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SOUCI ET SOIN DE SOI

312 pages
Cet ouvrage collectif explore les rapports qu’entretiennent différentes méthodes d’intervention dans les sciences sociales avec les histoires de vie. L’enjeu est de mieux préciser les liens mais aussi les frontières entre ces différents champs de pratiques. Les textes proposés dans ce livre examinent ainsi plusieurs questions théoriques et pratiques relatives aux rapports complexes qui s’établissent entre les approches regroupées sous le terme « histoire de vie » et celles, qui relevant de la psychothérapie ou de la psychanalyse font appel à la mémoire biographique.
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Souci et soin de soi
Liens et frontières entre histoire de vie, Psychothérapie et psychanalyse.

Collection Histoire de Vie et Formation dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens. Titres parus Volet: Formation Danielle DESMARAIS et Jean-Marc PILON, Pratiques des histoires de vie. Au carrefour de la formation, de la recherche et de l'intervention, 1996. Martine LANI-BA YLE, L 'Histoire de vie généalogique d'Oedipe à Hermès. 1997. Pascal GALVANI, Quête de sens etformation, 1997. Régis MALET, L'identité en formation, 1998. Gaston PINEAU (coord.), Accompagnements et histoire de vie, 1998. Louise BOURDAGES, Serge LAPOINTE, Jacques RHÉA UME (coordonnateurs), Le <<je»t le «nous» en histoire de vie, 1998. e M. CHAPUT, P.-A. GIGUÈRE et A. VIDRICAIRE (eds), Le pouvoir transformateur du récit de vie, 1999. Christine ABELS-EBER, Enfants placés et construction d'historicité, 1999. Marie-Jo COULON, Jean-Louis LE GRAND, Histoires de vie collective et éducation populaire. Les entretiens de Passay, 2000. Marie-Christine JOSSO,(sous la dire de), La Formation au cœur des récits de vie: expériences et 2 universitaires, 2000. Fabienne CASTAIGNOS LEBLOND: Le vacarme du silence: la transmission intergénérationnelle des situations extrêmes, 2002.

Sous la direction de Christophe NIEWIADOMSKI et Guy de VILLIERS

Souci et soin de soi
Liens et frontières entre histoire de vie, Psychothérapie et psychanalyse.

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Illustration de couverture
(Ç)Au-delà des ponts

de Janny-Maximin CHEVALLIER

2002 ISBN: 2-7475-3233-X

@ L'Harmattan,

INTRODUCTION

Au cours de l'année 2000 une quinzaine de praticiens chercheurs, spécialistes de l'approche "histoire de vie", ont participé à un séminaire intitulé "liens et frontières entre histoire de vie et psychothérapie". L'intention s'y est rapidement affirmée d'explorer certaines questions théoriques et pratiques relatives aux rapports complexes qui s'établissent entre les approches regroupées sous le terme "histoires de vie" et celles qui, relevant de la psychothérapie ou de la psychanalyse, font appel à la mémoire biographique. Toutes ces approches invitent en effet à la production et à l'exploration de récits de vie, mobilisant ainsi l'émergence et parfois l'analyse des représentations que se font les narrateurs de leur histoire. Pour les chercheurs affiliés au réseau de l'Association internationale des histoires de vie en formation (ASIHVIF), la question des liens et frontières entre psychothérapie et histoire de vie a toujours constitué une préoccupation mais elle n'avait pas, jusqu'à la tenue de ce groupe de travail, été véritablement traitée comme un objet de recherche en tant que tel. Les animateurs de ce séminaire ont donc voulu engager un travail de réflexion et d'analyse destiné à appréhender quelques éléments d'une problématique habituellement trop rapidement évacuée sous prétexte d'une coupure radicale avec l'approche thérapeutique. En effet, les histoires de vie sont généralement fermement distinguées de ce champ d'intervention, même si leur pratique dévoile parfois ce que leurs animateurs nomment pudiquement des "effets thérapeutiques". Or, si nous souscrivons pleinement à la nécessité de distinguer les frontières entre thérapie et histoi-

res de vie, de trop nombreuses questions demeurent actuellement sans réponse satisfaisante. Cet ouvrage collectif constitue donc un essai de clarification d'une "déclaration d'intention" par ailleurs inscrite dans la charte de l'ASIHVIF en ces termes: HL'association n'a pas pour but d'organiser des sessions destinées à des personnes qui s'engagent dans le processus d'élaboration et de communication de leur histoire de vie dans une intention thérapeutique (...) La pratique de l'histoire de vie que les membres de l'association entendent promouvoir se caractérise par une conception du lien social qui met au centre la valeur de respect de la personne, capable d'orienter sa vie à partir de l'assomp.. tion des déterminants de sa propre histoire (personnelle et socio-historique) et leur transformation en projet existentiel socialement inscrit. " Il est important de préciser ici que les personnes qui ont participé au déroulement de ce séminaire et qui ont contribué à la rédaction de ce livre n'appartiennent pas toutes à l'Association Internationale des Histoires de Vie en Formation. En effet, si ce séminaire constituait un groupe de travail interne à cette association, l'intention des animateurs était qu'il puisse être ouvert à des chercheurs développant des pratiques différentes de celles mises en œuvre au sein d'ASIHVIF. Cette position visait très explicitement à favoriser une perspective pluridisciplinaire, excluant de fait tout esprit de « chapelle ». Nous avons ainsi eu le plaisir d'accueillir et de travailler avec nos amis du groupe « roman familial et trajectoire sociale» qui développent depuis plusieurs années des recherches sécantes avec les nôtres. Ce livre représente donc les premiers résultats du travail collectif de «compagnons de route» cheminant de concert en vue de l'élucidation de quelques questions relatives aux liens et frontières entre histoires de vie et psychothérapie. Par souci de clarté, il nous a semblé nécessaire, dans le premier chapitre de cet ouvrage, de préciser ce que recouvre aujourd'hui le terme "histoire de vie" et quelles sont les démarches qui s'y trouvent habituellement associées. La problémati8

que du séminaire s'y trouve ensuite abordée à la faveur de l'identification de plusieurs problèmes épistémologiques ouverts par ces approches dans les sciences humaines. Dans le deuxième chapitre, Vincent de Gaulejac aborde la problématique de la genèse sociale des conflits psychiques. Il montre avec beaucoup de finesse comment s'articulent et s'influencent les dimensions sexuelles, relationnelles et sociales pour donner naissance à des nœuds sociopsychiques que des dispositifs de travail faisant appel aux histoires de vie permettent d'explorer. Christophe Niewiadomski, dans le troisième chapitre, explore la question de l'identité du sujet et montre comment l'histoire de vie constitue une approche privilégiée pour tenter d'appréhender quelques conséquences de la post modernité au travers de l'étude du développement actuel des troubles addictifs. Dans le quatrième chapitre, Michel Legrand, s'interroge sur les liens entre récit de vie et thérapie et nous propose plusieurs points de repères importants dont la portée heuristique se trouve complétée au chapitre cinq par l'analyse proposée par Guy de Villers, qui aborde cette même question du point de vue d'un psychanalyste. Roselyne Orofiamma, dans le chapitre six, propose au lecteur une description de la spécificité de la fonction narrative et de ses effets de déconstruction - construction aux fins d'un travail sur le sens. Au septième chapitre de l'ouvrage, Christine Abels-Eber, nous fait partager une expérience originale auprès d'enfants placés. L'auteur expose les effets de reconstruction identitaire favorisés par l'approche histoire de vie chez ces enfants déplacés pour être re-placés. Véronique Eriksson, dans le chapitre 8, présente les effets transformateurs d'un dispositif de formation dans lequel se trouvent exploités les effets de résonance induits par le partage de récits d'expérience.

9

Alex Lainé, au chapitre 9, poursuit avec une grande rigueur la réflexion engagée quant à l'usage des histoires vie en formation et montre comment peuvent parfois s'y déployer des effets thérapeutiques. Christine Delory-Momberger, dans un texte à la fois dense et richement documenté, explore, au chapitre dix, les dimensions de l'herméneutique auto-éducative avant d'interroger les particularités d'un modèle d'intelligibilité non thérapeutique. Dans une partie conclusive enfin, quelques éléments de confrontation et d'analyse sont explorés aux fins d'identifier la spécificité clinique des pratiques d'histoires de vie. Parvenu au terme de l'ouvrage, le lecteur s'apercevra que ce livre n'a pas la prétention d'épuiser la question des liens et frontières entre histoires de vie et psychothérapie mais peut être plus modestement de proposer de premiers jalons de réflexion en vue de clarifier des pistes de recherche à venir.

Nous ne saurions clore cette introduction sans citer Carla Bustamante, Myriam de Halleux, Gil Guirsh, Annabelle Klein, Francis Loicq, Muriel Molinié, Marie Santiago et Jacques Réhaume, amis chers et participants à ce groupe de travaiL Enfin, il convient d'adresser des remerciements tous particuliers aux membres de }'Association Internationale des Histoires de vie en Formation pour le soutien qu'ils ont bien voulu apporter à cet ouvrage, et tout particulièrement à Dominique Bachelart, Pierre Dominicé, Jean Louis Le Grand, Jacqueline Monbaron et Gaston Pineau. Nous leur en sommes particulièrement reconnaissants.

Christophe Niewiadomski

et Guy de Villers

10

CHAPITRE I PROLEGOMENES Christophe NiewiadomskP et Guy de Villers2

1

ChristopheNiewiadomski,docteur en sciences de l'éducation, est maître de

conférences associé à l'université de Tours et attaché de recherches à l'institut du travail social de Tours. Il est co-président de l'association internationale des histoires de vie en formation et membre du groupe de travail «Roman familial et trajectoire sociale». Auteur de Histoires de vie et alcoolisme pam aux éditions Seli Arslan en 2000, ses travaux l'amènent à interroger la spécificité de rapproche biographique dans les dispositifs d'accompagnement en formation d'adultes et auprès de personnes présentant des troubles addictifs.
2

Guy de Villers, psychanalyste,

docteur en philosophie,

est membre fondateur

de 1;association internationale des histoires de vie en formation. Il enseigne la philosophie de l'éducation à l'université catholique de Louvain et mène des recherches au carrefour de la philosophie et de la psychanalyse dans le champ des pratiques de formation. Il est l'auteur de très nombreux articles sur la spécificité du récit de vie en formation.

Il

Selon la perspective envisagée dans cet ouvrage, les histoires de vie recouvrent en fait un ensemble de pratiques s'attachant à la recherche et à la construction de sens à partir de faits temporels personnels et/ou collectifs. Au plan théorique, le vécu est envisagé ici comme source d'un savoir phénoménologique. Plus prosaïquement, et au plan méthodologique, au moins trois opérations constitutives sont généralement réunies dans la mise en œuvre d'un travail d'histoire de vie: une phase de contractualisation, (plus ou moins formalisée selon les actions mises en œuvre), une énonciation (orale et parfois écrite) et un travail sur l'énoncé. Selon les pratiques développées, nous verrons que les modalités de traitement du corpus vont sensiblement différer. D'aucuns prétendent que, historiquement, la forme la plus ancienne des histoires de vie est attribuée à la pratique des "bios" (Bioï: vies) des philosophes socratiques/ Cependant, les approches qui mettent en perspective la dimension d'un sujet susceptible de porter un regard réflexif sur sa propre individualité s'enracinent en fait dans le contexte de la philosophie individualiste et plus particulièrement à partir du "cogito" de Descartes au XVllème siècle4. Historiquement, c'est donc "l'in3

Outre le fait que rexistence (au cinquième siècle a.c.n.) d'un groupe de philosophes dits socratiques n'est guère établie, l'inspiration socratique des "bioï" (art de parler de soi) est très contestable. Car le précepte cher à Socrate: "connais-toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux" n'est pas un appel à l'introspection de l'intériorité subjective, mais à l'ouverture au monde divin dont l'âme est le principe de connexion. Socrate, fils de sagefemme disait avoir hérité de sa mère l'art d'accoucher, non pas des corps, mais des esprits. On parlera à ce propos de maïeutique, ou encore de l'art de faire accoucher des idées. Sur tout ceci, voir G. Pineau, « Les histoires de vie comme art formateur de l'existence », dans "Les filiations théoriques des histoires de vie en formation". Revue Pratiques de formation-analyses n° 31 Formation permanente Université de Paris VllI, février 1996, pp. 65-80 et A. Lainé, "La question des origines" dans Pratiques de formation-analyses n° 31, pp.81-91
4

Voir à ce propos: LAINE (A.) La question des origines in Les filiations théoriques des histoires de vie en formation revue pratiques de formation-

12

vention du sujet" qui va permettre de créer les conditions d'un rapport direct de l'individu à lui-même, ouvrant ainsi la possibilité de l'émergence d'écrits biographiques désormais non réductibles au seul témoignage de l'existence de grandes figures de l'histoire. C'est sur ces bases que surgira, dès le milieu du

XVIIIème siècle, ce que Philippe Lejeune nomme U le phénomène radicalement nouveau de l'autobiographie"5, alors même que va se développer aux Etats-Unis puis en Europe l'idée de démocratie.6 Cependant, c'est au cours du XIXème siècle que le matériau biographique va commencer à être utilisé dans le champ de la recherche en anthropologie culturelle et en sociologie. Des ethnologues vont avoir recours au recueil de récits de vie afin de présenter sous une forme plus attrayante et surtout plus authentique les modes d'existence des populations amérindiennes en voie de disparition. Ces ouvrages vont rapidement rencontrer un très grand succès auprès du public en raison de leur capacité à présenter un ensemble de faits vécus de façon dynamique et vivante. Au plan méthodologique, l'utilisation du recueil de récits de vie à des fins de recherche allait permettre aux anthropologues de restituer le mode de vie des populations observées comme une totalité signifiante et non plus comme un

analyses n° 31, Formation permanente, Université de Paris vn, Février 1996, p. 82. 5 LEJEUNE (P.) L'autobiographie en France, Paris, A. Colin. 1971 6 "C'est une idée éminemment révolutionnaire à l'époque [la démocratie] ; et elle va notamment transformer peu à peu le rapport des hommes à euxmêmes, la conception qu'ils se font de ce qu'ils sont. C'est ainsi qu'un certain nombre d'entre eux penseront que, puisque tout homme en vaut un autre, toute vie en vaut une autre; et qu'un certain nombre d'autobiographies sont écrites au cours du XIXème siècle, bien sur sans aucun espoir d'être un jour publiées, par des artisans, des commerçants, mais aussi des instituteurs, et même vers la fin du siècle par des ouvriers et des ouvrières de métier, quelques paysans, de rares domestiques." BERTAUX (D.) Les récits de vie comme forme d'expression, comme approche et comme mouvement in PINEAU (G.) ; JOBERT (G.) (coordonnateurs) "Histoires de vie" L'Harmattan. 1989. Tome I, p. 22-23.

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simple agglomérat d'éléments artificiellement juxtaposés. Le fait est d'importance et mérite d'être souligné dans la mesure où il ne se limite pas à une simple question de mise en forme et de présentation des données. L'usage de récits de vie à des fins de recherche devait en effet commencer à poser le problème épistémologique de la validité du témoignage de l'expérience vécue au service de la connaissance scientifique d'une culture ou d'un système social. En ce qui concerne l'utilisation de récits de vie en sociologie, il convient d'évoquer la place occupée aux Etats Unis par "l'école de Chicago" au début de ce siècle. L'étude la plus connue est sans conteste celle qui sera menée par William Thomas et Florian Znaniecki: "The Polish paesan in Europe and America"7. Ces deux chercheurs, l'un aux USA et l'autre en Pologne, utilisèrent massivement les documents autobiographiques pour étudier le vécu d'immigrants polonais d'origine paysanne à Chicago. Leur ouvrage, considéré comme l'acte fondateur de la sociologie américaine, rencontrera lui aussi un très grand succès. Dans les années 20, à la suite de Thomas et Znaniecki, de nombreux sociologues de l'école de Chicago utilisèrent le recueil de récits de vie afin d'expliciter certains faits sociaux. Pourtant, dès 1940, l'approche biographique perdra son droit de cité en sciences humaines sous la poussée des travaux de "l'école de Columbia" qui, s'appuyant sur les découvertes liées à l'application du calcul de probabilité, vont privilégier l'approche quantitative du recueil de données sous forme d'enquêtes par questionnaires. Les sociologues disposent alors d'outils méthodologiques qui leur permettent d'extrapoler des données concernant un échantillon dit "représentatif' à l'ensemble d'une population. La volonté de faire des sciences

7 THOMAS (W.); ZNANIECKI (F.) The Polish peasant in Europe and in America, Monograph of an immigrant group Octagon, New York, 1918-1974. Trad. fro par Y. Gaudillat: Le paysan polonais en Europe et en Amérique Récit de vie d'un migrant (Chicago, 1919), Préf. de P. Tripier, Paris, Nathan, 1998, 446 p.

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sociales des disciplines véritablement "scientifiques" les conduit alors à privilégier ces méthodes destinées à quantifier les faits sociaux et à abandonner presque totalement l'utilisation des récits de vie. Il faudra attendre les années 1970 pour que réapparaisse ce courant dans les sciences sociales. A la faveur des changements socio-politiques de l'après 68, toute une culture populaire militante va désormais chercher à s'exprimer et intéresser ainsi des sociologues qui chercheront à traiter ces faits sociaux (culture ouvrière, féminisme...) qualitativement et non plus seulement dans une perspective quantitative mal adaptée à l'étude de ces phénomènes. L'on voit ainsi que, dès son apparition dans le champ de la recherche en sciences sociales, l'usage du récit de vie va ouvrir une brèche dans l'idéal de scientificité propre à la démarche expérimentale. En effet, les chercheurs qui utilisent le récit de vie privilégient un travail de recherche inductif et exploratoire. Ces pratiques, attentives à la signification de l'expérience vécue, paraissent en effet devoir s'inscrire dans une approche "compréhensive" plutôt qu'" explicative" et s'opposent à une démarche causaliste plus adaptée à l'étude de faits relevant du domaine des "sciences de la nature". La question n'est pas neuve et reprend en fait les termes du débat introduit au début du siècle par W. Dilthey9 quant à la nécessité de distinguer "explication" et "compréhension" afin de dégager une épistémologie des sciences humaines distincte de celle des sciences de la nature afin d'échapper aux impasses du positivisme scientiste. Par ailleurs, notons que ce renouveau de l'utilisation des récits de vie est historiquement corrélatif du "tour8 "Induction: opération mentale qui consiste à remonter des faits à la loi, de cas donnés, le plus souvent singuliers ou spéciaux, à une proposition plus générale." Dictionnaire: Le Robert électronique 1995 9 DILTHEY (W.) Introduction aux sciences de l'esprit 1883. Par ailleurs, voir à ce propos: Critique de la raison historique. Introduction aux sciences de l'esprit et autres textes présentation, traduction et notes par MESURE (S.) Paris, Cerf, 1992.

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nant interprétatif' qui va s'opérer en Occident au décours des années soixante-dix dans le champ de la recherche en sciences socialesJO . Enfin, il convient de rappeler que l'usage du recueil de récits de vie ne concerne pas exclusivement le champ de la sociologie ou de l'ethnologie mais également ceux de l'histoire, de la littérature et de la psychologie. Pourtant, en psychologie, par exemple, les expressions "récit de vie" ou "histoire de vie" ne sont encore aujourd'hui qu'exceptionnellement employéesll. En effet, lorsque les psychologues s'intéressent au recueil de récit de vie, c'est essentiellement à travers une pratique clinique de type "médico-psychologique" où le travail d'anamnèse joue un rôle fondamental. Quant au vocabulaire de la psychanalyse, on n'y trouve guère la mention du récit de vie alors que la cure analytique comporte indéniablement ce registre. Mais c'est pour le traverser et rejoindre, entre les lignes, le sujet de l'inconscient sollicité dans le transfert.12

10Pour plus de précisions, le lecteur pourra utilement se reporter au chapitre 2 de l'ouvrage de Jürgen Habermas Les sciences sociales face au problème de la compréhension in HABERMAS (J.) Morale et communication Les Editions du Cerf, 1986, pp. 41 à 62.
11

Citons cependant les travaux menés par Marie Santiago Delefosse sur

l'utilisation des histoires de vie dans le cadre de la pratique du bilan de compétence. Voir en particulier à ce propos: SANTIAGO DELEFOSSE (M.) "Histoire de vie en bilan de compétences: un des temps possible d' aménagement du moi 1" Bulletin de psychologie, 3, 465-470. 1996 12Michel Legrand exprime ainsi sa position: "C'est que l'on ne trouve pas dans son histoire (le récit de vie), de tradition significative qui ait recouru au "récit de vie" au sens limité du terme. Et rares sont encore aujourd'hui les psychologues à s'engager sur ce terrain. Phénomène que nous aurions tendance à expliquer par le clivage persistant au sein de la psychologie entre deux traditions dominantes: une tradition expérimentale dure - pour laquelle le récit de vie ne peut apparaître que comme un matériau empirique flou et
inapproprié

- et

une tradition clinique dure elle aussi, dominée par la psycha-

nalyse, qui dispose de son Urécit de vie à elle" et ne voit guère d'intérêt à en solliciter un autre." LEGRAND (M.), L'approche biographique, Hommes et perspectives (Marseille) et DDB (Paris). 1993.p. 184.

16

Sans prétendre à l'exhaustivité, on peut aujourd'hui distinguer au moins trois grands courants qui développent des pratiques d'intervention et de recherche utilisant le recueil et l'analyse de récits de vie13. 10 Le premier d'entre eux intéresse les chercheurs qui utilisent le récit de vie comme technique de recueil de données dans le cadre de recherches sociologiques et ethnologiques. Leurs travaux s'inscrivent dans la perspective développée par Daniel Bertaux depuis les années 197014. Sur le plan épistémologique, nous avons vu que la pratique du recueil de récits de vie à des fins de recherche en sociologie introduit bien évidemment une rupture avec la logique qui prévaut dans les enquêtes statistiques. Dès lors que la subjectivité de l'acteur social est sollicitée par un chercheur via le recueil d'un récit de pratiques, le statut scientifique des données recueillies se pose de façon embarrassante pour la sociologie positiviste. En effet, soucieux d'obtenir des informations pertinentes relatives au champ social étudié, le chercheur doit alors composer avec un "objet qui parle", c'est-à-dire un sujet pris dans les rets du langage et qui expose des données issues de sa propre expérience. C'est à propos de cette même question que Pierre Bourdieu évoquait la notion "d'illusion biographique"15 en 1986, avant de modifier sensiblement sa position en 1993 en recourant lui-même au récit de vie de recherche dans un ouvrage collectif intitulé: la misère du mondel6. L'on sait désormais que le recueil de récits de vie, pour autant qu'il respecte des critères méthodologiques tels que la variation de
13Bien évidemment, les frontières entre ces différentes "écoles" ne sont pas étanches et de nombreux praticiens et chercheurs s'inscrivent dans plusieurs de ces courants, attestant par-là même de la transdisciplinarité des démarches d'histoire de vie.
14

15BOURDIEU (P.) L'illusion biographique, Actes de la recherche en sciences sociales, 1986, n° 62-63 ; rééd. dans P. BOURDIEU, Raisons pratiques, Paris: Le Seuil, 1994, pp. 91-98. 16BOURDffiU (P.) La misère du monde, Paris: Seuil, 1993.

BERTAUX

(D.) Les récits de vie: Paris, Nathan, 1997.

]7

l'échantillonnage et la saturation progressive du modèle élaboré par le chercheur, peut en effet rendre compte de la réalité vécue d'un monde social ou d'une catégorie de situation et permettre de recueillir des données que des enquêtes par questionnaires échoueraient à identifier. Ce courant de la recherche en sociologie s'inscrit aujourd'hui dans le champ de la sociologie compréhensiveI7, des théories micro sociologiques et de l'ethnométhodologie.18 20 Le second courant représente les praticiens chercheurs regroupés autour des séminaires d'implication et de recherche "roman familial et trajectoire sociale" imaginés au milieu des années 1970. A cette époque, un groupe de sociologues regroupés au sein de l'association "Germinal" (M. Bonetti, J. Fraisse, V. de Gaulejac) anime des séminaires de travail centrés sur le recueil de récits de vie dans le cadre d'opérations de forroman familial et mation permanente. Ces séminaires trajectoire sociale" vont servir de support à de nombreuses recherches qui permettront d'ouvrir, à l'initiative principale de Vincent de Gaulejac, un nouveau champ de réflexion en sociologie: la sociologie clinique. Très brièvement, ce champ théorique transdisciplinaire emprunte à trois courants des sciences humaines: la sociologie, la psychanalyse freudienne et la psychosociologie. Le propos des praticiens-chercheurs affiliés à ce courant est de tenter de travailler sur la valence respective des facteurs économiques, historiques, sociologiques, idéologiques et psychologiques, dans les trajectoires individuelles des acteurs, en cherchant à éviter le double écueil du "psychologisme" et du "sociologisme". Les séminaires organisés par ce courant constituent tout à la fois des groupes d'implication personnelle au service de la formation et du développement personnel des participants et une méthode d'investigation destinée à l'analyse des interactions entre facteurs psychologiques et
t1 17

18LAPASSADE (G.) Les Microsociologies, Anthropos, Paris, ed. Economica 1996.

KAUFMANN

(lC.) L'entretien

compréhensif,

Nathan, Paris, 1996.

18

sociologiques. Dans ces groupes, les hypothèses de travail élaborées à partir des récits des participants sont construites avec les personnes concernées. Ces modalités de travail instaurent donc une rupture avec les pratiques de recueil de données où le chercheur traite seul le matériau biographique. Le sujet qui socialise son récit se trouve ici sujet et objet du processus de recherche, produisant non seulement la "matière première" nécessaire, mais réfléchissant du même coup à son traitement en effectuant un travail théorique bientôt non réductible à sa seule histoire singulière puisque s'inscrivant dans un contexte sociologique. Cependant, si le modèle théorique utilisé présente une forte cohérence interne, il détermine dans le même temps le choix des outils de lecture suggérés par les animateurs de ces groupes19 et influe donc considérablement sur l'orientation herméneutique proposée. 3° Le troisième courant, enfin, est représenté par les praticiens chercheurs regroupés autour de l'Association Internationale des Histoires de Vie en Formation. Cette association, créée en 1990 à l'initiative de Gaston Pineau à Tours, de Pierre Dominicé à Genève et de Guy de Villers à Louvain la Neuve, entretient des rapports de proximité avec le courant "roman familial et trajectoire sociale" précédemment évoqué. Toutefois, l'ASIHVIF présente des spécificités qu'il convient brièvement d'identifiec2°. En premier lieu, le champ de recherche qui mobilise l'intérêt de ces praticiens et chercheurs recouvre l'univers complexe de la formation. Celle-ci n'est pas réductible à la seule dimension de la "formation professionnelle des adul19

Voir sur ce point De GAULEJAC (V.) La névrose de classe, Paris,
8) et LEGRAND (M.) L'approche

Hommes et groupes, 1987 (chapitre biographique, op. cit., chapitre 10.
20

Pour plus de précisions, le lecteur pourra se reporter à la seconde partie du

récent ouvrage d'Alex Lainé qui présente le courant "roman familial et trajectoire sociale" et le courant des histoires de vie en formation en tentant d'en préciser les différences et les points de rencontre. LAINE (A.) Faire de sa vie une histoire. Théories et pratiques de J'histoire de vie en formation, Paris, Desclée de Brouwer, 1998.

19

tes" puisqu'elle aborde aussi bien les questions de la formation expérientielle, de l' autodidaxie et, plus généralement, de l' apprentissage des adultes. En second lieu, les référents théoriques qui guident les recherches de ces praticiens sont très diversifiés (philosophie existentielle, sociologie, psychanalyse, linguistique, théories de la formation... ).21Dès lors, si cette multiréférentialité conceptuelle ne permet pas de définir des frontières disciplinaires aussi clairement assurées que pour les deux courants précédemment décrits, la cohérence théorique qui marque les pratiques développées par ces praticiens chercheurs est néanmoins repérable dans les modalités de travail du sens mis en œuvre. Plutôt que d'imposer un cadre théorique qui oriente l'interprétation du récit de vie, la voie privilégiée est ici celle de l'appropriation par le sujet narrateur de son pouvoir de formation, c'est-à-dire de sa capacité à "donner foone", via le travail réflexif que le narrateur va opérer sur son récit socialisé. L'histoire de vie est envisagée alors comme une pratique autopoïétique actualisant le renversement des modalités habituelles de production de savoir. Non seulement le sens s'élabore dans un mouvement de co-investissement dialectique entre narrateur (s) et narrataire (s), mais les animateurs de ces groupes ne vont pas proposer de modèles d'interprétation univoque, considérant chacun comme seul expert de sa vie et donc seul à même d'en interpréter les éléments. La recherche se centre donc plus ici sur l'observation des processus à l'œuvre dans un travail de "prise de forme" que dans le souci d'accompagner le sujet à la découverte d'éléments susceptibles d'alimenter une théorisation psychosociologique. Le travail de l'articulation temporelle entre passé, présent et avenir est envisagé ici dans la perspective de l'action et de la démarche de projet. Par ailleurs, les praticiens et chercheurs de ce courant insistent beaucoup sur la dialectique
21

Cf. D. GALLEZ et G. de VILLERS, "A la recherche de nos filiations: fondements théoriques des pratiques d'histoire de vie en formation", pp. 1321 dans Pratiques de formation - Analyses, Les filiations théoriques des histoires de vie en formation, N° 31 Ganvier 1996), Formation permanente, Paris vm.

20

"production orale/production écrite" dans le travail d'histoire de vie. En effet, l'énonciation orale du récit initial va fréquemment constituer un préalable à l'écriture d'un texte, opérant une première réorganisation des matériaux biographiques, puis donner lieu à de multiples va et vient entre production orale, échanges avec les autres participants et travaux d'écriture aux fins d'analyse et d'élaboration herméneutique. En effet, si l'écriture perd souvent en spontanéité par rapport au langage oral, elle accroît cependant considérablement les possibilités de production du sens. La réflexion se trouve facilitée lorsqu'elle peut s'appuyer sur un écrit. Pouvoir se rapporter à l'écriture de son récit favorise des prises de conscience inédites en exploitant la distance accrue des participants par rapport à leur histoire et en leur permettant un accès privilégié aux formes de déploiement du sens qui caractérisent leur style propre.22Enfin, les praticiens-chercheurs du courant de }'ASIHVIF se montrent particulièrement attentifs aux phénomènes d'émancipation
sociale et aux démarches dites de "recherche

- action".
23

Nous avons jusqu'à présent utilisé sans distinction précise les termes "récit de vie" et "histoire de vie".. Or, leur usage respectif n'a toujours pas fait l'objet d'un consensus parmi les spécialistes de l'approche biographique. En effet, selon les auteurs, les termes "récit de vie" et "histoire de vie" sont tantôt employés pour qualifier une technique particulière de recueil de données à destination d'un tiers chercheur ou historien chargé d'en objectiver le contenu, soit comme une approche contri22 Sur ce point précis, voir: GODOY (J.) La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Editions de Minuit, 1979 23 La "recherche action" désigne une méthode de recherche en sciences sociales dans laquelle la connaissance produite est retournée aux membres du groupe social "objet" de la recherche, devenant ainsi outil de changement. Si la recherche "classique" s'emploie généralement à une diffusion uniquement savante de ses résultats, la "recherche action" espère quant à elle avoir une influence sur le cours des choses. Parfois encore, ce sont les praticiens euxmêmes qui seront amenés à devenir chercheurs pour conduire une recherche en analysant leurs pratiques "de l'intérieur".

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buant à la mise en place d'un espace d'interlocution entre des sujets qui produisent leur récit et qui s'engagent dans un travail de co-investissement dialectique à des fins de compréhension de leurs histoires respectives. Pour plus de clarté, nous choisirons ici de nous rallier à l'élaboration conceptuelle proposée par Alex Laine24qui nous semble aujourd'hui la plus satisfaisante en ce qui concerne ces difficultés terminologiques. Pour l'auteur, la distinction à opérer entre récit de vie et histoire de vie ne s'appuie pas tant sur la nécessité du choix de l'un ou l'autre de ces deux termes, mais sur leur utilisation respective dans un rapport de progression temporelle et méthodologique. Ainsi, le récit de vie constitue une médiation entre la vie et l'histoire de vie: "Voici alors la différence que je propose entre récit et histoire de vie: le récit de vie est un moment dans le processus de production d'une histoire de vie. C'est celui de l'énonciation écrite et/ou orale de sa vie passée par le narrateur. L'histoire de vie commence pleinement avec le travail de ce matériau, le repérage des structures selon lesquelles la vie et le récit peuvent être organisés, la mise à jour du sens dont la vie et le récit sont porteurs."25En effet, si l'on considère que la vie d'un individu peut être envisagée comme l'ensemble des événements qui se succèdent dans son existence, alors cette vie est grosse d'un certain nombre de faits objectifs mais aussi des sentiments auxquels ils ont donné lieu. Or, c'est essentiellement à partir de ces sentiments, de ces représentations, que le récit va s'élaborer. Le sujet, via le travail d'énonciation de son histoire, va commencer à opérer des choix et des hiérarchisations qui vont orienter le cours de son récit selon des critères qui restent, au moins dans un premier temps, fortement impli-

24LAINE (A.) Faire de sa vie une histoire Desclée de Brouwer. Paris, 1998. G. de VILLERS avait déjà présenté une distinction de ces deux expressions dans "L'approche biographique au carrefour de la formation des adultes, de la recherche et de l'intervention", pp. 112-113 dans Pratiques des histoires de vie,. Au carrefour de la formation, de la recherche et de l'intervention, Paris, L'Harmattan, 19%, Collection «Histoire de vie etformation ». 25LAINE(A.) op. cit., p. 112.

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cites. Ce n'est que dans un second temps que le récit pourra devenir histoire et ce à la faveur d'un travail de réflexion et d'analyse généralement mené de façon dialectique avec autrui. Ce travail s'attachera tout à la fois à la question de la cohérence interne des faits rapportés par le sujet et sur leurs liens éventuels, mais s'emploiera également à la mise en relation de ce vécu subjectif avec des données issues du contexte sociohistorique et politique contemporain de ces événements. "L'effet de structuration déjà opéré par le récit est renforcé par ce que l'histoire introduit de spécifique: le travail d'analyse et de réflexion théorique qui commente les faits relatés. (...) A travers son questionnement, ses hypothèses et ses analyses, la réflexion historique se réfère nécessairement à des faits ou à des mises en relation qui n'étaient pas explicitement présents dans le récit. Par le travail de structuration qu'elle opère ou parachève, elle dépasse et englobe le récit. C'est à ces conditions de structuration que l'on passe de la vie à l'histoire de vie,. le récit de vie ayant un statut de médiation entre les deux. "26 En résumé, nous dirons que l'histoire de vie se constitue à partir d'un récit de vie dont la cohérence est assurée par le choix d'un certain nombre de faits centraux qui font sens pour le narrateur. Puis, dans un second temps, un travail d'analyse, de réflexion et d'échange aboutit à la construction d'une "totalité intelligible", I'histoire de vie proprement dite. Psychothérapie, histoires de vie, formation et développement personnel: Nature de la demande et particularités de l'offre.
Après avoir brièvement présenté les différents courants en sciences sociales pouvant être référés à l'approche "histoire de

26LAINE (A.) op. cit., p. 113.

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vie" et précisé plus clairement ce que recouvre aujourd'hui ce terme, nous allons désormais aborder le problème de l'articulation entre l'offre et la demande dans les différents champs d'intervention précédemment abordés. Plus que de considérer "la psychothérapie" comme un cadre conceptuel univoque, l'on précisera immédiatement que le terme recouvre en fait tout un ensemble de techniques27destinées à la mise en œuvre d'un traitement s'effectuant par intervention psychologique d'un praticien sur le sujet qui formule à son endroit une demande d'aide ou de soins. En première approximation, l'on peut dire que les psychothérapies sont finalisées par les effets de guérison obtenus par l'intervention du thérapeute. Ces techniques peuvent être classiquement envisagées dans leurs rapports respectifs avec la psychanalyse. En effet, la forte cohérence interne des théories métapsychologiques et des méthodes d'analyse des phénomènes psychiques, de même que la rigueur méthodologique de la "cure type" constituent un repère essentiel dans le champ des théories de la personnalité et des modalités d'intervention en psychothérapie. A la suite de Schneider28, l'on distinguera ainsi les psychothérapies directement inspirées de la psychanalyse (psychothérapies analytiques individuelles ou de groupe), les psychothérapies qui empruntent à la psychanalyse certaines données pratiques ou théoriques (analyse transactionnelle, rêve éveillé dirigé...) et enfin les psychothérapies qui ne s'appuient pas sur la prise en compte des processus inconscients du thérapeute et de son client (thérapies cognitivo-comportementalistes) ou qui utilisent d'autres cadres conceptuels (approche systémique). Très grossièrement, l'on peut dire que l'objectif de toutes ces techniques peut être rapporté à la lutte contre les effets de
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On évalue actuellement à plus de deux cents le nombre de techniques

psychothérapeutiques utilisées dans les pays occidentaux. 28 SCHEIDER (P.B.) Quelques problèmes actuels de la formation à la psychothérapie, particulièrement à la psychothérapie analytique, du psychiatre et du médecin. Confrontations psychiatriques n° 26. SPECIA, Paris, 1986,p.225-241

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conftits29pathologiques, c'est-à-dire de conflits qui débordent les possibilités d'adaptation d'un sujet et qui déterminent une souffrance psychique et/ou physique motivant une demande d'aide ou de soins. Dès lors, les psychothérapies doivent ici être distinguées de la psychanalyse dont l'objet déborde la visée thérapeutique. La cure analytique instaure en effet un processus qui vise la levée du refoulement. Elle s'appuie sur les ressources du transfert par le moyen de l'analyse des effets de structure liés à l'existence même d'un inconscient qui détermine à son insu tout être humain. Par ailleurs, cette distinction entre psychothérapie et psychanalyse s'enracine également, nous le verrons, dans la question de la clinique et des différentes postures qui peuvent en découler. Ainsi, et en ce qui concerne l'objet central de notre propos, c'est-à-dire la distinction entre psychothérapie et histoire de vie, l'on voit ici poindre une première différence d'importance: la question de la demande exprimée et, bien évidemment, de l'offre proposée. Examinons ce premier aspect dans le champ de la psychothérapie, puis dans les différents courants référés au domaine de l'histoire de vie.
1 Dans le contexte de la psychothérapie,
0

la demande30 qui

29 "Expression d'exigences internes inconciliables, telles que désirs et représentations opposées, et plus spécifiquement de forces pulsionnelles antagonistes. Le conflit psychique peut être manifeste ou latent." CHEMAMA (R.) (sous la direction de...) Dictionnaire de la psychanalyse Larousse, 1995, p. 51. 30Par souci de clarté, il faut une nouvelle fois distinguer ici psychothérapie et psychanalyse. Cette dernière envisage en effet la demande du sujet au-delà du seul aspect qualitatif de la motivation à s'engager dans un travail psychothérapeutique pour s'attacher aux effets intersubjectifs de la dimension du désir. A la suite des travaux de Jacques Lacan, la psychanalyse considère la demande comme l' expression d'un souhait adressé à autrui à partir duquel le désir va se distinguer du besoin. Dans cette perspective, la demande du sujet adressée à autrui ouvre à la question du désir de la reconnaissance de l'Autre. "L'autre" ou "petit autre", c'est-à-dire autrui, notre semblable, doit en effet être distingué de "l'Autre", appelé encore "grand Autre" qui incarne l'altérité radicale et atteste que le sujet se trouve pris dans un ordre symbolique, celui

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s'adresse au psychothérapeute s'élabore classiquement en référence à la souffrance psychique d'un sujet qui éprouve des difficultés à composer seul avec un ou plusieurs symptômes, expression d'un conflit manifeste ou latent. La demande est ici une demande d'aide, voire de soins. 2° Dans le contexte de la recherche en sociologie et en ethnologie, la demande est avant tout celle du chercheur. C'est lui qui sollicite la contribution d'un narrateur susceptible de lui soumettre un récit pouvant alimenter son travail de recherche. 3° Dans le contexte des séminaires d'implication et de recherche "roman familial et trajectoire sociale", la demande est plus complexe car plurielle. Elle recouvre tout à la fois une dimension de formation, (au sens où les participants viennent parfaire leurs connaissances dans le domaine de la sociologie clinique et de la dynamique des groupes), parfois de recherche, (lorsque les participants sont eux-mêmes chercheurs ou lorsqu'ils se trouvent associés à une recherche conduite par les animateurs), mais également de "développement personnel", processus à visée de changement envisagé alors comme
"'intermédiaire entre thérapie et formation"31.

4 0 Enfin, dans le champ des pratiques référées à
l'Association Internationale des Histoires de Vie en Formation, la demande, nous l'avons dit, est une demande de formation entendue au sens large du terme. Le travail proposé s'effectue le

du langage, auquel il ne peut se soustraire, et qui modifie radicalement son rapport à l'objet de satisfaction de son besoin, lequel est, chez les humains, transi de langage et, partant, élevé à la dignité d'une demande. 31 "Le développement personnel apparaît ici comme un intermédiaire entre formation et thérapie, une transformation personnelle du sujet et de son état interne, une action psychologique qui se réalise dans un contexte et avec un objectif précis de formation. L'ambition y est certainement plus modeste que dans celle qui caractérise une thérapie. On est pas dans une démarche répondant à une demande d'aide et proposant, sur le long terme, de reconstruire ou de restructurer une personnalité tout entière." LAINE (A.) 1998, op. Cit., p.131.

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plus souvent en groupe et s'organise autour de la problématisation de l'expérience de chacun des participants via le travail d'écriture, de socialisation et de co-interprétation de son histoire. Le propos est ici de chercher à favoriser la recherche de sens par les acteurs eux-mêmes en vue d'une plus grande lucidité face aux déterminants éducatifs formels et non formels qui sous-tendent leur parcours de formation. Cette démarche s'inscrit donc dans le champ de la biographie éducative32.Elle a pour finalité de permettre aux participants de ""seréapproprier leur pouvoir de formation en se réappropriant
leur histoire de formation" .33

Cependant, dans ces deux derniers cas, la remémoration d'éléments biographiques problématiques (enjeux contradictoires, situations d'impasses, non-dits familiaux, généalogie "trouée" ...) va bien souvent induire des "'turbulences" dans l'organisation psychique de certains sujets. Ce désordre, lorsqu'il est apparent, peut parfois générer une anxiété importante et tendre à favoriser pour certains une confusion entre une demande "thérapeutique", de "développement personnel" et une demande de "formation". Précisons donc ce que recouvre chacun de ces termes afin de tenter d'en mieux cerner les frontières et les points de rapprochement. Point n'est besoin pour l'instant de revenir trop longuement sur le problème de la demande thérapeutique. Nous avons vu combien celle-ci s'élabore en référence à la question de la prise en compte d'une souffrance psychique dont l'intensité subjective déborde la seule "difficulté à être au monde" que rencontre tout être humain désirant. Si les praticiens chercheurs œuvrant dans le champ des histoires de vie se trouvent parfois
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DOMINICE (P.) L'histoire de vie comme processus de formation,

L' harmattan, Paris, 1992. 33 COCKX (B.); De VILLERS (G.); GALLEZ (D.) "Récit de vie et formation" in Pratiques du récit de vie et théories de la formation. Cahiers de la section des sciences de l'éducation, FAPSE, Université de Genève, 1985, p. 57.

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confrontés à l'expression d'une telle angoisse dans le cadre de leurs interventions, ce type de demande ne fait pas, comme tel, l'objet de leur travail. Plus encore, ceci constitue généralement pour les praticiens des histoires de vie de l'association internationale des histoires de vie en formation et ceux du courant "roman familial et trajectoire sociale" une relative contre-indication à la participation à un séminaire histoire de vie. Ainsi donc, et indépendamment des enjeux de recherche qui marquent l'organisation de séminaires histoire de vie dans ces deux courants, la finalité de ces approches paraît devoir s'organiser autour de la réponse à une demande de "formation". L'on connaît la formule de Didier Anzieu pour distinguer demande de formation et demande thérapeutique: Pour l'auteur, la demande en formation serait de "changer, mais sans avoir à souffrir", et en thérapie de "ne plus souffrir, mais sans avoir à changer.".34Au-delà de la simple pirouette langagière se pose donc ici la question du changement dans le domaine de la formation, mais aussi dans le champ du développement personnel qui, nous l'avons vu, constitue pour les praticiens du courant "roman familial et trajectoire sociale" un intermédiaire entre thérapie et formation. La notion de "développement personnel" s'origine dans les travaux de Carl Rogers au décours des années cinquante. Ses travaux trouveront ensuite un large écho dans les prolongements tbérapeutiques35qui vont se développer sur la côte Ouest des Etats Unis à partir des années soixante, puis dans le champ de la pédagogie.

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ANZIEU (D.) "Le moniteur et sa fonction interprétante" in Le travail

psychanalytique dans les groupes, Dunod, 1975, p. 167. 35 Ces approches thérapeutiques sont regroupées autour de ce que l'on nomme habituellement le "courant humaniste des théories de la personnalité", appelé encore "troisième voie" puisque cherchant à se distinguer de la psychanalyse et du béhaviorisme.

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Rogers, au cours de ses études de psychologie, subira l'influence contradictoire d'une psychologie d'orientation psychométrique et statistique et d'une psychologie plus clinique influencée par la psychanalyse. Les années passant, il cherchera de plus en plus à construire sa propre appréhension des proces-

sus psychothérapeutiques en se centrant "sur le client".36 La
théorie de Rogers repose essentiellement sur l'hypothèse que l'individu est capable de se diriger lui-même et qu'il a un pouvoir suffisant pour traiter d'une façon constructive tous les aspects de sa vie qui peuvent parvenir au champ de sa conscience. C'est l'hypothèse du développement. Celle-ci recouvre une double portée: la dimension téléonomique, c'est-à-dire la tendance actualisante d'un sujet qui tend à poursuivre des fins qui lui sont propres, et la dimension autoréférentielle, c' est-àdire la capacité de régulation du sujet par lui-même. Dans cette perspective, la thérapie ne fait que faciliter un processus de changement spontané propre au client. Cette tendance universelle et innée serait présente chez tout individu. Son expérience clinique de psychothérapeute amène Rogers à décrire un ensemble de conditions nécessaires pour qu'un processus thérapeutique, qu'il qualifie de constructif, apparaisse dans la relation établie avec le client. Face à une personne généralement confrontée à un ou plusieurs problèmes dont elle n'a pu venir à bout seule, le thérapeute, pour favoriser le processus thérapeutique, doit faire preuve de "congruence" (c'est-à-dire se révéler capable d'être la personne qu'il "est" réellement) ; de "considération positive inconditionnelle" (c'est-à-dire de porter à son client une attention chaleureuse indépendamment de tout jugement de valeur) et d"empathie" (c'est-à-dire de se montrer capable de percevoir le monde intérieur de son client). Par
36"C'est le client lui même qui sait ce dont il souffre, dans quelle direction il faut chercher, ce que sont les problèmes cruciaux et les expériences profondément refoulées. Je commençai à comprendre que si je voulais faire plus que de montrer son savoir et son habileté, j'aurais à m'en remettre au client pour la direction et le mouvement du processus thérapeutique" ROGERS (C.) Le développement de la personne, Dunod, Paris, 1968, p. 11.

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ailleurs, Rogers souligne que pour être tout à fait opérantes, ces conditions doivent avoir été communiquées au client avec succès. L'objectif poursuivit est ici le changement. Il s'agit de produire un nouveau comportement sans passer par des détours conceptuels ou explicatifs. Ce n'est pas tant la "cure" d'une maladie qui est visée, que l'évolution humaine et la valorisation des individus via un travail d'accompagnement qui privilégie la prise en compte de l'état intérieur du sujet et son acceptation dans "l'ici et maintenant". Dans la perspective Rogerienne, le client doit ainsi apprendre progressivement à se prendre luimême en charge. Pour se faire, la technique d'accompagnement psychothérapeutique qui en découle s'articulera autour de "l'entretien non directif' ou encore l'entretien "centré sur le client". La posture d'accompagnement qui en découle cherche à faire rupture avec la position psychanalytique de "sujet supposé savoir" et avec la position de "spécialiste" prônée par les thérapies béhavioristes. Par ailleurs, et à côté des travaux qu'il mène dans le champ de la psychothérapie, Rogers s'intéresse à la pédagogie et adapte son expérience de psychothérapeute à un domaine d'activité qu'il connaît bien du fait de sa charge d'enseignement universitaire. Dans un court texte daté d'avril 1952, Rogers expose ses réflexions concernant la pédagogie à l'occasion d'un séminaire organisé par l'université de Harvard. Ce texte, intitulé "Enseigner et apprendre, réflexions personnelles" est considéré comme le texte fondateur de la pédagogie non directive. Rogers, en treize points, insiste sur l'importance de la prise en compte de l'expérience de l'apprenant dans les processus pédagogiques et sur le poids du partage des expériences d'apprentissage avec autrui.37 L'on voit ainsi que la notion de "développement person37 "J'en suis arrivé à croire que les seules connaissances qui puissent influencer le comportement d'un individu sont celles qu'il découvre lui-même
et qu'il s'approprie.

(...) J'ai

découvert

que la meilleure façon d'apprendre,

bien que la plus difficile, est pour moi d'abandonner mon attitude défensive, au moins provisoirement, pour essayer de comprendre comment une autre personne conçoit et éprouve sa propre expérience" Ibid. p. 198.

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nel", à travers l'évocation succincte des travaux de Carl Rogers, se trouve historiquement située au carrefour de la psychothérapie et de la pédagogie non directive. Les objectifs de changement poursuivis, tant dans le domaine de la psychothérapie que dans le domaine de la pédagogie, recouvrent globalement les notions de "réalisation de soi" et "d'optimisation des potentialités" au service d'un souci plus général "d'épanouissement de l'homme". Abordons désormais la notion de "formation". Cette dernière, particulièrement depuis les années 70, a connu en Occident un développement considérable du fait des exigences d'adaptation de la population active aux mutations technologiques, scientifiques, techniques, et aux modifications structurelles de la société. Souvent envisagée comme relevant du seul domaine de la "formation professionnelle des adultes", la formation recouvre en fait des dimensions beaucoup plus vastes et complexes. En effet, la formation des adultes à rapidement fait émerger d'autres dimensions que les seules difficultés posées par le problème de l'adaptation à l'emploi. A côté de la nécessité d'organiser à grande échelle le recyclage des personnels, les professionnels de la formation ont dû apprendre à faire face aux exigences complexes imposées par la reconversion des demandeurs d'emploi et par l'insertion des jeunes et des "exclus". La perspective d'une formation purement professionnelle et technique s'est rapidement trouvée débordée par des exigences plus complexes venant questionner en retour l'organisation sociale dans son ensemble. D'autre part, et en regard d'une crise économique quasi structurelle, la remise en cause des sociétés traditionnelles après les années 70 a profondément bouleversé les points de repères des acteurs sociaux qui ne pouvaient désormais plus s'appuyer sur des modèles culturels pour partie obsolètes. Dans une société en perpétuelle mutation, la formation, en cherchant à proposer des modalités d'accompagnement favorisant des aptitudes au changement débordant le seul champ professionnel, a fortement contribué à interroger des enjeux de développement culturel de masse. Plus qu'un moyen d'adaptation des acteurs sociaux aux

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besoins de l'économie, plus qu'un moyen de rattrapage scolaire et universitaire pour les personnes n'ayant pu accéder au niveau d'éducation auquel elles aspiraient, la formation a également été envisagée par certains comme un champ de pratiques destiné à réduire les inégalités socioculturelles pour tenter d'accroître collectivement les moyens d'agir démocratiquement sur le développement de la société. L'accès du plus grand nombre au savoir via une "seconde chance" éducative ouverte par les réseaux de formation d'adultes participait ainsi d'un projet de société où l'éducation scolaire et universitaire pouvait servir de base à une dimension éducative beaucoup plus ambitieuse: apprendre à tous les âges de la vie grâce à "l'éducation permanente" afin de développer un "pouvoir-savoir" susceptible de favoriser une réelle participation des acteurs aux structures sociales dans lesquelles ils évoluent. C'est dans cette même perspective "d'éducation populaire" que l'on peut aujourd'hui tenter de situer le courant représenté par l'Association Internationale des Histoires de Vie en Formation. De la sorte, à côté d'une "éducation formelle" s'appuyant sur une logique des filières et des niveaux mal adaptée à la population des adultes, certains praticiens de la formation ont cherché à privilégier la notion "d'éducation informelle", c'est-à-dire la prise en considération des acquis expérientiels des apprenants dans les
processus de formation mis en œuvre.
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En ce qui concerne la question du changement dans les processus de formation, l'on voit très clairement comment la notion de prise en compte de l'expérience personnelle des apprenants rejoint ici la notion de "centration sur le client" promue par Rogers dans le domaine des pratiques référées au champ du développement personnel. Pourtant, des différences
38"L'apprentissage expérientiel a été théorisé comme un travail réflexif sur le vécu, une transformation de l'expérience en conscience dans un processus d'autofonnation qui fonctionne dans toutes les situations de prise de décision et de résolution de problèmes de la vie quotidienne." GEA Y (A.) "Pour une didactique de ['alternance" Revue Education permanente na 115. 1993 - 2. p. 83

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fondamentales existent entre "développement personnel" et "formation". Gaston Pineau, dès 1984, insistait sur les différences entre ces expressions qui, selon lui, recouvrent des conceptions de la "croissance" fort différentes. Evoquant le mouvement développementaliste des années 60-70 dans le domaine des sciences sociales, puis l'émergence du terme d "autoformation" contemporain des années de crise qui suivirent, il remarque: "l'utilisation commune du mot même de développement n'est pas insignifiante. Développer, c'est ôter l'enveloppe, c'est permettre à quelque chose de déjà formé de se déployer pleinement. L'axe sémantique principal de "développement" semble bien être celui de l'évolution dans la ligne de quelque chose déjà constitué et non pas de la constitution, de la formation de ce quelque chose. (...) former, donner ou créer une forme, c'est mettre ensemble des éléments dispersés,. cette mise ensemble crée une unité nouvelle qui en soi n'est ni supérieure aux éléments préexistants, ni meilleure qu'eux, cette unité est simplement autre."39 De la sorte, si la notion de développement personnel suppose quelque chose de préexistant qui vise à se déplier, l'on voit très bien que l'utilisation du terme "former", du latin formare (créer, organiser ce qui n'existe pas) évoque une action morpho génétique de transformation de la personne. Au plan sémantique, le rapport entre formation et création, c'est-à-dire émergence d'une forme, accentue l'idée de prise en compte d'une totalité non réductible à la somme de ses éléments constitutifs et insiste sur la profondeur d'un processus où l'être et la forme sont à la fois convoqués dans un même mouvement créateur. L'on pourrait ici comparer ce processus de formation à celui décrit par les systémiciens lorsqu'ils évoquent la notion de "propriété émergente des systèmes". Dès lors, le recours à la notion de "développement personnel" ou à la notion de "formation" participe-t-il d'une
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PINEAU (G.) "Autodéveloppement et autoformation" Revue québécoise de psychologie, vol.S,no3, 1984,p. 124

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