Souvenirs d'une courtisane de la Grande Armée

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Comme le chevalier d’Éon, Ida Saint-Elme reste dans l’histoire des mœurs un exemple fameux du travestissement et de la confusion des sexes. Courtisane, amazone, espionne, cette Hollandaise, parfois habillée en homme, maniait l’épée et tirait au pistolet. Elle fut la presque épouse du rival de Bonaparte, le général Moreau, l’amie amoureuse du maréchal Ney et la maîtresse de beaucoup d’autres officiers. Après s’être essayée sans succès au théâtre, elle courut l’Europe et les champs de bataille napoléoniens. Confidente d’hommes proches du pouvoir, surveillée, utilisée par les services de Fouché, Ida Saint-Elme se voulait avant tout une femme de passion. On la jugea sévèrement pour cette liberté de vie hautement revendiquée. Ses Souvenirs firent scandale et connurent un énorme succès sous la Restauration. Inédits depuis lors, ces mémoires insolents constituent un témoignage rare…
Publié le : vendredi 5 novembre 2004
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EAN13 : 9791021016682
Nombre de pages : 798
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Note de l’Éditeur: l’orthographe de l’édition originale a été conservée.
© Tallandier Éditions, 2004
18, rue Dauphine – 75006 Paris
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EAN : 979-1-02101-668-2
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
INTRODUCTION CRITIQUE
I « La Contemporaine » fut une femme célèbre à la fin de la Restauration. Un peu connue dans les milieux militaires et politiques, elle apparut subitement au grand jour avec la publication en 1827 chez Ladvocat desMémoires d’une contemporaine ou souvenirs d’une fem me sur les principaux personnages de la République, du 1 Consulat, de l’Empire., en huit volumes, un ensemble de plus de quatre mille pages Ce fut un grand succès de scandale. L’auteur, prétendant être hollandaise d’origine, tôt mariée et tôt séparée, tirant l’épée et le pistolet, infatigable cavalière, actrice à se s heures, à d’autres habillée en homme, parfois esp ionne, irrégulière toujours, racontait avoir été la presque épouse affichée du g énéral Moreau, le rival de Bonaparte, l’amie amoure use du maréchal Ney, avoir fréquenté cent personnages importants, politi ques ou militaires, et couru les routes de toute l’ Europe avec les armées révolutionnaires et impériales. On la jugea sévèrement et on la critiqua, moins à c ause de son récit lyrique et approximatif que pour sa liberté de vie hautement revendiquée et pour l’ambiguïté de ses comportements. On l’accusa de n’avoir été que pour peu dans la rédaction de son livre, ce qui n’empêchera pas Balzac et Alexand re Dumas de lui faire des emprunts. Comme le cheval ier d’Éon, elle reste dans l’histoire des mœurs un exemple fameux du travestissement et d’aventures menées dans les coulisses du pouvoir. Qui était-elle ? À l’en croire, la fille d’un noble hongrois, Léopold de Tolstoy, réfugié en Hollande à la suite de sombres affaires de famille, et d’une riche héritière, Alid a Van Aylde Jonghe. À l’en croire toujours, elle na quit le 26 septembre 1778 à Vallombroso, près de Florence où ses parents s’étaient installés. On ne peut faire mieux que de donner ci-dessous le résumé des 2 quatre premiers chapitres où elle raconte son ascendance et ses années de jeunesse . Son père, Léopold Ferdinand de Tolstoy, était (sera it) donc né en 1749, seigneur de la terre de Krasto va en Hongrie. Orphelin, il eut pour tuteur un oncle maternel qui le déposséda. À 19 ans, il avait déjà combattu aux côtés de son grand-oncle maternel Beniowski, Polonais attaché à Charles de L orraine. Pour avoir voulu récupérer son héritage pa r la force il fut condamné au bannissement par la cour de Vienne, vou lut se venger, tua son tuteur en duel et fut emprisonné dans la citadelle de Presbourg. La nièce du gouverneur, tombée amoureuse du beau prisonnier, le fit évader et s’enfuit avec lui, tout en refusant de l’épouser car elle ne voulait pas qu’il le fît par reconnaissance. Ayant rejoint à Saint-Pétersbourg Beniowski qui s’y était réfugié – lui-même inquiété pour l’avoir tou jours soutenu – Léopold refusa un riche mariage (la promise était c ontrefaite) et trouva finalement asile à La Haye. Il avait alors 25 ans et sa prestance conquit rapidement le cœur d’une jeune orpheline à laquelle une tante célibataire léguerait son immense fortune si le noble hongrois acceptait de troquer son nom contre celui de la jeune fille. Elle s’appelait Alida Van Aylde Jonghe. Le mariage se fit et Léopold de Tolstoy y perdit son nom. e Dans l’Europe mouvementée des princes de la fin du XVIII siècle, avec le partage de la Pologne, un empire d ’Autriche-Hongrie composé d’un agrégat de peuples et l’existe nce très internationale des aristocrates, un tel pa rcours, qui peut paraître extravagant, n’aurait rien d’impossible. Madame Van Aylde Jonghe, ayant perdu deux fils à la naissance, souffrante, partit pour Florence avec son époux afin de rétablir sa santé. C’est près de là que naquit le 26 septembre 1778 une fille, Elzelina. Son enfance fut heureuse sur les bords de l’Arno. E lle apprit les langues avec des parents polyglottes , l’escrime, l’équitation, le billard et le jeu de paume avec so n père. Jusqu’à ce jour de 1787, un 2 novembre, où la famille se décida à rentrer en Hollande, ses jours étant menacés à Flor ence. Il est vrai que la Toscane appartenait aux Ha bsbourg. Hélas, en traversant le Waal (un bras du delta du Rhin) qui c harriait des glaçons, leur vieux domestique tomba à l’eau. Son maître plongea pour le sauver et prit froid. Il décéda le 27 décembre 1787. Écrasée de douleur, sa femme laissa sa fille s’élever toute seule. Elle n’avait que 11 ans mais en paraissait 14, tant elle était grande et déjà formée, quand elle rencontra un jeune homme, Van M., fils du propriétaire d’un château voisin. Elle était seule, elle s’ennuyait, elle le fréquenta. Il était polyglotte lui aussi et charmant. Après un enlèvement plus romantique qu’aventureux, ils se marièrent fort traditionnellement au sein de leurs familles, le 16 avril 1790. Elle avait maintenant 13 ans et en paraissait presque 16. Ce pouvait être le commencement d’une vie classique et paisible, mais l’époque et le tempérament de l’héroïne ne s’y prêtaient pas. Le nouvel époux était favorable aux idées de la Révolution. Le duc d’York et quelques officiers anglais vinrent loger dans leur maison près de Haarlem. Le mari fut décrété d’emprisonnement, s’échappa avant d’être incarcéré, puis fut repris. Surveillée par les Anglais, Elzelina fut sauvée par un de ces groupes d’émigrés français qu’on trouvait alors sur les routes, prit le chemin de Bruxelles où son mari, libéré, bientôt la rejoignit. Les grandes aventures de l’amazone pouvaient comm encer ! Selon son récit, notre héroïne avait déjà passablem ent couru les grands chemins. Ce n’était rien en co mparaison des déplacements qu’elle fera pendant les vingt-trois années qui suivirent. Il est vrai que toute l’Europe des émigrés, des militaires et
des fonctionnaires français et étrangers, sans comp ter les personnes déplacées, se livra alors à un gi gantesque chassé-croisé dont témoignent tous les mémoires du temps. En tout cas, ce n’est pas l’incroyable itinéraire de la je une Elzelina qui pourrait faire s’interroger sur la véracité de son récit.
II On a mis en doute son identité. Plus d’ailleurs par une suspicion générale sur ses écrits que par des contre-preuves. On doute de ce qu’elle raconte, donc on doute de qui elle prétend être. Ce dont on est sûr c’est qu’elle mourut à Bruxelles le 6 mai 1845, à l’hospice des Ursulines, où la re ine Marie-Amélie payait sa pension. Elle fut inhumée au cimetière de Saint-Gilles où sa tombe n’existe plus. L’érudit Paul Jarry, qui s’était 3 intéressé à elle à travers ses domiciles parisiens, était d’abord tombé dans le piège de la naissance aristocratique hongroise . Il découvrit ensuite par un correspondant hollandais q u’elle était née Maria Elselina Johanna Versfelt, fille d’un pasteur de Lith 4 dans le Brabant septentrional, le 27 septembre 1776 . Sa mère s’appelait Alida de Jongh, et ses parents s’étaient mariés en 5 1763. Ils eurent six fils et une fille. Paul Jarry révéla la vérité dans un nouveau livre . Ida avait donc inventé l’identité de son père, transformé le nom de sa mère et s’était rajeu nie de deux ans exactement, différence qui rend plu s plausibles les dates de son mariage et de ses premières liaisons. On la dis ait « extrêmement jolie et précoce en toutes choses ». Au moins était-elle hollandaise. Mais en dehors de Paul Jarry, à notre connaissance, toutes les sources imprimées répètent plus ou moin s sa propre 6 version . Histoire inventée, elle devait y croire fortement . Jamais dans les huit volumes de sesMémoires elle ne commet la moindre erreur sur ce point, au contraire elle en f ournit plusieurs fois au passage d’apparentes preuv es cohérentes et datées ; elle parle ainsi d’un portrait de son père en costume hongrois. Pourquoi a-t-elle imaginé cette première partie de sa vie qui n’est pas le plus intéressant de sesMémoireset n’est pas la cause nécessaire des événements ultérieurs ? Peut-être sous l’influence des romans de femmes de l’époque (Mme Cottin, Mme de So uza, par exemple) où les filiations exotiques et my stérieuses et les situations d’orphelins se mêlent à foison pour atte ndrir et étonner. Peut-être aussi avait-elle des scrupules tardifs à l’égard de ses véritables parents, et les temps étaient sévères pour les confessions féminines impudiques. Au fond, peu importe qui est Elzelina Van Aylde Jon ghe ou Maria Versfelt, la personne intéressante pou r nous est Ida 7 Saint-Elme, pseudonyme employé pour sesMémoires. Elleet qui fut en 1800 son nom de scène quand elle s’essaya au théâtre parut en effet au Théâtre-Français le mardi 4 juin 1800 pour la seule et unique fois dans le rôle deDidon. Chaptal, le ministre 8 de l’Intérieur, lui avait permis d’obtenir ce rôle .
Coll. J. J. L.
« La belle endormie » (voir ici)
Cette tentative ne fut pas un succès malgré les con seils de l’acteur Molé et la richesse du costume. E n dépit de ses amis, Regnaud de Saint-Jean-d’Angély en tête, qui crièrent à la cabale, elle ne s’entêta pas. Plus tard elle jouera un peu en province, à Milan sous les traits de la Renommée où elle dit qu e Napoléon la remarqua, puis à Florence où elle ser a aussi lectrice intermittente de la princesse Élisa Bonaparte, grande-duchesse de Toscane. De cet échec elle ne conçut aucune amertume. Les planches n’étaient pas faites pour elle. Son théâtre à elle était celui des champs de bataille et des alcôves de brillants officiers français. Le premier qui la séduisit – ou qu’elle séduisit – fut le jeune capitaine du génie Armand Samuel de Ma rescot – un 9 véritable aristocrate celui-là – qu’elle dit avoir rencontré au siège de Lille en 1792 – et il est vra i qu’il y était . On laisse au lecteur le soin de découvrir les suivants. Attardons-nous seulement sur deux d’entre eux qui appartiennent à la Grande Histoire : le général Moreau et le maréchal Ney. Elle rencontra le premier à l’armée du Nord, le suivit en Italie où on l’appelait « Madame Moreau », fut entretenue par lui, logea chez lui à Chaillot et dans une maison qu’il lui loua à Passy, simula une grossesse, fut quittée et le quitta à peu près à l’époque où Moreau épousa Alexandrine Hulot le 9 novembre 1800. On a de tout cela d’abondantes mentions dans les mé moires du temps et même dans les archives bien que les historiens de Moreau aient choisi de l’ignorer pour ne s’étend re que sur son mariage légitime. La longue et compl ète liaison d’Ida et de Moreau fut bien une réalité. Quant à Ney, Ida nourrissait pour lui une admiration fervente, de par sa seule réputation et sans l’avoir jamais rencontré. Après sa prise de Mannheim (février 1799), elle lui écrivit une lettre qu’elle envoya par erreur à Mor eau, lequel reçut celle destinée à Ney. Ce dernier ne comprit rien à la missive, Moreau comprit qu’il était remplacé au moins de cœur. On peut douter de la véracité d’une confusion digne d’un romancier. Mais Méneval, le secrétaire de l’empereur, raconte qu’en 1809 Napoléon ayant voulu lui-même mettre dans les enveloppes deux lettres à l’empereur d’Autriche et au tsar, se trompa de destinataire. On dut faire courir après le général Bubna, aide de camp de l’empereur d’Autriche qui avait déjà quitté Schönbrunn, pour récupérer la mauvaise lettre sous le prétexte que Napoléon dé sirait la compléter. On voit qu’il y a de glorieux exemples d’une telle 10 méprise . Après ce pataquès, Ida rencontra le général. Puis son amitié amoureuse la mènera à travers l’Europe pour passer quelques heures avec le maréchal : au camp de Boulogne (à Mo ntreuil-sur-mer), au Tyrol en 1805, à Eylau, en Esp agne, en Russie. Certes, elle ne fut pas toujours bien reçue par son ami qui craignait pour sa vie. Elle fut d’ailleurs blessée en Pologne. Elle le vit plus longuement en 1814 et en 1815. Qu’y avait-il e xactement entre eux ? C’est assez difficile à démêl er : les archives de 11 Ney sont muettes et on le comprend, et le langage affe ctif mais décent d’Ida n’offre guère de précisions. Mais des aides de 12 camp de Ney ont témoigné de ses passages. S’il est peu vraisem blable de croire que les rencontres furent platoniq ues, tout laisse à penser qu’elle était surtout animée par un incoercible besoin d’aventures. Cet attachement ira jusqu’à son terme : elle assista dans la foule (dit-elle) aux derniers instants du maréchal fusillé à Paris le 7 décembre 1815. Ses liens étroits avec Moreau, puis avec Ney, ancie n de l’armée du Rhin et proche de Moreau avant de s e rallier à Bonaparte, expliquent la présence insistante auprès d’elle, sous le Consulat, de mystérieux personnage s, probablement agents de Fouché chargés d’infiltrer les opposants. On ess aie ainsi de lui acheter sa correspondance avec Mor eau. Nous n’avons pu identifier D. L., mais Geouffre – elle écrit Jouffr e – travailla bien pour Savary. Elle fréquenta des familles d’émigrés et (intimement ?) Regnaud de Saint-Jean-d’Angély qui, quoique attaché à Bonaparte puis secrétaire d’État de Napoléon, resta 13 proche des milieux royalistes et fut un grand conso mmateur de jolies femmes . Il était lui-même marié à une fort belle personne assez libre de mœurs, et la rencontre d’Ida avec le couple a tous les aspects de la vraisemblance. Faut-il croire qu’elle ait rencontré intimement quelques heures Napoléon à Milan en 1805, qui l’aurait surnommée « Fama volat » ? On en est réduit aux conjectures. Mais le s relations qu’elle décrit entre le monde politique , le milieu militaire et le demi-monde du théâtre qui se mélangent autour du no uveau pouvoir, la galanterie et les intrigues sont avérées par ailleurs. L’entretien privé avec Talleyrand lui faisant des p apillotes avec des billets de banque et qui a été b eaucoup cité n’a rien d’inconcevable. Sur l’ensemble de ces relations amoureuses, on voud rait seulement faire une remarque d’ordre général : Pendant les vingt-cinq ans concernés, de la Révolution à la Res tauration, les vies privées ont traversé des aventu res proprement extraordinaires où la réalité dépasse vraiment la fiction et qu’un romancier n’aurait osé imaginer. Les mémoires qui en font état, retenus par la pudeur du siècle, sont très discrets sinon muets sur les « écarts », les frasques amoureuses, sauf quand elles sont sans conséquences, telles les passades de militaires avec des hôtesses accueillantes en pays conquis. Mais alors qu’on sait que les femmes, maîtresses affichées, compagnes de passage, prostituées, étaient nombreuses à l’armée, les intéressés haut gradés n’en font guère état. C’est dans les souvenirs des subalternes (Souvenirs du commandant Parquin,Journal du capitaine François) que les précisions apparaissent ou dans ceux, par exemple, d’un général Thiébault, aussitôt accusé d’être mauvaise langue. La même remarque vaut pour le monde politique.
(voir ici)
Coll. J. J. L.
e Les commentateurs du XIX siècle ont rejeté les discrètes confidences d’Ida d’un air assez offusqué (on n’est plus au e XVIII siècle) et les historiens ultérieurs leur ont emboîté le pas faute de preuves trouvées dans les archives. Et pour cause. Il est vain d’essayer de démêler le vrai du faux, l ’appropriation par l’auteur d’épisodes empruntés à d’autres existences, d’anecdotes connues par ouï-dire. Dans le domaine d e la vie très intime, comment trouver des preuves à une époque sans « paparazzi » ? L’aventurière au cœur généreux (ses actes de charité sonnent juste et l’argent lui glissait entre les doigts), et au corps que
ne l’était pas moins, semble-t-il, a un autre carac tère choquant, celui du travestissement. On sait qu e les exemples de femmes revêtant des habits d’hommes à l’armée ne sont pas rares. Dès l’âge de 14 ans, Ida revêt un costume masculin. C’est certes une commodité pour monter à cheval et passer inaperçue, parfois il ne faut pas chercher plus loin. Mais chez elle la transformation est fréquente m ême quand elle est loin des champs de bataille. Il faut donc y voir un moyen po ur donner le change au cours de ses « missions » plus ou moins secrètes et un goût réel de dédoublement de personnalité. Elle avait sûrement un vrai talent de dissimulation.
III Les questions qu’on vient de poser, les doutes qu’o n vient d’exprimer ne s’arrêtent pas à l’identité d ’Ida Saint-Elme ni à ses relations. Les interrogations s’étendent à son texte et aux circonstances de la publication et c’est même de l’œu vre, on l’a dit, que e sont nées les critiques sur l’auteur que ledictionnaire universel du XIX siècle Grand « putatif » dans la notice qu’il lui appelle consacre. Premier reproche en effet que résume leLarousseans après la parution des trente Mémoires« des récits mensongers : souvent scandaleux » ; « ne sont guère feuilletés a ujourd’hui que par les curieux de détails graveleux » ; « des fantaisies historiques et littéraires » par une « créature qui donne son nom à la spéculation » ; un nom offert « comme un appât à la crédulité des uns et aux petites passions des autre s ».Horresco referens.ePas la moindre critique historique mais un sermon d morale sur l’auteur et ses écrits. Un jugement rapi de et péremptoire par des esprits rationnels, bien- pensants et un peu 14 misogynes . Deuxième type de reproche fait par l’érudit bibliog raphe Quérard dansLa France littéraire,écrit non sans qui 15 contradiction : « Les deux premiers volumes desMémoiresont été rédigés par M. Lesourd. […] Ces deux premiers volumes, sauf le style, sont presque entièrement de la Conte mporaine. Les six derniers volumes ont été écrits p resque en totalité par M. Malitourne. M. Amédée Pichot a donné le voyage e n Angleterre. M. Nodier quelques fragments détachés. M. de Villemarest s’est trouvé avoir fourni, sans le savoir, une soixantaine de pages à cesMémoires: elles ont été prises dans sonHermite en Italie. Cette note nous est garantie exacte par une personn e bien informée, M. de Villemarest. » Quand lesMémoires parurent un distique courut d’ailleurs Paris, stigmatisant à la fois le sujet à scandale et le procédé d’écriture : « À Paphos qui séjourne Y mal y tourne [Malitourne] » Passons sur le fait que Quérard tient ses informations d’un des « teinturiers », Villemarest lui-même, juge et partie… et qu’à le lire attentivement on distingue mal les parts de réécriture, rédaction, reprise de sujets ou compléments qu’on doit à elle et aux autres. Il faut, pour se faire une religion, se replonger dans l’époque et ses éditeurs. Les huit volumes de l’édition originaleme sur les principauxMémoires d’une contemporaine ou souvenirs d’une fem personnages de la République, du Consulat et de l’E mpire furent publiés chez Ladvocat en 1827. Et un « dige st »,La Contemporaine en miniature ou abrégé de ses mémoiresz Dentu pour profiterpar M.L. de Sevelinges, parut l’année suivante che du succès : ce n’est qu’un simple résumé ! Ladvocat (1790-1854), fils de paysan, fut le plus g rand libraire-éditeur de la Restauration. Il se glorifiait d’être l’éditeur de Chateaubriand, de Byron, de Shakespeare, de Schi ller. Il publia Casimir Delavigne, Victor Hugo, Alf red de Vigny, Sainte-Beuve, Guizot, Barante, Victor Cousin, Villemain. On disait que sa boutique était l’antichambre de l’Académie ou de la Chambre des pairs. Intelligent et généreux, hardi et prodigue, il payait bien ses auteurs (il fut même le prem ier), avait le sens du public (il fut le créateur de l’affiche de publicité pour le livre, selon Balzac), séduisait les journalistes et fit fortune avant de se ruiner par la vie à grandes guides qu’il menait et les effets de la crise de l’édition dans les années autour de 1830. En même temps que d’autres libraires comme Bossange , il entreprit de faire connaître à un public très demandeur des témoignages sur le quart de siècle littéralement in croyable que la France venait de vivre. Négligeant les militaires (sa maison était avant tout littéraire) il s’adressa aux civil s, aux femmes qui avaient été très proches du pouvo ir, dont la mémoire était pleine d’anecdotes savoureuses, et qui vinrent facilement à lui, vu sa réputation. Leurs souvenirs con venablement « délayés » e pouvaient remplir plusieurs volumes. Dès 1822 il avait publié lesMémoires inédits de l’abbé Morellet sur le XVIII et la Révolution. Ensuite on vit paraître successivement :Mémoires inédits de Mme la comtesse de Genlis… (1825) ;Mémoires sur l’impératrice Joséphine… (1828) par Georgette Ducrest (pseudonyme de Mme B ocher, nièce de Mme de Genlis) ;Mémoires sur Napoléon(1828) par la générale Durand ;Mémoires de M. de Bourrienne… (1829) ;Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l’Empereur…(1830-1831) ;Mémoires de Mme la duchesse d’Abrantès… (1831-1835) ;Mémoires sur la vie privée de Joséphineelle (1833) par M Avrillion. L’étroite parenté des sujets et des auteurs, et la concentration des parutions dans la décennie à cheval sur 1830 montrent une véritable stratégie éditoriale. Dans cette séri e lesMémoires d’une contemporaine (1827) occupent une bonne deuxième place. On a dit et répété comme preuve de leur véracité discutable, que Ladvocat avait publié tous ces mémoires pour redresser ses affaires. Si cette dernière assertion est avérée, c’est aussi placer « La Contemporaine » au niveau de quelques autres grands 16 partenaires de l’entourage impérial (et dont on cite les œuvres abondamment et sans trop de réserves ), ce qui prouve qu’elle était connue et le crédit que lui fit Ladvocat. On n’est pas en présence d’un auteur imaginaire ni à p riori d’un texte apocryphe. D’ailleurs, soucieux de sa réputation, le libraire savait refuser les projets douteux comme lesMémoires de Vidocq qui parurent chez Tenon en 1828. Voici probablement comment l’affaire se traita. En 1816, les deux « grands hommes » de la vie d’Ida ét aient morts :
Moreau en août 1813, tué dans les armées russes en face de Dresde, et Ney, rappelons-le, fusillé à Paris en décembre 1815. Il n’y avait plus de Grande Armée et ses vaillants officiers avaient disparu dans les combats ou étaient exilés ou en demi-solde. Ida était elle aussi d’une certaine façon en demi-solde . Le milieu parisien du théâtre lui fournit un mond e de remplacement. Les années passèrent. Un jour l’écrivain académicien Arnault – que Napoléon estimait beaucoup – sollicita Ladvocat au cours d’un dîner pour qu’il veuille bien confier à Ida, dont les ressources étaient aléatoires, des travaux de traduction de pièces de théâtre. Talma présent objecta que sa vie et son personnage mériteraient plutôt d’être racontés par elle-même. Alexandre Duval, académicien, dramaturge et ancien directeur de l’Odéon s’entremit dans le même sens. Ladvocat alors au début de sa collection de mémoires se laissa convaincre.
(voir ici)
Coll. J. J. L.
Pour éditer ces souvenirs de témoins n’ayant pas forcément de talents d’écriture ni le temps de s’y co nsacrer, et pour les publier à un rythme rapide, Ladvocat fit appel à des « nègres » (des « teinturiers » à l’époque) venus de la presse et de l’édition. Ces « teinturiers » rencontraient les auteurs, travaillaient sur leurs notes et les pages déjà écrites, rassemblaient des documents et rédigeaient et réécrivaient, plus ou moins selon les cas, le texte en y insérant, si besoin, des passages de liaison pour situer les événements. Ainsi intervinrent Charles de Villemare st (qui fut attaché au cabinet de Talleyrand et sec rétaire de Camille Borghèse), J.-B. de Roquefort, Amédée Pichot (médec in et traducteur de Shakespeare), Armand Malitourne (journaliste distingué et apprécié), Beauchamp, Lesourd, Melliot, Lucher et même Balzac et Nisard, le futur académicien. Cette équipe ne fit
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