger dans la

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-http://clairobscur.blogspirit.com!archive/2006/02/26/angelique-ionatos-liberte.htm1.

Lecture le 18.05.2007.

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République islamique; pour eux, il est hors de question de renvoyer leur carte à l'OFPRA et ils vont même jusqu'à traiter les exilés de la première catégorie, ceux ayant redonné leur carte à l'OFPRA, d'« opportunistes» et de «traîtres». Ils récusent cette attitude de repentir qui traduit le souhait, ou le rêve secret, d'un retour anticipé en Iran car ils pensent que ce retour confère une véritable légitimité au régime, en sous-entendant que la situation est acceptable en Iran et qu'il n'y a aucune raison de rester en exil. Les trajectoires de ces individus montrent qu'ils ne recherchent pas un travail stable et durable et que certains ne prennent même pas la nationalité du pays hôte, même s'ils en ont le droit. Le profil de ce type d'exilé se trouve vraisemblablement. dans la dernière phrase du récent ouvrage d'E. Hobsbawm5 « Franc -Tireur» : «Il faut continuer à dénoncer et à combattre l'injustice sociale. Le monde ne guérira pas tout seul ». Les exilés de cette catégorie font partie de ces personnes qui ne supportent pas l'injustice, ne s'en accommoderont jamais et pensent que l'on ne peut pas se contenter de l'atténuer par la charité ou la solidarité. Cette conviction constitue pour ces exilés politiques engagés une «boussole morale» qui génère la fidélité et la constance de leur vie et entraîne, par voie de conséquence, la nécessité de renverser un régime qui n'appartient pas à ce siècle. Exilé à géométrie variable A côté de ces deux catégories d'exilés, il en existe une troisième qui correspond à ce que nous pouvons désigner comme «exilés à géométrie variable », ou, pour reprendre leur expression, exilés plutôt « pragtnatiques », «réalistes» ou «indépendants». Le caractère marquant de ce groupe est la répulsion envers la direction de « l'appareil », envers les « leaders» et envers les activités politiques du modèle marxiste du centralisme démocratique classique inspiré de Lénine. Les tenants de cette catégorie refusent tous qu'un projet ou qu'une idée leur soit imposé de l'extérieur. Généralement, ils cherchent à s'intégrer activement dans les pays hôtes en maîtrisant la langue et sont en quête d'un travail stable. Après avoir

5

-Cf

Jean-Louis Robert, présentation de E.

Hobsbaw~

Franc-Tireur.

Autobiographie, Ramsay, Paris, 2005, 600 p., dans Le Monde diplomatique, février 2006, p.21.

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résolu les problèmes de langue, d'emploi, de logement, etc., ils peuvent faire occasionnellement de la politique. Une partie d'entre eux s'intéresse à la mémoire, mais d'autres restent totalement indifférents à ce sujet. Cette catégorie voudrait en effet montrer que la configuration militante, héritée principalement des luttes syndicales ou organisationnelles et de la vie associative des années 1960-70, qui se voulait capable d'assurer des formes de régulation sociale opposées à l'Etat, se révèle de moins en moins efficace. Ceci signifie que l'intervention bénévole venant de l'étranger contre la République islamique serait aujourd'hui en régression au profit d'un repli proclamé sur la sphère privée6. Pour ces exilés, le militantisme tel qu'il s'est exercé depuis la révolution iranienne n'est qu'une méthode caduque; de nouvelles formes de participation sociale actuellement en gestation dans le pays hôte? leur semblent mieux adaptées à l'évolution des rapports entre l'individu et la politique. De plus, l'arrivée de l'Internet et l'émergence de sites iraniens à l'étranger permettent d'établir des relations sans aucune hiérarchie entre les exilés, si bien que ces personnes se méfient de plus en plus des structures verticales des appareils de combat, privilégient les modèles de relations et de communications horizontales et font de la politique essentiellement dans le cadre de petits groupes de deux à dix membres. Moins méfiants que les exilés de la première catégorie, moins obnubilés par la politique que ceux de la deuxième catégorie, ces exilés se situent entre les deux. Par exemple, ils ne renvoient pas leur carte de réfugié politique mais certains se rendent en Iran subrepticement, ce qui est interdit par leur statut de réfugié politique et mal vu par les autres exilés. Quelques-uns profitent ainsi à la fois des acquis sociaux en France et des visites familiales en Iran; d'autres font du commerce et acceptent tacitement la politique répressive du régime. Certains participent occasionnellement à des activités politiques de la deuxième
6

-Cette problématiqueest exposée par Ion Jacques, La fin des militants, Paris, Les

Editions de l'Atelier, Editions ouvrières, 1997, pp. 5-20. 7 -Pour une étude plus approfondie de cette problématique Cf Annie Collovald, Hélène Lechien, Sabine Rosier et Laurent Willemez, L'humanitaire ou le management des dévouements, Enquête sur un militantisme de "solidarité internationale" enfaveur du Tiers-Monde, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002, pp .180-200.

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catégorie. On peut trouver le profil de ce type d'exilé dans le livre de Jaques Ion, «Lafin des militants »8. Ce qui est marquant dans cette catégorie, c'est que certains de ses membres ont une utilisation de la mémoire assez particulière: ils parlent très peu de leur vécu en Iran mais ont tendance à évoquer abondamment leurs périodes militantes parce qu'ils estiment que certaines pratiques organisationnelles n'étaient pas justes; leur mémoire est essentiellement axée sur « une mémoire de lutte» et, s'ils parlent peu de la persécution sous la République islamique, ils aiment en revanche dénoncer certaines pratiques non démocratiques au sein de leurs formations politiques. Cette classification en trois catégories, issue de mes recherches de DEA, m'a permis d'appréhender de façon plus fine le fonctionnement des exilés politiques iraniens, mais elle doit être comprise en tant que démarche heuristique et non comme un cloisonnement étanche, d'autant plus que certains de mes interlocuteurs ont pu changer de catégorie au fil de leur exil. Un corollaire de cette classification est de m'avoir conduit vers une nouvelle piste en m'incitant, dans le cadre d'un doctorat, à élargir les interrogations sur l'ensemble des souvenirs personnels des exilés politiques résidant en Allemagne et en France. Le présent ouvrage est donc réalisé en partie d'après mes deux thèses, l'une soutenue en avril 2004, l'autre en cours de production, auxquelles s'ajoutent des écrits complémentaires qui seront précisés en temps opportun9. 2. Problématique initiale La catégorisation expliquée précédemment a donc fait émerger un questionnement inédit: comment un exilé politique arrive-t-il à se désintéresser d'un système politique toujours en place, en l'occurrence la République islamique, alors qu'il avait été un acteur impliqué dans la révolution et avait vigoureusement combattu le régime au sein d'une organisation de gauche, quelquefois pendant une dizaine d'années?

8 -Ion Jacques, La fin des militants, op. cit. pp. 5-20. 9_ La seconde thèse a été dirigée par Madame Annie Collovald et Monsieur Didier Bigo avec lesquels j'ai eu des discussions très intéressantes. Je dois notamment à Madame A. Collovald de judicieuses indications bibliographiques pour lesquelles je lui exprime ma profonde gratitude.

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Après un tel changement, comment la mémoire de ces personnes évolue-t-elle ? La compréhension des mécanismes sociaux, ayant créé ces trois groupes en rapport avec les particularités de la mémoire; s'est donc imposée comme une question de première importance, débordant du cadre de la recherche originelle. Qu'est-ce qui explique les différences de mémoire entre ces trois groupes? Quelles sont leurs caractéristiques? Existe-t-il un rapport entre les trois profils? La problématique initiale essentielle de notre recherche réside donc dans la question: Comment se construit et se modifie au cours du temps la mémoire des réfugiés politiques, en l'occurrence, les exilés iraniens? Ce questionnement implique qu'il faudra étudier quelles sont les expériences ou les épreuves vécues qui provoquent des transformations notables dans la mémoire des exilés. Existe-t-il en outre des trajectoires et dynamiques sociales qui peuvent affecter la conservation ou la transformation de la mémoire de ces individus? En adoptant l'approche de la canière morale de E. Goffmanlo, il est également possible de formuler cette question de la façon suivante: Quel genre de cheminement peut faire profondément évoluer la représentation que les exilés ont d'eux-mêmes? Quelle sorte de vécu, de mécanisme intellectuel, ou bien d'intérêt personnel, amène l'exilé à « refouler» (première catégorie), à « entretenir» (deuxième catégorie) ou à «déplacer» (troisième catégorie) une série de souvenirs? Répondre à ces questions conduit immanquablement vers la dynamique sociale de la mémoire et, de fait, notre problématique initiale a «glissé» du simple enregistrement des mémoires tiré de l'histoire orale vers une analyse sociologique du souvenir. Cette recherche va par conséquent s'attacher à explorer la dimension de la dynamique sociale dans la reconstruction de la mémoire des exilés politiques iraniens. Dans ma démarche initiale ayant comme sup}?Ortl'histoire orale, j'ai essayé, comme dans les travaux de M. Pollak 1 et de S. Gensburger12,

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-Goffinan Erving, Asiles, Etudes sur la condition sociale des malades mentaux,

Paris, Les Editions de minuit, 1968, pp.179-225.

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d'enregistrer de la façon la plus neutre possible les mémoires des exilés politiques. Mais, dans la mesure où les processus de resocialisation des émigrés dans le pays hôte affectent la reconstruction de leur mémoire, j'ai été obligé de m'orienter vers une analyse sociologique du souvenir et de ses mécanismes. Bien que le corpus de cette recherche fût originellement constitué d'entretiens avec les exilés, il a été progressivement enrichi, grâce aux mémoires d'exilés publiées, par des données a priori accessoires pour la restitution factuelle du passé mais cependant nécessaires à la compréhension des mémoires. Ainsi, des séances d'observation participante auprès d'associations et d'acteurs en exil et les lectures de publications diverses vinrent s'adjoindre aux sources de départ, si bien que la présente recherche de sociologie de la mémoire repose sur un matériau diversifié. Centrée sur la compréhension du comment, la recherche vise à combler, certes très partiellement, le fossé qui, dans les champs de l'étude de la "mémoire", sépare parfois les considérations théoriques des bases empiriques réelles. Mais un obstacle primordial portait sur le fait qu'il n'existe pas de travaux sur la mémoire des exilés iraniens dans le champ académique. Comment s'explique une telle absence? Plusieurs pistes d'explication sont envisageables. Un sujet délaissé Nombreuses sont les raisons qui ont empêché les chercheurs, iraniens ou non, d'effectuer un travail exhaustif sur la sociologie de la mémoire des exilés iraniens. Parmi ces raisons, il faut citer l'évolution rapide des situations suite à la révolution de février 1979, l'intensité du flux migratoire (15 000 personnes environ quittent l'Iran chaque année)13 ainsi que l'absence d'une expérience ancienne et massive de séjour à l'étranger. De plus, pour les chercheurs iraniens, l'euphorie révolutionnaire, les conditions du travail intellectuel (indigence des
lI-Pollak Michael, L'expérience concentrationnaire. Essai sur le maintien de l'identité sociale, Paris, Métailié, 2000, pp. 11-22. Cf également Pollak Michael, Une identité blessée, Etudes de sociologie et d'histoire, Métailié, 1993, pp. 15-39. 12 -Gensburger Sarah, Essai de sociologie de la ,mémoire: le cas du souvenir des camps annexes de Drancy dans Paris, Genèses, N° 61, décembre 2005, pp.47-66. 13 -L'étude démographique du flux migratoire iranien n'est pas à l'ordre du jour de cet ouvrage. Elle sera abordée par l'auteur dans un ouvrage ultérieur.

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données, absence de motivation pour enregistrer la mémoire d'un peuple opprimé) et l'illusion d'un proche retour au pays n'ont pas favorisé les travaux sur la mémoire. Et cela d'autant plus que ces études n'intéressent pas les pays hôtes qui craignent des complications dans leurs relations avec le régime en place. En outre, le caractère ultra-sensible du phénomène à étudier est un critère qui écarte fréquemment les chercheurs du domaine thématique centré sur l'exilé politique. En effet, étudier la mémoire « d'agents» qui ont eu des pratiques de la gauche révolutionnaire et radicale, lesquelles ne bénéficient pas d'une représentation positive en Europe, c'est aller à contre-courant, surtout après la chute du Mur de Berlin et l'attentat du Il septembre 2001. Depuis 1989, la révolution et toutes les idées qui défendent un changement radical sont qualifiées d'extrêmes et assimilées au terrorisme. Une partie des chercheurs iraniens qui fréquentent l'Iran ne s'intéressent donc plus à l'étude de ce phénomène pour d'évidentes raisons politiques. Ces premières constatations permettent de s'interroger sur les raisons du manque de motivation pour les travaux sur les exilés iraniens mais aussi sur les causes de la légère reprise de l'intérêt, discemable à partir des années 1990, chez certains exilés eux-mêmes. Les raisons avancées ci-dessus sont recevables mais n'expliquent pas tout. Notre étude propose une autre piste, à savoir la mise en relation des processus de commémoration avec les conditions sociales des exilés, avec l'existence et la structuration d'un «espace du dicible» de leur mémoire dans les pays hôtes. Dans cette optique, la mémoire est vue comme un fait social dont les déterminants peuvent être mis en évidence14 : c'est en particulier la complexité de l'identification sociale des exilés iraniens de notre étude qui appartiennent prioritairement à la gauche révolutionnaire et radicale, à la différence des autres immigrés iraniens expatriés en Europe et aux Etats-Unis 15. Cette complexité

14-L'adoption de cette problématique dans notre recherche est largement tributaire de l'article de Gensburger Sarah, Essai de sociologie de la mémoire: le cas du souvenir des camps annexes de Drancy dans Paris, Genèses, N° 61, décembre 2005, pp. 47-66. 15 -Adelkhah Fariba, Les Iraniens de Californie: si la République islamique n'existait pas..., Les Etudes du CERI-no 75, mai 2001, pp.1-40. Dans son article, l'auteur souligne l'importance numérique (en comparaison avec la France et l'Allemagne) de la diaspora iranienne en Californie et évoque la constitution d'une communauté iranienne inspirée de la capitale, Téhéran.

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jointe à la perception plutôt négative que la presse écrite et audiovisuelle dominante des pays hôtes donne de ces exilés constitueraient les principaux obstacles à l'élaboration de travaux faisant intervenir leur mémoire16. Embarrassé et perplexe face à ce désintérêt de la recherche, j'ai envisagé un moment de modifier mon sujet, d'autant plus que s'ajoutaient des problèmes annexes, notamment celui du financement d'une étude dont le thème attirait peu d'attention de la part des instances représentatives françaises et allemandes, voire, les inquiétait. Mais la présence d'un riche matériel sociologique, reflétant la souffrance d'une abondante population en exil, exploitable scientifiquement bien que totalement négligé, m'a incité à poursuivre ma recherchel7. Celle-ci s'est cependant révélée plus complexe que je ne le pensais initialement en raison de ses particularités et de la rareté des travaux sérieux la concernant. 3. Présentation de l'échantillon Les interviewés de notre enquête représentent trois générations de l'histoire contemporaine de l'Iran ayant vécu en exil. La première

16 -Dans une émission intitulée "Doit-on diaboliser l'Iran", sur France 2, le 25.09.2006, le présentateur a beaucoup parlé des différentes chaînes de télévision à tendance royaliste aux Etats-Unis, notamment à Los Angeles, qui diffusent l'information sur l'Iran. Un entretien avec le fils du Shah faisait de celui-ci le principal représentant de la diaspora iranienne menaçant le régime des mollahs et négligeait les autres tendances des exilés existant à l'étranger. La représentation dominante privilégie cette tendance royaliste et l'émission la présentait comme le canon prépondérant aux Etats-Unis: « ... Les Américains rêvent d'un changement de régime à Téhéran mais par qui remplacer les mollahs? Une partie de l'opposition iranienne vit aux Etats-Unis, notamment à Los Angeles, parfois surnommée "Téhérangeles". Une diaspora majoritairement éduquée et laïque avec ses journaux, ses sites web, ses chaînes de radio et de télévision captées, via les paraboles, d'Iran. La société iranienne est ainsi en permanence exposée à l'influence laïque et occidentale. Mais après le fiasco irakien, rien ne dit que les opposants soutenus par Washington soient les mieux placés pour avoir le pouvoir un jour à Téhéran », émission télévisée du 25.09.2006, Cf Site France 2, http://www.iranresist.orglarticle2608 : Doit-on diaboliser l'lran ? Lecture: le 25.10.2007. 17_11 s'ajoute une exigence personnelle à l'exploration de ce problème dans la mesure où, ayant le statut d'exilé politique, je perçois que celui-ci me prescrit, comme un devoir et une responsabilité, d'enregistrer la mémoire d'une partie de mes compatriotes qui ont subi une persécution et ont décidé de s'exiler.

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génération remonte à la période du mouvement de nationalisation du pétrole sous la direction de Mossadegh. Il s'agit des personnes qui ont pris le chemin de l'exil après le coup d'Etat contre le gouvernement Mossadegh en 1953 (4 sur 39 interviewés). La seconde génération coïncide avec le développement du mouvement démocratique contre le régime despotique du Shah. Il s'agit des exilés qui se sont expatriés dans les dix dernières années précédant la chute du régime du Shah, entre 1968 et 1979 (6 sur 39 interviewés). La troisième génération représente la génération actuelle. Il s'agit des exilés qui ont quitté l'Iran à la suite de la répression du 20 juin 1980 (19 sur 39 interviewés). La population de l'enquête concerne les exilés demeurant en France et en Allemagne. Le choix de ces deux pays s'explique par l'importance quantitative des exilés iraniens par rapport aux autres pays proches, par l'existence d'un réseau de connaissances et par les facilités de déplacement pour contacter les personnes. Comme il est difficile d'attirer la confiance des exilés iraniens, particulièrement méfiants envers ceux qui les interrogent sur leurs activités politiques passées, il était important que j'utilise des réseaux de connaissances communes. Pour ce travail, j'ai choisi les Iraniens qui vivaient en Iran pendant la période de la révolution de 1979, ainsi que ceux qui y sont retournés après la chute du régime du Shah, ont vécu le régime khomeyniste et ont été dans l'obligation de quitter l'Iran après la répression de juin 1981 et le limogeage du premier Président A. Bani Sadrl8. Les critères de choix ont été les suivants: ~ Nationalité iranienne au départ de l'Iran; ~ Age minimum de 36 ans au moment de l'entretienl9 ; ~ Avoir été actif pendant la révolution, (1978/1979), soit en Iran, soit depuis l'étranger; ~ Être arrivé en France ou en Allemagne après la révolution; ~ Bénéficier du statut de réfugié politique au moment de l'arrivée.

18 -On verra de façon détaillée le processus de la répression dans la première partie. 19_La limite d'âge a été établie afin que l'étude concerne uniquement la première génération, la présente recherche n'étant pas en mesure d'aborder la mémoire de la deuxième génération, à savoir les enfants des exilés. Cette thématique pourrait être envisageable dans une étude ultérieure.

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Sur la base de ces critères, j'ai interrogé un échantillon de 39 personnes résidant actuellement en France et en Allemagne2o. Tous les entretiens ont été répertoriés dans un autre ouvrage afin d'offrir aux lecteurs des références aisément accessibles 21. Caractéristiques socio-économiques des interviewés Les réfugiés politiques ne constituent respectivement que 8% et 4% de la population totale des Iraniens en France et en Allemagne22. Sur le plan démographique, ces chiffres sont significatifs parce qu'ils soulignent la marginalité de cette catégorie par rapport aux autres immigrants iraniens. Le groupe de personnes ayant répondu comporte 31 hommes et 8 femmes de 36 ans minimum avec une moyenne de 40 ans. Près de 87% des exilés (34 interviewés) qui ont répondu sont, ou ont été, mariés, 13% (5 interviewés) sont célibataires. Parmi ces 87%, 20% ont divorcé (7 personnes), un homme a été marié deux fois et 23% (7 hommes et 1 femme) ont épousé un conjoint non-iranien. Cet échantillon fait donc apparaître un degré assez peu important de mariages mixtes entre Iraniens et non-Iraniens, ainsi qu'un taux relativement faible de divorces (20%) par rapport au pays d'accueil. En ce qui concerne l'origine ethnique, l'échantillon inclut 32 Farsis, 3 Azerbaïdjanais, 2 Lors, 2 Kurdes23. Sur le plan religieux, la majorité des interviewés sont athées, soit 57% (22 personnes), 39% se déclarent musulmans (15 personnes), 2 % sont chrétiens (1 personne) et 2% zoroastriens (1 personne )24. Sur le plan professionnel, 14 personnes (36%) ont une activité stable (affirment ne plus vouloir changer de métier pour le restant de leur vie en exil) et n'envisagent pas un retour vers l'Iran. Ce qui est intéressant

20 -Voir la composition détaillée de l'échantillon dans l'ouvrage à paraître frochainement. I-Dans la suite du texte, le métier mentionné correspond à celui exercé au moment de l'entretien. Afin de garantir l'anonymat de ces interviewés exilés politiques tout en facilitant le travail de classement et de dénomination, les prénoms cités sont des ~rénoms d'emprunt. 2-L'étude démographique sera abordée dans un prochain ouvrage du même auteur. 23 -L'ethnie Lors se situe à l'est de l'Iran. Les Lors, les Azerbaïdjanais et les Kurdes ~arlent un dialecte régional, alors que les Farsis parlentfarsi, c'est-à-dire persan. 4_ Le zoroastrisme était la religion dominante à l'époque de la dynastie Sassanide, avant l'arrivée de l'Islam en Iran.

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