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Souvenirs de la dernière invasion

De
424 pages

Pauvre Metz. — Le camp de Belus. — Réflexions sur l’état-major. — Du nouveau rôle de la cavalerie. — Coume et les tergiversations du commandement. — La panique dans les villages de la banlieue de Metz. — Imprévoyance de l’intendance. — Fausse alerte de Sainte-Barbe. — De l’influence du plébiscite sur les destinées de la Lorraine.

Pauvre Metz ! Maintenant qu’après les poignantes émotions de cette année écoulée je puis dire enfin avec le berger de Virgile :

« O Mélibée, un Dieu nous a fait ces loisirs ; »

dans le calme champêtre où je me blottis avec délices — oublié mais non pas oublieux, — en voyant des teintes du couchant déjà se colorer les pampres, je songe à toi, Metz, à ta franche et honnête hospitalité, à ta gaîté d’autrefois, surtout à tes malheurs d’aujourd’hui.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Max Guilin
Souvenirs de la dernière invasion
A MARCEL
* * *
Avant de songer à livrer à la publicité ces souveni rs de bivouac et mes réflexions souvent amères sur les événements, j’avais noté, jour par jour, tout ce qui m’avait paru digne d’un certain intérêt ou susceptible d’être ut ile plus tard à ton instruction et à ton éducation. De ce mémorandum écrit pour toi seul, est sorti ce livre. Il est donc à toi, bien à toi. Dans le but d’assurer une plus longue existence à cette œuvre éphémère, un ambitieux eût mendié le patronage d’un nom illustre ; moi, j’ai préféré en prendre un sur la liste de mes plus chères affections, pour l’inscrire en tête de ces pages et leur porter bonheur. Ce choix de mon cœur, ma raison l’a ratifié, et voici pourquoi : De tous tes concurrents, toi seul es d’âge à pouvoir espérer dans l’avenir, toi seul fais partie de la génération prédestinée à voirla revanche ;qu’une nouvelle guerre des soit peuples vienne encore ensanglanter l’Europe, soit q ue toutes les démocraties, réunies sous la même bannière, après avoir renversé toutes les tyrannies, foulé aux pieds tous les abus, anéanti tous les priviléges, inaugurent enfin l’Ère de la paix universelle. Donc, ô mon fils, tu les verras s’organiser et s’ébranler les légions vengeresses ; tu les verras avec la plume et la parole combattre, sous l ’égide de l’idée, les vieux préjugés rétrogrades, ou, contraintes d’user de violence ave c des esclaves sourds à la voix de l’émancipation, employer contre eux les armes les p lus terribles que la science aura mises au service de leurs droits. Tu les verras à l’œuvre, enfant, et à l’heure voulue tu prendras place dans leurs rangs, jaloux de partager et leurs dangers et leur gloire. Alors, peut-être, ton père ne sera plus là pour te montrer la route, mais il te restera ce livre. Puisse-t-il y avoir réuni assez d’enseignements pou r qu’à ce moment solennel tu saches, sans hésitation, trouver le chemin de l’honneur et du devoir. Puisse-t-il avoir épandu sur ces pages assez de son âme pour qu’après les avoir lues, tu prennes dès lors pour devise ces trois mots sacrés : Famille, Patrie et Liberté. MAX GUILIN.
PRÉFACE
S.-B......,2 août 1871.
Il y a un an, jour pour jour, le rideau se levait s ur le prologue du drame dont je vais essayer d’analyser les principales scènes. Depuis c inq grands mois, il s’est baissé funèbre et sombre, et les larmes n’ont pas encore t ari aux yeux de quelques-uns des spectateurs... Cela se comprend. Jamais rien d’aussi saisissant n’avait été joué sur un aussi vaste théâtre, par des acteurs de cette taille ; jamais encore il n’avait été trouvé d’aussi pathétiques. situations, employé de si grands moyens, enfanté surtout semblable héroïne. Gœthe est petit et Shakspeare fade auprès de ces dramaturges modernes ! Combien mesquines paraissent leurs plus sublimes cr éations auprès de ce chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, devant lequel, muettes, fascinées, en adoration, se sont prosternées servilement toutes les nations de la vieille Europe. La jeune Amérique, elle même, n’est-elle pas venue offrir au principal auteur son tribut d’éloges ? Oui, toutes à l’unisson ont battu des mains ; Monar chies et Républiques ; grands et petits États, ceux de l’Orient comme ceux de l’Occi dent, sans distinction de race, de religion, de système gouvernemental, les Slaves, les Saxons, les Latins, tous ont oublié un instant leurs antiques rancunes pour faire chorus et mêler leurs bravos. Un enthousiasme inouï, un engouement tenant du délire, car sans cela eût-on vu le plus redoutable despote de la terre, — le seul qui réunit effectivement sur sa tête la tiare et la couronne, — venir traîner dans les coulisses sa double majesté de prêtre et de roi, et briguer, comme suprême honneur, le titre de chef de claque ? Après la DERNIÈRE INVASION,Faust, Roméo etJuliette, Hamlet,toutes ces — pièces autrefois si chaleureusement applaudies, ren contreront un bien froid accueil. Il e vient de se faire dans l’art une si étonnante révolution ! Le XIX siècle a donné naissance à une nouvelle école — réaliste s’il en fut, — et l e chef de cette école a surpassé tous ses devanciers ; dès lors pour lui tous les bravos, tous les applaudissements, toutes les couronnes ! Il a réussi ; quoi d’étonnant ? Au public blasé, il fallait des émotions neuves, un pathétisme nouveau ; ses fibres ramollies avaient besoin, pour vibrer encore, de chocs imprévus et terribles. Pour réveiller ses sens émoussés, le beau était impuissant ; aussi est-ce par l’horrible que le maître est parvenu à les faire tressaillir. Comme Shakspeare, — le seul auquel il puisse être comparé, — ce grand tragique ne dédaigne pas de descendre sur la scène pour y jouer le premier rôle. Il aime, lui aussi, lés grands coups de théâtre, les grands effets obtenus par n’importe quels moyens ; mais combien, sous ce rapport, il a surpassé son émule et son modèle ! Et dans le choix des sujets, comme il a la main plus heureuse ! Ici, mesquines querelles de Capulet et de Montagu, rivalités des deux Roses, frivolités amoureuses ; là, querelles de deux grands peuples éternellement aux prises, rivalités de deux races dont l’une absorbera fatalement l’autre, haines que tous les amours du monde — je le crains — ne parviendront jamais à ren dre moins vivaces, si ce n’est pourtant un commun amour pour la liberté. Dans la mise en scène, encore la même supériorité d u nouveau sur l’ancien. Tandis que celui-là arme ses spadassins d’épées de fer blanc et de poignards inoffensifs, celui-ci
confie aux siens les armes les plus terribles que le génie de la destruction ait inventées ; les adversaires qu’il met en présence s’égorgent bel et bien — l’on dirait des gladiateurs du temps de Néron, — ceux qui tombent sont de vrais morts ; ce sang qui coule à flots, c’est du vrai sang. Tout est réel sur ce théâtre dont un monarque s’est fait l’impressario ; tout est réel, et partant tout est grand. Voyez l’héroïne ; de combien de coudées ne dépasse- t-elle pas la frêle et blonde Ophélie ou la tendreJulielte ? Ici ce n’est plus l’enfant rêveuse surprise par la mort en cueillant des fleurs, ou l’amante passionnée ne survivant pas à son premier amour, c’est la femme forte par excellence, ferme dans l’adversité et grande jusque dans sa chute, le type le plus accompli de ces amazones légendaires, si généreuses après la victoire et si fières après la défaite que, vaincues et désarmées, elles en imposaient encore à l’ennemi triomphant. Après le prologue SAARBRUCK — trop burlesque pour qu’on n’y reconnaisse pas au premier coup d’œil la main d’un collaborateur inhab ile, — l’action se déroule avec une ampleur magistrale. Le restant du drame est marqué au coin du maître. A chaque scène l’intérêt grandit, l’émotion devient de plus en plus poignante, tout en changeant de caractère selon les phases. Avec un incomparable talent, l’auteur fait vibrer s ur le clavier des âmes tantôt une corde tantôt une autre et passer les sensations par tous les tons et demi-tons ; tout cela à son gré. Selon son bon plaisir, il met en jeu telle ou telle passion, éveille tel ou tel sentiment : ainsi, à Reischoffen, c’est la surprise et l’admiration ; à Sedan, le dégoût et le mépris ; à Metz la colère, à Orléans le décourageme nt, à Paris le désespoir ; mais, comme par-dessus tout il a paru rechercher un succè s de larmes, ce qui domine aussi par-dessus tout, c’est une tristesse immense, profonde et lugubre. Dès le premier tableau elle vous saisit à la gorge, à chaque scène elle vous étreint plus rudement, et à la fin elle a pris un tel empire sur vous qu’à peine vous permet-elle d’entrevoir dans le lointain une vague lueur d’espérance. Peut-il en être autrement quand l’on a assisté à ce long martyre, quand l’on a vu percé de tant de coups, saignant par de si profondes blessures ce flanc prédestiné à engendrer les civilisations à venir, et, terrassée, vaincue, mutilée, rouler sur l’arène cette enfant chérie de la victoire, si souvent couronnée des palmes olympiques ! Peut-il en être autrement lorsque l’on a entendu ce tte héroïne, prosternée aux pieds d’un affreux Germain, lui demander grâce, en tendan t vers le ciel ses mains désarmées !... Aussi, depuis le jour où funèbre et sombre le ridea u s’est baissé sur ce navrant tableau, les larmes n’ont-elle pas tari aux yeux de quelques-uns des spectateurs, et pourtant beaucoup d’entre eux se disent : « Attendons, là ne peut être le dénoûment. » De ce nombre est l’auteur de cette chronique, et s’il espérait être entendu du public, il lui crierait ceci : « Non, le drame n’est point terminé, il lui faut un dénoûment moral ; et nous n’avons encore eu qu’un mauvais prologue signé Napoléon et quelques actes lugubres signés Guillaume. Donc patience : après ce t entr’acte — un peu long peut-être — nous aurons le tableau final signé JUSTICE. »
AVANT-PROPOS
* * *
Ce n’est pas sans un violent serrement de cœur que j’ai entrepris ce travail, et encore ne me suis-je pas senti le courage d’en traiter ave c beaucoup de détails la première partie. Au surplus, assez d’autres l’ont fait et de plus autorisés. Les documents abondent ; les pièces ne manqueront pas au dossier. Les historiogr aphes n’auront que l’embarras du choix quand ils voudront mettre au net ces sombres pages de notre histoire, ce chapitre émouvant ayant titre :sous Metz.Moi, j’en détacherai seulement quelques épisodes d’ici, de là, laissant à d’autres la pénible tâche d’expliquer comment et pourquoi une armée de cent cinquante mille hommes, — la plus belle qu’on ait jamais vue dans la main d’un maréchal de France, — se laissa enfermer bénévolement dans ce camp retranché d’où elle ne devait plus sortir-sinon prisonnière, j’allais dire déshonnorée ; non. — Cependant elle ne descendit pas aussi bas. Le juge le plus sévère ne pourra reprocher à ces troupes que des défaillances individuelles auxquelles ne participèrent point les masses. Malgré les vices inhérents à sa nature prétorienne,. l’armée du Rhin resta digne d’un meilleur sort, digne surtout d’être confiée à des m ains plus loyales et sacrifiée pour une cause plus utile à l’humanité. Dans ces nombreux bataillons, jadis si splendides, aujourd’hui disparus, anéantis par le fer, le feu, la maladie et l’exil ; dans ces escadr ons engloutis dans une mer de sang à Gravelotte, palpitait réellement la grande âme de la patrie. Bien que comprimés et mal à l’aise sous la livrée impériale, des cœurs français battaient dans ces poitrines de soldat. Ces petits-fils des héros de Valmy, de Montenotte et des Pyramides n’avaient pas trop dégénéré ; ils étaient encore à hauteur de leur tâc he et l’eussent loyalement accomplie jusqu’au bout, si leur chef n’eût mis l’ambition av ant le devoir et l’intérêt d’une famille d’aventuriers avant celui de cette noble famille que l’on appelle la NATION FRANÇAISE. Je ne prétends pas faire ici son procès. Ce n’est p oint mon affaire. Le public a entre les mains aujourd’hui toutes les pièces, c’est à lu i de juger et à nous de nous incliner devant ses arrêts. Lui seul est souverain, lui seul a droit de condamner et d’absoudre. «Vox populi, vox Dei. » Mais me voilà déjà loin de mon sujet ! j’y reviens bien vite de crainte de me laisser entraîner trop bas sur cette pente glissante des so uvenirs. Je disais donc : le courage m’a manqué pour traiter en détail cette première pa rtie. Mon travail est moins une chronique politique et militaire des événements acc omplis sous Metz qu’une étude psychologique de l’armée qui les a accomplis ou vus s’accomplir. Je laisse à d’autres le soin de conter ces gigantesques épopées, de discuter le pour et le contre, de chercher les causes souvent infimes, très complexes toujours, de ces grands effets ; pour mener à bien cette tâche, je ne me sentais point la force nécessaire. A de plus habiles à débrouiller ce chaos : Un orage tout gonflé de foudre a passé, le flot s’e st soulevé et le navire, désemparé par cet orage, frappé par cette foudre, a sombré dans ce flot... Qu’importe le reste ? Quand vous saurez de quel point de l’horizon souffl ait l’ouragan, de quel nuage est parti l’éclair, quelle force à soulevé la vague sup rême, en aurez-vous davantage empêché le naufrage ou sauvé plus d’épaves ? Non. E h bien, laissons dire et laissons faire ; le sinistre une fois consommé, de partout i l surgit des pilotes. Pendant la tourmente, il ne s’en présentait aucun.
Sans avoir plus la prétention de vouloir écrire le compte-rendu officiel de la campagne du Nord que l’historique de l’armée du Rhin, je m’é tendrai cependant avec plus de complaisance sur la deuxième partie, traitant de no s opérations dans la Picardie et l’Artois. Voici pourquoi : obligé de glaner pénible ment de rares épis oubliés par mes devanciers dans les champs messins, je trouverai de s compensations dans les plaines du Nord, où peu d’écrivains ont encore butiné. Si éclatants, si retentissants ont été les succès et les revers de l’armée de Metz, ses faits et gestes ont tant préoccupé l’opinion, que l a presse en a été fatiguée ; ses panégyristes ou ses détracteurs ont trop écrit sur son compte pour laisser rien d’inédit. Si l’on ne veut se faire plagiaire on en est réduit aux anecdotes. L’autre armée, au contraire, a fait peu de bruit ; elle a été modeste dans le succès, calme, résignée dans l’infortune ; elle n’a point cherché à faire prévaloir son dévoûment et les services rendus, aussi l’a-t-on laissée tran quillement dans l’ombre panser ses blessures et pleurer sur ses chères tombes. Non qu’elle s’en plaigne ! car la satisfaction du devoir accompli lui suffit et au delà... Mais à nous, aux quarante mille soldats qui suivirent sa bonne et sa mauvaise fortune, il n’en a pas moins paru étrange d’entendre un général français, en pleine tribune, exprimer de s doutes sur l’existence de cette armée, et affecter de la considérer comme un mythe. Cependant, une des dernières sur la brèche, l’armée du Nord a lutté avec énergie, et le jour où expira l’armistice, elle était encore là , rangée en ordre dans la main de son chef, sans regrets comme sans fausses illusions, ca lme, résolue, prête à se jeter de nouveau dans la mêlée et à faire de son corps un bo uclier à la patrie. Il aurait dû savoir cela, ce savant ! et c’est parce qu’avec lui beaucoup semblent l’ignorer, que j’ai résolu de publier ces impressions, en principe toutes confidentielles. Valeureuse petite armée du Nord, puisse ce récit fidèle de tes exploits, de tes travaux et de tes malheurs, en te faisant connaître sous to n véritable jour à tes contemporains, ne pas effaroucher ta modestie ombrageuse, et te faire vénérer d’eux autant que tu te fis craindre de tes ennemis.
PREMIÈRE PARTIE
SODS METZ
er CHAPITRE I
AVANT LE BLOCUS
Pauvre Metz. — Le camp de Belus. — Réflexions sur l’état-major. — Du nouveau rôle de la cavalerie. — Coume et les tergiversations du commandement. — La panique dans les villages de la banlieue de Metz. — Imprévoyance de l’intendance. — Fausse alerte de Sainte-Barbe. — De l’influence du plébiscite sur les destinées de la Lorraine.
* * *
Pauvre Metz ! Maintenant qu’après les poignantes émotions de cette année écoulée je puis dire enfin avec le berger de Virgile :
« O Mélibée, un Dieu nous a fait ces loisirs ; »
dans le calme champêtre où je me blottis avec délic es — oublié mais non pas oublieux, — en voyant des teintes du couchant déjà se colorer les pampres, je songe à toi, Metz, à ta franche et honnête hospitalité, à ta gaîté d’autrefois, surtout à tes malheurs d’aujourd’hui. Ce coin de l’horizon, aperçu par l’entrebâillement de ma croisée, me rappelle tes campagnes où je vis l’an passé tant de gerbes. Comm e les épis étaient bien remplis ! et quelle belle couleur dorée ils avaient ! On les eût cru colorés avec un divin mélange de perles de rosée et de rayons de soleil, tant ils avaient de chatoyants reflets. Et tes vergers plantés de mirabelliers si chargés d e fruits qu’il fallait en étançonner chaque branche avec de grands houx fourchus ! Et te s vignes ! mon Dieu, les Hébreux en trouvèrent-ils de pareilles dans Chanaan ? Comme le cœur nous saignait à tous, quand il nous fallait fouler aux pieds ces jeunes plants ornés de grappes à demi-mûres, détruire, en vrais Vandales, ces fruits de tant d’années d’attente et de rude labeur ! Tout cela est encore devant mes yeux ; il me semble ne les avoir pas quittées ces verdoyantes rives de la Moselle, avec leurs bordures de luzernières, de champs de trèfle et de prairies en fleurs. Par moment, les scènes de désolation dont mon esprit évoque le souvenir, me paraissent être les réminiscences d’un cauchemar. Ces bourgs, ces villages, ces hameaux baignant leur s pieds dans l’Arar, calme et tranquille comme eux ; ces bastides tout le long du grand chemin, ces sites pittoresques, ces bois pleins de chansons, ces pâturages avec leurs grands bœufs perdus jusqu’à mi-corps dans les herbes, toute cette nature sereine e t forte où je me laisse vivre si paisiblement, tout cela t’éternise dans mon cœur, ô Lorraine ! Je n’ai qu’à fermer les yeux, et ce passé d’un an r edevient le présent. Je revois, comme en un diorama magique, tous les lieux où je m e suis arrêté, ceux mêmes où je passai en courant. Je les revois avec leur physiono mie d’alors, souriante ou sévère. Sans doute un enchanteur a stéréotypé ces mobiles images dans mon cerveau, car je les y retrouve intactes et, avec elles, mes plus fugitives impressions : C’est d’abord Kedange, Colmen, Remeldorf. De ce dernier village nous poussâmes en Prusse, notre première et dernière incursion ; — el le dura bien deux heures, — on se croyait déjà sur la route de Berlin. Vient ensuite Bouzouville, où nous apprîmes en même temps la pasquinade de Saarbruck et le désastre de Wissembourg ; Teterchen, que je brûlais d’atteindre pour y
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