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Sous l'emprise des objets?

De
241 pages
Comment le rapport aux objets matériels intervient-il dans la construction des sujets? La pause café-cigarette(s), l'usage du cannabis et le jeu vidéo sont les terrains de recherche décrits et analysés ici. Cet ouvrage approche les espaces de négociation entre norme et déviance, normal et pathologique, rituel et dépendance dont disposent leurs pratiquants. Derrière l'analyse de ces modes de subjectivation se dessinent les normes et valeurs d'une société contemporaine centrée sur la responsabilité et l'autonomie.
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SOUS L’EMPRISE DES OBJETS ? Culture matérielle et autonomie

Ouvrage du même auteur paru à L’Harmattan : Mélanie ROUSTAN (dir.), La pratique du jeu vidéo : réalité ou virtualité ?, L’Harmattan, coll. « Sciences Humaines et Sociales », série « Consommation & Société », 2003.

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr © L’Harmattan, 2007 ISBN : 978-2-296-02522-6 EAN : 9782296025226

Mélanie ROUSTAN

SOUS L’EMPRISE DES OBJETS ? Culture matérielle et autonomie

Dominique DESJEUX

Préface de

L’Harmattan 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Könyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L’Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa – RDC L’Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L’Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.
Dernières parutions

YANG Xiaomin, La fonction sociale des restaurants en Chine, 2006. Gérard DESHAYS, Un illettrisme républicain, 2006. Alain CHENEVEZ, De l’industrie à l’utopie : la saline d’Arc-etSenans, 2006. Yolande BENNAROSH, Recevoir les chômeurs à l’ANPE, 2006. Nicole RAOULT, Changements et expériences, expérience des changements, 2006. Hélène BAUDEZ, Le goût, ce plaisir qu’on dit charnel dans la publicité alimentaire, 2006. Stéphane JONAS, Francis WEIDMANN, Simmel et l’espace : de la ville d’art à la métropole, 2006. Pauline V. YOUNG, Les pèlerins de Russian-Town, 2006 (édition originale 1932). Evelyne SHEA, Le travail pénitentiaire : un défi européen, 2006. Régine BERCOT, Frédéric DE CONNINCK, Les réseaux de santé, une nouvelle médecine ?, 2006. Gérard REGNAULT, Valeurs et comportements dans les entreprises, 2006. Keltoum TOUBA, Le travail dans les cultures monothéistes, 2006. Maryse BRESSON (dir.), La psychologisation de l’intervention sociale, 2006. Laurent GILLE, Aux sources de la valeur, 2006.

Remerciements :
Clotilde Carrandié, Jean-Baptiste Clais, Dominique Desjeux, Jacqueline Eidelman, François Hoarau, Nicolas Hossard, Pascal Hug, Magdalena Jarvin, Marie-Pierre Julien, Anne Monjaret, Philippe Mora, Julie Poirée, Wilfried Rault, Céline Rosselin, Michael Stora, Jean-Pierre Warnier. Famille Roustan & Co.

PRÉFACE

Le livre de Mélanie Roustan se propose de décrire quatre pratiques sociales qui relèvent autant du permis que de l’interdit social, celle du café qui est socialement acceptée, celle de la cigarette qui est socialement limitée, celle du jeu vidéo qui est socialement illégitime et celle du joint de cannabis qui est illégale. Elles ont en commun d’être des pratiques addictives. Le sujet est sous l’emprise de leur consommation. Il ne peut pas facilement changer sa pratique comme pour la cigarette après le café ou le café au saut du lit. De plus certaines de ces pratiques peuvent être dangereuses pour lui. Dans ces quatre exemples, le sujet est autant un acteur consommateur qu’un acteur consumé. Il peut se construire autant que se détruire. Le grand intérêt du travail d’enquête de Mélanie Roustan est qu’elle met entre parenthèses tout jugement de valeur. Elle ne traite ni de thérapie, ni de répression. Elle essaye surtout de faire apparaître les usages sociaux de ces pratiques au sein de groupes de jeunes de la classe moyenne urbaine française. Elle montre comment la pratique du joint demande un apprentissage technique particulier, comment le fait de fumer en groupe est soumis à des règles, – comme ne pas garder trop longtemps le joint ou éviter de fumer seul, ce que certains appliqueront et que d’autres transgresseront au risque d’être exclus du groupe –, et comment surtout le rapport entre un objet et un sujet n’est jamais pur. Ce rapport renvoie à de nombreuses médiations, celle des objets qui conditionnent l’usage pratique du produit, celle de la sociabilité qui produit les normes de cet usage, celle du corps qui inscrit la pratique du café, de la cigarette, du joint ou du jeu vidéo dans des routines incorporées et inconscientes et

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celle de la cognition qui rentre souvent en tension avec l’emprise de ces consommations quand le sujet veut s’en libérer. Mélanie Roustan décrit avec beaucoup de finesse ces moments de dissonance cognitive où « les logiques du corps en action ? battent ″ celles de l’esprit rationnel : ″Quand t’essayes de te dire ? celle-là, je ne la fume pas ″, t’y penses… jusqu’à ce que tu la fumes !″ », ces moments où les acteurs « tentent de créer un conflit entre le schème cognitif et le schème d’action » pour échapper à l’emprise de la cigarette ou du joint. Cependant son livre peut paraître choquant pour certains lecteurs. Comme tout bon livre de sciences humaines il décrit la réalité d’une pratique sociale, ici celle de consommations illégitimes ou illégales, sans se prononcer sur le bien ou le mal, le normal ou la pathologique, le légal ou l’illégal, puisque cela a déjà été fait par les juges, les forces de l’ordre ou le corps médical dont c’est la compétence. Il peut donc paraître approuver ces pratiques voire les justifier. Or quand un médecin décrit des symptômes cela n’implique pas qu’il est favorable à la maladie dont il fait la sémiologie. Il cherche des signes, des points de repères pour mieux agir dessus. C’est ce que fait Mélanie Roustan en décrivant par exemple ce bien de consommation très particulier qu’est le joint dont l’acquisition est un symétrique inversé des dispositifs du marketing dans lesquels tout doit faire signe de qualité à travers le packaging et la marque. Dans l’achat d’un joint « la confiance en l’initiateur doit pallier l’absence de "preuves″ quant à l’innocuité du produit, dans laquelle un minimum de croyance est nécessaire à l’acceptation de sa consommation : ici pas d’institutionnalisation de la comestibilité, pas de certification de la provenance, pas de notice ni de précautions d’emploi ». C’est pourquoi ce livre peut aussi nous aider à réfléchir sur la place de l’addiction dans nos sociétés contemporaines, non pas pour en nier ses effets négatifs en terme de santé quand ils sont suffisamment établis, mais plutôt pour rappeler la difficulté du tracer des frontières entre normal et pathologique. Cependant, montrer la relativité historique et culturelle des frontières ne conduit pas à les nier. Il y a bien du légal et de l’illégal dans toute société, c’est un universel. Ce qui varie entre cultures c’est la forme, le contenu ou la place des frontières qui séparent le légitime de l’illégitime.

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Comme Lucien Goldman qui, dans les années 1950, posait la question paradoxale du juste en état de péché mortel dans son livre Le Dieu caché, sur Pascal, Racine et la pensée janséniste, Mélanie Roustan pose aujourd’hui la question paradoxale du sujet libre sous emprise incorporée pour montrer qu’il n’y a pas de société sans influence ou sans addiction, mais que « la dépendance est partout. Elle est ce qui nous unit et tout à la fois ce qui nous sépare. »

Dominique DESJEUX Professeur d’anthropologie sociale et culturelle à la Sorbonne (Paris 5) 2006, La consommation, PUF, Que-sais-je ? Paris le 11 septembre 2006

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SOMMAIRE

AVANT-PROPOS........................................................................15 INTRODUCTION ........................................................................25 LES PAUSES CAFÉ-CIGARETTE(S) : UNE HABITUDE TOXIQUE SOCIALISÉE ..............................35 1. Un quotidien scandé par la consommation 2. Une habitude structurée et structurante 3. Il n’y a pas de relation « pure » entre un sujet et un objet DEVENIR « FUMEUR DE JOINTS », DANS L’(INTER)ACTION .......................................................889 1. Apprendre à (savoir / aimer) fumer 2. Devenir un « vrai fumeur » : autonomiser la dépendance ? 3. « Intégration » sociale, ritualisation et dépendance LE JEU VIDÉO, UNE PASSION ILLÉGITIME...................................................151 1. Le jeu vidéo : une pratique « honteuse » ? 2. L’« accro » : entre pathologie, passion et expertise 3. Les drogues et dépendances, « armes » de stigmatisation ? CONCLUSION : DE LA LÉGITIMITÉ DES MODES DE SUBJECTIVATION.....................................215 BIBLIOGRAPHIE......................................................................224

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AVANT-PROPOS

Jeudi 19 février 2004. Il est 8 heures et demi. C’est l’anniversaire de Nadine aujourd’hui. Elle a 27 ans. Pour fêter ça, elle s’est préparé un bon petit déjeuner : thé, jus d’orange, céréales, fromage blanc agrémenté de quelques fraises et même un kiwi. Nadine vit seule, dans le treizième arrondissement de Paris. Comme tous les matins, après s’être habillée et maquillée, et juste avant de partir au bureau, elle s’offre un dernier plaisir avant d’affronter les foules des transports collectifs : une petite tasse de café, accompagnée d’une cigarette. Sa première de la journée. Elle ponctue ainsi son petit-déjeuner, comme tous les autres repas. Pour une fois cependant, elle accomplit ces gestes en toute bonne conscience : après tout, c’est son anniversaire, à quoi bon penser que tout ça ne l’aidera pas à trouver le prince charmant (teint gris, rides précoces, doigts et dents jaunis, cheveux ternes et autres réjouissances, à en croire les magazines féminins)… Et puis, arrêter, elle a déjà essayé, si c’est pour prendre cinq kilos en quinze jours, et avoir l’air cruche parce qu’on ne sait pas quoi faire de ses mains, merci ! Bon, de toute façon, elle n’a pas envie de se mettre de mauvaise humeur, ni en retard. Elle a du pain sur la planche aujourd’hui, la journée va être longue. En partant, elle se dit qu’elle a quand même pas mal réussi. Elle est encore jeune et occupe déjà un poste à responsabilités dans une grande entreprise internationale – ça sert quand même à quelque chose les écoles de commerce… Dans la rue, en marchant jusqu’à la bouche de métro,

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elle plonge la main dans son sac et trouve à tâtons son paquet. Son briquet est à l’intérieur. Elle reprend une cigarette. Un peu plus tard, dans un autre quartier de l’agglomération, plus au nord, Alex commence à émerger d’un sommeil alourdi par la bière et les joints1 de la veille… Ses paupières ne sont pas vivaces et il cligne des yeux pour tenter de dissiper les images de circuit automobile qui défilent encore, comme incrustées dans ses rétines. Il a passé une bonne soirée. Ça faisait longtemps qu’il n’avait pas vu ses potes du lycée. Ils se sont bien amusés. Ils ont ressorti la vieille console et se sont défiés au Mario Kart2, comme au bon vieux temps, quand les filles n’étaient pas encore une préoccupation et ne les obligeaient pas à soigner leur acné avec je ne sais quelles crèmes… En plus, il les a « explosés » : il a gagné quasiment toutes les parties. Donc, ça va, Alex est content. Bon, c’est peut-être parce que les deux autres n’avaient pas trop trop l’habitude de fumer de l’herbe. Il faut avouer que ça les a un peu anesthésiés, alors que lui, au contraire, ça lui a donné une force de concentration et une endurance hors du commun. Alex sort enfin de son lit. Il marche jusqu’au salon au milieu des détritus qui jonchent le sol. En voyant le nombre de canettes sous la table et de « culs de joints »3 dans le cendrier, il se dit qu’ils n’y sont pas allés de main morte ! Il sourit même en pensant à leurs têtes au moment où ils ont quitté l’appartement, vers 4 heures… Ils doivent être frais ce matin ! Lui, il a le temps de s’en remettre, il est de garde aujourd’hui, il ne prendra son service à l’hôpital qu’à 13 heures. Il se dirige droit vers la cuisine, en saisissant une cigarette au passage. Il l’allume avec l’allumette qui allume le gaz pour l’eau chaude. Il aime bien ce geste, il se dit qu’il fait des économies, qu’il est un véritable écolo… Ses poumons, en revanche, semblent sérieusement pollués ce matin. Il commence à tousser au moment où la fumée envahit son corps : ah ! La nicotine, quel plaisir… À présent, il lui faut son café. Le temps de récupérer une tasse (celle que lui avait offerte son ex au retour d’un voyage à New York), de la rincer d’un coup d’eau chaude et d’y verser quatre bonnes cuillérées de Nescafé, et le tour est joué. Il sourit en pensant aux films de Wayne Wang et Paul Auster, Smoke et Brooklin
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Cigarette roulée agrémentée de miettes de haschich ou d’herbe. Super Mario Kart, Nintendo, 1992 (jeu de course). 3 Mégots.

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Boogie : café-clopes, c’est vraiment « le petit-déj’ des champions » ! Il retourne au salon, s’assoit dans le canapé, repousse les cartons à pizza de la veille et s’allume une deuxième cigarette. Il renaît à la vie. Ça fait du bien. Nadine s’approche de la tour et franchit les portes vitrées des locaux du siège social de son entreprise, elle badge et passe le tourniquet. À son étage, elle dit bonjour à une collègue dans le couloir, fait un coucou dans l’embrasure d’une porte, interpelle le directeur des ventes et lui donne rendez-vous en cafét’ – mais plus tard, vers 10 heures et demi, elle passera le prendre. Elle entre dans son bureau, met en marche l’ordinateur et tape son mot de passe, sort son paquet de cigarettes de son sac à main, en extrait une cigarette qu’elle pose à côté du clavier, et file à la machine à café en laissant derrière elle la familière ritournelle du Windows qui se met en marche. Elle se dit qu’elle a quand même de la chance de pouvoir fumer dans son bureau : ça devient de plus en plus exceptionnel – enfin, il ne faut pas exagérer, on n’est pas aux States ! Elle se revoit à l’aéroport Washington Dulles, où la seule zone réservée aux fumeurs est une cage en plexiglas : aux yeux de tous, dans leur nuage de fumée opaque, les drogués en manque viennent s’y intoxiquer entre deux avions. Elle arrive à la machine à café, salue quelques collègues (décidément, il lui faudra bien ce café pour être totalement sortie des nimbes de la nuit) : touche nº 1, court sucré, comme tous les matins. Elle retourne à son bureau, pose son café à refroidir et s’installe devant l’écran, après avoir ramené près d’elle le cendrier. Le fumet et l’idée de la boisson chaude et légèrement amère lui donnent un frisson et du courage pour commencer sa journée. Elle prend le gobelet entre ses mains, sent sa chaleur et son odeur, l’amène à sa bouche et pose le plastique sur ses lèvres. Puis elle allume la cigarette, savoure la fumée sèche qui pénètre sa gorge… puis une gorgée de café, puis une taffe, puis une gorgée, puis une taffe. Évidemment, ce n’est pas un bon expresso pur arabica, moulu de frais et préparé à l’italienne, mais un café reste un café, et « on apprend à aimer ce que l’on a », se dit-elle intérieurement, se demandant immédiatement si cette idée constitue en soi une chose positive ou négative, tout en ouvrant ses mails d’un œil distrait. Elle écrase sa cigarette du bout des doigts, en la tapant plusieurs fois sur le fond du cendrier.

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Au même moment, Héloïse et Manu quittent leur domicile, un bel appartement en rez-de-jardin dans le dix-huitième arrondissement. Cela fait maintenant cinq ans qu’ils habitent là et ils y vivent heureux. Quand les beaux jours reviennent, Héloïse peut travailler dans le jardin ; elle peint. En hiver, une amie lui prête un atelier vers Belleville, où il serait exagéré de dire qu’il fait chaud, mais où la température suffit à la production artistique. Elle a vraiment besoin de fumer pour peindre (de l’herbe, le shit4 lui donne la nausée). Besoin n’est peut-être pas le mot juste : il est si fort. En tous cas, elle a besoin de peindre, et elle y arrive mieux en ayant fumé. D’abord, ça canalise son énergie, débordante, excessive ; et puis ça l’oblige à faire des pauses dans son travail : prendre les feuilles, vérifier où est le collant, les assembler d’un coup de langue, caresser le papier pour lui donner déjà la forme finale, sortir le tabac, le malaxer, le mélanger à l’herbe – « Quelle odeur ! La jamaïcaine, il n’y a rien de tel ! » – et ensuite, gestes maintes et maintes fois répétés, les mains s’activent, les doigts se désynchronisent, dernier coup de langue et le tour est joué. Elle pourrait le faire les yeux fermés. D’ailleurs, elle l’a déjà fait. Elle aime tellement rouler (la jolie boîte où tout est rangé, le contact des matières, la maîtrise et la précision des mouvements) qu’elle se dit qu’elle pourrait rouler sans fumer ! Elle va quand même l’allumer : le brasier du foyer rougit, elle tire lentement et longuement sur sa cigarette « rigolote », elle laisse la pesanteur l’envahir et se retourne vers son travail. Son regard est neuf. Vers 11 heures, Nadine passe prendre Monsieur Dunard, le directeur des ventes, dans son bureau, et l’invite à prendre un café. C’est la fameuse « pause-café », qui, comme son nom ne l’indique pas, constitue un espace et un temps de travail stratégique en entreprise. D’ailleurs, c’est à se demander comment font les nonfumeurs pour être au courant des choses… ils sont obligés de se gaver de barres chocolatées et autres sodas pour justifier leur présence autour des appareils distributeurs. Nadine admet intérieurement qu’elle est un peu de mauvaise foi – mais vraiment quand on voit les militants anti-tabac dans la boîte, ça ne donne pas envie d’arrêter ! En attendant, elle offre une cigarette à Monsieur Dunard, qui lui tend un café. Ils allument leur cigarette de
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Terme argotique d’origine anglaise désignant le haschich, la résine de cannabis [littéralement « merde »].

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concert et profitent un instant de ce flottement hors travail. Nadine attend qu’il entame la discussion. Déjà, elle a été relativement audacieuse de lui proposer la pause, elle ne peut se permettre, en plus, de lancer la conversation – c’est tout de même un supérieur hiérarchique, même indirect. Il attaque enfin sur le sujet dont ils savent tous les deux qu’il est question : les résultats du premier semestre de l’exercice 2003. Alex commence à préparer son départ pour l’hôpital. Il réfléchit aux patients qu’il avait en charge hier. Il songe aussi quelques minutes au paradoxe que représente sa consommation pharaonique de tabac, au vu de sa condition de médecin. Et il s’allume une cigarette – ou plutôt, une cigarette s’allume, tant il est vrai que son corps semble s’activer en toute autonomie, les bras s’alliant l’un à l’autre autour du feu, entourant de leurs mains la cigarette et la bouche comme s’ils devaient se confier un secret. Se rendant soudainement compte du geste en train de s’accomplir, Alex concentre son regard sur l’entrée en combustion de l’extrémité de l’objet. Une grande inspiration… et en avant !… Il angoisse un peu en pensant aux neuf heures qui vont suivre : durant son service, il évite de fumer. Ce soir, il se rattrapera. Il a rendez-vous dans un bar avec des amis. En attendant, il faut quand même qu’il range un peu au cas où ils viennent se faire un dernier joint après le concert. À quelques centaines de kilomètres de là, dans une grande ville du sud de la France, Gérald commence à avoir faim. Il est ingénieur informaticien. Presque tous ses collègues sont des hommes et aiment la technologie. Il descend avaler rapidement un sandwich au coin de la rue et remonte pour les retrouver et prendre sa revanche à Counter Strike5. Depuis le début de la semaine, ils se font quasiment ridiculiser par l’équipe commerciale : ça ne peut plus durer. Il se cale devant son ordinateur, prêt. Ses coéquipiers sont arrivés un peu avant lui ; ils ont baissé les stores et reconfiguré quelques détails. Ils mettent rapidement au point une stratégie et démarrent : « Vas-y, nique-le ! » – « Fais gaffe, derrière toi ! » – « Merde, je suis encore mort… » – « On va les avoir, les mecs ! ». Gérald est en forme aujourd’hui, il a réussi à shooter trois terroristes, et surtout il a
Counter Strike est le « MOD » de Half Life [Valve software, Sierra Entertainment, 1996], autrement dit une version élaborée par les joueurs eux-mêmes et partagée en ligne.
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éliminé Ronan, son collègue de l’équipe commerciale avec qui les relations professionnelles sont un peu difficiles en ce moment… La persévérance porte ses fruits : hier soir, chez lui, en banlieue, dans le sous-sol aménagé en studio de la maison de ses parents, il s’est entraîné, seul. Il a enchaîné les parties en boucle, insistant sur l’aspect technique : la stratégie, il maîtrise, mais il a un peu de mal avec le pouce de sa main droite (c’est peut-être dû à la chute de vélo dont il a été victime, petit). Quoi qu’il en soit, cela n’a pas servi à rien puisque aujourd’hui, il a vraiment été fort. Il faut dire aussi qu’il a des bons partenaires, et que tous se connaissent depuis quelques années déjà. Cela fait un moment qu’ils jouent sur le réseau de la boîte, entre midi et deux, un peu, et surtout le soir, parfois jusque tard dans la nuit. Ce soir, il n’est pas encore sûr de rester, il doit peut-être faire un foot avec son cousin. S’il n’est pas là, ses collègues pourront toujours se connecter au net, ce ne sont pas les amateurs de Counter qui manquent ! À la même heure, en début d’après-midi, Nadine rentre un peu écœurée du restaurant d’entreprise. Comme un automate, elle va se chercher un ultime café, le septième. Sa main fait trembler la flamme du briquet, elle tachycarde et sa bouche est pâteuse – tiens, il faudra qu’elle rachète des clopes en sortant du boulot… Cette après-midi, c’est sûr, elle prendra un Coca plutôt. À l’autre bout de la ville, Aymeric cherche un bon couteau dans les tiroirs de sa cuisine. « C’est ça d’habiter en collocation, on ne sait jamais où sont les choses !... Mais quand on a 20 ans et qu’on monte à Paris pour les études, on n’a pas trop le choix... », philosophe-t-il, placide. Il ne va pas s’énerver pour si peu. De toute façon, il n’a pas envie de s’énerver, il en a quasiment la flemme. Le joint qu’il a fumé tout à l’heure, avec son café, l’a quand même « bien calmé ». Mais le business n’attend pas, et s’il n’a pas coupé ses parts avant de partir à la fac, il ne pourra pas vendre tout ce shit qu’il a eu grâce à son ami belge. Et il aura à se coltiner les déceptions et supplications de ses clients frustrés : « C’est l’anniversaire de mon frère, ce week-end, tu comprends, on part tous à la campagne… » ; « Je vais à un concert, y m’en faut absolument… » ; « Là, j’ai vraiment plus rien et j’ai déjà demandé à mon voisin de me dépanner !… » ; « S’il te plait, je flippe pour mes exams »… Tant de gens comptent sur lui que ça en devient quasiment une mission d’utilité publique ! Ah, il vient de mettre la

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main sur le couteau dont il a besoin ; il retourne dans sa chambre et sort le bloc du papier alu : « Bon, pour diviser par dix, je fais comment ? ». Héloïse, elle, se laisse aller quelques instants sur son fauteuil, son « beuz »6 à la main, en scrutant les couleurs, les lignes, les équilibres de la toile. Elle abandonne le joint et se dirige vers l’image, sûre d’elle. Ses pensées vagabondent, les idées s’enchaînent sans lien apparent autre que l’analogie, son imaginaire s’en donne à cœur joie – « son inconscient ? » – s’interroge-t-elle, bien que n’adhérant qu’avec parcimonie aux théories du cher Sigmund… Décidément, cette herbe est bonne. Elle donne encore quelques coups de pinceau, travaille une heure, peut-être deux, puis s’en va vers son sac, en quête d’une quelconque nourriture. Elle a faim. Elle va rentrer, de toute façon, Manu ne va pas tarder et elle ne veut pas manquer une minute de sa compagnie. Sur le trajet, en vélo, elle se dit que c’est heureux que lui aussi partage sa passion pour l’herbe. Il aurait été difficile autrement de vivre leur amour. C’est vrai que lui fume moins ; pendant la journée, à La Poste, il ne peut pas vraiment se le permettre. Et puis, il préfère le côté festif de la chose, la convivialité, les regards échangés avec les joints qui tournent, les éclats de rire qui fusent dans l’épaisseur de la fumée. Il doit tenir ça de l’époque où il était pensionnaire : la franche camaraderie des états modifiés… Elle se demande s’il fumerait autant si elle ne fumait pas, ou même si elle ne s’occupait pas de « faire les courses »… Ils n’en ont jamais parlé ; il ne lui a jamais reproché ; il faudra quand même qu’elle lui demande un de ces jours. D’ici là, il ne faut pas qu’elle oublie qu’elle a rendez-vous avec Christophe, son frère cadet. En pédalant, elle se dit qu’il est gentil de lui procurer de l’herbe, lui qui ne vend que du shit. C’est ça, les liens du sang !…

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Synonyme de « joint ».

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- INTRODUCTION -