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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Horace Fabiani

Souvenirs d'Algérie et d'Orient

A
M. Jean GHEZZI
Consul général d’Autriche-Hongrie
A ALGER

I

UN PEUPLE QUI TOMBE ET UN PEUPLE QUI S’ÉLÈVE

Les premiers Européens qui s’établirent à Alger, en juillet 1830, étaient des gens isolés et sans famille qui étaient accourus des rivages de la Méditerranée pour commercer et tenter la fortune à la faveur du mouvement de guerre qui s’exécutait sur la côte septentrionale d’Afrique. L’idée de créer un établissement sur ces parages redoutés, et qui paraissaient si loin à l’imagination chrétienne, entrait beaucoup moins dans l’impulsion de ces aventuriers, que dans les vues de la Restauration, qui, en redressant de légitimes griefs, nourrissait secrètement les ambitions coloniales de la vieille monarchie pour le compte de la France. Installés au foyer de la piraterie barbaresque, deux choses nous y attachèrent : d’une part, l’attrait des lieux et des avantages que nous y rencontrions, et le sentiment d’un fait naturel qui nous y avait conduits pour en prendre possession au profit de la civilisation et de notre puissance ; d’autre part, la certitude que la société musulmane, en subissant notre contact, ne pourrait le contrarier. Cette société était diversement composée : la postérité des Maures d’Espagne, qui en faisait le fond à Alger, ne vivait pas dans une condition asservie, bien qu’elle fût sujette de la Porte Ottomane, dont la domination était représentée dans cette ville et au dehors par des garnisons de janissaires exerçant sur les affaires de la régence une action violente, que cette troupe réprimait chez les autres par es lexécutions sommaires, les confiscations et le pillage. Au milieu de ces maîtres turbulents et avides, les Maures formaient comme une bourgeoisie étrangère à la direction du pouvoir politique, qui se constituait en dehors d’elle et sans son concours, mais participant à toutes les charges de l’état et à son fonctionnement jusqu’à la limite des positions supérieures et du commandement, que les Turcs s’étaient réservés. A ce point de vue, elle se confondait d’une certaine manière avec ses conquérants. C’est dans son sein que ceux-ci se mariaient. Les enfants qui en sortaient s’appelaient Koulouglis1. Malgré le malheur qui les a décimés, il en existe encore plusieurs, reconnaissables à leur stature, ni moyenne ni élevée, à leurs membres vigoureux et arrondis, aux traits réguliers et expressifs de leur visage, respirant la violence, la fougue et l’énergie chez le petit nombre de ceux où le tempérament, ainsi que le type asiatique, a prévalu ; calme chez les autres ; formes qu’efface, en quelques-uns, une masse écourtée et sans relief, qui contraste avec la mollesse fine, le jeu nonchalant et délié, les membres développés et un peu déhanchés de la race mauresque sans mélange.

Ces unions, en répandant le sang des Turcs dans les veines des Maures, procédaient d’un fait brutal, sans but ni effet pour le rapprochement des deux peuples. Non-seulement, en se mêlant abondamment, ils ne tendaient pas à resserrer leurs liens et à former un tout, mais l’idée de constituer une patrie commune était rebelle aux esprits grossiers des Turcs, qui n’avaient pas d’autre fin que de camper dans la régence avec la faculté d’y tout faire ; action déréglée que les Koulouglis partageaient pour le mal, et aux bénéfices de laquelle ils étaient admis avec parcimonie, puisque, sans être traités par leurs pères autrement qu’en fils sous le rapport civil, ils étaient frappés, par calcul et par défiance, d’une incapacité politique qui bornait leurs privilèges et les ramenait à la longue dans les rangs des Maures, eux-mêmes trop peu affectueux pour leurs maîtres et trop dominés par l’esprit asiatique pour se rallier à ces derniers et concevoir un état social différent de celui qui les régissait. Meilleur, à quelques égards, que ce qu’on en conçoit, cet état s’appuyait sur des institutions rudimentaires qui, nulle part écrites, étaient l’expression vivante du peuple auquel elles présidaient. Les races d’hommes qui sont disséminées au septentrion et sur les flancs occidentaux de notre planète, et même certaines des peuplades noires que le soleil brûle dans les profondeurs de l’Afrique, ont un tempérament si opposé à la masse des musulmans, que si l’ordonnateur mystérieux des mondes a voulu établir une harmonie entre tous les éléments de son œuvre en la faisant résulter de leurs contrastes, il a réussi admirablement dans son dessein. Nous autres gens du Nord et chrétiens, nous vivons comme si la vie était éternelle, sans nous préoccuper du terme où nous aboutissons, obstinément attachés à des conceptions qui nous fuient, et sur les difficultés desquelles nous nous méprenons en changeant périodiquement de point de vue pour arriver à posséder un peu de bonheur, dont les limites se resserrent davantage au fur et à mesure qu’on se rapproche de la fin.

En rendant hommage au cours glorieux de notre civilisation, en reconnaissant ce qu’elle a fait d’utile pour le bien-être et la dignité de l’espèce humaine, tant de découvertes suscitées par l’audace et la profondeur du génie s’élançant sur les contours du globe, en étudiant les replis et les richesses avec l’analyse de la science, en explorant les confins avec la vitesse des forces civilisées, dispensatrice des communications qui unissent les nations et gage de leur solidarité ; en considérant les inventions innombrables devant lesquelles pâlissent les créations des âges passés, et qui ménagent les forces au degré qu’elles relèvent la noblesse de notre nature ; à côté et au-dessus de ces prodiges de l’esprit moderne pour agrandir les cadres de la vie sociale et procurer aux générations animées de son souffle les soulagements et des commodités qu’ignorèrent nos devanciers, quand je considère tout ce qui a été entrepris et réalisé pour rendre notre sort meilleur, la torture abolie, les moeurs adoucies ou transformées, l’égalité dans le domaine de la loi, la tolérance prenant la place du fanatisme et des préjugés, devrais-je me plaindre, et puis-je cependant méconnaître ou nier le vice radical de notre condition et la profonde infirmité attachée à tout ce qui s’agite dans la demeure des mortels ? Je ne voudrais pas attaquer l’œuvre de Dieu ni jeter la langueur dans des âmes déjà si profondément découragées et affaissées. Mais, d’accord avec les grands sermonnaires, et me séparant pour un instant des illusions de la jeunesse, des idées et des points de vue qui nous viennent des traditions et de l’esprit chrétiens, des conventions qu’il nous impose à notre insu, des sentiments que crée, échauffe, exalte l’ivresse, la pression, l’effervescence d’un monde où tout se sait, rien ne s’isole, où tout vit en commun dans une action et une contagion d’autant plus violentes et irrésistibles, que nos mœurs sont en décadence ; qui de nous, je le demande, en examinant à froid ou, sans l’examiner, en subissant soit la perte foudroyante et irrévocable des êtres aimés, soit la disparition de sa jeunesse, détruite encore moins par le délabrement du corps, provenant de je ne sais où, que par l’opinion du monde, qui en mesure l’étendue à la durée de la vie, qui, dis-je, saurait se complaire dans un état qui s’évapore sans avoir communiqué de jouissances positives et saurait trouver que nos agitations valent nos mécomptes et ont suffisamment compensé les atteintes du feu trompeur qui nous a incendiés ? Quand le mystère de l’existence touche à sa fin et se dissipe, qu’elle est la somme de nos satisfactions, et par quelle masse de sécurité et de bonheur se sont-elles fait sentir à la plupart d’entre nous ?

C’est ce côté excessif et sombre de la destinée qui frappe les musulmans, et qu’ils exagèrent, sans entrer dans les affections infinies par lesquelles il nous tourmente et nous soulage à la fois.

Cette appréciation et ce sentiment de l’inutilité des agitations humaines pendant l’espace de temps si court que nous avons à parcourir, sont éminemment destructeurs des conditions nécessaires au maintien d’une société, et sont la source de l’immobilité et du délabrement où celle des musulmans, si l’appellation de société leur convient, est tombée.

Une race qui reste stationnaire dans un sens et dans un milieu est destinée à péril par des causes qui minent son fondement.

Une des causes dont les effets se manifestent, à première vue, à l’encontre des mahométans, et qui est le résultat de plusieurs autres qui nous tâcherons de démêler, c’est l’absence d’un degré d’activité que la civilisation exige pour que les individus s’élèvent au rang et jouent le rôle des peuples propres à faire figure et à se conserver à travers les siècles.

Certainement les sectateurs du Koran ne se ressemblent pas uniformément, de même que la même terre ne porte pas les mêmes fruits et que les chrétiens eux-mêmes ne sont pas également ni exactement semblables. Pour limiter mon aperçu, l’Arabe indolent diffère du Kabyle industrieux, le Maure efféminé et le Turc concentré dans sa finesse et sa pensée stérile ne cherchent pas les moyens de réussir ni d’étendre leurs combinaisons, ainsi que le fait le Mozabite, cet Israélite et ce paria des musulmans, maître ordonné des marchés indigènes dans les villes et du trafic dans l’intérieur des terres africaines, sur la voie du désert. Sous l’influence des lieux, des besoins, du contact avec des hommes animés d’un autre esprit, les dispositions des musulmans au travail se modifient, le mouvement do leurs bras s’accélère ; d’autres goûts, ainsi que des aptitudes dont ils ne se doutaient pas, se révèlent et se communiquent graduellement à leurs esprits.

La profonde unité de notre espèce éclate dans leur conformation physique, différente, par certains traits, de la nôtre, et atteste, par un signe transparent, la main de Dieu dans la formation de l’homme et du globe, sous toutes les latitudes du globe. Oui, malgré le fanatisme et l’animosité qui enfonce dans leur cœur et jusque sur leur visage la haine du nom chrétien et de la domination chrétienne, malgré les préjugés que leur dicte un état social étranger à toute manifestation d’un ordre élevé et où la religion, n’étant tempérée par rien ni ne tempérant rien, est une abstraction qui absorbe tout ; malgré les antipathies, les oppositions d’idées, de mœurs, de caractère, si réelles, que lorsqu’on les sent disparaître ou s’atténuer par le voisinage et l’infiltration de l’esprit occidental, par la force des choses, le rayonnement ou sous l’influence de l’amitié ou de quelque bon sentiment, on se demande si la raison est une chose innée ou si elle ne proviendrait pas de l’éducation et de l’habitude, du choc et des accidents où chacun s’engage et auxquels il est mêlé, malgré tout cela, toutes les fois que nous assistons ou nous concourons à un acte mettant en jeu et manifestant les sensations d’un musulman, qui exprime la reconnaissance, l’injustice ressentie, la conviction, la satiété du temps ; sensations d’origine noble et qui ne se forment point par les frénésies du tempérament, est-ce que vous ne reconnaissez pas chez cet adepte de l’islam, dans leur diversité, les signes généraux de la nature humaine ?

Cet enfant, heureux au jeu, auquel son adversaire conteste sa victoire, en réclame le prix et soutient son droit avec une énergie où l’exaltation des sens a peu de part.

Ce n’est pas le tapage des nôtres, échauffés par l’amour de la dispute et le bruit extérieur, plutôt que par le désir de profiter du droit acquis ; non, les inflexions de sa voix sont graves et pressantes, son geste en reçoit une impression où passe son âme tout entière ; ses besoins, que le jeu soulage ou aggrave, qui le dépouillent de toute illusion, qui lui font attacher un prix extrême à ce qui lui est dû, si peu que ce soit, l’antique gravité de sa race, habituée à penser fortement et sans délicatesse, se démêlent dans les lignes accusées, pâles de son visage.

Vous croiriez que sa poitrine se soulève pour des causes capitales, tant le juste et l’honnête se manifestent en lui.

La nature humaine s’exprime aussi avec une vérité pathétique et lamentable par les souffrances et les protestations de ce nègre, dont les pères furent entraînés par la rapide propagation du Koran dans les préceptes religieux du prophète arabe. Quant à lui, il conserve plus les rites que les principes du croissant, auxquels Je rendent indifférent le dédain dont il est l’objet de la part de ses coreligionnaires, sa dispersion dans les solitudes d’Afrique, son sang amorti et son caractère original, fermé au fanatisme musulman et ouvert aux aspirations chrétiennes. Des siècles de misère en Afrique et un siècle d’esclavage au nouveau monde se sont écoulés sur lui et sur ses générations, et il n’a été transporté en masse avec elles de la terre natale sur la terre étrangère que pour éprouver la liberté qu’avaient ses maîtres de fustiger son sang par les verges et de le corrompre par la dépendance.

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