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Sociologues en ville

De
279 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 214
EAN13 : 9782296311619
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SOCIOLOGUES EN VILLE

CGÉOGRAJP>JHIKES sous la direction de

EN LIBERTÉ Geor~es Benko

GÉOGRAPHIES EN LIBERTÉ est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.

Déjà parus: La dynamique spatiale de l'économie contemporaine G.B~BENKO ed., 1990 (épuisé) Le Luxembourg dans tous ses états C. GENGLER, 1991 (épuisé) La ville inquiète: habitat et sentiment d'insécurité Y. BERNARD et M. SEGAUD eds., 1992 Le propre de la ville: pratiques et symboles M. SEGAub ed., 1992 La géographie au temps de la chute des murs P. CLAVAL, 1993 Allemagne: état d'alerte? L. CARROUÉ, B. ODENT, 1994 De l'atelier au territoire. Le travail en quête d'espaces T. EVETfE et F. LAUTIER eds., 1994 La géographie d'avant la géographie. Le climat chez Aristote et Hippocrate J.-F. STASZAK, 1995 Dynamique de l'espace Français et aménagement du territoire M. ROCHEFORT, 1995 La morphogenèse de Paris, des origines à la Révolution G. DESMARAIS, 1995 Réseaux d'information et réseau urbain au Brésil L. C. DIAS, 1995 La nouvelle géographie de l'industrie aéronautique européenne P. BECKOUCHE, 1996 Sociologues en ville S. OSTROWETSKY, ed., 1996

SOCIOLOGUES

EN

VILLE

sous la direction de

Sylvia

OSTROWETSKY

Université de Picardie, Jules Vernes, Amiens

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

@ Couverture: Paul Klee, PARTIE AUSG., 1927,
Aquarell und Olfarbzeichnung, franz.: Ingres/31,7x24,1/signiert unten/CLASSE III. coll. USA

@ L'Harmattan, 1996 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal Mars 1996 ISBN: 2-7384-3817-2 ISSN: 1158-410X

Sommaire

Remerciements

7

1. Sociologues en ville. Introduction
Sylvia Ostrowetsky

9

I. Les passeurs en ville 2. Les passeurs en ville. Introduction Sylvia Ostrowetsky
3. "Les tenes et les mots" : une tnûectoire mm les sciences humaines Michel Marié 21 31 45 57 et espace 65

4. Le territoire de l'altérité DanielVidal 5. Territoire de l'émigration
Martine Hovanessian

6. Sciences sociales, temps Jean-Michel Berthelot

II. Les ethnologues

en ville 73 de l'étranger 79 85 91

7. Les ethnologues en ville. Introduction Sylvia Ostrowetsky
8. Proche et lointain: Gérard Althabe une figure savante

9. Sociologie et ethnologie urbaine Maïté Clavel
10. Comment décrire un marché? Michèle de La Pradelle

6

Sociologues en ville

Il.

La ville africaine Émile Le Bris

en proie à l'anthropologie 105 en Afrique noire 111 urbaine. 115 anthropologue 137

12. De l'invention Jean Copans

urbaine

13. De l'ethnologue classique à l'anthropologie Itinéraires franco-africanistes Alain Marie 14. Note à propos de l'auto-désignation Jean-Charles Depaule comme

III. La ville en langue 15. La ville en langue. Sylvia Ostrowetsky Introduction 143 de 155 161 179 201 225' 255 277

16. L'espace urbain comme expression symbolique l'espace social Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot 17. Pour une socio-sémiotique Albert Lévy 18. États des lieux Éric Landowski 19. Mondialisation de l'information C. Klapisch et A. Semprini 20. Le monde social comme phénomène Louis Quéré 21. L'espace en tous sens Sylvia Ostrowetsky
Les auteurs

de l'espace

Remerciements

Cet ouvrage fait suite à une série de séminaires organisés par l'équipe "Gens des Villes" de l'Institut d'Urbanisme de Paris. Je remercie, en tout premier lieu, M. Jolé qui est à l'origine de cette entreprise.. C'est elle qui m'a demandé de diriger un temps "Gens des Villes", et qui a accompagné toutes mes démarches concernant l'organisation des séminaires et la rédaction du rapport de recherches qui est à l'origine de cette publication. Je remercie le CNRS/ PIR-Villes, F. Godard en particulier, qui a encouragé le petit groupe que nous formions à l'époque avec M. Jolé et G. Knaebel à qui nous devons le titre du présent livre. Je suis reconnaissante à M. Roncayolo, Directeur de l'Institut d'Urbanisme de Paris, qui a bien voulu apporter sa caution à notre entreprise, et à Langages et Sociétés et particulièrement P. Achard qui nous a permis la poursuite des séminaires à la Maison des Sciences de l'Homme. Je remercie enfin, vivement, tous les collègues qui ont bien voulu participer à cette publication. Comme chacun pourra le constater, elle est, pour l'essentiel, le fruit d'une réelle réflexion collective.

CHAPITRE 1

Sociologues en ville. Introduction
Sylvia Ostrowetsky

La "lutte de champ" interdit généralement le genre de rencontres pluridisciplinaires que nous vous proposons ici, c'est pourquoi cette publication représente, à bien des égards, un petit événement dans l'univers des Sciences Sociales. Notre souhait le plus vif est que ce travail interroge une Maison Savante qui, certes avec réticences, parle couramment de pluri ou d'interdiscipline mais qui se garde le plus souvent d'en faire un problème concret. En réalité, pour le dire d'emblée de façon paradoxale, cette rencontre ne veut pas être pluri voire transdisciplinaire. Elle prétend faire plus: dessiner un ~utre territoire du savoir, ce qui est bien autre chose. Comment la nommer cette perspective nouvelle mais en même temps dans l'air du temps qui, marquée par la micro-sociologie, la philosophie anglaise de l'acte de langage, les enjeux in situ de l'interaction et surtout la volonté de ne pas réduire les acteurs sociaux à des mannequins particuliers d'une organisation générale dont ils ne seraient que les supports... qui, par le biais du parcours résidentiel, de l'émigration, du voyage, de la vie en milieu urbain, du passage, de la visite, du côtoiement, de l'observation - plus ou moins - participante, de la mondialisation télévisuelle, va de l'égo-histoire à l'anthropologie des communautés, de l'ethnologie de l'Afrique contemporaine à celle du marché de Carpentras, de la sémiogénèse des usagers à la sémiotique du déplacement. Les rencontres qui ont précédé la rédaction de cet ouvrage furent à cet égard passionnantes. Bien au delà de ce qui reste ordinairement du domaine de l'allusion, on n'a pas hésité à poser des questions embarrassantes comme celles de l'utilisation de certains concepts ou celles soulevées par les emprunts hasardeux d'une discipline à une autre. Cependant, même s'ils en gardent encore quelques empreintes, les chapitres que nous proposons ici ne sont pas une reprise des discussions qui ont animé la Maison des Sciences de l'Homme. Le temps aidant, tout en demandant leur reprise sous forme d'articles, si nous avons fait un choix délibéré des communications, nous avons

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Sociologues en ville

également sollicité d'autres chercheurs afin de compléter des thèmes restés inabordés et dont l'importance nous semblait capitale comme celui des espaces virtuels. Surtout, tout en répondant à une problématique générale qui est celle des concepts transversaux, nous avons demandé à chacun d'insister sur les questions les plus difficiles au lieu de les éluder ou de les présenter comme résolues ainsi que cela se fait souvent, soit par politesse, soit par désir d'unité. C'est ainsi que la troisième partie est très expressément construite en écho, d'un article à l'autre. Nous proposons trois parties, chacune centrée sur une "attitude savante" déterminée. La première est consacrée à ce que M. Marié désigne du nom de "ménagement". Certains individus, certains peuples, certains chercheurs, en migrant ou nomadisant pour des raisons qu'ils n'ont pas toujours choisies, obligés au contact, deviennent des "passeurs" de frontières, des bricoleurs de concepts. Ainsi, la rencontre du chercheur sous contrat avec les urbanistes d'état, les ingénieurs ou les "technocrates", bref le milieu de la décision, en ont souvent fait un "étranger" à la manière de Simmel, à qui l'on fait éventuellement ses confidences mais dont on se méfie à cause de son objectivité d'un côté, à cause de sa proximité au pouvoir - "tout contre" dirait M. Amiot1 -, de l'autre. En son temps, qui était celui de la "rigueur" et du monolithisme, alors que personne n'aurait osé se demander si "le travail" était encore un "objet" légitime et alors qu'il recouvre lui aussi souvent des terrains aussi peu clairs et conceptualisés que la ville, on a renoncé durant des années à prendre au sérieux tout un pan extrêmement productif de la recherche en France. Parce qu'ils côtoyaient des pouvoirs qui finalisaient à priori le sens de la recherche en des~termes plus politiques et pragmatiques que scientifiques, parce qu'ils n'avaient pas fait acte d'allégeance peut-être, grâce à une "naturalisation" digne de la France républicaine, les sociologues2 de l'institution savante ont, certains s'en rappelleront3, profité de ces années de vaches grasses pour assimiler ces immigrés de la sociologie et les empêcher de facto de continuer à se préoccuper de façon privilégiée de ce terrain miné. Comment faire de la ville, ou plus généralement de l'espace, un objet. L'espace est partout en vérité et ce n'est pas tant la ville mais les formations sociales et leurs régimes de propriété qui devraient à priori donner le ton des rapports sociaux et de leurs formes concrètes. Mais voilà, les choses ne sont pas si simples et, si l'on veut cerner cet "air de la ville" ou du village qui, sinon "rend libre" comme on disait au
1 Contre l'état, les sociologues, EHESS, Paris, 1986 2 Sauf à le préciser expressément notamment pour les différencier des ethnologues -, nous parlerons des sociologues pour désigner tous ceux qui centrent leurs recherches sur l'analyse des rapports sociaux; que ces derniers soient transversaux aux divisions sociales ou non, qu'ils soient définis de manière abstraite ou observés comme relations concrètes ou non. 3 Chacun se souviendra de ces chercheurs sous contrat d'avant 1975, après un examen souvent hâtif et mortifiant pour les plus professionnalisés, sinon refusés, passés avec armes et bagages au CNRS à la fin des années 1970...

-

Introduction

Il

Moyen Âge, du moins relève d'un découpage spécifique, l'urbanité à sa manière est consubstancielle du lien social. En quatrième de couverture de l'ouvrage Nous n'avons jamais été modernes4, B. Latour pose la question de ces rencontres entre recherche "appliquée" ou utilisation des savoirs à des fins gestionnaires et politiques et recherche "pure". "En fait, écrit-il, notre société "moderne" n'a jamais fonctionné conformément au grand partage qui fonde son système de représentation du monde: celui qui oppose radicalement la nature d'un côté, la culture de l'autre. Dans la pratique en effet, les modernes n'ont cessé de créer des objets hybrides, qui relèvent de l'une comme de l'autre et qu'ils se refusent à penser". Si l'on comprend, dès lors, que le milieu scientifique se soit fortement méfié de ce type de recherche, on peut regretter cependant qu'elle ait fait preuve à l'égard des meilleures d'entre elles, d'aussi peu d'ouverture. Certains penseront à juste titre que ces temps sont révolus et que les rapports de certains organismes gouvernementaux avec le CNRSou l'EHESSsont au contraire désormais - trop - de mise. Mais ce sont, pour l'essentiel, les historiens voire les géographes qui bénéficient des miettes de ce qui fut en son temps une manne. En tous cas, à défaut de la France et selon le dicton qui veut que nul ne soit prophète en son pays peut-être, c'est grâce à cette aide importante aux recherches de terrain5 que la sociologie urbaine française, a pu, à l'étranger où l'on ne connaît pas un tel ostracisme, acquérir un temps une certaine réputation. La &ociologie des grands travaux,. des bâtisseurs, de l'aménagement et du ménagement, de la mise en scène de la vie quotidienne et festive, existe bel et bien pourtant. A condition d'en donner une définition construite, de s'interroger sérieusement sur la façon concrète dont les diverses sociétés se donnent forme physique, la façon dont ils font corps. Si l'on veut se rappeler de cette formule d'Halbwachs selon laquelle la ville - mais tout aussi bien le village... - est une "cristallisation" des sociétés elles-mêmes, à moins qu'on ne la considère comme un phénomène aussi naturel que l'opération chimique à laquelle elle emprunte son terme, on comprendra l'intérêt que peuvent porter certains à la description de cette cristallisation. Certes, ce sont les rapports sociaux qui définissent d'abord la société mais il n'est pas besoin d'aller puiser dans l'arsenal cybernétique pour comprendre les effets en retour de la proximité, de la densité, de la co-localité, de la fluidité. Plus, ainsi que le souligne J. M. Berthelot dans son article, le territoire définit excellemment cette rencontre du singulier et du général qui ouvre la voie à une sociologie qui ne réduit pas ses agents à des automates et leur assise spatiale à un miroir sans tain mais qui sait intégrer dans son raisonnement le rôle
4 La Découverte, Paris, 1991. 5 Et à son animateur infatiguable à la Mission de la Recherche Urbaine, Michel Conan.

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Sociologues en ville

imprévisible mais riche d'historicité, des stratégies, des négociations, des effets et faits de langage. La capacité poïétique du social prend son assise dans cette figure irréductible de l'identité. Il y a, en définitive, deux façons d'approcher un terrain. L'une qui découpe selon un "modèle nomotétique", une réalité synthétiquement liée comme toute réalité singulière et complexe tel un mille-feuille. L'autre qui respecte le terrain au contraire parce que c'est ce terrain, à la fois général et singulier qui justement l'intéresse et fait appel alors à toutes les disciplines. Cette dernière "approche mosaïque" pose bien des problèmes, il est vrai. Comment, selon un exemple princeps, concilier le suicide conçu comme perte du lien social décrit par Durkheim et le suicide envisagé du point de vue du psychanalyste. A cet égard, le travail de M. Hovanessian est exemplaire. On peut, sans faux-semblant, affirmer que des peuples, tels les arméniens, qui ont subi de graves traumas, ont vu leur mode de vie sinon leur culture, leurs attitudes sinon leurs actions, traversés par une blessure identitaire qui permet le rapprochement' d'une anthropologie et sociologie de la migration avec la psychanalyse. Elle justifie amplement cette enquête sur la "mémoire pulvérisée" dont l'auteur nous rend compte. Ainsi ces juifs des ghettos qui, malgré des valeurs centrées sur le droit au bonheur, ne cessent d'être traversés par le soupçon et quelquefois l'hypocondrie au point que l'on ne sait plus s'il s'agit d'un trait lié à une singularité culturelle, à l'enfermement du ghetto ou à une .

"pathologie"sociale6là aussi.

Qu'est-ce-qui fait lien autour de l'œuvre de Marié en définitive? Autant ce qu'il dit de sa propre démarche, que ce qu'il est: un chercheur toujours en train de quitter le centre. Qu'est-ce-qui le lie aux arméniens, aux mystiques clôturés dans l'altérité évoqués par D. Vidal, sinon cette logique du voyage, cette nécessité toujours répétée du "ménagement" face à ce qui se fait voir sous la métaphore du ciel et de renfer, de la Jérusalem céleste et de la Jérusalem réelle déchirée 7 par les identités cabrées, l'incapacité à la co-existence? Cette partance, les ethnologues en ont fait une profession de foi encore plus totale. Partir c'était en quelque sorte prendre la métaphore de la coupure épistémologique au mot. Les risques de la proximité subjective étaient ainsi de facto réduits à leur maximum. Le voyage valait pour les lunettes et les appareils de la mise à distance objective. Les ethnologues qui interviennent dans la seconde partie refusent cette coupure qui présuppose un isolat culturel qui n'existe pratiquement plus. Position inverse donc de celle du passeur, G. Althabe et ceux qui ont bien voulu accompagner son propos, ont choisi de faire du proche au contraire même avec le lointain. Plus, il adopte une posture étrange; celle d'un immigré de l'extérieur en quelque sorte. Quelqu'un qui se refuse à "la tentation de l'exotisme" et qui délibérément se place, à
6 s. Ostrowetsky, Quelqu'un ou le livre de Moïshe, Kimé, 1995 7 Ce texte a été écrit au moment de l'assassinat d'I. Rabin

Introduction

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Amiens, à Aulnay-sous-Bois comme en Argentine ou en Roumanie, en position d'étranger pour observer, découvrir, non seulement ces peuples qu'on dit sans histoire mais qui n'ont cessé d'être l'objet de toute l'histoire de l'occident depuis la découverte du Nouveau Monde, le commerce des esclaves jusqu'à la colonisation de peuplement en passant par la conversion et l'exportation caritative, mais aussi ces peuples historiques qui veulent ignorer la part d'eux-mêmes qui s'adonne à des rites analogues dans leur répétition à ceux qu'ils ne voient que sous le couvert d'une réalité à tous points de vue haute en couleur. En faisant partie de la relation qu'il analyse, Althabe risque sans ménagement cette fois, d'être le support d'un conflit dont il n'a pas la clef au départ mais que sa présence révèle. Le prix, c'est une réelle connaissance des contextes historiques et sociaux qui pour une fois n'auront pas été purifiés pour les besoins d'une cause expérimentale. Cette mise en danger vaut bien les sueurs froides de Malinowski dont nous parle A. Marie dans son article... Telle boomerang qui revient, vertigineux, à son point de départ, les ethnologues qui écrivent ici, font le retour de deux façons. Armés de l'idée simple qu'une cage d'escalier vaut peut-être une querelle de village en Haute- Volta, ils utilisent les mêmes méthodes d'observation pour étudier le monde proche qui, à l'origine, est souvent le leur. En étudiant les ouvriers d'Afrique comme n'importe quelle usine picarde, ensuite. Mais, du coup, marchant sur leurs traces sans coup férir et quelquefois retrouvant les mêmes questions, ne sont-ils pas (trop) proches des sociologues? Entre la méthode de l'ethnologue et celle du micro-sociologue étudiant les relations sociales in situ, comment cerner, quant au fond, la différence? Est-ce la mondialisation de la raison industrielle qui est à l'origine d'une telle contamination, il n'empêche que l'on ne peut plus faire comme au beau temps des colonies où la séparation entre "sauvages" et "civilisés" valaient une différence disciplinaire. Enfin, troisième partie de l'ouvrage, la question des langages prend actuellement un deuxième souffle. La langue aussi fut. la grande muette de la sociologie urbaine et de la sociologie tout court. Pour deux raisons strictement symétriques. La sociologie durkheimienne, longtemps dominante en France, s'est construite sur la base de l'analyse des rapports sociaux objectivés dans la division du travail social tandis que la linguistique de tradition continentale s'enfermait dans l'isolat de la substance phonologique. Mais, sous l'influence des anglo-saxons notamment, cette dernière fait également un drôle de voyage. Elle découvre l'impact du contexte, elle insiste sur la multiplicité des moyens d'expression, depuis la langue stricto sensu jusqu'aux gestes, aux vêtements, aux intonations. Elle fait de la ville - espace de visibilité et d'échange par excellence -, le lieu de la rencontre, des jeux de langages et de tous les attendus agonistiques et! ou pacifiques qui sous-tendent toute vie sociale. Symétriquement là

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Sociologues en ville

encore, la relecture de G. H. Mead et de l'Ecole de Chicago, oblige la sociologie à réinvestir la langue non comme discipline séparée mais comme dimension essentielle de l'approche des faits sociaux et des relations sociales. L'interactionisme symbolique comme la pragmatique légitiment, a posteriori, le sillon solitaire des rares sociologues ou anthropologues qui tentent depuis des années de montrer combien l'enjeu des signes - au sens large du terme - est fondamental, non seulement pour la reproduction de divisions constituées ailleurs, mais plus directement pour la constitution substancielle de la vie sociale. De ce point de vue aussi, l'espace ne peut plus être analysé comme lè simple support des relations. Il est lui même engagé dans le processus langagier et socioculturel qui gère et ménage liens et conflits. Ce n'est pas pour rien que les états gestionnaires donnent à l'espace une telle importance. Pas seulement comme technique objective de surveillance et de gestion à la manière de M. Foucault mais aussi comme symbolique. En définitive, l'espace est le bon medium pour esquisser les possibilités d'un nouveau champ d'investigation, celui qui délibérément, rompt avec l'abstraction des rapports sociaux au profit de la description des négociations et des conflits. Nous avons enfin compris que la distribution des cartes ne faisait pas la partie et qu'à ce titre aussi les planificateurs se trompent toujours. C'est l'histoire qui nous oblige à revisiter nos disciplines canoniques. Ce qui nous permet de nouveaux regroupements désormais ce n'est plus, comme au temps de Durkheim et Mauss, soit l'individu soit la société, les sociétés sans histoire ou celles qui sont censées en vouloir une; entre ceux qui sont soucieux d'échapper à la fois au fonctionnalisme de l'approche holistique telle qu'elle se dessine en sociologie de la culture et de l'actionnalisme du sujet, il s'agit d'intégrer, reproduction et action, création et distinction par le biais de la description concrète des processus, langagiers ou non. Décrire concrètement les hommes en situation, en train de produire leur vie comme leurs relations à l'altérité, le sens de leur existence comme celui de leurs engagements mais aussi, de fabriquer et échanger les objets et les lieux qui en forment le socle matériel. Seule peut-être cette posture nouvelle qui intègre la production, non seulement au niveau des postes et divisions de la propriété et du travail, mais aussi de la manipulation et circulation symbolique, nous permettra d'échapper à un discours totalisant qui, s'il a eu son utilité au moment où il s'agissait d'échapper à une métaphysique du sujet plein, n'est plus de mise. Les hommes ne feront leur histoire que s'ils sont conscients qu'ils la font, ne feront société que s'ils sont conscients de la singularité créatrice qui la fonde. En définitive le présent travail est une quête. Quête d'un objet valeur dirait A. J. Greimas, guère différent dans sa forme et sa finalité que celle que nous décrivent les contes ou tout autre récit. Lors de la

Introduction

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journée consacrée à la socio-sémiotique, Henri Quéré8 a, selon cette approche, décrit presque sans allusion, l'entreprise scientifique dans les termes d'un programme narratif ordinaire. TIa distingué la communication externe qui a trait aux rapports qui s'établissent entre les disciplines sur la base de leurs traits partagés, de la communication interne au sein d'une seule et même discipline. Si nous voulons, en effet, confirmer notre entreprise, il nous faut démontrer que les traits communs existent bel et bien et même qu'ils peuvent à eux seuls justifier la délimitation d'un nouveau champ. C'est au sein même des "stratégies de recherche", dans un espace connexe, qu'il prend place. L'histoire d'abord devrait aux yeuxd'H. Quéré nous renseigner de deux façons. Soit elle est l'occasion d'une rationalisation a priori. C'est ainsi, nous dit-il, que A. J. Greimas, les dernières années de sa vie, dans son dernier livre écrit avec J. Fontanille, Sémiotique des passions, laisse entrevoir une sorte de hâte comme s'il s'agissait d'anticiper les développements à venir, c'est-à-dire sous la forme d'un modèle téléologique où l'on possède la vision du tout avant celle des parties. Soit, selon une stratégie projetée en histoire; H. Quéré donne la plan~fication en exemple de cette deuxième démarche inverse de la seconde. Dans le premier cas, on pensera tout de suite à l'égo-histoire comme à toute biographie ou reconstitution a postériori, qui rationalise souvent la première démarche comme si son auteur avait déjà, même confusément, tout en tête. C'est quelquefois vrai mais pas toujours. Pour la seconde, on sait combien les planificateurs se servent des sciences sociales pour justifier cette stratégie projetée en histoire justement. Le développement de la sociologie comme de l'ethnologie urbaine s'est fait sur la base de ce danger constant de "récupération" au nom d'une sorte de pré-vision aveugle. Ainsi, que ce soit dans un sens ou dans l'autre, les postures adoptées par nos auteurs les placent face à cette histoire au risque de la production scientifique. L'autre danger, Henri Quéré le décrit comme les deux étapes de la constitution de l'identité disciplinaire. Après le "splendide isolement" vient le passage à la tentation hégémonique dit-il. De l'attitude délibérément locale on passe au global tout comme l'objet de l'homogène au composite. "La ville en ce sens est-elle un objet suffisamment précisé ou ne crèe-t-elle qu'une unité factice ?" Nous voilà donc en présence de quatres termes regroupés qui sont le globa1/local d'un côté et le composite/homogène de l'autre. M. Marié et G. Althabe font partie de ce type de chercheur qui s'adapte et s'insère dans son propre terrain de recherche jusqu'à y assumer un rôle bien déterminé. Cependant si la lecture de Gadamer semble classer G. Althabe du côté de la relativité localiste, c'est pour
8 Professeur de littérature anglaise à l'Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris III, auteur de Intermittences du sens, PUF, 1992.

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Sociologues en ville

mieux saisir le général à la surface du particulier qu'il œuvre ainsi et rejoint par ce biais les sociologues. Fidèle à la localité, M. Marié, à son tour, rejoint par contre les géographes et la façon dont ils sont aux prises avec les rapports entre l'inscription territoriale et l'identité. Leurs démarches cependant, n'ont rien de composite. Le découpage qu'ils proposent l'un et l'autre reste fidèle à une posture fondamentale. Elle consiste, pour M. Marié, à suivre une démarche réflexive, et pour G. Althabe, à se situer, successivement ou à la fois, dans des postures de participation et de retrait et à se servir de sa propre présence comme analyseur. Pour l'un comme pour l'autre, il reste que la méthode, le découpage du terrain en objet, les concepts ne bougent guère et en tous cas ne peuvent être considérés encore une fois, paradoxalement peutêtre, comme relevant de l'hétérogénéité disciplinaire. Ce n'est pas le cas des socio-sémioticiens qui alimentent le troisième chapitre. La socio-sémiotique peut, il est vrai, comme l'accolade des deux termes pourraient le faire penser, relever de la complémentarité, voire de l'addition. C'est le cas quand, à un fond structurel, le chercheur "ajoute" le marquage du classement social et de ses modalités expressives. Mais, désormais, ce terme contient une définition plus englobante du langage qui en fait un instrument interne à la vie sociale et non plus seulement externe. Ce dernier n'est pas fait uniquement pour communiquer, plus encore, il n'est pas au service de l'unique quête du sens. Mythes et récits ne sont pas seulement la figuration des universaux, ils sont au service d'une autre effectuation qui concerne la société elle-même et ses procédures de légitimation et d'action. Le fonctionnement langagier n'est pas seulement au service d'un tout donné structural mais d'un fonctionnement qui inscrit tout en même temps, pour le dire de façon synthétique, le distinctif et la distinction. Jusqu'à présent ces deux postures étaient scolairement antagoniques en effet. Entre l'anthropologie qui se servait de l'apport de Saussure pour penser la pensée sauvage et le sociologue qui voulait montrer combien le symbolique relève d'un procès de socialisation et partant de hiérarchisation, l'opposition semblait radicale. Le premier fut incapable de penser ce qui soutient le langage tout comme le second fut incapable de considérer ce qui soutient le classement. A ce "conflit des épistémè", les socio-linguistes comme Labov, certains élèves de Greimas, répondent par une spécification pour ne pas dire localisation de leur terrain. Pour ceux-ci, la nature même du corpus, juridique par exemple, autorise à lui seul, le terme de socio-sémiotique. Les mêmes vont plus loin en construisant des types comportementaux. On peut aussi tenter dans certains cas de condenser les deux niveaux du struc~ural et de la différenciation de surface, au profit d'une approche directement sociale et active où l'objet produit relève d'une sémiogénèse. La prise en charge de la dimension sémiotique par la sociologie impose qu'à la structure du langage, la société réponde par la logique structurale des classements. L'exemple des beaux quartiers est simple

Introduction

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et patent à cet égard. TIn'y a de "beaux" quartiers que parce qu'il y en a de vilains, il n'y a de "ghetto" et de banlieues à problèmes que parce qu'il y a, en face, des "ghettos" pour riches et bien gardés. Comprendre cette structure langagière de la ville, c'est inscrire la différence sociale dans des procédures à la fois signifiantes et classantes. Mais plus, c'est aussi prendre en charge l'histoire et la nature des" galaxies" de la signification et regarder la façon dont les sociétés les manipulent. A cet égard, ce n'est peut-être pas le médium qui fait le message de CNN mais la façon dont il est utilisé. Il est d'autant plus prégnant qu'atteignant le niveau structural de l'inconscient langagier, il est un formidable instrument de manipulation, de gestion, autant que de création. Autrement dit, effect.;vement, dans ce cas, l'homogénéité n'a guère de sens et c'est la nature même de la composition du terrain d'analyse qui, en l'occurrence fait la sociologie. Nous voilà embarqués, que nous le voulions ou non, dans cette logique de la complexité qui peut laisser perplexe tout sociologue soucieux de scientificité. A nous de choisir des objets suffisamment isolables en des temps déterminés. Le parcours, une publicité du voyage, en tous cas l'espace, permet de saisir et cerner concrètement le fonctionnement d'un objet valant pour une prestation sociale totale de la même façon que M. Mauss en son temps a su décrire le potlatch ou la kula. A cet égard, la socio-sémiotique des objets ou de l'espace, permet de dépasser la question de l'acteur stricto-sensu au profit de la description de la fabrication, circulation, consommation des objets et ce qu'ils supportent d'inscription culturelle, de démonstration sociale en acte.

PARTIE I

Les passeurs en ville

CHAPITRE 2

Les passeurs en ville. Introduction
Sylvia Ostrowetsky

Depuis La Somme et le reste de Henri Lefebvre, depuis Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss, depuis Le journal de Californie de Edgar Morin, L'air du temps de Michelle Perrot 1ou encore le dernier livre de Hoggart, nous connaissons bien ce pont jeté par le chercheur en Sciences Sociales entre son œuvre, Sé:lrecherche et sa propre existence. Il s'autorise d'un affect, d'une réflexion qui semblent abandonner les exigences de l'objectivation afin de mettre à jour les raisons de ses choix professionnels, de montrer, s'il existe, le lien plus ou moins souterrain entre ce qu'il est, ce qu'il fut, ses origines sociales, sa biographie particulière et cet objet. Expliquer, justifier, à ses propres yeux comme aux autres, ce sujet d'énonciation qui jusqu'alors avait tout fait pour s'absenter. Comme si depuis toujours, l'espace interne du chercheur était la proie d'un combat singulier entre deux parties de lui-même, comme si d'un coup, l'un des deux, le plus bafoué sans doute, avait décidé d'en découdre n'y pouvant plus tenir: "sors dehors si tu es un homme" ! Comme si l'homme sensible, qui avait dû année après année céder le pas à l'homme de raison, décidait de renouer identitairement avec lui-même. Comme si, la coupure toujours ravivée devenant trop douloureuse, un jour, l'homme divisé de la coupure épistémologique lâchait les amarres, soutenu par les erreurs gigantesques, collectives mais aussi individuelles de ce
ratiocineur, cédait au Dégel à son tour

...

Depuis, s'adonnant à nouveau à leurs marottes irréconciliables, les deux parties épuisées tendent à retomber chacune de leur côté. L'une faite de précisions quantitatives et de sentences minérales, alignant dans un pointillisme obsessionnel son besoin d'ordre grâce à des machines obéissant au doigt et à l'œil, l'autre figeant sa pulsion vitale et désirante, son désir de reconnaissance narcissique, dans l'étalage d'un propos, nostalgique sinon prophétique, de fin du monde...

1 in Essais d'ego-histoire,

NRF Gallimard,

Paris 1987

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Feuilletons l'ouvrage préfacé par Pierre Nora sur l'ego-histoire justement. Maurice Aghulon tente d'expliquer pourquoi il est devenu historien. En vain: "la seule personne de ma famille qui aimât l'histoire, et qui le dît, était ma grand-mère maternelle" mais /.../ "Quoi qu'il en soit, il ne me semble pas que ce goût de la vieille dame ait eu quelque influence sur le mien"2. Au monde des déterminismes et des joies de l'inculcation familiale, c'est mal parti et l'on suppose que l'auteur s'est bien amusé en reconnaissant cela en toute fausse innocence. Par contre la politique... Comment trouver la clef de ces quatorze années passées dans le giron du communisme. M. Aghulon divise clairement les raisons sociales liées à une tradition familiale, républicaine et morale et des raisons plus individllelles qui se coulent dans une série faite de choix (l'histoire contemporaine), de rencontres heureuses (Labrousse...). Au-delà de l'accident qui fait que l'un affirme avoir eu la vocation tandis que l'autre croit ne pas l'avoir eu à l'inverse, comment ne pas voir là, essentiellement, l'histoire routinière de normaliens ou d'étudiants particulièrement doués qui, d'une manière ou d'une autre, auraient fait d'autant plus leur chemin que, à un certain niveau, il était à l'époque tout tracé. Les auteurs en conviendraient. L'intérêt de ces histoires réside sans doute bien plus dans les conflits dépassés à la force du poignet ou de l'influence pour imposer une vision plus libérée de leur métier, dans l'éclectisme, dans les ratages, dans ce choix de M. Aghulon, comme premier poste, d'une cité industrielle du Midi - Toulon - qui aurait pu ne pas lui faciliter ensuite la tâche dans la voie du parcours spatial et social vers le nord auquel il était promu. Mais quoi qu'il en soit est-ce vraiment cela qui est en question dans le terme d'ego-histoire proposé par Pierre Nora? Qu'ils me pardonnent mais les historiens paraissent dans cette entreprise avoir plutôt cédé à une mode auto-biographique, à une forme plus actuelle, moins romantique ou philosùphique de l'introspection qu'à une véritable réflexion sur ce qu'elle signifie ou peut signifier comme retournement des points de vue. Il me semble que, toute révérence gardée, la biographie personnelle proposée par Michel Marié dans Les terres et les mots 3 est d'autant plus intéressante qu'elle s'engage plus délibérément et s'essaye non pas tant à rendre compte du sociologue que du rapport que sa vie professionnelle engage avec sa sociologie. Si Michel Marié nous parle de lui dans ce contexte, ce n'est pas tant pour mettre à jour des "motivations" et retrouver sous le couvert de rationalisations a posteriori un semblant de causalité souterraine. fi ne tente pas, comme P. Nora l'a demandé aux sept historiens célèbres des Essais d'ego-histoire, tant d'appliquer à soi-même les méthodes éprouvées de la démarche historique. Il affirme au contraire le rôle positif de la personne non seulement dans le choix des terrains mais
2 Essais d'ego-histoire, textes réunis et présentés 3 Klincksieck, Paris, 1989 par Pierre Nora, p. 18

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dans la démarche elle-même. Il raconte sa vie active non pas pour reproduire la césure fondamentale, maintenir à tout prix, l'omniprésence de la raison et ne céder à l'autre, comme on avoue ses fautes, mais pour mieux l'exorciser. Cette manière est patente chez Georges Duby. D'entrée de jeu, il affirme en effet: "Tout de suite, ce point capital: je ne raconte pas ma vie. TIest convenu que je n'exhiberai dans cette égo-histoire qu'une part de moi". Cette phrase si défensive ferait sourire bien des analystes... Mais passons. Cette pudeur est celle de son milieu familial et de sa génération après tout. Elle le révèle, cependant tout autant que s'il l'avait racontée, cette vie. Enfermé dans l'idée que c'est de cela qu'il s'agit, pris de scrupules louables, il craint de se donner le beau rôle et du coup il va par aVj\lIlce confesse: " Car à j'ai bien dû, à tel ou tel moment m'accommoder, biaiser, me faufiler, prendre la place d'un autre". "J'ai bien dû"... De même Jacques Le Goff :"Je n'écris pas mes confessions" ou encore René Rémond : "Les historiens ne se confessent pas". Jacques le Goff, encore lui, montre qu'au contraire il participe de ce mouvement contemporain de l'histoire "qui se renouvelle depuis cinquante ans" et qui consiste à avoir élargi la documentation "à tous ce qui est mémoire". Mais ainsi qu'il le dit encore avec lucidité: "De la mémoire à l'histoire le chemin est délicat I... : je ne peux garantir ma bonne foi". Cette bonne foi, c'est la première chose en effet que met en doute, lorsqu'il travaille sur des documents de ce genre, l'historien... Mais encore une fois, est-ce vraiment la question? Je ne le crois pas. Michel Marié n'a pas eu à afficher aussi vertement de telles dénégations parce que d'emblée il propose une autre attitude que le sempiternel conflit de l'individu et de la société, de la subjectivité et de l'objectivité. Comme Michelle Perrot qui ne craint pas, et dans quel style et avec quelle pudeur, de s'exposer, il décrit simplement la façon dont un chercheur,comme tout sociétaire,fait avec le contexte, avec ce qu'il peut et ne peut pas, veut ou ne veut pas, dépasse quelquefois dangereusement les bornes ou au contraire mesure mal celles qui lui sont permises. Non pas tant une égo-histoire peut-~tre qu'une microsociologie de soi-même. Non pas un sujet en bataille avec l'entreprise d'objectivation mais quelqu'un qui sait d'emblée que c'est en faisant avec ce sujet là, avec ce cadet de famille, avec cette situation en porte-àfaux entre le savoir et le savoir-faire, que le chercheur en Sciences sociales qu'il veut être, pourra prendre du recul et penser. Faire avec et non contre. G. Duby cependant est un homme authentique et sa conclusion, encore une fois, en dit bien plus long sur lui que des confidences que personne, je suppose, ne lui demandait: " Insatisfait de ce que je viens d'écrire 1...1 il faut rectifier à toute force4 ce que l'amour-propre irrésistiblement déforme".
4

C'est moi qui souligne

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Pour moi qui l'ai côtoyé, de loin, tout comme M. Aghulon et M. Vovelle, à l'Université de Provence, ces réticences me le rendent plus proche mais ce n'est pas pour autant que j'apprécierai plus ou moins sa faconde historienne. Son objet traduit en de si beaux ouvrages reste inchangé de ce point de vue. Plus que dans le résumé de leurs travaux mêlés aux différentes étapes de leurs vies ou du rôle d'autant plus reconnue qu'elle a su s'effacer devant le maître comme l'épouse de Pierre Chaunu, de leur femme, ainsi que le reconnaît Raoul Girardet : "Il doit être bien entendu que le témoignage qui nous est ici demandé - on remarquera combien la consigne est interprétée de manière différente selon les auteurs - et si véridique s'efforce-t-il d'être, vaut autant par ses lacunes que par ses aveux - encore l'univers de confesse -, par ce qu'il tait que par ce qu'il choisit de dire". Mais ces blancs comment les mesurer? A l'aune de la pudeur ou de l'inconscience? C'est pourquoi, à mes yeux, un des moyens qui semble les plus révélateurs à cet égard, et ce fait est d'autant plus intéressant si l'on songe à l'objet même de l'ouvrage que nous proposons, concerne aussi les emprunts aux disciplines voisines. En effet, chacun sait que son renouvellement, l'histoire le doit pour la plus large part à son ouvertu,e à l'économie mais surtout à la démographie (Pierre Chaunu notamment pour Séville et l'Atlantique ), la géographie (G. Duby), l'ethnologie (Pierre Chaunu à propos des Indiens), la sociologie politique, la sémiotique et la psychosociale ( Raoul Girardet) et la sociologie (même si le terme est emprunté à Fernand Benoît, chartiste et archéologue provençal, c'est tout de même un terme spécifique de la sociologie que M. Agulhon utilise là), l'anthropologie avec Mauss, Lévi-Strauss (J. Le Goff) sans parler de la "pluridiscipline" marxiste (J. Le Goff) et du comparatisme de Dumezil (G. Duby et J. Le Goff), de l'économisme de Labrousse inspiré de Simiand évoqué par presque tous et qui permet la jonction avec la sociologie de Durkheim et de Halbwachs, enfin de la philosophie avec S. de Beauvoir (M. Perrot)
Voilà donc des hommes

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sens générique

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qui ont choisi par

goût une discipline dont ils regrettent, c'est très clair chez Le Goff par exemple, au moment de leur engagement, le caractère (enfermé dans l'antique Sorbonne) engoncé et poussiéreux, ce qui déjà pose un problème et ne trouvent pas mieux, pour la "décoaguler", que de faire des emprunts à leurs voisins. Ils le reconnaissent bien volontiers d'ailleurs mais sans souffler mot de ce que cela a représenté du poipt de vue des luttes pour la notoriété pourtant manifeste notamment à l'Ecole des Hautes Etudes5. Ce qui est en question ce n'est pas l'emprunt bien
5 Ainsi entre l'histoire et la sociologie... Si J. Le Goff est heureux d'avoir eu A. Touraine comme cothurne à la rue d'Ulm, pourquoi ne dit-il pas un mot de plus sur un auteur qui pourtant lui ne s'est pas gêné pour s'insurger contre cette colonisation des territoires qui font désormais la gloire autant des hommes que de l'histoire elle-même.

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évidemment6 mais, sinon le manque de déférence, du moins la volonté, plus ou moins consciente, de tout ramener à l'histoire alors qu'en réalité nos savants du passé en devenaient les démographes... les géographes, les sociologues. Sans doute se plaçaient-ils dans une tradition, une filiation qui leur interdisait de changer de discipline, mais justement, ainsi que le reconnaît encore Le Goff presqu'ouvertement, la véritable question ne réside-t-elle pas dans leur courage à interroger, par ce biais des emprunts, une discipline établie qui en manquait tant? Encore une fois, il y a plus d'écart entre la sociologie positiviste et la quête réflexive menée par M. Marié, D. Berthelot, D. Vidal, M. Hovanessian qu'avec M. Perrot pour ne citer qu'une collègue qui nous est proche 7. Ce que Marié ouvre donc, c'est une porte fermée à double tour par l'enfermement disciplinaire d'abord, par la coupure bachelardienne ensuite. Cette clé a représenté un modèle, une étape sans doute mais aussi, comme d'autres l'ont dit, à l'évidence un instrument de pouvoir. C'est la raison sans doute de sa fétichisation alors qu'elle signifiait plus un changement de posture, presque d'attitude, qu'une opération au scalpel. Le terme de passeur que M. Marié nous propose, il faut le prendre comme un concept, celui des passages de ligne de démarcation d'un territoire à un autre, d'une discipline à une autre, celui des transgressions habiles, celui d'un médiateur entre cultures dominante et dominée. Passeur entre savoir et savoir-faire, passeur entre subjectivité et objectivité, passeur entre individu et société. Le passeur fait de la frontière justement en lieu de passage. Check-point sans quoi il n'est pas de démocratie, pour la pensée comme pour la politique. L'environnement politique et géographique fait chœur avec l'histoire sociale et affective du chercheur et dresse un plateau, des coulisse, appelle un public, qui nous permet de saisir comment la société n'est pas seulement un fait externe à saisir et analyser en tant qu'objet construit mais à réfléchir au sein d'une expérience spécifique. G. Bachelard, pour échapper à sa propre rigueur peut-être, avait su s'installer dans deux lieux: celui des sciences dures et celui de la rêverie. Deux mondes qui ne se touchaient que par le biais d'une splendide écriture. Dans La formation de ['esprit scientifique, il écrit: "La science démarre, non pas quand on dit que tous les objets tombent, mais quand on peut constater que, dans le vide, tous les objets tombent
6 Cela n'a pas empêché, dans cette Université de Provence que M. Agulhon décrit comme tenant un peu d'Athènes, de Sybaris et de Berkekey, de voir une de mes collègues, historienne maintenant à la retraîte, prétendre m'interdire de faire un cours parce que, soucieuse de ne pas faire d'analogie entre la condition féminine et la classe ouvrière, j'avais proposé de considérer que la vie privée des années 1970 restait gérée, entre hommes et femmes, entre parents et enfants, par des rapport de type féodovassalique spécifique du haut Moyen-Age... Cela était patent alors lorsque l'on comparait avec les contrats de mariage. Historienne de formation quoique sociologue et ayant donc fait le parcours inverse et autrement difficile donc que mes ainés sous l'impulsion d'Henri Lefebvre, culpabilisée par cette intervention intempestive, je n'ai jamais pris la plume mais je demeure persuadée qu'il y avait là une piste interessante...

7 Images de femmes, sous la direction de G. Duby, Paris, Plon, 1992

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à la même vitesse". Vouloir mimer ce geste là a sans doute fait avancer le savoir des Sciences sociales. Il doit faire partie de l'enseignement comme voie d'accès indispensable au métier de chercheur mais il ne suffit plus à la recherche elle-même. Chaque jeune étudiant devrait être invité à refaire ce parcours qui est désormais celui de tous ceux qui s'arrêtent pour réfléchir et tentent de produire un savoir de leur temps. Bien plus, les Sciences exactes elles-mêmes affirment désormais le rôle éminent de l'observateur au sein même de l'objet observé. Si, à un certain niveau, la coupure avec l'objet, l'isolement disciplinaire, ont pu être nécessaires, nous savons maintenant qu'elles sont insuffisantes à gérer notre rapport positif à la vérité mais plus encore à la réalité ellemême. A travers son auto-analyse, Marié ne fait pas le vide mais le plein. C'est à travers ce plein qu'il examine les groupes techniques, les émigrés, les campagnes qui s'inventent. Sa biographie dessine une attitude, un choix des terrains et des hommes; mais comme il ne lâche pas son interrogation, c'est à partir de cette immersion là qu'ilréfléchit ce qui arrive et ce qui lui arrive à lui, comme s'il devenait, à l'instar de ces papiers qui deviennent roses ou bleus selon le degré d'acidité du liquide dans lequel ils sont plongés, un révélateur. Ce retour sur soi est primordial pour comprendre ce que depuis Max Weber on nomme le point de vue. Toute recherche, fut-elle la plus simplement objectivable part, on le sait clairement depuis Godel, d'une pétition de principe. On ne peut fonder ce qui fonde. C'est, selon moi, ces prémisses forcément subjectives mais qui ne peuvent qu~ s'affirmer comme universelles (une certaine histoire grecque: celle des menteurs... ) qu'il faut interroger désormais avant de mettre l'appareil du savoir en marche. C'est ce point de vue, comment il se construit, comment il varie, que M. Marié analyse pour définitement abandonner celui impossible de Sirius. Non parce que la sensibilité donne la clef du savoir mais au contraire parce que le savoir sera mieux assuré de connaître ses balises, ses limites, ses engouements, son éthique. Après tout c'est bien une question kantienne que nous nous posons là : à partir de quand, dans quelles limites, dans quelles conditions, le savoir se construit. De quoi est faite cette construction. Dans ce sens, ce serait une erreur de croire qu'une auto-analyse des savants constitue une remise en question obscurantiste de la science. Au contraire. Faire une sociologie de la maison savante, non seulement comme contexte mais surtout dans ses modes d'ellaboration, une sociologie du laboratoire, une connaissance des stratégies de pouvoir du champ mais aussi des individus et de leurs capacités créatrices, c'est se donner les moyens d'une conscience agrandie des conditions de la production. C'est plus encore, déplacer la question de la définition même de l'objet. Nous avons peine à penser ce déplacement et pour le moment cela reste pour l'essentiel une pétition de principe. Cela devrait remettre en question cette manie de la définition stabilisée des concepts d'autant que chacun se donne la sienne et que du coup on ne sait plus de quoi l'on parle, par exemple.

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Ainsi, les sociologues se sont attachés ces dernières années à décrire l'identité. De même les historiens n'arrêtent pas de métaphoriser à ce propos, comme tout un chacun sur les "racines". Déplacer la question consiste à montrer ce qui est en question chez le savant comme chez le membre du groupe dans cette opération de reconnaissance sociale8. Quelles diversités de processus langagiers et affectifs, individuels et collectifs, il recouvre. Quelle est son archéologie... M. Marié, comme nos historiens de l'égo-histoire, en tous cas, nous montre que les rapports affectifs entrecroisent les postures et que le chercheur trouve d'autant mieux son identité propre qu'il s'interroge sur celle des autres. Surtout, il nous propose un découpage qui englobe les deux protagonistes de la recherche; un dispositif où la constructio~ du regard fait partie de ce que l'on regarde. Pas seulement cette simple mise à distance donc, la Verfremdung chère à B. Brecht où l'on se contente le plus souvent de barrer, à la relecture, toute impertinence, toute présence de l'affectivité, pour donner l'illusion d'une objectivité conquise alors qu'il ne s'agit que d'une neutralisation. Non pas barrer le sujet mais le mettre à sa place; voilà ce qui devrait permettre aux Sciences Sociales d'être enfin de plein pied avec les Sciences dures au contraire. Dans La nature dans la physique contemporaine publié en 1962 en français - ouvrage que nous citerons encore à propos des ethnologues -, Heisenberg écrit: "Comme l'a dit Bohr, nous devons nous rendre compte que nous ne sommes pas des spectateurs mais des acteurs dans le théâtre de la vie"9. Il ne suffit pas de s'adonner donc à une constante remise à distance - rétlexivité -, de soi comme nous le proposent désormais certains sociologues mais de changer de regard1o. On comprend alors comment une sociologie des conditions collectives et individuelles de la production du savoir reste à faire. C'est ce découpage qui rompt avec la représentation de l'objet par le sujet tel qu'il se met en place dès le XVIème s. en occident qui est en question. Posture qui a dominé les Sciences exactes mais que dans ses avancées elle a abandonné depuis la première décennie de ce siècle avec la découverte de la relativité et qui reste dominante, pour ne pas dire omniprésente, en Sciences sociales. Contrairement à ce qu'elle croit être l'horizon de Sciences dites exactes alors qu'il y a belle lurette qu'elles savent qu'elles ne le sont pas plus que les nôtres, les Sciences sociales se sont amollies de deux façons. Une fois, en cédant la place parce que sèche et d'une certaine façon inintelligente, à cette philosophie sociale souvent éblouissante mais qui perpétue le discours quasi religieux de la révélation. Une autre fois, en adoptant une position réclusive qui confond rigidité et rigueur des principes, enfermement qui fait qu'il est dangereux pour un ethnologue de faire de
8 Identité-Communauté, Les cahiers du CEFRESS, L'Harmattan, Paris 1995 9 Werner Heisenberg, La nature dans la physique contemporaine, Gallimard, Idées, 1962 10 Quelqu'un ou le livre de Moïshe, Paris, Kimé, 1995