Soigner les méchants

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Face à la criminalité des malades mentaux, les arrière-pensées électoralistes et la dictature des médias orientent davantage les choix politiques que ne le fait la rationalité scientifique. De graves faits divers déchaînent les déclarations électoralistes indécentes. La peur, ainsi alimentée, permet de mettre en place une société de contrôle et de surveillance. Or des solutions existent au plan de l'organisation des soins, mais les propositions actuelles correspondent davantage à des préoccupations sécuritaires que sanitaires.
Publié le : lundi 1 juin 2015
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EAN13 : 9782336382920
Nombre de pages : 288
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Michel David
Soigner les méchants
Éthique du soin psychiatrique
en milieu pénitentiaire
Soigner les méchantsLes politiques sont pris de vertigineux programmes quand il s’agit de
délinquance sexuelle, de malades mentaux criminels, de lutter contre les
dangerosités et de s’assurer de leur prédictivité sans faille. Les
arrièrepensées électoralistes, la dictature de l’opinion et des médias orientent plus
les choix politiques que ne le fait la rationalité scientifi que.
L’univers mental et les capacités d’imagination des politiques muent par
le « populisme pénal » et l’irréalisme professionnel et même économique se
limitent à la neutralisation par l’enfermement à perpétuité et à la recherche
de boucs émissaires en cas de drames. Éthique du soin psychiatrique Des faits divers d’une intense gravité déchaînent les déclarations
électoralistes indécentes de certains dirigeants politiques. La peur, ainsi en milieu pénitentiairealimentée, permet aux dirigeants de se présenter en sauveurs et protecteurs
de citoyens affaiblis et de mettre en place une société de contrôle et de
surveillance.
Il existe d’autres solutions, notamment sur le plan de l’organisation
des soins. Pourtant, celles qui sont proposées actuellement correspondent
davantage à des préoccupations sécuritaires plus que sanitaires alors qu’il
faudrait affronter avec lucidité les défi s d’une société complexe en mutation.
Psychiatre des hôpitaux, chef du Service Médico-Psychologique
Régional implanté dans le centre pénitentiaire de Baie-Mahault
en Guadeloupe de 2002 à 2011, médecin coordonnateur, Michel
David a été expert près des cours d’appel de Paris et de Caen,
consultant au centre national d’observation (CNO) de Fresnes et
auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur la psychiatrie en
milieu pénitentiaire et l’expertise psychiatrique pénale. Engagé dans le domaine
associatif et syndical professionnel, il est le président fondateur de la Société
caraïbéenne de Psychiatrie et de Psychologie Légales (Socapsyleg), président
de l’Association des Secteurs de Psychiatrie en Milieu Pénitentiaire (ASPMP)
et membre du bureau national du Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux en
charge du secrétariat dédié à la psychiatrie en milieu pénitentiaire. Il exerce
actuellement à la Fondation Bon Sauveur de Picauville dans la Manche et au
sein du dispositif psychiatrique de la maison d’arrêt de Coutances, poursuivant
ainsi un engagement dans la psychiatrie auprès des personnes détenues débuté
en 1987 au SMPR de Fresnes.
ISBN : 978-2-343-05390-5
29 €
Michel David
Soigner les méchants







Soigner les méchants




Psycho - logiques
Collection fondée par Philippe Brenot
et dirigée par Alain Brun

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement
psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes
les écoles ont leur place dans Psycho - logiques.

Déjà parus

Roland BRUNNER & Luce JANIN-DEVILLARS, Le coaching
clinique psychanalytique, 2015.
Florence LAFINE, Du sensoriel au sens social. Naissance de la
pertinence et de la normativité sociale chez le bébé, 2015.
Cécile CHARRIER, Réflexions pour une thérapeutique de la
violence. Violence et Créativité, 2015.
Riadh BEN REJEB (dir.), Le rituel. De l’anthropologie à la
clinique, 2015.
Radu CLIT, Le travail institutionnel en milieu psychiatrique et
de l’enfance inadaptée, 2015.
Jean Michel PÉCARD, Essai de psychologie analytique, 2015.
Sébastien PONNOU, Lacan et l’éducation. Manifeste pour une
clinique lacanienne de l’éducation, 2014.
Sophia DUCCESCHI-JUDES, Portrait de folies ordinaires.
Petit guide de psychopathologie pour tous, 2014.
Anna CURIR, Les processus psychologiques de la découverte
scientifique, L’harmonieuse complexité du monde, 2014.
Jean-Pierre LEGROS, Stratium, Une théorie de la personne,
2014.
Aurélie CAPOBIANCO (dir.), Peut-on parler au téléphone ?
Stratégies cliniques pour entendre au bout du fil, 2014.
Christel DEMEY, Stimuler le cerveau de l’enfant, 2013.
Audrey GAILLARD et Isabel URDAPILLETA,
Représentations mentales et catégorisation, 2013.
Jean-Luc ALLIER, La Fragilité en pratique clinique, 2013.
Stéphane VEDEL, Nos désirs font désordre, Lire L’Anti-Œdipe,
2013.
Sliman BOUFERDA, Le symptôme en tous sens, 2012. Michel DAVID






Soigner les méchants


Ethique du soin psychiatrique
en milieu pénitentiaire



















Du même auteur :

PSYCHIATRIE EN MILIEU PÉNITENTIAIRE, collection Nodules, Presses
Universitaires de France, Paris, 1993.
LA PSYCHIATRIE EN MILIEU PÉNITENTIAIRE, Encyclopædia Universalis
— Universalia, 1994.
LE PSYCHIATRE ET LES AGRESSEURS SEXUELS, Encyclopædia
Universalis — Universalia, 1995.
GUIDE DE L’AIDE PSYCHOLOG IQUE DE L’ENFANT, (co-auteur
Jocelyne Jérémie), Editions Odile Jacob, 1999.
L’EXPERTISE PSYCHIATRIQUE PENALE, Collection Psychologiques,
L’Harmattan, 2006.

En collaboration :


BALADE HISTORIQUE AUTOUR DE LA FAUTE ET DE LA
PUNITION. LA PRISON A-T-ELLE ENCORE UNE FONCTION ?
PERTINENCE DES REPRESENTATIONS SOCIALES in Soigner et/ou
Punir, Questionnement sur l’évolution, le sens et les perspectives de la
psychiatrie en prison, sous la direction de O. Dormoy, L’Harmattan, 1995.
LE CHEMINEMENT HISTORIQUE DES SOINS PSYCHIATRIQUES EN
MILIEU PÉNITENTIAIRE in Guide de la pratique psychiatrique en milieu
pénitentiaire, sous la direction de L. Michel et B. Brahmy, Heures de France,
Paris, 2005.
LE PSYCHIATRE, EX NOUVELLE FIGURE DU TRAITEMENT DE
LA DANGEROSITE in Les nouvelles figures de la dangerosité, sous la
direction de P. Mbanzoulou, H. Bazex, O. Razac, J. Alvarez, coll. Sciences
criminelles, L’Harmattan, Paris, 2008.










© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05390-5
EAN : 9782343053905

Une dédicace en forme de citation :
Jules Barbey d’Aurevilly pour les Diaboliques :
« A qui dédier cela ? »






















PRÉFACE


Si le titre du livre de Michel David avec son point d’interrogation semble
demander s’il faudrait « soigner les méchants », c’est évidemment afin de mieux
affirmer fortement, dans une sorte de démonstration plaidoyer souvent
enflammé, que la société se doit de le faire et de le faire bien. D’une part parce
que c’est devenu sa loi et que les droits sont pour tous, dont les méchants.
Aussi, parce que les obligations éthiques et morales que la société d’aujourd’hui
se donne et revendique, s’ajoutant au devoir médical de soigner toute personne
humaine qui en a besoin, sont devenues des obligations légales et
institutionnelles.
Si Michel David emploie le terme de « méchants », c’est afin, comme il le dit,
de mieux attirer l’attention. Pour ma part, je les désignerai ici comme « ceux qui
ne respectent pas les autres » c’est-à-dire ni les biens d’autrui ni leurs personnes. Les
méchants et les très méchants en font évidemment partie dans la foule immense
des personnes sous main de justice dont l’immense majorité dans leurs vies et
leurs parcours de délinquance n’a jamais eu de sang des autres sur les mains.
Ceux qui, de par leur métier ou de par leur inclination d’opinion ou
militante, s’occupent de défendre la cause de ceux qui n’ont pas respecté la loi,
de ceux qui n’ont pas respecté les autres, de ceux qui sont auteurs volontaires
de préjudices parfois très graves, se débattent depuis longtemps, dans une
même tension contradictoire. Tension et parfois conflits de loyauté entre
défense de l’intérêt et des droits de ceux qui ne respectent pas l’intérêt des
autres et la défense légitime de l’intérêt réel ou imaginaire de ceux qui n’ont pas
été respectés. Et ils sont nombreux ceux qui défendent la légitimité de leur
intérêt réel ou imaginaire à être défendus contre la délinquance, personnes ayant
déjà été victimes, tous ceux qui pourraient l’être, beaucoup de ceux qui les
dirigent et les administrent, c’est-à-dire toute la société.
Et contre qui semblent-ils vouloir être défendus pour leur intérêt personnel
et ceux de leurs proches ? C’est contre les délinquants, les criminels et en
général ceux qui pourraient le devenir ou continuer à l’être, les récidivistes. Oui,
mais ce n’est pas si simple, car tous ces agresseurs, ne sont peut-être pas des
gens normaux et donc des « méchants normaux » qui mériteraient seulement
œil pour œil et dent pour dent dans notre système de punition républicaine
destiné à les faire payer par ses différents moyens afflictifs dont la privation de
liberté et la souffrance qu’elle engendre. Ce sont peut-être des méchants
malades alias malades méchants. Mais, malades ou pas, ces gens-là même s’ils
sont anormaux, fous, malades, peu à peu la société s’est organisée pour les
arrêter, les enfermer afin de stopper leur nuisance et s’en défendre. Même si
malheureusement cela coûte en moyens financiers, afin de prévenir les méfaits
possibles liés à leur maladie quand ils sortiront, il faudrait les soigner, qu’ils le
veuillent ou non avant de les remettre en liberté.
Si la mobilisation pour la défense de détenus politiques désignés comme
criminels par les régimes autoritaires auxquels ils s’opposent trouve, assez
9
souvent, plus facilement écho, rassemble vite des militants et des ressources, il
n’en est pas de même pour les prévenus et condamnés de droit commun même
malades. La question et les réponses en matière de respect des droits de
l’homme et des législations et règlementations nationales ne sont pas forcément
ressenties comme allant de soi et devant être scrupuleusement appliquées.
Pourquoi faudrait-il les soigner ? Apporter des soins c’est non seulement un
positionnement fait d’actes de bienveillance, mais c’est aussi, financé par la
solidarité nationale, apporter un bénéfice personnel au délinquant, le
mérite-til ? Je me souviens il y a bien des années, dans la toute nouvelle prison de
Fleury-Mérogis, où les détenus commençaient à arriver, et où j’étais médecin,
de conversations avec des surveillants qui s’étonnaient du volontarisme engagé
de l’attention médicale portée aux détenus. « Ce n’est pas juste de s’occuper
aussi bien d’eux après ce qu’ils ont fait » et ajouter « on a l’impression que vous
vous occupez mieux d’eux que l’on s’occupe de nous ». Les confidences de ces
surveillants ressemblaient, pour ne pas dire ressemblent, à un sentiment général
plus ou moins obscurément répandu.
Opinion ou pas au niveau national ou européen, les obligations de soins
s’imposent et ceux qui ne les respectent pas risquent d’être poursuivis et
condamnés. Mais, si devoir soigner « les méchants » n’est plus à discuter, soins
somatiques, soins psychiatriques, est-ce si facile à concevoir ?
Depuis la nuit des temps hippocratiques, dès lors que la maladie, la blessure,
l’accouchement compromettent la vie d’une personne, s’impose un devoir
religieux et moral, devenu légal, d’assistance et de soins à la hauteur des
compétences et des capacités de ceux qui l’entourent. Quand cette personne qui
est amenée à prodiguer des soins est un médecin qui a promis de respecter les
impératifs du serment d’Hippocrate, il est immédiatement engagé dans une
relation singulière qui lui impose de faire passer l’intérêt du patient lui-même en
priorité absolue. Cela signifie donc que l’intérêt de tiers voire l’intérêt général
passe après. C’est là que le médecin dans la confidence, la confiance, donc le
secret avec le patient qu’il soigne peut être amené à s’opposer et à faire front
avec lui contre des mesures administratives, ou d’ordre public, de santé
publique, dont la mission est de faire passer en priorité l’intérêt général. Si cela
se rencontre parfois dans la prise en charge de patients porteurs de maladies
infectieuses dissimulées et risquant de contaminer les autres, cela arrive bien
plus souvent en psychiatrie et encore plus pour les malades mentaux ayant
commis des actes antisociaux. La médecine, la psychiatrie au service d’un sujet,
dans l’alliance « égoïste » avec lui, peuvent être amenées à s’opposer sur
différents fronts : celui du pouvoir ordinaire du gestionnaire qui limite les
moyens de soigner ; celui plus grave encore aux effets stigmatisants, excluants,
de la montée d’une sorte d’épidémiologie préventive de la délinquance et du
crime, notamment chez les malades mentaux. Le psychiatre doit faire front
contre cette conjuration vaguement scientiste des peurs ambiantes et qui
pourraient être amenée à écraser, de plus en plus légitimement la singularité
humaine des malades mentaux représentés non plus comme des personnes,
10
mais comme un « facteur de risque » qu’il convient d’éradiquer au bénéfice
apparemment légitime de tous.
Ainsi, depuis quelque temps, notre société, pourtant bien plus sûre qu’autrefois,
est envahie par des peurs archaïques. Les politiques semblent pris d’une frénésie
irrationnelle de sécurisation. Cette phrase dans le livre de Michel David nous
propose de réfléchir à la manière dont la société pousse de plus en plus le
curseur vers une priorité donnée à la sécurité collective notamment dans cet
espace où se confondent la responsabilité du méchant, l’impact de la maladie et
les priorités disputées entre soins, châtiment et sécurité publique.
L’idée de prévention s’impose comme une sorte de discipline vertueuse et
d’obligation faite à la société de protéger ses membres contre des risques
connus, voire possibles et encore inconnus, avec le principe de précaution. Il
faut prévenir les crimes, les délits, les incivilités et autres nuisances, depuis les
mortelles jusqu’à celles qui gâchent de fait la vie de ceux qui subissent.
La prévention de la délinquance voudrait que l’on agisse avant qu’elle ne se
manifeste. La prévention d’une maladie c’est faire qu’elle n’apparaisse pas. Ce
n’est pas seulement empêcher les rechutes. Notons ici qu’en matière de
délinquance on ne parle que bien prudemment de prévention, car étant
essentiellement commise par les catégories les plus défavorisées des
populations, quel que soit le pays, ce sont des réformes sociales et la réduction
des inégalités d’accès aux biens et au savoir qui la feraient baisser. Comme les
causes sociales et politiques de ce qui génère la délinquance sont quasiment
absentes des représentations sociales et du débat public, ne reste plus que « les
edélinquants », les récidivistes, figure dangereuse par excellence depuis le 19
siècle et les « malades mentaux dangereux » pour en porter l’image de la
responsabilité.
Soigner même les méchants, mais soigner quoi ?
En France, côté somatique, pour les maladies aigües graves ou d’urgence
évidentes, le droit d’accès à des soins et l’obligation de soigner sont devenus
évidents, l’assistance à personne en danger s’impose et la non-assistance relève
de la loi pénale où que ce soit, même en prison. Déjà, pour les maladies
somatiques chroniques, leurs troubles associés, l’inconfort, le handicap qu’ils
entraînent, l’exercice du droit d’accéder aux soins et à des conditions de vie
adaptées à son état de santé est beaucoup moins lisible. Encore plus en
détention, les manquements sont caractérisés et dénoncés avec peu de résultats.
Soigner les troubles psychiques est encore moins évident et, sauf dans le
discours médiatique des injonctions sécuritaires, au plus bas de l’échelle des
évidences dans la reconnaissance des besoins et dans les facilités pour y
accéder, il y a les méchants qui souffrent de troubles mentaux. Sur l’existence
même du trouble psychique, la symptomatologie, et donc la conviction non
seulement de la personne qui en souffre, mais aussi la société autour d’elle, pose
question. L’affirmation de la maladie peut paraître assez évidente quand il s’agit
de folie manifestée par des comportements et des discours aberrants, elle l’est
beaucoup moins quand derrière une façade apparemment normale, c’est
l’expertise médicale et son pouvoir de certification qui affirment qu’il y a
11 maladie et notamment une plus ou moins grande irresponsabilité pénale à
envisager.
Dès lors que des infractions ont été commises, plus ou moins graves ou très
graves, et que les auteurs sont considérés comme plus ou moins souffrants de
troubles mentaux, nous basculons dans l’espace emmêlé entre le punir et le
soigner. Le dispositif punitif de la loi pénale, quand il ne le conteste pas
interpelle et instrumente de plus en plus le soin psychiatrique en lui enjoignant
de « soigner » avec ou sans contrainte. Punir, soigner, prévenir sont entendus
pour les responsables de la justice et du maintien de l’ordre comme objectifs et
obligations à imposer pour la sécurité collective. Pour les soignants à qui il est
enjoint de mettre en œuvre, que cela soit ou non cliniquement ou humainement
possible, ils se retrouvent commis à une tâche de soins curatifs et « préventifs »
obligés aux contours et sous une pression de plus en plus sécuritaire pour
contraindre leurs modalités et moyens de prise en charge du sujet infracteur
malade. S’il doit être soigné, aidé, protégé contre lui-même, c’est surtout pour
prévenir ce qu’il pourrait faire de mal aux autres. Que l’on soit grand spécialiste
de l’éthique ou pas, on voit bien que la mission médicale s’en trouve
essentiellement biaisée.
Dans le même temps, des batteries de lois aux objectifs convergents depuis
les années 70 ouvrent les mêmes droits que pour la population générale pour
les détenus à être soignés et en général pour les personnes sous main de justice.
Michel David montre la progression législative qui amène aux débats actuels en
matière de réformes de la psychiatrie publique, dont sa mission et ses modalités
en milieu pénitentiaire : historique, difficultés, nécessités, modalités,
règlementations, progrès à faire, acquis à protéger. Cet ouvrage est un outil
précieux de connaissances et fait la synthèse critique et des propositions à
promouvoir aujourd’hui et dans les temps qui viennent pour l’exercice de cette
mission si particulière et ambigüe : apporter du soin psychiatrique comme
prestation intégrée dans un espace public dispensateur de souffrance psychique
punitive volontairement administrée.
Parmi les nombreux questionnements et débats d’actualité immédiate
évoqués, il analyse les problèmes de glissement et compromissions éthiques que
pose la demande de participation des personnels soignants à la « CPU ». À
propos des droits des malades souvent évoqués dans la législation actuelle, je
remarque que leur prise en compte ouvre de nouveaux champs d’avancés à
conquérir en prison et par exemple l’insertion des représentants des malades
détenus, usagers de la santé de plein droit dans un dispositif de « démocratie
sanitaire » dont la loi ne dit pas qu’ils doivent être exclus.
Donc, évidemment qu’il faut soigner les méchants… et c’est en le faisant
que l’on peut comprendre comment dans le monde de la justice pénale et de la
prison où, en boucle, s’épuisent les mots de responsabilisation et de réinsertion,
selon la place qu’on lui assigne et ses objectifs, l’institution soignante peut être,
pour les détenus malades, un espace privilégié de reprise de la discipline de soi,
de remise en confiance et d’apprentissage d’une vie sociale mieux intégrée. Et
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c’est là que nous rejoignons les questions sur les moyens, la qualité, je dirai
même la sincérité du système de soin dans sa démarche de soins en psychiatrie
pour cette population incarcérée qui à un moment de son parcours de vie est
composée des méchants, des méchants psychiquement souffrants et pourquoi il
faut soigner, selon les règles et en les respectant dans leurs droits de malades.
Pour résister à un glissement imposé de la priorité donnée à l’intérêt du
malade dans les modalités législatives convergentes vers des objectifs à la
myopie sécuritaire, le médecin qui soigne psychiquement les malades méchants
doit aussi avoir une parole publique et donc politique. En plus des soins dans la
relation singulière, il faut aussi les protéger quoiqu’ils aient fait contre la vindicte
punitive et préventive, l’enfermement pénal qui se généralise et peut-être même
un jour la rétention de sûreté tant qu’elle n’est pas abolie. Et, dans l’espace
carcéral ordinaire où aujourd’hui sont enfermés tant d’infracteurs malades
mentaux, il y a devoir urgent de rappeler le primat législatif et éthique des soins
pas rapport à la punition. Devoir aussi de dénoncer les effets injustes et parfois
dévastateurs de réponses par des sanctions pénales à des comportements et des
appels, certes antisociaux, mais qui sont davantage l’expression de parcours de
maladie plus qu’une délinquance assumée.

Le 10 juin 2014
Antoine LAZARUS
Président de l’Observatoire international des Prisons, section française.
















PRÉLUDE


« Je ne sais ce qui me possède
Et me pousse à dire à voix haute
Ni pour la pitié ni pour l’aide
Ni comme on avouerait ses fautes
Ce qui m’habite et qui m’obsède. »
Louis Aragon, Prologue.



Ce livre est le fruit d’une désespérance et d’une colère.
Désespérance, car il semble devenu illusoire de faire entendre un brin de bon
sens aux politiques.
Colère face à l’entreprise de démolition des outils de soins et des valeurs qui
devraient les porter, menée tambour battant par les dirigeants actuels et,
semble-t-il, indépendamment des alternances politiques. Les finances décidant
de tout.
Pourquoi démolir ? Par incompétence, pour des raisons économiques et par
l’éternelle tentation de l’homme de détruire le faible pour se donner l’illusion de
la toute-puissance.
Un des buts de ce livre est de dénoncer un exemple concret
d’instrumentalisation par le pouvoir politique des domaines sanitaire, social et
judiciaire. Son objet est une mission impossible : parler des « méchants » de
manière nuancée. Les conséquences sur notre vie quotidienne de la politique en
action peuvent être considérables.
De grandes thématiques sont concernées :
- L’instrumentalisation des peurs individuelles et collectives ;
- Le secret médical et l’indépendance professionnelle des soignants ;
- L’abandon du dialogue démocratique issu de la loi HPST qui réforme
l’organisation des hôpitaux (exit la loi du 4 mars 2002 consacrée à la
démocratie sanitaire) guère corrigé par le projet de loi relatif à la santé
en préparation en 2014 ;
- Le mépris des libertés individuelles, du sens du soin, du respect de
l’usager, voire des réalités bassement concrètes de la loi du 5 juillet
2011 réformant les soins en psychiatrie, etc.
Jouant sur les peurs, le pouvoir politique, dominé par le règne de l’imaginaire
et des passions, crée un monde de victimes potentielles, cultive les
renoncements et étouffe l’esprit de contestation rabaissé au statut de pensée
unique. Il est bien loin le siècle de lumières. Les rebelles doivent être éliminés.
En somme : « Circuler, il n’y a rien à voir ».
Si, justement. Il y a à voir.
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Il existe un paradoxe passionnant : le sujet de ce livre est à la fois très
médiatique, régulièrement présent dans nos réalités partagées, mais en même
temps, en faire état, dans toute sa complexité, avec toutes les nuances
nécessaires est une mission impossible. Il s’agit du genre de débat où l’on ne
veut entendre que ce qui paraît simple. Ce qui est justement impossible. Et plus
d’un professionnel concerné est excédé de ne pas réussir à se faire entendre
tout en ayant conscience que la thématique en question est d’approche difficile.
Pire encore, les psychiatres qui accèdent au cercle des décideurs sont souvent
ceux qui savent leur dire ce qu’ils veulent entendre, même si les propositions
avancées s’avèreront à long terme non seulement inefficaces, mais surtout
contre-productives.
Aussi ce livre tente ambitieusement une approche généraliste et politique du
traitement ou de l’accompagnement des « méchants ». Pourquoi recourir à ce mot
de « méchants » ?
- Justement pour attirer l’attention ;
- En étant forcé à entrer dans l’interpellation médiatique indécente pour
espérer deux minutes d’attention avant qu’il ne soit trop tard.
Pourquoi approche politique ?
Parce que la psychiatrie est une discipline médicale qui a des implications
politiques directes, ne serait-ce que par sa potentialité à priver de liberté certains
d’entre nous pour des raisons sanitaires, qui ne devraient être qu’exclusivement
sanitaires, ce qui n’est pas toujours le cas.
Parler des « méchants » est une manière stylistique et provocatrice, mais aussi
euphémistique, préférable au terme de « monstres » souvent utilisé pour faire
peur. Les méchants sont les personnes qui transgressent plus ou moins
gravement les règles de la société.
Recourir à ce terme plutôt qu’à celui de « personnes placées sous main de justice »
(PPSMJ) permet aussi d’exclure des vocables trop techniques. Le but de ce livre
est de présenter aussi clairement que possible à ceux qui ne côtoient pas le
monde de la délinquance et des troubles mentaux, ce qu’une société soi-disant
développée doit offrir en matière d’obligations de moyens effectivement
réalisables pour répondre à ces situations, tout en apportant les détails
nécessaires et en évitant si possible tout simplisme irrespectueux envers les
lecteurs.
Qui sont les méchants, dont il est question dans ce livre ? Les moins
nombreux défrayent ou non la chronique quand il s’agit de crimes ou de délits
horribles. Ils sont bien souvent à l’origine de déclarations politiques
fracassantes. Les plus nombreux composent la foule des petits délinquants
anonymes qui volent pour subsister. La sanction carcérale qui leur est infligée
est coûteuse pour la société et ne règle en rien le problème de la récidive et de
l’illusoire réinsertion.
Les mots-clés associés à ces situations sont le plus souvent : sexe, folie,
dangerosités, récidives. La peur et la manipulation politique facilitent la
confusion des esprits. Il faut faire un effort pédagogique redoutable pour
16
essayer d’apporter un soupçon de rationalité dans ce déferlement
d’incohérences.
Cet effort de clarification répond à plusieurs exigences :
- Refuser la dramatisation excessive ;
- Refuser la banalisation des préjudices causés :
· la maltraitance exercée parfois pendant des années par un
parent incestueux et ses conséquences inoubliables sur le long
terme,
· la brutalité d’un viol sadique sur une victime prise au hasard,
· les homicides avec actes de torture et de barbarie, etc.
Ne pas oublier que les victimes directes ou indirectes de ces crimes sont
présentes dans la pratique quotidienne des soignants.
Quand arrêterons-nous ce jeu immature qui consiste à mettre d’un côté des
défenseurs généreux des victimes et de l’autre les zélateurs d’un prétendu
laxisme envers les agresseurs ? Notre société devrait dépasser ce manichéisme
primaire, soigneusement entretenu par certains courants « d’impensées
politiques ». Il ne peut encore exister que par le fait de ceux qui l’utilisent à des
fins inavouables y trouvant un intérêt personnel et probablement électoraliste.
Ainsi, depuis quelque temps, notre société, pourtant bien plus sûre
qu’autrefois, est envahie par des peurs archaïques. Les politiques semblent pris
d’une frénésie irrationnelle de sécurisation.
Des propositions émanent de toute part. Les rapports officiels se multiplient.
Les délinquants sexuels, les meurtriers fous, les braqueurs de banque ou de
bijoutiers, les preneurs d’otage sans oublier les djihadistes seraient en
embuscade à tous les coins de rue. De peur de les rencontrer, les citoyens
s’enferment chez eux pour mieux voir en boucle dans la petite lucarne
d’innombrables séries policières où sévissent pervers sexuels, meurtriers
sadiques, tueurs en série à l’imagination démoniaque traqués par des polices
scientifiques (non plus exclusivement américaines) et des expert-e-s plus
compétent-e-s et séduisant-e-s les un-e-s que les autres. Ou bien encore, le
téléspectateur, devenu « serial voyeur », jouit de « mater » les exhibitionnistes,
vedettes d’un jour dans des reality shows surenchérissant dans la médiocrité et
la vulgarité, exposant sans retenue leur vie privée, voire sexuelle. Les
téléspectateurs tiennent ces dangereux et sulfureux personnages à distance, bien
calés dans la petite lucarne, tout en ayant une proximité télévisuelle, espérant
ainsi mieux contrôler un imaginaire qui fait peur, au risque de le prendre
finalement pour la réalité. Ensuite, on peut en appeler aux Zorro de la politique
pour remettre de l’ordre dans ce qui est avant tout un désordre des esprits et
une perte de la capacité à affronter la réalité avec lucidité.
L’organisation de la société est certes bien complexe. Nous aspirons tous à la
sécurité et il est possible de mieux y travailler collectivement. De nombreux
outils existent. Ils ne sont souvent pas suffisamment exploités pour diverses
raisons, dont le comportement « allumeur » des politiques, catalysé par le
sensationnalisme des médias et les arbitrages économiques. Les déclarations
grandiloquentes à la mise en scène théâtralement préméditée sur les marches
17 des palais de la République, les promesses solennelles, la main sur le cœur, de
punir sévèrement les méchants et d’éviter toute récidive, les serments
profondément sincères, parfois mis en forme par la loi voire mieux les
démarches plus structurées « démocratiques » comme les conférences de
consensus ne sont pas suivies des dispositions qui permettraient de les rendre
opérationnelles. Les politiques n’assument pas. Si des moyens financiers
manquent, il faut y penser avant, et clairement poser le problème aux citoyens :
- Que voulez-vous ?
- Quelle part de risques êtes-vous prêts, ou non, à assumer ?
- Qu’acceptez-vous de financer ?
La loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système
de santé a imposé aux médecins et à tous les soignants un devoir d’information
afin que l’usager puisse être le plus possible un acteur direct de sa santé. Cette
démarche pourrait être étendue à de nombreux domaines de la vie publique. Ce
livre répond à cette obligation légale et éthique pour tout soignant : informer et
rendre compte de son travail.
L’objet de ce livre est certes de donner des éléments d’information sur des
thèmes aussi cruciaux et inquiétants que la délinquance sexuelle, la maladie
mentale, la dangerosité et la prison, mais il convient surtout de s’interroger sur
l’autre danger, savamment mis en scène par certains dirigeants politiques, qui
consiste à créer une atmosphère d’insécurité, terreau préalable à l’instauration
d’une société de surveillance, d’intolérance et de suspicion généralisée. À
vouloir défendre inconsidérément les « victimes », la société pourrait devenir
elle-même une victime permanente qui ne pourrait être sauvée que par de
providentiels politiques pseudo-totipotents.

En espérant que dans les années à venir pourra enfin se dessiner une politique
du traitement de la délinquance et des prisons rationnelle et non démagogique,
ce qui est loin d’être gagné quand on voit les difficultés à réformer les prisons et
la politique pénale.


SOIGNER EN PRISON : EST-CE POSSIBLE ?

« Le choix, pour le médecin individuel, est entre
appliquer sans concession les exigences issues du
serment d’Hippocrate, au risque d’être éliminé du
milieu carcéral, et consentir aux contraintes
constitutives de ce milieu le minimum d’exceptions
compatibles avec le respect de soi, le respect d’autrui et
celui de la règle. »
Paul Ricœur, Soi comme un autre.


Les soins en prison, qu’ils soient somatiques ou psychiatriques, sont assurés
par des équipes rattachées à des hôpitaux généraux ou psychiatriques.
1La psychiatrie publique est organisée autour du concept du Secteur qui
consiste en un maillage du territoire autour d’une unité de soin
géodémographique, rattachée à un hôpital, permettant une accessibilité aux
structures soignantes la plus aisée possible.
En 2010, et fin 2012, les pouvoirs publics ont précisé leur vision de la
politique à l’égard de personnes détenues au travers de deux documents :
- Le Plan d’actions stratégiques 2010-2014 : Politique de santé pour les personnes placées
2sous main de justice ;
- Le guide méthodologique pour la prise en charge sanitaire des personnes placées sous main
3de justice (troisième édition).

La création du secteur de psychiatrie en milieu pénitentiaire (SPMP)
L’enfer est vraiment pavé de bonnes intentions. Progressivement, dans
l’après-Seconde Guerre mondiale, dans la continuité de l’esprit de la réforme
Amor, du nom d’un magistrat à l’origine d’une profonde réforme pénitentiaire,
il fallut bien penser au sort des détenus souffrant de troubles psychologiques.
La réticence des psychiatres hospitaliers a été initialement considérable pour
pénétrer dans les prisons et venir y soigner des troubles générés uniquement
selon eux par la condition carcérale. Il convenait dans ces conditions à
l’Administration pénitentiaire de s’arranger pour traiter des manifestations

1 Le principe du Secteur est mis à mal depuis quelques années notamment depuis la loi dite HPST
de 2009 que l’ambiguïté des textes et l’ambivalence des pouvoirs publics, notamment au travers
du projet de loi relative à la santé de 2014/2015, entretiennent savamment, créant une situation
d’insécurité pour les patients et les professionnels du soin.
2 http://www.sante.gouv.fr/IMG/pdf/Plan_actions_strategiques_detenus.pdf.
3 http://www.justice.gouv.fr/art_pix/Guide_Methodologique__Personnes_detenues_2012.pdf.
19
psychopathologiques dont elle aurait été la seule responsable. Ce raisonnement
fallacieux et hypocrite n’était pas partagé par des pionniers, comme le
psychiatre Paul Hivert, qui ouvre le centre médico-psychologique régional
(CMPR) à la prison de La Santé, à Paris en 1960. Une deuxième étape décisive
qui prélude à l’organisation actuelle est l’ouverture du CMPR de Fleury-Mérogis
avec le soutien de la DDASS de l’Essonne et la coopération des psychiatres du
centre hospitalier spécialisé d’Étampes en 1973.

Le décret du 14 mars 1986 officialise la reconnaissance légale du secteur
psychiatrique qui se décline sous trois modalités différentes :
- Le secteur de psychiatrie générale pour la population de plus de 16 ans ;
- Le secteur de psychiatrie infanto-juvénile pour les enfants et les
adolescents de moins de 16 ans ;
- Le secteur de psychiatrie en milieu pénitentiaire (SPMP).

On remarque d’emblée un glissement de la définition du secteur avec la
création du SPMP. Ce n’est plus la référence à l’âge qui est prise en compte,
mais le lieu de vie de la population, et pas n’importe quel lieu de vie. Le secteur
de psychiatrie générale né avec le souci de sortir du ghetto asilaire recréait une
modalité interventionnelle autour d’un lieu de réclusion. Le service
médicopsychologique régional (SMPR) implanté en milieu pénitentiaire, comme son
nom ne l’indique pas, devient le pivot de ce nouveau secteur. La création du
SPMP en 1986 paraissait être un indéniable progrès qui a permis d’ailleurs
d’attribuer plus de moyens à ce secteur sanitaire et d’améliorer l’offre de soins.
Un quart de siècle plus tard, il est légitime de se demander s’il n’a pas contribué
à créer une filière ségrégative, entravant les démarches de réinsertion, en se
coupant du secteur de psychiatrie générale.

L’organisation des soins psychiatriques en milieu pénitentiaire
Le secteur de psychiatrie en milieu pénitentiaire est rattaché à un hôpital, le
plus souvent un établissement public de santé mentale. Il existe vingt-six SMPR
en France, dont trois en Outre-Mer, pour près de deux cents établissements
pénitentiaires. Comme il n’y a pas de SMPR implantés dans toutes les prisons,
les soins psychiatriques sont assurés dans les établissements pénitentiaires non
dotés de SMPR par le secteur de psychiatrie générale qui y délègue un
psychiatre et parfois d’autres professionnels (infirmiers, psychologues). Ces
professionnels du soin viennent consulter dans les locaux de l’unité de
consultation et de soins ambulatoires (UCSA) dédiée aux soins somatiques.
Cette organisation à partir d’un secteur de psychiatrie générale est dénommée
dispositif de soins psychiatriques (DSP).
L’organisation des soins en prison se décline en unités sanitaires de trois
niveaux (Tableau 1) selon la troisième édition du guide méthodologique pour
la prise en charge sanitaire des personnes placées sous main de justice
qui précise en 364 pages l’organisation des soins en milieu pénitentiaire
20
(Tableau 2). La première édition du guide méthodologique remonte à 1994
quand la médecine somatique est sortie du giron de l’Administration
pénitentiaire pour rejoindre celui des hôpitaux avec rattachement de toutes les
personnes détenues au régime général de la Sécurité sociale. Une deuxième
édition est parue en 2005, prenant en compte de manière importante la loi du 4
mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé. La
troisième édition est parue en octobre 2012, après une gestation difficile, car les
débats furent âpres entre les différents protagonistes. Les guides
méthodologiques sont les « modes d’emploi » de l’organisation des soins en
1prison et paraissent en annexe d’une circulaire .
Comme le diable se niche dans les détails : deux petites remarques
« éthiques » sur la présentation des guides méthodologiques.
La première : Les deux premières éditions se présentaient de manière
austère. La présente édition est éditée de manière très agréable, aisément lisible,
avec des couleurs contrastant avec l’austérité des prisons et la malpropreté de
certains établissements pénitentiaires (Tableau 2). Une certaine discordance
donc qui indique que les soins en prison s’institutionnalisent : le « luxe » pour
les professionnels ; la « pauvreté » pour les personnes détenues ».
La deuxième : Le guide est coédité par le ministère de la Justice et le
2ministère de la Santé, mais avec la Justice en premier auteur . L’aveu en quelque
sorte d’une volonté de contrôle des soins par l’administration pénitentiaire alors
qu’il s’agit pourtant de prise en charge sanitaire.
Les SMPR sont composés d’une équipe hospitalière pluridisciplinaire
identique à celle des secteurs de psychiatrie : psychiatres, psychologues,
infirmiers, secrétaires médicales, parfois travailleurs sociaux, ergothérapeutes et
psychomotriciens. Les SMPR ont une activité essentiellement de consultation
(niveau 1) et la plupart d’entre eux ont une hospitalisation de jour (niveau 2) qui
permet d’accueillir certaines situations tendues, mais toujours pour des
patients consentants aux soins. En l’absence de SMPR, les prestations
s’avèrent limitées aux moyens que les secteurs peuvent consacrer aux
consultations en prison qui bien souvent rebutent les psychiatres.
Les SMPR dans la déclinaison de leur mission ont également une vocation
dite post-pénale afin de participer à la réinsertion des personnes détenues
souffrant de troubles mentaux. Certains SMPR sont équipés d’une consultation
externe à la prison, mais cette activité reste peu développée faute de moyens et
de la crainte qu’ont certaines équipes de SMPR de contribuer à renforcer une
filière ségrégative.

1Pour la troisième version d’octobre 2012 : Circulaire interministérielle
n° DGOS/DSR/DGS/DGCS/DSS/DAP/DPJJ/2012/373 du 30 octobre 2012 relative à la
publication du guide méthodologique sur la prise en charge sanitaire des personnes placées sous
main de justice.
2 Il est d’ailleurs plus facile de trouver sur internet le lien pour y accéder sur le ministère de la
Justice plutôt que sur celui de la Santé :
http://www.justice.gouv.fr/art_pix/Guide_Methodologique__Personnes_detenues_2012.pdf.
21 Enfin, si le patient refuse les soins et en nécessite impérativement, une
orientation en milieu hospitalier s’impose dans une unité d’hospitalisation
spécialement aménagée (UHSA, cf. chapitre spécifique) quand elle existe,
sinon en hôpital psychiatrique.


Niveau Activités
Consultations individuelles
Niveau 1
Groupes thérapeutiques
Niveau 2 Hospitalisation de jour
Hospitalisation temps plein
Niveau 3 - UHSA
- Hôpital psychiatrique (D398)
Tableau 1. Les trois niveaux des unités sanitaires.


Nombreux sont ceux qui dénoncent l’absence ou l’indigence des soins en
prison, notamment les associations de défense des victimes ou encore les
personnalités politiques. Les réponses apportées par les professionnels
s’appuient souvent sur le manque de moyens en prison. Cette réponse est facile,
partiellement vraie, mais aussi timorée. Certes, les moyens peuvent manquer,
mais il serait adapté de formuler la question autrement : si on avait les
moyens, ferait-on mieux ?
Plusieurs paramètres interagissent sur les soins en prisons et sont tout autant
de facteurs limitants :
- Un manque réel de moyen quantitatif et qualitatif ;
1- La prison n’est pas un lieu de soin ;
- La réticence des condamnés à s’impliquer dans des soins et les
particularités du contexte carcéral ;
- Les atteintes graves au secret professionnel ;
- Les particularités du consentement aux soins.

Le manque de moyens en prison
Les SMPR concentrent les moyens qui peuvent s’avérer suffisants si tous les
postes sont pourvus, mais il existe des difficultés de recrutement, car l’exercice
de la psychiatrie en milieu pénitentiaire rebute plus d’un professionnel.
Les premières UHSA qui ouvrent ou qui sont en attente d’ouverture
imminente ont souvent des difficultés à recruter, notamment les psychiatres
(dont de nombreux postes hospitaliers sont vacants hors milieu pénitentiaire).

1 Comme l’exprime avec justesse le livre remarquable d’Anne LÉCU : La prison, Un lieu de soin,
Les belles lettres, 2013.
22
Les moyens manquent surtout hors SMPR, dans les dispositifs de soins
psychiatriques et surtout dans ceux implantés dans les établissements pour
peine (maisons centrales et centres de détention).


Partie 1 Organisation des ministères de la Santé et de la Justice
Structures Instances de contrôle, d’évaluation et de coordination
institutionnelles
Cahier I
Déontologie et règlementation
Droit applicable au personnel de santé nnel de santé et de justice
Droit applicable aux personnes détenues plicable aux prestations pharmaceutiques
et aux conditions d’hygiène hospitalière dans les Partie 2
établissements pénitentiaires Règlementation
et procédures Cahier II
Organisation des soins somatiques et psychiatriques
Cahier III
Protection sociale
et modalités financières de prise en charge
Cahier IV
Prises en charge spécifiques et prévention
Modèle de protocole-cadre
Annexes au protocole
Modèle de convention entre l’établissement de santé
Partie 3 assurant les soins somatiques et celui assurant les soins
Documents-cadres psychiatriques
Modèle de convention relative à la protection sociale
Repères utiles pour la prise en charge de la santé des
personnes mineures détenues
Annexes de la partie I
Partie 4 II
Annexes
Annexes générales
Tableau 2. Guide méthodologique pour la PEC sanitaire des PPSMJ.

Les soins en prison doivent être librement consentis
Dans tous les cas, il faut insister sur le fait que les soins psychiatriques en
prison ne peuvent se mener qu’avec le consentement de l’intéressé. Cet
aspect des soins est souvent méconnu et, encore plus souvent, quand il est
connu, il est incompris. Les raisons de cette incompréhension sont dues aux
représentations collectives concernant les prisons et les soins psychiatriques,
notamment psychothérapeutiques. Pourquoi ne pas obliger à des soins l’indigne
23 population carcérale ? Que la prison lui serve à se soigner et qu’elle sorte guérie,
avec la certitude d’un risque zéro de récidive.
En cas de refus de soins d’une personne détenue qui présente une
pathologie mentale grave, une hospitalisation d’office (dénommée soins
psychiatriques sur décision du représentant de l’État ou SPDRE depuis la loi du
5 juillet 2011) en application de l’article D. 398 du Code de procédure pénale
(Tableau 3) est demandée par le psychiatre et suivie d’un arrêté de l’Agence
régionale de santé (ARS) avec placement dans un hôpital psychiatrique. Cette
notion de consentement est souvent mal comprise par le grand public, voire par
certains psychiatres n’exerçant pas en prison.
Le soin psychiatrique et psychologique, notamment sous sa forme
psychothérapeutique, ne peut être passif. Il y faut l’engagement et la
participation du patient. Une contrainte totale sera inopérante. Se soigner est
acte de responsabilité, de souci de soi et des autres, et ne peut s’exercer
efficacement qu’en toute liberté. La prison est en soi la privation de liberté,
mais restreinte essentiellement à la liberté d’aller et venir. Se soigner doit rester
un espace de liberté au sein de l’enfermement. C’est une exigence de dignité
(même si le sujet peut être considéré par certains comme indigne au vu des
forfaits horribles commis), mais aussi un gage d’un minimum d’efficacité. Les
soignants en milieu pénitentiaire sont vigilants au maintien des soins librement
consentis en prison.

Les détenus atteints des troubles mentaux visés à l’article L. 3214-3 du Code
de la santé publique ne peuvent être maintenus dans un établissement
pénitentiaire.
Au vu d’un certificat médical circonstancié et conformément à la législation
en vigueur, il appartient à l’autorité préfectorale de faire procéder, dans les
meilleurs délais, à leur hospitalisation d’office dans un établissement de santé
habilité au titre de l’article L. 3214-1 du Code de la santé publique.
Il n’est pas fait application, à leur égard, de la règle posée au second alinéa de
l’article D. 394 concernant leur garde par un personnel de police ou de
gendarmerie pendant leur hospitalisation
Tableau 3. L’hospitalisation. Art. D.398 du Code de procédure pénale.

En l’absence de SMPR, l’offre de soins s’avère le plus souvent limitée avec
une préférence accordée au traitement des troubles mentaux les plus graves. La
psychothérapie des délinquants sexuels, le plus souvent non demandeurs et non
perturbateurs, ne sera pas une priorité dans ce contexte. Même si les SMPR
sont mieux dotés, la priorité est souvent donnée aux troubles mentaux avérés,
le cœur du métier de la psychiatrie ou bien, au grand dam des soignants, à la
gestion de « l’homéostasie pénitentiaire » (David, 1993). La fonction « pompier de
24
service » pour éteindre les agitations non forcément psychiatriques de la prison
1est trop souvent un ordinaire de la vie des SMPR .
Si quantitativement, les moyens paraissent insuffisants, le problème est aussi
qualitatif. Les personnels compétents pour s’occuper des délinquants sexuels
sont des denrées rares. Et ce qu’il ne faut pas trop dire : il est assez fréquent que
l’hôpital se décharge de ses agents « problématiques » en les affectant au SMPR
2ou dénie la nécessité de compétences spécialisées . Il n’est ainsi pas rare de voir
affecter des infirmiers (IDE) fraichement diplômés en primoaffectation en
SMPR, alors qu’une expérience « basique » préalable en hôpital psychiatrique ou
3en CMP est indispensable . Les soins de qualité aux détenus n’apparaissent
guère comme une priorité. Cette attitude ne peut être reprochée de manière
trop frontale aux administrations hospitalières qui ne font que reproduire
l’ambivalence de la société. Il ne faut pas trop en donner aux personnes
détenues, par essence mauvaises (positionnement parfois également remarqué
chez certains soignants affectés à tort en prison), mais en même temps il faut
soigner efficacement ces malades et pourquoi pas en les castrant, au moins
chimiquement, à défaut de pouvoir le faire physiquement, cf. infra, pour qu’ils
ne récidivent pas.
La qualification professionnelle est pourtant primordiale, car, et tout
particulièrement avec certains auteurs de violence sexuelle, les affects que
génère la prise en charge de ces situations parfois redoutables peuvent être
assez déstabilisants. Un personnel formé, aguerri est nécessaire pour obtenir un
travail d’équipe cohérent.

La prison ne peut être un lieu de soin comme un autre
4La prison peut-elle être un lieu de soin ?
La création des SMPR peut en donner l’illusion. En mettant sur le même
registre le secteur de psychiatrie en milieu pénitentiaire, le secteur de psychiatrie
générale et le secteur de psychiatrie infanto-juvénile, il a été permis de le croire.

1 Lire tout particulièrement le livre témoignage de la journaliste Catherine Herszberg, Fresnes,
Histoire de fous, Seuil, 2006.
2 Recommandation n° R (98) 7 des Règles pénitentiaires européennes : « La formation professionnelle
du personnel de santé exerçant en milieu pénitentiaire. Les médecins exerçant en milieu pénitentiaire devraient
avoir une bonne compétence professionnelle en médecine générale et en psychiatrie. Leur formation devrait comporter
l'acquisition de connaissances théoriques initiales, une compréhension du cadre pénitentiaire et de ses effets sur
l'exercice de la médecine en prison, une évaluation des compétences acquises et un stage pratique, effectué sous la
direction d'un médecin confirmé. Les médecins exerçant en milieu pénitentiaire devraient bénéficier également d'une
formation continue régulière ».
Une formation appropriée devrait également être dispensée aux autres personnels de santé et devrait inclure des
connaissances du fonctionnement des prisons et des réglementations pénitentiaires pertinentes.
3 D’autant plus que la formation spécialisée d’infirmier de secteur psychiatrique a disparu au
profit d’une formation unique d’infirmier. Le débat se poursuit de créer une spécialisation en
psychiatrie après le cursus général. Dans l’immédiat, une adaptation à l’emploi sous la forme d’un
tutorat est possible.
4 cf. LÉCU A. op.cit.
25 En revendiquant de donner la même qualité de soins aux personnes détenues
qu’aux citoyens libres, les pouvoirs publics donnent prise également à cette
illusion ? Quand dans le même temps, les dénonciations des aspects délétères
du contexte carcéral, notamment lors rapports parlementaires sur les prisons de
l’année 2000 ou fin 2014 le questionnement autour de l’encellulement individuel
dans un contexte de surpopulation pénale, s’expriment régulièrement, on
accepte sans trop de contestations que ces énoncés contradictoires cohabitent
sans créer d’interrogations autres que des positionnements politiques excessifs.
La large exposition médiatique des conditions épouvantables de la maison
d’arrêt des Baumettes à Marseille fin 2012 pour faire suite au rapport du
1Contrôleur général des lieux de privation de liberté doit permettre de
comprendre sans trop d’efforts que les prisons ne présentent pas les mêmes
conditions d’hygiène et d’hébergement que les hôpitaux.

La réticence des condamnés à s’impliquer dans des soins et les
particularités du contexte carcéral.
Se rendre au SMPR, c’est aller dans le service des fous et être identifié
comme tel. L’ambiance « paranoïaque » de la prison n’aide pas à l’instauration
d’un climat de confiance. Les soignants des SMPR ont beau avoir développé
une pratique commune qui consiste à préciser à tout arrivant et à le répéter
chaque fois que cela est possible que l’équipe hospitalière est tenue au
secret professionnel, la méfiance est tenace et, comme on le verra par la suite,
elle est justifiée. Les pouvoirs publics s’obstinent à instaurer en prison des
modalités de communication faisant fi de toute confidentialité et du secret
professionnel. D’autant plus que le détenu aura rencontré les
expertspsychiatres et psychologues qui ne sont pas tenus au secret professionnel dans
les limites de leur mission auprès du juge qui les a désignés. Faire la distinction
entre ces professionnels nommés par le juge et ceux du SMPR n’est guère
chose aisée pour une population qui n’aura par ailleurs la plupart du temps
jamais consulté de « psy » antérieurement et n’a que peu de connaissances sur
ce sujet.
Et comment faire confiance à ces professionnels qui occupent les locaux de
la prison et côtoient régulièrement le personnel pénitentiaire. À force de répéter
qu’ils sont tenus au secret professionnel, cela ne cache-t-il pas une obscure
traîtrise et une lâche compromission avec les instances considérées comme
répressives par les personnes détenues : le juge, les personnels pénitentiaires,
voire l’expert. Entre collègues, ne vont-ils pas se raconter des histoires de
psychiatres et de psychologues sur le dos de la personne détenue et pourquoi ne
pas lui montrer son dossier (ce qui est interdit) et tout ce qu’il a confié, même et
surtout ses plus inavouables fantasmes.

1 http://www.cglpl.fr/2012/recommandations-en-urgence-sur-le-cp-des-baumettes-a-marseille/.
26
Quelle que soit la position pénale de la personne détenue, prévenue non
encore jugée ou condamnée, la méfiance est la règle, même si les enjeux sont
différents.
Avant le jugement, si la technique de défense consiste à nier, le prévenu ne
peut évidemment pas se confier sans risques aux soignants, n’ayant pas
confiance quant à la garantie du secret de ses révélations. Après le jugement,
l’aveu de sa problématique sexuelle, si elle venait à être connue pourrait
conduire le juge d’application des peines à refuser ou différer une permission
ou une libération conditionnelle.
Entre ces positions extrêmes de refus et de méfiance, il reste néanmoins
possible que des personnes détenues après s’être assurées de la solidité du
service entreprennent une démarche thérapeutique qui sera soumise aux aléas
des ruptures des parcours pénitentiaires. En effet, les soignants en prison n’ont
pas de prise sur le calendrier des soins. Contrairement au milieu ouvert où
thérapeutes et patients s’organisent sur la manière de mener la démarche
thérapeutique, en prison les raisons pouvant interférer sur le soin, voire en
l’interrompant (transfert sur une autre prison, libérations prévues ou non), sont
nombreuses. Pour les acteurs de ce soin, la planification thérapeutique est
souvent incertaine alors qu’elle a besoin d’un cadre solide pour être efficace.

1Les atteintes institutionnalisées au secret professionnel
Comme on vient de le voir, avec la lenteur écrasante d’un rouleau
compresseur, le pouvoir politique instaure l’abrasion progressive du secret
professionnel. Comme à l’accoutumée, pour ce qui concerne la population
pénale, l’abandon de ce principe fondamental de notre société, décrit par les
juristes comme une disposition d’ordre public dont nul ne peut être dégagé
hors les cas prévus par la loi, ne fait l’objet d’aucune révolte « intellectuelle ».
Après tout, ce ne serait qu’un secret de polichinelle dans le monde panoptique
de la prison où tout est sous le regard d’autrui ?
Certes, il y a des situations que l’on n’arrivera pas à résoudre en matière de
confidentialité. Le secret de la tenue d’une consultation est impossible à obtenir
en prison. La circulation à l’intérieur d’un établissement pénitentiaire est de
manière compréhensible, « légitime » et incontestable sous le contrôle de
l’administration pénitentiaire qui doit assurer le bon ordre du fonctionnement
de la prison. La direction d’un établissement pénitentiaire a une totale
connaissance des circuits de circulation des personnes détenues. Les
consultations à l’UCSA et au SMPR sont parfaitement identifiables. Mais ce
n’est pas suffisant, il faudrait que les soignants en livrent le contenu ou tout au
moins les fulgurantes conclusions qu’ils en tirent, notamment en matière de
comportement à venir.

1 La question du secret médical est développée dans le chapitre : « Mais pourquoi s’obstinent-ils à
se taire ? »
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