Sociologie de l'expertise de l'intervention sociale

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Dans un contexte de complexification des dispositifs de l'action sociale et éducative au sein desquels agit une pluralité d' experts , cet ouvrage interroge les modèles d'analyse et d'intervention mobilisés par ces acteurs sociaux. Il présentée l'intérêt de proposer une modélisation éclairante des différentes approches de l'expertise dans l'intervention et l'ingénierie sociales. Il souligne également les atouts et les limites de l'appareil de formation et la nécessité de concevoir des agencements d'expertises complexes associés de fortes référencées éthiques et déontologiques.
Publié le : mardi 1 février 2011
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EAN13 : 9782296589384
Nombre de pages : 595
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Sociologie de l’expertise de
l’intervention socialeCOLLECTION
« Recherche et transformation
sociale »
dirigée par Manuel BOUCHER
La production et la valorisation de la recherche dans le
champ social, lorsqu’elles combinent des dimensions
politiques, sociales et déontologiques, génèrent
plusieurs effets :
• une production autonome et auto-réflexive des
connaissances à partir, d’une part, des valeurs
humaines (respect de l’individu considéré comme
acteur capable de transformation), démocratiques et
républicaines (croyance en des actions de solidarité et
de justice sociale) et, d’autre part, des intérêts propres
au champ social ;
• un changement des rapports entre le monde
académique et les acteurs de l’intervention sociale ;
• une valorisation des organismes de la formation et
de la recherche dans le travail social capables de
produire, d’échanger et de développer des
coopérations réelles de recherche et de formation ;
• une capacité d’influencer la mise en œuvre des
politiques publiques.Dans cette perspective, la collection « recherche et
transformation sociale » privilégie la publication
d’ouvrages valorisant des résultats de recherche
produits par des chercheurs des organismes de la
formation et de l’intervention sociales pouvant
contribuer à la transformation sociale.Sociologie de l'expertise de
l'intervention sociale
Jean-Christophe BarbantDans la même collection
2010 Penser les questions sociales et culturelles
contemporaines. Quels enjeux pour l’intervention
sociale ? Manuel Boucher, Paris, éd. L’Harmattan, 317
p.
2010 Les Internés du ghetto : Ethnographie des
confrontations violentes dans une cité impopulaire,
Manuel Boucher, Paris, éd. L’Harmattan, 421 p.
© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
9782296138612
EAN : 9782296138612Sommaire
Sociologie de l’expertise de l’intervention sociale
COLLECTION - « Recherche et transformation
sociale »
Page de titre
Page de Copyright
Remerciements
Préface
Introduction
1 Première partie - Formation à l’expertise de
l’intervention sociale : perspectives socio-
historiques et éthiques
Chapitre 1 - Du travail social à l’intervention
sociale
Chapitre 2 - Modernités et émergences des
postures de l’intervention sociale d’expertise
Chapitre 3 - Ethique appliquée et transformations
des dynamiques sociales
Chapitre 4 - La praxis en formation à l’épreuve de
la perspective éthique
Chapitre 5 - La construction du rapport entre la
formation professionnelle à l’expertise de
l’intervention sociale et la perspective éthique
2 Deuxième partie - Modèles de la formation à
l’expertise de l’intervention sociale
Chapitre 6 - La recherche d’un modèle d’analyse
pour caractériser les formations à l’expertise del’intervention sociale
Chapitre 7 - L’analyse du champ des formations
professionnelles supérieures de l’expertise en
intervention sociale : entre complexité et diversité
Chapitre 8 - Curriculum formels et réels : les
facteurs implicites
Chapitre 9 - Emergence de quatre modèles de
formation à l’expertise en intervention sociale
Conclusion - L’intervention sociale d’expertise, une
sociologie de la connaissance ?
Bibliographie
SiglesRemerciements
La rédaction de cet ouvrage est issue de la finalisation
d’une thèse de doctorat en sociologie réalisée dans le
cadre du laboratoire GEPECS (groupe d’étude pour
l’Europe des cultures et des solidarités) de l’université
Paris V Descartes-Sorbonne sous la direction de
Madame le Professeur Antigone Mouchtouris. A ce
titre, je tiens à la remercier particulièrement pour avoir
accueilli ce projet de recherche.
Je remercie Manuel Boucher, sociologue, directeur de
la collection «recherche et transformation sociale» aux
éditions l’Harmattan pour avoir accepté ce projet
d’édition.
Mes remerciements iront à Marcel Jaeger, professeur
au Centre National des Arts et Métiers et responsable
de la chaire en travail social pour sa préface mais
aussi pour l’attention qu’il a portée à ce travail.
Je tiens à remercier Y.Gilbert, maître de conférence,
collègue et ami pour ses précieuses relectures mais
aussi pour avoir partagé ces dernières années, une
aventure professionnelle déterminante dans la
réalisation de cet ouvrage.
Ma gratitude s’adresse aussi aux responsables deformation et aux enseignants-chercheurs qui ont
accepté de consacrer un peu de leurs temps. Ces
entretiens ont été de véritables rencontres et cela a
été, pour moi, un privilège de pouvoir recueillir leurs
analyses et leurs paroles.
Enfin, je remercie également Paule Altarriba pour sa
minutieuse relecture avant la diffusion publique de cet
ouvrage.Préface
Ce livre arrive à point dans un contexte où l’avenir du
travail social est plus que jamais en suspens. Même
dans ses formes dites « installées », il se trouve dans
un équilibre instable entre la référence à des pratiques
fondées sur un engagement personnel, la nécessité
de s’appuyer sur une conceptualisation qui lui vient
d’ailleurs, pour en arriver aujourd’hui au sentiment de
contribuer à un système social et économique aux
antipodes de ses valeurs fondatrices. De fait, la
situation n’est pas brillante. Elle se traduit par des
travers inquiétants, parmi lesquels la démobilisation de
beaucoup de professionnels, sur un versant dépressif
et déprimant, l’autoflagellation faute d’arriver à
dépasser l’instrumentalisation dont les travailleurs
sociaux seraient à la fois acteurs et victimes, l’évasion
vers des champs disciplinaires auréolés de la Science
ou, à l’inverse, le repli dans l’athéoricisme au nom de
l’exaltation de l’authenticité des expériences
existentielles, du vécu, de la relation…
Pourtant, les tentatives de mettre bon ordre dans ce
paysage tourmenté ne manquent pas : recherche de
consensus autour de recommandations de bonnes
pratiques professionnelles, accumulation de
dispositions législatives et réglementaires supposées
réguler les dispositifs, construction de référentiels
visant à passer par la formation pour reconfigurer les
mandats confiés aux travailleurs sociaux… Mais rienn’y fait. Les clivages, les tensions, les craquèlements
de toutes sortes se poursuivent. Heureusement osera-
ton dire, car ils préservent, voire favorisent les zones
d’indétermination professionnelle : des zones pénibles
quand elles empêchent, par le flou, les certitudes
identitaires, mais indispensables pour une pensée
ouverte, pour la vigilance et pour la préservation
d’espaces de liberté dont les personnes
accompagnées et aidées peuvent profiter.
Dans le travail social, ces zones ne manquent pas, en
dépit de la sempiternelle référence aux 14 professions
sociales mentionnées dans le Code de l’action sociale
et des familles. L’architecture des formations et des
métiers est loin de ressembler à la perspective Nevski.
On pourrait presque affirmer que le travail social tout
entier est une zone en soi, tellement il est difficile d’en
cerner les contours et les principes d’organisation.
D’ailleurs, Jean-Christophe Barbant n’est pas loin de le
suggérer, en s’échappant du discours convenu sur le
travail social et l’intervention sociale et en cherchant
des alternatives : on retiendra ainsi sa proposition de
mieux rendre compte des réalités que recouvrent ces
termes en parlant d’« intervention sociale et éducative
», puis, s’agissant d’action de professionnels ayant
bénéficié de formations supérieures, d’« intervention
sociale d’expertise (ISE) », sans se faire trop
d’illusions, j’imagine, sur le règlement de cette
question sémantique.
En tous cas, il arrive là à son objet de prédilection :
l’expertise. En l’occurrence, si Jean-Christophe
Barbant prend comme porte d’entrée de son travail lescomplémentarités entre les formations
professionnelles et les formations universitaires, c’est
que la valorisation du travail social passe moins par
les attitudes de prestance que par la valorisation d’une
capacité d’expertise. Cela le conduit à s’exposer à une
nouvelle salve d’interrogations : de quelle expertise
s’agit-il ? Une expertise acquise de quelle façon ?
Pour quoi faire ? Au service de qui ?
Jean-Christophe Barbant procède par modélisation et
décline d’emblée la notion d’expertise au pluriel, ce qui
le prémunit de simplifications hâtives. Il souligne
ensuite la place de la recherche, notamment de la «
recherche-action », dont il évoque à la fois les illusions
et l’intérêt. Et surtout, de manière plus incisive, il met
en avant la question centrale pour les professionnels
qui entendent compléter et valoriser leur expertise :
comment devenir expert sans perdre son âme ?
Question que chacun est fondé à se poser et qui en
amène d’autres : comment ne pas céder au fantasme
du philosophe-roi (le comble de la toute-puissance) ?
Mais aussi : comment se prémunir des dangers du
conseiller du Prince (qui finit par sacrifier son expertise
au discours de l’autre) ? Quant à la place du Fou du
Roi, il n’est pas sûr qu’elle soit enviable : le Fou est
pris, autant que les précédents, dans une relation
duelle assez risquée qui, de surcroît, met
complètement entre parenthèses le sujet (l’usager)
pour lequel chacun doit se mobiliser. Machiavel avait
bien perçu un danger supplémentaire, en évoquant le
cas où le Prince se dote de plusieurs conseillers :
comment éviter que chacun d’eux, connu pour son
savoir, ne pense qu’à son intérêt ? En même temps,la pluralité de points de vue est indispensable à la
préparation d’une action, quitte à allonger le temps
nécessaire à l’élaboration d’un projet : problématique
que nous retrouvons dans les innombrables instances
où se multiplient les avis d’experts ou supposés tels,
et dont les apports contribuent, quoi qu’il en soit et
1tant bien que mal, au fonctionnement démocratique .
Pour Jean-Christophe Barbant, une seule voie est
envisageable pour les professionnels de l’action
sociale : appuyer leur expertise sur les valeurs dont ils
sont initialement porteurs. Il est ainsi amené à
analyser les modifications dans l’offre des formations
supérieures. Il montre comment ces formations sont
conçues de façon à permettre aux professionnels
d’affronter un pari difficile : continuer à assumer leurs
fonctions dans la mise en œuvre de nouvelles
politiques sociales, alors même qu’elles sont
susceptibles de les en éloigner. A ses yeux, la
compatibilité entre l’approche techniciste et la posture
éthique a un préalable : il faut que les conceptions
théoriques, méthodologiques, pédagogiques…
présentes dans ces formations s’articulent avec des
imaginaires et des « ethos professionnels ». On
postulera que ces « ethos » sont autre chose que des
figures réductibles à des constructions idéologiques,
des miroirs inversés de la réalité : on y verra plus la
permanence d’une préoccupation éthique, d’une
philosophie de l’action dont on peut supposer qu’elle
inclut le doute et une dynamique de recherche.
Ce n’est pas un problème insurmontable pour des
personnes se destinant à devenir consultants, chefsde projet, chargés de mission ou d’études : les
formations doivent y aider, en lien avec la recherche, y
compris la « recherche-action » et malgré les illusions
qu’elle entretient parfois. Dans tous les cas, les
processus pédagogiques doivent inscrire l’action
sociale dans une perspective éthique. Cela oblige à
travailler sur les postures professionnelles et
promouvoir une « éthique appliquée ». Du coup, le
professionnel averti peut osciller entre la figure de «
l’éthicien » et celle de l’ingénieur social, sans perdre
de vue sa propre citoyenneté. L’affaire est sans doute
un peu plus délicate lorsque ces formations
s’adressent à des cadres dirigeants, car les marges
de manœuvres sont plus étroites et les mandats
confiés ne sont pas de même nature. L’hypothèse
serait à creuser. Il est bien entendu aussi que l’enjeu
est la redéfinition d’une légitimité pour des cadres qui
ne s’en sortiront pas seulement par un changement
d’emploi, de statut et de salaire Pour cela, ils
pourraient se contenter d’une progression à
l’ancienneté, ce qui, on en conviendra, n’est pas la
meilleure formule pour la transformation des rapports
sociaux.
Au bout du compte, Jean-Christophe Barbant mène
avec rigueur et clarté une entreprise ambitieuse qui
associe une approche sociologique (Max Weber, Alain
Touraine…) et les apports de la philosophie
(Emmanuel Lévinas, Jürgen Habermas, John
Rawls…). Son analyse des formations sociales
supérieures restitue les différentes stratégies
développées par un certain nombre d’universités et
d’instituts de formation en travail social. Cet état deslieux est d’autant plus intéressant qu’il présente la
dimension « politique » d’une grande partie de ces
formations, au sens de l’affirmation de valeurs
(participation, accès aux droits…) poussant à «
transformer la question sociale dans la cité », tandis
que d’autres formations ou certains aspects des
formations à visée « politique » sont tournés soit vers
des dimensions techniques, gestionnaires, soit avec
une visée éthique plus nettement affichée. Au
passage, quid de cette juxtaposition ? Qui régule les
formations, dans le contexte de la décentralisation et
des logiques de marché ? Quelles garanties peuvent
être données quant à la valeur réelle de l’expertise
annoncée comme produit final de la formation ?
Finalement, par la multiplication des pistes de réflexion
qu’il nous donne, Jean-Christophe Barbant nous fait
partager une réflexion stimulante, très utile pour la
poursuite des débats au sein et autour du travail
social. Car tout n’est pas joué et nous voyons dans ce
livre une belle leçon d’optimisme.
Marcel Jaeger
Professeur titulaire de la Chaire de Travail social et
d’intervention sociale
du Conservatoire National des Arts et MétiersIntroduction
« La sociologie de la connaissance nous permettra de
relativiser nos concepts, de nous situer dans le jeu
des forces sociales, mais elle ne nous dira rien de
certain sur la validité intrinsèque de notre théorie »
2Edgar Morin
Pour une sociologie des expertises de
l’intervention sociale
Il est de sens commun de dire que « le monde s’est
complexifié ». Que signifie réellement cette
expression ? Certes toutes les analyses socio-
économiques montrent que la mondialisation des
échanges commerciaux, culturels, politiques a
transformé notre relation au monde. La société des
médias et de ce que l’on nomme, de façon plus
contemporaine, les technologies de l’information et de
la communication s’élabore en nouvelles socialités que
nous ne pouvons plus ignorer. Dans ce grand
ensemble, il nous apparaît cependant nécessaire de
dissocier les niveaux d’analyse afin de ne pas tomber
dans l’expression simplificatrice qui consisterait à
promouvoir l’appel à la complexité comme la seule
réponse explicative des maux de notre monde. La
souffrance, produite par des traitements inégalitaires
de la question sociale, nous amène à nous interroger
sur la permanence d’une question éthiquefondamentale : quel regard portons-nous sur l’autre ?
D’où vient-il ? Comment s’est-il forgé ?
L’émergence d’une conscience de la protection des
Droits de l’Homme n’est pas homogène selon les
territoires, les cultures ou encore les contextes socio-
économiques. En Europe, notre histoire
contemporaine nous a enseigné qu’il ne s’agissait pas
de se réclamer de la terre des Droits de l’Homme pour
échapper à la barbarie. Depuis plus de deux siècles en
Occident, nous avons fonctionné sur l’idée que le
progrès technologique pouvait assurer la prospérité et
que la science, seule, éclairerait suffisamment le
monde pour que cette évolution s’accompagne de
progrès social, culturel et éducatif. De ce point de vue,
les idéologies libérale et communiste se révélaient être
des utopies puissantes, capables de proposer des
entrées dans certaines formes de modernité. Les
événements récents ont montré les limites de ces
idéologies et les contours de la modernité s’en
trouvent profondément bouleversés. Nous devrons,
certes, nous attacher à définir la modernité ou, plus
encore, à construire l’idée qu’il se développe des
modernités afin de mieux saisir ce que la notion de
progrès peut recouvrir quand il s’agit de la
responsabilité d’une expertise de l’intervention sociale.
De façon récente, nous avons pu constater que ces
perspectives ont engendré des ruptures, des formes
diverses d’exclusion sociale et un monde compliqué
que certains n’arrivent plus à comprendre, à pouvoir
s’y sentir suffisamment en sécurité pour s’y inclure.
Dans ce contexte, la mise en œuvre de politiques
sociales est-elle une réponse suffisante face à ceconstat ? La réponse est à notre avis dans la question
car une politique sociale n’est que le reflet d’une
compensation dans un monde emprunt de
dominations et de déterminismes sociaux (situations
décrites et dénoncées par de nombreux sociologues).
Cette perspective ne doit pas nous faire oublier les
ressources de la population et les capacités du sujet à
rester acteur de sa vie. Condamner à cette
perspective, cela ne reviendrait-il pas à rompre avec
une croyance en l’Homme et en sa capacité de
transformer le monde dans lequel il est amené à
vivre ?
La compréhension sociologique des phénomènes
sociaux se trouve intimement liée à la perspective
philosophique et éminemment éthique. Le contexte de
l’intervention sociale est touché par des processus de
rationalisation et de technicisation (complexité des
dispositifs) qui amènent de nouvelles conceptions de
l’action sociale à travers les prismes de la gestion et
du management. L’intervenant social, dans cette
perspective devient un « technicien de la relation », un
professionnel avec une boite à outils. En réaction à
cette tendance, le repli sur le mythe de « l’intervenant
altruiste » maintien l’idée d’un monde figé emprunt de
corporatismes et de visions naïves du monde.
Notre interrogation sur la formation professionnelle
des futurs praticiens de l’expertise de l’intervention
sociale s’inscrit dans le prolongement de cette
analyse. Si nous développons une croyance en
l’Homme, c’est que nous pensons que son éducation
et sa formation constituent des moments importantsde rencontres pour élaborer, certes une projection
dans une société et acquérir des aptitudes, mais
surtout pour concevoir ses visions du monde, élaborer
ses imaginaires et structurer son système de valeurs :
son ethos. Si nous reconnaissons la puissance de la
formation dans cette perspective de transformation
sociale, quelle est la fonction de l’expertise sociale ?
Comment s’élabore–t’elle ? Quelles sont ses limites ?
Le rôle croissant de l’appel à l’expertise dans le champ
social nous amène naturellement à nous interroger sur
les contextes, principes et modalités de la formation
des futurs professionnels en charge d’orienter et de
guider les transformations sociales sans se substituer
à une pratique démocratique ou encore à l’exercice de
la liberté des personnes repérées en difficultés
sociales. Dans ce sens, la formation représente un
creuset qu’il nous semble important d’étudier tant sur
le plan de la proposition technique et de l’éthique
énoncée que sur l’analyse des éthiques sous tendues
par des propositions et conceptions théoriques,
pratiques, méthodologiques ou encore pédagogiques.
La compréhension de la professionnalisation de ces
praticiens de l’expertise, prise au sens de l’addition
d’une expérience et d’une formation, semble
nécessiter une connaissance socio-historique de
l’émergence d’un champ dont la mosaïque des
professions donne la complexité.
L’approche socio-historique du travail social nous
aidera à comprendre ce qui a structuré la
professionnalisation dans le champ social et
l’émergence contemporaine de l’intervention sociale.
Du moyen âge, aux époques les plus actuelles,l’émergence des professions sociales est marquée par
le croisement de plusieurs origines et cultures
professionnelles. Ainsi, nous analyserons comment
s’est constitué, dans le temps, en France, l’assistance
aux pauvres jusqu’à la mise en œuvre contemporaines
des politiques sociales. Nous interrogerons ensuite,
l’ancrage axiologique du travail social dans la pensée
universaliste des Lumières. Il nous appartiendra de
montrer, comment la pensée moderne sur le social
émerge dans l’État social du XIXème siècle ? Nous
analyserons ce qui apparaît être la triple généalogie
de l’intervention sociale et éducative à travers la
structuration de l’éducation spéciale, de l’assistance
sociale et de l’animation socio-éducative. Cette
généalogie du travail social nous servira à élaborer
une connaissance approfondie du champ de
l’intervention sociale et de différencier ce qui relève
des fondements idéologiques et des constructions
socio-historiques ou institutionnelles. L’analyse des
causes de la remise en question du travail social dans
sa dimension liée au contrôle social nous permettra de
saisir les conditions d’émergence d’une nouvelle
terminologie : l’intervention sociale. Apparue dans les
années mille neuf cent quatre vingt, avec une
massification des problématiques sociales et une
multiplication des politiques sociales d’État, nous
rechercherons les origines de ce qui est nommé
comme un nouveau modèle d’action. Notre analyse
cherchera à comprendre ce que recouvre aujourd’hui
le champ de l’intervention sociale. Dans cette
perspective, nous analyserons ce qui fait encore
aujourd’hui débat selon les contextes et les lectures
institutionnelles et politiques dans le champ de la
formation et de la professionnalisation de l’interventionsociale. Une fois le champ professionnel compris dans
son ensemble et ses évolutions, il nous appartient de
chercher ce qui a construit la professionnalisation des
acteurs de ce champ et notamment des
professionnels de l’expertise de l’intervention sociale.
Le travail sociologique sur la compréhension de
l’émergence des professions et des éthiques
professionnelles de l’intervention sociale en Europe,
nous apportera les éléments de compréhension de ce
qui fonde les déontologies professionnelles. Dans
cette même perspective, l’analyse de la genèse des
modèles corporatifs nous amènera à saisir les enjeux
actuels des processus de qualification des futurs
cadres, experts ou praticiens de l’expertise de
l’intervention sociale. Ainsi, les approches
fonctionnalistes et interactionnistes de la sociologie
des professions contribueront à la compréhension du
rapport entre l’émergence des processus de
professionnalisation et les sphères économique,
sociale, culturelle, éducative (formative) et politique.
Afin de poursuivre dans cette même perspective, nous
nous interrogerons sur la prise en compte des
dynamiques religieuses, historiques et stratégiques de
la professionnalisation et sur la permanence des
systèmes axiologiques comme l’a suggéré M. Weber
dans son étude sur les groupes professionnels. Ainsi
la définition d’une approche contemporaine de la
notion de professionnalisation nous servira à
construire un cadre d’analyse pour établir le lien entre
les revendications statutaires des acteurs d’un champ
professionnel, la reconnaissance des qualifications
dans un secteur donné et l’émergence d’un processusde construction des compétences et postures
professionnelles. En ce qui concerne la
professionnalisation des experts du champ de
l’intervention sociale, les travaux de recherches
récents font apparaître trois types de débats illustrant
les enjeux de cette professionnalisation. Ainsi un débat
« identitariste » portera sur la volonté des cadres du
social de se séparer du modèle sanitaire et
biomédical. La séparation avec la tutelle du sanitaire
sur ce que l’on nommera le « médico-social » sera
pour ces professionnels un enjeu fondamental. Le
débat « utilitariste » s’installera ensuite car il s’agira de
mettre en exergue la professionnalité spécifique et la
reconnaissance des compétences techniques. Ce
débat sera suivi d’un dernier débat relativement récent
que les auteurs qualifient de « stratégique » puisqu’il
s’agira de se structurer dans l’espace public comme
une force politique. Nous terminerons ce premier
chapitre par la question de la pertinence de la
professionnalisation des experts en la posant à la fois
comme un défi ou une illusion. Ce qui nous permettra
de nous interroger sur les contours de la modernité.
Notre réflexion se poursuivra sur ce qui caractérise «
la modernité » et le rôle que jouent les expertises dans
l’accompagnement des processus de changement et
de transformation sociale pour ainsi comprendre
l’évolution des modernités de l’action sociale. Le
passage de la société traditionnelle aux sociétés
modernes (au sens technologique principalement),
s’est fait semble t-il, par une transaction des
expertises, qui sans nul doute, est en rapport avec un
questionnement permanent sur le sens de la notiontrès contestée de progrès. Effectivement l’expertise
technologique a contribué à construire la société
technologique. Nous pouvons, cependant, nous
interroger, sur la fonction de l’expertise en sciences
sociales et de sa contribution à la transformation du
monde. Dans cette perspective, il nous semble
intéressant d’analyser en matière d’évolutions des
rapports sociaux ce qui constitue les rapports
d’autorité dans l’espace public. Cette analyse nous
amène à dissocier ce qui pourrait relever d’une forme
de modernité ou au contraire d’un archaïsme social
caractérisé. Dans ce contexte, l’expertise dans son
acception la plus large devient le « fer de lance » de la
modernité et les figures contemporaines de l’expert
oscillent entre le sage, le prophète, le prêtre ou encore
la figure mythique du sorcier. L’émergence de la
pensée complexe (Edgar Morin) pour saisir les enjeux
sociaux nous paraît capable d’établir le lien entre la
formulation de la demande d’expertises et les besoins
pour gérer des situations complexes. Professionnaliser
des experts dans le champ de l’intervention sociale
devient alors pour la modernité une tâche chargée de
valeurs. Le doute sur les possibilités, les rôles et les
conditions de cette professionnalisation sera interrogé
à la lumière des apports d’Yves Trépos sur la fonction
des expertises dans le champ de l’action publique et
sociale. Dans ce continuum, nous essaierons d’établir
les concomitances et les ruptures entre l’intervention
sociologique et l’intervention sociale. Il s’agira par une
analyse de type épistémologique, de distinguer ce qui
relève de l’expertise sociologique, de l’expertise
sociale ou encore de l’ingénierie sociale. Cette
démarche nous amène à identifier les contributions de
l’expertise sociologique à la formation de l’interventionsociale.
Même si la notion de « compétence » nous paraît
efficace pour caractériser la conception des expertises
de l’intervention sociale, elle ne nous paraît pas
suffisante pour saisir la complexité de ce qui est en
œuvre dans une intervention d’expertise. Nous lui
préférerons la notion de postures, qu’il nous
appartiendra de définir. Ainsi, nous étudierons ce qui
structure les postures de l’intervention sociologique
sur le social pour essayer de les distinguer des
postures de l’intervention sociale d’expertise. Les
postures compréhensive, réflexive ou encore
transformatrice constitueront une approche pour
caractériser « l’éthique de l’intervention sociale
d’expertise ». C’est pour cette raison que nous nous
attacherons à distinguer la perspective éthique de la
perspective déontologique dans l’émergence des
postures professionnelles des expertises de
l’intervention sociale.
Nous nous attacherons à constituer un cadre
d’analyse capable de se différencier d’une vision
moralisatrice du monde à travers la normalisation des
processus sociaux par l’expertise et lui préférer la
démarche éthique qui vise plus, selon nous, la
transformation des dynamiques sociales. Ainsi,
l’approche épistémologique de l’éthique des
dynamiques sociales mobilisera autant les notions et
concepts de la philosophie morale qu’une sociologie
du sujet (E. Enriquez et A. Touraine). Dans cette
perspective, il s’agira de définir le sens d’une éthique
appliquée pour l’expertise de l’intervention sociale.Dans cette première approche, la notion de praxis
apparaîtra comme une terminologie capable de
caractériser le travail sociologique et philosophique à
réaliser pour accompagner les dynamiques sociales
sur le plan éthique et dans les processus de
formation. Il nous appartiendra ensuite de dissocier les
termes de morale, d’éthique et de déontologie pour
construire le sens, les valeurs et les finalités des
conceptions aristotéliciennes et kantiennes des
systèmes axiologiques dominants de l’intervention
sociale et éducative contemporaine. Cette démarche
nous entraîne à élaborer une synthèse entre la
construction des visions du monde et les conceptions
éthiques de l’intervention. Ainsi, la démarche
spécifique à l’éthique appliquée apparaîtra comme une
nouvelle théorie critique capable de renouveler les
visions du monde en présence dans les réalités
sociales. Dans ce sens, l’analyse des grands courants
contemporains de l’éthique de l’intervention sociale
nous aidera à préciser ses fondements. Des notions
philosophiques telles que la liberté, la responsabilité, la
vérité ou encore la justice sont interrogées pour
construire un rapport entre une philosophie sociale et
un déploiement de l’intervention sociale et la
construction de l’ethos professionnels au sens où M.
Weber a pu le définir. Nous rechercherons ensuite
chez E. Levinas ce qui constitue la pensée éthique sur
le social. Nous poursuivrons sur les enjeux éthiques
de la discussion sur l’espace public dans la pensée de
J. Habermas à partir de sa définition de « l’agir
communicationnelle ». Dans la même perspective,
l’analyse de la pensée de J. Rawls nous servira à
interroger les principes renouvelés d’une justice
sociale et les fondements de la question sociale. Nousterminerons par ce qui, à notre sens, fonde notre
réflexion éthique sur l’intervention, par les travaux de
P. Ricoeur en matière d’élaboration de ce qu’il nomme
« la sagesse pratique ». Ce travail théorique et
analytique nous forcera à énoncer ce qui nous semble
être les trois « piliers éthiques » de l’intervention
sociale à savoir : l’autonomie, la responsabilité et
l’altérité. L’intervention sociale contemporaine vise à
promouvoir de nouveaux paradigmes éthiques à
travers : l’égalité des chances et la lutte contre les
discriminations ou encore la réflexion sur les enjeux
éthiques de la mixité sociale. Enfin, nous énoncerons
ce qui, pour nous, fonde l’intention de l’intervention
sociale à travers les notions de « projets » et de «
sujets ». L’éthique appliquée pourrait-elle être
considérée comme une nouvelle forme d’intervention
sociale ? La figure professionnelle attachée à cette
démarche dans le champ de l’intervention sociale,
pourrait osciller entre la figure de l’éthicien et celle de
l’ingénieur.
Dans le chapitre suivant nous montrerons que le
champ de la formation professionnelle supérieure en
intervention sociale articulant la formation initiale et la
formation continue, est soumise à une mise en
concurrence qui force les équipes pédagogiques et les
institutions à beaucoup de prudence et de méfiance
face à des logiques de déstabilisation de l’offre de
formation. Des lectures institutionnelles et politiques
de ce champ de la formation peuvent influencer
l’analyse portée sur les formations et ainsi entrer dans
un processus d’évaluation des dispositifs de formation.
Notre recherche a intentionnellement rejeté cettefonction d’évaluation pour se situer dans une
recherche de modélisation. Dans cette perspective,
notre problématique repose donc sur une question
centrale : pourquoi et comment former à l’expertise de
l’intervention sociale dans une perspective éthique ?
Quels sont les rapports entre les imaginaires
dominants en formation et l’émergence des postures
professionnelles ? Enfin quels sont les modèles en
formation professionnelle préparant à l’expertise de
l’intervention sociale et répondent-ils aux enjeux
éthiques que nous avons énoncés ? A partir d’une
problématisation liée à la connaissance de l’histoire
des professions sociales et éducatives, des politiques
sociales ou encore des institutions sociales, nous
essaierons de poser, ce qui à la lumière de notre
champ théorique d’investigation, construit un
questionnement éthique en matière d’expertise
sociale.
Notre perspective de recherche consiste à identifier,
dans l’offre disponible de formation professionnelle
préparant à l’expertise de l’intervention sociale (sur la
période 2006-2009), les modèles, imaginaires,
postures et ethos sous tendus par chaque modèle de
formation. En s’interrogeant sur les rapports entre les
modèles en présence et les conceptions théoriques,
pratiques, méthodologiques, pédagogiques et
éthiques. Quelles sont les compétences attendues ?
Quelles postures professionnelles concourent-ils à
produire ? Quelles sont les éthiques sous tendues à
chaque modèle de formation professionnelle ? Pour
réaliser ce travail, notre dispositif de recherche repose
sur l’exploitation de trois sources de donnéesdifférentes.
La première source est constituée du fichier du réseau
national des formations sociales (RUFS). Ce fichier
contient les dénominations et spécialités de l’ensemble
des formations de types masters professionnels du
ministère de l’Enseignement Supérieur et de la
Recherche et un diplôme d’État d’Ingénierie Sociale du
ministère des Affaires Sanitaires et Sociales. Le
traitement de cette source brute d’informations
nécessite de réaliser une taxonomie pour catégoriser
l’ensemble des formations et ainsi donner les critères
qui nous permettront de sélectionner vingt formations
représentatives des modèles de formation en
présence. Notre seconde source est élaborée à partir
d’un choix (dont nous expliciterons les critères) de
vingt maquettes de formation, habilitées et dispensées
entre septembre 2006 et juin 2009 et se présentant
sous différentes formes : projets pédagogiques,
documents de présentation de la formation, plaquettes
d’information et dossiers d’habilitation. Cette source
sera travaillée à partir d’un modèle d’analyse que nous
avons élaboré à partir de l’articulation et de la mise en
cohérence des catégories : conceptions (théoriques,
pratiques, méthodologiques, pédagogiques et
éthiques), des imaginaires, des postures et de l’ethos
professionnel. La réalisation de l’analyse de l’ensemble
de projets et maquettes de formation par ce modèle,
nous amènera à identifier des modèles de formation
en présence, énoncés sous formes d’archétypes, tout
en énonçant leurs limites et leurs potentialités.
Notre troisième source de données est énoncéecomme une source complémentaire dans le sens où
elle utilise le même modèle d’analyse que notre
seconde source et vient amender la modélisation
élaborée sur la deuxième source. Celle-ci est
constituée de vingt entretiens avec les responsables
de formation.
Enfin dans un dernier chapitre, nous nous proposons
de positionner la formation professionnelle comme un
processus se situant entre « poiesis » et « praxis »
afin d’analyser ce qui est en jeu sur le plan
sociologique, philosophique mais aussi cognitif dans
les processus de transformation sociale. La place de
la formation professionnelle dans la transmission et
production des imaginaires sera ainsi interrogée au
regard de l’élaboration des postures en formation. La
formation sera alors définie comme un espace majeur
pour la construction des visions du monde et l’ethos
professionnel. Les processus engagés dans la
formation sont multiples et l’élaboration d’un ethos
professionnel est couplée à l’émergence de postures
éthiques de l’intervention sociale. Cependant, il est
nécessaire que la formation soit considérée comme un
processus herméneutique de coopération dans lequel
la dynamique des savoirs de l’action est produite par
un enveloppement mutuel et dialectique entre théorie
et pratique. Nous étudierons, dans cette perspective,
les potentialités du modèle de formation dont la
modalité centrale est la recherche-action. La
présentation de nos résultats de recherche se fera
selon trois perspectives.
Dans un premier temps, nous avons du rechercher ceque recouvrait l’offre en matière de formation à
l’expertise de l’intervention sociale. Nous avons donc
été amenés à proposer une taxonomie capable de
sélectionner et identifier les formations selon des
mentions et spécialités représentant ce que l’on avait
définie comme une expertise de l’intervention sociale.
Les dénominations seront analysées et regroupées au
sein de catégories de sens et construction
disciplinaires ou pluridisciplinaires. Dans un second
temps, nous avons à partir d’un corpus restreint de
vingt formations professionnelles repéré ce qui se
constitue en modèles de formation selon une mise en
cohérences de différentes catégories telles que
l’environnement des formations, les publics de la
formation, les compétences attendues de la formation,
les objectifs, les contenus théoriques et pratiques, les
méthodologies mobilisées et enfin les orientations
pédagogiques de la formation. L’analyse de ce corpus
montrera également des similitudes entre l’ensemble
des formations professionnelles dans le champ de
l’expertise de l’intervention sociale telles que le refus
de la figure de l’expert, la place déterminante du
responsable de formation dans les orientations, la
difficulté de constituer une équipe pédagogique ou
encore la multiplication des réseaux de recherche.
L’ensemble de ces catégories s’institue en modèles de
formation car elles présentent des cohérences entre
elles. Dans un troisième temps, nous proposerons
quatre modèles de formations professionnelles
semblant se distinguer par des spécificités en matière
de mobilisation d’imaginaires, de production de
postures professionnelles ou encore d’ethos
professionnel.Enfin, en conclusion de notre travail analytique, nous
réinterrogerons nos trois hypothèses de départ afin de
montrer en quoi l’intervention sociale d’expertise est
un système d’intervention capable de dépasser, par
un processus de recherche-action, les logiques
technicistes à l’œuvre dans l’application des politiques
sociales mais aussi, comment un travail sur les
postures professionnelles permettrait d’inscrire
l’intervention dans une perspective éthique. Tout notre
travail de recherche doit, bien sûr, viser à produire une
connaissance nouvelle sur le champ de l’intervention
sociale mais ne doit-il pas, de façon plus modeste,
explorer de nouvelles voies pour penser la formation
professionnelle non comme une application renvoyant
à la perspective de la reproduction sociale mais plus
comme un creuset dans lequel, on pense les
conditions de la transformation sociale ?1 Première partie
Formation à l’expertise de
l’intervention sociale :
perspectives socio-historiques et
éthiquesChapitre 1
Du travail social à l’intervention
sociale
L’approche socio-historique de la construction du «
champ social », des professions sociales et, de façon
plus récente, des experts de l’intervention sociale nous
amène à construire une dialectique de l’évolution des
processus de professionnalisation, mais aussi des
regards portés sur les populations « sujettes » de
l’intervention sociale. L’approche socio-historique nous
aide à construire une archéologie des terminologies
utilisées pour définir un champ et ses évolutions, à en
comprendre les ruptures ou plus encore les
fondements culturels et sociopolitiques. Tel
l’archéologue, nous devons saisir l’origine des
phénomènes qui structurent les cultures
professionnelles. Le champ du travail social et de ce
que nous nommons aujourd’hui, pour de multiples
raisons et de façon plus contemporaine, «
l’intervention sociale » n’échappent pas à cette
nécessité de repérage, même si cette perspective a
déjà fait l’objet de multiples travaux d’explicitations.
Cependant, nous nous proposons ici d’explorer les
héritages. Quels sont les héritages culturels et
axiologiques transmis dans l’intervention sociale
contemporaine ? Dans quelle histoire vient s’enraciner
l’intervention sociale d’expertise ?Perspective socio-historique de la
professionnalisation du travail social et
éducatif
Pour comprendre l’histoire du travail social et
l’émergence des interventions sociales et éducatives, il
nous faut saisir ce qui a structuré la culture du « social
». Si nous nous référons aux travaux de Brigitte
Bouquet (2004), la culture du travail social
contemporain s’ancre dans une pensée universaliste
liée à l’émergence de la Déclaration des Droits de
l’Homme et du Citoyen : l’Homme a d’abord des droits
3fondamentaux . L’accès au droit reste une valeur
fondatrice du « travail social » contemporain mais il
nous faudra remonter dans l’histoire pour montrer que
le travail social s’enracine aussi dans des visions
compassionnelles et caritatives. Ainsi, trois grandes
périodes apparaissent comme fondatrices des
modèles d’intervention. Du Moyen Âge chrétien à la
Renaissance, le modèle « compassionnel » s’imposera
comme la philosophie première à l’intervention
sanitaire et sociale, dans la tradition des moines
hospitaliers (dans le but de gagner sa place au ciel).
La seconde période est marquée par la rupture
philosophique et politique des Lumières et l’émergence
des droits de l’Homme comme fondement de la
modernité et du progrès technique et social. C’est
dans cette perspective que la démocratie s’installera
dans une logique d’élaboration du « contrat social ».
La troisième période représentera un héritage central
du processus d’industrialisation, du salariat et de
l’émergence de l’État Providence pour l’action sociale
moderne à travers des modes assistanciels et
assuranciels.L’assistance aux pauvres : entre pitié et
potence
Au Moyen-Âge chrétien, le vagabond (orphelins,
miséreux, etc.) et le mendiant (souvent en situation de
handicap) étaient considérés comme des parias et des
indigents. Conjurés par le sort, ils devaient leur
châtiment à la punition divine. Il s’agissait de les
envoyer mourir en dehors des villages et des villes. Le
christianisme impulsera, à travers la notion de « la
charité chrétienne », l’idée d’une forme d’assistance
aux mendiants, vagabonds ou encore aux indigents.
Le Moyen Âge chrétien légua à la civilisation
médiévale, l’idée d’assistance aux pauvres et aux
malades. La pauvreté était tellement répandue que
Charlemagne en 806 promulgue l’interdit de la
mendicité sous peine de potence. Pour comprendre la
genèse du social, il est nécessaire de comprendre
l’histoire de l’œuvre hospitalière mais en parallèle de
saisir la construction historique des représentations de
la mendicité et du vagabondage. Charles VIII en 1496
se livre à une vraie chasse aux indigents et renoue
avec l’époque des galères. L’Église s’occupera
uniquement des malades non valides. Cependant dès
le début du XVIème siècle, les institutions religieuses
prennent en charge les questions sociales : pauvreté,
misère et indigence. Le pouvoir politique de l’Église se
construit sur sa capacité à s’occuper de la souffrance
(surtout de calmer les révoltes). Elle sera à la tête
d’une armée de miséreux. La relative maîtrise des
épidémies (peste, choléra…) se fera par un réseau
d’hospices monastiques dirigés par des moines
hospitaliers. La prise en charge du pauvre, du
mendiant, de l’indigent, du malade, de la personnehandicapée s’inscrit dans l’héritage chrétien du
développement des hospices et ceci, dès la période
médiévale. Ces hospices accueillaient toutes
catégories de populations. Le pouvoir royal mais
surtout les municipalités vont créer des lieux de
transit, « Hôtel-Dieu » : à la fois hospices,
aumôneries, centres d’hébergement… La
contamination des villes par des épidémies devient le
prétexte pour développer une politique sanitaire et
sociale concertée à l’échelle des municipalités. Situé
en dehors des villes, l’hospice est devenu un lieu
stratégique dans lequel nous pratiquerons l’isolement,
le soin, l’éducation, et nous y promulguerons aussi la
justice… Les ordres religieux, devant l’urbanisation
croissante, impulsent le développement de nombreux
4hôpitaux . L’Église est d’abord seule à s’occuper des
pauvres, puis rencontrant une grave crise interne
(dissensions entre les ordres et rapports conflictuels à
la discipline religieuse selon les ordres), elle
s’associera aux municipalités mais gardera une
fonction centrale dans la gestion des œuvres
hospitalières. La mendicité est tolérée dans l’espace
erpublic à partir du XVIème siècle. François 1 , en
1536, instaurera les bureaux de la charité. Il sera tenu
par des laïques et des catholiques pour orienter,
sélectionner et soigner les populations. Cependant les
Hôtels-Dieu (naissance de l’Hôpital moderne) verra
son mode de gestion se transformer au cours du
XVIème siècle. Désormais la municipalité pourra gérer
administrativement, techniquement, financièrement et
politiquement l’œuvre hospitalière. De là, (dès la moitié
du XIVème siècle) le pouvoir royal exerce de façon
plus nette un droit de contrôle sur l’ensemble deshôpitaux. Ainsi, c’est en 1544 que se crée, par le
pouvoir royal : « le grand bureau des pauvres ». Celui-
ci aura pour objet d’organiser les secours à domicile et
le travail des pauvres valides. La création de «
l’Hôpital général » des villes deviendra le premier
dispositif de « surveillance de la marginalité ». La
société du XVIIème siècle verra dans l’homme pauvre
plusieurs images qui se superposent : « (…)
indésirable, porteur d’épidémies, fauteur de troubles,
5danger potentiel pour l’ordre social ». Ainsi par un
édit royal du 27 avril 1656, il sera autorisé d’enfermer
plusieurs types de populations dans ce que l’on va
nommer l’Hôpital Général (regroupement de plusieurs
établissements destinés à enfermer les pauvres, les
mendiants, les personnes valides mais indésirables et
enfin les malades). Ces derniers pourront être
employés aux ouvrages, manufactures et autres
travaux. Cela sera la réponse du pouvoir royal face à
l’augmentation de la pauvreté dans un contexte
politique très dégradé. Cette nouvelle institution fut
présentée comme une œuvre de charité mais elle est
en fait un instrument de contrôle social et fera «
œuvre de police » : « Bicêtre pour les hommes, la
Salpêtrière pour les femmes, et quelques autres
établissements accueillent désormais une population
hétérogène, marginale, venue souvent à la suite d’une
arrestation : mendiants, infirmes, fous, criminels,
hérétiques, délinquants, prostituées. Des gardes
d’archers armés, de sinistre réputation, sont mises à
la disposition des directeurs dont les pouvoirs
considérables concernent aussi bien l’administration
6que la justice et la police . » Il faudra attendre la fin du
XVIIIème siècle, sous l’influence des philosophes desLumières, et pendant la période révolutionnaire, pour
que la terminologie change ; les termes de
philanthropie et de bienfaisance remplacent celui de
charité. Les premières politiques sanitaires et sociales
se mettent en place pour dissocier ce qui relève du
soin, de la demande d’assistance ou encore de la
potence.
Une histoire ancrée dans la pensée
universaliste des Lumières
La recherche d’une société plus juste et plus solidaire
pour les personnes les plus fragilisées par la vie, ou
encore l’intention de venir en aide aux plus démunis, la
volonté de partager les ressources, toutes ces
positions philanthropiques et humanistes, voire
charitables, sont issues d’un monde dans lequel les
positions sociales sont immuables. Le noble reste
noble, le fils d’artisan reprend l’échoppe de son père,
le paysan cultive une terre qui ne lui appartient pas et,
par conséquent, ne pourra transmettre à ses enfants
que le servage. Cette structuration sociale commence,
au début du XVIIIème siècle, à être remise en
question par la pensée universaliste des Lumières.
Dans ce courant de pensée, incarné par des
philosophes comme J-J. Rousseau, E. Kant ou encore
Condorcet, les notions de progrès, de droits et de
dignité humaine, occupent désormais progressivement
la construction d’un espace public laïque et politique.
L’avènement de la Révolution Française en 1789 est
étroitement lié à l’émergence de ces idées, (même si
elles n’expliquent pas complètement le phénomène
social et politique). C’est surtout une révolution des
mentalités. En 1789 La Rochefoucault dira : « (…) ona toujours pensé faire la charité aux pauvres et jamais
à faire valoir les droits de l’Homme pauvre sur la
société. La bienfaisance publique n’est pas une vertu
compatissante, elle est un devoir, elle est justice. Là
où existe une classe d’Hommes sans subsistance, là
7existe une violation des droits de l’Homme . » Nous
trouvons ici les fondements d’une valeur centrale du
travail social. L’Homme est doté de droits. Même s’il
n’y a pas de vraies ruptures avec les pratiques
charitables, nous assistons à l’émergence de l’idée
neuve de « solidarité nationale ». L’Homme accède à
sa dignité par l’accès aux « droits » et préserve ainsi
sa liberté. Avant 1789, il y avait une abondance de
textes qui fixaient des droits mais ils différaient d’une
province à l’autre et d’un ordre religieux à l’autre. La
noblesse, le clergé et le Tiers Etat ne se référaient à
aucun grand principe déclaré (ainsi il était simple de
les dénoncer). L’idée d’élaborer « une déclaration des
droits de l’Homme » ne va pas de soi. A l’Assemblée
Constituante, Mirabeau et Robespierre, contre les
catholiques et les protestants (qui n’ont évidement pas
disparu de la scène politique) proclament que « Les
devoirs doivent être définis par les lois car ils dérivent
des principes supérieurs représentés par les droits
8qui, eux, doivent être déclarés . » Le fait de
reconnaître que c’est à partir de grands principes
fondateurs tels que la liberté, l’égalité, la fraternité (la
solidarité) qu’une nouvelle société peut naître et que
les devoirs découleront des droits qui, eux, seront
immuables, c’était l’intention de cette déclaration. La
déclaration de 1789 installe « l’Homme » au cœur du
politique, ce qui constitue, avant tout, une révolution
culturelle. Ainsi, l’Homme devient un « citoyen » doté9de droits et de responsabilités publiques . Le courant
philanthropique de la Rochefoucault va, dès 1789,
obtenir la création d’un comité de mendicité qui
conférera à l’Homme pauvre des droits : « Les
secours publics sont une dette sacrée. La société doit
la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur
procurant du travail, soit en assurant les moyens
10d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler . »
A partir de ce moment, l’assistance devient une valeur
centrale de la protection des droits sociaux même si
cette pensée n’est, à ce moment, qu’émergente. Nous
trouvons ici les fondements de ce que deviendra «
l’action sociale d’État ». Nous pouvons identifier une
rupture avec les principes de charité chrétienne qui
prévalaient sous l’Ancien Régime et qui faisaient du
devoir d’assistance « une possibilité » et non un devoir
d’assistance. L’approche socio-historique de
l’émergence d’une conscience que l’Homme a avant
tout des droits (notamment celui d’exister) va
bouleverser les conceptions politiques, sociales et
culturelles de l’Homme dans la société. Les
fondements des valeurs du travail social contemporain
s’enracinent, selon nous, dans cette même idée. Cette
pensée traversera l’empire napoléonien avec
l’émergence du Code Civil qui s’inscrira dans cette
continuité même si cette période (l’Empire) fera oublier
les idées fortes de la pensée universaliste.
Genèse du travail social dans « l’État social »
La République comme modèle politique est apparue
comme une réponse globale aux problèmes de la vie
en société. Dès 1848, elle doit faire face à la question
de lutte contre la pauvreté et de la misère de la classeouvrière. Avec l’industrialisation du début du XIXème
siècle, le salariat commence à structurer l’organisation
sociale et la société s’est scindée en classes avec
l’apparition de la classe ouvrière et l’émergence d’une
classe intermédiaire issue de la bourgeoisie et de
l’encadrement du travail. Cette transformation
économique et sociale va créer les conditions de la
recherche d’une égalité sociale à travers la
constitution d’une pensée sur le droit au travail. La
réponse républicaine, poussée par la pensée
solidariste, portée par des valeurs humanistes et
philanthropiques, inventera la notion de solidarité
nationale et de « l’État social ». Celui-ci émerge avec
les premiers volets d’une politique sociale issue de
luttes politiques. La législation sociale viendra
consolider le pacte politique. Sans la recherche de la
satisfaction des besoins sociaux, le modèle politique
républicain ne tient pas, c’est le ciment d’une nouvelle
société démocratique. La naissance du syndicalisme
et de ce que l’on nommera plus tard : « les
partenaires sociaux » permet l’émergence d’un
troisième pouvoir entre l’économique et le politique : le
social. Il faudra attendre la fin du XIXème siècle pour
que tout un mouvement social et législatif impose les
bases du droit à l’assistance sociale (notamment la
législation sur le travail) et à l’éducation. Les lois de
1880 sur la scolarisation vont amener à la constitution
d’un appareil éducatif d’État (même si la période
napoléonienne va instaurer des structures publiques
d’éducation et de formation mais à caractère très
sélectif). En 1884, Jules Ferry proposera une loi
fondamentale sur l’obligation scolaire qui va instituer
l’École comme une institution sociale centrale, qui aura
pour mission de préparer les futurs républicains àl’exercice de leurs futures citoyennetés. Il faudra
cependant attendre 1898 pour que la première loi sur
les accidents du travail soit promulguée. Il faudra
attendre le début du vingtième siècle pour que les
premiers textes de lois de la protection de l’enfance et
11de la femme s’imposent. Le droit « social »
s’instaure progressivement à travers une intervention
croissante de la puissance publique dans les rapports
civils et privés. A cette même époque, il y a la création
de l’assistance publique en dehors des orphelinats et
des hospices. De façon parallèle, les mouvements
corporatistes ressurgissent et s’organisent en mutuelle
pour structurer des formes de protections sociales et
ceci, par branches professionnelles. Un nouveau
modèle mutualiste s’installe entre le caritatif
confessionnel et l’action publique laïque. Les guerres
de 1870 ont cependant appauvri le pays et ne rendent
pas ces lois facilement applicables. La première
guerre mondiale mettra un coup d’arrêt à la notion de
« progrès social » même si, c’est à cette époque, que
se développe (modestement car le contrôle de
l’information en période de guerre reste un impératif
politique) une presse écrite libre. Ces nouveaux
médias commencent à fédérer des mouvements
sociaux. Les syndicats ouvriers vont acquérir de
nouveaux droits dans certains champs d’activités en
rapport avec un certain patronat à dimension
paternaliste. Les grèves de 1936 et le Front Populaire
(premiers congés payés) vont venir réinterroger la
pertinence des politiques sociales dans un monde en
crise, mais il faudra attendre 1945, avec la création de
la sécurité sociale pour que les notions d’assistance et
d’assurance sociale cohabitent. L’État social se
transforme très progressivement en « État providence» en développant des formes diverses
d’interventionnismes dont la finalité reste la répartition
des ressources. Il faudra, cependant, attendre 1948
pour que le droit du travail soit inscrit dans la
déclaration universelle des droits de l’Homme. Dans le
début des années soixante, le travail social se
structure et puise ses valeurs dans les mouvements
politiques, religieux, associatifs qui ont joué un rôle
essentiel dans l’émergence de formes diverses
d’humanismes.
La triple généalogie de l’intervention sociale et
éducative
• L’assistance sociale : une histoire de
femmes…
La profession d’Assistant de Service Social, (appelée
plus communément aujourd’hui assistante sociale)
reste profondément une histoire de femmes. Elle naît
au tournant des XIXème et XXème siècles. Dans les
années 1890, les maisons sociales vont être créées
sur le modèle des Settlements anglo-saxons, c’est-à-
dire des lieux où l’on accueille des familles populaires,
essentiellement les femmes, pour leur délivrer un
ensemble de services mais aussi un encadrement,
une éducation ou encore une réflexion démocratique
naissante. Cette mission à visée civilisatrice sera
assumée par celles que l’on appellera les «
suffragettes ». Cet aspect de l’histoire des assistantes
sociales a été souvent stigmatisé car elle suscite
l’image de l’enracinement de la profession dans la
représentation de la « dame patronnesse » entrant
dans le social comme nous pouvions entrer enreligion. La réalité apparaît de façon très différente.
Effectivement, dans ces maisons sociales des
assistantes sociales, portées par le catholicisme
social, interviennent mais aussi des militantes
réformatrices de la condition ouvrière et de la femme.
12Ces ardentes suffragettes vont développer une
vision particulière du social. Cependant les maisons
sociales ne sont pas les seules origines du service
social. La seconde origine se situe dans les industries
avec les postes de « surintendantes d’usines » qui,
pendant la guerre de 1914-18, vont encadrer les
femmes. Cet encadrement se structurera dans une
double logique. La première réside dans la
surveillance des femmes pendant l’absence du mari,
et d’autre part pour que la vie sociale de l’ouvrière ne
pénalise pas la production. Ces surintendantes seront
les clés de voûte du paternalisme social. Ces
surintendantes seront à l’origine du service social
d’entreprise. Enfin, la dernière origine est à rechercher
dans la profession « d’infirmière visiteuse». Issue du
mouvement hygiéniste du début du XXème siècle,
cette profession luttera contre les fléaux épidémiques
notamment contre la tuberculose. Le premier
dispensaire d’hygiène sociale sera créé en 1901 à
Lille. C’est dans la prévention des causes des
maladies liées aux conditions de vie que les infirmières
visiteuses vont intervenir dans la famille. Les
premières formations se mettent en place dès le début
du XXème siècle. En 1932, soutenu par les forces
politiques et confessionnelles, même les plus
conservatrices, un décret va créer un diplôme unique
d’assistant de service social. Il sera précisé en 1938
puis en 1951 et, depuis, constamment réformé (la
dernière réforme des études a eu lieu en 2004). Laprofession va obtenir ses lettres de noblesse par la
reconnaissance, dès 1946, du secret professionnel. La
force de cette profession a été de se constituer en
corps professionnel à partir d’une association
nationale l’ANASS : Association Nationale des
Assistants de Services Sociaux. Cette association
professionnelle est à l’origine du code de déontologie
et de l’internationalisation du service social dans les
démocraties occidentales (même si les organisations
prennent des formes très différentes). Cette
organisation va conférer à la profession, un pouvoir
technique et politique particulier dans la structuration
de l’action sociale d’Etat dans le milieu du XXème
siècle.
• Education spécialisée, éducation surveillée,
éducation de la petite enfance
Toute différente est l’histoire de la profession
d’éducateur spécialisé. Cette histoire est intimement
liée au traitement de la question de l’enfance
délinquante et des institutions fermée : « l’éducation
surveillée » et de la rééducation des enfants en
situation de handicap: «l’éducation spécialisée». Dans
cette perspective d’éducation surveillée, les colonies
agricoles et les maisons de correction se
développeront dès le milieu du XIXème siècle.
Parallèlement se développent toute une série
d’initiatives privées, d’œuvres et de patronages
destinés à la réinsertion des jeunes (loi de 1850 sur
l’éducation et le patronage des jeunes détenus) mais
aussi de la rééducation. La notion « d’éducation
spécialisée» prend son origine dans le travail des
médecins qui ont œuvrés dans le champ du handicapadulte et enfant. Le plus célèbre d’entre eux restera
Gaspard Itard, médecin qui en 1830, va essayer de
rééduquer « Victor » l’enfant sauvage (aussi auprès
de jeunes sourds et non voyants). Dès 1912, avec la
création des tribunaux pour enfants, le traitement
social de la jeunesse « déviante » se déplace, mais il
faudra attendre l’entre-deux-guerres (années 1920-40)
pour que la prise en charge des « anormaux d’école »
tende à s’écarter de conceptions coercitives pour
s’orienter vers des préoccupations éducatives
poussées par les travaux de la psychopédagogie et
les mouvements pédagogiques novateurs tels que
l’Éducation Nouvelle (charte de 1921). La rééducation
s’appuiera désormais sur des travaux scientifiques
pour élaborer ses pratiques. Le régime de Vichy, entre
1940 et 1945, va inventer la notion « d’enfance
inadaptée » avec la loi de 1943. En 1942, l’abbé
Plaquevent ouvrira à Toulouse la première « école
technique de cadres rééducateurs ». C’est la transition
entre le passé de la correction et de la rééducation
moderne. Ces nouveaux éducateurs occuperont les
anciennes maisons de correction pour les transformer
en internat de rééducation ou en centre d’orientation
et de triage. Cependant, le texte fondateur d’une
véritable rupture de la conception de la prise en
charge éducative reste « l’ordonnance de 1945 ». Ce
texte organisera le cadre législatif et éducatif de
l’éducation surveillée et structurera la Protection
Judiciaire de la Jeunesse. Celle-ci oriente le travail
vers une prise en charge éducative et sera en rupture
avec les mesures coercitives proposées par le passé.
Cette ordonnance sera complétée en 1953 et 1958
par la structuration de la protection de l’enfance et une
référence permanente au droit de l’enfant et de lafamille. Le métier naît à l’intérieur des murs des
établissements pour progressivement s’en détacher
dans les années 70 (réforme de la protection de
l’enfance en 1975) et ceci, principalement motivé par
les travaux de la psychologie de l’enfance et de
l’adolescence, de la sociologie, de la pédagogie, mais
aussi de la psychiatrie et de la psychanalyse.
L’intervention en milieu ouvert se développera pour
éviter la séparation avec la famille et aussi interagir
sur celle-ci. Le D.E. (Diplôme d’État) d’éducateur
spécialisé sera établi en 1967. Aujourd’hui, la
profession d’éducateur spécialisé est caractérisée par
une grande ouverture dans le champ social, médico-
social et éducatif. L’histoire de la construction du
champ éducatif de la petite enfance est assez
spécifique.
Par ailleurs, la terminologie de « petite enfance »
recouvre de façon contemporaine la tranche d’âge des
0 à 7 ans. Le statut de l’enfant est d’invention récente
(fin XIXème siècle) car la mortalité infantile étant très
élevée à cette époque, « l’enfant petit » n’avait pas
d’existence réelle jusqu’au jour où il était en mesure de
pouvoir travailler dans les champs ou à l’usine.
Cependant, la constitution du champ de la petite
enfance remonte au XVIIIème siècle. Un siècle inspiré
par la philosophie des Lumières où l’on se préoccupe
davantage de la condition de l’enfant. Les pratiques
13des « nourrices »sont dénoncées et la bourgeoisie
va remettre en question ces formes éducatives. Pour
l’enfance abandonnée, dès 1750, un dispositif
ingénieux dénommé « le tour » est mis en place dans
les Hôtel-Dieu. La présence de ces nombreux enfantsdans les salles « d’asile » des hospices nécessitera
une prise en charge différente. Ainsi, la prise de
conscience d’une éducation de la petite enfance «
fragilisée » émerge progressivement. Entre 1770 et
1882, les « écoles à tricoter » et les salles d’asile dans
les hospices commencent à s’organiser pour sauver et
éduquer la petite enfance abandonnée. La mortalité
infantile était si prononcée dans les salles d’asile (ou
écoles à tricoter) qu’une loi sera nécessaire pour
protéger la petite enfance. La loi de 1848 proclame «
(…) les salles d’asile, improprement qualifiées,
établissement charitable sont des établissements
d’instruction publique et porteront désormais le nom
14d’école maternelle . » La loi Falloux de 1858 va
confirmer cette orientation. En 1881, 5000 salles
d’asile sont transformées en écoles maternelles et les
« maîtresses » sont appelées des « conductrices
d’enfants ». Ainsi à la fin du XIXème siècle, P.
Kergomard transformera ces salles d’asiles et
préfigurera les écoles maternelles dans les
perspectives de l’Éducation Nouvelle. La loi Roussel
du 23 décembre 1874, à travers la mise en œuvre de
« l’acte de naissance », est une loi de protection de
l’enfance. L’assistance publique devient le lieu de
protection du nourrisson et les nourrices sont mises
sous surveillance. Les mouvements éducatifs et
pédagogiques de la fin du XIXème siècle et début du
XXème siècle (que nous retrouvons dans les
fondements de l’Education Spéciale) traverseront le
champ de la prise en charge éducative de la petite
enfance, avec des noms de pédagogues célèbres tels
que Pestalozzi, Montessori, Decroly… En 1840, F.
Froebel marquera le champ de la petite enfance, il
fondera (en Suisse) la pédagogie des « jardinsd’enfants », une pédagogie active qui opère une
rupture avec les pédagogies traditionnelles de
l’éducation infantile.
Le contrôle social des pauvres sera le leitmotiv pour
organiser l’action sociale auprès des familles. La
protection de la petite enfance sera aussi un motif de
contrôle social. L’union familiale, œuvre caritative, fait
appel à des jardinières d’enfants formées par les
écoles de Froebel. Dès 1907, des écoles de formation
sociale (au sens du social caritatif de l’époque) ont
pour but de former les femmes travaillant dans des
jardins d’enfants. De 1908 à 1945, les jardins
d’enfants seront créés dans des écoles primaires
supérieures et des lycées (pré scolarisation pour les
enfants de la bourgeoisie des grands centres-villes).
Également des jardins d’enfants populaires seront
créés dans les maisons sociales (prévention sanitaire
et sociale). Nous assistons à cette période à la
professionnalisation des jardins d’enfants. De 1945 à
1960, il y a une élaboration d’une formation de «
jardinière éducatrice » sur deux ans reconnue par
l’Etat. Dès 1960, la professionnalisation des «
jardinières d’enfants » s’institutionnalise et la formation
s’intitulera : « spécialisation en développement
psychoaffectif pour les enfants entre 0 et 4 ans ». En
1962, la création d’un diplôme de « Jardinière
d’enfants » dans l’éducation spécialisée viendra
marquer la spécificité de la petite enfance handicapée.
Au regard de cette spécificité, il faudra attendre 1973
et ensuite 1984, pour que le diplôme d’État
d’Educateur de Jeunes Enfants (EJE) s’installe. La
réforme des études d’EJE en 2007 va permettrel’émergence d’une identité partagée de travailleur
social à travers la reconnaissance, par les pouvoirs
publics d’une expertise sur les questions liées
notamment à la parentalité.
• L’animation socioculturelle
L’animation socioculturelle naît dans le sillage de
l’obligation scolaire et de l’éducation populaire dès
1880. L’éducation populaire est, selon l’historien, J.-P.
Martin « (…) le prolongement de l’éducation
confessionnelle ou laïque faite pour compléter les
lacunes ou approfondir les savoirs sociaux,
15professionnels ou civiques ». Jusqu’à la seconde
guerre mondiale, l’éducation populaire est organisée
au sein de grands courants idéologiques : les laïques
républicains, les catholiques sociaux et les protestants
qui développeront une action importante vers les
milieux ouvriers. L’éducation populaire s’organisera à
partir des mouvements associatifs à but non lucratif
(loi de 1901 sur les associations) et sera plus ou
moins relayée par l’État selon les époques. Dés 1866,
il y a la création de la Ligue de l’Enseignement,
mouvement laïque reconnu par l’État. En 1894, les
universités populaires se déploient pour former les
syndicalistes et ouvrir le savoir au peuple. En 1945,
les mouvements associatifs Peuple et Culture, la
Fédération des Œuvres laïques, et un peu plus tard
les CÉMEA, FRANCAS, l’association Léo Lagrange,
constitueront (encore aujourd’hui) des réseaux
associatifs d’animation socioculturelle et de promotion
de l’éducation populaire. Pour les chrétiens, il s’agira
de la J.O.C « Jeunesse Ouvrière Chrétienne » ou
encore de la J.A.C « Jeunesse Agricole Chrétienne ».Toutes peuvent aussi bien se réclamer du scoutisme
(Baden Powell, 1907) que de l’esprit plus universaliste
des Jeux Olympiques, pour les activités sportives et
culturelles (P. de Coubertin, 1896). Dans les années
soixante dix, nous recenserons plus de 90 fédérations
professionnelles se réclamant de l’éducation populaire
et ensuite de l’animation socio culturelle : les foyers
des jeunes, les auberges de jeunesse, les maisons de
la culture, les centres sociaux, les maisons de
quartier… Cette constellation de structures se
retrouve dans deux grandes tendances : la tendance
militante associative qui refusera la
professionnalisation et qui maintiendra un
accompagnement de l’encadrement par, notamment,
16« l’esprit BAFA », et la tendance techniciste qui, au
contraire, sous la tutelle du ministère de la Jeunesse
et des Sports va proposer des formations et des
spécialisations.
Cette perspective socio-historique des champs et
professions sociales et éducatives nous invite à
identifier les fondements et les systèmes valeurs du
travail social contemporain et plus particulièrement de
l’action sociale et éducative. Cependant, dans cette
perspective, le travail social apparaît-il comme un
témoin d’une époque révolue et l’intervention sociale
l’aurait-elle supplantée ou s’agit-il d’autre chose ?
Emergence de l’intervention sociale
La remise en question du travail social
Le travail social est, depuis les années 1980, souvent
marqué par deux critiques majeures. Selon Jacques
Donzelot, la première est portée par les publics del’action sociale, se représentant les travailleurs sociaux
comme « des agents du contrôle social », vecteurs de
stigmatisation et de normalisation sociale. La seconde
insiste sur le repérage du travail social par les sphères
politiques comme des « maillons inaptes » à faire
évoluer les dynamiques d’insertion et de
développement social. Les intervenants sociaux,
recrutés dans le cadre de la politique de la ville dans
ces mêmes années, se substitueront, de fait au travail
social. Sociologiquement, l’opposition entre travail et
intervention sociale marque une rupture dans les
modèles d’intervention. Christiane Besson et Jérôme
17Guay , analysent l’évolution de la
professionnalisation du travail social à partir de
l’inadéquation des modèles d’intervention utilisés par
les professionnels du travail social au regard des
nouvelles problématiques sociétales. Effectivement,
depuis maintenant une trentaine d’années, les
travailleurs sociaux rencontrent des problèmes de
positionnement professionnel. Postés en tant
qu’agents des politiques publiques, ils ne se
reconnaissent plus dans les modes d’actions publiques
(mobilisés, le plus souvent pour gérer l’urgence
sociale). Les auteurs parlent d’inadéquation de
l’intervention en bout de ligne, soit l’élaboration de
solutions provisoires et non déterminantes pour
l’avenir de l’usager. Dans la même perspective, le
modèle d’intervention en service est largement inspiré
du modèle médical d’intervention: « (…) ce modèle,
ciblé sur un symptôme spécifique, vise à garantir le
maximum d’efficacité et le minimum d’interférences
externes à l’intervention experte. Les services
spécialisés sont procurés à travers des programmes
et services parallèles et compartimentés, dont lesnormes et façons de fonctionner deviennent les
déterminants majeurs de l’intervention. De plus ce
système, centré sur le système de services plutôt que
sur la personne et son environnement, offre des
réponses standard à des usagers qu’on a tendance à
considérer comme homogènes. Cette intervention
standard consiste souvent à un retrait de la société
(placement de l’enfant, expulsion du jeune de l’école,
hospitalisation, incarcération, foyer d’accueil…) ou
encore des consultations individuelles procurées dans
18un bureau, en isolement de la communauté . » Cet
héritage biomédical vient de l’évolution des prestations
professionnelles du champ sanitaire. Celui-ci n’est pas
sans poser de problèmes. L’image projetée du «
malade précaire » tend à ce que les établissements et
services renouent avec des méthodes autoritaires
sous prétexte de recherche d’un équilibre social.
Cependant, des évolutions notables en matière de
droits des usagers viennent contrecarrer cette
tendance de l’intervention sanitaire et sociale. La loi du
02 janvier 2002 tend à mettre « l’usager au cœur des
dispositifs sanitaires sociaux », cependant, cette
approche offre t-elle pour le champ de l’intervention
sociale un nouveau paradigme d’intervention ?
Evolution des politiques sociales : « le droit
des usagers », un nouveau paradigme pour
l’intervention sociale ?
La loi du 2 janvier 2002, dite de « rénovation de
l’action sociale et médico-sociale » en référence à la
loi cadre de 1975, veut (re)mettre l’usager au centre
de l’action sociale, médico-sociale ou éducative à
partir d’une approche globale de l’individu : « lerenforcement du droit de l’usager au regard d’une
prise en charge globale et individualisée ». Les
principes directeurs de la loi posent une volonté
d’harmoniser et de diversifier l’offre de services envers
l’usager, de promouvoir ses droits, de renforcer le
pilotage des dispositifs (surtout d’essayer d’éviter les
empilements et le croisement des compétences) et de
faire le lien entre la planification, la programmation et
l’allocation des ressources, toute la démarche étant
bien évidemment couplée à la mise en place de
procédures d’évaluation interne et externe. Les
démarches « qualité » et de demande de certifications
des établissements et services seront basées sur
leurs capacités à mettre en œuvre la loi dite de « droit
des usagers ». Les trois orientations principales de
cette loi sont la promotion des droits des usagers. Il
s’agit de transformer le rapport de l’usager à sa
protection. Ici s’opère un changement de modèle
d’intervention. En s’inspirant du modèle anglo-saxon
dit de « l’empowerment » (renforcement du pouvoir
d’agir), il s’agit de promouvoir les capacités et les
ressources de la personne pour ainsi améliorer l’accès
aux droits mais aussi à la responsabilité sociale de la
personne. La seconde orientation consiste en
l’élargissement des missions de l’action sociale. Il
s’agit de repérer les multitudes de dispositifs qui
n’avaient pas de fondements légaux et d’essayer de
les inscrire dans des nomenclatures proches des
établissements et services. La transversalité des
politiques sociales et l’ouverture des catégories
d’ayants droits seront les principes fondateurs de cet
élargissement du spectre de l’action sociale.
L’instauration de réelle coordination entre les divers
partenaires ainsi que l’élaboration de procéduresformalisées de concertations (conventions, chartes…)
seront recherchées. Enfin la troisième orientation
réside en l’amélioration du pilotage des politiques
publiques et des procédures d’évaluation interne et
externe aux établissements et services d’action
sociale et médico-sociale. Elles sont désormais
obligatoires et ont pour objet la transparence des
modes d’interventions et surtout de contrôle en
matière d’accès aux droits. Des instances de types «
conseil de vie sociale » ou encore de nouveaux outils
(livret d’accueil, contrat de séjour, règlement de
fonctionnement) sont devenus de nouvelles
références pour l’intervention sociale et éducative.
D’autre part, il s’agit de mettre en œuvre une
articulation entre des schémas d’organisation et de
prospective sur le plan européen, national et local (le
local étant souvent partagé par des compétences de
plus en plus nombreuses des Conseils Généraux et
des Conseils Régionaux et notamment en matière de
qualification). C’est dans ces trois orientations que
nous trouvons la refondation d’un travail social et de
nouvelles formes d’intervention sociale et éducative.
Cette refondation, selon nous, apparaît comme un
nouveau paradigme d’intervention dont les notions
opératoires relèvent du respect de la dignité, de
l’intégrité, de la vie privée, de l’intimité, de la sécurité,
du libre choix des prestations, d’individualisation, de la
participation, ou encore de la confidentialité. Ces
notions familières au travail social ne seront plus
seulement que des principes déontologiques énoncés
dans des conventions (Convention internationale des
droits de l’Homme et de l’Enfant…) comme une
garantie de qualité mais bien des modes d’actions qui
relèveraient d’une éthique de l’intervention sociale etinscrits dans une contractualisation. Ces orientations
viennent renforcer l’idée selon laquelle l’usager n’est
pas l’objet de la prise en charge mais bien le sujet-
acteur dont la responsabilité des actes est engagée
(pour ceux qui en ont la pleine jouissance, en dehors
des mesures de tutelles qui couvrent une partie
importante de l’action sociale). Cependant, ce
nouveau paradigme d’intervention s’inscrit dans un
contexte de rationalisation des moyens des politiques
publiques en matière d’action sociale. Dans la loi, la
notion « d’usagers» côtoie des terminologies telles que
le « service », «l’évaluation», le «projet» ou encore le«
client ». Les détracteurs de celle-ci dénoncent l’entrée
de pratiques « libérales » dans un secteur qui était
resté fort longtemps en marge d’une mise en
concurrence. Le projet personnalisé, promue par cette
loi, sera vu par certain comme la figure de proue d’un
paradigme libéral.
L’intervention sociale : un modèle ou des
références ?
Il est courant de nommer « intervenants sociaux », les
professionnels qui ont été recrutés dans les années
80, au moment de l’explosion des politiques sociales
(politique de la ville, de l’emploi, insertion, lutte contre
les exclusions…) et des dispositifs d’action sociale
19généralisée (RMI, CFI …). Sans formation
spécifique en travail social (formations dites
canoniques, d’éducateurs spécialisés, d’assistants de
service social, d’éducateurs de jeunes enfants, de
conseiller en économie sociale et familiale), ces
professionnels se sont souvent mobilisés sur des
missions désertées par les travailleurs sociaux. Il s’agitselon Michel Chauvière de la fin d’un « romantisme
social » symbolisé par l’héroïsation des travailleurs
sociaux défendant la parole et les intérêts des
opprimés : « Le problème de ces nouveaux
professionnels n’est plus de dénoncer la société mais
de la produire, c’est-à-dire d’obtenir des jeunes
l’acceptation des normes nécessaires à la
transmission des connaissances, à l’exercice d’une
tâche, aux respects des autres et de faire passer dans
la police, chez les élus et dans les entreprises une
nécessaire renégociation de leurs normes, d’une
20meilleure explicitation de leurs objectifs . » Ce travail
s’inscrit en rupture du travail social (on parlera même
d’inadaptation du travail social) car il n’est, ni « un
contrôle social » au sens de la IIIème République
visant une solidarité contrainte, ni une défense
aveugle des populations exclues. L’enjeu de
l’intervention sociale n’est pas de superposer la parole
de l’usager à celle du professionnel ou encore de l’élu
local. Dans ce contexte, les nouveaux métiers
émergents de la politique de la ville vont structurer de
nouvelles formes d’intervention et notamment à partir
des pratiques de « médiations » ou «d’intermédiation»
entre habitants et institutions. La médiation deviendra
une des références incontournables d’un modèle pour
l’intervention sociale. Effectivement, la médiation
sociale, la médiation familiale, la médiation
communautaire … ont envahi le champ de
l’intervention sociale. Le dispositif « emploi jeunes »
initié par M. Aubry en 1996, dont la finalité était de
construire une articulation entre de « nouveaux
services et de « nouveaux emplois », a tenté de
rendre solvable ces nouveaux métiers émergents de
l’intervention sociale. Dans les années 1990, le champ

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