//img.uscri.be/pth/157f94596fea49ca3d1eb7e639d346ecaf0265be
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Sous les drapeaux de deux républiques - Tome 1

De
329 pages
L’auteur a eu 20 ans en 1954, peu après la Toussaint sanglante par laquelle débuta l’insurrection algérienne. Sursitaire,il a fini par répondre à son tour à l’ “appel sous les drapeaux”. Son service militaire allait durer près de 28 mois. Cependant, s’il a été directement impliqué à la base dans la sale guerre qui n’osait dire son nom, il a eu la chance d’être relativement épargné par les horreurs du conflit. Dans cette 1ère partie, il relate les 9 mois de son premier séjour algérien qui ont fait du jeune instituteur antimilitariste et anticolonialiste qu’il était, d’abord un bidasse parmi d’autres puis un officier endurci prêt à affronter les dures réalités de la “Pacification”.
Voir plus Voir moins

2 Titre
Sous les drapeaux de
deux républiques

3Titre
Jean Mourot
Sous les drapeaux de
deux républiques
1ère partie: Au crépuscule
de la Quatrième
Mémoires
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00186-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304001860 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00187-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304001877 (livre numérique)

6 .
8 Avant-propos

AVANT-PROPOS
J’ai eu vingt ans en 1954, six mois après la
chute de Dien-Bien-phu et quelques jours après
la Toussaint sanglante par laquelle débuta
l’insurrection algérienne qui devait conduire à la
guerre d’Algérie. Sursitaire, j’ai réussi quelque
temps à échapper au sort commun des garçons
de mon âge avant d’être contraint de répondre à
mon tour à l’« appel sous les drapeaux ». Mon
service militaire allait durer près de 28 mois
dont 19 en Algérie, coupés par un agréable en-
tracte de 8 en Allemagne.
Je n’ai pas eu le courage de l’insoumission et
je n’ai jamais vraiment apprécié l’aide directe à
la rébellion, en dépit de mes préventions à
l’égard de la politique coloniale de la France.
Cependant, si j’ai été directement impliqué à la
base dans la sale guerre qui n’osait dire son
nom, j’ai le sentiment d’avoir été relativement
épargné par les horreurs du conflit et d’être res-
té en marge des événement qu’on se complait à
évoquer aujourd’hui pour appeler tardivement
la République à la repentance.
9 Sous les drapeaux de deux républiques
Je n’ai jamais vraiment été “au combat”. Je
n’ai jamais assisté à un acte de torture. Je n’ai
jamais tué personne. J’ai failli par contre être
égorgé avec mes compagnons, le soir de ma
prise de commandement dans un poste proche
de Marnia, par un commando rebelle.
Après une première période d’instruction à la
fin de la Quatrième République, mon expé-
rience algérienne s’est déroulée sous la Cin-
quième, dans le cadre des troupes de « quadril-
lage ». Jeune officier de 24 ans dans l’Infanterie
de marine, à la tête d’un contingent de soldats
noirs, de supplétifs arabes et de trois
« Européens », responsable d’un village et pro-
tecteur de son école, j’ai eu d’abord un rôle de
gestionnaire, à l’instar des anciens officiers des
affaires indigènes, sous la tutelle d’une S.A.S. ,
ces sections administratives spécialisées censées
pallier à la sous-administration des campagnes
puis, à la tête d’une section d’une trentaine
d’africains noirs, assisté de quelques européens,
j’ai monté la garde dans un donjon de béton sur
le barrage électrifié et miné de la frontière algé-
ro-marocaine. J’ai eu vent d’un certain nombre
d’exactions imputables aussi bien aux « rebel-
les » qu’à l’armée ou à la police françaises mais
je n’ai été le témoin d’aucune atrocité. Comme
une grande partie des « appelés » du contingent,
je me suis contenté d’occuper sans excès de zèle
la place qui m’avait été assignée sans me faire
10 Avant-propos
sans me faire d’illusion sur l’utilité de mes tâ-
ches successives mais sans avoir honte de ce
que j’ai fait, au contraire. J’ai attendu ma démo-
bilisation, persuadé que tôt ou tard l’Algérie se-
rait indépendante et que les épreuves imposées
à tous les protagonistes du drame étaient inuti-
les.
Je sentais bien, pour ce pays nouvellement
indépendant au sein duquel je pensais naïve-
ment que bon nombre de Pieds-noirs pour-
raient trouver leur place, la nécessité d’un pou-
voir fort capable de changer la mentalité fata-
liste des populations indigènes encore majoritai-
rement rurale et d’initier un développement
économique sans lequel il ne pouvait y avoir de
progrès social. J’étais loin d’imaginer ce qui al-
lait advenir quelques années plus tard, quand les
victimes seraient à leur tour devenues bour-
reaux. Il y a de quoi être triste et même amer.
Tant de souffrances de part et d’autres, chez les
Algériens bien sûrs, mais aussi chez les Pieds-
noirs, pour en arriver, quarante ans après, à un
tel gâchis, dans une Algérie livrée à une caste de
privilégiés indifférents à la misère populaire gé-
néralisée, minée à la fois par l’islamisme et la
corruption, à nouveau déchirée par une atroce
guerre civile dont ne cesse d’annoncer, comme
autrefois, le « dernier quart d’heure » et appa-
remment condamnée à s’enfoncer dans la ter-
reur, la surpopulation et la misère !
11 Sous les drapeaux de deux républiques
Dans les pages qui suivent, je n’ai cherché à
justifier ou condamner personne. Je n’ai pas la
prétention d’avoir fait œuvre d’historien. Je me
suis contenté de témoigner sur la fin des années
50 vécues par un soldat du contingent parmi
d’autres. C’est la banalité-même de ce témoi-
gnage qui le rend exemplaire.
12
1 UNE PETITE MORT
Partir, c’est mourir un peu ;
C’est mourir à ce qu’on aime.
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.
Edmond Haraucourt
(Rondel de l’adieu)

Dès lors, il n’était plus possible de se mé-
prendre. Je ne pouvais plus oublier le but de
mon voyage : mes compagnons me l’auraient
rappelé par leur nervosité, leur regard préoccu-
pé, et surtout par leur petite valise de bois ou de
métal, assez semblable à la mienne, sur laquelle
je m’étais assis, essayant en vain de lire quelques
pages du roman que j’avais emporté.
En ce 6 septembre 1957, j’avais interrompu
mes vacances et quitté ma famille, résigné, prêt
à tout et surtout au pire, pour prendre le train
qui m’emmenait vers Soissons, centre de re-
groupement régional des détachements militai-
res destinés à l’Algérie. C’était l’époque de
l’interminable « dernier-quart-d’heure » du mi-
13 Sous les drapeaux de deux républiques
nistre-résidant Robert Lacoste, celle de « la-
Pacification-n’est-pas-la-Guerre », du massacre
des villageois messalistes de Mélouza par le
1F.L.N. et des « rebelles-abattus-en-tentant-de-
s’enfuir » par des soldats mal remis de leur
échec indochinois, l’époque de l’impuissance
politique et militaire, durant laquelle, en dépit
de l’emploi des chars, de l’aviation, de la tor-
ture, du rapt aérien des principaux chefs natio-
nalistes, de la lecture assidue de Mao-Tsé-
Toung par les têtes pensantes de l’Etat-Major
d’une part, des timides et louables efforts de
2quelques S.A.S. d’autre part, les bombes conti-
nuaient à terroriser les populations civiles, les
embuscades à harceler les « forces de l’Ordre »,
pendant que les musulmans algériens conti-
nuaient à cotiser au F.L.N. et à héberger les
3« djounouds » , la nuit, tout en assurant les
Français, le jour, de leur indéfectible loyauté.
À la tête du gouvernement, le socialiste Guy
Mollet avait cédé la place au radical Bourgès-

1/Front de Libération Nationale, résultant de la fusion de la
plupart des mouvements nationalistes algériens, passés à
la rébellion armée, concurrent du M.N.A. (Mouvement
nationaliste algérien) de Messali Hadj, qui lui était anté-
rieur.
2/Sections Administratives Spécialisées, chargées de remédier
à la sous-administration de la population indigène ru-
rale.
3/Combattants (du F.L.N.)
14 Une petite mort
Maunoury, sans être parvenu à faire progresser,
même timidement, ce difficile problème posé
en termes de violence depuis déjà près de trois
ans. Et l’on continuait à mourir à la petite se-
maine, sans trop savoir pourquoi, pour l’Algérie
Française, pour la Patrie algérienne, ou pour
rien du tout, par hasard, par erreur… Aussi
avais-je laissé sous enveloppe, avant mon dé-
part, des instructions pour le cas où je ne re-
viendrais pas. Et le « tac-toc » des roues sautant
de rail en rail rythmait douloureusement ces
vers de Péguy qui me revenaient en mémoire :
– Quand nous reverrons-nous ?
– Et nous reverrons-nous ?
– O maison de mon père, ô ma maison que
j’aime !…
La nouvelle de mon affectation en Algérie
m’avait plutôt désagréablement surpris. A la
suite de l’entretien que j’avais eu à Cambrai avec
l’officier orienteur, au cours de stage de présé-
lection, je m’attendais à être affecté dans
4l’aviation pour suivre les cours de l’E.O.R. de
Caen ou peut-être même me voir envoyé, selon
le désir qu’on m’avait demandé d’exprimer, en
Afrique noire ou en Allemagne. J’étais encore
bien naif : l’Algérie réclamait sa ration de chair
fraîche. Je fus donc affecté au Centre
d’Instruction du 21ème Régiment de Tirailleurs

4/Ecole d’Officiers de Réserve.
15 Sous les drapeaux de deux républiques
Algériens (P. C. à Rélizane, département
d’Oran) pour être versé ensuite au 231ème Ba-
taillon d’Infanterie. Indépendamment de tout
racisme, la perspective de me trouver mêlé à
des tirailleurs musulmans constitua alors une de
mes principales inquiétudes. L’un de mes amis,
qui avait servi peu de temps auparavant dans un
R.T.A. du côté de Tiaret, m’avait assez précisé-
ment décrit le fossé qui séparait le mode de vie
et de pensée des Européens que nous étions et
5celui des « fellahs » arabes qui composaient les
troupes « indigènes » pour que l’éventualité
d’une cohabitation dans le cadre militaire pût
légitimement me préoccuper. J’y étais cepen-
dant résigné, comme au reste, pourvu qu’il me
fût possible de sauver ma vie et mon indépen-
dance d’esprit et de revenir semblable à moi-
même, au terme des vingt-sept mois de servi-
tude militaire que nous imposait alors la légalité
républicaine.
J’allais avoir vingt-trois ans. Nous étions
nombreux à l’époque à retarder notre départ
par une inscription en faculté ; hélas, l’exercice
de mon métier d’instituteur et mon activité au
sein d’un théâtre pour enfants, conjuguées avec
le manque de motivation, ne m’avaient guère
permis de suivre les cours et de rédiger les de-

5/Paysans le plus souvent sous-éduqués et même ne
parlant parfois pas le français.
16 Une petite mort
voirs qui auraient justifié son maintien. La véri-
fication des sursis m’avait contraint à résilier le
mien et il m’avait fallu rejoindre les garçons de
ma génération là où ils perdaient leur temps, et
quelquefois leur vie, en Algérie.
Je m’étais prudemment vêtu d’une vieille
veste de tweed sur un pantalon fatigué et je te-
nais, enfermé dans la solide valise de bois sur
laquelle j’étais assis, mon viatique pour le
voyage : un peu de linge, des objets de toilette,
de quoi écrire, quelques livres, et « un jour de
vivres », comme on nous l’avait demandé.
J’avais tranché en gare de Rouen les liens qui
m’avaient si longtemps et étroitement relié à ma
famille et j’avais pris le train pour Paris que je
venais de quitter, peu après midi. Un paysage
banal défilait derrière les apparitions fugaces et
monotones des poteaux télégraphiques. J’avais
déjà perdu la précieuse liberté des deux années
qui venaient de s’écouler…
La caserne Gouraud de Soissons, qui servait
de centre de regroupement, était une caserne
comme bien d’autres, plutôt rébarbative, en dé-
pit de la peinture relativement récente dont elle
se fardait, surtout du côté exposé à la vue du
public, et plus particulièrement aux alentours de
l’entrée principale et du poste de police, où l’on
n’avait pas ménagé la chaux qui était l’inévitable
fond de teint des façades militaires de l’époque.
Les bâtiments se dispersaient en bon ordre en
17 Sous les drapeaux de deux républiques
face de l’unique vestige d’une collégiale gothi-
que, une façade plate comme un décor de ci-
néma qui découpait dans le ciel un morceau
d’azur au contour ogival que traversaient lente-
ment de petits cumulus laineux.
Un sous-officier nous y avait amenés depuis
la gare à bord d’un autocar militaire spéciale-
ment affrété à notre intention. Nous étions
« sous les drapeaux » ! Les formalités
d’incorporation commencèrent assez rapide-
ment. On délesta les sursitaires dont j’étais de
leur livret militaire, encore vierge de la photo-
graphie d’identité qu’on devait y agrafer au
cours de la première semaine suivant notre arri-
vée dans notre centre d’instruction. On nous
inscrivit sur de nombreux registres. On nous fit
subir la classique visite médicale avec radiosco-
pie pulmonaire, le traditionnel « Pissez dans le fla-
con pour l’analyse d’urine » (« J’ai pas envie. J’veux pas
l’savoir ! »), une vaccination anti-variolique.
Douillet comme je l’étais, je redoutais particu-
lièrement les nombreuses injections qu’on nous
promettait…
Il nous fallut graisser la patte aux « Anciens »
affectés aux magasins pour avoir le droit de re-
cevoir, dans une musette de toile, une gamelle
et un quart d’aluminium, un couvert de propre-
té douteuse, en même temps qu’un bidon d’un
litre dans son habillage isolant. Il faut croire que
je ne m’étais pas montré assez généreux ou que
18 Une petite mort
la générosité forcée à laquelle nous étions
contraints était à sens unique : je reçus un bidon
abject d’où s’échappaient, dès le bouchon retiré,
d’intolérables miasmes, dues à la décomposition
avancée de je ne sais quel corps étranger, mias-
mes que ni le temps, ni des rinçages énergiques
et répétés ne parviendront jamais à faire dispa-
raître ; à peine permettront-ils de les atténuer. Je
devais conserver cet infâme bidon pendant près
d’un an, jusqu’à devenir officier et pouvoir en-
fin l’échanger.
On nous distribua après cela un sac de cou-
chage de toile le fameux « sac à viande » et deux
couvertures. Quand on nous eut enfin désigné
une chambre où des lits métalliques peints en
vert-olive s’empilaient sur deux couches, les
pieds de celui du dessus s’emboîtant dans les
montants de celui du dessous, chacun se rua sur
la couche qui lui semblait la plus confortable ou
la mieux placée et en prit possession en y dépo-
sant sa valise et sa récente dotation.
Il n’y eut plus alors qu’à attendre. Je ne tardai
pas à découvrir que la patience était sans
conteste la vertu cardinale du bon soldat. Que
d’heures gaspillées à attendre un appel, un
contrôle, une distribution, un repas, une inspec-
tion, un ordre ou un contre-ordre ! Sans comp-
ter l’interminable attente de la « Quille » « la ra-
diation des contrôles du corps », le retour défi-
nitif dans nos « foyers ». Pour lors, nous préfé-
19 Sous les drapeaux de deux républiques
rions ne pas trop y penser, tant elle nous sem-
blait douteuse et lointaine. Il nous fallait réviser
notre notion du temps, ne plus vivre que dans
l’instant et oublier tout le reste…
Arriva l’heure de la « Soupe ». à laquelle nul
ne pouvait se soustraire, en application du Ré-
glement qui l’incluait dans les heures de service,
même si l’on préférait ses propres provisions à
6l’« Ordinaire » . Un grand hangar tenait lieu de
réfectoire. On y servait les inévitables patates-
fayots-biftecks-semelles sur des tables métalli-
ques dont la peinture vert-olive avait mal résisté
aux acides gras du menu, aux coups de four-
chette des convives et aux coups de balai vigou-
reux des hommes chargés du nettoyage. Les
fesses en équilibre sur un tabouret, on bâfrait.
Certains se plaignaient bien d’être nourris
comme des porcs mais c’étaient souvent des
garçons qui mangeaient à peine mieux chez eux.
Ce soir-là, la cuisine était comestible sinon
raffinée. Silencieux au milieu de mes commen-
saux encore inconnus, je m’appliquais à termi-
ner mon repas. Déjà ceux qui avaient fini com-
mençaient à sortir. Soudain, dans le flot mou-
tonnant des repus désoeuvrés qui allaient sans
enthousiasme à la vaisselle, il me sembla recon-
naître un visage. Cette lèvre inférieure saillante
sous un tranquille sourire narquois, cette allure

6/Le service de restauration de la troupe.
20 Une petite mort
dégagée, ce maintien à la fois raide et noncha-
lant… Mais oui ! Je le reconnaissais. Nous
avions vécu ensemble à l’École Normale. Nous
étions de la même promotion. Voyons…
Comment s’appelait-il déjà ?… Je crois que
nous le surnommions « Philo »… C’était cela :
Phi-lo, Philippe Lho… Lui aussi m’avait recon-
nu. Il s’approchait de ma table…
– Si je ne ne trompe, c’est ce cher Mourot !…
Qu’est-ce que tu fais là ?
– Tu vois : je mange.
– Te voilà donc, toi aussi, embarqué dans cette ga-
lère !
– Hélas !… Il y a longtemps que tu es arrivé ?
– Depuis ce matin. Et toi ?
– Depuis l’après-midi. Et tu pars aussi…
– Pour l’Algérie, oui. Comme toi, je suppose.
– M’ouais… Tu parles ! Je m’attendais à être appe-
lé dans l’Aviation, et on m’envoie dans un régiment de
tirailleurs algériens !
– Tiens, moi aussi ! Ce ne serait pas au Centre
d’Instruction du 21ème R.T.A. , par hasard ?
– Si ! Pour le 231ème B. I.
– Comme moi ! C’est sensationnel ! Nous allons au
même endroit ! Tu parles d’une coïncidence !
Effectivement, c’était extraordinaire et ines-
péré. Nous n’étions plus seuls. Nous avions vé-
cu quatre années d’École normale sans nous
fréquenter, en ne nous voyant que de loin et
nous nous retrouvions ensemble à présent, dans
21 Sous les drapeaux de deux républiques
une foule d’inconnus souvent peu engageants,
pour assez longtemps semblait-il… Nous ne
devions plus nous quitter durant les dix-huit
mois qui allaient nous conduire dans un camp
perdu de l’Oranais, à l’Ecole d’officiers de
Cherchell et jusque sur les bords du lac de
Constance.
Après avoir nettoyé ensemble nos gamelles
dans l’unique tonneau rempli d’une eau tiéde et
fétide qui servait à la vaisselle d’une centaine de
recrues, nous restâmes encore quelque temps à
bavarder, à faire le point pour mieux refaire
connaissance… et nous allâmes nous coucher.
À dix heures, l’ordre fut donné d’éteindre les
lumières… Première nuit d’armée. Nuit médio-
cre, troublée par le défilé rétrospectif des ima-
ges de la journée et la vague appréhension de
tout ce qui pourrait suivre. Nuit d’esclave qui
garde encore le souvenir de sa liberté toute pro-
che. Nuit de repos quand-même et malgré
tout…
Le soleil nous réveilla. Un beau soleil de sep-
tembre à me faire regretter ma chambre
d’autrefois… Le soleil ou le clairon, je ne sais
plus… Toilette la dernière avant longtemps…
Et : « Au jus ! »
La matinée de passa dans la cour, à attendre.
J’avais retrouvé Lh… qui ne tarderait pas à de-
venir pour moi « Philippe », comme je devien-
drais pour lui « Jean ». En compagnie d’un autre
22 Une petite mort
sursitaire, nous allâmes nous mettre à l’ombre
au cinéma du foyer.
Il faisait chaud dans les wagons. L’eau des
gourdes se vidait rapidement dans les gosiers
enflammés par le poivre des saucissons et des-
séchés par les chants et les bavardages. Pour ma
part, je préférais rester sur ma soif, tant ma
gourde me soulevait le cœur.
Nous avions quitté Soissons au milieu de
l’après-midi. Après nous avoir gratifiés chacun
d’un quart de couronne de pain et d’une por-
tion de crème de gruyère, on nous avait fait
prendre notre dernier repas en avance. Des ca-
mions nous avaient alors transportés à la gare.
Dans notre détachement, l’ordre alphabétique
avait amené le nom de Mourot juste derrière
celui de Lh… ce dont nous nous réjouîmes l’un
et l’autre. Nous étions montés à l’assaut des
compartiments et le convoi s’était ébranlé pour
un départ définitif. L’adieu compassé que les
gens nous avaient adressé nous avait confirmés
dans le sentiment que nous avions eu alors de
partir pour un dangereux inconnu, dont nous
n’étions pas certains de revenir… La fumée des
cigarettes avait progressivement envahi les
compartiments. Nous roulions vers Paris.
Les gardes mobiles nous attendaient à la
Gare du Nord. On se méfiait de nos réactions
et des manifestations éventuelles de la colère
populaire. Le souvenir des départs mouvemen-
23 Sous les drapeaux de deux républiques
tés des rappelés, deux ans auparavant, était en-
core vivace. On se méfiait bien à tort d’ailleurs :
nous étions résignés et les populations laborieu-
ses ne songeaient qu’à goûter les joies paisibles
du samedi soir. Les policiers casqués nous cana-
lisèrent jusqu’à des camions bâchés où l’on
s’entassa en plaisantant. Nous traversâmes rapi-
dement des faubourgs silencieux dont les cafés
illuminés laissaient cependant échapper quel-
ques rengaines d’accordéon émaillées de rires et
de cris joyeux. N’oubliant pas de siffler au pas-
sage les filles entr’aperçues qui haussaient à
peine les épaules et ne répondaient pas, quel-
ques fanfarons lançaient aux passants de gros-
ses plaisanteries de leur cru auxquelles ceux-ci
ne répliquaient que par un vague salut et un
sourire indulgent. Les quolibets sonnaient faux.
Pour la plupart, nous sentions bien que l’heure
n’était pas à la fête. Comme dans la chanson de
Craonne, nous nous sentions confusément « les
sacrifiés » qu’on envoyait à une mort possible
pour une cause que nous ne comprenions ou
n’approuvions pas. Cela se lisait d’ailleurs dans
le regard de commisération de ceux qui se lais-
saient sans réagir apostropher par les plus in-
conscients d’entre nous.
Gare de Lyon. Quelques heures d’attente sur
un quai écarté de trafic marchandises. On se
bouscula autour de l’unique robinet d’eau pota-
ble pour y remplir les gourdes. Des marchands
24 Une petite mort
ambulants vinrent proposer quelques canettes
de bière tiède. Et l’assaut fut donné au train
spécial qui devait nous emmener à Marseille.
On s’installa à cinq ou six par compartiment. Et
l’on finit par partir, vers onze heures du soir.
Long voyage dans la nuit chaude… Devant
un ciel piqueté d’étoiles défilaient des silhouet-
tes aveugles, suivies parfois de la longue traînée
phosphorescente d’un autre train que nous
croisions ou de l’illumination subite d’une gare
à demi-endormie, sur laquelle veillait le cadran
lumineux d’une horloge. Tout le monde som-
meillait. Les joueurs de cartes n’avaient pas
poursuivi leur dernière partie. Le train de la
Belle au Bois Dormant roulait dans un gronde-
ment de ferraille que ponctuait de temps à autre
un coup de sifflet strident vers un improbable
Prince Charmant… Parfois, le convoi s’arrêtait
en rase campagne pour laisser passer un train
régulier. On se réveillait, on s’interrogeait, on
grognait et l’on se rendormait pour être réveillé
à nouveau par la secousse du départ. Quand on
avait la chance d’un arrêt en pleine gare, on
courait précipitamment sur le quai à la recher-
che d’un robinet d’eau potable et l’on refaisait le
plein, les derniers devant courir pour rattraper
leur wagon qui ne les attendait pas…
Au petit jour, en gare d’Avignon, on nous
avait accueillis avec du café bouillant que nous
avalâmes avidement. Après des ablutions som-
25 Sous les drapeaux de deux républiques
maires à un robinet du quai, on repartit. Les
compartiments émergeaient difficilement de la
torpeur et de l’hébétude de la nuit. On regardait
mélancoliquement défiler, sous le soleil levant,
les magnifiques paysages de Provence, hérissés
d’ifs au vert presque noir, dans lesquels on de-
vinait les cigales qu’on ne pouvait pas encore
entendre. Bientôt une exclamation courut dans
les couloirs : « La Mer ! ». On se pressa aux fe-
nêtres. Elle s’étalait à notre droite, toute bleue,
immobile, comme nous l’avions rêvée… Sur
l’étang de Berre, flottaient des pétroliers aux-
quels la distance donnait des allures de jouets en
modèle réduit… Nous approchions de Mar-
seille.
Après une longue attente sous le soleil à la
descente du train, sur une esplanade poussié-
reuse, des camions nous avaient successivement
enlevés et amenés, à l’issue d’une traversée des
faubourgs de Marseille dans un nuage de pous-
sière, au camp Sainte Marthe, le célèbre camp
de transit dénommé D.I.M. (Détachement des
Isolés Métropolitains) qu’avaient bien connu
avant nous les gens du Corps Expéditionnaire
d’Indochine. La poussière était partout, ce qui
laissait supposer qu’il n’avait pas plu depuis des
mois. Elle envahissait le camp, dans les avenues
duquel elle s’élevait parfois en tourbillons fan-
tasques. On la retrouvait dans les aliments et
elle craquait sournoisement entre les dents…
26 Une petite mort
Comme il ne restait plus de lits disponibles
dans les baraquements surpeuplés, on nous
avait installés « provisoirement » dans un im-
mense hangar couvert de tôle ondulée qui avait
dû servir de garage, à en juger par les taches de
cambouis qui maculaient le sol de terre battue.
Nous devions passer la nuit à plusieurs centai-
nes dans ce hall bruyant, enroulés dans une
couverture fournie par les magasins, sur une
mince et symbolique couche de paille.
Au cours des quelque vingt-quatre heures
que nous y séjournâmes, nous eûmes l’occasion
de nous familiariser avec cette fourmilière mili-
taire qu’était le camp où il nous serait donné de
revenir dans quelque mois. C’était une juxtapo-
sition de hangars, de baraquements, d’entrepôts
et de bureaux de toutes sortes, une espèce de
ville dans la ville, où l’on ne voyait que des
hommes. Les allées poudreuses, en dépit de
l’asphalte qui recouvrait certaines d’entre elles,
les esplanades desséchées où les rigoles creusées
dans le sol pour l’écoulement des eaux apparais-
saient ridiculement inutiles, tout cela grouillait
de soldats de toutes armes et de tous grades.
On voyait défiler des détachements en bon or-
dre ou déambuler des troupeaux de nouvelles
recrues à notre image, encore vêtues de leurs
effets civils… Des isolés en treillis crasseux, en
manches de chemise ou en maillot de corps,
sortaient parfois d’une baraque, une serviette de
27 Sous les drapeaux de deux républiques
toilette jetée autour du cou… Quelques pancar-
tes guidaient les égarés : « Commandant du
Camp », « Poste de Police », « Sécurité Mili-
taire », « Vaguemestre », « Mess des Officiers »,
« Réfectoires », « Foyer du Soldat »… Mais l’on
ne pouvait que tourner en rond dans cette cité
poussiéreuse : de hautes murailles hérissées de
barbelés en marquaient inexorablement les limi-
tes. Et l’on ne pouvait en franchir les portes que
muni d’un titre de permission ou d’un ordre de
mission en bonne et due forme. Nous y étions
prisonniers.
On y mangeait plutôt bien. Avant de pouvoir
en juger, il nous avait fallu subir un nouveau
rassemblement, un nouvel appel, prendre place,
devant les réfectoires, dans une longue file af-
famée et attendre patiemment une bonne demi-
heure que nous fussions enfin admis à
l’intérieur. En échange des tickets qu’on nous
avait remis, nous avions reçu un plateau à com-
partiments que nous avions promené devant
une chaîne de serveurs qui y avaient successi-
vement déposé les différentes composantes du
menu. Nous étions alors allés nous asseoir à
une table où nous avions pu enfin nous repaî-
tre. Comme notre longue attente avait aiguisé
notre appétit, notre quart de poulet et le reste
avaient rapidement disparu. Il nous avait alors
fallu passer au bac de lavage, puis de rinçage,
28 Une petite mort
avant de rendre notre plateau nettoyé et de re-
gagner notre hangar.
La paille venait d’être répartie ; chacun s’était
tant bien que mal installé sur sa litière, quand un
officier vint vociférer contre nous : nous oc-
cupions trop d’espace ; un contingent de six
cents hommes était encore attendu ; nous de-
vions nous serrer afin de leur laisser de la place.
Nous obéîmes en maugréant mais il n’arriva
que le lendemain, au moment même de notre
départ…
Nous consacrâmes le temps qui nous restait
avant le repas du soir à nous décrasser un peu, à
nous raser, à tenter de nous redonner une allure
civilisée que nous avions déjà perdue. Dans un
clapotis d’eau fraîche, le savon moussa autour
des robinets en plein air… Après le dîner, profi-
tant de l’inattention complice d’une sentinelle
qui barrait consciencieusement une issue, quel-
ques recrues téméraires réussirent à escalader le
mur d’enceinte pour se perdre dans les rues de
Marseille, à la recherche de « lieux de plaisir ».
Quand le dernier mégot de la journée fut éteint,
les autres finirent par s’endormir… Vers minuit
rentrèrent les évadés, passablement éméchés ou
pour le moins très excités. Leurs cris, des grêles
de pierres sur la tôle sonore du hangar, eurent
rapidement raison des sommeils les plus pro-
fonds. Cela fit un beau concert de protestations,
de provocations, d’invectives, qui dura bien
29 Sous les drapeaux de deux républiques
pendant une heure. Après quoi l’orage finit par
se calmer. Et les quelques centaines de corps
qui jonchaient le sol retournèrent au sommeil.
Debout dès 5 heures, il nous fallut alors at-
tendre longuement notre tour d’être enlevés par
les camions qui nous conduisirent enfin à la
gare maritime où nous devions encore attendre,
sur un quai, au milieu de la foule des détache-
ments, que l’on se décidât à nous faire embar-
quer sur le raffiot qui nous dominait de sa
masse noire, laissant échapper de ses cheminées
de minces volutes de fumée grise. C’était
l’Athos II, qui avait déjà pas mal bourlingué et
transporté, dans la décennie précédente, des
milliers de combattants de la guerre
d’Indochine…
Des marchands ambulants tournoyaient len-
tement autour de nous, proposant rafraîchisse-
ments, crèmes glacées, pâtisseries, cartes posta-
les… On s’attachait à l’avance un souvenir, en
achetant la photographie déjà ancienne du na-
vire qui allait bientôt nous avaler. J’acquis pour
ma part une carte Michelin de l’Algérie, sur la-
quelle je parvins à localiser Relizane…
L’embarquement commença enfin. Notre
masse compacte s’étira en une mince colonne
qui franchit lentement la passerelle et disparut
dans les entrailles du monstre. On nous avait
attribué à chacun un numéro d’ordre qui devait
aider à notre répartition à bord. Les hommes
30 Une petite mort
envahirent la cale et les entreponts. Dès son ar-
rivée, chacun se cherchait fébrilement la meil-
leure place. C’est ainsi que, vers quinze heures,
je me retrouvai avec Philippe auprès d’un hu-
blot, devant une couchette de toile tendue dans
un cadre métallique sur laquelle nous avions
déposé notre musette, notre valise et notre cou-
verture. Nous avions la chance d’être installés
dans un entrepont plutôt que dans une cale,
comme bien d’autres. Quelques centaines de
couchettes s’y superposaient en trois étages.
Dans la touffeur moite qui y régnait, se mêlaient
une écœurante odeur de sel et d’iode et de puis-
7sants remugles de fosse d’aisance . Mais, par le
hublot ouvert, nous arrivait un peu d’air frais.
Nous pouvions apercevoir au-dehors ceux qui
attendaient encore sur le quai…
Quand l’embarquement fut terminé, on nous
autorisa à monter sur le pont. On y respirait
plus librement. Par de larges écoutilles, on aper-
cevait des couchettes, tout en bas, au fond de
sombres cales. Sur le pont supérieur, des offi-

7/Les W. C. jouxtaient la salle où nous étions installés.
La chaleur y était intolérable. Les compartiments, ron-
gés par l’eau de mer, ne fermaient pas. On
s’accroupissait au-dessus du trou d’où montaient
d’infectes odeurs, au vu et au su de tout le monde, en
évitant de respirer et en contenant une pénible envie de
vomir qu’accentuaient encore les mouvements du ba-
teau et la chaleur ambiante.
31 Sous les drapeaux de deux républiques
ciers avaient pris place dans des chaises-longues
et buvaient des rafraîchissements. Tout à
l’heure, ils regagneraient leurs cabines… Ce
spectacle me confirma dans mon intention de
tout mettre en œuvre pour entrer à l’Ecole
d’officiers de réserve et à en sortir honorable-
ment. Je ne recherchais pas les joies du com-
mandement ; toutefois le respect de mon indi-
vidualité et un minimum de confort matériel
m’attiraient irrésistiblement. Je ne gaspillerais
pas mes chances : je serais officier…
Un peu avant dix-sept heures, le rythme des
machines que nous entendions ronronner en-
dessous de nous s’accéléra. Le pont se mit à vi-
brer et le quai commença doucement à partir à
la dérive. Des mains s’agitèrent. Les gendarmes
de la Prévôté regagnèrent leurs véhicules. Les
marchands ambulants rétrécirent lentement. Et
nous dépassâmes bientôt le phare de la jetée.
Nous étions en mer.
On se pressait au bastingage pour voir se
faire et se défaire Marseille, au pied de Notre-
Dame de la Garde. Quand on eut doublé le fa-
meux château d’If, quand la statue de la Vierge
se fut abîmée bien loin dans l’horizon marin,
chacun s’aperçut qu’il avait soif. Des boîtes de
bière sortirent des musettes et l’on but à la réga-
lade, avant de partir à la découverte de notre
prison flottante… La mer était calme, le ciel se-
rein ; nous pouvions espérer une traversée sans
32