Sociologie(s) du sport

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En important le plus souvent des grilles de lecture de champs parallèles (culture, éducation, loisir, association...), la sociologie du sport a accumulé un corpus de travaux plus ou moins conséquents et reconnus dans les pays francophones. La sociologie du sport de langue française produit-elle des savoirs et modèles spécifiques ? Quelles sont les modalités de diffusion des analyses dans les différents pays francophones (France, Canada, Suisse, Maroc, Tunisie) ?
Publié le : dimanche 1 juillet 2012
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EAN13 : 9782296500105
Nombre de pages : 326
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Sociologie(s) du sport

Analyses francophones et circulation des savoirs






















Logiques sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même
si la dominante reste universitaire, la collection « Logiques Sociales »
entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action
sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou
d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique
ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.

Dernières parutions

Olivier SERVAIS, L’Épistémologie pratique de Pierre
Bourdieu, 2012.
Rahma BOURQIA (dir.), Territoires, localité et globalité. Faits
et effets de la mondialisation, volume 2. 2012.
Rahma BOURQIA (dir.), La sociologie et ses frontières. Faits on, volume 1. 2012.
Hugues CUNEGATTI, Charles SUAUD (dir.), La sécurité
routière : enjeux publics et société civile, 2012.
Catherine ESPINASSE, Eloi LE MOUEL (dir.), Des liens qui
créent des lieux, Tome 2, 2012.
Catherine ESPINASSE, Eloi LE MOUEL (dir.), Des lieux qui ns, Tome 1, 2012.
Sabrina DAHACHE, Féminisation de l’enseignement agricole,
2012.
Odile MERCKLING, Parcours professionnels de femmes
immigrées et de filles d’immigrés, 2012.
Emmanuel GARRIGUES, Les Héros de l’adolescence.
Contribution à une sociologie de l’adolescence et de ses
représentations, 2012.
Antigone MOUCHTOURIS, L’observation : un outil de
connaissance du monde, 2012.
Sophie DEVINEAU, Le genre à l’école des enseignantes.
Embûches de la mixité et leviers de la parité, 2012. Sous la direction de
Gilles Vieille Marchiset
et Anne Tatu-Colasseau


Sociologie(s) du sport

Analyses francophones et circulation des savoirs












































© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99276-4
EAN : 9782296992764
Sommaire


Introduction
Genèse et circulation des savoirs en sociologie du sport de
langue française ................................................................. 7

PARTIE I - REGARDS FRANCOPHONES SUR LE
DEVELOPPEMENT DE LA SOCIOLOGIE DU SPORT.

Chapitre 1 – Les concepts mobilisés dans la sociologie du
sport de langue française : Ébauche d’un état des lieux et
éclairages comparés ......................................................... 27

Chapitre 2 – Pierre Bourdieu en sociologie du sport,
réflexions critiques ........................................................... 45

Chapitre 3 – La sociologie du sport en Suisse : sources,
développement et état des lieux ....................................... 91

Chapitre 4 – Les deux temps de la sociologie du sport
en Tunisie ....................................................................... 111

Chapitre 5 – La longue traversée du désert de la sociologie
du sport au Maroc .......................................................... 123

Chapitre 6 – Production et diffusion des connaissances en
loisir dans le Québec francophone ................................. 143






5
PARTIE II - TRAJETS DE SOCIOLOGUES DU SPORT

Chapitre 7 – Le sport et l’action motrice sous le regard des
sciences sociales ............................................................. 171

Chapitre 8 – Artisan-sociologue : une figure alternative
d'appréhension du social dans le champ des APSA....... 189

Chapitre 9 – Dire l’expérience sportive ......................... 213

Chapitre 10 – Les enseignements d’une approche
multifocale : le cas du cirque contemporain .................. 229

Chapitre 11 – Du concept d’urbanité à la notion
d’urbanité ludique. L’exemple du Parkour urbain ......... 245

Chapitre 12 – L’analyse des filiations sportives à la
confluence des sciences sociales et des sciences de
l’évolution : un nouveau champ d’investigation ............ 265

Chapitre 13 – L’auto-formation par les pratiques sportives
et l’engagement associatif dans le temps de loisir ......... 285

Perspectives
Dire son corps à vif : Vers une épistémologie de
ère l’expérience sportive en 1 personne ? ........................ 299

Postface ......................................................................... 311

Liste des auteurs ........................................................... 313



Introduction générale

Genèse et circulation des savoirs en sociologie du sport
de langue française.

Gilles Vieille Marchiset et Anne Tatu-Colasseau.

Le sport fait appel à des réalités protéiformes
mêlant, dans des dimensions diachronique et
synchronique, des pratiques corporelles, des spectacles,
des objets, des marchés (Vieille Marchiset, Wendling,
2010). Le sens commun regroupe le sport qui se pratique,
qui se voit, qui se vend. Dans son acception savante, le
sport peut être une pratique légitime, une culture, une
idéologie, un mythe, une mise en scène. Dans un sens
restreint, il est appréhendé comme compétitif et associatif
en se différenciant des jeux corporels. Dans son acception
large, il englobe la compétition, le loisir, le club, l’école,
le sanitaire, l’informel. Sa définition est donc flottante,
composite et métissée. Les sciences sociales se sont
progressivement appropriées ce qu’elles ont présenté
comme « fait social total » ou « laboratoire d’analyse du
social ». Souvent lancées comme slogans, ces affirmations
ont abouti à de multiples études regroupées dans le terme
générique de « sociologie du sport ». D’abord centrée sur
les pratiques, la sociologie du sport de langue française
s’est ensuite attardée sur les spectacles et les politiques du
sport. De nombreux manuels font état de ces travaux
(Thomas et all., 1987 ; Defrance, 1997 ; Bodin, Héas,
2002 ; Duret, 2003, 2010). Pour autant, la question de
l’unité, de la légitimité et de la reconnaissance de ce
secteur de la sociologie se pose encore aujourd’hui, tant
les travaux sont inégaux et disparates.
Objet original, le sport croise le chemin de champs
sociologiques pluriels (corps, loisir, famille, culture,
7
politique, travail, professions, organisations, genre,
éducation…) qui influencent la définition même de l’objet
sportif, au point qu’il est justifié de se demander si une
sociologie du sport est possible. Coincée entre ces
différents champs, celle-ci a en fonction des contextes
nationaux une existence plus ou moins légitime. La
circonscription d’un secteur autonome est à questionner.
Le contexte français semble d’ailleurs tout à fait
spécifique à ce sujet, la sociologie du sport ayant bénéficié
de l’émergence des sciences et techniques des activités
physiques et sportives dans le domaine universitaire
(Michon, 1995). D’autres pays francophones n’ont pas
bénéficié de cette réalité institutionnelle, la sociologie du
sport demeurant alors souvent en friche, même si certains
scientifiques ont pu imposer des travaux de grande qualité.
Ces considérations posent, en premier lieu, la question du
processus de structuration de ce domaine de recherche, de
ses racines épistémologiques et de ses liens avec les
modélisations existantes. Elles s'inscrivent plus
précisément, dans le cadre de cet ouvrage collectif, au
niveau de la circulation et de la transmission des savoirs
dans les pays francophones : il s'agit alors d'explorer les
processus qui ont fait « passer d'hier à aujourd'hui le
corpus de connaissances, de valeurs ou de savoir-faire qui
assoit, à travers de multiples allers et retours, l'identité
d'un groupe stable » (Debray, 1997, p.21). Les modalités
de transmission et de circulation des savoirs académiques,
autant théoriques que méthodologiques, font l'objet de
lutte de territoires entre secteur institutionnel (par
exemple, les sections du Conseil national de l'Université
en France), entre acteurs scientifiques (rattachés le plus
souvent à des écoles de pensée), entre universités ou entre
sociétés savantes. « Transmettre, c'est organiser, donc
faire territoire : solidifier un ensemble, tracer des
frontières, défendre et expulser », précise Régis Debray
8
(1997, p.31). Les lignes de démarcation donnent alors une
place essentielle aux aspects symboliques qui encadrent la
production des connaissances scientifiques et attisent le
feu des conflits dans l'espace de transmission et de
circulation des savoirs académiques (Bourdieu, 1984). La
sociologie du sport construite par des acteurs issus le plus
souvent du monde enseignant et de la classe moyenne
peine à gagner ses lettres de noblesse dans l'espace
francophone. La « lutte pour la reconnaissance »
(Honneth, 2000) reste l'enjeu majeur dans la constitution
et la transmission d'une sociologie du sport de langue
française. Le monde académique, notamment les
disciplines mères (sociologie, anthropologie, ethnologie,
psychologie sociale...), rechigne à rendre visible et à
1attribuer une valeur à ce corps de savoirs spécifiques sur
le sport.
Dans la sociologie du sport de langue française, les
chercheurs ont généralement emprunté des concepts à la
sociologie générale pour les appliquer à un nouvel objet.
En ce sens, et à l’exception de quelques auteurs, les
sociologues du sport, en mobilisant des cadres théoriques
extérieurs, n’ont pas cherché à créer des concepts propres.
Cette absence de modélisation spécifique ne révèle-t-elle
pas une faille dans l’existence d’un champ propre ? Le
sport n’étant alors qu’un terrain d’application d’une
sociologie de la culture, du loisir, du travail ou des
politiques publiques notamment. Si Jean-Paul Callède
(2007) a montré à quel point le foisonnement des
recherches dans la sociologie française du sport a été
généreux et basé sur des modèles théoriques variés, il a
dans le même temps souligné l’influence durable et
souveraine de grands sociologues sur ces travaux
(Bourdieu, Elias..). Ce culte des auteurs dominants, voire

1 Ces deux procédures sont à la base du processus de reconnaissance
chez Axel Honneth (2006).
9
hégémoniques, dessert à l’arrivée un domaine scientifique
finalement vassalisé. Les années 1980 illustrent le propos
par l’omniprésence de Pierre Bourdieu dans les travaux
2universitaires en France. Cette démarche a eu pour
conséquence de rendre la sociologie du sport
momentanément hermétique à d’autres angles d’approche
de l’objet sportif. Cette myopie temporaire a surtout freiné
l’éclairage d’autres éléments fondateurs et organisateurs
du phénomène sportif. C’est en ce sens qu’elle soulève un
autre enjeu, celui de la démarche de recherche utilisée.
Dépendante de grands noms des sciences sociales
et structurée autour de paradigmes forts, la sociologie du
sport s’emploie alors à appliquer à son objet des cadres
théoriques éprouvés par ailleurs. Dès lors, la sociologie du
sport reste à ce niveau plus « accumulative » que
cumulative. L’ensemble des pratiques sportives est étudié
dans les thèses de doctorat qui confirment l’outillage
théorique. L’espace des sports du courant bourdieusien a
été ainsi analysé sous toutes ces facettes. La perspective
scientifique est alors fixiste, sans évolution. Les
ajustements ou, plus ambitieuses, les transformations,
voire les mutations scientifiques sont inenvisageables.
Certains pionniers prennent cependant d’autres voies en
empruntant les systèmes conceptuels dans d’autres
domaines : l’analyse stratégique en sociologie des
organisations, la référence aux dispositions en sociologie
de la culture, l’appui sur les théories féministes du genre…
A contrario, les rares instigateurs de concepts novateurs
ont rarement une portée significative dans leur propre pays
ou dans les autres pays de langue française. Le cas de
Pierre Parlebas investiguant les réseaux de communication
dans les jeux et les sports afin de constituer une science de

2 C’est également le cas en sociologie de la culture et de l’éducation.


10
l’action motrice est ici révélateur. Dès lors,
progressivement, sous l’influence de pionniers, ayant pris
position dans le champ universitaire, des poches
paradigmatiques géographiquement situées, avec des
frontières symboliques fortes, émergent : la sociologie
bourdieusienne à Paris-Orsay et à Strasbourg dans les
années 1980-1990, l’analyse stratégique à Grenoble au
début des années 1990, la perspective anthropologique et
symbolique à Marseille et Montpellier dans les années
1990, l'optique féministe à Paris-Orsay depuis 2000, la
sociologie des dispositions à Toulouse depuis 2000… Des
territoires de transmission se cristallisent autour de
professeurs ordinaires, qui diffusent par la formation des
docteurs des savoirs théoriques et pratiques en sociologie
du sport. Ces poches de savoirs académiques se
constituent plus ou moins en écoles au gré des
conjonctures universitaires locales, des sources de
financement de la recherche et des réseaux d'influence
investis (commissions de qualification et de recrutement,
sociétés savantes, revues).
Par ailleurs, la lutte pour la reconnaissance passe
par la diffusion des savoirs dans les organes académiques
classiques : des colloques aux revues professionnelles et
surtout académiques. Traditionnellement les sociologues
du sport de langue française ont davantage plébiscité les
colloques et revues professionnelles jusqu'aux années
2000. Seules quelques revues d'envergure (Esprit en 1982
et 1986, Actes de la recherche en sciences sociales en
1989 et 1994, les Annales de la recherche urbaine en
1998, L’Année sociologique en 2002...) ont publié des
numéros spéciaux relatifs à la sociologie du sport.
Quelques revues spécialisées (STAPS, Science et motricité,
Loisir et société...) se sont imposées, souvent avec grande
difficulté, dans le champ académique. Dans le contexte
actuel, la course effrénée à la publication, que certains
11
qualifient de pensée du nombre stérile, n'efface pas le
capital symbolique des revues anciennes. Les effets des
classifications et autres indexations ont conforté les
organes de publication établis (revues de prestige, éditeurs
essentiels), même si de nouveaux venus ont profité de
l’aubaine pour s'imposer grâce à leurs soutiens,
notamment leur comité scientifique. À ce niveau, les
organes de publication de la sociologie du sport demeurent
peu reconnus, même si certaines revues comme STAPS.
Journal of sciences of sports and physical education sont
parmi les plus lus en langue française. Ces supports
spécialisés touchent un public restreint et sont peu cités, ce
qui dénote une faible audience des auteurs, pourtant
prolifiques, sur le sport. Les sociologues d’autres champs,
se penchant sur l’objet sportif, occultent souvent les
travaux existants, annihilant toute démarche cumulative de
production des savoirs dans la sociologie du sport
(Collinet, 2002). Ce constat traduit les faibles lisibilités et
légitimités de la sociologie du sport ou, plus exactement,
une déficience récurrente de communication et de
circulation des connaissances et des savoirs entre des
secteurs de recherche cloisonnés pourtant porteurs de
problématiques renouvelées.
Au-delà de cette question, comment la sociologie
du sport travaille-t-elle ou exploite-t-elle sa proximité avec
d’autres champs scientifiques, tels l’ethnologie,
l’anthropologie, la philosophie, l’histoire, la géographie, la
science politique ? Un croisement des regards est-il
possible ou seulement souhaitable ? Aujourd'hui comme
hier, les mondes académiques vivent en parallèle. Les
sociologues sur le sport se démarquent des sociologues du
sport : une analyse systématique des bibliographies des
uns et des autres conforterait probablement l'idée d'une
démarcation nette entre leurs perspectives. Seuls quelques
chercheurs ayant une double formation en sociologie et
12
sciences du sport rendent plus poreuses les frontières entre
ces secteurs de production et de circulation des savoirs
académiques. Les croisements et controverses restent
pourtant fondamentaux pour découvrir de nouveaux angles
d'attaque dans l'exploration sociologique à propos du
sport.
Ce fonctionnement cloisonné peut également être
interpellé d’un point de vue international et révéler des
formes d’autarcies handicapantes. La confidentialité et
l’isolement de la sociologie du sport française témoignent
d’une tradition potentiellement « franco-française »,
longtemps basée sur un modèle théorique bourdieusien et
renforcée par la structuration universitaire des STAPS. En
effet, la dimension pluridisciplinaire de cette section
universitaire est souvent apparue comme un obstacle à la
reconnaissance académique de par sa dépendance aux
autres champs scientifiques. Cette dévalorisation, souvent
3issue du sérail même des STAPS , a eu des répercussions
sur la considération de la sociologie du sport. Comme tout
élément dominé, les STAPS et la sociologie du sport
participent pleinement à leur propre dépréciation. Ce
particularisme français semble marquer la transmission
des savoirs et méthodologies sociologiques entre les pays
francophones. La circulation entre les pays prend le plus
souvent la forme d’influences non réciproques à
questionner. Certes, le passé colonial marque encore les
milieux académiques africains. Du Maghreb aux pays
subsahariens en passant par l'Afrique de l'Ouest, les
références sociologiques françaises sont encore influentes.
Le cadre de lecture proposé par Parlebas, dont les travaux

3 Cet aspect est d'ailleurs surprenant au vu de la qualité des dossiers
scientifiques des enseignants-chercheurs qualifiés et recrutés dans ce
champ par rapport à d'autres sections universitaires.


13
tunisiens se font largement l’écho, illustre la tendance.
Mais ces influences ne traduisent-elles pas des relations de
dépendance culturelle, plus que des relations de
coopération égalitaire et réciproque, qui entravent la
production de nouveaux cadres théoriques davantage
adaptés aux contextes territoriaux particuliers ? La prise de
distance culturelle et épistémologique serait une voie à
favoriser pour renouveler les modes d'appréhension en
sociologie du sport. Le Québec, influencé par les traditions
nord-américaines et françaises, ouvre des voies en
réinterrogeant le concept de loisir transposable au sport,
notamment au niveau de l'expérience du corps et de
l'attachement aux lieux ou aux communautés. De la même
manière, la sociologie du sport en Suisse aux confluences
des traditions germaniques et françaises notamment,
propose des voies hétérodoxes et novatrices, notamment
sur le marquage sportif dans la ville et sur le genre du
sport. Les frontières des disciplines et des concepts sont
ainsi bousculées pour créer des savoirs originaux. Pour
autant, comme en France, chaque territoire dépend de
l'histoire de la production et de la circulation des savoirs,
révélant des routines de pensée, des cristallisations
partisanes et des lourdeurs institutionnelles.

Cet ouvrage collectif, issu des réflexions soumises
à discussion lors du Colloque international AISLF de
Besançon, les 28 et 29 juin 2010, se donne d’abord pour
objectif d’éclairer les constats précédents au travers des
regards portés par des chercheurs francophones
chevronnés, et souvent pionniers, sur la genèse des
influences durables et des conditions de structuration du
champ spécifique de la sociologie du sport dans leur pays.
Jean-Paul Callède nous propose ainsi d’ouvrir et de
structurer les débats sur la situation de la sociologie du
sport de langue française au travers d’une réflexion qui
14
balaye successivement les précautions préalables à tout
travail d’inventaire bibliographique, l’analyse des revues
de l’art existantes, la mise en valeur de la dimension
nécessairement collective, cumulative et évolutive du
travail de développement des connaissances en sociologie
du sport, avant d’envisager les ambivalences et les limites
d’une telle entreprise et de finir sur les perspectives
porteuses d’espoir .
Bernard Michon pose une analyse critique de la
position de Bourdieu dans l’espace de production
scientifique en sociologie du sport depuis les années 1970.
À partir d’une critique du caractère flottant de l’objet sport
en sciences sociales, il propose d’abord de circonscrire
l’analyse aux pratiques d’exercice corporel : par une
double interaction productive d’influence popperienne
entre les théories du social et les sociologies spécifiques, il
est possible d’étayer l’épaisseur sociologique des travaux
en sociologie du sport. Quatre périodes sont alors
répertoriées de 1970 à nos jours avec l’ombre d’un
sociologue pourtant peu prolixe sur le sport : Pierre
Bourdieu. Cet auteur majeur a lancé des scientifiques
autochtones dans l’analyse d’un espace des sports qu’ils
ont appréhendé dans une posture en lien avec leurs
dispositions sportives construites. Cet effort d’historicité
et de distanciation sur une période cruciale de la
sociologie du sport de langue française est indispensable,
aux yeux de Bernard Michon, pour construire une
sociologie solide et productive pour l’avenir.
Malgré un dynamisme apparent, Christophe
Jaccoud et Dominique Malatesta nous informent que la
sociologie du sport en Suisse reste largement en retrait.
Les hypothèses à cette difficile émergence tiennent, pour
eux, autant à la situation de l’institution sportive suisse
elle-même, qu’aux conditions de mise en place de la
sociologie générale. D’un côté, le contexte confédéral du
15
pays n’a pas conduit à une structuration forte et
nationaliste du dispositif sportif global ; de l’autre, le
même contexte national morcelé et disparate d’un point de
vue linguistique n’a favorisé ni le développement
académique de la sociologie, ni sa déclinaison en sous-
champ sportif. Pour autant, une sociologie du sport émerge
et se structure depuis les années 1980. Les auteurs nous en
dressent un panorama exhaustif au travers de l’héritage
historique, de la spécificité des sciences du sport et du rôle
de quelques acteurs-clés dont les travaux princeps de
sociologie prennent le sport comme objet, avant d’en lister
les freins persistants.
Ben Jannet Zouheir dresse à son tour le tableau du
développement de la sociologie du sport en Tunisie depuis
les années 1970. À l’instar du développement de la
sociologie tunisienne comme champ scientifique
autonome, la sociologie du sport s’y développe selon deux
tendances principales qui se succèdent dans le temps. Elle
est d’abord, entre 1970 et 1990, une macrosociologie du
phénomène sportif qui oppose bien souvent modèle
culturel sportif moderne et modèle tunisien traditionnel
pour démontrer l’inadaptation du modèle proposé par les
colons, les points d’achoppement entre les deux cultures et
les relations de domination. Elle est ensuite, à partir de
1990 jusqu’à aujourd’hui, une microsociologie du détail,
des logiques d’acteurs qui investissent les pratiques
sportives à l’instar des femmes qui se l’approprient
comme espace de redéfinition de leur place.
Abdellatif Naja montre dans son article à quel
point le développement de la sociologie du sport
marocaine est dépendant de celui de la sociologie
générale. Il resitue d’abord le contexte colonialiste
hautement manipulé de l’émergence de la sociologie
marocaine, particulièrement celle du milieu rural berbère
et non-musulman. Ce préalable lui permet de souligner le
16
retard pris par cette sociologie tant la déconstruction
théorique, méthodologique et institutionnelle, s’est
imposée comme devoir scientifique premier à la fin du
Protectorat. Les sursauts porteurs d’espoir des années
postcoloniales sont vite anéantis par une politique « de
plomb » entre 1960 et 1990 à l’encontre d’un savoir
sociologique perçu comme une menace pour l’ordre
social. En analysant les moteurs de l’émergence de la
sociologie du sport en France, l’auteur montre que les
mêmes conditions stimulantes, notamment
institutionnelles, n’ont pas eu cours au Maroc, laissant la
spécialité sans structure support, malgré de belles
initiatives du seul Centre National des Sports Moulay
Rachid dans les années 1980. La sociologie du sport
continue, selon lui, à s’inscrire dans une situation plus
globale de « crise de la production intellectuelle des
universitaires marocains » (Cherkaoui, 2009, p.23).
Le propos de Pascale Marcotte et de Marc-André
Lavigne permet de prendre conscience de la grande
spécificité du Québec : la thématique du sport abordée
sous l’angle sociologique est incluse dans le domaine
beaucoup plus vaste du loisir, ce qui ne va pas sans une
certaine fragmentation du champ au niveau
organisationnel et professionnel. Celle-ci induit une
multiplicité et une spécialisation des tâches et
compétences des acteurs en charge du loisir et exige des
constructions de contenus de formation variés. La
dispersion et la multidisciplinarité scientifiques sont
générées par cette situation, au point qu’il est difficile
d’identifier des intérêts communs, voire complémentaires,
aux différentes communautés de chercheurs en charge du
loisir. Il représente finalement un champ d’application de
plusieurs disciplines. Les auteurs se livrent ensuite à
l’analyse de la production des connaissances en loisir au
Québec, laquelle révèle un maillage puissant entre trois
17
milieux, universitaire, professionnel et gouvernemental.
La question de l’autonomie de la recherche se pose alors
légitimement. Enfin, les auteurs réfléchissent, d’un point
de vue épistémologique, à l’histoire et à la position
géographique du Québec qui, en se cumulant, donnent
naissance à une mosaïque de traditions sociologiques et
scientifiques (française, britannique et américaine).
Malgré ces influences couplées, l’ère des échanges
scientifiques transfrontaliers reste à l’état embryonnaire.
L’ouvrage poursuit ensuite l’ambition d’ouvrir des
pistes renouvelées de construction des connaissances en
sociologie du sport de langue française en s’appuyant sur
les témoignages de sociologues du sport reconnus et de
jeunes docteurs. Tour à tour, ils interrogent leurs choix et
positionnements scientifiques à l’occasion de leurs travaux
ou de leur carrière mettant ainsi en perspective les
héritages, filiations et apports spécifiques de leur réflexion
sociologique.
Ainsi, après avoir rappelé la position multi-
dominée de la sociologie et des sociologues du sport,
Pierre Parlebas revient sur la démarche originale et unique
qui l’a conduit à proposer une science sociale spécifique :
la praxéologie motrice adaptée au champ spécifique des
STAPS. Centré sur l’action et la motricité humaine,
considérée comme le résultat d’une construction sociale, il
nous rappelle les concepts de son approche et leur
enrichissement par la « fréquentation » des autres
disciplines, pour finir avec force sur sa méthodologie
empirique et inductive.
Face au constat d’autoritarisme dogmatique exercé
par quelques figures emblématiques de la sociologie sur le
champ des APS, Christophe Gibout nous soumet une
manière innovante et plus artisanale d’être sociologue.
Celle-ci reconnaît le poids de la biographie du chercheur
dans la construction d’une sociologie dans l’action et sur
18
l’action sans renoncer à l’extériorité de l’objet ; elle
s’accommode d’un rapport au temps ambigu pris entre la
lenteur exigée par la maturation de l’appréhension de
l’objet et, a contrario, l’urgence et l’opportunisme liés à
l’éphémère expression sociale de certains faits sportifs ;
elle appelle également l’acceptation de la relativité des
travaux sociologiques face à la diversité spatiale et
temporelle des faits sociaux étudiés ; elle souscrit, enfin,
au refus de l’autochtonie scientifique, invitant au dialogue
entre champs scientifiques.
Jean Griffet nous livre le résultat de sa réflexion
sur la constitution des concepts en lien avec l’expérience
sportive. Ce faisant, c’est la dimension sensible de
l’expérience qui lui paraît la plus problématique à intégrer
au concept de sport, c’est-à-dire celle qui touche à la
compréhension de la signification donnée à l’activité
sportive par les pratiquants eux-mêmes, source de
variation sémantique du mot sport. Le concept-outil utilisé
par le chercheur pour appréhender son objet préoccupe
l’auteur. Il nous présente ici les trois voies qui lui
permettent d’appréhender l’objet qui est le sien, celui de
l’expérience sportive saisie au travers de sa dimension
sensible et subjective : l’expression des sensations, le
partage de l’expérience et l’analyse des « jeux aux
limites ».
À partir de son travail de thèse sur le cirque
contemporain, Émilie Salamero apporte sa pierre à
l’édifice d’une réflexion épistémologique sur la manière
théorique, conceptuelle et méthodologique de se saisir
d’un objet de recherche en sociologie du sport et sur sa
nécessaire évolution au cours d’un parcours de chercheur.
En partant de l’état des connaissances sur l’objet
« Cirque » en sciences sociales et sur la transformation
sociale récente de cet objet, elle déroule les fils d’une
« approche multifocale » indispensable à la
19
compréhension du parcours de l’artiste de cirque. Elle
montre également comment le terrain impose de
nécessaires réorientations théoriques pour mieux
appréhender son objet, dans une démarche inductive
exigeant des allers-retours permanents entre terrain et
théorie, invitant une fois encore à envisager la
complémentarité de cadres théoriques au service du
terrain.
En revenant également sur son objet de thèse,
Florian Lebreton analyse les choix épistémologiques
présidant à l’analyse et à la compréhension des sports
urbains alternatifs et émergents. Sa démarche prend
d’abord appui sur un schème herméneutique permettant de
laisser de la place au sens donné par les acteurs à leur
pratique. Elle esquive ainsi le piège du placage d’un cadre
de pensée préconstruit sur un fait sportif innovant : celui
de l’appropriation ludique et sportive de l’espace public
urbain. L’auteur nous expose ensuite les raisons du choix
d’une démarche inductive délibérative, ancrée dans un
cadre interactionniste, à la base de la notion d’urbanité
ludique.
Dans son article, Thierry Lesage se penche sur son
travail de thèse concernant les filiations entre pratiques
sportives, particulièrement celles liant jeux de paume et
jeux de raquette. Aux perspectives, nécessairement
diachronique (socio-historique) et synchronique
(praxéologie motrice), permettant d’appréhender les
dynamiques évolutives à la base du passage d’une pratique
à l’autre, il en propose une troisième, complémentaire,
empruntant l’outillage conceptuel des sciences de
l’évolution. Cette approche permet de dépasser les
résultats contradictoires obtenus par le cumul des traits de
caractère des pratiques avec la chronologie de leur
apparition, en empruntant plus précisément aux
systématiciens qui classifient des traits de caractère
20
génétiques des espèces découvertes sur une échelle
temporelle. La méthode appliquée ici à des processus et
objets culturels ne verse pas pour autant dans un monisme
épistémologique qui consisterait à penser que les mêmes
lois régissent les faits de nature et les faits sociaux. Après
nous avoir donné quelques exemples d’emprunts
conceptuels, son questionnement débouche sur une
perspective méthodologique interdisciplinaire
d’appréhension des processus d’héritage et de filiation
sportive audacieuse et stimulante.
Jean-Michel Peter analyse l’expérience de loisir
sportif (entendu tout autant comme pratique physique que
comme engagement associatif) comme source
d’acquisition de savoirs. Son but est de poursuivre
l’ébauche d’une sociologie de l’autoformation, en filigrane
des travaux de Joffre Dumazedier. Pour ce faire, il
questionne d’abord les intérêts et limites des différents
cadres théoriques existants et permettant de penser le
changement social. Ensuite, en partant de ses terrains, il
dévoile les processus d’innovation et de créativité sociale
et culturelle en jeu. Il révèle ainsi l’invention partielle de
l’individu par lui-même au travers d’une pratique de loisir
sportif.
En guise d’ouverture, Bernard Andrieu nous
propose dans une réflexion finalement prospective
d’envisager la complémentarité de deux types de
sociologies du sport : d’une part une sociologie réalisée à
èmela « 3 personne », celle des pionniers méthodologiques
avec des concepts et des terrains éprouvant toujours la
pertinence et la fécondité de modèles existants et d’autre
ère
part l’émergence d’une sociologie de la « 1 personne »
dans laquelle les « corps à vif » prennent la parole à
l’instar de ceux, assez inédits, de cet ouvrage sur
l’urbanité ludique ou le cirque.
21
Gilles Vieille Marchiset propose au final des
orientations épistémologiques pour asseoir des savoirs
sociologiques au travers d’une ouverture anthropologique,
donnant du sens à des expériences sportives variées. Il
s'agit de prôner pour les jeunes générations une libération
paradigmatique en se démarquant d'abord des démarches
déductives et partisanes, en faisant tomber les lunettes
idéologiques, en orientant différemment l’ « œil du
sociologue » sur des faces inexplorées du sport.


Bibliographie

Bodin, D., Héas, S. (2002), Introduction à la sociologie du
sport, Paris : Chiron.
Bourdieu, P. (1984), Homo academicus. Paris : Éditions
de Minuit.
Callède, J.-P. (2007), La sociologie française et la
pratique sportive (1875-2005). Pessac : éd. MSHA.
Callède, J.-P. (2010), La sociologie française et le sport.
La revue pour l’histoire du CNRS, n°26, 14-17.
Collinet, C. (2002), Le sport dans la sociologie française.
L’Année sociologique. Vol. 52, 2, 271-295.
Debray, Régis (1997), Transmettre. Paris : Odile Jacob.
Defrance, J. (1997), Sociologie du sport. Paris : La
découverte.
Duret, P. (2010), . Paris : PUF.
Godbout, Jacques T. (2006), Ce qui circule entre nous.
Paris : Seuil.
Honneth, Axel (2000), La lutte pour la reconnaissance.
Paris : Cerf.
Honneth, Axel (2006), La société du mépris. Paris : La
Découverte.
Michon, B. (1995), Éléments pour une histoire de la
sociologie du sport en France. Hier, aujourd’hui, demain.
22
In Augustin J.P., Callède J.P. (dir.), Sport, relations
sociales et action collective, Bordeaux : MSHA, 735-740.
Thomas, R., Haumont, A., Levet, J.L. (1987), Sociologie
du sport. Paris : PUF.
Vieille Marchiset, G., Wendling, T. (2010), Aux frontières
du sport. Ethnographiques.org, n°20.











PARTIE I

REGARDS FRANCOPHONES
SUR LE DÉVELOPPEMENT
DE LA SOCIOLOGIE DU SPORT


Chapitre 1

Les concepts mobilisés dans la sociologie du
sport de langue française : ébauche d’un état
des lieux et éclairages comparés.

Jean-Paul Callède

Jadis, en France, la sociologie a pu aborder
ponctuellement le sport, sous l’angle des pratiques ou plus
tardivement sous celui des politiques publiques. Cette
sociologie thématique s’est finalement constituée comme
une branche de la discipline : la (les) sociologie(s) du
sport, ou comme des sous-ensembles plus ou moins
structurés au sein de branches constituées : les pratiques
culturelles, le loisir, les vacances, le tourisme, les
politiques publiques, la vie scolaire, etc., ou bien par
rapport à des catégories de personnes : les jeunes, les
seniors, les handicapés, les immigrés, etc., ou encore
comme un domaine (potentiel) d’application ou
d’illustration de sociologies spécialisées autour d’objets
construits, par opposition aux objets immédiatement
perceptibles : processus de socialisation, sociologie du
travail, associationnisme, sociologie du genre,
phénomènes de violence, etc. L’accroissement récent de la
« communauté », à la fois réelle et fictive, des sociologues
du sport a ajouté à la complexité du domaine, ainsi qu’en
témoigne la spécialisation des travaux, thèses ou
publications. Il faudrait s’interroger d’ailleurs sur les effets
que produit la division du travail sociologique, qui
concerne des effectifs toujours plus nombreux de
sociologues, y compris ceux qui s’intéressent au sport.
La construction des savoirs, en ce secteur de la
discipline, est sans nul doute difficile à maîtriser. À la fois
27
pour des raisons qui ont été identifiées par les auteurs
confrontés à la même question dans d’autres branches
thématiques de la discipline (Berthelot, 2000), mais
surtout dans la mesure où les bilans intermédiaires, l’état
de l’art proposé à différents moments, en France ou dans
la langue française, sont quasi inexistants, prennent la
forme de simples esquisses, de trames plus ou moins
fournies ou paraissent quelque peu arbitraires.
C’est dire qu’une telle opération n’est pas facile à
réaliser. Elle se décompose en plusieurs tâches
complémentaires : 1) rendre compte des objectifs affichés,
des démarches et des méthodes en vue de la construction
des savoirs, 2) préciser les relations entretenues entre la
discipline mère (la sociologie générale) et cette branche de
la sociologie (du sport), en termes de stimulation, de
transpositions, de transferts quant aux conceptualisations
et aux modélisations proposées, ou encore, 3) repérer des
acquis de cette branche de la sociologie, susceptibles
d’enrichir la sociologie générale (la discipline mère), voire
même, 4) mettre en évidence un enrichissement mutuel,
une fécondation réciproque favorisant l’amélioration des
savoirs sociologiques plus généraux et 5) conduisant
l’évolution de la discipline vers plus de maturité : ces cinq
types de tâches supposent à l’évidence d’ouvrir un
chantier collectif.
On sait cependant que des entreprises analogues et
contiguës sont considérées comme relativement vaines ou
quelque peu insatisfaisantes. Nous pouvons mentionner
par exemple, à titre d’illustration, les analyses récurrentes
de la sociologie du corps produites par Jean-Michel
Berthelot. Au terme d’approches successives (1982, 1985,
1992), l’auteur indique renoncer à son ambition initiale.
Quels courants et quels concepts dans la sociologie
du sport de langue française ? Apporter des éléments de
réponse n’est pas simple. Comment rendre compte des
28
courants, des modèles d’analyse et des concepts en
sociologie de langue française sans simplifier
arbitrairement la situation ? En ce qui nous concerne,
« passer en premier », selon l’expression utilisée par les
étudiants convoqués aux oraux, n’est pas évident. On
risque de « trop en faire », et/ou « d’opérer au juger »,
même si le cadrage de l’exercice incombe à des
interrogateurs vigilants. En revanche, ouvrir le chemin
autorise peut être à poser quelques conditions pour
progresser avec méthode. Soit, dans un premier temps,
trois points envisagés successivement, en forme de rappels
et de précautions de base.

I. Concevoir une méthode de travail.
Quelques préalables élémentaires

1. Le cadrage d’ensemble
Pour identifier de façon univoque des courants, des
modélisations et des agencements conceptuels en
sociologie, à partir de l’examen d’un corpus de textes
publiés, il convient de justifier de manière maîtrisée
certaines formalités : opter pour une délimitation spatio-
temporelle, tenir compte de l’autonomisation progressive
de la sociologie (surtout pour les premières décennies),
établir une ou des définitions de facture sociologique
relatives au « sport ».
Le travail d’inventaire bibliographique (pour la
constitution du corpus) n’est pas aussi simple qu’il y
paraît de prime abord. Des problèmes spécifiques peuvent
se poser en fonction de la structuration progressive de
cette branche de la discipline. Une structuration d’autant
plus complexe que l’on élargit le cadre : national,
francophone par filiation historique (pour les ex-colonies
et ex-protectorats du continent africain, par exemple), par
essaimage ancien (Québec), pouvant se conjuguer à
29
l’influence de la sociologie nord-américaine anglophone
(Québec encore) ou par effet de proximité géographique
(Belgique, Suisse), etc. Ce qui suppose des regards croisés
s’appuyant sur des bilans nationaux déjà constitués.

2. La qualité des productions
Une fois résolues les questions qui viennent d’être
évoquées (en particulier les questions fondamentales de
définitions), ajoutons que la qualité qu’il convient
d’accorder à telle ou telle publication se définit en
fonction de la cohérence du cadre conceptuel élaboré, au
regard de sa capacité explicative (ou interprétative) et de
son domaine d’application (thème abordé, terrain
d’enquête couvert).
Pour autant, la confidentialité d’une production
scientifique, son rayonnement relatif (à une époque
donnée, par exemple), les effets de position universitaire,
etc., ne sont pas nécessairement un critère de faiblesse
scientifique. De même que la position hégémonique d’un
« paradigme » dit dominant n’est pas nécessairement un
gage ou un critère univoque de scientificité. Un certain
aveuglement « théorique » peut opérer, qui n’est alors que
la propriété d’un groupe rassemblé autour d’un maître
et/ou d’un projet.

3. L’historicisation des productions en sociologie du
sport
On distingue habituellement deux grandes options
dans la façon d’interroger des œuvres (comme ensembles
de publications possédant une certaine unité), des
publications, voire une simple publication : la lecture
présentiste ou présentéiste ; la lecture inscrite dans le
relativisme historique.
Pour ne pas s’enfermer dans le radicalisme qui peut
accompagner le fait de se limiter à une seule des deux
30
options de l’alternative, il est prudent d’adopter une
position modérée qui rend compte de la cohérence –
interne – d’une production sociologique sans pour autant
perdre de vue la contextualisation socio-historique de
ladite production.
Pour autant, nous ne sommes pas favorables au
mélange des genres qui risque de glisser rapidement vers
une « sociohistoire » des écrits sociologiques, et qui peut
compromettre l’objectif consistant à rendre compte des
courants, des modélisations et des outillages conceptuels
4requis .
En effet, lorsque la sociologie des pratiques
sportives tend à mettre l’accent sur la production et la
reproduction des inégalités sociales devant l’accès au
sport, il est utile de s’inspirer de la démarche de
l’ethnologie qui, pour sa part, en s’intéressant à ces mêmes
pratiques sportives, accorde de l’importance à la façon
dont les individus et les groupes élaborent du sens,
expriment des significations partagées dans l’ordre des
pratiques et des représentations.

II. Contribution à l’état de l’art : auteurs,
concepts, modélisations et courants en sociologie
du sport

1. Constituer des inventaires susceptibles d’enrichir un
corpus d’ensemble
Nous avons contribué à ce type de travail de
recension des publications de sociologie (des pratiques
sportives, des politiques du sport), de manière à identifier,
dans la mesure du possible des auteurs, des courants
d’analyse (des écoles), des modélisations, des matrices
conceptuelles. Chaque tâche de ce type, si rigoureuse et

4 Ne pas opter pour le mélange signifie aussi, pour notre part,
être pour le dialogue des disciplines, un dialogue constructif.
31
désintéressée soit-elle, ne prend sa véritable place que
dans un effort collectif.
Il ne saurait s’agir d’un travail isolé. D’ailleurs,
notre approche va bientôt prendre place, dans cet ouvrage,
dans un « ensemble » de plusieurs contributions
complémentaires.
En fonction des objectifs affichés, ces
« inventaires » peuvent marquer certains écarts, mais le
principe général demeure. Le travail systématique conduit
par Cécile Collinet (2000, 2002) concrétise un effort
conséquent et de longue haleine, à partir de règles de
travail clairement posées en amont. Parfois ce genre
d’opération scientifique, qui est utile à la science sociale,
est mal reçu, mal compris ou suscite des indignations, des
frustrations, des propos désobligeants en retour… La
raison principale en est que ce type de tâche met en
perspective critique certaines positions avantageuses et
qu’il définit un horizon relativiste sans lequel le pluralisme
sociologique n’est pas respecté. Ainsi, on voit mal
comment il serait possible de se passer de ce travail
d’inventaire commenté.

2. Nos propres inventaires et autres tâches
envisageables
Un premier inventaire raisonné (Callède, 2007) a été
produit en fonction d’un prisme spécifique : la pratique
sportive associative et la logique de l’échange social qui
sous-tend ce domaine. Le « retour », c'est-à-dire les
comptes rendus et autres recensions du livre, permet de
voir comment est réceptionné ce type de travail et de
prendre en considération certaines remarques critiques. Il
sera bientôt complété par trois autres études personnelles
s’appuyant elles aussi sur des bilans bibliographiques :
dans le cadre d’un numéro thématique de la Revue de
l’Histoire du CNRS confié à l’historien Patrick Clastres,
32

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