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Souffrances familiales, souffrances sociales

De
233 pages
Les professionnels de l'intervention sociale sont confrontés aujourd'hui à une demande qui est avant tout demande de soin, d'écoute, de médiation, de régulation, dans un contexte de liens sociaux et familiaux fortement éprouvés. Ces souffrances relationnelles exigent une pratique pour laquelle les formations existantes ne préparent pas nécessairement les praticiens à ces situations "limites" dans leurs champs d'intervention. De nouveaux champs de réflexion doivent donc être mobilisés pour offrir aux travailleurs sociaux concernés des moyens adaptés pour développer de nouvelles compétences.
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Souffrances familiales, Souffrances sociales
Nouveaux contextes de la relation d'aide: quelles pratiques, quelles méthodes?

Travail du Social Collection dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être j argonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains. Déjà parus Pierre HEBRARD, (sous la dir.), Formation et professionnalisation des travailleurs sociaux, formateurs et cadres de santé, 2004.

L. MELLINI, A. GODENZI, J. De PUY, Le sida ne se dit pas: analyse des formes de secret autour du VIH/sida, 2004. Jean LAVOUÉ, La demande de justice en protection de l'enfance, 2004. François ABALLÉA et Charlotte SIMON, Le service social du travail: avatars d'une fonction, vicissitudes d'un métier, 2004. Bénédicte ALLOUCHERY, Bébé au coeur d'une relation parents-assistante maternelle, 2003. Stéphane MARTIN, Le Brevet Professionnel Jeunesse et Sports. Analyse d'une politique ministérielle d'éducation populaire,2003. Alain VILBROB (dir.),L'identité incertaine des travailleurs sociaux, 2003. Mllstapha POYRAZ, Espaces de proximité et animation
socioculturelle, 2003.

Sylvie CLEMENT, Vivre en caserne à l'aube du XXIème siècle.L 'exemple de la gendarmerie, 2003. Emmanuel JO VELIN (éd), le travail social face à l'interculturalité, 2002. Elisabeth VIDALENQ, Paradoxes et partenariat dans le travail social, 2002.

Sous la direction de Jean Lavoué

Souffrances familiales,

souffrances sociales
Nouveaux contextes de la relation d'aide: quelles pratiques, quelles méthodes?

L'Harmattan 5-7, rue de l'Éco1ePolytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino Italie

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6614-5 E~:9782747566148

Guy Le Huidoux Ouverture

Laissez moi exprimer la satisfaction de la Sauvegarde du Morbihan d'accueillir à son tour, après celle du Finistère en 1998 sur le thème de la responsabilité des associations, et celle d'Ille-etVilaine en 2000 sur la question du bénévolat, la journée d'étude régionale 2002 de l'UNASEA. Après des journées davantage tournées vers le fait associatif lui-même, cette journée a cherché à toucher un public plus large. Nous avons souhaité rejoindre notamment les préoccupations d'un grand nombre de professionnels sur le terrain, qu'ils appartiennent ou non aux établissements et services du réseau UNASEA. C'est pourquoi nous avons choisi de nous tourner résolument vers l'objet même de l'action sociale, la souffrance sociale sous toutes ses formes, et vers ceux qui la prennent en charge chaque Jour. A la Sauvegarde du Morbihan, nous avons depuis plusieurs années l'expérience de ces journées associatives à thèmes, centrées sur les préoccupations des professionnels. Ainsi avons-nous abordé ces dernières années les questions de la violence ou encore de la parentalité... Nous sommes heureux de partager aujourd'hui cette expérience avec vous tous.

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A voir le nombre de participants qui ont répondu à notre appel, puisque je crois que nous sommes plus de 400 réunis, nous sommes heureux d'avoir visé juste à travers le sujet d'étude qui vous est proposé et de sentir l'intérêt qu'il a suscité chez vous. Nous pouvons faire ainsi de cette journée une véritable journée d'étude régionale dont les répercussions nous l'espérons, sur le plan des pratiques professionnelles, iront bien au-delà d'une simple rencontre le temps d'un jour. Le sujet que nous allons traiter aujourd'hui touche au cœur même des actions que nous menons, que nous soyons administrateurs, bénévoles ou professionnels... Aucun domaine d'intervention n'est étranger à la question qu'il pose. Question que nous pouvons formuler très simplement ainsi: Comment ajuster nos méthodes, nos pratiques dans la relation d'aide aujourd'hui, en tenant compte du constat que font tous les professionnels d'une sorte d'amplification des souffrances des bénéficiaires? Celles-ci se traduisent par des symptômes souvent graves, éprouvant la capacité même de notre réponse: que l'on songe à la violence des jeunes qui n'est pas un mythe et qui se retourne parfois contre eux-mêmes ou contre tous ceux qui tentent de les aider, que l'on songe à la plainte des adultes dans le contexte de vécus relationnels extrêmement douloureux, que l'on songe encore à l'inflation de la demande de soutien, d'arbitrage ou de médiation notamment adressée à l'instance judiciaire dans le cadre de conflits touchant aux enjeux mêmes de l'existence et notamment du lien à l'enfant. . . On pourrait multiplier les signaux de cette souffrance de la personne dans la société aujourd'hui. Elle est bien souvent cachée, occultée. Mais les professionnels de nos associations sont aux premières lignes pour la percevoir et en témoigner. Ce pourra être l'un des objets de cette journée d'en dessiner un peu mieux les contours.

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Mais nous n'avons pas voulu en rester à un simple constat et nous avons surtout souhaité faire de cette journée d'étude une sorte de laboratoire où puissent être échangées des expériences qui marchent, les pratiques qui s'élaborent dans notre région en réponse à cette impressionnante demande d'aide et de soutien qui convergent vers l'action sociale aujourd'hui. L'Association de Sauvegarde de l'Enfance du Morbihan avec ses partenaires de l'UNASEA est heureuse d'être ainsi à l'initiative de cette mise en commun de pratiques innovantes autour d'un problème majeur de société qui déborde de très loin la seule question du travail social. Tous les domaines de la santé, de l'éducation scolaire, mais aussi de la citoyenneté, de l'urbanisme, du lien social, sont concernés par le sujet que nous souhaitons aborder aujourd 'hui. Nul doute que cette expérience concrète de mise en réseau au niveau régional produira des synergies, et enrichira notre tissu associatif en Bretagne. Nos associations n'ont d'autre but que de percevoir les besoins sociaux, d'y être peut-être plus sensibles avant d'autres, et d'anticiper les réponses à y apporter. Elles ont aussi, au-delà des réponses techniques, un devoir de parole pour dire les besoins non satisfaits, et indiquer dans quelles voies orienter les moyens. . . Les souffrances sociales dont nous parlerons aujourd'hui sont un des grands indicateurs de la nécessité d'avancer encore dans l'ajustement de la réponse sociale. Nous espérons que cette journée contribuera ainsi à ajuster aussi le rôle de nos associations. De tous les moyens à déployer aujourd'hui, nul doute que celui du partenariat et du réseau sont des plus nécessaires. Sans doute cela ressortira-t-il fortement de nos travaux.

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A cet égard le réseau de l'UNASEA - et je tiens à remercier la présence aujourd'hui de son Directeur Général Jean-Jacques Andrieux - particulièrement dense et actif en Bretagne, à travers sa délégation régionale sous la responsabilité de Monsieur Dominique Odot, constitue un maillage particulièrement précieux pour tous les acteurs que nous sommes. Merci de témoigner par votre présence nombreuse combien il vous tenait à cœur et de faire vivre ce réseau bien au-delà de cette journée que nous sommes heureux de vous proposer... Nous vivons une période de transition importante pour notre association. Jeudi dernier dans ces mêmes locaux du palais des congrès de Lorient un nombre sans doute aussi important de personnes qu'aujourd'hui étaient réunies pour témoigner leur estime à Adrien Le FormaI à l'occasion de son départ en retraite... Adrien Le FormaI a été l'initiateur de la délégation régionale de l'Unasea qu'il a longtemps animée. Cette journée, il l'avait, lui aussi, voulue. Qu'elle se réalise aujourd'hui, quelques jours après son aurevoir à notre association c'est aussi une manière de rendre hommage à son militantisme infatigable pour la professionnalisation de notre secteur.

Guy LE HUIDOUX Président de la Sauvegarde de l'Enfance du Morbihan

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Jean Lavoué Présentation

Nouvelles

méthodes, nouvelles pratiques du travail social?

Les professionnels de nos associations sont confrontés aujourd'hui à une demande sociale qui est avant tout demande de soin, d'écoute, de médiation, de régulation, dans un contexte de liens sociaux et familiaux fortement éprouvés. Ces souffrances relationnelles exigent une pratique pour laquelle les formations restent à formaliser. En effet, les formations existantes ne préparent pas nécessairement les praticiens à un grand nombre de situations limites dans leurs champs d'intervention. C'est ainsi que les travailleurs psycho-médico-sociaux aussi bien que ceux engagés dans le champ de l'éducation, se retrouvent régulièrement confrontés à des situations d'aide qui nécessitent une écoute et une intervention proches du champ thérapeutique, mais en aucune manière réductibles à lui. C'est notamment le cas des personnes travaillant sous mandat judiciaire, en prévention spécialisée, dans l'aide à domicile, dans l'accompagnement social. . .

Il

De nouveaux champs de réflexion, d'institutionnalisation et de formation doivent donc être mobilisés pour offrir aux travailleurs sociaux concernés par ces questions des moyens adaptés pour développer de nouvelles compétences. Beaucoup de praticiens ont déjà commencé à apporter, sur leurs terrains professionnels respectifs, des solutions appropriées à ces questions. De nombreux savoir-faire sont ainsi accumulés sans que des échanges suffisants permettent toujours d'en rendre compte. La délégation régionale de Bretagne de l'UNASEA a pensé que le moment était venu d'inviter les professionnels des champs psycho-médico-sociaux et éducatifs de la région Bretagne à confronter leurs expériences, à dire leurs difficultés, et à s'enrichir de leurs solutions. Ainsi a-t-elle organisé à Lorient, le 19 novembre 2002, dans le cadre de sesjoumées d'étude annuelles une rencontre qui a réuni environ 400 professionnels concernés par ces problématiques. L'ouvrage que nous vous proposons reprend les actes de cette journée enrichis de plusieurs contributions de participants qui ont accepté de prolonger la réflexion, notamment sur la question des types de pratiques ou de formations à promouvoir dans le champ social au regard de ces nouveaux contextes de la relation d'aide. Les objectifs de cette journée d'étude étaient multiples: Dresser un état des lieux de la situation dans ce domaine: où en sommes-nous aujourd'hui? A quelles difficultés se heurtent les différents praticiens dans ce champ? Comment tenter d'y répondre? Mieux cerner les modalités de la relation d'aide dans les contextes non thérapeutiques: quelles méthodes, pour quelles pratiques? Repérer quels apports novateurs ont déjà été réalisés: ces apports sont-ils généralisables et si c'est le cas quels réseaux mettre en place pour faciliter les échanges entre les institutions du secteur? Ces thèmes ont été traités dans le cadre de conférences et d'ateliers, à partir de plusieurs expériences présentées par des 12

équipes. Ils visaient à explorer les réponses à promouvoir dans le nouveau contexte de la relation d'aide notamment marqué par la désaffiliation des individus sur le plan social et familial et le recours croissant au tiers social et notamment judiciaire: Dispositifs et travail de la parole au sein des institutions éducatives, médico-sociales, judiciaires. . . Formations initiales, formations continues, supervision, analyse des pratiques... Enjeux et complémentarité des formations pluridisciplinaires face aux nouvelles demandes. Les pratiques novatrices, le travail en réseau: quelles articulations des réponses, quelles innovations nécessaires notamment en ce qui concerne la parole et le droit des usagers? Les ressources des associations avec tous leurs acteurs (administrateurs, professionnels, bénévoles) dans ce nouveau contexte de la relation d'aide. Enjeux pour le projet associatif. Sans doute, sommes-nous restés en deçà de nos ambitions. Le temps d'une journée ne permettait guère d'explorer à fond toutes ces perspectives. Toutefois on se rendra compte, à la lecture de la restitution de ces travaux et des réflexions très nourries qu'ils ont suscitées, de l'intérêt de la problématique posée. Nous avons découpé en quatre parties le plan de cet ouvrage: La première reprend le texte des conférences introductives qui posent la question des méthodes et des pratiques du travail social dans les nouveaux contextes de souffrances familiales et sociales, tant sur le plan sociologique et politique (Roland Janvier) que sur celui de l'articulation des fonctions et des métiers (Claude Bouchard), ou encore sur celui du cadre clinique de l'intervention et de ses limites (Elie Cany). La deuxième partie est une restitution des interventions dans les ateliers avec une illustration d'expériences innovantes dans notre secteur prenant en compte ces dimensions de la souffrance psychique des usagers.

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La troisième partie donne la parole à des professionnels, psychologues cliniciens, qui ont accepté de prolonger les échanges de cette journée en faisant part des réflexions que suscitent actuellement leurs fonctions d'intervenants dans le champ social. Enfin nous reprenons dans la dernière partie les textes de professionnels de la formation des travailleurs sociaux, que ce soit dans le cadre universitaire ou dans celui de la formation initiale des travailleurs sociaux (Alain Vilbrod et Pascale Planche) ou dans le cadre des formations complémentaires cliniques (Jean-François Croissant). Les contributions de superviseurs intervenant actuellement auprès d'équipes de la Sauvegarde du Morbihan viennent très utilement compléter cette dernière partie toute entière orientée vers le soutien technique aux équipes. Celles-ci sont confrontées, en effet, dans le cadre de leur travail à des charges émotionnelles qui méritent non seulement d'être prises en compte, mais encore d'être utilisées comme les ressources essentielles de leur intervention (Jean-Yves Broudic, Albert Donval). Je tiens à remercier particulièrement, au-delà de chacun des intervenants et des auteurs de cet ouvrage, l'ensemble des acteurs qui se sont activement impliqués dans la préparation de cette rencontre: Dominique Odot, délégué régional de l'UNASEA qui a conduit avec efficacité l'équipe de préparation, les membres de cette équipe, Madeleine Lincy, Claire Turbiaux, Jean-Guy Hémono, Roland Janvier, Philippe Stride, et tout spécialement Jo Daniel qui a mis au service de la logistique de cette journée son dynamisme légendaire. Merci enfin à Olivier BruneI qui n'a pas ménagé sa peine pour la mise en forme définitive de ce livre.

Jean LAVOUE Directeur Général de la Sauvegarde de l'Enfance du Morbihan

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Première partie

Nouveaux contextes de la relation d'aide

Roland Janvier

D'une parole en souffrance à une parole citoyenne

Les situations de souffrance, personnelle, familiale et sociale, que connaissent les usagers des établissements et services sociaux et médico-sociaux stigmatisent, excluent, isolent. Je formule une hypothèse: l'expérience d'une citoyenneté vécue concrètement par les usagers au sein des établissements et services peut avoir un effet sédatif sur leur souffrance. Pour préciser le contexte de mon analyse, je voudrais esquisser les contours de ces souffrances familiales et sociales auxquelles sont confrontées les équipes pluridisciplinaires. L'angle de vue sera ici d'analyser ces formes de souffrance dans leurs significations et leurs conséquences sociales. Enfin, pour vérifier mon hypothèse, je vous propose d'élaborer quelques conditions nécessaires pour passer d'une parole en souffrance à une parole citoyenne. Ce qui revient à envisager une véritable refondation de l'action sociale et médico-sociale.

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1.

LA SOUFFRANCE: UN ETAT QUI EXCLUT

1.1. La souffrance brise le lien social

Souffrir, c'est avoir mal, physiquement ou moralement. Souffrir, c'est supporter, ce qui peut signifier porter l'insupportable! La souffrance personnelle entraîne dans une forme exacerbée de solitude. La souffrance impose un retournement vers
SOl.

Dans sa dimension sociologique, la souffrance met à part, instaure une distance entre la personne et le groupe. La souffrance, d'abord vécue dans sa dimension individuelle, voire individualisante, vient dénouer les liens d'appartenance, fragiliser le rapport aux autres. Par exemple, la souffrance de parents qui découvrent le handicap de leur enfant provoque une rupture: ils ne peuvent plus s'identifier à la représentation qu'ils se faisaient d'être parents. Leur image parentale est brisée. Le drame du handicap les met d'un seul coup à distance des représentations qu'ils avaient d'eux-mêmes et, du même coup, des autres parents «normaux ». Cela mène à l'isolement. Autre exemple, la souffrance que provoque le délitement des liens familiaux dans les crises conjugales. Là aussi, toutes les représentations s'effondrent. Les images structurantes de père, mère, fils, fille, frère ou sœur, amant ou amante, sont cassées, remises en cause. Cet affaissement des constructions symboliques renvoie chacun dans une sorte de désespoir individuel. Le lien familial ne permet plus de conforter son système de représentation auprès des autres. Cela mène à l'isolement. Quelles que soient les causes des souffrances sociales ou familiales, les conséquences sont de même nature. La souffrance brise le lien social.

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1.2. La souffrance

conduit à « l'in-action »

Connaître la souffrance, c'est faire l'expérience d'une situation irreprésentable. La souffrance n'a pas de sens. C'est vrai à un niveau individuel, cela l'est aussi au plan social. Les personnes que rencontrent les professionnels de l'action sociale et médico-sociale vivent souvent leur situation sur ce mode. Cela s'exprime par un « Vous ne pouvez pas comprendre!» combien de fois entendu au détour d'entretiens. Etre au chômage, connaître la grande pauvreté, souffrir de troubles psychiatriques, avoir ses enfants placés, vivre la dépendance à l'alcool, avoir un enfant handicapé, commettre des actes délinquants, supporter une déficience intellectuelle ou physique, avoir abusé de ses enfants, etc. sont autant de situations qui rendent les usagers des établissements et services sociaux ou médico-sociaux irreprésentables ! Comme le constate Didier Demazière pour les chômeurs, ces usagers sont atomisés. Ce qu'il dit de l'expérience du chômage pourrait être généralisé, les personnes en souffrance prises en charge par des équipes spécialisées vivent: «une expérience humiliante qui menace les identités, une condition subordonnée qui n'a pas de signification collective autonome, un statut fortement encadré par des prescriptions normatives, un phénomène dépolitisé dont les responsabilités sont diluées. »1 Ce regard est à la fois celui de l'individu en souffrance sur luimême et celui porté par la société. La perception sociale des situations de souffrance est spontanément fondée sur une vision individualiste du phénomène. Cette posture particulière immobilise les personnes, les condamne à l'inaction. Comment agir sur une situation incompréhensible, donc impossible à analyser? Tout essai
D.Demazière (1996) « Des chômeurs sans représentation ? » in Esprit - Novembre 1996 - P 14. 1 collective: une fatalité

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d'analyse supposerait préalablement la construction d'une représentation de cette souffrance, culturellement irreprésentable ! C'est bien d'un cercle vicieux qu'il s'agit! « C'est l'inaction qui provoque l'in-action, l'action renversée sur soi. 2»

2. LA PAROLE STIGMATISEE

EN

SOUFFRANCE:

UNE

PAROLE

2.1. Une parole isolée Cette inertie, inhérente à toute forme de souffrance, renforce le sentiment d'isolement. La parole en souffrance est une parole isolée, un cri dans le désert. Cette parole est frappée de l'indignité sociale des situations vécues. Elle ne peut être porteuse que de honte, de dévalorisation individuelle, d'apathie, de dépendance, voire de haine de soi. La parole en souffrance ne relie pas, n'a aucune vertu intégrative, elle se heurte à l'incompréhension. La parole en souffrance ne construit rien, n'agit pas sur l'environnement, elle tourne en rond sur elle-même. La parole en souffrance n'offre pas d'issue, n'ouvre pas vers des solutions, elle s'enferme dans le nonsens. La parole en souffrance fait refluer la personne en dehors de la socialité, la met à distance des solidarités groupales.

2.2. Une parole inscrite dans le passage à l'acte On peut penser qu'une parole en souffrance est plus proche du passage à l'acte que d'un acte de langage. Le mal être vient envahir l'espace de la communication pour ôter toute force agissante aux mots.
2

J.J. Schaller «Pour une mobilisation de tous les acteurs» in « les associations
sociale» J. Afchain - Dunod -1997. P .253.

d'action

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La parole en souffrance, c'est de la violence: violence de l'être souffrant, violence du cri qui révèle cette souffrance, violence à l'égard des auditeurs impuissants. La parole en souffrance réduit ceux qui l'entendent à l'impuissance. La parole en souffrance est inscrite dans un cercle vicieux. Plus elle se dit, plus elle révèle l'insupportable des situations vécues. Plus elle se dit, plus elle ôte tout espoir de changement car elle isole toujours plus, enferme son auteur dans sa situation. Plus elle se dit, plus elle individualise les choses.

3. LES CONDITIONS PAROLE

DU RETOURNEMENT

DE

LA

Quelques caractéristiques de ce que nous appelons souffrances sociales et souffrances familiales venant d'être esquissées, voyons à quelles conditions nous pouvons opérer un passage d'une parole en souffrance à une parole citoyenne.

3.1. De la stigmatisation à la prise de conscience Dans la maison d'enfants à caractère social où j'étais précédemment directeur, lors d'une réunion de parents, j'exprimais à une mère mon regret de voir la faible participation orale des familles au cours des échanges en grand groupe. Elle me regarde étonnée: « Monsieur Janvier ! Vous ne réalisez pas ce que cela représente pour nous d'être ici, avec nos enfants placés dans votre établissement! Cependant, cela nous fait du bien de nous réunir, de constater que nous ne sommes pas seuls. » Tout est dit dans cette phrase: l'indignité de sa place de mère d'enfant placé sur décision du juge des enfants (stigmatisation) et le début d'une reconnaissance collective par la rencontre d'autres parents, vivant la même situation (prise de conscience).

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Par la stigmatisation le problème est enkysté. Il se fossilise au plan individuel. Par la prise de conscience, le problème est socialisé, il s'ouvre à des perspectives d'action pour changer l'état des choses. La prise de conscience est une démarche qui va de l'individu au groupe, de l'isolement au lien social. Pour passer de la stigmatisation à la prise de conscience, il est nécessaire d'accéder à un début de représentation de sa situation. L'isolement de l'usager dans sa souffrance individuelle l'amène à développer des stratégies de mise à distance de son environnement immédiat: ne pas s'assimiler à ces gens là ! Il convient donc d'inverser ce mouvement spontané: découvrir que d'autres vivent des situations identiques, se débattent avec les mêmes difficultés, permet une identification à un groupe. Pierre Lucas nous explique que par cet accès à une parole collective « on démontre que ce dont on parle, parce qu'on en parle alors qu'on devrait le taire, c'est à dire le garder pour soi, n'est pas nécessairement, ni seulement, mon secret «ma chose », «mon problème », mais le secret, « la chose» qu'on doit taire.(...) C'est reconnaître que les choses se nouent ailleurs et, chose importante, qu'elles se dénoueront ailleurs. 3» C'est le sens, irremplaçable, des associations de parents d'enfants handicapés. En se regroupant, ils brisent l'idée qu'ils seraient individuellement responsables de la situation de leur enfant. Ils rompent le cercle vicieux de la souffrance individuelle pour se tourner vers l'action collective. Leur souffrance singulière devient un problème social. Ne devrions-nous pas porter le même regard sur les associations de parents d'enfants placés qui commencent à s'organiser (je pense ici, par exemple, à l'association «Le fil d'Ariane») ? Le but de ces associations ne peut être de dédouaner les parents de leur responsabilité dans la situation de danger que connaît leur enfant - c'est précisément sur ce point que les travailleurs sociaux ont à cheminer avec eux - mais de permettre
3

Cité par 1.1. Schaller, Ibid. P.254.

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une construction collective de leur situation, de comprendre que ça doit pouvoir se « dénouer ailleurs» que dans la stigmatisation de leur condition. En quittant les ornières de la stigmatisation, la parole en souffrance peut devenir une parole sur la souffrance.

3.2. De l'individualisation

au collectif

De la même façon, en tournant le dos au piège de l'individualisme au bénéfice d'une démarche collective, la parole en souffrance peut devenir une action pour mettre fin aux situations individuelles de souffrance. C'est le même mouvement qui nous éloigne à la fois des stigmates de l'indignité et de la solitude. Cette dynamique nous fait quitter les affres d'une souffrance qui fait honte et qui isole pour gagner les rives d'une parole qui libère et qui fait lien. L'accès au collectif tant en ce qui concerne les représentations que les méthodes d'action, représente le moyen concret de reprendre prise sur son destin individuel. La prise de conscience de sa situation de souffrance doit donc se prolonger jusqu'à une prise de conscience collective. C'est une ouverture à la dimension politique. Le sujet en souffrance est aussi un sujet politique. Son vécu ne peut être réduit aux seules dimensions intra psychiques. Toute action sur sa souffrance doit également intégrer les dimensions exogènes de sa situation. Cette perspective ouvre une issue parce qu'elle réintègre dans le lien social qui est, avant tout, un lien politique. En fait, travailler à une sortie de la souffrance par le passage de l'individuel au collectif, c'est interroger les rapports sociaux. Retournons voir l'éclairage de Jean-Jacques Schaller sur ce point:

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« La souffrance ne se traduit pas en revendications, faute d'une légitimité suffisante des forces politiques, syndicales. . . Ces appareils ne sont plus les porte-parole de ceux qui subissent. Alors s'installent le vide, le silence, la dépendance, la souffrance... Que risque de produire une telle situation? Deux scénarii opposés peuvent se développer. Le premier est celui de la violence, de l'explosion marginale éclatant dans les espaces urbains les plus touchés. L'issue de ce scénario réside dans un renforcement des appareils de contrôle social (...). Le second scénario est une tentative de réorganisation d'une force de contestation. Cela implique le passage d'une agitation sociale à une contestation politique où il s'agit de retrouver une capacité critique, c'est-à-dire de retrouver des forces de proposition, de création afin d'envisager de nouveaux modes de production et de développement. L'idée de la citoyenneté donne alors un sens concret à la démocratie abordée dans sa quotidienneté locale (H.).4»

4. POUR UNE REFONDATION DE L'ACTION SOCIALE

4.1. Entrer dans une logique de débat Les deux conditions que nous venons d'évoquer pour passer d'une parole en souffrance à une parole citoyenne nous invitent à entrer dans une logique de débat. En tentant de recollectiviser des problèmes qui ont été socialement individualisés, nous replaçons le social au centre de l'action dans sa dimension collective. Le travail social, par l'action qu'il mène sur les souffrances individuelles, devient un travail sur les rapports collectifs, travail sur la société. « Il s'agit de créer des espaces de débat qui ne s'épuisent pas à vouloir réduire la distance entre les normes et les conduites dans une approche de conformité, mais qui, au contraire, tentent
4

Ibid. P. 249

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d'envisager une autonomie relative entre les normes et les conduites. 5» La logique de débat refuse de prendre pour argent comptant des normes préétablies dans des rapports de domination. Elle se fonde sur les intuitions des fondateurs de la démocratie. Il ne s'agit pas de débats qui visent à réintégrer chaque individu dans des règles du jeu indiscutables. Débat démocratique signifie que l'issue des échanges n'est jamais prédéfinie. C'est du débat que jaillissent les orientations du groupe après confrontation des points de vue et des positions de chacun des acteurs. Entrer dans une logique de débat, c'est permettre à chaque personne de devenir acteur de sa vie, de son avenir. C'est permettre à chacun d'être le producteur de son existence. Passer de la souffrance subie à l'action collective contre elle, c'est passer de la position d'assujetti à la position d'acteur. C'est la qualité du débat démocratique qui permet ce passage. Le débat vient contenir et orienter les perspectives d'action. Il évite le dispersement dans des dérives individualistes, exacerbées par la souffrance. Il donne du sens à l'action parce qu' ilIa socialise, réduisant ainsi les ressentis individuels de la souffrance. Introduire le débat comme méthode et comme finalité du travail social opère une véritable révolution. Cette visée nous oriente à l'opposé des pratiques assistancielles. La pratique du débat va se centrer non sur les manques et les insuffisances de l'usager-problème mais sur les capacités de l'usager-acteur, sur ses facultés à se saisir de son destin, à apporter ses propres solutions, individuelles et collectives, à sa situation. Ce n'est plus la protection et l'aide qui sont mises en avant mais la promotion de la personne et de son groupe d'appartenance. La possible participation de chacun au débat démocratique devient le levier de changement des situations qui ne sont plus vécues de manière atomisée mais dans leur acception sociétale.

5

Ibid. P. 254

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