Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Souvenirs

De
341 pages

C’était l’été, au moment où l’on émigre des grandes villes pour courir après la fraîcheur des montagnes, des prés et des bois.

Les blés étaient mûrs et coupés, les foins fumaient encore sous la faux, exhalant leurs bonnes odeurs. Et j’allais lentement, humant les brises, me saturant d’air et d’espace, trouvant bon de vivre ainsi au sein de ce grand concert des choses. Mais, comme rien ne satisfait en ce monde, je regrettais de ne pouvoir, comme l’oiseau qui passe, gagner d’un bond les sommets et aller au hasard, au gré de tout caprice, sans m’enquérir des lieux et des pays, sans me préoccuper du temps et des heures, et finir ainsi l’existence d’un jour.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
A MONSIEUR FRANÇOIS COPPÉE
MON CHER MAITRE,
La lettre charmante que vous voulûtes bien m’adress er au sujet de ma « Lolita »et après que l’Académie française se fut occupée de ce tte publication, m’ayant suggéré ridée d’écrire encore, je vous dédie ce nouvel ouvrage. Veuillez l’accepter, cher Maître, comme un témoigna ge de mon admiration pour vos chefs-d’œuvre. ISIDORE GÈS.
Septembre 1900.
Isidore Gès
Souvenirs
Projets
C’était l’été, au moment où l’on émigre des grandes villes pour courir après la fraîcheur des montagnes, des prés et des bois. Les blés étaient mûrs et coupés, les foins fumaient encore sous la faux, exhalant leurs bonnes odeurs. Et j’allais lentement, humant les br ises, me saturant d’air et d’espace, trouvant bon de vivre ainsi au sein de ce grand concert des choses. Mais, comme rien ne satisfait en ce monde, je regrettais de ne pouvoir, comme l’oiseau qui passe, gagner d’un bond les sommets et aller au hasard, au gré de tout caprice, sans m’enquérir des lieux et des pays, sans me préoccuper du temps et des heures, et finir ainsi l’existence d’un jour. Oui ! j’eusse aimé cette existence errante, calme, vagabonde, ignorante des petites bêtes, et comme elles, vivre insouciant et heureux. Puis, réfléchissant, je pensais aussi que le sort d es bêtes pouvait ne pas être si enviable, étant donné la fin qui leur était souvent réservée, et je me consolai de la part qui m’était faite en songeant aux misères des autre s et aux petits oiseaux que l’on chasse à coups de fusil. Marchant toujours à la fraîcheur du matin, de bonne heure je me trouvai dans le bois où, assis sur le tronc d’un vieux chêne, j’assistai au spectacle riant d’un matin d’été délicieux, au milieu d’une nature éblouissante et de cris d’oiseaux qui s’éveillaient. Et là, dans la plus grande des béatitudes, je me mi s à considérer pendant quelque temps cette nature mystérieuse, dont l’âme et la vi e se manifestaient de toutes parts, depuis le brin d’herbe jusqu’au chêne géant, dans lequel en ce moment les petits oiseaux lissaient leurs ailes, achevant ainsi leur toilette du matin. Je repris ma promenade par les éclaircies, foulant les grandes herbes que la brise ondulait, courbant et brisant plantes et fleurs, ce s pauvres petites fleurs des bois qu’effleuraient à peine les libellules, et je quittai la chênaie pour le chemin de servitude qui me ramenait chez moi. Je fis, en cheminant, des projets de voyage, dont un surtout me tenait au cœur et qu’il me tardait de réaliser.
* * *
C’est vers mon petit village que je me dirige, vers mon village pyrénéen, au milieu de bois et de vallons, et où habitent encore quelques êtres aimés que je suis heureux d’aller revoir. Je vais donc me rajeunir du passé et revivre mes premières années, les années de ma prime enfance où je fus si heureux et si aimé. Oh ! pas très beau mon petit village de cinq à six cents âmes, mais fier tout de même sur son superbe mamelon moussu, se détachant du mil ieu des verdures, et dont on aperçoit le clocher de la ligne du chemin de fer qui conduit à Luchon. Je vais de nouveau par Fronsac remonter ces roches ombreuses où, à chaque pas, des perspectives magnifiques me sont réservées jusqu’en haut de la montée, où alors le tableau se complète d’un ensemble de montagnes qui se superposent et s’éloignent par bonds, dans des lointains où on les suit jusqu’à ce qu’enfin l’horizon se ferme, arrêtant le regard sur les neiges.
En route
Parti de Palau-del-Vidre (Pyrénées-Orientales) à une heure de l’après-midi, je m’arrête à Perpignan pour ne repartir que le lendemain malin à neuf heures pour Toulouse. Je passe à Perpignan quelques bonnes heures à la bibli othèque, où il y a des richesses remarquables que je crois être la seule à posséder et que l’aimable bibliothécaire a eu la bonté de me montrer, comme certains manuscrits sur papyrus d’une extrême rareté. Soirée charmante au café de la Loge avec de braves joueurs d’échecs, non grincheux, et une galerie des plus sympathiques dont je me plais à constater la patience à suivre les parties, où elle a fait preuve d’un grand tact en s’abtstenant de toute appréciation sur les coups, ce qui est d’autant plus appréciable que ce jeu nécessite un silence absolu, surtout lorsqu’il s’agit de parties importantes et célèbres, comme celle où un Français, désolé de la perte d’une partie par la France dans un match avec l’Angleterre, provoqua le vainqueur en engageant toute sa fortune — cent m ille francs environ — le vainquit à son tour et sauva le drapeau.
* * *
En quittant Perpignan, je file sur Toulouse. Je brû le Narbonne et relâche à Carcassonne quelques heures pour revoir la Cité. Cette merveille historique, une des mieux conservée s, si captivante par ce qu’elle rappelle à la fois d’héroïque et de navrant, par ce qu’elle évoque de douloureux, comme les persécutions et les massacres d’une époque la plus déplorable que l’histoire ait eu à enregistrer. Et ces remparts superbes ne sont-ils pas encore et le signe et la révélation de notre aveuglement, de nos passions, de nos mœurs sauvages, où l’on se traquait comme des fauves ? Qu’elle reste donc toujours ce qu’elle est encore a ujourd’hui, c’est-à-dire presque encore vivante, et qu’elle soit un enseignement pou r l’avenir. Qu’elle parle aux générations, pour qu’elles sachent ce qu’un fanatisme aveugle peut provoquer de crimes et de misères, et que le respect des croyances est la première condition de la sécurité des peuples.
* * *
Dans le train où je remonte, dans un compartiment d e seconde classe, je me trouve seul en face d’une belle fille endimanchée, vêtue et coiffée bruyamment. Elle est grande, forte, bien faite, avec un visage rougeaud mais aux traits réguliers qu’adoucissent de beaux cheveux châtains. Elle remue sans cesse, sort et agite ostensiblement un beau mouchoir de batiste qui sent l’eau de Cologne, et, finalement, me demande où je vais. — Je vais à Toulouse, Mademoiselle. Et vous ? — Je vais voir ma mère. Je descends à la deuxième station. Et, sans désemparer, elle m’apprend qu’elle est du pays et qu’elle habite Nar bonne avec quelqu’un qui l’aime beaucoup. — Lui êtes-vous au moins fidèle — lui ai-je demandé pour dire quelque chose — à ce « quelqu’un » qui vous aime beaucoup ?  — Ah ! pour cela, oui !... Je suis une honnête fil le. — Et la voilà entrant dans des
détails très circonstanciés avec une franchise et une naïveté qui finissent par intéresser. Détails que je me crois dispensé de relater, mais d’où il ressort l’absence de tout vice et la révélation d’un être dévoyé, d’une naïveté déconcertante. Le train, après avoir ralenti un peu sa marche, s’était arrêté brusquement. Et ma voisine, debout : Me voilà arrivée. Bonjour, Monsieur. — Bonjour, Mademoiselle. Instinctivement, je lui tends la main ; elle la ser re violemment, comme si elle me connaissait depuis dix ans, et, d’un bond, la voilà sur le trottoir, lissant sa robe avec son mouchoir parfumé à l’eau de Cologne. « Pauvre oiseau de passage ! pensai-je. Va ! être i nconscient, tu es une brave fille, digne malgré tout d’être heureuse, car la fatalité est assurément plus coupable que toi ! »
* * *
La jeune fille était à peine descendue que deux ind ividus se précipitent dans mon compartiment et s’emparent des deux coins du fond. L’un est gros, petit, le cou court, les yeux clignotants, enfoncés et vifs dans un visage brûlé par les grands vents ; il est vigneron. L’autre long, maigre et sec, mieux mis, avec faux-c ol cassé et linge douteux ; il peut être considéré comme courtier, classé comme placeur ou agent d’affaires. LE PREMIER. — Et vous croyez qu’il a fait fortune honnêtement ? LE SECOND. — Il est habile ; il a une manière à lui de manipuler ses produits, d’opérer des coupages, et puis un peu de contrebande. LE PREMIER. — Des coupages ! des coupages ! Moi aussi j’en fais des coupages, et de toutes les façons, le plus souvent réussis, et je vous certifie que je ne fais pas fortune. LE SECOND. — Oh ! ce n’est pas que je trouve ses op érations très claires et d’une irréprochable limpidité : il a fourré dedans ce brave M.X... LE PREMIER. — Il est coquin jusqu’au bout des ongles. LE SECOND. — Et faux, doucereux à tromper le bon Dieu. De nouveau, le train s’étant arrêté, un monsieur, proprement mis, monte et se place à mon côté. Mais, reconnu de suite par les deux gaillards du fond, ils se précipitent vers lui les mains tendues avec des protestations amicales, des félicitations, de surprise agréable et inattendue. Ce nouveau venu n’était autre que le personnage dont on venait de parler avec si peu de déférence. Je haussai les épaules et m’endormis pour ne me réveiller qu’à Toulouse.
Toulouse
Toujours belle, cette bonne ville de Toulouse, avec son Capitole, son Saint-Sernin, sa cathédrale, son vieux pont de pierre qu’en vain et toujours la Garonne a essayé d’ébranler dans ses fougueux débordements. Toujours gaie, cette jolie ville, cette ville rose, comme l’appelle François Coppée. dans son lyrisme de bon et fin poète qu’il est. C’est toujours une grande joie de me retrouver dans cette ville, où se passa ma première jeunesse, mon adolescence, avec toutes ses illusions, ses espérances et ses rêves. Aussi, quand j’arrive, et malgré les beautés nouvelles et les agrandissements opérés, c’est vers les coins et recoins qui restent encore, et préférés autrefois, que je cours. Et je retrouve, là, son rire et son chant, et les chœurs improvisés au hasard, aux coins des rues, les nuits d’été, faisant sauter du lit les dormeurs et ouvrir les fenêtres pour écouter les belles voix toulousaines. Je visite alors les vieilles rues, les grandes et p etites rues oubliées ou négligées, comme n’étant d’aucune utilité publique, et, pour la première fois, je m’aperçois que je ne marche pas précisément sur du velours et que les jo lis cailloux de la Garonne me font sentir que je n’ai plus mes dix-huit ans. Mais il y a toujours l’esprit d’autrefois, le bon goût et l’amour des arts. Point de statues de grands hommes sur les places pu bliques, si ce n’est celle de Riquet, et des bustes nulle part. Par contre, de gr ands boulevards entourent la ville et des chefs-d’œuvre en marbre émergent des pelouses, des squares et des jardins publics, comme leTircis du square du Capitole, leRolland du boulevard Saint-Etienne, l’Apollondu parc et tant d’autres. Tous d’artistes toulousains. Le Musée est toujours intéressant avec son cloître, et j’y passe une bonne heure à parcourir les salles, m’arrêtant à tout moment pour admirer un chef-d’œuvre, un tableau, une rareté, une richesse, un maître. Puis, au rez-d e-chaussée, la sculpture : tout un monde de débris anciens, de beautés mutilées, où une pose, une courbe, une ligne, suffit parfois pour en connaître l’origine, révéler la touche et le génie de l’artiste. Du Musée, je me rends à Saint-Etienne revoir la cathédrale, mais surtout la belle toile de Gros père qui représentela Cène. C’est une œuvre remarquable, vivante, recommandable surtout par l’expression des figures. Me voici au nouveau Château-d’eau dont les appareil s hydrauliques sont curieux et méritent d’être visités. Au sous-sol, où je suis descendu pour considérer le mécanisme de ces étonnants appareils, je me suis trouvé tout à coup comme dans un souterrain effroyable, sans issues, entre des parois étroites, au milieu de tuy aux énormes qui s’entre-croisent, s’enchevêtrent en tous sens et qui, fonctionnant en ce moment, donnaient la sensation d’un torrent impétueux et d’une montagne qui s’écroule. J’ai éprouvé comme un sentiment de terreur en pensa nt qu’une fissure suffirait pour m’engloutir à jamais dans ce gouffre effrayant. Promené en tous sens entre des parois et des tuyaux monstres, où l’eau produisait un bruit sourd et lugubre, où tout semblait craquer, s e briser, s’anéantir dans ce sous-sol infernal, j’ai cru que je ne sortirais plus de ce l abyrinthe, et, tout en admirant ce beau travail et le génie de l’homme, j’avoue qu’il me tardait d’être dehors et de respirer le grand air. Heureux de me retrouver en plein soleil et satisfait aussi de ma visite dans ce diable de sous-sol, dispos, je longe le canal en descendant p ar la rive gauche, sous de grands
arbres, et j’arrive à sa jonction avec l’autre canal, où les deux forment comme un grand bassin au bord de la Garonne. Après un peu de repos et de fraîcheur au milieu de tous ces cours d’eau, je remonte le canal, par la rive droite cette fois, et, prenant le boulevard de Strasbourg, je croise l’allée Lafayette et vais débarquer au Grand-Rond, l’un des plus jolis endroits de Toulouse. Oh ! ce Grand-Rond, comme on l’a bien changé ! Autrefois, ce n’était qu’un pauvre diable de Rond au gazon chétif et désolé, mourant de soif et pas éclairé la nuit. Aujourd’hui, c’est un oasis superbe, plein de verdu re et d’ombre, un point de repos délicieux, recherché pour sa fraîcheur et sa tranquillité.
* * *
Il est dix heures du malin, et je me trouve dans ce tte partie de la ville qui avoisine le Grand-Rond, qui est le quartier aristocratique où se trouvent le Quartier Général et toutes ces belles demeures patriciennes des anciens, dont quelques-unes m’ont paru tristes et recueillies, comme des veuves inconsolables de leur passé. Après deux heures de ce pèlerinage à travers ces so uvenirs et les rues étroites et silencieuses, bien connues pour les avoir souvent p arcourues autrefois, je me trouve dans un carrefour où il me revient avoir vu, un après-midi, des hommes armés accourir de tous les côtés, et que je suivis par curiosité. C’étaient des bandes où il y avait de toutes les cl asses, armées la plupart de vieux fusils et de sabres rouillés. Elles allaient vite, silencieusement, d’une allure hardie, courageuse et pressée, comme s’il se fût agi d’une affaire d’une grande gravité, d’un danger à conjurer ou d’une mission pressante qui ne comportait ni hésitation ni retard. Je fus ainsi entraîné vers la Préfecture et la place Saint-Étienne, où il y avait aussi de ces bandes ; puis, à la place du Capitole, où se tr ouvait déjà le gros des insurgés, car c’étaient bel et bien des insurgés, puisqu’il ne s’agissait de rien moins que du renvoi d’un préfet qu’on venait d’envoyer à Toulouse et qu’on ne voulait pas. A la place du Capitole, le spectacle très imposant de cette manifestation armée se grava si bien dans mon cerveau, qu’à cette heure, il me semble voir encore ces groupes, vêtus de toutes les façons, écoutant, sous les armes, des hommes qui parlaient haut et dont les discours étaient suivis de cris et de bravos partis de toutes les poitrines, les cris de la foule applaudissant les orateurs. La nuit était venue et j’étais toujours là, écoutan t, avide de voir et d’entendre. Des torches s’allument et éclairent cette masse d’hommes qui me parurent alors effrayants et rouges, avec des figures menaçantes et énergiques, et la troupe ne paraissait pas pour déblayer la place, et la garnison, quoique très for te à Toulouse comme ville frontière, restait tranquille, consignée dans les casernes. Cependant, dans la nuit, des patrouilles à cheval p arcourent les rues ; mais les reverbères étant déjà cassés et des cordes déjà ten dues dans les rues obscures, les soldats en furent pour leurs peines, pour des blessures et des chevaux hors de service. Le lendemain, tout fermé, portes et boutiques verrouillées, canons à tous les coins des rues, chargés à mitraille et prêts à partir, cavalerie sillonnant la ville et faisant la navette du Quartier Général & la Préfecture, de la Préfecture au Capitole, mais sans charger. Et les insurgés ou gardes nationaux — y avait-il réell ement des gardes nationaux ? — stationnaient toujours sur divers points, entourés de la foule qui, sur la place du Capitole, mitraillait à coups de pierres la troupe qui passait et qui, stoïquement,
remerciait les assaillants. Cet état de choses dura trois jours, sans que, d’au cun côté, on en vînt à des extrémités, mais décidés, surtout du côté des insur gés, à ne faire aucune concession, menaçant de raser la ville si on n’obtenait satisfa ction et le renvoi du préfet, dont on demandait en dernier lieu la tête. Le dernier jour cependant il faillit y avoir des massacres : les esprits montés, la troupe et les chefs surexcités, le moindre incident pouvait mettre le feu aux poudres et faire des malheurs ; c’est ce qui fut sur le point d’arriver. Dans le parcours de la Préfecture au Capitole, la t roupe est de nouveau insultée et menacée. Aussitôt un chef donne l’ordre de charger et de faire feu, mais au même instant, et avant que l’ordre fût exécuté, un autre chef, supérieur sans doute, arrivant bride abattue : « Qui a donné l’ordre de faire feu sur le peuple ? Je m’y oppose et malheur à celui qui tire le premier coup de fusil ! » Une formidable explosion de cris et d’applaudissements accueillit cette sage et vibrante intervention, et le chef, acclamé sur tout son parc ours, dut se féliciter de son acte en voyant la fermeté de cette population, qui n’avait point bougé malgré le danger qui la menaçait. Vers le soir, on apprit que le préfet était parti d éguisé en garde national. Aussitôt tout se calme, les portes s’ouvrent et, en quelques heures, la ville en fêle est illuminée parles habitants, le général acclamé et l’ordre rétabli,
* * *
Trois heures de l’après-midi : chaleur lourde et fatigante à ne savoir où se mettre. Un tramway me porte au Grand-Rond, où je reste cinq minutes à chercher l’ombre et l’air à travers les avenues, dont tous les points confortab les sont pris et d’où personne ne bouge. Traversant alors le pont rustique qui relie le Gran d-Rond au Jardin des Plantes, devenu un superbe parc, je vais devant moi vers la grande allée, centrale, la plus ombreuse, par conséquent, la plus recherchée des promeneurs. Dans l’allée, des deux côtés, des sièges, la plupart occupés, surtout du côté gauche en allant au Sud, que des groupes de jolies femmes sem blent avoir choisi de préférence. — Pourquoi ? Mystère ! Près l’un de ces groupes où les femmes brodent et o ù des fillettes rient, un banc est libre ; je m’en empare. Naturellement, mon premier soin est d’observer disc rètement mon gracieux et intéressant voisinage. Et ce voisinage de jupes claires, fraîches et légères, au milieu de toute cette verdure aux tons variés et pimpants, ces jeunes têtes souriantes et gaies, évoquent en moi des souvenirs d’un autre temps, où dans ces lieux mêmes , alors déserts, je venais souvent rêver et caresser des chimères dans le silence de ces solitudes que rien ne troublait. Tout en pensant ainsi au passé, je regarde les brod euses qui, penchées sur leurs métiers, causent tout bas, comme il convient aux gens bien élevés. Les plus jeunes femmes, moins attentives, distraites sans doute par quelque pensée intime, par moments regardent vaguement les lointai ns, tandis que les fillettes rient toujours de tout et de rien. Ces dernières ne songeant qu’à s’amuser, malheur au chapeau démodé ou au nez trop long qui passe. Impitoyablement, il devient la cible de leurs espiègleries, et leurs
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin