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Soixante jours en Italie

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413 pages

Cette petite ville de 20,000 habitants a un très grand air. Des jardins plantés de beaux orangers la séparent de la ligne du chemin de fer. On y entre par une rue qui serait belle à Paris ; les maisons y sont magnifiques, et quelques-unes sont entièrement revêtues de stuc ; les arcades qui la bordent ont d’élégantes et nobles proportions. Le Corso del principe Amedeo, longue et large rue qui coupe la précédente à angle droit, et traverse la ville d’un bout à l’autre, se fait remarquer aussi par ses grandes et belles maisons ; elle est ornée de deux rangées de jeunes chênes-verts qui en feront, dans quelques années, une charmante promenade ombragée.

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Joseph Teysseire

Soixante jours en Italie

PREMIÈRE PARTIE

TRENTE JOURS DANS LA HAUTE-ITALIE

A Mademoiselle Marianne M***, au Croisic

Nice, 7 juin 1874.

Vous désirez, mademoiselle, que je vous raconte mon voyage ; que ne vous êtes-vous trouvée à Nice, à mon retour ! Je vous l’aurais dit de vive voix en quelques heures, et vous n’auriez eu que la peine d’écouter ; vous aurez maintenant celle de lire ; mais quand on lit, on a le droit d’être exigeant, — et j’ai grand’peur de ne pas être à la hauteur de la tâche que vous m’imposez.

Vous le savez, nous avions pris, mon frère et moi, un billet circulaire de trente jours sur les chemins de fer de la Haute-Italie, avec itinéraire obligé ; dans de pareilles conditions, on voit un peu trop rapidement les choses, et ce qu’on rapporte de plus clair d’un tel voyage, c’est une envie démesurée de le recommencer, — sans limite de temps.

Voyager en mai est chose charmante : on voit tout en beau ; la terre est couverte de sa fraîche parure printanière, les paysages sont riants de verdure et de fleurs, le ciel est pur, la mer est calme, la nature entière vous apparaît dans toute sa plantureuse bénignité. La Rivière de Gênes est merveilleuse sous ce rapport ; les orangers, les citronniers, les oliviers, les lauriers roses sont fleuris et vous embaument de leurs parfums mêlés ; les palmiers mâles montrent leurs régimes de petites fleurs blanches ; les palmiers femelles, leurs régimes de fruits à peine noués, suspendus à de longues hampes qui semblent dorées ; les prairies ont de hautes herbes fraîches qui ondoient sous la brise marine ; dans les moissons épaisses dont les épis sont déjà gros, apparaissent les glaïeuls pourprés et les grands coquelicots rouges comme des rubans de la Légion d’honneur tout neufs ; dans les haies s’épanouissent les roses du Bengale, plus belles ici que partout ailleurs, et pardessus les murs des jardins retombent, comme des guirlandes préparées pour une fête, les longues branches flexibles et chargées de fleurs de ce charmant rosier si commun à Nice et si prodigieusement fécond que l’on nomme indica major ; les cerises mûres pendent aux branches et attirent des troupes bruyantes de pierrots gourmands qui se chamaillent ; tout est vivant, tout est fertile, tout s’épanouit dans un immense sourire, et l’on esl ému, et l’on trouve que la terre est bien bonne el bien belle !

Il vous vient des velléités de génuflexion et d’adoration devant ce sublime spectacle, et on comprend les sacrifices d’actions de grâce qu’offraient les anciens à la mère Cybèle, la Dea multimamma, la déesse aux cent mamelles.

Et que l’on ne me dise pas que tout cela est gâté par les rochers nus que l’on rencontre, de temps à autre, dans le parcours : rien n’est absolument stérile sur les bords charmants de la Méditerranée ligurienne, et la riche et bienveillante nature attache une parure et une grâce, même à la pierre aride et aux terrains les moins fertiles. Regardez de près telle grande roche qui, de loin, vous paraît triste et dénudée : vous verrez que les baciles ou perce-pierres s’y montrent partout, que les romarins y fleurissent ; que, dans ses anfractuosités, les caroubiers verdoyants accrochent leurs racines rousses qui ressemblent à de grandes griffes crispées ; vous verrez que, dans ses crevasses, les lentisques sobres et tenaces trouvent de quoi vivre et étalent leurs rameaux toujours verts ; vous verrez que les cinéraires maritimes en fleur et les genêts odorants font comme des taches d’or sur le fond gris du rocher, — sur ce même rocher que les vagues éclaboussent pourtant de leur écume salée, quand viennent les mauvais jours où le sirocco les met en fureur.

Et quelle succession de superbes points de vue entre Nice et Gênes ! Que de petits golfes où la vague limpide vient, avec sa molle placidité des jours calmes du printemps, lécher les roches moussues, ou étaler sur le sable des grèves ses festons de cristal !

Que de petites villes, que de villages pittoresques sont assis au bord de l’eau, se cachent à moitié dans les forêts d’oliviers, ou perchent sur les sommets des collines !

Et comme on voudrait pouvoir, en passant, croquer dans son album quelques-unes de ces curieuses tours carrées aux créneaux ébréchés qui se voient de distance en distance tout le long de la côte, et dont les murs lézardés tombent de vétusté dans le flot qui ronge leur base ; — vieilles défenses décrépites érigées autrefois contre les pirates barbaresques, et bonnes seulement aujourd’hui à servir aux peintres de marines comme repoussoirs aux premiers plans de leurs tableaux.

En partant, ce matin, nous nous sommes dit, mon frère et moi, qu’il fallait couper en deux le trajet de Nice à Gênes, et visiter, entre deux trains, une quelconque des villes du littoral. C’est sur Savone, la plus importante de toutes, qu’est tombé notre choix.

SAVONE

Cette petite ville de 20,000 habitants a un très grand air. Des jardins plantés de beaux orangers la séparent de la ligne du chemin de fer. On y entre par une rue qui serait belle à Paris ; les maisons y sont magnifiques, et quelques-unes sont entièrement revêtues de stuc ; les arcades qui la bordent ont d’élégantes et nobles proportions. Le Corso del principe Amedeo, longue et large rue qui coupe la précédente à angle droit, et traverse la ville d’un bout à l’autre, se fait remarquer aussi par ses grandes et belles maisons ; elle est ornée de deux rangées de jeunes chênes-verts qui en feront, dans quelques années, une charmante promenade ombragée. Le port, petit, mais profond et sûr, peut contenir de grands navires ; j’y ai vu do beaux trois-mâts ; en avant du port, le Champ de Mars, gazonné et encadré d’une quadruple rangée de chênes-verts, est une agréable promenade où l’on trouve de l’air et de l’ombre à toute heure du jour. A côté du Champ de Mars, sur la plage, est établi un chantier très-important de construction navale ; j’y ai compté onze navires de grande dimension, les uns à peine commencés, les autres montrant déjà l’ensemble de leur membrure ; — et c’est chose bien singulière à voir que ces grandes machines à l’état d’ébauche, et dont les varangues, non encore revêtues de bordages, ressemblent de loin aux côtes décharnées do je ne sais quels prodigieux mastodontes. — A côté de ce chantier, une haute et forte citadelle construite sur une éminence, domine la mer et protége la ville. C’est là que le pape Pie VII fut retenu quelque temps prisonnier en 1809, avant d’être transféré à Fontainebleau.

Savone a un théâtre qui ferait honneur à une grande ville ; il fut construit en 1853 et dédié au poëte Chiabrera, né dans cette ville ; la façade est monumentale et d’une belle ordonnance ; mais elle m’a paru un peu lourde dans sa partie inférieure.

La cathédrale, construite en 1604, est grande et à trois nefs ; elle mérite une visite ; j’ai vu dans le chœur de belles stalles sculptées et incrustées en bois de diverses nuances ; dans la sacristie, de curieux bas-reliefs en marbre blanc, très anciens ; adossés aux piliers, dans le bas côté de droite, de magnifiques confessionnaux en vieux chêne, décorés de sculptures d’un goût exquis. Le prêtre qui vient accomplir là son grave ministère, — pour peu qu’il soit sensible aux séductions de l’art, — doit, j’imagine, être toujours disposé à l’indulgence, et n’infliger aux pécheurs repentants que des pénitences anodines : le moyen d’être sévère, quand vous êtes entouré d’arabesques si mollement enroulées, quand vos regards s’arrêtent sur des fleurs et des feuillages si finement dessinés, si délicatement fouillés, quand vous avez l’âme distraite et caressée par de si ingénieux entrelacements ?

Savone possède encore un grand et magnifique hôpital dont les cours sont plantées d’orangers ; une salle d’asile monumentale, Asilo infantile, et un joli petit jardin public frais, vert et propret où l’on voit, comme partout, de bons bourgeois qui sommeilleut à l’ombre, des petits enfants qui jouent, des bonnes qui ne les surveillent guère, et des nourrices administrant à leurs bébés le doux nectar dont ils sont si gourmands.

Enfin il est juste de rappeler ici que cette ville a eu l’honneur de donner le jour au pape Sixte IV et à son neveu le fameux cardinal de la Rovère, qui, devenu pape aussi sous le nom de Jules II, se rendit si célèbre à tant de titres et fut le grand protecteur des lettres et des arts à l’aurore de la Renaissance.

Trois heures se sont écoulées pendant notre visite à Savone ; le train, qui devait nous conduire à Gènes étant arrivé, nous y avons pris place, et nous avons recommencé à contourner des anses, à traverser des tunnels, à franchir des promontoires, à admirer les paysages les plus riants ot les plus imprévus.

Mais à partir de la station d’Albissola, la vue qui s’offrait à nos yeux à travers la portière de notre wagon, a pris des proportions saisissantes. Une vaste courbe de près de quarante kilomètres de côtes, — le fond du golfe de Gênes, — se déroulait devant nous, riche de ses villas, de ses villages si serrés les uns contre les autres qu’ils semblent se donner la main, et forment au bord de l’eau une longue traînée blanche qui se perd dans l’éloignement. A l’extrémité orientale de cet arc immense, au-dessus duquel se profilent les sommets des montagnes, Gênes se cachait encore dans son enceinte de hautes collines ; mais sa place nous était déjà suffisamment indiquée par le phare monumental qui la signale au loin. Le soleil couchant dardait ses rayons obliques sur toute cette profusion de monts escarpés, de campagnes fertiles, de rochers nus, de plages sablonneuses, de villages alignés au bord de l’eau dormante ; la mer blanche, unie et caressante comme elle sait l’être quand nulle brise ne l’agace, avait des éclats mordorés, des chatoiements rosés et opalins ; on aurait dit que, coquette comme une femme qui veut plaire et séduire, elle avait quitté, ce soir-là, sa tunique bleue des jours ordinaires pour se parer de sa robe blanche des jours de fête, et mettre à nu le trésor de ses grâces infinies ; elle faisait miroir sur ses bords et réflétait dans son pur cristal, avec une fidélité minutieuse, cette merveilleuse côte inondée de soleil, et tous ses édifices, et tous ses moindres accidents de terrain, et jusqu’au phare lointain de Gènes, dont l’élégante et svelte image s’allongeait indéfiniment au sein des eaux tranquilles. Au delà du phare, un haut promontoire avançait dans la mer sa croupe sombre, et semblait, dans l’éloignement, un nuage orageux rasant la mer ; plus loin encore, d’autres promontoires aux tons gris de plus en plus effacés, s’ajoutaient les uns aux autres et prenaient, en s’avançant toujours vers le Sud-Est, des teintes tellement affaiblies, qu’elles se noyaient enfin dans les vapeurs chaudes de l’horizon tyrrhénien.

C’était toute la côte ligurienne du Levant, et une partie des vieilles terres étrusques qui nous apparaissaient ainsi, et que nous embrassions d’un seul regard ! Tout cela constituait, je vous assure, un grand et beau spectacle, et nous avons éprouvé, en le contemplant, une émotion qui en a gravé dans notre souvenir l’image ineffaçable.

GÊNES

C’est une fort curieuse ville ; population active et affairée ; entassement de maisons qui semblent tombées du ciel, tant il y a de confusion dans leur arrangement respectif ; réseau inextricable de rues étroites, si exceptionnellement étroites qu’en passant au milieu, on touche facilement les maisons des deux mains, — et même des deux coudes dans certains endroits ; — il y a des collines, il y a des vallées profondes ; on monte et on descend toujours, entouré de maisons de six, sept et huit étages ; on en voit tout en haut qui percent le ciel, on en voit tout en bas, sous ses pieds, dans des profondeurs qui ressemblent à des gouffres. C’est du pont Carignan qu’on jouit bien de ce curieux spectacle. Le pont Carignan ! voilà une curiosité ! C’est un trait d’union gigantesque jeté entre deux quartiers, entre deux collines, et au-dessus d’une de ces vallées ou rues profondes dont je parlais tout à l’heure. Il faut traverser ce pont, s’y arrêter, et donner un coup d’œil à l’entour, au dessus et au dessous, pour avoir une idée complète de l’étrangeté topographique de cette grande ville.

Il y a des piazze qui s’efforcent de mériter ce nom sans pouvoir y réussir ; une d’entre elles, la plus grande et la plus jolie de toutes, porte un nom qui m’a fait rire : Piazza delle fontane morose, ce qui veut dire : Place des fontaines en retard ; en effet, elles sont si en retard, ces pauvres fontaines, qu’il n’y en a pas une seule d’arrivée, et que, du haut de sa tour, sœur Anne altérée ne les voit pas venir !

Les palais, — oh ! ici ne plaisantons plus ! — les palais de Gènes, c’est splendide, c’est d’un grandiose, d’un luxe, d’une magnificence dont on n’a pas idée. Leurs entrées sont très remarquables ; il y a des portes d’une telle grandeur et d’un tel développement d’ornementation, que l’écusson qui les surmonte atteint le troisième étage ! Et les vestibules ! J’en ai vu qui pourraient passer pour de magnifiques salons princiers, avec statues, fresques au plafond, etc. ; et ces vestibules, dans lesquels une maison ordinaire à deux étages pourrait trouver place, tant ils sont vastes et élevés, donnent accès à des escaliers de marbre somptueux, à de superbes colonnades, à des atrium au fond desquels se voient, parfois, de charmantes fontaines en rocaille, des cascades, des guirlandes de plantes grimpantes, et des rameaux verts pendant d’un jardin suspendu.... — Tout cela est vraiment beau, et Gènes a bien raison d’être fière de ses palais.

J’ai vu l’Acqua Sola, jolie promenade verte et ombreuse dominant la ville ; la population élégante se promène là le soir en été, et on y voit de belles Génoises : la race italienne commence ici à se montrer.

J’ai vu et admiré les églises ; l’Annunziata, dont l’extérieur n’a rien de remarquable, est, à l’intérieur, d’une richesse qui vous fait pousser des exclamations de surprise. Et quelles fresques ! J’en ai vu ailleurs de plus parfaites, mais nulle part d’aussi bien conservées ; cela est certainement dû au climat ; on dirait que le peintre vient de descendre de son échelle ; et pourtant elles datent de plus de trois cents ans.

J’ai vu aussi le monument très remarquable érigé, il y peu d’années, à Christophe Colomb, sur la petite piazza dell’ Acqua Verde, en face de la gare. Le grand navigateur est sur un très haut piédestal flanqué de quatre statues allégoriques ; celle qui représente la religion est d’une beauté adorable, d’une beauté qui vous charme et vous émeut. Et dire que c’est dans une tête humaine qu’a germé ce type céleste, et que ce sont des mains mortelles qui l’ont fait sortir du néant ! — Quelle puissante magie que celle de l’art !

Enfin nous avons visité l’Académie des Beaux-Arts. Malheureusement, nous n’avons trouvé là aucun catalogue, et quant au gardien qui nous accompagnait, il était incapable de nous renseigner ; dans de pareilles conditions, on ne sait pas ce qu’on voit la plupart du temps, et cela est très-ennuyeux.

Cette galerie contient un assez grand nombre de toiles anciennes des écoles allemande et hollandaise, mais qui n’ont rien de vraiment saillant, et quelques toiles modernes, dont trois m’ont paru dignes d’être mentionnées.

La première représente, je suppose, un épisode de l’histoire de Gènes : un grand seigneur, jeune et de mine aristocratique, vient d’être assassiné chez lui. Quel est-il ? je l’ignore. Tout ce que je puis dire, c’est que son costume m’a paru appartenir au milieu du XVIe siècle. Son cadavre, élégamment vêtu de velours noir, est tombé à la renverse sur un lit somptueux, et sa figure, que la pâleur de la mort a déjà envahie, garde les contractions d’une horrible agonie ; dans la chambre, richement meublée, règne un affreux désordre, témoignage muet de la lutte violente qui vient de finir ; tout est bouleversé, le lit est comme saccagé, les oreillers gisent à terre, les courtines sont froissées ; les draps de fine batiste et les courtes-pointes de soie, roulés, tordus, emmêlés dans la fureur de l’attaque et dans les efforts désespérés de la défense, pendent du lit et traînent sur le parquet ; une main sanglante a laissé son empreinte crispée sur le drap de lit ; dans cette chambre lugubre où plus rien ne remue, tout semble en mouvement, tout est, pour ainsi dire, en convulsion, tout palpite encore des péripéties du terrible combat. En un mot, ce tableau, très vigoureusement conçu, et exécuté avec une sorte de hardiesse emportée, est d’un effet saisissant. Je regrette vivement de ne pouvoir vous en nommer l’auteur.

Non loin de cette toile remarquable, il en est une autre où le même sujet, je crois, a été traité par une main très habile aussi, mais moins énergique. Ici la victime est étendue à terre au pied du lit ; plusieurs personnages viennent d’entrer dans la chambre ; à la vue du cadavre gisant sur le parquet, ils éprouvent une surprise pleine de terreur et de compassion ; l’expression de tous ces visages est bien comprise et bien rendue. C’est certainement un tableau de mérite ; mais il perd au voisinage de l’autre.

L’identité du sujet traité par les deux peintres me fait supposer que ces tableaux sont le résultat d’un concours local de peinture, et que, parmi toutes les œuvres qui se sont produites, l’Académie a fait choix des deux meilleures, pour en orner ses galeries.

Détournons nos regards de ces toiles trop émouvantes, et arrêtons-les, arrêtons-les longtemps sur un charmant petit tableau de genre qui se trouve non loin de là ; cela peut s’appeler le Premier pas ; nous sommes dans la cabane d’un pécheur ; toute la famille est réunie ; elle se compose du mari, de la femme, d’un petit enfant d’un an, et de la grand’-mère. La jeune maman vient do placer son bébé debout contre un meuble, et du milieu de la chambre, elle l’appelle en lui tendant les bras ; elle veut lui apprendre à marcher. Le pauvre petit hésite... avance un pied... chancelle, tend ses menottes potelées vers la mère attentive, et fait un pas... Le voilà parti... ; arrivera-t-il sans chûte ? on ne sait... le moment est solennel ! — Le jeune père, coiffé du bonnet rouge des pécheurs liguriens, debout et appuyé contre le mur, derrière sa femme, assiste en fumant sa pipe à ces intéressants débuts ; ses yeux pleins de bonté paternelle sont fixés sur le petit ange, et un sourire de satisfaction et de bonheur s’épanouit sur sa figure brunie par le hâle méditerranéen. — La mère encourage le bambin du geste et de la voix, prête à s’élancer, s’il vient à trébucher, ou à le recevoir dans ses bras s’il réussit à franchir sans encombre le long, bien long espace de deux pas qui le sépare d’elle. — La grand’mère, la quenouille au côté, file au fond de la salle ; mais elle oublie de faire tourner son fuseau pour regarder ce qui se passe, et sourit d’un bon vieux sourire encore plein d’amour.

Cette charmante composition est toute parfumée de bonheur intime, et exprime avec tant de grâce et de sentiment les douces et pures joies de la famille, qu’on en est ému. Je gagerais volontiers que l’auteur est lui-même un jeune et bon papa, et qu’il a plus d’une fois pris le rôle de la mère ici présente. — Je regrette d’ignorer son nom.

TURIN

Savez-vous quo Turin devient tout à fait magnifique ! Tout bien considéré, et beaux-arts à part, c’est la plus belle ville d’Italie. Mon frère en est enthousiaste. La gare, le superbe squaro qui la précède, les quartiers neufs adjacents étaient-ils terminés quand vous y avez été ? C’est d’une beauté hors-ligne, et il n’y a peut-être nulle part rien de si grandiose.

On craignait que cette ex-capitale, en cessant d’être le siége du gouvernement, ne perdit beaucoup de sa prospérité ; l’événement a prouvé que cette crainte n’était pas fondée : en effet, l’absence de la cour et des grandes administrations centrales n’a pas empêché la population de s’accroître d’une manière continue, la ville de s’enrichir de quartiers nouveaux où s’élèvent de splendides palais, d’embellir ses promenades et d’agrandir ses jardins publics, toutes choses qui ne sont pas assurément des signes de décadence.

Je savais Turin par cœur depuis longtemps, et cependant j’ai eu un très grand plaisir à revoir ses larges et belles rues rectilignes, ses superbes places, dont une, la place San Carlo, est décorée de la magnifique statue équestre en bronze, chef d’œuvre de Marochetti, que Paris a vue exposée, il y a trente-cinq ans, dans la cour du Louvre, et qui représente Emmanuel-Philibert remettant son épée au fourreau, après la paix de Cateau-Cambrésis.

J’ai revu aussi, à l’Académie des sciences, avec autant d’intérêt que la première fois, — d’abord le très-curieux musée égyptien, bien plus riche que celui du Louvre, où l’on voit, entre mille autres choses précieuses, les papyrus les mieux conservés que l’on connaisse, et notamment les fameuses annales de Manéthon de Sébennytus, découvertes et déchiffrées par Champollion ; — en second lieu, le musée de peinture où se trouvent plusieurs excellentes toiles, entre autres la Reine de Saba et la Madeleine lavant les Pieds du Seigneur, de Paul Véronèse ; les célèbres portraits des Enfants de Charles Ierd’Angleterre et du Prince Thomas de Savoie, par Van-Dyck ; une Sainte Famille, du même ; un Capucin, de Murillo ; les Sept douleurs de la Vierge, de Hans Memling, etc., etc.

Enfin, je me suis retrouvé avec bonheur au milieu de cotte bonne population turinaise, si franche, si loyale, si bienveillante aux étrangers, si heureuse et si gaie !

Les Turinais sont d’excellents Italiens, comme on sait ; mais leur ville a une physionomie toute française. L’idiome local, que je comprends parfaitement et que je parle au besoin, est un italien très corrompu, mêlé de provençal et même de français : un Parisien se promenant sous les arcades de la rue du Pô, peut entendre parfois des phrases qu’il comprend sans traduction, comme celles-ci, par exemple : Veus-tu v’ni ? Sas-tu parlé franseis ? — On trouve dans ce dialecte les sons français eu et u qui se rencontrent dans bien peu de langues européennnes, et que la plupart des étrangers ont tant de peine à prononcer. Ainsi s’explique, en partie, la facilité avec laquelle les Turinais apprennent notre langue très répandue chez eux.

MILAN

Charmante ville, pleine d’une population agissante, aisée, riche, élégante ; les allures d’une capitale, enfin.

Le Dôme, comme vous pensez, a attiré presque exclusivement notre attention et notre admiration. Il a fallu nous contenter de voir la nef, ou plutôt les cinq nefs ; on ne montait pas à la plate-forme, pour cause de réparations importantes ; — malechance ! — Mais nous sommes tombés là un jour de grande solennité, ce qui nous a un peu dédommagés. C’était, je crois, la saint Ambroise, fête de la ville. Grand concours de fidèles pendant trois jours ; cérémonies religieuses d’une remarquable splendeur ; chants délicieux d’un chœur composé de voix superbes, et soutenu par l’orgue. Il y avait quelque chose d’épuré et de céleste dans ces bouffées d’harmonie nous arrivant, par intervalles réguliers, des profondeurs resplendissantes du chœur, et s’éteignant, par degrés, dans les hauteurs de ces voûtes immenses.

Encore une émotion.

Quand on entre dans cette vaste nef, on se sent comme écrasé par l’immensité du monument ! C’est humiliant de se voir si petit, et je suis presque de l’avis de mon frère qui prétendait que l’architecte avait dû se tromper de mesure, et avait fait tout cela trop grand pour des hommes ! C’est vraiment prodigieux, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, et on est tout palpitant et tout essoufflé d’admiration à la vue de cette merveille !

Au nombre des objets d’art remarquables que possède le Dôme, se trouve la fameuse statue do saint Sébastien écorché et portant sa peau sur les épaules ; il ne faudra pas manquer de voir cela, quand vous ferez votre voyage d’Italie, bien que ce soit plus curieux que beau. L’auteur de cet étrange chef-d’œuvre a gravé sur le socle un vers latin qui prouve qu’il avait moins de modestie que d’habileté plastique et de science myologique.

Voici ce qu’il fait dire au saint :

« Non me Praxileles sed Marcus finxit Agratus. »

(Ce n’est pas Praxitèle, mais Marc Agrate qui m’a modelé.)

Le Dôme avait, au-devant de sa façade, une piazza indigne de lui ; on est en train de lui en tailler une de dimensions superbes ; on abat les vieilles maisons, et on en construit de nouvelles, après reculement convenable ; mais celles-ci ne sont pas des maisons vulgaires : ce sont des édifices d’une somptueuse beauté ! C’est dans une de ces nouvelles constructions, et tout près du Dôme, que se trouve la Galerie Victor-Emmanuel, promenoir magnifique, d’une grandeur, d’une hauteur et d’une richesse d’ornementation remarquables ; son plan représente une croix dont le centre est occupé par une immense rotonde à coupole d’une hardiesse et d’une élégance admirables. Vous avez vu les passages de Paris ; eh bien ! à côté de la galerie de Milan, les plus grands et les plus beaux de ces passages sont de petites misères dignes de Lilliput ! Et quel luxe d’éclairage ! Il y a là des becs de gaz par centaines ! Aussi, le soir, c’est superbe à voir, et on y trouve toujours une grande foule de promeneurs jusqu’à dix et onze heures. C’est là que se trouve le fameux Café Biffi, où l’on a un sextuor tous les soirs, et où l’on va prendre son café ou son sorbet ; les dames y sont nombreuses ; il m’a été donné d’y admirer une des plus ravissantes femmes que j’aie rencontrées de ma vie ; elle était avec son mari, presque en face de moi, à une table assez voisine de la nôtre pour qu’il me fût possible d’étudier à l’aise les détails et l’ensemble de sa figure, belle d’une beauté angélique. Les Grecs l’auraient prise pour quelque déité renvoyée de l’Olympe par Vénus jalouse, et l’auraient adorée. Je communiquai mon impression à mon frère, qui la partagea aussitôt ; comme nous nous épuisions en formules admiratives, un monsieur, notre voisin de gauche, qui nous entendait, nous interpella en un français très passable ; — ce sont de ces familiarités pleines de bonhomie qui ont cours en Italie, et qui ne seraient point de mise en France.

  •  — Vous trouvez cette femme bien belle, messieurs ? nous dit-il.
  •  — Je l’avoue, monsieur, répondis-je.
  •  — Vous n’êtes pas les seuls.
  •  — Je le crois sans peine.
  •  — Elle faisait, il y a deux ans, l’admiration de tout Milan, et la réputation de sa beauté s’était même répandue au loin.
  •  — C’est une grande dame ?
  •  — Oui, depuis son mariage.
  •  — Et avant ?
  •  — Oh ! avant, c’était une modeste ouvrière ; elle était encore plus belle qu’aujourd’hui.
  •  — Cela paraît vraiment difficile !
  •  — Elle était plus fraîche.
  •  — Et qu’est-ce qui a pu lui faire perdre sa fraîcheur ?
  •  — Des peines d’amour d’abord, et puis une grossesse récente.
  •  — Des peines d’amour ?
  •  — Oui ; le jeune comte X... en était devenu éperdûment amoureux, et ce n’est pas sans de grandes difficultés et de longs tourments qu’il a pu parvenir à l’épouser, tant était vive l’opposition qu’il rencontrait dans sa famille. La ville entière s’intéressait à cet amour : on s’abordait en se demandant : « Savez-vous où en est le mariage de X... ? »
  •  — Enfin tous les obstacles ont pu être levés ?
  •  — Et le mariage a eu lieu à la satisfaction générale.
  •  — C’est charmant, ce que vous nous racontez-là, monsieur ; cela fait l’éloge de votre bon et beau pays. En France les choses se seraient passées autrement ; — ici, la beauté de cette jeune fille a fait sa fortune ; à Paris, elle eût fait son malheur : l’adorable enfant eût été poursuivie par le comte, qui en aurait fait sa maîtresse...., et l’aurait abandonnée au bout de six mois !
  •  — Et même plus tôt, ajouta mon frère.

Cet incident fut le grand intérêt de notre soirée, et je n’aurais pas donné cette heure passée chez Biffi pour un beau spectacle à la Scala. Les histoires du cœur, dans la vie réelle, ont bien plus de saveur que les fictions de la scène, même poétisées par la musique.

Le Dôme et la Galerie ne sont pas les seules choses à voir à Milan ; il ne faut pas manquer de visiter la plupart des églises, et surtout Sant’Ambrogio, si remarquable au point de vue de l’art au moyen-âge, qu’on a publié, il y a longtemps déjà, un énorme in-folio avec estampes pour décrire cette vieille église comme elle le mérite.

Il faut admirer aussi le joli monument élevé à Léonard de Vinci au milieu de la place de la Scala. L’immortel artiste trône sur un piédestal élégant en marbre de Carrare, et quatre de ses élèves, tout jeunes encore, occupent les coins ; les cinq personnages ont été modelés avec un art remarquable par Magni, sculpteur d’un grand talent. Les quatre élèves sont posés dans des attitudes pleines de grâce.

Le Jardin-Public, à Porta Venezia, est très vaste et très beau. Il y a là des allées de marronniers que Versailles et les Tuileries ne dédaigneraient pas ; et notez que j’ai eu le très grand plaisir de les voir couverts de fleurs ; depuis que j’ai quitté Versailles, je n’avais plus été à pareille fête printanière.

Nous n’avons pas pu voir le théâtre de la Scala, qui était fermé ; mais nous n’avons pas manqué de visiter le musée de la Brera, où nous avons admiré des Titien, des Paul Veronèse, des Léonard de Vinci, des Albane, des Rubens, des Van-Dyck, des Guerchin, des Rembrandt, des Vélasquez, etc., etc. Malheureusement, quand on voit tant de belles choses en si peu de temps, l’une fait oublier l’autre, et tout cela finit par se mêler et danser dans votre tête uno sarabande pleine de confusion.

J’aurais bien voulu voir la Cène, de Léonard de Vinci ; mais elle est dans un ancien couvent qui sert aujourd’hui de caserne de cavalerie, et son état de détérioration est tel qu’il ne restera bientôt plus rien de ce magnifique chef-d’œuvre. Heureusement la Bréra en possède une excellente copie faite par Marco d’Oggionno, élève du grand Léonard, l’un des quatre qui figurent sur le socle de sa statue, place de la Scala.

LE LAC DE GARDA

Une heure avant d’arriver à Vérone, et un peu avant Peschiera, nous avons joui d’un spectacle magnifique : la vue du lac de Garda (le lac Benacus des Romains). C’est, comme vous savez, le plus grand des lacs italiens : 60 kilomètres du nord au sud, 24 kilomètres de l’est à l’ouest, dans sa plus grande largeur. Il est superbe, vu de la hauteur où passe le chemin de fer ; cette immense nappe d’eau limpide est d’une couleur charmante, et affecte, quand le ciel est pur, des tons d’un bleu tendre, comme la Méditerranée par un jour calme de juin. Il est encadré, au nord, par le massif imposant des Alpes ; à l’ouest et à l’est, par des collines très fertiles ; le climat y est si doux que, sur certains points de ses bords, on cultive en grand l’olivier ; on y voit même, m’a-t-on assuré, beaucoup de citronniers, que l’on préserve, en hiver, par des abris très bien entendus. — De la rive méridionale du lac se détache une langue de terre longue de près d’une lieue, et si étroite, sur certains points, que la moindre vague semble devoir la couper : c’est la presqu’île de Sermione. A son extrémité nord est posé, comme une pomme au bout d’une canne, le village qui lui a donné son nom, et qui occupe la place de l’antique Sirmium. On y voit aussi un vieux château crénelé avec sa tour ; mais ce qui donne à cette presqu’île une certaine célébrité, c’est que le poète Catulle y posséda une villa qui fut longtemps sa résidence et où il composa la plupart de ses poèmes.

Au surplus, ce beau lac, que nous avons vu si calme, a parfois de terribles colères, à ce qu’il paraît ; ce qu’il y a de certain c’est que Virgile, dans le Livre deuxième des Géorgiques, compare ses tempêtes à celles de la mer :

..... teque
Fluctibus et fremitu assurgens, Benace, marino.

Le Mincio s’échappe de l’extrémité méridionale du lac, à l’endroit même où est située la petite ville forte de Peschiera, que le chemin de fer effleure en passant ; on voit ses hauts remparts plonger leur pied dans de larges fossés où les eaux du lac, profondes, claires et lumineuses, semblent enserrer la forteresse dans une vaste écharpe de soie vert glauque.

VÉRONE

Ce n’est pas ce qu’on appelle une belle ville, mais c’est assurément une ville fort intéressante et fort curieuse. Il en est un peu, de la figure des villes, comme de la figure humaine : il y a des hommes que l’on ne peut s’empêcher de trouver laids, et qui plaisent pourtant par un certain je ne sais quoi qui gît dans la physionomie. C’est ce qu’on peut dire de Vérone.

Ces remparts formidables, ces larges fossés qui l’entourent ; ces forts détachés qui veillent sur elle du haut de collines toutes boisées et toutes riantes de végétation ; cette belle rivière aux eaux rapides, — l’Adige — qui la traverse en décrivant un S immense ; ce vieux cirque romain très bien conservé qui occupe sa principale place ; sa très curieuse cathédrale, sa piazza delle Erbe, sa piazza dei Signori, les tombes magnifiques de ses princes et de ses hommes célèbres, qui se voient en pleine rue et en pleine place publique ; son vieux château au bord de la rivière, son arsenal monumental, ses ponts pittoresques, — sont bien faits pour donner à cette ville un cachet d’originalité et de sombre grandeur. C’est à Vérone, au milieu de la Piazza dei Signori, — une des plus mignonnes, des plus coquettes et des plus curieuses places d’Italie, à coup sûr, — que j’ai vu la plus belle de toutes les statues élevées à Dante dans ces derniers temps ; c’est une œuvre d’un grand mérite, et la sculpture n’est pas près de tomber en décadence dans la patrie des Michel-Ange et des Jean de Bologne, je vous en réponds !

J’ai eu, en quittant Vérone, un assez vif mécontentement ; voici pourquoi : — C’est mon frère qui, pendant le voyage, était chargé de tenir et de consulter le guide Baedeker dont nous étions munis. Après un jour et demi passé à Vérone, nous prîmes la route de la gare, et nous partîmes pour Venise. Une fois en wagon, mon frère se mit à feuilleter Baedeker, et tout à coup :

  •  — Ah ! quel malheur ! s’écria-t-il.
  •  — Quoi donc ? qu’est-ce qu’il y a ?
  •  — Et Juliette que nous avons oubliée ! la Juliette de Roméo, de Shakespeare, de Bellini !
  •  — C’est vrai !... les Capulets étaient de Vérone, et Juliette...
  •  — Juliette y a naturellement sa tombe ; c’est cette tombe que nous aurions dû voir à tout prix !
  •  — Il est bientôt temps d’y penser, étourdi ! C’était hier qu’il fallait consulter Baedeker avec soin. Voyons, fais-moi lire l’article.

Il me passa le guide, et je lus ce qui suit :

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