//img.uscri.be/pth/98c533b93430fbf5b879aaa9abd317b09916ebb1
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 11,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Souvenirs (1755-1842)

De
624 pages
Peu de femmes artistes ont connu une renommée aussi éclatante que celle d’Elisabeth Vigée le Brun (1755-1842). Douée de charme, de beauté et d’esprit, considérée comme une portraitiste de talent alors qu’elle n’a que vingt ans, elle répond aux attentes de la société aristocratique qui se reconnaît dans l’image qu’elle lui prête. Marie-Antoinette la choisit pour peintre officiel. Elisabeth poursuit ainsi sa fulgurante carrière en France jusqu’à la Révolution. Très liée à la noblesse de cour, elle juge plus prudent d’émigrer dès 1789. Elle parcourt alors l’Europe jusqu’en Russie. Partout où elle passe, elle est reçue et fêtée dans la meilleure société. Les commandes affluent. A son retour en France, en 1800, elle découvre un monde nouveau dans lequel elle demeurera une nostalgique de l’Ancien Régime, dont elle était l’une des égéries. Cependant, jusqu’à sa mort, en 1842, elle poursuit son œuvre et tente de maintenir les habitudes de la vie mondaine d’autrefois.
Voir plus Voir moins
ÉlisabethVIGÉELEBRUN
«Les Femmes régnaient alors, la Révolution les a détrônées.»
SOUVENIRS
1755-1842
ÉDITION ÉTABLIE ET ANNOTÉE PAR DIDIER MASSEAU
La bibliothèque d’Évelyne Lever Tallandier
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris
www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013 pour la présente édition numérique
www.centrenationaldulivre.fr
Réalisation numérique:www.igs-cp.fr
EAN: 979-1-02100-228-9
INTRODUCTION
Portraitiste célèbre dès sa première jeunesse et dont la renommée atteint bientôt l’Europe entière, Élisabeth Vigée Le Brun cumule tous les atouts: charme, grâce, talent précoce, connaissance étendue des usages du monde. Elle incarne les dernières années de l’Ancien Régime, moment le plus fécond de sa production picturale. Créatrice de modes, elle sut répondre aux goûts d’un public aristocratique soucieux de promouvoir son image. Peintre attitré de Marie-Antoinette, elle gravit encore un échelon dans la renommée. Surmontant les épreuves, elle poursuivit une carrière fulgurante. Lorsque la Révolution la contraignit à l’exil en 1789, elle retrouva dans plusieurs états européens la clientèle qui lui avait acheté ses œuvres avant son départ de Paris, tout en faisant la conquête d’un nouveau public. À son retour en France en 1802, elle tenta de recréer la société d’autrefois sans y parvenir réellement et rassembla dans les années 1830, sur les conseils d’anciens amis, lettres et anecdotes qui constituent ses Souvenirs. Mme Vigée Le Brun est le témoin privilégié d’une société brillante jetant ses derniers feux. Elle a connu la plus haute aristocratie, les milieux financiers, les gens de lettres, les comédiens et les plus grands artistes de son temps. L’expérience de l’émigration fut une véritable aventure: elle a traversé l’Europe dans des conditions souvent éprouvantes, séjourné e en Italie, à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Elle compte parmi les meilleurs peintres du XVIII siècle: le dépouillement de la mise et le drapé à la grecque qu’elle affectionne pour certains modèles relèvent de la mode néo-classique, mais son originalité vaut surtout par la représentation des sentiments: tendresse maternelle et filiale ou encore par la mise en scène de l’inspiration quand, par exemple, elle peint un musicien exécutant son œuvre. La quête de l’expression authentique est, chez elle, différente de la rhétorique émotionnelle de Greuze, son prédécesseur en matière de portraits. Si sesSouvenirs s’étendent peu sur sa création, ils donnent des indications sur sa technique picturale, sur la manière d’évoquer un effet de lumière sur un visage, sur sa quête de nuances délicates afin de donner à ses portraits le maximum de personnalité. Autant de raisons de s’intéresser à cesSouvenirs. Née en 1755, Élisabeth Vigée appartient à un milieu d’origine paysanne. Son père, Louis Vigée, était un modeste portraitiste dont l’art s’inspirait de celui de Quentin La Tour. Ses parents, qui voulurent lui donner la meilleure éducation possible, l’inscrivirent au couvent de la Trinité, rue de Charonne, dans le faubourg Saint-Antoine. Outre une solide éducation religieuse, on lui apprit les bonnes manières et la musique. Les peintres, qui font souvent partie de l’académie de Saint-Luc, forment une petite société instruite, où l’on aime les plaisirs de la conversation, le théâtre et la littérature sentimentale qui triomphe à la veille de la Révolution. Reconnue très tôt par son père pour sa précocité dans l’art du dessin, Élisabeth Vigée reçoit dès l’âge de onze ans l’enseignement d’un premier maître, Davesne, professeur adjoint à l’académie de Saint-Luc. D’autres lui succèdent et un membre de l’Académie royale de peinture, Gabriel Briard, lui donne des leçons au Louvre. Elle copie les bustes antiques et les dessins de son atelier. Ses mérites étant de plus en plus reconnus, le grand Joseph Vernet, peintre de marines, célèbre pour la série desPorts de France, n’hésite pas à la prendre sous sa tutelle. Dès lors, le cercle de ses fréquentations s’élargit à des artistes de renom. Le sculpteur Lemoyne l’invite à dîner. Elle y retrouve La Tour, le plus célèbre des pastellistes, l’acteur Lekain, le musicien Grétry, l’avocat Gerbier. C’est dans cette société – elle a tout juste dix-huit ans – qu’elle trouve sa première clientèle. En 1773, elle commence à tenir la liste de ses portraits. Elle réalise celui de M. Roissy, et celui de sa femme, la fille de l’avocat Gerbier. Elle fait également le portrait du comte Du Barry, dit Le Roué, l’amant dispendieux de la célèbre maîtresse du roi, qui avait succédé à la marquise de Pompadour. Ce début de renommée introduit la jeune fille dans un milieu plus élevé, celui de M. de Verdun, fermier général qui possédait le château de Colombes. Elle y retrouve des artistes et des gens de lettres
comme le célèbre Carmontelle, spécialiste en divertissements mondains, auteur de proverbes joués dans les théâtres privés. Son talent et son charme lui ouvrent les portes du salon de Mme Geoffrin, alors très âgée. Celle-ci, on le sait, rassemblait l’intelligentsia française et européenne. Il n’est pas de diplomate, voire de prince comme le jeune Stanislas-Auguste Poniatowski, qui ne fréquentât le royaume de 1 la rue Saint-Honoré . Mme Vigée Le Brun s’étonne dans sesSouvenirssimple qu’une bourgeoise ait pu réunir l’élite sociale et intellectuelle du pays et posséder, de fait, un tel pouvoir culturel. Marque des temps, Mme Geoffrin réussit à faire de son salon une plaque tournante indispensable aux gens de lettres en quête de reconnaissance et de protecteurs. L’illustre salonnière s’intéressait particulièrement aux artistes. Les murs de son hôtel étaient garnis d’une soixantaine de tableaux de maîtres contemporains. Elle leur consacrait ses dîners du lundi, et Joseph Vernet, le professeur d’Élisabeth, y était particulièrement choyé. On peut à bon droit penser que la «patronne» de la rue Saint-Honoré contribua à accroître la clientèle de la jeune portraitiste et lui envoya ses premiers clients russes. Le père d’Élisabeth mourut en 1767 et sa mère épousa en secondes noces un riche joaillier, Jacques François Le Sèvre. Dans sesSouvenirs, Élisabeth Vigée Le Brun accuse de cupidité celui qui a pris la place de son père. Il semble qu’il ait contribué, en réalité, à faire progresser encore l’ascension sociale de sa belle-fille. En s’installant dans le quartier Saint-Honoré, le nouveau couple occupait un appartement qui plongeait sur le Palais-Royal, où demeurait la duchesse de Chartres, l’épouse du futur Philippe-Égalité. Un beau jour, la jeune fille croisa la princesse qui, sensible à son charme, lui ouvrit les portes de sa maison. Commença pour elle une carrière de portraitiste de cour. Son beau-père était venu habiter rue de Cléry, dans l’hôtel Lubert, où demeurait Jean-Baptiste Pierre Le Brun, petit-neveu de Charles Le Brun, le «premier peintre» de Louis XIV. Jean-Baptiste pratiquait l’art de son oncle mais était loin d’avoir son génie. Il était surtout réputé pour ses connaissances en peinture et pour son habileté dans le commerce de l’art. Élisabeth Vigée l’épousa le 11 janvier 1776. Elle pouvait, certes, tirer avantage des grandes compétences de son époux et de ses relations étendues avec la clientèle, mais le marchand de tableaux avait, pour sa part, parfaitement deviné l’avenir brillant et lucratif que devait lui réserver le talent d’Elisabeth. Aussi ne cessait-il de vanter ses mérites dans l’Almanach des peintres: digne émule de ses maîtres, sachant faire briller le sentiment, usant d’une palette vigoureuse pour rendre la matière des vêtements, Élisabeth Vigée, proclamait-il, est une nouvelle étoile de la peinture. Grâce aux premiers gains de sa femme, il put faire construire, dans la cour de son hôtel, une spacieuse salle des ventes, utile pour le développement de son commerce. Le Brun avait vu juste: dès l’année de son mariage, Élisabeth, qui s’appelle désormais Mme Vigée Le Brun, poursuit sa carrière à la Cour. Le comte de Provence, frère de Louis XVI et futur Louis XVIII, lui commande son portrait en lui donnant 2320 livres pour l’œuvre originale et plusieurs copies. En 1779, tout juste âgée de vingt-quatre ans, Élisabeth est appelée à Versailles pour exécuter le premier portrait d’après nature de la reine de France! C’est avec délectation et une légitime fierté qu’elle e évoque ce moment dans la v lettre de sesSouvenirs. Il faut dire qu’elle peindra plus de vingt portraits de la jeune souveraine avant d’être invitée à redorer son image ternie par l’affaire du collier. Le fameux tableau intituléLa Reine et ses enfants, présenté au Salon de 1787, s’il n’est pas le meilleur de l’artiste, a incontestablement une finalité politique. Quel honneur pour une portraitiste de trente-deux ans! En outre, il semble qu’un mouvement de sympathie assez exceptionnel ait uni la reine de France à l’artiste; Mme Le Brun ne se lasse pas de le répéter. Elle aime aussi, pour grandir son action, la rattacher à une tradition: la souveraine pardonnant à la jeune femme, affaiblie par sa grossesse, d’avoir oublié un rendez-vous et n’hésitant pas à ramasser le pinceau qu’elle a laissé tomber à terre, comme le fit Charles Quint avec Le Titien. Reconnaissons que ces honneurs lui réussissent. Fait inconcevable quelques années auparavant: l’épouse d’un marchand de tableaux créait son propre salon rue de Cléry en accueillant tout ce que le monde parisien possédait de plus huppé: le comte de Vaudreuil, dont elle fit le portrait et qui devint son protecteur et mécène, la marquise de Cubières, des femmes dotées du plus grand prestige mondain, comme la marquise de Sabran, future épouse de
l’élégant chevalier de Boufflers, Mme Le Couteulx du Molay, la comtesse de Ségur… Elle était invitée dans les folies et les demeures princières, nombreuses dans les environs de Paris: au Raincy chez le duc d’Orléans, père de Philippe Égalité, à Gennevilliers chez le comte de Vaudreuil où fut donnée une représentation houleuse duMariage de Figaro, au Moulin-Joli dans la splendide propriété de Watelet, auteur d’un célèbreEssai sur les jardins. Elle accueillait aussi tout ce que la société comptait de beaux esprits: des poètes oubliés aujourd’hui mais que tout le monde s’arrachait alors comme Lebrun-Pindare ou l’abbé Delille, sans oublier les comédiens et les actrices qui se produisaient sur des scènes improvisées ou dans des salles de théâtre privé. Mme Vigée Le Brun connaissait tout le monde! Une telle situation mérite qu’on s’y arrête. Des mystères demeurent. On peut s’étonner qu’une jeune portraitiste, dotée certes d’un grand talent, mais issue d’un milieu modeste, ait pu s’élever en un temps si bref jusqu’aux sommets de la vie mondaine. Cette ascension repose en partie sur une habile stratégie. Avant même d’être reconnue, la jeune fille était attirée par la vie parisienne, par les femmes de qualité, mais aussi par celles de moindre prestige, exhibant leur réussite dans les lieux à la mode. L’aristocratie et plus généralement la bonne compagnie la 2 fascinaient . Dès son adolescence, elle sut faire valoir ses talents dans les cercles. Chantant agréablement, sachant donner la réplique à un partenaire de choix, elle apprit rapidement et, semble-t-il, parfaitement, toutes les pratiques de la sociabilité mondaine: l’art de parler de tout avec légèreté en gardant une retenue aussi éloignée de la gaucherie que d’une hardiesse de mauvais aloi, tout en se mêlant aux comédiens et aux chanteurs professionnels. On notera l’importance qu’elle attribuait au «bon ton», cette manière d’être et de parler, si difficile à définir et si nécessaire dans la pratique. Les comédiens, gravitant en grand nombre autour des aristocrates, n’étaient reçus qu’à condition d’avoir un sens aigu des convenances. Larive qui succéda au célèbre Lekain pâtit de la réputation de son prédécesseur mais il fut reçu dans la bonne compagnie, parce qu’il «avait un très bon ton et causait avec esprit, même de choses qui 3 n’avaient point de rapport avec son art ». À cet égard, Louis Vigée, le frère de la mémorialiste, fut élevé à bonne école, sous le patronage de sa sœur. D’un esprit vif et souple, il acquit cet «excellent ton» sans lequel rien n’était possible. C’est à ce prix qu’il fut accepté comme 4 amuseur d’une société éprise de distractions, mais aussi comme poète et comme dramaturge . Son mariage avec Suzanne de Rivière, la fille d’un diplomate chargé d’affaires de Saxe, est la marque incontestable d’une élévation sociale et presque la récompense de cette maîtrise habile des pratiques mondaines. La mémorialiste, non sans un brin de vanité, aime à faire remarquer, comme en passant, son insertion dans le milieu Rivière. Évoquant l’année 1789, elle s’écrie: «Quoique je fusse traitée chez M. de Rivière comme un de ses enfants, et que je pusse me 5 croire en sûreté chez lui, puisqu’il était ministre étranger, mon parti était de quitter la France .» Lorsqu’elle fut en mesure d’ouvrir un salon, Mme Vigée Le Brun sut créer un climat qui plaisait: «Une sorte de confiance et d’intimité régnait entre les convives; et comme les gens de bon ton peuvent toujours bannir la gêne sans inconvénient, c’était dans les soupers que la bonne 6 compagnie de Paris se montrait supérieure à celle de toute l’Europe .» Certes, le tableau qu’elle brosse dans sesSouvenirsserait à nuancer: les milieux de la Cour ne se sont pas tous précipités chez elle, mais il est de fait qu’un trait nouveau marque la sociabilité élégante de la fin e d u XVIII siècle. Les modes ne se créent plus, comme autrefois, à Versailles. Certains représentants de la noblesse de cour, comme le comte de Vaudreuil, aiment se mêler aux comédiens, aux gens de lettres et aux peintres pour peu qu’un certain nombre de conditions soient respectées: sous le couvert d’un jeu permanent et apparemment sans contrainte, sorte d’exutoire aux rituels traditionnels, des personnes de statut social fort différents, oublient momentanément, mais selon des règles subtiles, les barrières qui les séparent. Mme Vigée Le Brun l’avait parfaitement compris. Elle savait aussi que les succès sont fragiles et qu’il convient pour garder sa renommée d’inventer des modes nouvelles. Le fameux dîner grec qu’elle donna rue de Cléry, en invitant ses hôtes à revêtir des vêtements à l’antique, fit beaucoup de bruit. Il relevait d’un cérémonial dans lequel tout est rôle et où chaque figure fait partie intégrante d’«un tableau vivant». Cette innovation spectaculaire fit couler beaucoup d’encre. Le dépaysement culinaire (donné à l’occasion d’un extraordinaire repas) et le goût néo-classique pour l’Antiquité,
l’audace du travestissement et le sens du canular s’y mêlaient, comme si le tout était confectionné à la seule fin d’être offert à un gazetier en quête d’anecdotes. N’oublions pas non plus les concerts, où se produisaient chez elle les plus grands virtuoses du temps, chanteurs, violonistes et pianistes. En dépit de quelques critiques, la jeune femme avait réussi son entrée définitive dans la plus haute société, et ce sont les acteurs du même monde qu’elle retrouvera pendant ses années d’exil: «La bonne compagnie de Vienne et la bonne compagnie de Paris 7 étaient alors exactement la même pour le ton et pour les usages .» Cette hantise du bon ton que Mme Vigée Le Brun connaîtra toute sa vie explique peut-être une affectation que Mme de Boigne, avec sa causticité habituelle et une distance tout aristocratique, ne manquera pas de relever lors de ses rencontres à Rome avec la portraitiste: «Je voyais souvent Mme Le Brun ou plutôt sa fille. Elle était une de ses camarades de jeu. Mme Le Brun, très bonne personne, était encore jolie, toujours assez sotte, avait un talent distingué, et possédait à l’excès toutes les petites minauderies auxquelles son double titre d’artiste et de jolie femme lui donnait droit. Si le mot de petite maîtresse n’était pas devenu d’aussi mauvais goût que les façons qu’on lui prête, 8 on pourrait le lui appliquer .» Il semble qu’une intonation légèrement enfantine soit, chez une femme, la marque d’une attitude «distinguée» et la portraitiste n’était peut-être pas si naturelle qu’elle le prétend. Quoi que dise la comtesse de Boigne, connue pour sa malveillance, Élisabeth Vigée Le Brun possédait un exceptionnel talent. Ses premiers succès chez les amateurs lui ouvrirent une carrière académique fulgurante dont on peut retracer les étapes. En octobre 1774, alors qu’elle n’a pas encore vingt ans, elle est agréée et reçue maître-peintre, à l’académie de Saint-Luc. Pour y parvenir, elle avait dû exposer quelques-unes de ses œuvres à l’hôtel Jabach rue Saint-Merri, en août de la même année. L’institution s’inscrivait dans le sillage de la confrérie des peintres, autrefois considérés comme des artisans. Elle regroupait néanmoins des artistes de qualité qui entendaient se distinguer de simples exécutants et barbouilleurs sans talent, mais elle était en rivalité avec l’Académie royale de peinture et de sculpture, créée par Colbert en e 1648. Cette institution prestigieuse n’avait cessé depuis le milieu du XVIII siècle d’assurer sa suprématie, avec le soutien de la monarchie, des amateurs et des peintres eux-mêmes qui trouvaient en elle le meilleur moyen d’améliorer leur statut et d’acquérir des titres de gloire. Élisabeth Vigée Le Brun ne resta que deux ans à l’académie de Saint-Luc, car en 1776, la Grande Académie eut raison de sa rivale, qui fut définitivement supprimée. Toutefois, grâce à cette appartenance, elle avait su gagner encore de nouveaux amateurs toujours en quête de jeunes talents. Le marché de l’art était en pleine expansion; une presse artistique spécialisée avait pris son essor, des critiques d’art souvent gouailleurs colportaient les nouvelles du jour et l’on sut bientôt qu’elle était devenue la portraitiste officielle de Marie-Antoinette. Certes, un début de renommée suscitait des jaloux et donc des détracteurs. Des nouvellistes faisaient courir le bruit qu’elle n’était pas l’auteur de ses œuvres ou qu’elle se faisait aider par Ménageot, mais c’était là le lot habituel des critiques réservées aux femmes peintres à une époque peu féministe. Elle était tout de même l’un des talents les plus prometteurs de son temps. N’avait-elle pas toutes les chances d’accéder à la Grande Académie? Un clan de protecteurs et d’amis la soutint dans cette voie: l’abbé de Saint-Non, grand amateur d’art et auteur d’unVoyage en Italie, le duc de Chabot, le très libertin baron de Besenval. L’Académie comptait des femmes parmi ses membres: Mme Vien, l’épouse du maître de David, Mme Vallayer-Coster, Mme Roslin. Selon la tradition, elles se spécialisaient dans un genre réputé mineur. Mme Vien peignait des miniatures et des natures mortes, Mme Vallayer-Coster des fleurs et l’épouse du peintre Roslin avait choisi les portraits au pastel. Pourquoi Mme Vigée Le Brun n’aurait-elle pas été reçue comme portraitiste? Sa candidature se heurtait néanmoins à un obstacle de taille: les statuts de l’Académie interdisaient à ses membres le commerce des tableaux et Le Brun, son époux, en dépit de ses connaissances artistiques et des œuvres qu’il avait réalisées, était tout de même un marchand! Autre obstacle: les plus hautes autorités de l’institution et notamment Pierre, premier peintre du roi et directeur de l’Académie, ne voulaient pas accroître le nombre des femmes académiciennes, admises toujours avec réserve ou réticence. Une intervention de
la reine suffit à balayer les obstacles. D’Angiviller, le surintendant des Bâtiments de France, écrivit un mémoire au roi, chef-d’œuvre de diplomatie, pour que Mme Vigée Le Brun fût reçue, sans que les statuts n’en fussent pour autant modifiés. Une des marques profondes du système e monarchique du XVIII siècle était d’ériger des règlements que l’on s’empressait immédiatement de violer au nom d’une nécessaire souplesse. À cet égard, la lettre d’Angiviller à Louis XVI mérite d’être citée:
«La reine honore la dame Le Brun de ses bontés et cette femme en est digne. Sa Majesté m’a fait l’honneur de me demander sans détruire la loi et en lui laissant toute sa force, de faire admettre Mme Le Brun dans cette compagnie, qu’il est intéressant de soutenir dans l’exactitude et la rigueur des statuts, surtout depuis que Votre Majesté a 9 accordé la liberté aux Arts .»
De telles irrégularités existaient, il est vrai, depuis la création de l’Académie, mais ce mémoire prouvait l’intervention directe de Marie-Antoinette dans les affaires de la compagnie. Lors de la séance du 30 mai 1783, Élisabeth Vigée Le Brun était reçue membre de l’auguste institution. Ainsi pouvait-elle exposer certaines de ses œuvres au Salon de peinture, qui avait lieu la même année. Les journaux célébrèrent immédiatement l’événement, tout en étant convaincus qu’une portraitiste aussi jeune n’avait pu être admise qu’au bénéfice de très hautes protections. Derrière l’éloge et la reconnaissance, la critique pointait déjà. Les commentateurs, aimant toujours les parallèles, rappelaient la trajectoire quasi identique de sa rivale: une autre portraitiste de talent, Mme Labille-Guiard. Elle aussi était passée par Saint-Luc, avant que l’Académie royale lui ouvrît 10 ses portes cette même année 1783 grâce à de puissants protecteurs . Elle aussi avait accolé son nom de jeune fille à celui de son mari. Élisabeth devenait le peintre favori de Marie-Antoinette, Mme Labille-Guiard obtenait la protection de Mesdames, tantes du roi, dont elle était la portraitiste officielle. C’était presque une copie conforme. Élisabeth Vigée Le Brun souffrira plus tard de cette concurrente qu’elle ne désigne jamais par son nom dans sesSouvenirs. Mais, en 1783, la mode était en sa faveur: «Lorsque quelqu’un annonce qu’il arrive du Salon, on lui demande d’abord, avez-vous vu Mme Le Brun? Et en même temps on lui suggère sa réponse: 11 N’est-il pas vrai que c’est une femme étonnante, que Mme Le Brun ?» Elle exposa trois tableaux d’histoire pour montrer qu’elle était capable de se produire dans le genre le plus élevé: son morceau de réception:La Paix qui ramène l’abondanceet deux œuvres qui s’inspirent des sujets mythologiques de Boucher, sans reprendre son style:Junon venant emprunter la ceinture de Vénus etVénus liant les ailes de l’amour. Dans la première, Junon est plus belle que la déesse de l’amour. Faut-il interpréter cette innovation comme une marque de la réaction vertueuse en peinture? Élisabeth s’illustrait dans d’autres genres, tout d’abord le portrait d’enfant: elle représentera plusieurs fois sa fille Julie dans ses bras ou enlacée avec elle. Ce type de représentation atteignait alors son apogée. Pendant tout le siècle, les Chardin, Greuze et Drouais l’avaient abondamment illustré, mais Élisabeth Vigée Le Brun lui conférait un nouvel aspect. La tendresse maternelle devenait l’objet principal de la représentation; disparaissaient les attributs de l’enfance, jouets, cahiers d’écolier ou babioles diverses, au profit d’une forme unique, enveloppant dans un même système de courbes la mère et l’enfant. Dans le fameux tableau,Mme Vigée Le Brun et sa fille,présenté au Salon de 1789, la composition pyramidale, extraordinairement simplifiée, a pour fin de rapprocher le visage d’une très jeune mère de celui de sa fille; effet d’art, bien sûr, qui entend donner l’impression du mouvement le plus naturel possible. L’œuvre tout entière est construite sur un empilement de cercles de plus en plus réduits à mesure que l’on s’élève: les bras de l’artiste enlaçant la fillette, celui de l’enfant tenant le cou de la mère, enfin, le bandeau des cheveux de la portraitiste, couronnant le tout. Coiffée à la grecque, celle-ci laisse voir une épaule et un bras dénudés, autre cercle, figurant comme une variante du premier dispositif. La mise en scène exprime la transparence des sentiments: visage lisse, sans fard, d’une parfaite symétrie, vu de face, qu’anime à peine un faible sourire, un regard franc. Si le modèle est incontestablement séduisant, il faut que cette séduction soit involontaire, qu’aucun soupçon de pose ne puisse être décelé. Même situation pour l’enfant, dont le regard distrait se tourne un instant vers le spectateur, mais dont l’élan se porte tout entier
vers la mère pour révéler dans la plus grande clarté la plénitude d’un amour comblé. À la suite de Jean-Jacques Rousseau, la société la plus sophistiquée de notre histoire est littéralement hantée par tout ce qui évoque le jaillissement authentique du sentiment! Mme Vigée Le Brun répond à ce désir, dans des œuvres qui peuvent être interprétées à la fois comme une évocation de sa fille Julie, à différents âges de la vie, et comme une confidence sur elle-même. Ses Souvenirs, soucieux de dépeindre son amour et son anxiété de mère, reprennent la même ambition, mais sur le plan autobiographique cette fois et en la dotant d’une touche d’inquiétude. Les critiques de l’époque furent unanimes à célébrer cette veine. À propos d’un autre portrait exposé au Salon de 1787 dans lequel elle tient aussi sa fille dans ses bras, on trouve dans la Correspondance littéraire de Grimm un éloge sans réserve: «Tout le charme de la tendresse maternelle est dans ce regard et dans cette belle main qui presse doucement contre son cœur 12 l’enfant qui repose sur ses genoux .» Élisabeth Vigée Le Brun se perfectionne aussi dans les portraits évoquant les grandes figures de l’aristocratie. Des jeunes femmes coiffées de grands chapeaux sont nonchalamment appuyées sur une console; elles ont quitté quelques instants leur livre et regardent le spectateur dans un élan du cœur. Ces tableaux séduisent le public parce qu’ils parviennent à faire coexister l’élégance du maintien et l’attitude «naturelle» imposée par la nouvelle mode. Il est une œuvre, une des meilleures, le portrait de son cher ami le peintre Hubert Robert, présenté au Salon de 1789. L’artiste tient sa palette et ses pinceaux, en se tournant vers un modèle invisible. Vigoureux, sûr de lui, le regard fixe, il est l’image même de l’inspiration et de l’énergie créatrice, si avidement recherchées. Les dix années qui précèdent la Révolution sont incontestablement une période majeure pour Mme Vigée Le Brun, et l’on comprend qu’elle se complaise à l’évoquer, sans manquer, bien sûr, de l’idéaliser. L’époque était troublée. Le portrait de Marie-Antoinette habillée «en gaulle», c’est-à-dire en robe blanche serrée à la taille, pour le Salon de 1783, choqua une partie du public, très soucieux des convenances lorsqu’il s’agit de la représentation des souverains. Des bruits malveillants circulaient: une jeune artiste a eu l’audace de peindre «en chemise» la reine de France et Madame, sa belle-sœur, la comtesse de Provence. Survenaient des critiques plus inquiétantes. Un sourd grondement, orchestré par de violents pamphlets, englobait dans la même réprobation la reine de France, le milieu Polignac qu’Élisabeth fréquentait quotidiennement, et plus généralement la cour de Versailles, accusée de toutes les turpitudes. On reprochait à Marie-Antoinette sa prodigalité et sa frivolité. Certains allaient jusqu’à répandre le bruit qu’elle entretenait des relations coupables avec sa chère amie la duchesse de Polignac. L’impopularité de la reine était telle dans les dernières années de l’Ancien Régime, que l’ordonnateur du Salon de 1787, sur l’ordre de Louis XVI, avait écarté durant les premiers jours de l’exposition un des plus célèbres tableaux de Mme Vigée Le Brun,Marie-Antoinette et ses enfants, «de peur des 13 outrages d’une populace effrénée ». Un critique s’étonna de cette situation: «Quoi! m’écriai-je, la reine, cette souveraine enchanteresse, naguère l’idole des Français, qui ne se montrait point au spectacle, dans les rues, dans son palais, sans ces applaudissements tumultueux, 14 indices de la satisfaction générale? Quoi! la reine se serait aliéné les cœurs à ce point !» La même année se répandirent des chansons sur Calonne, le ministre appelé à la rescousse pour redresser les finances d’un État aux abois. N’aurait-il pas puisé dans les deniers publics pour acheter le portrait exécuté par Mme Vigée Le Brun, évidemment sa maîtresse? Celle-ci ne s’était-elle pas donnée aussi à Vaudreuil, son tout puissant protecteur? Il faut prendre la mesure du climat qui régnait alors. On connaît la phrase de Talleyrand: «Qui n’a pas vécu les dernières années de l’Ancien Régime ne peut savoir ce qu’est la douceur de vivre», expression d’une évidente nostalgie, mais aussi de la réalité vécue. Toute une société resplendissait, dans une atmosphère de jeu et de fête perpétuelle. Toutes les audaces étaient permises et même encouragées dans le monde parisien: mystifications adroitement préparées, canulars subtils ou grossiers dans les sociétés dites badines, quête d’une théâtralité mondaine n’hésitant pas à exhiber sa magnificence dans de provocantes dépenses. Une telle situation a, bien sûr, son envers. Dans le même temps, parfois avec le soutien de l’aristocratie elle-même, soufflait un vent de contestation sans précédent. Celui-ci atteignit l’artiste qui avait entièrement misé sur le milieu de la Cour pour asseoir sa popularité. À cet égard, on perçoit les premières critiques, dès
les années 1784, à travers les jugements portés sur son frère Étienne Vigée. Alors queLe Mariage de Figaro de Beaumarchais, ce chef-d’œuvre, défrayait légitimement la chronique, le médiocre Vigée parvenait à imposer sa pièceLa Fausse Coquetteet le chroniqueur de donner les raisons d’un succès indu: «Il est vrai qu’il était appuyé par une puissante cabale. Comme il est le frère de Mme Le Brun qui tient une espèce de bureau d’esprit où va toute la Cour, il n’a pas eu de peine à recruter des battoirs.» On devine qu’en 1789 la critique se fit plus mordante, plus politique et plus ciblée: on reprochait désormais à la portraitiste de s’être fait la complice des voleurs de la nation, et la somme que Calonne aurait arrachée au Trésor pour complaire à l’artiste augmentait considérablement: «La Le Brun, de l’Académie de peinture (Aspasie malheureusement célèbre, vampire insatiable) la nation devrait bien lui demander compte 15 d’environ deux millions que le Calonne a placés chez elle à fonds perdus .» Mme Vigée Le Brun décrit fort bien dans sesSouvenirsle climat d’hostilité qui pèse sur les aristocrates durant ce qu’elle appelle «l’affreuse année 1789». Elle évoque la peur que lui inspire «ce vilain monde qui se promenait sous les galeries du Palais-Royal; tous gens sans aveu et sans habits, qui n’étaient ni ouvriers, ni paysans, auxquels on ne pouvait supposer un état, sinon celui de bandit, 16 tant leurs figures étaient effrayantes ». Après s’être réfugiée chez ses amis Brongniart, l’architecte et son épouse, ne se sentant plus en sécurité, elle décida de quitter la France, et de profiter des circonstances pour réaliser le traditionnel voyage en Italie.
L’émigration ouvrait la voie à l’aventure. Les obstacles et les dangers étaient multiples: l’état des routes, les promiscuités douteuses ou insupportables. Mme Vigée Le Brun dut supporter les grossièretés et les propos inquiétants d’un partisan de la lanterne dans la diligence qui l’emmenait loin de Paris. Il lui fallut encore se résigner à passer des nuits dans des auberges malpropres, dépourvues de la moindre nourriture. Sa sécurité n’était jamais assurée. Elle pouvait craindre pour sa vie et elle se fit plusieurs fois voler. Comme Mme de Genlis, Mme de La Tour du Pin, et bien d’autres femmes contraintes à l’exil, elle subit les affres de la précarité: elle était partie avec 80 louis en poche, déguisée en ouvrière, craignant toujours qu’une intonation ou une attitude mal dissimulée ne trahisse son état. Elle quitta Paris, le 5 octobre, la première des journées, au cours desquelles la foule parisienne alla chercher à Versailles «le boulanger, la boulangère et le petit mitron». À l’extérieur de la diligence se profilaient des visages sinistres. Ses amis et protecteurs, le comte d’Artois, Vaudreuil et les Polignac étaient partis depuis le 16 juillet. Les difficultés rencontrées n’étouffèrent pas son désir insatiable d’expériences et émotions esthétiques. Sa traversée des Alpes coïncide avec ce moment capital où l’on découvre la montagne. Quelques années auparavant, Rousseau avait vanté ses charmes dansLa Nouvelle Héloïse et Saussure avait publié sonVoyage dans les Alpes et saabrégée Relation d’un voyage à la cime du mont Blanc. Objet d’ascension, d’exploration systématique et d’une nouvelle investigation scientifique, géologique et géographique, la montagne fascine les esprits du temps. Gouffres et précipices sont à la mode: ils témoignent d’une démesure qui emporte l’homme vers l’infini et l’élève au-dessus de sa condition. La mémorialiste ne manque pas à la règle: elle n’hésite pas à descendre de voiture et à continuer le voyage à pied, pour mieux jouir du spectacle grandiose, en dépit des risques encourus. Elle se laisse gagner par le frisson de terreur qui doit impérativement s’emparer, à cette occasion, des âmes sensibles! À Turin, elle est reçue chez le graveur Porporati qu’elle avait connu à Paris. À Bologne, elle s’intéresse à la fameuse école bolonaise, alors en l’honneur dans l’enseignement universel de l’art. À Florence, elle visite avec passion les galeries Médicis et Pitti, mais elle ne jette pas un regard sur la peinture antérieure à la Renaissance. À Rome, enfin, elle est l’hôte des Ménageot; entre-temps, le peintre avait été nommé directeur de l’Académie de France. C’est un accueil flatteur qui lui est, cette fois, réservé: plusieurs pensionnaires de la prestigieuse institution, Girodet, Fabre, Lethière, viennent lui rendre visite. Ils lui offrent la palette de leur camarade Drouais, mort prématurément à l’Académie et demandent, en échange, quelques-uns de ses pinceaux. Les occasions ne lui manquent jamais d’étendre ses relations: elle rencontre, bien sûr, les Français établis dans l’illustre cité, mais retrouve aussi d’anciens amis parmi les très nombreux émigrés: