//img.uscri.be/pth/de27b46db91aef3643fad9a84ab78107f274d865
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Souvenirs d'un franc-tireur pendant le siège de Paris

De
302 pages

A la nouvelle de la honteuse capitulation de Sedan, la France eut un tressaillement. Paris se souleva, et proclama un gouvernement provisoire. Cent mille gardes nationaux acclamèrent la République. Les journaux, dans des articles patriotiques, peut-être un peu exagérés quant à la forme, tentèrent de réveiller le courage des Français, un instant ébranlé par tant de désastres successifs. L’armée du général Vinoy, sauvée par une brillante retraite, vint camper sous les murs de Paris, et cent-vingt mille gardes mobiles des départements furent appelés dans la capitale menacée.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Georges Guillaume

Souvenirs d'un franc-tireur pendant le siège de Paris

AVANT-PROPOS

Il est d’usage, lorsqu’on écrit un livre, de faire un avant-propos. Je ne saurais déroger aux usages, moi novice, et je m’y conforme.

Pourquoi ai-je écrit ces souvenirs ? Peuvent-ils apprendre quelque chose à mes compatriotes, auxquels ils sont destinés ? — Peut-être. En lisant mes récits, que j’ai tâché d’écrire avec sincérité et impartialité, le lecteur fera ses réflexions, et en tirera les conséquences qu’il voudra. Je ne prétends pas que les mœurs et les combats que j’ai dépeints soient ceux de tous les francs-tireurs qui ont défendu pied à pied les environs de Paris, mais en général je puis affirmer qu’il s’est livré bien des combats inutiles où le sang de beaucoup de victimes a été versé, sans proportion aucune avec le résultat obtenu. Bien des actes de pillage ont eu lieu aussi, qu’on a mis sur le compte des Allemands, et pourtant ceux-ci n’ont pas été les seuls à piller. Aurais-je dû pallier ou cacher les choses que j’ai vues ? Je crois que non. Il me semble que le principal, le seul mérite de mon petit ouvrage, s’il en a un, est d’avoir été écrit par un témoin neutre et impartial, qui a été, soit acteur, soit spectateur des scènes qu’il décrit.

Si ce petit livre, qui embrasse la première période du siége, septembre, octobre et novembre, est favorablement accueilli du public, je le ferai suivre d’un second volume qui contiendra le récit de la dernière phase du siége, de la capitulation, de. la révolution du 18 mars, et des premiers combats livrés par la Commune.

G.G.

CHAPITRE Ier

Investissement de Paris. — Combat de Châtillon

A la nouvelle de la honteuse capitulation de Sedan, la France eut un tressaillement. Paris se souleva, et proclama un gouvernement provisoire. Cent mille gardes nationaux acclamèrent la République. Les journaux, dans des articles patriotiques, peut-être un peu exagérés quant à la forme, tentèrent de réveiller le courage des Français, un instant ébranlé par tant de désastres successifs. L’armée du général Vinoy, sauvée par une brillante retraite, vint camper sous les murs de Paris, et cent-vingt mille gardes mobiles des départements furent appelés dans la capitale menacée. La garde nationale parisienne, forte de 350,000 hommes, fut armée et exercée, et des comités de savants furent chargés d’étudier et de faire un rapport sur les derniers résultats des sciences physiques et chimiques, applicables à la défense de Paris.

La guerre, du reste, allait changer de face. Ce n’était plus la France bonapartiste et chauvine, qui avait cru aller à Berlin, c’était la République française contre l’Allemagne, guerre défensive qui, si elle avait lieu, devait, chacun le sentait, être gigantesque et terrible.

Voici deux articles tirés de petits journaux de Paris du 15 septembre, qui montreront à quel diapason était monté l’enthousiasme et l’ardeur guerrière des.... journalistes parisiens :

TOUS DEBOUT !

Non ! la France n’est pas morte.

Un désastre affreux vient de l’atteindre. Tous nous demandons à marcher en avant pour le réparer.

Le sang bouillonne dans nos veines en songeant qu’une armée française a dû capituler.

L’ardeur patriotique qui nous anime, qui nous entraîne, nous communique à tous une force de géants. Nous nous sentons forts à soulever des montagnes.

Hardi, tous ! et nous soulèverons les montagnes des Prussiens qui nous ont envahis.

Qu’un pouvoir viril et énergique soit constitué. Qu’il n’ait qu’un but, qu’une mission sacrée.

Venger, défendre la Patrie ; tuer, chasser jusqu’au dernier des Prussiens.

En 92, il a suffi de pousser un seul cri : la Patrie est en danger ! pour faire jaillir de toute la France d’invincibles soldats.

En 1870, un pouvoir national n’aura qu’un signal à donner, des millions de soldats surgiront.

La France attend, son élan est immense.

Elle n’a été que trop longtemps endormie.

Son réveil sera terrible.

Tous nous serons debout.

Hélas ! les millions de soldats n’ont pas surgi, et le réveil de la France n’a pas été terrible. — Dans l’article suivant, il y a autant d’emphase, mais il y a moins de confiance dans le résultat final de la lutte :

CANONS CONTRE CANONS !

Fondeurs républicains, préparez-vous ; au signal du premier boulet prussien lancé sur Paris, qu’une fonderie nationale de canons soit établie au centre de Paris. Allons, rivaux de Krupp et d’Armstrong, à l’œuvre ! du bronze ! du bronze ! Ecoutez ! les cloches de Notre-Dame vous crient : Fondez-nous ! La colonne Vendôme s’incline : A la fonte ! à la fonte ! Allons, chevaux du Carrousel, au galop ! et toi, colonne des Martyrs de la liberté, viens, la patrie t’appelle ! et vous aussi, statues de nos gloires, héros, poètes et penseurs, bienfaiteurs de l’humanité, transformez-vous en instruments de vengeance et de mort ! Venez ! les lions de l’Institut vous serviront d’escorte ! à la fonte ! à la fonte ! Engloutissez-vous, statues des rois, des tyrans et des despotes ! Henri IV, Louis-le-Grand, Bonaparte Ier, à la fonte ! Quant au dernier, il ne mérite pas cet honneur, au fumier !

Courage, fondeurs ! courage ! Si le métal manque pour fondre le dernier canon, nous avons encore de l’or, de l’argent, et s’il le faut, nous jetterons au creuset les calices des prêtres, les colliers de nos enfants et l’anneau de mariage de nos épouses ! A la fonte ! à la fonte ! La mort ou la liberté.

Et maintenant, Prussiens, continuez ! après Strasbourg, Paris ! Bombardez ! brûlez ! incendiez ! Allons, roi Guillaume, massacreur de peuples, contemplateur de cadavres, en place, prends ta lunette, regarde ! Et quand les flammes du Louvre monteront assez haut pour éclairer l’Europe, ne recule pas, n’aie pas peur du brasier qui peut-être s’allumera autour de toi, continue, incendie tout, car, ce que tu n’oseras brûler nous le brûlerons, nous ! Et lorsque les corbeaux de la mort viendront s’abattre Sur. notre cité, ils ne trouveront que des pierres calcinées, qui protégeront encore nos cadavres contre les outrages de tes soldats.

*
**

Cependant les vivres s’accumulaient dans la capitale de la France, et les travaux de défense étaient activement poussés. On fit sauter les ponts sur la Seine et sur la Marne, et l’on tenta de brûler les forêts avoisinant Paris, ce qui malheureusement ne put être exécuté, les arbres étant encore en pleine sève. Les promenades et les squares furent interdits au public. Des escadrons de cavalerie campaient aux Champs-Elysées, ainsi qu’aux Tuileries ; le jardin des Plantes et celui du Luxembourg furent transformés en parcs à bestiaux ; au jardin du Palais Royal, au parc Monceaux, aux squares de la place des Vosges et des Arts-et-Métiers, au Carrousel et sur les quais, la garde mobile faisait ses exercices. L’esplanade des Invalides et le Champ-de-Mars étaient couverts de baraquements pour ces jeunes soldats. — Des ballons captifs se balancèrent au-dessus des buttes Montmartre et du jardin des Plantes. De toutes parts on s’organisait pour la défense. L’ennemi s’approchait rapidement.

Le 17 septembre, on vit paraître les premiers uhlans.

Le 18, 2,000 Prussiens s’avancent jusqu’à 500 mètres du pont de Joinville, et échangent quelques coups de feu avec la ligne et les francs-tireurs ; le même jour, l’ennemi se montre sur les hauteurs de Villeneuve Saint-Georges, et un corps d’éclaireurs, posté en avant du plateau d’Avron, est contraint de se replier sur Rosny, menacé par 20,000 Prussiens, longeant la Marne. On signale également des Prussiens dans le bois de Clamart, vers le Bourget, et sur les hauteurs à gauche de Villejuif. Enfin, un train de la ligne d’Orléans est assailli à coups de fusils par une quarantaine de uhlans postés sur la rive droite de la Seine, en face de Choisy-le-Roi. On coupe les voies à l’endroit où elles franchissent le mur d’enceinte. Ce jour-là, 18 septembre, Paris est investi complétement.

 

Le lundi 19 septembre, le soleil se leva radieux. C’était une belle journée d’automne. Il était 11 heures du matin. Je me promenais sur les boulevards, me mêlant aux groupes formés par les badauds, qui causaient des événements de la journée précédente. Tout à coup une rumeur circule : on se bat aux portes de Paris, du côté de Clamart. Ce bruit prend de la consistance. Je me dirige en toute hâte du côté de la porte de Vanves. En approchant des remparts, j’aperçois au loin, à ma droite, la sombre masse du Mont-Valérien. Je vois à ma grande surprise que cette forteresse tire dans la direction de Châtillon. Je n’entends pas bien les coups, mais je distingue chaque jet de fumée. J’essaie alors de parvenir à la porte de Montrouge ; un cordon de gardes nationaux m’en empêche.

J’assiste cependant à un spectacle déplorable. Des soldats rentrent en toute hâte par cette porte, fuyant du champ de bataille. Ce sont des zouaves et des soldats du, train. Beaucoup sont ivres. Je parle à quelques-uns. Les Prussiens, disent-ils, leur ont tellement envoyé d’obus qu’ils n’ont pu tenir sur leurs positions. On leur demande où sont leurs officiers. Réponse vague et incohérente. — Puis, je vois défiler des caissons d’artillerie, mais pas de canons ; plusieurs chevaux marchent péniblement, et en m’approchant, je vois qu’ils ont reçu des balles dans les jambes ou dans le corps. Tout le monde est consterné, et chacun se demande ce qui peut s’être passé. Ce n’est que tard dans la soirée que je puis réunir des renseignements exacts sur ce qui s’est passé dans la journée.

Le général Ducrot était sorti de Paris vers les cinq heures du matin avec environ 45,000 hommes, pour essayer de déloger du bois de Clamart. un gros de Prussiens qui y avait été signalé.

Ces troupes s’échelonnèrent en avant de la redoute de Châtillon, redoute inachevée, mais armé ; de deux batteries. Devant elles s’étendait un bois assez étendu, et très épais. L’artillerie, prenant position, dirigea son feu sur ce bois. Mais les Prussiens ne répondirent pas d’abord. Le bois resta muet quelque temps. Puis, peu à peu, on vit s’agiter le feuillage des arbres de la lisière du bois, et un feu de mousqueterie très vif répondit à celui de l’artillerie française. La ligne ne pouvait guère riposter, grâce à l’abri naturel que les arbres procuraient aux Prussiens.

Vers les 10 heures du matin, les lignes ennemies s’étendirent ; on sentait que les renforts leur arrivaient. On entendait au loin le roulement sourd de l’artillerie en marche. De peur d’être enveloppé, le général Renaud donna l’ordre de se replier et de prendre position derrière la redoute. Malheureusement cette retraite ne se fit pas en bon ordre ; elle se transforma, dans une certaine mesure, en débandade. Un assez grand nombre de soldats, parmi lesquels beaucoup de zouaves, reprirent le chemin de Paris, jetant en route leurs munitions, et vinrent jeter la consternation dans la ville.

Le gros du corps français, infanterie et cavalerie, vint se placer en bon ordre derrière la redoute de Châtillon, après avoir abandonné quelques canons à l’ennemi. Mais cette position était mauvaise ; les troupes étaient entassées dans un espace resserré où aucun mouvement n’était possible ; les rangs étaient tellement pressés que les soldats ne pouvaient tirer. Les obus prussiens tombaient dru comme la grêle ; la position n’était pas tenable longtemps.

A quatre heures de l’après-midi, la retraite sur Paris fut ordonnée. De même que le matin, ce mouvement ne put s’accomplir avec ordre. La cavalerie et l’infanterie se confondaient dans un chemin étroit ; il y eut de nouveau débandade. L’artillerie était restée en arrière. Les pièces de la redoute, laissées au pouvoir des Prussiens, furent enclouées.

C’était un bien mauvais début pour le premier jour du siége. Aussi toute la soirée de ce jour, j’entendis des lamentations. Les Parisiens, si impressionnables et si enclins à l’exagération, croyaient tout perdu. Mais au découragement succéda bientôt la colère, lorsqu’on apprit la fuite honteuse des zouaves. Plusieurs de ces soldats furent malmenés et traités de lâches dans les établissements publics, où ils cherchaient à s’excuser en disant qu’ils n’avaient pas de munitions. On savait, au contraire, que le plateau de Châtillon était jonché de leurs cartouches, qu’ils avaient jetées dans leur fuite.

Dès le même soir, le Gouvernement faisait afficher une proclamation annonçant qu’il venait d’instituer une Cour martiale pour juger les lâches et les déserteurs. Cette affiche calma un peu les esprits.

Mais un bruit nouveau se répandait rapidement dans les groupes : on disait que Jules Favre avait été au camp ennemi, pour tenter de négocier la paix ; qu’il offrait d’abandonner l’Alsace aux Prussiens, et de payer 6 milliards de frais de guerre. Ce bruit devint si général et excita de si grands murmures que le Gouvernement se crut encore obligé de faire paraître cette seconde affiche :

On a répandu le bruit que le Gouvernement de la défense nationale songeait à abandonner la politique pour laquelle il a été placé au poste de l’honneur et du péril.

Cette politique est celle qui se formule en ces termes :

Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses.

Le Gouvernement la maintiendra jusqu’à la fin.

Ce bruit était cependant fondé. Jules Favre était allé au quartier-général du roi de Prusse, offrir une paix équitable. Il échoua, comme l’on sait, dans sa négociation, et en revenant à Paris, publia son remarquable rapport, où il raconte ses démarches conciliantes et les tortures morales qu’il endura pendant son voyage à Meaux.

*
**

Les Prussiens ne perdaient pas leur temps. Le lendemain du combat de Châtillon, on signala de tous côtés un mouvement en avant. Des masses de troupes suivaient la route de Choisy à Versailles ; 80,000 hommes se massaient dans l’ancienne ville des rois. Au nord-est, l’ennemi poussait des reconnaissances jusqu’au village de Noisy-le-Sec, bâti au pied du fort du même nom, sous la gueule des canons français. Un gros détachement occupait Bondy. Des uhlans parcouraient la plaine, et de l’artillerie s’installait sur les hauteurs du parc du Raincy. Des escarmouches avaient lieu en avant de Villejuif et de Vitry. Enfin, tout autour de Paris, l’ennemi poussait ses avant-postes aussi loin que possible ; quelques forts lui envoyèrent des obus pour le faire rétrograder un peu. Ce jour-là, l’armée allemande parut définitivement placée pour l’investissement. De tous les côtés, les rapports militaires signalèrent des commencements de travaux. Depuis certains forts, on put apercevoir l’ennemi occupé à construire des batteries.

Ce jour-là, une affiche annonça aux Parisiens que la taxe allait être établie pour le pain ; une autre, émanée du gouvernement, appelait l’attention des citoyens sur l’anniversaire du lendemain, 21 septembre, 78me anniversaire de la République.

J’ai copié le même jour la proclamation du maire du 3e arrondissement, qui m’a paru se distinguer des autres par son originalité :

Les ennemis sont là, sous les murs de Paris.

Ils sont là, ravageant nos clos, nos jardins, pillant, détruisant nos maisons, violant, assassinant.

Implacables et mystiques, ivres de gloire et de sang, le carnage les excite et les surexcite.

Ils prétendent avoir des armes qui portent plus loin que celles des hommes libres ; ils veulent nous exterminer jusqu’au dernier et écraser Paris !

Citoyens, ce n’est plus seulement la France qui est en danger, c’est la civilisation, l’avenir, la liberté du monde entier.

Le canon de la République va parler.

Silence !

Guillaume va bombarder Paris.

Assez chanté Mourir pour la Patrie !

L’heure de le faire a sonné, l’heure suprême, celle qui fait monter le courage à la hauteur du danger.

Aux armes, citoyens ! et, la tête haute, sous le drapeau de la liberté, précipitez-vous tous dans les sanglantes arènes, en criant :

Ceux qui vont mourir pour vous, vous saluent, ô France, ô République.

CHAPITRE II

Combat de Villejuif. — Les penny-a-liner parisiens. — Attaque des canonnières

Le 23 septembre, le canon réveilla de bonne heure les habitants des quartiers sud de Paris. D’abord tirés à intervalles éloignés, les coups devinrent de plus en plus fréquents. Puis ce fut un roulement. continu. Une grande agitation régnait dans la ville. De nombreuses voitures d’ambulance sillonnaient. les quais, et l’on voyait passer des estafettes au grand galop. Personne n’avait de renseignements certains. Enfin, vers les onze heures du matin, le grondement lointain s’apaisa. Un bruit de victoire courut dans la foule, rapide comme l’éclair. Nous avions eu cette fois un avantage. Dès le soir, les journaux donnèrent des détails sur cette affaire, mais la plupart en exagérant outre mesure les événements de la matinée. Pour en donner une idée, et pour ne plus revenir sur ces exagérations qu’on sait naturelles aux penny a liner parisiens, je citerai quelques phrases tirées d’un de ces journaux, qui raconte à sa manière le combat de Villejuif (ainsi se nomme l’affaire du 23 septembre) ; j’en ferai ensuite le récit tiré des rapports officiels et des journaux sérieux, et dégagé de toute exagération.

D’abord, dans l’article en question, qui est signé DELBOS, ce combat n’est pas un combat, c’est une bataille.

Ce reporter s’est dirigé du côté de l’action ; il a rencontré des gardes nationaux, rapportant des fleurs ; ils revenaient des remparts.

On parle d’une grande victoire remportée par Vinoy et Ducrot. Les récits sont vagues et contradictoires.

D’après les on-dit, 20 à 25,000 Prussiens auraient été tués ou blessés. Nous aurions fait de nombreux prisonniers.

Puis, plus loin :

Nous avons recueilli de nombreux renseignements sur cette brillante journée, et voici ce que nous croyons pouvoir dire :

A une heure, les masses prussiennes commençaient leur mouvement vers les forts de Bicêtre et de Montrouge. Ils débouchaient des bois par la vallée de la Bièvre.

Des gardes mobiles nous affirmaient même que l’ennemi avait tenté l’assaut du fort de Montrouge.

 — Les fossés, disaient-ils, sont pleins de cadavres.

Ici, M. Delbos est bon prince ; il fait la part de l’exagération et des premières émotions de ces jeunes gens.

Mais...

... ce qu’il y a de certain, d’incontestable, c’est que, servies par nos marins, nos pièces ont fait des vides énormes dans les rangs ennemis.

Au point du jour, la division Maudhuy s’était emparée de la redoute des Hautes-Bruyères et du fortin de Villejuif. Une partie des troupes prussiennes faisaient plusieurs retours offensifs sur ce point, et, foudroyées par notre artillerie, hâchées par les mitrailleuses, elles se repliaient en désordre sur la route d’Arcueil.

Au même temps, les canons des forts de Bicêtre et de Montrouge décimaient les régiments massés dans la vallée de la Bièvre.

Jusqu’alors, c’était un combat d’artillerie, tous nos boulets, toutes nos bombes portaient coup.

Les troupes de Vinoy et une partie du corps de Ducrot opérèrent, dit-on, un mouvement rapide et parvinrent à cerner plusieurs régiments prussiens qui se trouvèrent pris entre trois feux.

Les mitrailleuses furent alors amenées sur le front de bataille et commencèrent une longue série de décharges terribles.

Un infirmier des ambulances nous disait :

Les Prussiens étaient tellement pressés, sous le feu des forts et des mitrailleuses, que les cadavres restaient debout.

On raconte que, se voyant cernés, huit ou dix mille Prussiens demandèrent une suspension d’armes de deux heures.

Ce court armistice leur fut-il accordé ? nous ne saurions le dire.

Que la province nous envoie ses armées maintenant ! Les soldats de Bismark ne repasseront pas la frontière.

Résumons maintenant. Vingt à vingt-cinq mille Prussiens morts ou blessés, une partie des troupes ennemies foudroyées et hâchées par la mitraille, plusieurs régiments pris entre trois feux, et huit ou dix mille hommes cernés, cela fait bien une cinquantaine de mille hommes hors de combat. L’on verra, par le récit suivant, à quelle haute fantaisie M. Delbos s’est laissé aller, et comment l’affaire véritable s’éloigne de sa fantastique boucherie humaine :

« Dans la journée du 19, le général Vinoy avait abandonné la redoute et le village de Villejuif. Les Prussiens s’y étaient établis, mais s’apercevant probablement que cette position était intenable pour eux, étant située sous les feux croisés des forts d’Ivry, de Bicêtre et de Montrouge, ils l’avaient abandonnée aussi. Le 23, de grand matin, des francs-tireurs en reconnaissance furent tout surpris de trouver le village désert ; aussitôt ils s’installèrent dans les maisons, pratiquant des meurtrières et crénelant les murs. Puis des forces se portèrent à la redoute de Villejuif, appelée aussi redoute des Hautes-Bruyères, nom qui lui vient de ce que cet ouvrage, qui est situé à quelques minutes de Villejuif, est entouré de terrain couvert, non, à la vérité de bruyères, mais d’une végétation courte et touffue, telle que pépinières et asperges montées. Elle est placée sur la même ligne que les dernières maisons de Villejuif. A partir de là, le terrain descend en pente pour remonter à 2,000 mètres en avant.

Nos troupes s’étaient établies à la hâte derrière les petits ouvrages en terre et dans les tranchées à gauche et à droite de la redoute ; les francs-tireurs et la ligne échangeaient des coups de fusil avec les tirailleurs prussiens, dispersés çà et là dans les champs et dans les vergers. Une volée de mitraille fit battre ceux-ci en retraite.

Il était environ huit heures du matin. Jusqu’alors les forts seuls avaient tiré sur les positions ennemies. C’est à ce moment que les Prussiens se déterminèrent à essayer de nous chasser de la redoute. En face du plateau sur lequel elle est construite, on apercevait distinctement les canons prussiens s’établir le long et en avant d’un petit mur de pierre. On pouvait compter à peu près vingt-cinq pièces.

De notre côté, la redoute était armée de deux batteries, l’une de canons, l’autre de mitrailleuses. Mais celles-ci ne pouvaient guère avoir d’effet sérieux à une distance de 2,000 mètres, et les 6 canons durent seuls tenir tête aux 4 batteries prussiennes. Celles-ci commencèrent un feu extrêmement violent. D’abord les obus tombaient en éclatant à deux cents mètres de la redoute. Puis ils se rapprochèrent : le tir se rectifiait, et bientôt les projectiles rasaient, avec des sifflements sonores, le parapet en terre de la redoute.

Nos canonniers ripostèrent énergiquement, mais le feu devint si vif, frappant sans relâche sur la redoute, que le commandant donna l’ordre d’évacuer les canons et les attelages. Les hommes partirent, courant baissés et courbés, pour éviter le niveau de fer qui coupait l’air. Plusieurs chevaux furent éventrés ; un trompette canonnier eut la jambe coupée par un éclat d’obus.

Le feu de l’ennemi parut se ralentir. Nos canonniers remontent intrépidement et reprennent position à côté de leurs pièces.

Les Prussiens, en les voyant exécuter cette audacieuse manœuvre, recommencèrent le feu avec une nouvelle furie ; leur artillerie semblait endiablée ; obus, boulets, boîtes à balles pleuvaient sur le plateau avec une justesse merveilleuse, et cependant nos soldats, blottis dans leurs tranchées, courbant la tête pour laisser passer cette grêle meurtrière, tenaient bon et ripostaient.

Les artilleurs étaient les plus exposés ; il fallut deux fois les faire remettre à l’abri ; mais, quelle que fût l’opiniâtreté des Prussiens, ils durent peu à peu, devant la tenacité non moins opiniâtre des nôtres, se retirer davantage ; si bien qu’à la fin le feu, envoyé de part et d’autre à très-grande distance, devint à peu près inoffensif.

L’ennemi descendit jusqu’aux villages presque contigus de l’Hay et de Chevilly ; là il se tut, menaçant encore. Mais ses batteries restèrent silencieuses. La redoute restait en notre pouvoir. »

Cette redoute des Hautes-Bruyères, que j’ai vue plus tard, fut armée par la suite formidablement de pièces de marine, canons de 7 et mitrailleuses. Sa position était magnifique, s’avançant à un kilomètre plus loin que le fort de Bicêtre, comme une sorte de promontoire, terminant le plateau de Villejuif. Elle tenait sous ses feux toute la plaine, parsemée de fermes et de vergers, qui descend, en pente douce, sur l’Hay et Chevilly.

 

Pendant que le canon tonnait à Villejuif, la division des canonnières de la Seine avait un engagement heureux près du parc de Saint-Cloud.

La flottille avait reçu l’ordre de conduire à Suresne un pont de bateaux. Il s’agissait d’établir entre le bois de Boulogne et le Mont-Valérien une communication qu’il serait facile de détruire en quelques instants, si l’ennemi tentait de s’en servir lui-même pour effectuer le passage du fleuve. Les canonnières-la Claymore et le Sabre conduisirent à destination le pont de bateaux ; ils arrivèrent au barrage de Suresne à la tombée de la nuit. L’ennemi ne se trouvait probablement point en forces aux abords de la rivière, car il ne dirigea sur ce convoi naval ni un coup de fusil, ni un coup de canon. Mais il était à supposer que le retour des canonnières ne s’opérerait pas aussi facilement. Par mesure de prudence, le capitaine de vaisseau Thomasset, commandant en chef de la flotille, avait donné l’ordre à la Claymore et au Sabre de revenir à leur poste (l’île de Billancourt) pendant la nuit.

Vers dix heures, au moment où elle s’engageait sous le pont de Sèvres, la Claymore fut assaillie par une vive fusillade qui blessa grièvement l’homme de barre et coupa la drosse du gouvernail.

Avant qu’on eût eu le temps de remplacer le blessé, frappé d’une balle en pleine poitrine, la canonnière, qui n’était plus dirigée, vint s’échouer sur la rive gauche de la Seine occupée par les Prussiens. Dans cette position critique, la Claymore subit pendant un quart d’heure et presque à bout portant, un feu incessant, terrible, de mousqueterie et de mitraille, qui perça comme un crible les plaques de tôle disposées le long des flancs du bâtiment pour protéger l’équipage. Mais les marins ne perdirent pas leur sang-froid ; ils se jetèrent à plat ventre pour laisser passer cette bourrasque de fer. Le capitaine, calme et résolu, fit marcher doucement sa machine de manière à pivoter sur le point fixe où la canonnière était échouée. Puis lorsque le canon de 30 qui armait l’avant de la Claymore, se trouva à peu près dans la direction d’où partait ce feu infernal, il envoya à l’ennemi plusieurs volées de grosse mitraille, dont l’effet ne se fit pas attendre. Les Prussiens cessèrent leur feu et se retirèrent.

Après une heure d’effort, la Claymore, remise à flot, reprit sa route vers l’île de Billancourt, et y arriva sans encombre.

Le Sabre et les deux chaloupes-vedettes qui accompagnaient la Claymore, avaient pu prendre une part utile au combat avec leurs canons rayés de 12, en arrêtant par leur tir précis les renforts que l’ennemi essayait d’envoyer sur le lieu de la lutte.

CHAPITRE III

Les gardes nationaux aux remparts. — Départ du premier ballon-poste

Paris avait repris son aspect habituel. La gaîté et là confiance reparaissaient sur tous les visages. Peu à peu chacun endossait un habit militaire. Les rues étaient remplies de gardes nationaux, de mobiles, de francs-tireurs, de marins, de soldats de ligne, de cavalerie. Sur les grandes places, on s’exerçait au maniement du fusil. La garde mobile, il est vrai, apprenait bien lentement l’exercice. C’étaient, pour la plupart, de jeunes paysans ou des vignerons, venus en hâte, ou plutôt jetés à Paris, en blouse et en sabots, par leurs départements ; hommes solides, à fortes carrures, mais lourds, et qui n’auraient pu apprendre la manœuvre comme nos recrues, en Suisse, en 28 jours. Une grande partie des gardes nationaux n’avait jamais touché un fusil ; il y avait bien à faire pour arriver au point où l’on pourrait mener ces hommes-là au feu. Cependant il y avait de la bonne volonté, et avec cela on peut aller loin.