Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Souvenirs d'un missionnaire

De
442 pages

Le siècle avait vingt-sept ans quand je vins au monde, dans un petit village de Lorraine dont aucun habitant n’était assez riche pour être électeur. Mon père craignait Dieu et son confesseur : c’est dire qu’il eût beaucoup d’enfants, parmi lesquels je fus le septième. L’année 1830 fut, pour moi, une année mémorable, car si la France remplaça Charles X par Louis-Philippe, ma mère m’ôta ma robe pour me donner des pantalons.

On m’envoya bientôt à l’école chez la chère sœur Reine, qui avait pour ses élèves des tendresses ineffables, et déployait pour les récompenser une munificence vraiment princière.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Victor Marchal

Souvenirs d'un missionnaire

AVANT-PROPOS

« Le moi est haïssable, » a dit Pascal, voilà pourquoi je sens le besoin d’implorer l’indulgence du lecteur pour les pages qui vont suivre. Si je me résigne à publier ces souvenirs, ce n’est pas pour mettre en évidence ma pauvre personnalité, mais pour montrer à mes amis qu’ils peuvent me serrer la main sans répugnance, et à mes ennemis, si j’en ai, que je ne suis pas un démon.

Redoutant le scandale, et n’aimant point à médire, j’ai cru devoir laisser dans l’ombre certains mystères. Ce livre qui n’est point un roman, mais une histoire, démontrera, je l’espère, jusqu’à l’évidence, que ma carrière a pu être tourmentée, sans qu’on puisse m’accuser d’avoir sacrifié mes convictions à mes intérêts. Plus chrétien, quoiqu’on en dise, que ceux qui me traitent d’apostat, je ne sais pas haïr, et si je flétris des doctrines ou des abus qui me révoltent, c’est en respectant les personnes. Catholique et patriote, j’ai cru devoir dénoncer à mes chers contemporains, ce que je considère comme un fléau pour mon Eglise et pour ma patrie. Enfin, le dirai-je ? malgré la vénération dont mon cœur déborde pour certains martyrs, je ne puis oublier que ces martyrs n’ont qu’un regret : Celui d’être trop faibles encore, pour pouvoir condamner au bûcher, ceux qui repoussent leur tyrannie en méprisant leurs anathèmes.

Genève, 15 Décembre 1873.

CHAPITRE Ier

Premiers souvenirs. — La dragée. — La vocation. — Mon curé. — Première communion. — Petit séminaire. — Un pensum. — Les anges gardiens. — Un faible — Le bilan

1827 — 1846

Le siècle avait vingt-sept ans quand je vins au monde, dans un petit village de Lorraine dont aucun habitant n’était assez riche pour être électeur. Mon père craignait Dieu et son confesseur : c’est dire qu’il eût beaucoup d’enfants, parmi lesquels je fus le septième. L’année 1830 fut, pour moi, une année mémorable, car si la France remplaça Charles X par Louis-Philippe, ma mère m’ôta ma robe pour me donner des pantalons.

On m’envoya bientôt à l’école chez la chère sœur Reine, qui avait pour ses élèves des tendresses ineffables, et déployait pour les récompenser une munificence vraiment princière. Ainsi, quand il m’était arrivé d’être très-sage, c’est-à-dire à peu près immobile comme une statue, elle me passait sur la langue une dragée qui avait été déjà léchée par vingt-quatre petites filles.

Ces chères petites compagnes m’agaçaient souvent, et mes colères se traduisaient par des coups de pied. Elles me payaient ces coups de pied par des coups d’épingle. C’était moins brutal, mais plus piquant. J’éprouvai bientôt quelque honte de me sentir, moi garçon, parmi ces fillettes, et je demandai qu’on me plaçat chez l’instituteur.

Celui-ci aimait à boire et à punir, ce qui nous obligeait à détester l’école, qui n’était guère à nos yeux qu’une chambre de torture.

L’horreur que j’en éprouvais était telle que le son de la cloche qui appelle les enfants en classe, me cause encore, après quarante ans, une émotion pénible. Je suis plein de respect pour la grande mission de nos instituteurs. Ils tiennent entre leurs mains les destinées de la France, et ils ont besoin, pour instruire l’enfance d’une patience à toute épreuve, Plut à Dieu qu’ils fussent toujours à la hauteur de leurs nobles fonctions ! peut-être les enfants finiraient-ils par aimer l’école comme un paradis, au lieu de la détester comme une prison.

Ne gâtons pas les enfants, mais prenons garde surtout de les aigrir en les désespérant. Les hommes les meilleurs sont ceux qui ont rencontré, jeunes encore, le plus de bonté, tandis que les plus méchants sont souvent ceux qui se sont vus l’objet des plus mauvais traitements. Mon instituteur se plaisait à me mettre à genoux sur une règle triangulaire, les bras en croix avec un poids de deux livres à chaque main ! Je devenais bleu de colère, mais, chose plus triste à dire ; je n’éprouvais qu’un désir dans ma fureur : celui d’être assez fort pour traiter les autres comme on me traitait.

Un jour que j’avais subi une de ces horribles pénitences, je vis passer dans la rue, M. le curé suivi de son médor et de quelques écoliers qui lisaient leurs leçons au lieu de les réciter. Ce spectacle me toucha, et le contraste de ma position avec la leur me donna une furieuse envie d’étudier le latin. « Qu’ils sont heureux, me disais-je ! Pendant que M. le curé va dîner, ils reviendront par la forêt en cherchant des nids. Et puis ils peuvent manger des groseilles au jardin de la cure, et jeter des pierres aux passants. » Le soir, je réjouis beaucoup mon père, en lui disant que je voulais être curé, et le lendemain je me faisais inscrire, à l’âge de huit ans, parmi les espérances de l’Eglise.

Ma vocation, comme on le voit, avait été bien raisonnée, aussi personne ne s’avisa de la contester. Le fait est que si je mordis au latin ce fut pour échapper aux tyrannies de l’école communale, sans me sentir le moindre attrait pour le sacerdoce dont je n’avais d’ailleurs aucune idée. A mes yeux être prêtre, c’était être curé de village ; c’était chanter à l’église, se promener dans un beau jardin, manger du pain blanc, boire du bon vin comme celui des burettes, se voir tirer les révérences par les ménagères, et faire peur aux gamins qui se baignent sans caleçons.

Sans être absolument un homme bon, mon curé était à coup sûr un bonhomme. D’un tempéra ment très-sanguin, il prenait beaucoup d’exercice pour ne point trop grossir, et s’imposait pour se conserver jeune, autant de sacrifices qu’un saint peut s’en imposer pour gagner le ciel. Quand il revenait tout haletant d’une longue promenade par les plus fortes chaleurs, nous ne pouvions lui causer une plus grande satisfaction que de lui dire : « M. le curé que vous êtes pâle ! seriez-vous malade ? — Non, je ne suis pas malade, mais j’ai bien perdu deux livres aujourd’hui. » Et le bonhomme nous laissait partir sans avoir récité nos leçons.

Jamais il ne nous donnait un conseil ni une explication ; il se contentait de nous dire : c’est bien ! s’il était satisfait, et dans le cas contraire, il nous jetait le livre à la figure en nous appelant vilains chinois.

Un jour, ayant été victime d’une de ses brusqueries, je désertai son école avec une certaine solennité. Ma mère se mit à pleurer en voyant s’envoler ses belles espérances. Encouragé par mon frère qui me faisait entrevoir les avantages de la vie séculière, surtout celui de pouvoir jouer au billard dans les cafés, je persévérais dans ma résolution. Mon père arrive sur ces entrefaites, demande de quoi il s’agit et, pour conclusion d’une verte remontrance, me signifie, sous peine de me couper les vivres de rentrer au presbytère.

On a dit de Madame de Girardin qu’elle n’avait d’autre défaut que son mari : on aurait pu dire de mon père qu’il n’avait non plus qu’un défaut, et ce défaut c’était M. le curé. Rien n’est dangereux, pour une âme droite et croyante, comme le contact d’une âme étroite à qui le sacerdoce confère une grande autorité morale. Mon père était la bonté même, et s’il fut, à mon égard, d’une sévérité qui comprima toujours les élans de tendresse filiale que j’éprouvais pour lui, c’est qu’il craignait de désobéir à Dieu, en contrariant son ministre.

Il me fallut donc obéir, et reprendre mes livres de latin, mais comment affronter le courroux ou l’ironie de mon curé ? Un cousin de mon âge vint à point me tirer d’embarras. Son père lui avait rapporté de Colmar la première boîte d’allumettes chimiques qu’on eût vue dans le pays. Je le supplie de m’en céder deux ou trois : il y consent à condition que j’irai lui montrer tous les nids que je sais.

Le lendemain, armé de mes deux allumettes je me glisse à ma place ordinaire où je fais mine d’étudier. M. le curé arrive et s’apprête à me donner une rude semonce, quand tout à coup je fais éclater à ses yeux ravis ma première allumette. Il recule stupéfait, et me demande où je me suis procuré cette allumette magique ? Je lui montre la seconde, il veut l’avoir à tout prix, et je la lui cède à condition qu’il me donnera congé.

Mes progrès, en y allant de ce train, ne pouvaient être très-rapides, mais M. le curé s’en souciait fort peu. Je n’étais pas chez lui pour apprendre, mais pour faire ses commissions, et lui raconter au besoin les petits bruits du village qui l’intéressaient trop. Pour me dédommager un peu de la peine que tout cela me donnait, je confisquais ses desserts, et je dépouillais ses arbres fruitiers. Une pareille conduite me causait quelques remords, et je me disais souvent : « Ah ! que ne suis-je grand comme mon père ! Je ne commettrais plus de péchés. »

J’avais une sœur bien plus âgée que moi qui était très-dévote et très-scrupuleuse. Elle m’avait inspiré dès l’âge le plus tendre, une peur extrême de l’enfer. Je craignais Dieu sans l’aimer, et je ne pouvais comprendre qu’on l’appelât le bon Dieu. On me disait bien qu’il avait créé les fraises et les cerises rouges, mais on me disait aussi qu’il avait creusé un étang de soufre pour y plonger ses créatures, et cette pensée me causait parfois des insomnies. Un jour, j’avais je crois six ou sept ans, je revenais avec ma mère de l’église où j’avais entendu M. le curé nous dépeindre pendant une heure les affreux supplices des réprouvés. Mon cœur en était révolté, et je dis à ma mère ces terribles paroles :

 — Maman, est-il vrai que le bon Dieu soit si méchant ?

 — Tu as bien entendu ce qu’a dit M. le curé.

 — Eh bien ! pourquoi donc n’êtes-vous pas le bon Dieu, puisque vous êtes meilleure que lui ?

 — Tais-toi, c’est un gros péché de parler ainsi, car Dieu est la bonté même.

 — Mais, maman, quand j’ai été méchant vous me pardonnez toujours ; et quand vous m’avez puni, vous m’embrassez en me donnant une tartine. Mais le bon Dieu de M. le curé n’est pas bon comme vous, puisqu’il ne pardonne plus jamais quand on est dans l’étang de feu. Jamais ! Jamais ! Maman, j’ai peur de ce bon Dieu là, et je voudrais bien n’être pas au monde. »

Chose étonnante, j’aimais beaucoup à faire la prière en famille, tandis que j’éprouvais à servir la messe une certaine répugnance. La confession surtout était pour moi un supplice, et jamais je n’oublierai la peur qui me prit quand je me présentai pour la première fois au st-tribunal. Lorsque j’arrivai à la sacristie, et que le prêtre en bonnet carré me fit signe de me mettre à genoux je me sauvai comme un voleur : il fallut que ma mère me ramenât comme un galérien.

A l’époque de la première communion j’étais un peu apprivoisé, et je me préparai de mon mieux à ce grand jour. Je m’étais confessé plus de dix fois de peur de commettre un sacrilége en oubliant le moindre péché. La dernière nuit je dormis très-peu, et je me levai presque toutes les heures pour baiser la terre. Ma joie fut vive le lendemain, mais elle ne fut point sans nuage. Un certain charlatan avait promis à la population du village que, si on lui achetait le reste de ses drogues, il ferait partir après les vêpres, un magnifique ballon. Ce fameux aérostat, vaste comme un melon, partit en effet. On nous avait bien défendu d’aller voir la magie, mais comment résister à une pareille tentation ? Je m’avançai donc à trois cents pas du magicien pour voir partir le ballon. Cette curiosité me fut imputée comme un crime, et le remords qu’elle me causa vint empoisonner la fin de ce beau jour.

Quand je songe à ces niaiseries, je me demande s’il est permis de fausser ainsi la conscience des malheureux enfants de village. L’exagération est toujours nuisible, et ne sert qu’à troubler l’âme en fourvoyant le jugement. La vérité est le pain de l’esprit, et jamais le mensonge ne saurait servir à une bonne éducation. Qu’on ne dise pas toute la vérité aux enfants, cela se conçoit, vu qu’ils ne sont point assez forts pour la supporter ; mais qu’on se garde bien de nourrir leur candeur avec des fadaises, car on s’exposerait ainsi à leur préparer des réveils bien dangereux.

Je connais un pauvre curé très-zélé qui fait à ses enfants vingt ou trente catéchismes par semaine. Je l’ai entendu quelquefois, et ce qui m’étonne le plus c’est que ces enfants ne perdent pas la tête. A coup sûr ils s’habituent plutôt à prendre la religion en dégoût qu’à la chérir. Pour eux, la première communion n’est pas le premier gage d’une vie fervente, mais bien plutôt l’indispensable formalité qui précède l’émancipation.

Grâce à certaines circonstances, ma destinée fut toute autre. Mon curé pensa qu’il était temps de me mettre au séminaire. Je savais par cœur le sermon de Jésus-Christ sur la montagne, et je traduisais passablement quelques auteurs latins : mais pour tout le reste, j’étais d’une candeur ou plutôt d’une ignorance propre à me créer bien des surprises.

Libre enfant des champs, d’un tempérament maladif et nerveux, je ne tardai pas à sentir douloureusement combien le régime du collège diffère du régime de la famille.

Le premier jour, en montant au dortoir, après la prière, je demandai à mon voisin où l’on nous menait. C’était bien innocent, mais comme c’était l’heure du grand silence, je venais, sans le savoir, de commettre un crime impardonnable, et le châtiment ne se fit pas attendre. « Vous me ferez deux cents vers ! » me dit un surveillant d’un air furieux. Je voulus m’expliquer : « Vous m’en ferez cinq cents ! » Alors je me mis à pleurer en pensant à ma mère. J’ignorais absolument ce que pouvait être un vers, et je me demandais en toute sincérité, s’il s’agissait ici de verres à boire comme on en fabriquait à Baccarat. Mon curé ne m’avait jamais parlé de poètes, et je n’osai demander une explication. Je me couchai donc bien triste, et je m’endormis plein de perplexité.

Le lendemain on m’apprit ce que c’était qu’un pensum, en me félicitant avec ironie de ma bonne fortune si précoce.

Nous étions à la fin d’octobre ; les feuilles mortes jonchaient le sol, et la promenade qu’on nous fit faire fut pour moi un vrai supplice. Retiré à l’écart au coin d’un bois, je songeais à nos belles forêts que j’aimais tant à parcourir aux jours de ma liberté sauvage. Mes condisciples jouaient au barre, e. leur joie bruyante me faisait mal, car j’étais plus tenté de pleurer que de rire. Tout à coup je mordis de désespoir dans une grosse pomme, une pomme de notre espalier que les mains de ma mère avaient serrée dans ma malle le jour du départ. Ce souvenir de ma mère se croisant avec celui des cinq cents vers que j’avais à copier, fit jaillir de mes yeux des larmes d’amour et de colère.

Je me sentais plein d’horreur pour ce prêtre sec, aux lunettes bleues, qui m’avait puni la veille contre toute justice, et lisait son bréviaire avec une tranquillité béate, sans songer à la pauvre victime qui le maudissait à dix pas de là en pleurant. « Qu’est-ce donc que la vie, me disais-je, pour qu’on puisse être si malheureux à cet âge, sans en deviner la raison ? Qu’ai-je fait à mes parents, pour qu’ils m’aient jeté sans me consulter entre les mains de ces bourreaux ? » Trente ans ont passé sur ces impressions douloureuses, sans en effacer le souvenir. En me rendant à Metz, comme aumônier de l’armée du Rhin, je revis ce côteau témoin de mes premières angoisses, et je sentis encore mon pauvre cœur se serrer.

L’enfant est un oiseau qui demande de l’air et du mouvement : on en a fait un captif quand on n’a pu en faire une statue. L’enfant est un être sensible, aimant : on froisse à chaque instant sa sensibilité, par une sévérité que rien ne justifie, et que nul résultat salutaire ne récompense. L’enfant ne demande qu’à apprendre et à comprendre : il est curieux jusqu’à l’indiscrétion ; or on le sature de mots, de phrases, de mystères qu’il ne comprend pas, au risque de donner une entorse à son cerveau ; on lui assigne sa leçon à apprendre, comme une pénitence à subir, sans se donner la peine de lui démontrer que c’est pour son bien qu’on lui impose un pareil labeur.

« Nous voyons, disait Montaigne, qu’il n’est rien de si gentil que les petits enfants en France : mais ordinairement ils trompent l’espérance qu’on en a conçue. J’ai ouï dire à gens d’entendement que les colléges où on les envoie, de quoi ils ont foison, les abrutissent ainsi. »

Montaigne avait raison, et si les enfants éprouvent si peu de gratitude à l’égard de leurs maîtres, c’est un peu la faute de ceux-ci. J’ai trouvé parmi mes professeurs des hommes réguliers, parfois dévoués, mais je suis encore à me demander s’ils aimaient leurs élèves comme on doit les aimer.

Malgré mon caractère indépendant et certaines escapades dont j’étais d’autant plus fier qu’elles avaient été plus périlleuses, un de mes amis voulut m’enrôler dans la Congrégation de la Sainte-Vierge. Cette Congrégation comptait dans son sein les élèves les plus édifiants, du moins on le disait. J’aimais beaucoup la Ste-Vierge, et jamais je ne m’endormais sans avoir récité ma dizaine de chapelet, de sorte que, moitié par piété, moitié pour faire plaisir à ma sœur, je me fis inscrire parmi les postulants.

Sans être mauvais je n’étais pas trop sage, ou du moins ma piété n’arrivait pas au diapason voulu, et l’on me laissa postuler six mois sans m’admettre parmi les saints. Je crus devoir me retirer, et mon ami m’expliqua la raison de mon peu de succès. La congrégation avait ses petits mystères et ses petits mouchards, dont la mission consistait à observer leurs camarades et à les dénoncer « pour la plus grande gloire de Dieu. » On les appelait, en langage mystique, des anges gardiens ; or, sans que je m’en fusse méfié, on m’avait donné pour gardiens trois ou quatre de ces anges !

J’allais commencer mes humanités quand j’eus le malheur de perdre ma mère. Ses dernières paroles accompagnées de sa dernière bénédiction furent plus puissantes sur mon cœur que toutes les prières, ou toutes les menaces. Je fis des efforts sérieux, et ma conduite fut assez bonne pour me valoir plusieurs fois les encouragements de mon supérieur.

Ce supérieur, quoique très-bon, était un peu irascible et très-redouté, ce qui ne m’empêcha pas de le choisir pour directeur de ma conscience. Ce choix fut de ma part un coup de maître. Il est rare qu’un prêtre n’ait pas quelque faible pour celui qui lui accorde sa confiance. Il s’établit entre lui et son pénitent qui lui dit : Mon Père ! une communion qui provoque la bienveillance, et cette bienveillance devient facilement de la tendresse. J’en eus la preuve plus tard, en exerçant à mon tour, le saint ministère. J’éprouvais pour les jeunes gens qui m’ouvraient leur cœur une affection aussi pure que profonde. Je ne crois pas leur avoir dit une seule parole dure, et leur souvenir, après tant d’années, embaume encore ma mémoire.

Bientôt se leva le jour désiré où je devais quitter le séminaire. Mon innocence restait intacte, mais la piété de mes jeunes années se trouvait comme noyée dans mes souvenirs profanes. Mon curé était à mes yeux un pauvre homme qui faisait tout doucement son petit métier, et que sa bonhomie m’empêchait de prendre au sérieux. Quant à mes instincts politiques ils étaient, comme chez la plupart des jeunes gens, très-avancés. Les auteurs grecs et romains m’avaient inspiré une sorte d’horreur contre les rois. Ce que j’avais entendu raconter à mon grand-père sur le temps passé, m’avait mis en colère contre l’ancien régime. Jamais je n’avais entendu le nom de Henri V dont je ne soupçonnais pas même l’existence. La République était mon idéal, et les pièces de cinq francs avaient à mes yeux uu grand défaut : celui de porter l’effigie de Louis-Philippe que nous appelions le Bourgeois ou la Poire. Comme on le voit, la jeunesse est souvent impertinente à force d’être mal élevée, ce qui n’arriverait peut-être pas si l’on ne confiait son éducation qu’à la sociéte de Jésus.

CHAPITRE II

Prêtre ou soldat. — La soutane. — Le grand séminaire. — Une faute. — Illusions. — Les bluets. — Sous les étoiles. — Fourvières. — Le noviciat. — La République. — Paris. — Le Hâvre. — Tout noir !

1847-1848

Prêtre ou soldat ! tel est le dilemme qui obséda mon esprit pendant les vacances qui suivirent, et m’empêcha d’en profiter. J’avais peu de goût pour l’état ecclésiastique, mais mon père n’était pas riche et la conscription approchait. D’un autre côté, mes sœurs se réjouissaient de me voir monter un jour à l’autel, et toutes les commères du village étaient disposées à me traiter comme un renégat si je n’endossais pas la soutane, après avoir eu l’audace de porter la redingote.

Ces motifs pesaient d’un certain poids dans la balance de mon libre arbitre, pour le faire pencher du côté du sanctuaire, mais je dois le dire, une considération plus noble suffit seule à me décider.

En lisant les annales de la propagation de la foi, j’admirais le courage de nos missionnaires, et j’enviais leur sort. J’entrevoyais dans cette vie d’apôtre si agitée, si indépendante, une série d’émotions et d’aventures au bout desquelles on courait la chance de cueillir la palme du martyre. Je me voyais abordant, le crucifix à la main, quelque plage lointaine et annonçant la bonne nouvelle à quelque peuplade barbare. Les deux termes du dilemme se fondaient ensemble, et je n’avais plus à choisir entre deux carrières opposées, car je pouvais être tout à la fois prêtre et soldat.

J’endossai donc la soutane, et je m’affublai du tricorne, sans oublier la ceinture moirée et le rabat. Mes sœurs et mes cousines pleuraient et riaient en tirant leurs révérences au jeune abbé. Pour moi, j’étouffais. Ce saint habit m’étreignait comme une camisole de force. Quand il me fallut traverser le village, mon supplice redoubla comme si j’étais exposé au pilori. Le soir venu je déboutonnai avec dépit mes trente-quatre boutons qui me semblaient autant de geôliers, et je me couchai avec la fièvre.

Ce jour-là, si quelqu’un était venu me dire : Viens, je t’emmène dans un pays où l’on rencontre des crocodiles, mais où l’on ne voit ni tricorne, ni soutane, je l’aurais embrassé avec transport, et suivi avec empressement. Ce libérateur ne vint pas, et je me résignai à entrer au grand séminaire où l’on m’assigna pour prison, au troisième étage, une petite chambre dont la croisée avait des grilles à défaut de volets.

Je n’étais plus un jeune homme, j’étais un lévite. J’avais pour compagnon de captivité un jeune camarade plein de talent qui me confiait ses pensées les plus intimes. Il m’accosta un soir et me dit : « Mon ami, je pars demain, car j’étouffe dans ce triple cercueil. — Comment, lui dis-je, tu renonces au sacerdoce ? et que dira ta pauvre mère ? — Ma mère dira ce qu’elle voudra, mais je ne me sens pas la force, pour lui plaire, de porter toute ma vie un masque sur le visage. »

Le lendemain il tint parole, et je lui dis en l’embrassant : « Va mon ami, plutôt mourir que d’être hypocrite. » Vingt-trois ans après j’étais à cheval sur le champ de bataille de Gravelotte, quand deux gendarmes m’amenèrent un homme qui portait le costume de la garde nationale de Metz, et qu’on venait d’arrêter comme espion. « Cet homme prétend vous connaître, me dit le gendarme ; le connaissez-vous ? » C’était mon pauvre ami qui avait quitté sa famille pour combattre dans les rangs de l’armée. Le patriotisme le rendait fou, et il mourut de douleur, en voyant les désastres de sa patrie.

Le régime du séminaire me parut merveilleusement combiné pour détruire la santé et amortir toutes les tentations. Les repas n’étaient guère qu’une corvée rapide où l’on mangeait une idée de viande avec un aperçu de choucroûte, en écoutant une lecture ou un sermon. Ceci devrait inspirer un peu d’indulgence aux gens du monde qui reprochent aux curés leurs petites agapes fraternelles. Si ceux-ci haïssent moins un bon repas qu’un gros péché, c’est qu’ils ont beaucoup à réparer.

En revanche, les exercices à la chapelle étaient interminables, ce qui me les faisait presque prendre en dégoût. Fatigué comme je l’étais, j’éprouvais d’atroces souffrances en restant de longues heures à genoux. J’ai toujours aimé la prière, mais j’ai toujours éprouvé une vive répulsion pour les grandes cérémonies. Aujourd’hui encore, une grand-messe de cathédrale n’est pour moi qu’un long tissu de distractions, tandis qu’il m’arrive souvent de m’attendrir jusqu’aux larmes, durant une promenade solitaire, en songeant à l’infinie bonté qui a semé les étoiles au firmament, et bordé nos sentiers de marguerites.

J’étais donc assez rebelle à tout ce qui constitue la perfection selon les Sulpiciens, ce qui ne m’empêcha pas de commettre alors une faute dont le souvenir me pèse encore comme un remords.

On avait béni la nouvelle église de mon village et mon père, comme président de la fabrique, avait eu l’honneur de dîner avec Monseigneur. Il avait peut-être bu un verre de vin de Champagne, au-delà de la mesure, ce qui le rendait très-joyeux. Eh bien ! dans mon beau zèle de lévite, j’eus l’audace de me joindre à mes sœurs pour lui reprocher vivement cette petite intempérance ! Je vois encore ses yeux humides, son air navré avec lequel il me répondit : « Voilà ce qu’on vous apprend au séminaire ! c’est bien, et surtout très-encourageant pour les pères imbéciles qui se saignent à blanc, afin de pouvoir mettre leurs fils à l’école ! » Emu jusqu’aux larmes j’embrassai mon père, en lui demandant pardon, puis je me dis tout bas : « Méfie-toi de l’esprit qui t’a fait commettre cette sottise : ce qui rend impertinent n’est pas bon, et ce qui n’est pas bon ne saurait être approuvé de Dieu. »

Un sermon brutal qu’on nous fit à propos du vice que st-Paul défend de nommer, quelques ironies que se permit notre professeur à l’égard des libéraux, me décidèrent presque à quitter le séminaire. Je sentais d’instinct que jamais je ne pourrais entrer dans le moule où l’on voulait me mettre, et que l’éducation qu’on nous donnait devait nous retrancher à jamais de la société des vivants. J’allai trouver mon directeur, et je lui ouvris mon âme à deux battants. Il s’étonna de ma naïveté, dissipa mes craintes, et m’assura que Dieu m’appelait au sacerdoce.

D’un autre côté, je lisais un peu par contrebande, les conférences du P. Lacordaire et quelques discours de Montalembert. Je suivais avec intérêt la lutte que soutenait l’épiscopat en faveur de la liberté d’enseignement. Je le voyais avec bonheur réclamer la liberté pour tous sur le terrain solide du droit commun. Pie IX semblait favoriser le mouvement libéral, au lieu de l’entraver et je me disais avec joie : « on peut donc être prêtre sans être réactionnaire ! »

A travers ce prisme l’avenir prit à mes yeux des teintes merveilleuses. Je sentais que je serais fier d’entrer comme soldat dans cette noble phalange qui rêvait le progrès indéfini par le christianisme. L’Eglise m’apparaissait comme une blanche fiancée dont la mélancolie rehaussait encore la beauté, et je brûlais du désir de lui sacrifier ma vie. Que de fois, pendant la récréation du soir, ne me suis-je pas glissé furtivement dans la chapelle de la Ste-Vierge ! Là, après m’être bien assuré que j’étais seul, je faisais des folies. Je récitais le souvenez-vous les bras en croix ; je baisais la pierre arrosée de mes larmes, et je priais la bonne Mère de me faire mourir à l’instant même si je ne devais pas être un saint prêtre. Je sortais de là les yeux rouges, mais le front rayonnant d’une joie céleste.

Un jour, c’était en hiver, je vis dans la cour un pauvre pinson qui souffrait du froid et de la faim. Je courus lui chercher quelques miettes de pain. Pendant qu’il les ramassait, je fis un mouvement pour le prendre, et il s’envola sur l’arbre voisin. « Pauvre petit oiseau du bon Dieu, lui dis-je, il faut que ta liberté te soit bien chère, pour que tu aimes mieux mourir de faim s’il le faut, que de t’exposer à la perdre. Ah ! que je t’estime quand je te compare à certains hommes et à certains peuples ! mais pourquoi me fuir ? Si je voulais te prendre ce n’était pas pour te ravir cette liberté qui t’est si chère ; c’était pour te réchauffer un instant dans mon sein. Il y a tant de joie dans mon âme que je voudrais qu’il n’y eût pas sur la terre une créature malheureuse, car, vois-tu, rien ne rend bon comme le bonheur quand il est pur... »

Le printemps venu je consultai mon directeur, et sur son avis, je quittai le séminaire pour me préparer à entrer quelques mois plus tard dans une modeste congrégation religieuse qui se destinait, disait-on, à évangéliser les sauvages de l’Océanie.

Ayant déposé la soutane pour mieux me livrer à quelques exercices fortifiants, je passai quelques beaux jours au sein de la famille. J’aimais beaucoup ma plus jeune sœur, et celle-ci me le rendait bien. J’étais enchanté de lui jeter par poignées les cerises écarlates que j’allais cueillir au verger paternel. C’était pour nous deux une bonne fortune, quand on nous envoyait ensemble sarcler les avoines. Un jour que nous reposions au bout du champ, à l’ombre d’un buisson où chantait la fauvette, je lui arrachai des mains son gros bouquet de bluets. Pour se venger elle me prit mon chapeau qu’elle jeta sur le buisson. Par représailles je lui arrachai le sien. Alors ses cheveux se déroulèrent avec une liberté sauvage autour de sa figure mutine qui me parut jolie. Pour réparer le dommage, peut-être aussi par amour de l’art, je fis de ses bluets une couronne que je lui mis sur la tête pour remplacer le chapeau. Elle fut délicieuse, car elle me donna une petite tape si gentille que je la pris pour un traité de paix.

Je sentis ce jour-là que j’avais un cœur, et sans prévoir ce qu’il me ferait souffrir, j’inscrivis dans ma mémoire, parmi mes rares jours de bonheur, celui des bluets.

Avant de partir pour le midi, j’eus l’honneur d’être parrain dans le voisinage. La marraine était une dame de haut ton, et je me trouvai dans un cruel embarras. Jeune abbé comme je l’étais, devais-je lui donner le bras pour la conduire à l’église ? Les Sulpiciens disaient non, l’entourage disait oui. Je me décidai pour le parti le moins sûr et le plus courtoise

Il était fort tard quand je revins au village, et ma jeune sœur vint à ma rencontre dans la prairie. « Méchant, me dit-elle, en m’embrassant, c’est demain que tu pars, et voilà comme tu laisses souffrir ta petite Maria ! — Est-ce que tu m’aimerais tant que cela, ma chérie ? — Si je t’aime ! ah ! vois-tu, si ce n’était pour le bon Dieu, je ne te laisserais pas partir. Qu’est-ce donc que la vie, s’il faut toujours se quitter ainsi quand on s’aime ? Vois-tu, quand tu ne seras plus là, je ne donnerais pas deux liards du pays. Je ne pourrai plus, sans pleurer, revoir ces prés où nous aimions tant à retourner les foins — Où iras-tu ? — Je me ferai religieuse comme ma sœur. — Et Louis !... — C’est vrai, je l’aime bien aussi, mais je ne sais que lui répondre quand il me dit qu’il m’adore... — Prie bien la Sainte Vierge de t’inspirer, mon trésor, elle t’indiquera ta voie. Moi aussi je t’aime de tout mon cœur, et jamais je ne l’ai mieux senti qu’en ce moment. C’est ce qui rend mon sacrifice plus méritoire en me rendant la séparation plus douloureuse. Mais le ciel est si beau, ma chérie ! regarde donc ces étoiles qui scintillent là-haut ! elles semblent nous dire : courage enfants ! aimer Dieu par dessus toutes choses, c’est se préparer une place dans la vraie patrie où l’on ne se quitte plus ! »

Je partis le lendemain pour Lyon par Strasbourg et Mulhouse. Cette dernière ville était presque toute protestante, et je n’y trouvai qu’une pauvre petite église catholique. Je ne savais guère que j’y retrouverais vingt ans après la belle église de St-Etienne, desservie par douze prêtres, et que j’y succéderais au P. Félix, pour y prêcher un des plus beaux carêmes de ma carrière apostolique. Je soupçonnais bien moins encore que la France aurait à subir le règne d’un aventurier, et que ce règne aboutirait à la douloureuse amputation de l’Alsace-Lorraine !

Arrivé à Lyon, je montai bien vite à Fourvières dont le magnifique panorama me transporta d’enthousiasme. Je crus aborder à un monde nouveau en contemplant ces merveilleux horizons. Le sanctuaire me sembla peu digne du site et peu en rapport avec sa réputation, mais tout y respirait la piété et y inspirait la confiance. Prosterné sur la dalle que je baisai de mes lèvres, je me consacrai corps et âme à la bonne Mère en demandant à Dieu, par son intercession, dix ans d’apostolat, puis le martyre. Je ne songeais qu’à aborder un jour sur quelque lointain rivage, un crucifix à la main, sans tenir compte des difficultés morales ou matérielles ; sans me faire la moindre idée des formalités à remplir, et de ce magnifique engrenage qui s’appelle la hiérarchie romaine.

Mes rêves étaient absurdes, et je n’étais, hélas ! qu’un grand enfant.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin