Sociologie des mouvements de précaires

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Mobilisations des sans-terre au Brésil, des sans-papiers en Europe, pour le droit au logement,... ces dernières années ont été marquées par des mouvements qui défendent les causes des plus fragiles, les "précaires". Ce recueil analyse les actions collectives de ces groupes sous l'angle de leurs espaces d'inscription. Ces contributions insistent sur la façon dont les espaces sociaux et institutionnels sont investis et analysent les usages que peuvent en faire les acteurs mobilisés.
Publié le : mardi 1 mai 2007
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EAN13 : 9782296173248
Nombre de pages : 265
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Sous la direction de Magali BOUMAZA et Philippe HAMMAN

SOCIOLOGIE

DES MOUVEMENTS DE PRÉCAIRES
Espaces mobilisés et répertoires d'action

L'Harmattan

Ouvrages des auteurs, chez le même éditeur Philippe Hamman (sous la direction de, en collaboration avec JeanMatthieu Méon et Benoît Verrier), Discours savants, discours militants. Mélange des genres, Paris, L'Harmattan, colI. Logiques politiques, 2002, 320 pages. Philippe Hamman, Les transformations de la notabilité entre France et Allemagne: l'industrie faïencière à Sarreguemines (1836-1918), Paris, L'Harmattan, colI. Logiques politiques, 2005, 338 pages et cahier photos de 16 pages, préface de Brigitte Gaïti. Philippe Hamman, Les travailleurs frontaliers en Europe: mobilités et mobilisations transnationales, Paris, L'Harmattan, colI. Logiques sociales, 2006, 264 pages, préface de Maurice Blanc.

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03303-0 EAN : 9782296033030

AVANT-PROPOS

Cet ouvrage est le résultat d'une réflexion menée dans le cadre d'un colloque qui a porté sur les «Sans droits, sans travail, sans logement, sans papiers: des précaires en mouvement ». Il s'est tenu les 19 et 20 janvier 2006 à Strasbourg et a été organisé conjointement par l'Association Française de Science Politique et le Groupe de Sociologie Politique Européenne (UMR CNRS 7012 PRISME),avec le soutien du Centre National de la Recherche Scientifique. D'emblée, il convient de saluer tous les intervenants et participants, communicants, discutants et

présidents de séance, qui ont chacun contribué à en assurer la réussite1,
ainsi que les membres du comité scientifique et du comité d'organisation, qui en ont permis le déroulement. La préparation et la tenue d'un colloque puis sa valorisation par une publication représentent d'abord une aventure humaine, en l'espèce celle des doctorants et docteurs du GSPE qui dès juillet 2003 se sont entendus pour envisager une manifestation scientifique à l'occasion des dix ans du laboratoire, à l'instar du colloque de jeunes chercheurs «Discours savants, discours militants: Mélange des genres» tenu en novembre 2000 à l'lEP de Strasbourg-. A ce moment, les uns et les autres avons pensé que le thème de la «précarité» pouvait fédérer l'ensemble des jeunes chercheurs du GSPE, travaillant aussi bien sur les mobilisations, l'action collective, mais aussi les politiques publiques locales et nationales, l'action publique, ou encore les formes d'engagement... Parmi d'autres, les mobilisations des acteurs de la recherche en 2004 nous ont ensuite confortés dans cette direction.
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Le colloque a profité des contributions de Susana Bleil, Stéphane Cadiou, Ivan

Chupin, Cécile Cuny, Eric Doidy, Coralie Duteil, Cécile Frank, Gaël Franquemagne, Nathalie Fuchs, Guillaume Garcia, Philippe Hamman, Choulai Hmed, Simon Luck, Evelyne Perrin et Jérémy Sinigaglia. Philippe Juhem, Olivier Fillieule, Cécile Péchu et Emmanuel Pierru ont été les discutants des quatre tables rondes, présidées par Johanna Siméant, Lilian Mathieu, Daniel Mouchard et Serge Ebersold, et conclues par l'intervention de Frédérique Matonti. Nous les remercions toutes et tous pour leur participation aux discussions et les perspectives ouvertes.
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Les contributions à ce colloque ont fait l'objet de plusieurs publications: d'une part,

sous la forme d'un ouvrage collectif: Philippe Hamman, Jean-Matthieu Méon, Benoît Verrier (dir.), Discours savants, discours militants. Mélange des genres, Paris, L'Harmattan, coll. Logiques politiques, 2002, 320 pages; d'autre part, à travers les n° 22 et 23 de la revue Regards sociologiques qui ont accueilli d'autres communications (octobre 2001, « Les pratiques sociales des sociologues », et avril 2002, Varia).

Il n'en a pas moins fallu attendre trois ans pour voir ce colloque se réaliser et sa publication aboutir, en obtenant le label du Comité scientifique de l'Association Française de Science Politique - auprès de laquelle nous avons sollicité une co-organisation, acquise en mars 2005 puis le soutien du CNRS en décembre 2005. On l'aura compris, nous avons souhaité proposer au cours de ces journées un espace de dialogue pour les doctorants et docteurs en sciences sociales, et c'est bien une traduction de cette démarche que nous espérons offrir au lecteur de cet ouvrage collectif rassemblant, en les problématisant de façon affinée, une partie des contributions au 3 colloque.
Magali Boumaza & Philippe Hamman

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Les textes d'Ivan Chupin, de Choukri Hmed et de Jérémy Sinigaglia sont rassemblées

dans un numéro de la revue Sociétés Contemporaines à paraître en 2007 ; ceux de Stéphane Cadiou, Gaël Franquemagne et Coralie Duteil feront l'objet d'un autre dossier en préparation.

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INTRODUCTION

Espaces et territoires mobilisés par les « précaires »
Magali Boumaza & Philippe Hamman

Les récentes mobilisations (des acteurs de la recherche en 2004 le mouvement Sauvons la Recherche! -, des stagiaires en novembre 2005, le mouvement anti-CPE au cours de l'hiver et du printemps 2006, etc.) ont confirmé que « la précarité» devient un label utilisé et interprété aussi bien par les plus démunis que par des groupes disposant davantage de ressources culturelles voire économiques. Dans ce contexte où le thème de la précarité «prend» auprès de nombre de collectifs, d'acteurs sociaux et même d'institutions, les chercheurs en sciences sociales ne sont pas en reste: les travaux se multiplient, à la fois sur les mobilisations et les formes d'engagement, mais aussi les politiques publiques locales et nationales... En particulier, les recherches sur les mobilisations en France ont démontré qu'on assiste depuis une vingtaine d'années à des transformations de l'action collective. Concernant plus précisément les groupes dits à faibles ressources, un enjeu apparaît récurrent: comprendre comment des poplllations démunies (économiquement, socialement, etc.) parviennent à se mobiliser, alors même que toute mobilisation est coûteuse, et donc rendre compte également de la mobilisation des soutiens de ces groupes. Cette démarche, initiée notamment par Johanna Siméant (1998) à propos des sans papiers, a été éprouvée par d'autres chercheurs sur d'autres terrains. Ainsi, Daniel Mouchard (2002) a contribué à une meilleure connaissance des mouvements de «sans»; Sophie Maurer (2001) a donné à voir, dans une approche comparée de populations mobilisées et non mobilisées, les ressorts de la mobilisation des chômeurs durant l'hiver 1997-1998; et Cécile Péchu (2001), s'intéressant aux mobilisations des sans logis, invite à réfléchir sur le processus d'autonomisation du champ militant par rapport au champ partisan. Pourtant, force est de constater que le vocable «précaire» est et demeure flou, et que sont bien souvent appréhendées des populations disparates et hétérogènes, non sans quelque artifice. C'est pourquoi les contributions réunies dans ce livre visent à ouvrir la « boîte noire» de ce qui se passe au sein de ces mobilisations, en suivant des approches microsociologiques et en se fondant sur des matériaux de première main:

des observations ethnographiques, des entretiens, des questionnaires ou encore l'exploitation d'archives... Les auteurs tentent ainsi de comprendre ce qui anime ces mobilisations et quels types de sociabilités s'y instaurent. Les mobilisés ne sont plus désincarnés et l'on accède aux trajectoires individuelles des acteurs, à leur socialisation antérieure, familiale et militante. De la sorte, l'approche en termes de mobilisations vient s'articuler avec celles de la sociologie du militantisme et de l'engagement. Il devient possible d'entrevoir les multipositionnalités des agents mobilisés, et de comprendre en même temps la circulation des capitaux militants (pour renvoyer par exemple aux travaux de Frédérique Matonti et Franck Poupeau, 2004). En cela, ce recueil donne à lire ce que l'on peut entendre (diversement) par «précaires », en focalisant aussi sur les conséquences à tirer des spécificités (relatives) de leurs mobilisations. On touche là précisément à une seconde limite de bien des travaux qui s'intéressent à la précarité sous l'angle des mobilisations, celle de leur espace d'inscription\ non simplement comme cadre spatial de l'étude, mais bien comme aspect structurant des problématiques de l'action collective et des singularités repérables pour des acteurs aux engagements et au militantisme parfois vus comme «improbables ». Cette question de l'espace et du territoire dans les mouvements de précaires est au cœur des textes rassemblés ici. Ces contributions montrent à travers des terrains d'enquête variés la façon dont les espaces sont investis, espaces géographiques, sociaux, institutionnels, ainsi que leurs frontières, dont on sait qu'elles éloignent et rapprochent à la fois. Ceci amène à interroger la frontière comme productrice de fragilités ou d'exclusions, mais aussi les usages que peuvent faire les acteurs mobilisés de cette frontière. Ce sont en particulier les effets sociaux de l'action publique sur des groupes qualifiés de précaires et sur leur capacité à se mobiliser que l'on aborde de façon originale, en examinant les rapports complexes entre des protestataires et l'Etat, mais également en voyant ce qui se joue au sein des administrations publiques et dans des secteurs qui ont des logiques propres. Espace et territoire valent ici autant comme répertoire d'action - les quatre premiers textes de ce recueil le soulignent - que

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A contrario, cf. Aureyo, 2005, qui invite les géographes et les chercheurs en sciences

sociales à étudier les « effets de lieu» sur la genèse, les dynamiques et les résultats des politiques de contestation. Cet opus s'inscrit à sa façon dans une telle démarche.

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comme élément déclencheur de la mobilisation et registre de justification, ainsi qu'il ressort des trois articles suivants. Cet ouvrage se veut donc un prolongement au colloque «Des précaires en mouvement », mais en retenant une problématique parmi d'autres possibles, afin de rendre une vraie cohérence de ces sept contributions parmi l'ensemble de celles qui se sont exprimées. Ce souci de cohésion nous a conduits à demander aux auteurs de bien vouloir reprendre leurs versions orales sous une forme «durcie », et à enrichir l'ouvrage d'une introduction générale, ainsi que d'un texte de synthèse dont Lilian Mathieu a accepté la chargel. PRÉCARITÉ ET ACTION COLLECTIVE Première lecture: de la précarité à l'improbabilité collective? de l'action

D'après Le Grand Robert, la précarité désigne « le caractère ou l'état de ce dont l'avenir, la durée, la solidité ne sont pas assurés, qui peut à chaque instant être remis en cause », c'est-à-dire ce qui est fragile, incertain, instable. Pareille définition ne correspond à aucun phénomène précis; c'est en fait d'abord aujourd'hui une notion investie, politique,

sinon comme d'autres - « fourre tout» (Lacroix, 1994 ; Neveu, 1992),
qui se retrouve dans le champ savant. Objet de recherche, la précarité peut néanmoins l'être si on accepte justement de partir de sa signification plurielle et de son acception floue. On peut alors y voir trois intérêts. D'abord, celui de proposer un nuancier des positions et des dispositions de ceux qui la vivent et qui se mobilisent, dont il n'y a pas lieu de postuler une totale homogénéité ex ante. Il s'agit au contraire de suivre des trajectoires et de focaliser sur des épisodes-clefs pour voir ce

qui relie et spécifie - ou non - les mouvements de précaires et de
« sans» et leurs acteurs. Ensuite, cette entrée permet de réfléchir aux investissements dans un « marquage », ce qu'il fait qu'il « fonctionne» : effets de nomination par les institutions, les médias, etc., mais aussi auto-Iabellisation comme première forme d'attestation et de catégorisation sociales. Est ou plutôt devient «précaire» un groupe qui se définit comme tel, et ce paradoxe
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Nous tenons également à remercier Lilian Mathieu pour ses commentaires et conseils

prodigués sur une version antérieure de ce texte.

Il

apparent d'un qualificatif a priori peu enviable mérite d'être interrogé sur son caractère performatif. Troisièmement, cette posture « ouverte» s'impose tout spécialement pour qui veut questionner les formes de mobilisation de ces « précaires », c'est-à-dire lorsque ces derniers s'engagent collectivement, deviennent «militants» : précisément, le militantisme n'est-il pas aussi une pratique aux contours fluctuants et aux modalités multiples, dont la définition est une autre gageure ?1 Pour déconstruire et interroger plus avant la précarité en se penchant sur ses usages sociaux et politiques, il importe de revenir sur l'apparition et l'histoire de ce terme, que l'on peut inscrire dans le contexte du «tournant néo-libéral en Europe» - selon lequel l'Etat doit constamment arbitrer entre sa main droite (économique) et sa main gauche (sociale) (Jobert, 1994) -, et son corollaire, la crise des identités collectives et professionnelles (Dubar, 2000). On pense notamment à la désouvriérisation (Beaud & Pialoux, 1999), à la désyndicalisation, à la banalisation du travail intérimaire et, par là, à la remise en question de la notion de carrière professionnelle. Remontons aux années 1980: les formes particulières d'emploi qui se sont développées suite à la crise économique ont conduit à un élargissement de la notion de «précarité », de la pauvreté à l'emploi.
Le militant est généralement décrit comme un combattant du quotidien: «celui qui recherche par l'action à faire triompher ses idées, ses opinions, qui défend activement une cause, une personne» (Daled, 2000, pp.7-12). Or, cette figure a connu des transformations durant les dernières décennies. Selon Jacques Ion, « le militant est celui qui risque sa vie en soldat dévoué à la cause. Formé à l'intérieur du groupement et donc lui devant tout, promu grâce à lui, il fait don de sa personne, pouvant même parfois sacrifier sa vie privée. L'engagement ne peut être ponctuel, même s'il doit être revivifié souvent. Il ne peut non plus être partiel» (1997, p. 12). Cette défmition ne parviendrait plus à rendre raison de la diversité des pratiques actuelles. L'auteur propose alors un autre modèle d'implication: 1'« engagement distancié », réversible et limité, symbolisé non par un timbre mais par un post-it. On reconnaît les thématiques contemporaines des engagements locaux et de la participation, où émerge l'acteur consommateur, usager ou client (Dubar, 2000, pp. 145-146 ; Barthélémy, 2000, p. 205). Le militant céderait alors la place au bénévole, que Jacques Hédoux (1988) défmit comme «celui qui donne volontairement et gratuitement de son temps pour participer, de façon régulière ou irrégulière, à telle ou telle activité de l'association ». Or, les deux réalités ne se situent pas sur le même plan: dans le premier cas, le critère discriminant est la lutte, dans le second la non-rémunération. Aussi les définitions sont-elles poreuses: un bénévole peut avoir un projet militant et un militant peut être bénévole s'il n'est pas payé (Brodiez, 2004, pp. 281-282). Sur ce débat, voir aussi Ion, 2001 ; Collovald, 2002, p. 181 sq. 12
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D'adjectif, le mot devient substantif et désigne un type de salarié (Cingolani, 2005) au statut dit précaire: contrat à durée déterminée (CDD), intérim, stage professionnel rémunéré, apprentissage, contractuel saisonnier ou à durée limitée, etc. La norme du travail, à savoir le contrat de travail à durée indéterminée, défini comme le contrat de travail de droit commun dans le Code du Travail (loi du 16 juillet 1982) subit des modifications face à la diversification des situations par rapport à l'emploi. Ces nouvelles formes d'emploi sont considérées comme précaires en référence à la norme puisqu'il leur manque, selon Serge Paugam (2000), les caractéristiques de l'emploi à durée indéterminée, à savoir: la durabilité de la relation d'emploi, l'unicité de l'employeur, le temps plein avec salaire correspondant à l'activité normale et permanente dans l'entreprise. Incarnation de cette norme, l'idéal-type reste le salarié stable de la grande industrie, ouvrier masculin à temps complet, tandis que l'emploi précaire est relégué à certaines catégories de salariés: «En voulant préserver le modèle du CDI à temps plein et à vie, on en avait limité progressivement le champ à une catégorie qui va se réduisant, celle des hommes de 30 à 50 ans, en externalisant la précarité aux marges (jeunes, femmes, vieux) », résume Jean-Michel Belorgey. Depuis le milieu de la décennie 1980, l'emploi à mi-temps payé au SMIC a en effet été légitimé comme référence implicite pour les publics les plus en difficulté, alors que le salaire versé se trouve en dessous du seuil de pauvreté (Belorgey et alii, 2000, p. 29). La précarité de l'emploi ne s'est donc pas substituée à la notion de pauvreté associée jusqu'alors à la précarité. C'est en quelque sorte le risque de pauvreté qui est désormais souligné par le développement de ces types d'emplois aux faibles revenus: «Mettre l'accent sur cette précarisation du travail permet de comprendre les processus qui alimentent la vulnérabilité sociale et produisent en fin de parcours, le chômage et la désaffiliation », avance Robert Castel (1995). Plus largement, les usages du terme de précarité permettent schématiquement d'y voir associés trois caractères: - D'abord, une insécurité matérielle et économique, liée à une incapacité de travailler, de pouvoir exercer ou de trouver un emploi, ou une menace sur cet emploi. Il en est déduit qu'il s'agit de groupes à ressources faibles. Ce registre opère des allers-retours avec celui de la pauvreté, beaucoup plus établi dans les analyses de sociologie et de sciences début du 1ge siècle une préoccupation permanente de la statistique 13

sociales - il suffit de rappeler que l'insalubrité des logements a été dès le

parisienne (Cottereau, 1978). Autre signe, si un Que-sais-je ? a été publié sur la pauvreté en 1998 (Barrat, 1998), il faut attendre 2005 s'agissant de la précarité (Cingolani, 2005). - Ensuite, une incertitude par rapport à l'avenir liée, outre l'élément précédent, à une insécurité statutaire et juridique forte, par exemple le fait de se retrouver hors des catégories courantes dressées par les administrations, dans des entre-deux parfois non recensés et en tout cas toujours mouvants. D'où la question de la relégation en soi, de la privation de soi (Honneth, 2000) pour des individus finalement placés, déduit-on, dans une incapacité à être dans une action individuelle ou collective, ce qui rendrait une mobilisation improbable et, quand bien même elle aurait lieu, éphémère. Là aussi, certaines études mettent en avant la notion de pauvreté laborieuse: il s'agit de personnes ou de familles dont les revenus du travail ne permettent pas ou très difficilement de vivre dignement. On estime en France le nombre de travailleurs pauvres, qui ne se confondent pas avec les chômeurs, à 3 200 000 personnes. Ces personnes travaillent pour un salaire inférieur au SMIC, pour l'essentiel du fait du temps partiel. Du fait de cette fragilité, l'assertion selon laquelle toute mobilisation collective se heurte à des obstacles qui la rendent bien souvent improbable se vérifierait d'autant mieux. De même que, s'agissant de populations définies par l'instabilité et-ou le caractère «transitoire» de leur situation, se pose de manière aiguë la question de la pérennisation des mobilisations. - Enfin, on est en présence de causes frappées par un stigmate (Goffman, 1975 ; Pierru, 2005). Le cumul de contraintes pour s'organiser paraît énorme, pour ne pas dire insurmontable. A cela près que les textes rassemblés dans ce livre montrent que mobilisations il y a, et que leur issue n'est pas écrite d'avance. Plus, le qualificatif de précaire vient à être revendiqué dans l'action collective comme une ressource. Le cas des travailleurs transfrontaliers étudié par Ph. Hamman est ici exemplaire: il permet de travailler sur la construction du stigmate de « précaire» sans en avoir une vision trop unique, dans la mesure où on a là une population usuellement perçue comme nantie, profitant de gains supérieurs dans le pays voisin, et qui affiche une précarité comme inversion de cet autre stigmate qu'est l'image de privilégiés. En fait, évoquer une cause « improbable» est aujourd'hui devenu quelque peu routinier dans les études portant sur l'action collective et les groupes d'intérêt. Plus spécifiquement, nous posons pour hypothèse que 14

dans le cas des mobilisations de populations précaires, il en va d'acteurs

pour lesquels on peut repérer une illégitimité potentielle -

la

« marginalité », la langue, etc. (ou une figure de profiteur pour les

frontaliers) -, mais qui sont dotés de savoir-faire et de compétences
concourant à ce que leurs actions «prennent» (Fillieule, 1993); la dimension spatiale et territoriale des mouvements étudiés dans les contributions qui suivent se comprend particulièrement en ce sens. Un détour par la double évolution des cadres théoriques d'analyse à la fois de la pauvreté en sociologie et de l'action collective en science politique s'impose auparavant, pour expliciter l'intérêt de notre approche,. qui ambitionne de relier les réflexions sur les acteurs dits à faibles ressources et celles sur les mobilisations et les mouvements sociaux contestataires, qui suscitent de récents débats, en même temps que d'inscrire ces mobilisations dans les espaces sociaux. A la croisée de cadrages théoriques en évolution Des approches sociologiques de la pauvreté à celles de la précarité Les « pères fondateurs» de la sociologie, déjà, se sont intéressés à la pauvreté, notamment par rapport au délitement des liens sociaux. On le sait, Emile Durkheim (1996 [1893]) considère le travail comme facteur d'intégration sociale et, par ailleurs, pour lui, c'est à l'Etat que revient la charge d'intégration des groupes; l'assistance aux plus démunis est l'une de ses prérogatives. Dans une autre perspective, Georg Simmel (1998 [1908]) écrit pour sa part en 1908 : «Les pauvres, en tant que catégorie sociale, ne sont pas ceux qui souffrent de manques et de privations spécifiques, mais ceux qui reçoivent assistance ou devraient la recevoir selon les normes sociales. Par conséquent, la pauvreté ne peut, dans ce sens être définie comme un état quantitatif en elle-même, mais seulement par rapport à la réaction sociale qui résulte d'une situation spécifique» (p. 15). Dans une introduction intitulée «Naissance d'une sociologie de la pauvreté », Serge Paugam et Franz Schultheis (1998) montrent l'intérêt de ce texte, qui constitue selon eux « le cadre analytique pour penser en termes sociologiques la question de la pauvreté dans les sociétés modernes », et notamment celui du processus de disqualification sociale (étiquetage pauvre = identité négative) étudié par Serge Paugam (1991) à

Saint Brieuc. En fait, ce qui définit socialement les pauvres - et l'on
pourrait plus largement ici associer les populations précaires -, ce n'est 15

pas tant leur situation socio-économique que la relation d'assistance, de dépendance, qui les relie à la société. Auparavant déjà, influencés par les travaux de G. Simmel, les auteurs de l'Ecole de Chicago avaient également rendu compte à leur manière des pauvres et mal logés. Le Hobo de Nels Andersen (1993), publié en 1923, est ici fréquemment retenu comme un ouvrage fondateur, quoique ancré dans un terrain singulier: l'auteur s'y attache à décrire les modes de vie de ces sans abris, jeunes hommes vivant de travaux saisonniers dans l'Amérique du début du XXe siècle qu'ils traversaient clandestinement dans des trains de marchandises. Quant à Richard Hoggart, dans La culture du pauvre (1970 [1957]) et dans son autobiographie 33 Newport Street (1991), il se penche sur les styles de vie des classes populaires dans l'Angleterre de la première moitié du XXe siècle en montrant comment le groupe social «pauvre» se construit en miroir des autres classes sociales, et notamment bourgeoise. Et la liste pourrait aisément être allongée. Toutefois, en quittant le paradigme de la pauvreté et en mettant sur l'agenda sociologique celui de la précarité, ce ne sont plus les sociologues des groupes sociaux mais ceux de la sociologie du travail qui entrent en scène, ainsi que les sociologues qui s'intéressent aux transformations de l'Etat social. Ainsi, Robert Castel traite de la question sociale telle qu'elle se pose de manière aiguë au tournant des années 1990 avec la «crise de l'Etat-providence»; le concept de «désaffiliation» contribue au développement d'une sociologie de l'Etat social et de l'exclusion. Dans Les métamorphoses de la question sociale (1995), il souligne en effet combien les questions du salariat et de l'Etat social sont intimement liées. Selon l'auteur, les populations précaires se situeraient dans la zone de vulnérabilité où l'on trouve une relative précarité de l'emploi: intérim, CDD. .., et une relative fragilité relationnelle: des soutiens familiaux 1 limités, un cercle amical restreint . .. Si une réflexion sur la possible production de nouvelles affiliations fait défaut, un des mérites de cette approche tient en ce qu'elle rend raison des cas de personnes qui ont des
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Robert Castel définit trois zones de l'espace social selon le degré de cohésion qu'elles assurent: ainsi, être dans la zone d'intégration signifie que l'on dispose des garanties d'un travail permanent et que l'on peut mobiliser des supports relationnels solides; la zone de vulnérabilité associe précarité du travail et fragilité relationnelle; la zone de désaffiliation conjugue absence de travail et isolement social (Castel, 1991). 16

revenus, lesquels peuvent même être relativement élevés, mais dont la situation est instable. On comprend d'autant mieux à quel point la catégorie des « précaires» peut être hétérogène socialement et correspond à toute une imbrication de postures. Par exemple, être inséré dans le marché du travail et changer d'emploi n'est pas de la précarité, mais plutôt affaire de gestion de sa carrière professionnelle; le parcours n'est pas linéaire, mais maîtrisé. Inversement, exercer un emploi à temps partiel imposé, y demeurer alors qu'on souhaiterait travailler davantage, se rapporte bien à une forme de la précarité, même si le parcours est linéaire. Il en ressort les notions d'instabilité, de trajectoires, de ruptures de parcours, de fragilité de l'insertion ou de difficultés de réinsertion, qui sont également reprises dans une perspective psychosociale, qui envisage les effets de la précarité sur les identités en partant de l'idée selon laquelle la précarité engendre des incertitudes pour les individus

concernés - on pense notamment à l'étude de Jacqueline Palmade (2003) intituléeL'incertitude comme norme etfragilisations iden titaires.
De son côté, empruntant une approche en termes de désinsertion sociale, Vincent de Gaulejac (1994), concentre son analyse psychosociologique sur les effets sur les identités individuelles des situations de détresse socioéconomique. Ce qui le préoccupe, ce sont les conséquences de ce qu'il nomme les processus d'invalidation sociale. Autrement dit, l'auteur s'interroge sur les conflits d'identité, sur la remise en cause des appartenances sociales qui sont vécues par les individus confrontés à ces difficultés, et s'arrête alors sur deux marqueurs principaux: la logique de dévaluation des produits et des hommes et le coût de l'excellence. Une autre piste est celle suivie par Didier Demazière (2003, 2006) dans une enquête sur les chômeurs de longue durée au cours de laquelle il s'intéresse au «jeu des catégories sociales ». L'auteur part du constat selon lequel le chômage est une épreuve qui brise les carrières professionnelles, qui provoque de multiples souffrances, qui déstabilise les identités. Et il va plus loin: pour lui, la signification du chômage déborde les expériences individuelles, car il est aussi une institution, qui rassemble, sous un même nom (les chômeurs) un ensemble de situations et de personnes, et qui en exclut d'autres pour les qualifier autrement (exclus, travailleurs, assistés, profiteurs...). Aussi la fabrication des chômeurs passe-t-elle par de multiples catégorisations, tantôt imposées par des institutions et des autorités, tantôt négociées dans des jeux 17

d'interactions avec les acteurs en présence. La tension entre ces deux registres conduit à un déplacement incessant des frontières du chômage (et de l'activité ou de l'emploi), à un brouillage des différences entre chômeurs et non-chômeurs, à une incertitude croissante sur ce que sont « vraiment» les chômeurs. Dans la lignée des travaux de Pierre Bourdieu, Gérard Mauger (2001, 2004) travaille quant à lui sur l'invisibilisation des classes populaires dans les discours politiques. Il montre que les catégories de classes sociales sont du même coup dévaluées sur le marché linguistique au profit d'une rhétorique néolibérale, qui fait l'apologie de l'individu autonome (Ebersold, 2003, 2004). Selon lui, ces pratiques discursives visent à changer les représentations du monde social, et seul le travail symbolique de mobilisation peut redonner de la visibilité aux classes populaires et permettre d'envisager des mobilisations collectives. On rejoint ainsi les réflexions développées en France depuis une quinzaine d'années concernant les cadres théoriques de l'action collective protestataire dans les groupes dits à faibles ressources, s'agissant de comprendre comment ces mobilisations considérées a priori comme improbables se réalisent. Ceci amène à interroger en relation d'autres théorisations, celles de la sociologie des mouvements sociaux et de l'action collective en sociologie politique.
Un renouvellement des approches théoriques des mouvements sociaux

Il n'est pas de notre propos ici de retracer par le détail l'histoire de la sociologie des mobilisations et les discussions (nombreuses) auxquelles ont donné lieu les différentes propositions de théorisation, dont la diversité tient à la fois au lieu où elles ont été forgées (Europe ou Etats-Unis.. .), au moment et au champ disciplinaire de leurs porteurs; on renvoie à cet effet à plusieurs essais de synthèse (Neidhardt & Rucht, 1991 ; Chazel, 1992; Le Saout, 1999). On se contentera d'un regard cavalier, et forcément partiel, destiné à recontextualiser les analyses récentes. En fait de mouvement social et d'action collective, c'est d'abord de «foules» et de «comportements collectifs» qu'il est question. On pense bien sûr à la Psychologie des foules de Gustave le Bon, publiée en 1895 (rééd. 1991), où ce dernier souligne l'importance des sentiments inconscients dans des processus collectifs pour une bonne part « suggestionnés» par des orateurs à des «foules hétérogènes ». Aux 18

Etats-Unis, l'Ecole de Chicago intègre l'étude des foules dans celle des « comportements collectifs », à l'exemple des travaux de Herbert Blumer (1951 [1939]), qui présente une première analyse de mouvements collectifs tenant compte du facteur organisationnel, même si le rôle joué par les facteurs affectifs dans la participation à une mobilisation est largement mis en avant en termes psycho-sociologiques dans les analyses américaines des années 1950-1960 (Smelser, 1962; Turner & Killian, 1972). D'autres études marquantes sont produites dans les années 1960, à l'exemple de celles fondées autour de la notion de « frustration relative ». En particulier, Ted Gurr (1970) se fonde sur l'écart entre ce que les acteurs désirent obtenir et ce qu'ils obtiennent effectivement pour relever que cette frustration conduit à la violence. Cette dimension de recherche a connu un réel succès; par exemple, en France, dans son analyse portant sur Mai 1968, Pierre Bourdieu a également accordé une place certaine à la frustration des agents (Bourdieu, 1984). Outre le paradigme de l'action rationnelle individuelle incarnée par exemple par l'ouvrage de Mancur OIson La logique de l'action collective (1978), les années 1970 se caractérisent par le développement de deux perspectives importantes: celle des «nouveaux mouvements sociaux» et celle de la «mobilisation des ressources ». La première, notamment portée en France par Alain Touraine (1978), s'oppose au marxisme en mettant en avant les valeurs comme élément central de la formation des «nouveaux mouvements sociaux» (par distinction d'avec 1'« ancien» mouvement ouvrier) : pour A. Touraine, la société n'est pas réductible à la logique de domination fondée sur des ressources matérielles. Cette lecture se comprend aussi par rapport à l'approche de la mobilisation des ressources, cadre d'analyse qui voit le jour aux EtatsUnis au tournant des années 1960-1970. Son avènement est directement lié au contexte politique de l'époque: luttes pour les droits civiques, guerre du Vietnam, montée en puissance des movements... Beaucoup d'universitaires prennent part à ces actions; un modèle explicatif niant la rationalité de l'acteur devient alors inacceptable pour eux (McCarthy & Zald, 1977). La mobilisation des ressources déplace ainsi la question du pourquoi au comment des mouvements sociaux: comment l'on mobilise, comment l'on organise une protestation, comment agissent les groupes. . ., si bien que le mouvement social est de plus en plus interprété comme une initiative volontariste et rationnelle. Cette approche « rationaliste» sera du reste précisément critiquée car elle est aveugle sur les dimensions identitaires des mobilisations. 19

Toutefois, la théorie de la mobilisation des ressources a pour principal trait de souligner la place et le poids des organisations dans des mobilisations protestataires, ce qui permet d'aborder les enjeux des processus de spécialisation et de professionnalisation. Elle insiste avec raison sur le fait que les individus peuvent s'engager plus ou moins fortement dans des actions protestataires et que les organisations constituent des éléments stables à partir desquels ces dernières peuvent être menées; pour autant, «il ne faut néanmoins pas négliger l'élément selon lequel ces organisations défendent des arguments articulés dans un discours qui varie selon l'espace et le temps» (Le Saout, 1999, p. 155). Ainsi, les apports de ces théories de la mobilisation des ressources sont discutés en France au regard des spécificités nationales du mouvement social, en particulier concernant la notion de répertoire d'action et la question de l'autonomie et/ou de l'hétéronomie des actions collectives par rapport aux partis politiques, aux syndicats, sans parler des soutiens des associations. Par la suite, la notion de « cadres» ou de « schèmes» de l'action collective a été présentée par des auteurs qui se reconnaissent dans l'approche de la mobilisation des ressources, comme une extension de celle-ci. Avec la perspective du framing (cadrage), les mobilisations collectives s'expliquent à partir de la construction sociale de la réalité et dans une dimension interactionniste, dans une filiation avec les travaux de Gregory Bateson et Erving Goffmanl. Pour Robert Benford et David Snow, un cadre est un schéma cognitif individuel, qui n'a d'importance pour l'action collective que dans la mesure où il est commun à assez de personnes pour lier leurs comportements dans des modèles partagés (Snow, Benford et alii, 1986 ; Benford & Snow, 2000). Il reste que la distinction opérée par le courant de la mobilisation des ressources et ses développements entre une dimension idéelle et une dimension organisationnelle sépare artificiellement des prédispositions d'acteurs potentiellement mobilisables et l'activité des acteurs qui se mobilisent et mobilisent des groupes avec des marques de réactivité au cours du déroulement des actions collectives. Une autre théorisation propose dès lors de prendre davantage en considération les stratégies déployées par les acteurs, dans le rapport à la structuration sociale et politique: l'approche de la « structuration des opportunités politiques»
Voir ici notamment Bateson, 1954; Goffman, 1991 [1974]. Cf. aussi l'analyse de Contamin, 2005, p. 4. 20
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(political opportunities structures) avance en effet que les structures politiques peuvent soit contribuer au développement des mobilisations, soit le contrarier (Kitschelt, 1986). Elle fait ainsi courir un certain risque d'« objectivisme », en distinguant, à la suite de Peter Eisinger (1973), des configurations où les pouvoirs publics sont «ouverts », respectivement « fermés» aux revendications des acteurs mobilisés, c'est-à-dire des contextes politiques pensés en termes binaires, soit favorable soit défavorable, et qui s'imposent immanquablement aux acteurs. Il faut donc aller plus loin et accorder une attention réelle, d'une part, aux relations, alliances et/ou concurrences, parmi les groupes protestataires et au sein de l'appareil d'Etat et ses démembrements, et, de l'autre, aux fluctuations des enjeux saisis dans des moments et des espaces différents. «La richesse des pistes tracées par la sociologie interactionniste pour l'analyse de l'action collective en situation ne doit donc pas sous-estimer les effets de la localisation sociale et de la trajectoire spécifique des protagonistes des mobilisations. L'ordre de l'interaction, en effet, n'épuise pas la signification de ce qui s'y joue », fait remarquer Lilian Mathieu (2005, p. 15). Certaines approches dites pragmatistes soutiennent que les savoirfaire contestataires sont maîtrisés de manière égale quels que soient les agents mobilisés. Or les travaux sur les poor people's movements (Piven & Cloward, 1977) montrent combien les agents mobilisent inégalement ces compétences, et font apparaître le rôle des soutiens aux causes « improbables », dotés eux de ressources militantes. Ces analyses suggèrent que ces mêmes groupes fragilisés, précaires, restent passifs. Des études récentes (Péchu, 2004) montrent pourtant que les ressources indigènes des groupes précaires (Hmed, 2006) peuvent permettre des mobilisations qui durent. Plus, ces travaux, parce qu'ils s'attachent notamment aux socialisations antérieures des agents dans différentes instances et à travers de multiples expériences, appuient l'hypothèse de Frédérique Matonti et Franck Poupeau sur la circulation des capitaux militants. En effet, la métaphore économique sur laquelle est fondé le concept de capital militant, proposé par ces derniers (Matonti & Poupeau, 2004) et qui s'avère proche de ce que l'on peut désigner comme compétences à l'action collective, «permet d'éclairer l'importance de ces inégalités de maîtrise des savoirs et savoir-faire protestataires. Elle permet également de pointer ce que les auteurs désignent comme le taux de change de ce capital lorsqu'il est transféré 21

d'un univers militant à un autre, de l'espace des mouvements sociaux ou du monde syndical au champ politique, par exemple. Les carrières militantes sont fréquemment marquées par de tels transferts, au cours desquels les compétences antérieurement acquises sont reconverties dans un autre type d'activité, et qui comportent une part de spéculation et donc de risque, que l'idée de taux de change restitue précisément» (Mathieu, 2005, pp. 16-17). Enfin, les mobilisations de populations précaires ont récemment suscité des travaux qui, bien qu'ancrés dans la sociologie des mobilisations et de l'action collective, ouvrent également la réflexion sur les liens qui les unissent avec les politiques publiques. On pense bien sûr

aux «réponses» politiques qui suivent ces mobilisations - à l'exemple
de la mise en place du fonds d'urgence sociale après le mouvement des chômeurs de 1997-1998 (Maurer, 2001 ; Maurer & Pierro, 2001) -, mais aussi, en sens inverse, aux mobilisations suscitées par une décision publique ou une réforme (les chômeurs «recalculés » quant à la période de leurs droits à indemnisation par exemple), et plus généralement à la

manière dont les politiques - et notamment les politiques sociales pèsent sur les conditions de mobilisation de populations qui en sont au moins partiellement dépendantes. Il s'agit donc bien de fournir un éclairage sur la sociologie des mobilisations collectives tout en montrant leur corrélation par rapport au traitement politico-institutionnel des groupes précaires. Du point de vue de l'action publique, étudier les mobilisations de ces derniers permet en effet également de s'interroger à nouveaux frais sur des questions plus générales, qui traversent cet ouvrage, telles que la perméabilité des politiques aux mouvements sociaux ou les effets sociaux des politiques publiques. DE L'INSCRIPTION SPATIALE DES PHÉNOMÈNES DE PRÉCARITÉ AUX MOBILISATIONS DE ET DANS L'ESPACE Analyser l'espace social et le territoire Appréhender les espaces mobilisés par les «précaires» d'un point de vue sociologique revient d'abord à écarter toute vision d'évidence: l'espace constitue non pas un donné mais un construit social, susceptible d'être investi par les acteurs et les groupes. Pourtant, l'espace social n'est pas une notion des plus centrales de la sociologie 22

française. On ne trouve pas d'entrée explicite dans le Traité de Sociologie dirigé par Raymond Boudon (1992), dont les sections thématiques retiennent: action, groupes et sociabilité, stratification, mobilité, pouvoir, conflits, mouvements sociaux, changement social, organisation, déviance, religion, culture, connaissance, et communication. Quant au manuel classique de Henri Mendras, pourtant spécialiste des espaces ruraux et de la paysannerie, il n'y est question de l'espace que sur deux pages, et en liaison avec la variable temporelle, privilégiée de fait (1996, pp. 30-32). La sociologie urbaine a néanmoins développé un questionnement de l'espace social et des territoires; cet intérêt peut se mesurer à l'aune de deux revues qui se consacrent à ce domaine d'analyse: Les Annales de la recherche urbaine et Espaces et sociétés1. L'espace est pensé comme ce qui renvoie à la matérialité du social, soulignant que la relation pour une part immatérielle entre des individus va passer par une relation physique, par le monde du vivant. Une définition (qui a beaucoup fait parler d ' elle) a été proposée en 1968 par Henri Lefebvre, pour lequel « l'espace est la projection au sol des rapports sociaux ». Définition réductrice, dans la mesure où les relations entre espaces et sociétés sont beaucoup plus dialectiques ou circulaires. Reste qu'elle a l'intérêt de s'opposer à l'idée selon laquelle l'urbanisme, ou plus largement la planification, influencerait directement la société, en maîtrisant les

formes spatiales pour favoriser tel ou tel comportement social - on pense
par exemple à la thèse de Le Corbusier, pour lequel si on aménage bien l'espace résidentiel il y aura une société cohésive. Pareille hypothèse a également été critiquée en 1970 par Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire étudiant les rapports complexes entre proximité spatiale et distance sociale dans les grands ensembles. L'idée forte peut se résumer comme suit: quel que soit le contexte, la proximité sociale est irréductible à la proximité physique ou spatiale. On pourrait même dire que la construction de la proximité sociale s'opère par différence d'avec la proximité physique, par composition avec d'autres liens, ou par sélection au cœur du local. La proximité est une tension et non un état de fait, et toute politique urbaine fondant ses espérances sur la proximité
Deux revues à l'origine différente d'ailleurs, puisque la première est éditée par le Plan Urbanisme Construction Architecture du Ministère de l'Equipement, des Transports et du Logement, tandis que la seconde a été fondée en 1970 par Henri Lefebvre et accueille dans un premier temps des intellectuels exclus du Parti Communiste. 23
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spatiale risque par réaction d'aggraver paradoxalement les distances sociales (Chamboredon & Lemaire, 1970). Et l'on pourrait également évoquer Pierre Bourdieu lorsqu'il construit le concept de distinction: quand il en va entre OS et OQ en ateliers de se distinguer les uns des autres, c'est bien que l'espace ne produit pas de solidarités mécaniques (Bourdieu, 1979). En cela, posant que le social est irréductible au spatial, la définition de Lefebvre est toujours d'actualité: le social prime sur le spatial, sans nier son influence (Lefebvre, 1968; Espaces et sociétés, 2001, pp. 17-34). Lier cette approche spatiale à la dimension du territoire pour saisir les mobilisations de « précaires» s'explique alors de plusieurs façons. A un premier niveau, il en va des enjeux de (dés)ajustements entre espaces

privés/publics, perçus, vécus, fonctionnels,mobilisés... - et territoires
institutionnels. «Le territoire, plus que l'appareil d'Etat, constitue désormais le lieu de définition des problèmes publics », ont noté Patrice Duran et Jean-Claude Thoenig (1996, p.582), et aussi, pourrait-on ajouter, celui des actions collectives que ce processus peut dès lors susciter. C'est en fait autant la construction sociale des problèmes que la production des problèmes politiques et leur mise sur agenda qui

s'inscrivent dans un rapport mouvant - entre espaces et sociétés et qui
réinventent leurs relations. Pour reprendre les mots de P. Duran, le territoire est bien aujourd'hui « le lieu d'inscription des conséquences de toute action [.. .]. Le territoire définit en fait l'espace des conséquences d'une politique» (1999, p.50). Plus directement encore, dans une perspective traitant des mobilisations contestataires d'agents à faibles ressources et dans des structures politiques variables (à l'exemple du Mouvement des « sans terre» au Brésil - sur lequel revient Susana Bleil dans ce volume - et des mobilisations dans les bidonvilles de pays en développement. ..), Javier Aureyo note que «cette forme épisodique d'action collective est éminemment spatiale en ce qu'elle a lieu dans et par l'espace. Ainsi, lors d'un mouvement de contestation, l'espace [...] doit être pris en compte, au point de pouvoir même être l'enjeu de la mobilisation» (2005, p. 124). De plus, il fait remarquer avec raison que ce questionnement s'inscrit dans une temporalité longue: il a été « inauguré» dès le 1ge siècle dans les travaux de Marx et Engels, qui montraient que «c'est la concentration dans l'espace des travailleurs qui permet leur mobilisation en tant que prolétariat industriel» (Aureyo, 2005, p. 125).

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En effet, le principe-même de la territorialisation (entendue au sens générique, qu'elle soit organisée ensuite localement, nationalement, etc.) consiste à traiter des lieux à problèmes, c'est-à-dire qu'elle est « normative» (en s'inspirant de Béhar, 2000) et, à travers les institutions qui l'incarnent, rencontre à ce titre l'action collective, sur un mode protestataire et-ou plus juridique. Ne pas se contenter d'un cadre hexagonal mais retenir au contraire dans cet ouvrage des cas d'étude situés dans ou en relation avec un autre espace étatique, à proximité directe (les travailleurs frontaliers, pour Philippe Hamman, les sanspapiers barcelonais, pour Cécile Frank), plus lointaine (Berlin, pour Cécile Cuny) ou à distance (le Brésil, pour Susana Bleil) trouve ici tout son sens. Le choix de s'attacher à des mobilisations liées à des passages de frontières - légaux ou non - aussi (N. Fuchs, C. Frank, Ph. Hamman), qui révèlent plus que d'autres les tensions entre espaces et territoires: le statisticien souligne avec raison que le territoire se définit précisément comme «un espace d'équivalence associé à une action institutionnelle et susceptible d'être découpé» (Desrosières, 1994, p. 46). Quelques espaces de la précarité Notre réflexion prend place dans un questionnement sociologique de la précarité, des personnes «sans» (Mouchard, 2002), dans ses espaces et territoires de mobilisation. Premier espace de recension ou espace premier, la précarité est fréquemment associée à la sphère du logement et de sa privation. Michel Giraud (2004) souligne ainsi qu'être sans abri lors de l'entrée dans la vie adulte est une expérience en voie de développement dans les sociétés dites «post-modernes ». Selon l'auteur, lorsque l'autonomie résidentielle est mise en cause par le chômage endémique, les solidarités familiales constituent l'ultime recours, et lorsque celles-ci sont compromises, la perspective de la rue devient obsédante. Ainsi, la précarité est-elle souvent lue à la fois comme une vulnérabilité et une exclusion sociales. Le fait de disposer ou non d'un logement en serait un facteur primordial; la figure du SDF (Damon, 2004) est convoquée pour l'incarner, qu'il s'agisse des médias, des associations et des pouvoirs publics, dans un jeu de circularité, ou même des sciences sociales. Ce « succès» n'est pas sans parallèle avec celui du terme de précarité, si l'on pense au flou qui les entoure: le SDF ne désigne pas seulement les «gens du voyage », mais aussi différentes 25

situations de sans-logis, avec ou sans mobilité. L'ouvrage collectif de Gaëlle Decrouy, Catherine Renayd-Maurupt, Jérôme Reynaud et Franck Torrin sur l'exclusion sociale (1998) est ici d'autant plus intéressant qu'il se veut d'abord le recueil de témoignages et d'expériences de terrain. Mais la précarité y est associée à des situations lourdes, et le titre de la collection - «Minorités et sociétés» - pose question: seules certaines franges de la population (déjà fragilisées ?) seraient-elles pour l'essentiel concernées? Les quatre « illustrations de la vulnérabilité sociale dans les Alpes-Maritimes» exposées dans l'ouvrage, si elles permettent de comprendre une complexité des situations d'exclusion, rapportent les processus de précarisation aux «difficultés inhérentes à l'insertion sociale [des] malades du sida, usagers de drogue, ex-détenus et Sans Domiciles Fixes». Du moins retiendra-t-on que les politiques locales d'insertion peuvent passer par des « espaces intermédiaires» (RoulleauBerger, 1994). Si la question du logement attire le regard, c'est que celui-ci constitue une inscription spatiale et territoriale dans la société et que ceux qui se trouvent hors de ce modèle interrogent. De ce point de vue, Maurice Blanc et Serge Clément ont raison de le rappeler, «les sanslogis semblent aujourd'hui plus nombreux, mais cette plus grande visibilité peut être trompeuse et elle doit être analysée avec prudence: elle correspond vraisemblablement à une aggravation de la situation, mais elle pourrait être le résultat d'une plus grande mise en scène de la pauvreté et non de l'absence d'un espace privé pour se loger. [...] Le discours médiatique oscille entre la condamnation (le sans-logis coupable de son malheur) et la compréhension (le sans-logis victime de la société). On a là une forme nouvelle de l'opposition classique entre "bons" et "mauvais" pauvres. Le regard scientifique doit dépasser ces oppositions trop simples. Le sans-logis n'est pas une marionnette, il est à la fois auteur et victime. L'absence d'un espace privé bien à soi entraîne paradoxalement à la fois visibilité (pour "faire la manche", par exemple) et invisibilité (pour "poser son sac" et échapper aux regards) » (Blanc & Clément, 2004, p. 18). Cette dialectique apparaît transposable pour saisir les mobilisations de « précaires ». Un autre apport des analyses récentes sur les sans logis mérite d'être souligné par rapport à notre objet. Ceux-ci sont, à n'en pas douter, des «naufragés », en référence à un ouvrage de Patrick Declerck (2001), mais la métaphore doit être pleinement rendue pour faire sens: «Les naufragés ne survivent qu'en mobilisant toutes leurs énergies; c'est tout 26

aussi vrai pour les sans-logis: victimes d'un drame qui les dépasse, ils doivent mobiliser de multiples compétences; pour assurer leur survie au quotidien, ils n'ont pas de droit à l'erreur» (Blanc & Clément, 2004, p. 20). Leurs façons de vivre et d'habiter le montrent; ainsi, «tenir» en faisant la manche suppose de maîtriser un certain nombre d'éléments de présentation de soi, qui passent par l'acquisition d'une certaine «professionnalité» de la marge pour que la charité s'exerce: par exemple, les vêtements ne doivent pas être trop soignés si on demande la pièce, mais la propreté est requise (Rouay-Lambert, 2004). On comprend in situ que des populations précarisées ne sont pas pour autant dépourvues de toute ressource, et le point est fondamental pour appréhender leurs mobilisations (Bruneteaux, 1999, 2004). On retient aussi que tout dominés qu'ils sont, les sans logis ne correspondent pas véritablement par leurs pratiques à la notion d'exclusion parfois avancée, ni même à celle de «désaffiliation» déjà mentionnée et proposée par Robert Castel (1995) justement pour dépasser la première. Si devenir sans-logis en perdant son travail, sa famille et son logement équivaut bien à perdre à un moment ses anciennes affiliations, cela n'exclut pas d'en tisser d'autres, et c'est en fait un processus de décomposition et de recomposition des affiliations qui se laisse repérer (Neves, 2004). Au-delà des sans-logis, c'est également le continuum des situations de «mal-logés» qui frappe, révélant un environnement dégradé, ségrégatif ou sans lien social stable. Du reste, un mouvement comme Droit au logement, dans le militantisme qu'il met en avant, se mobilise contre les «taudis» et se présente comme une association de « mal-logés» luttant pour un droit à un « logement décent» et non tant pour le droit au squat porté par certains mouvements urbains au cours des années 1970 (cf. notamment Péchu, 2001, et le texte d'Eric Doidy dans ce volume). Un second espace est alors convoqué, celui des scènes urbaines. Dans le contexte contemporain d'éclatement spatial des agglomérations, d'extension des phénomènes de mobilité et de bouleversement des modes de vie, la nature et le sens des rapports à l'espace des individus en milieu urbain suscitent de multiples interrogations: Quels usages les habitants font-ils aujourd'hui de leur quartier de résidence? Quels sont les lieux d'inscription de leurs pratiques et de leurs relations sociales? Comment cerner les pratiques spatiales de différentes catégories d'habitants dans les quartiers dits « populaires» ?, etc. (Espaces et sociétés, 2002). 27

On peut notamment s'interroger avec Gilles Ascarides et Salvatore Condro sur la «ville précaire» (2001), à travers l'exemple des « isolés» du centre-ville de Marseille. Une des difficultés majeures des élites locales de cette ville tourne autour du (non)relogement des personnes isolées. Agées et appauvries, celles souvent issues de l'immigration maghrébine sont progressivement remplacées... par d'autres catégories de populations tout aussi précarisées! Car, nous montrent les auteurs, ce qui organise leur marginalité tient en l'espèce de la contestation de leur appartenance à la ville et à son histoire. Analysant les périphéries des grands centres, Paul Grell (1999) s'intéresse quant à lui aux jeunes confrontés à une précarité qu'il associe à l'espace dans

lequel ils évoluent, « où sévit - telle une fatalité - les lois implacables du
"marché". Le modèle qui leur est proposé est celui du rêve hypnotiseur des biens de consommation. Ils s'y adaptent mais pas complètement ». Il est alors question, vu de l'intérieur, des ruses, excès et stratégies générés par des jeunes qui développent ce que l'auteur nomme un « art de vivre» sous ces contraintes. Dans sa thèse de géographie et partant du cas strasbourgeois, Catherine Sélimanovski (2002) propose de ne pas aborder la question de la pauvreté selon l'angle des inégalités sociales, mais, en référence à Simmel, plutôt de parler de frontière de la pauvreté puisqu'il y a à la fois lien et rupture avec la société: «La pauvreté sépare les personnes concernées du reste de la société par une limite sociale discriminante que l'on peut considérer comme une frontière pensée et perçue comme telle par les personnes touchées par la pauvreté et par l'ensemble du corps social ». L'auteur analyse alors l'inscription spatiale de phénomènes de précarité en mobilisant les enjeux de frontière; elle révèle que la discrimination sociale se traduit sur un plan résidentiel qui débouche sur trois formes de territorialités: celles du repli, de l'errance et du conflitl. Troisième déclinaison, la précarité est souvent rattachée à la perte d'emploi et aux conséquences sociales et économiques qui s'ensuivent, notamment en cas de chômage et si celui-ci se prolonge. Il est alors
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La première correspondaux résidencesen périphérieou dans des espaces mal reliés au

reste de l'agglomération. La deuxième renvoie aux sans domicile fixe, qui se déplacent dans les friches urbaines et des anciennes fortifications militaires, la nuit, et, au contraire, l'hyper-centre et le quartier de la gare, le jour, ce qui n'est pas sans amener des tensions. Le troisième cas est également source de conflits, cette fois à travers l'opposition, dans la ville, entre ce qui évoque spatialement l'opulence ou inversement le fait d'être laissé pour compte, et induit parfois des expressions violentes. 28

parfois question de «faire avec », c'est-à-dire de s'accommoder autant que faire se peut des incertitudes du quotidien, comme le révèlent Paul Grell et Anne Wery (1998). Alors que l'on répète à l'envi que l'ère du plein emploi est révolue, et que le nombre des «déclassés» croît, ces derniers ont rencontré au cours de leur enquête des chômeurs... « heureux », nous disent-ils. Créativité et débrouillardise face à la précarité font naître des réseaux de solidarité, qui interrogent: simple adaptation à la crise économique ou ébauche d'une réponse à la crise de société? Du moins signe d'une réalité sociale en pleine transformation. Les études des mobilisations sociales ont trouvé là un creuset pour leurs analyses: faiblement dotés en ressources, personnelles et organisationnelles, les chômeurs se lancent pourtant dans l'action collective, des mouvements apparaissent, des épisodes fondateurs se cristallisent, des relais se forgent. Le mouvement français des chômeurs de I'hiver 1997-1998 est tenu pour emblématique, et a largement retenu l'attention, jusqu'à l'interrogation d'un «miracle social»: cette mobilisation est venue contredire nombre d'analyses sociologiques qui concluaient jusqu'alors à l'impossibilité quasi-structurelle d'une mobilisation importante des sans-emploi (Maurer, 2001; Maurer & Pierro, 2001). Avant eux pourtant, on ne peut ignorer les marches des chômeurs lors de la grande dépression des années 1930 aux Etats-Unis (Steinbeck, 1939). En outre, plus récemment, confrontés au marasme économique, à l'émigration et au chômage de masse, du début des années

1980 au milieu des années 1990, les chômeurs irlandais - premiers touchés par les méfaits de la conjoncture économique - se sont organisés
et ont mené des actions politiques et sociales «innovantes » en Europe (Royall, 2005). Là encore, c'est bien d'une inscription spatiale et territoriale qu'il s'agit: celle d'un cadre national et des configurations sociales qui y sont liées, d'abord, mais aussi celle de l'emploi et des univers professionnels, espaces de travail mais aussi de socialisation, on le sait. Or, la précarité n'est pas synonyme de non-travail, ou de ce droit à la paresse parfois revendiqué au 1gesiècle. Elle touche aussi la sphère du travail en ellemême, en tant qu'activité exercée. Il en va notamment des formes de mobilisation de l'acteur au travail. La mutation récente du capitalisme, vers une forme plus financiarisée, s'est en effet accompagnée d'une précarisation du salariat, affaiblissant les motivations du salarié à «jouer le jeu» du travail bien fait. Paradoxalement, cette période a été celle de l'éclosion du mouvement de l'entreprise «éthique» ou «responsable» 29

et des principes de production fondés sur «l'autoactivation» et « l'autonomie» du salarié. On entre ainsi dans un paradoxe, qui voit à la fois le salarié appelé à plus d'implication volontaire dans le travail et moins de reconnaissance formelle, et ceci n'est pas sans rapport avec des processus de précarisation, fût-ce en invoquant la « flexibilité» (Postel & Sobel, 2006). Du coup, dans les mondes du travail et de l'entreprise, les enjeux de la précarité peuvent également faire l'objet d'une analyse « genrée » : Dominique Revel a montré (2001) que la précarité professionnelle touche plus particulièrement les jeunes les moins qualifiés et parmi eux les femmes. Toutefois, plus finement, son enquête auprès d'un public de jeunes, hommes et femmes, en parcours d'insertion, a mis en évidence l'investissement sexuellement différencié du monde du travail: si les jeunes hommes investissent l'espace professionnel comme lieu quasiexclusif de réalisation de leur identité sociale, les femmes en situation de précarité professionnelle tendent bien davantage à se replier sur l'espace familial. La qualité de l'emploi et les conditions de travail ne peuvent donc être absentes de l'analyse, mais ce qui fait la spécificité de l'insertion des femmes tient à ce qu'elles assument toujours en grande partie la responsabilité d'articuler tâches professionnelles et familiales. Discontinuités, espaces et frontières A chaque fois ressortent des discontinuités, qui incluent et excluent, produisant des déclinaisons renouvelées des dichotomies bien connues entre « eux et nous» (Hoggart, 1970 [1957]), «ici et ailleurs» (Berger & Luckmann, 1996 [1966]). La focale portée sur les espaces des mobilisations sociales rejoint ainsi celle des frontières et de leurs effets, tant comme déclencheurs que ressources des actions collectives menées. Les processus de la construction européenne invitent également à ne pas négliger cette dimension, double au demeurant: frontières externes et frontières entre les Etats membres de l'Union, à l'heure de l'intégration communautaire et de l'élargissement à l'Est. Les enjeux migratoires occupent ici une place centrale, et ces mouvements connaissent actuellement une triple évolution dans le sens à la fois d'une accélération

des flux, de leur globalisation et de leur régionalisation - notamment
dans les rapports Nord-Sud et Est-Ouest en Europe (Badie & Wihtol de Wenden, 1994, p. 18 sq.). D'où une exposition de l'image de

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