Sortir du noir

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« ... il crée de toutes pièces, à contre-courant du monde et de sa cruauté, une situation dans laquelle un enfant existe, fût-il déjà mort. Pour que nous-mêmes sortions du noir de cette atroce histoire, de ce “trou noir” de l’histoire. »
Publié le : jeudi 5 novembre 2015
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EAN13 : 9782707329479
Nombre de pages : 61
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couverture
 

GEORGES DIDI-HUBERMAN

 

 

SORTIR

DU NOIR

 

 
Minuit

 

 

LES ÉDITIONS DE MINUIT

 

Paris, le 24 août 2015,

 

Cher László Nemes,

 

Votre film, Le Fils de Saul, est un monstre. Un monstre nécessaire, cohérent, bénéfique, innocent. Le résultat d’un pari esthétique et narratif extraordinairement risqué. Comment un film ayant pour objet le Béhémoth1 bien réel que fut la machine d’extermination nazie dans l’enclos d’Auschwitz-Birkenau en 1944 ne serait-il pas un monstre au regard des histoires que nous sommes habitués, chaque semaine, à découvrir dans les cinémas sous le nom de « fictions » ? Votre film est-il autre chose qu’une fiction ? Non, bien sûr. Mais c’est une fiction aussi modestement qu’audacieusement accordée au réel historique très particulier dont elle traite. D’où l’épreuve à la découvrir. Depuis la salle obscure, pendant la projection, j’ai eu quelquefois envie, non pas de fermer les yeux, mais que tout ce que vous mettiez en lumière dans ce film retourne, pour un temps si bref soit-il, au noir. Que le film lui-même baisse un instant ses paupières (ce qui arrive quelquefois). Comme si le noir pouvait m’offrir, au milieu de cette monstruosité, un espace ou un temps pour respirer, pour souffler un peu dans ce qui me laissait, d’un plan à l’autre, le souffle si court. Quelle épreuve, en effet, que cette mise en lumière ! Quelle épreuve que cette foule d’images et que cet enfer de sons rythmant inlassablement votre récit ! Mais quelle épreuve nécessaire et féconde !

Comme bien d’autres, je suis entré dans la salle obscure armé d’une certaine connaissance préalable – une connaissance lacunaire, bien sûr : c’est le lot de tout un chacun – concernant l’histoire (historique) dont traite votre histoire (filmique), à savoir la machine de mort nazie et le rôle qu’y jouèrent les membres du Sonderkommando, ces équipes spéciales formées de prisonniers juifs dont le terrifiant travail est sobrement posé, au début de votre film, dans un carton qui les définit à travers l’expression de Geheimnisträger, les « porteurs de secret ». Votre histoire (votre fiction) sort du noir : elle-même « porte » ce secret, mais pour le porter à la lumière. Elle sera d’un bout à l’autre consacrée à l’histoire (à la réalité) de l’infernal destin des membres du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau : pas un plan de ce film qui ne soit étayé, qui n’ait directement puisé aux sources, aux témoignages, à commencer par ces extraordinaires manuscrits clandestins dont vous dites avoir découvert l’édition dans le numéro spécial de la Revue d’histoire de la Shoah publié en 2001 sous le titre Des voix sous la cendre2.

Bien qu’ayant traversé les mêmes sources que vous, les images et les cris de votre film m’ont laissé sans défense, sans savoir protecteur. Ils m’ont pris à la gorge de plusieurs façons. D’abord, je dois vous le confier, il m’a semblé revoir en face de moi quelque chose de mes cauchemars les plus anciens et les plus pénibles. Rien de personnel là-dedans : c’est la puissance même des cauchemars que de nous révéler quelque chose de la structure du réel, et c’est la puissance même du cinéma que de nous révéler la structure de cauchemar dont le réel lui-même est trop souvent tramé. Je pense spontanément à ces situations qui constituaient la réalité que vous racontez – et dont témoignèrent d’abord des survivants tels que Filip Müller ou Primo Levi3 –, ces situations sans répit pour personne, et où toute l’énergie de la vie, avec sa capacité d’invention, de ruse, de décision, d’obstination, avec son génie pour saisir l’occasion la plus improbable, eh bien tout cela conduisait quand même à une sentence de mort.


1. Très tôt le nazisme fut comparé à ce monstre biblique symétrique du Léviathan. Cf. F. Neumann, Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme (1942), trad. G. Dauvé et J.-L. Boireau, Paris, Payot, 1987.

2. Revue d’histoire de la Shoah, no 171, 2001 (« Des voix sous la cendre. Manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau »).

3. F. Müller, Trois ans dans une chambre à gaz d’Auschwitz (1979), trad. P. Desolneux, Paris, Éditions Pygmalion-Gérard Watelet, 1980. P. Levi, Les Naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz (1986), trad. A. Maugé, Paris, Gallimard, 1989, p. 49-60.

Cette édition électronique du livre Sortir du noir de Georges Didi-Huberman a été réalisée le 08 octobre 2015 par les Éditions de Minuit à partir de l'édition papier du même ouvrage

(ISBN 9782707329462, n° d'édition 5873, n° d'imprimeur 1504563, dépôt légal novembre 2015).

 

Le format ePub a été préparé par Isako.
www.isako.com

 

ISBN 9782707329479

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