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Souvenirs de Rome

De
385 pages

Projets de départ. — Marseille, la ville, le port, la campagne. — Passé, présent et avenir de la cité phocéenne. — Mon embarquement sur le paquebot-poste l’Hermus.

Voir Naples et puis mourir, dit un vieil adage ; et en effet, il y a deux ou trois siècles, tout homme intelligent, ami des arts et du beau, allait visiter l’antique Parthénope, nonchalamment assise au fond d’un large golfe où trois îles célèbres, Capri, Procida et Ischia étincellent aux feux du soleil couchant.

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Fabien Lacaze

Souvenirs de Rome

DÉDIÉ
A MONSEIGNEUR ÉPIVENT
ÉVÊQUE D’AIRE ET DE DAX

A MONSEIGNEUR ÉPIVENT

ÉVÊQUE D’AIRE ET DE DAX.

 

MONSEIGNEUR,

J’ai vu Rome, et je publie mes impressions sur la ville éternelle. Imposante par ses ruines, par l’immortalité de son nom et par l’inaltérable majesté qui s’attache aux grandeurs tombées, elle l’est plus encore par l’autorité de sa foi chrétienne.

Reine spirituelle du monde, elle est le but de pèlerinages innombrables, comme le successeur de saint Pierre est l’objet de la vénération des fidèles.

En écrivant mes Souvenirs, j’ai laissé mon cœur guider ma plume, et le livre est au moins plein de sincérité, à défaut d’autre mérite.

Mais s’il était placé sous la protection du nom vénéré de Votre Grandeur, il aurait un mérite plus réel. Veuillez me permettre de vous en offrir la dédicace, et agréer le respectueux hommage des sentiments filiaux avec lesquels j’ai l’honneur d’être,

MONSEIGNEUR,

de Votre Grandeur,

le très humble et très obéissant serviteur.

 

FABIEN LACAZE.

Mont-de-Marsan, le 30 main 1863.

Aire, le 1eravril 1863.

MON CHER MONSIEUR LACAZE,

 

Malgré mes occupations, je n’ai pas voulu vous faire attendre ma réponse à la gracieuse lettre que vous m’avez remise pour m’offrir la dédicace de vos Souvenirs de Rome.

Ceux qui vous connaissent comme je vous connais ratifieront l’assertion qui se trouve dans cette épître dédicatoire, que votre cœur a dirigé votre plume, et que votre livre est plein de sincérité.

Dieu vous bénira, mon jeune ami, d’avoir inauguré votre vie d’homme par une bénédiction de Pie IX, et votre entrée dans la carrière littéraire par un ouvrage sur la ville éternelle.

Vous ne pouvez tout dire dans ces courtes pages, et je ne puis moi-même les accueillir que de confiance et sans examen. Si vous avez abordé la question du Pape et de son temporel, vous aurez sans doute flétri hautement l’usurpation et les usurpateurs ; vous n’aurez pas complaisamment admis le fait accompli ; vous ne vous serez pas montré satisfait de ce qui reste encore à Pie IX après la tempête ; mais vous aurez revendiqué avec le pape, avec tous les évêques et tous les catholiques, la restitution des envahissements révolutionnaires. Bien des pèlerins de Rome ont écrit, comme vous, leurs impressions de voyage, et ils se sont fait les échos des grands défenseurs de la papauté et de ses inaliénables prérogatives. Le monde catholique les a bénis, et il les aurait réprouvés s’ils n’avaient pas victorieusement subi l’épreuve de cette pierre de touche.

Rome aura parlé, j’en suis persuadé, à tout votre être. Elle aura éveillé dans votre esprit cultivé de grands souvenirs historiques et l’amour des beaux-arts. Mais cette patrie des âmes aura surtout produit en vous les impressions qu’elle opère sur les âmes catholiques, en vous faisant contempler les plus belles gloires de la religion couvrant les plus grandes ruines du monde.

Recevez, mon cher Monsieur Lacaze, mes sentiments affectueux et ma bénédiction reconnaissante.

LOUIS-MARIE,

Év. d’Aire.

CHAPITRE I

Projets de départ. — Marseille, la ville, le port, la campagne. — Passé, présent et avenir de la cité phocéenne. — Mon embarquement sur le paquebot-poste l’Hermus.

Voir Naples et puis mourir, dit un vieil adage ; et en effet, il y a deux ou trois siècles, tout homme intelligent, ami des arts et du beau, allait visiter l’antique Parthénope, nonchalamment assise au fond d’un large golfe où trois îles célèbres, Capri, Procida et Ischia étincellent aux feux du soleil couchant.

Sous ce ciel splendide, on rêve mieux que partout ailleurs aux souvenirs du passé ; on voit se détacher pendant la nuit, au milieu des flots d’azur, cette persistante fumée du Vésuve, tantôt épaisse et noire, tantôt légère et colorée de flammes, avertissement de Dieu à cette terre qui fut le théâtre de tant de grandeurs et de tant de crimes.

A notre époque, ce n’est plus Naples qu’on désire. Les intérêts, les passions, l’amour du beau ont déplacé le but de notre curiosité. Naples est toujours aussi belle sous le ciel qui la dore, mais elle a perdu la plus grande partie de sa vertu attractive. Deux villes, célèbres à des titres divers ; deux villes, dont rune est presque moderne, et dont l’autre remonte à la plus haute antiquité, semblent avoir détourné à leur profit l’application de l’adage.

Ces deux villes sont Paris et Rome. La première, double et même triple de ce qu’elle était il y a cent ans, attire le voyageur comme le reptile l’oiseau. Elle porte en elle la vie et peut-être la destinée du monde. La seconde, moins brillante et moins recherchée, a pourtant d’irrésistibles séductions. Si elle a perdu la souveraineté politique qu’elle a exercée jadis avec tant d’éclat, lorsque ses dictateurs et ses Césars étendirent leurs bras sur le globe, elle a conservé, en devenant le siége de la catholicité, cette auréole sacrée qui force l’impie lui-même à s’agenouiller et à croire.

Plus forte qu’au temps des empereurs, alors que les triomphateurs traînaient, attachés à leurs chars, les rois vaincus et les peuples tributaires, la Rome actuelle domine les capitales de l’Europe. Elle est l’âme du monde catholique, et son prestige semble s’être augmenté à mesure que les persécutions et les haines se faisaient plus ardentes contre elle. La ville sainte est plus grande en un mot par ses pontifes et par ses martyrs qu’elle ne le fut autrefois par ses conquérants et par ses aigles victorieuses. Aussi, douloureusement ému par les menaces incessantes de la révolution contre la ville éternelle, et entraîné par le respect et la piété vers le vénérable pontife qui gouverne avec une si parfaite mansuétude le territoire Romain, je me sentis pris, après avoir vu Paris, l’avoir sondé dans ses replis les plus tortueux, d’un désir immodéré, irrésistible, de voir Rome, la ville du calme et de la foi.

Ce désir, je ne tardai point à le réaliser : quelques jours après l’avoir conçu, je mettais pied à terre à Marseille, en pleine Canebière.

Marseille est une immense et populeuse ville ; ses quartiers neufs, ses boulevards, ses cours, ses allées ne seraient vraiment pas indignes de Paris, où tout s’embellit si vite. Quoi qu’on en dise, la Canebière jouit d’une réputation méritée, et si peu Marseillais que l’on soit, on ne peut s’empêcher de rendre justice à l’esprit de progrès qui anime la cité phocéenne.

Marseille possède plusieurs théâtres, parmi lesquels le grand est d’une fort remarquable architecture. Elle prend à tâche de reproduire toutes les innovations de Paris ; ainsi, de même qu’elle a eu des Montagnes russes quelques jours après l’inauguration des Montagnes parisiennes, elle a son Prado, son Château des Fleurs, ses bals publics qui rappellent la Chaumière et la Closerie des Lilas, de magnifiques cafés, des concerts et rétablissement de la Réserve où des cordons bleus spéciaux exécutent d’une façon triomphante des matelotes et des fritures à faire mourir de désespoir nos rôtisseurs d’Asnières et de l’île Saint-Denis. A ces plats maritimes ils en ajoutent d’autres exclusivement provençaux, l’ayoli et la bouillabesse entre autres, préparations indigènes d’une haute saveur, adorées des naturels de l’endroit, mais que tous les étrangers n’apprécient pas avec le même enthousiasme.

Jusqu’ici l’œil du touriste cherche en vain des monuments à Marseille ; cette ville, l’une des plus anciennes de l’Europe, est l’une des moins bien partagées sous ce rapport. Elle doit l’existence à une colonie grecque, et son nom à la sœur du Brenn qui choisit pour époux Euxène, le chef de ces proscrits. Elle a fait partie de l’Empire romain. Plus tard, république indépendante, elle a été incorporée définitivement sous la monarchie française.

De ces diverses périodes elle n’a rien conservé de vivant. Aucun palais ne rappelle les péripéties de sa brillante histoire. Seul, un de ses enfants, l’immortel Puget, a gravé sur la façade de son Hôtel-de-Ville la marque durable de son génie. Marseille, reine par la richesse et par le commerce, ne s’est pas inquiétée jusqu’ici de perpétuer ses souvenirs sur le marbre ou sur la pierre, mais elle paraît y songer pour l’avenir. On construit en ce moment une cathédrale qui dominera le port de la Joliette, et un hôtel de la Préfecture vraiment digne de cette grande cité.

Les vieux quartiers ont été justement signalés par leur peu de propreté : les rues y sont étroites, l’air y circule avec peine ; mais ces quartiers seront avant peu traversés par une large voie ; le marteau a déjà commencé son œuvre, et la reconstruction se fera rapidement.

En résumé, toute cette ville, si admirablement située, donne une idée exacte de l’activité qui règne dans une immense ruche ; tout cela est animé, vivant, et a surtout un cachet original.

La monotonie de la campagne, née de la profusion des oliviers, se fait moins sentir à Marseille que le long des côtes qui de cette ville se dirigent vers l’Italie. On a eu ridée de détourner, il y a quelques vingt ans, le cours de la Durance et de creuser un canal qui amène l’eau dans la plaine de Marseille. En peu de temps, la campagne s’est transformée ; elle était très aride, sablonneuse, brûlée par le soleil, à peine abritée par quelques arbres aux rameaux poudreux et rabougris ; grâce à l’irrigation, on y rencontre aujourd’hui des prairies naturelles, et des bouquets d’arbres ombreux ont poussé comme par enchantement.

Par malheur, le paysage disparaît sous la multiplicité des maisonnettes. Les côtes, les versants des collines en sont littéralement couverts ; les bastides, modestes villas où les commerçants vont se reposer le dimanche, se hérissent de toutes parts, et si près l’une de l’autre, que toute la banlieue a l’air d’un bourg aux proportions gigantesques.

Le vieux port de Marseille, où s’amoncèlent les immondices de la ville, a été et peut devenir encore un foyer pestilentiel. Le défaut de flux et de reflux, en immobilisant les eaux du bassin, rend le danger permanent ; mais les quais sont magnifiques, et des forêts de mâts s’y balancent dociles à l’ondulation des flots.

Marseille est une véritable colonie. On y rencontre des Arméniens, des Égyptiens, des Grecs, des Chinois, des Arabes, des Espagnols, et les peuples les plus éloignés se donnent rendez-vous sur ce point vivace de la vieille Provence. Tandis que les sectateurs de Mahomet répudient à Constantinople et dans l’Archipel leurs mœurs traditionnelles et jusqu’à leurs riches costumes, si pittoresques et si brillants, on retrouve à Marseille les derniers fils de l’Islam revêtus de la veste brodée et coiffés du turban cachemire. En Orient, les Turcs ont adopté le fez et notre prosaïque redingote.

Marseille est, en un mot, le centre du commerce de la Méditerranée ; elle s’étend chaque jour davantage, et sa population a doublé en un quart de siècle. Que deviendra cette ville, qui règne en souveraine dans une circonférence déjà très étendue, le jour où le canal de Suez abrégera de trois mille lieues le voyage des Indes ? Dieu seul le sait ; mais la prospérité de l’antique Alexandrie ne paraît pas au-dessous de ses futures destinées.

Sa population est active, intelligente, industrieuse, malgré sa rudesse apparente. On rit tout haut de son accent, mais on se dit tout bas que chacune des anciennes provinces de la France a le sien, et que celui des Marseillais n’est ni plus désagréable ni plus ridicule qu’un autre. Le Marseillais est jovial et plaisant, peut-être outre mesure ; mais il possède, en compensation, le sens du beau, le culte de la gloire et, dans un autre ordre d’idées, la probité, cette infaillible garantie de la prospérité du commerce.

La Provence a donné à la France de grands écrivains, d’illustres orateurs, des poètes, des marins, des hommes d’état célèbres à juste titre. Berryer, Thiers, Guizot, Mignet, Portalis, Siméon, Méry et bien d’autres contemporains sont nés sur ce sol inondé de soleil et d’harmonie.

Et Marseille, la ville principale de cotte belle Provence, qui eut l’honneur de donner une résidence aux successeurs de saint Pierre dans son comtat d’Avignon ; Marseille, ville à jamais florissante, est appelée, grâce au concours de tant de circonstances heureuses et d’une situation exceptionnelle, à une prospérité presque fabuleuse !

Voici le troisième port qu’on lui creuse en moins de dix ans, et plus on en creuse, plus les vaisseaux affluent, plus on s’aperçoit que les ports, si grands qu’on les fasse, sont insuffisants aux besoins du commerce. Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’on ait créé, aux bouches mêmes du Rhône, le port Saint-Louis, destiné à devenir l’arrière port de Marseille, et redonné la vie à des cités mortes depuis des siècles par l’établissement d’une voie de fer directe de Cette à la cité phocéenne, qui rendra enfin possible le transit entre ce port et Bordeaux par le littoral méditerranéen.

Ces jours de splendeur sont plus prochains qu’on ne le croit. L’Empereur, dont la pensée active embrasse à la fois tant et de si vastes choses, a compris la nécessité de ces créations qui, avec la rade intérieure de Berre, ouverte à notre marine militaire, donneront à la France un ensemble de forces maritimes offensives et défensives comme il n’en existe point au monde.

Je faisais ces réflexions en parcourant les rues de Marseille. Mais ce n’était pas dans ses murs que je voulais m’arrêter : une force irrésistible m’entraînait malgré moi vers la ville éternelle, attaquée par tous les partisans de l’unité Italienne ; vers Rome, cité fidèle et chrétienne, où le plus libéral des Pontifes prie pour les ambitieux qui rêvent le renversement de l’autorité temporelle, sans se douter que si cette autorité était renversée, ils seraient les victimes expiatoires de ce grand crime.

Le pouvoir des papes est la dernière digue qui retient les révolutions ; la digue brisée, elles se répandraient sur le monde comme les eaux qui ont brisé leurs écluses, comme la lave qui sort en bouillonnant du cratère, comme les torrents qui descendent des monts, semant la désolation et l’épouvante sur leur passage, rompant les barrières, entraînant les obstacles et noyant dans des tourbillons d’écume peuples et rois, vainqueurs et vaincus.

A Rome ! à Rome ! me disais-je ; là est la véritable grandeur, celle qui résulte de la puissance morale ; là règne Pie IX, fort des droits qu’il tient de l’Église et de Dieu, dont il est le représentant sur la terre. Tout ce qui se complote ou se fait ailleurs est éphémère comme l’humanité ; mais ce qui se fait à Rome est vrai comme la vérité et puissant comme la foi. Allons donc à Rome, où vit la majesté du présent et la sérénité de l’avenir, au milieu des splendides rayonnements du passé !

Semblable à presque tous les voyageurs qui vont entreprendre un long trajet sur mer, je ne quittai pas Marseille sans aller m’agenouiller aux pieds de la Vierge de Notre-Dame de la Garde, chapelle célèbre située sur le sommet d’une montagne et dédiée à l’Étoile de la mer, patronne des matelots. Plusieurs de ces derniers étaient agenouillés dans la nef lorsque j’y arrivai, et c’était un beau spectacle de voir ces hommes robustes, au visage rude et hâlé par l’air salin, les larmes dans les yeux, priant les uns pour une femme et des enfants qu’ils laissaient derrière eux, les autres pour une vieille mère qu’ils ne reverront peut-être plus. Après avoir adressé moi-même à la mère du Sauveur une longue prière, je regagnai Marseille.

L’Hermus chauffait ; il se préparait à parcourir les côtes de cette Italie si belle encore malgré ses déchirements. Je ne pus résister à la tentation, et me dirigeant vers le port, je me fis conduire à bord du paquebot en partance.

CHAPITRE II

Séjour à bord de l’Hermus. — Toulon et les côtes de la Provence. La Corse, son histoire à vol d’oiseau.

Le paquebot leva l’ancre à dix heures du soir. L’Hermus appartient à la Compagnie des Messageries Impériales, rune des Compagnies les mieux organisées que je connaisse. C’est elle qui vient d’inaugurer le service de l’Indo-Chine, destiné, selon moi, à un grand succès, et dont la conséquence nécessaire sera le développement de relations commerciales régulières entre la France et l’extrême Orient.

Je trouvai à bord du paquebot une société nombreuse et choisie. Les uns faisaient comme moi un voyage d’agrément ; d’autres, sollicités par leurs affaires, se dirigeaient vers divers points de l’Italie.

La nuit était noire lorsque nous nous installâmes sur l’Hermus ; aussi les passagers ne firent-ils pas connaissance le soir même. Je profitai de ce moment d’isolement pour remettre au capitaine une lettre d’introduction dont l’un de nos amis communs m’avait chargé pour lui. C’est sans doute à cette lettre que je dois l’extrême prévenance avec laquelle cet officier me traita pendant la traversée.

En sortant du port de Marseille, je saluai, perdus dans l’ombre, l’île Sainte-Marguerite, célèbre par le séjour qu’y fit l’homme au masque de fer, et ce sombre château d’If, bastille jetée au milieu des eaux et dont les murs étouffèrent autrefois tant de douleurs et couvrirent tant d’iniquités.

Nous longeâmes les côtes de la Provence méridionale par une mer passablement agitée. La pâle clarté de la lune, glissant entre deux nuages, nous laissait voir çà et là quelques coins de terre perdus à l’horizon. C’était tantôt une riante vallée, tantôt une montagne couverte de pins : le plus souvent des rochers à pic sur la mer représentant des formes bizarres d’animaux ou de géants.

Au détour du Bec de l’Aigle apparut la Ciotat, un bourg hier encore sans importance, mais qui renferme aujourd’hui de vastes usines pour les machines à vapeur, des chantiers de construction pour la marine, ainsi que les magasins de la Compagnie des Messageries Impériales. La Ciotat deviendra tôt ou tard l’un de nos centres industriels les plus actifs et les plus considérables.

Nous aperçûmes aussi Bandoles, dont le vin fait le tour du globe sous toute sorte d’estampilles, comme le négrier fait la traite sous touto espèce de pavillons.

Enfin, au loin, étendant nos regards par dessus une langue de terre plate et étroite, nous remarquâmes, grâce à la clarté de la lune qui en ce moment sortit du milieu des nuages, une baie profonde et calme sur laquelle se balançaient les mâts de quelques vaisseaux.

Au fond de cette baie est Toulon, que le jeune commandant Bonaparte reprit aux Anglais, introduits par trahison dans cette place ; Toulon la guerrière, qui garde dans ses vastes arsenaux presque tout le matériel de notre puissance navale.

Il y a quelques années, Toulon étouffait dans sa ceinture de remparts. Sa population, de 25,000 âmes en 1830, s’élevait déjà à un chiffre considérable en 1850. On avait autorisé la construction de plusieurs faubourgs en dehors de la ligne des fortifications, mais toutes ces maisons étaient soumises aux servitudes militaires ; elles n’étaient pour ainsi dire que tolérées, et en cas de guerre elles devaient disparaître sans laisser aucune indemnité à leurs propriétaires. En souvenir peut-être de la ville qui la première fit retentir le nom de Bonaparte et servit de point de départ à la plus rayonnante des fortunes, Napoléon III, lors de son passage à Toulon, proclama l’agrandissement de la place. Le décret impérial produisit l’effet d’une baguette magique ; les fortifications de Vauban, transportées à une demi-lieue plus loin, cédèrent la place à un magnifique boulevard circulaire.

Son périmètre agrandi, Toulon respira enfin. Elle put jeter au dehors le trop plein de sa sève ; ses limites, reculées aux bornes extrêmes de l’espace assigné à une grande ville, purent donner abri à l’immense population qu’elle renferme aujourd’hui.

Ses établissements maritimes se sont accrus avec la même rapidité que la cité elle-même ; son arsenal est devenu multiple, et ses vaisseaux, confinés autrefois dans les calles de la vieille Darse, trouvent désormais un asile dans les bassins du Mourillon comme dans les eaux de Castégneau.

Mais-je reprends le cours de mon voyage, un instant interrompu par les détails que je viens de donner sur des villes qui n’apparaissaient qu’à l’horizon. Les voyages d’ailleurs ont cela de bon, qu’ils permettent les digressions ; les souvenirs revivent dans la mémoire au seul aspect des villes devant lesquelles on passe sans s’y arrêter, et c’est peut-être à cette faculté de passer d’un sujet à un autre que la narration d’un touriste emprunte son plus grand charme.

Malgré l’agitation de la mer et l’opposition de la brise, l’Hermus filait à toute vapeur, laissant derrière lui une longue traînée de fumée. Le crépuscule du matin nous permit de saluer les hautes montagnes qui protégent Toulon du côté de la terre, les caps Capet et Cissée qui ferment sa rade, et les deux monts jumeaux, appelés les deux frères, formant une île sur le côté de la baie qui touche à la pleine mer et dressant vers les cieux deux cimes égales.

Puis nous doublâmes les îles d’Hyères, du Levant et de Port-Croz ; et pendant que nous dirigions notre course rapide vers la Corse, je descendis dans ma cabine, où je me couchai durant quelques heures. A mon réveil, le soleil brillait dans tout son éclat ; on apercevait dans le lointain les montagnes de la Corse dont les silhouettes encore incertaines se détachaient de temps en temps, comme des ombres colossales, dans les profondeurs de l’horizon brumeux.

Quel admirable pays serait la Corse si le travail avait fécondé toutes ses richesses naturelles ! Pendant bien longtemps on y a laissé se perdre les éléments de prospérité qu’avait répandus sur elle avec tant de largesses la généreuse nature ; et ses terres, aujourd’hui si fertiles, sont restées incultes pendant des siècles, malgré l’eau et le soleil qui devaient y entretenir l’abondance.

Sa population a toujours été intelligente, quoiqu’elle ait paru autrefois se condamner à une immobilité fatale ; mais, s’il en a été ainsi pendant bien des années, il n’en est plus de même à présent : les cours d’eau qui tombent des montagnes arrosent des plaines fertiles, les ports se creusent, les routes s’étendent, et l’ensablement des rivières disparaît sous l’effort du travail.

Cependant, cette île, par sa position, parla nature de son climat, par la variété des bassins qui la composent, est propre à toutes les cultures, comme à toutes les civilisations. Que faut-il donc pour la faire entrer dans le mouvement général ? La mettre en rapports réguliers avec la France et l’Italie, dans lesquelles se produit sans trève le progrès, et tout ce qu’il a de plus actif et de plus fécond.

Un court aperçu sur la Corse justifiera peut-être ce qu’elle a été, ce qu’elle a déjà cessé d’être, et ce qu’elle sera un jour.

Les Phéniciens transformèrent son nom grec de Cyrnos en celui de Corsica, c’est à dire couverte de forêts. Les Phocéens y fondèrent Abria, qu’ils abandonnèrent après leur défaite navale par les Carthaginois et les Phéniciens réunis. Carthage défendit la Corse contre les Etrusques, mais Rome la lui enleva. En l’an 469 de notre ère, elle passa sous l’autorité du roi des Vandales Genséric ; puis elle devint, sous Narsès, une dépendance de l’empire d’Orient.

Conquise par Charlemagne, les Sarrasins l’attaquèrent en 813, ravagèrent ses côtes, brûlèrent ses villes et acculèrent sa population dans l’intérieur. En 972, elle devint un des fiefs de la Toscane. A la mort de l’empereur Othon III, la Corse fut proclamée indépendante par la noblesse réunie ; mais le peuple se constitua en communes et fit la guerre aux nobles. Les Sarrasins envahirent de nouveau cette île, et ses habitants se donnèrent, en 1071, au pape Grégoire VIII. Le pape Urbain II transféra ses droits sur l’île à l’évêque de Pise, et en 1133, Innocent Il partagea cette souveraineté entre les églises de Pise et de Gênes.

Les Républiques rivales se disputèrent la Corse avec des avantages égaux pendant cent cinquante ans. Enfin, Gênes remporta. Les seigneurs se levèrent contre les Génois. Alphonse V, roi d’Aragon, fort d’une donation de Boniface VIII à l’un de ses ancêtres, s’empara d’Ajaccio et de Calvi, et n’abandonna l’île qu’en 1421. Enfin, un Français, Paul de Thermes, allié pour cette fois à un corsaire turc, s’empara de l’île en 1553. Il est vrai que six ans plus tard, à la paix de Cateau-Cambrésis, les Français évacuèrent les positions qu’ils occupaient, et que les Génois opprimèrent tellement le pays, que nobles et manans se révoltèrent en 1564 ; mais la mort de leur chef, Sampiera d’Ornano, les fit bientôt retomber sous le joug.

L’oppression ne diminua point, car les Corses peuvent subir quelque temps la loi du plus fort, mais leur caractère indomptable rend impossible pour eux la continuité de l’esclavage. Ils prirent de nouveau les armes contre les Génois, et se battirent avec l’énergie du désespoir. Ils auraient triomphé peut être sans l’empereur Charles VI, qui se déclara pour les oppresseurs contre les opprimés. Il est vrai qu’il offrit à ces derniers sa médiation, qui fut acceptée, et dont le résultat fut une paix avantageuse signée à Corte en 1782.

Une année ne s’était pas écoulée que les Corses se proclamèrent une troisième fois indépendants, se constituèrent en royaume, et élurent pour roi Théodore de Neuhoff. Alors la lutte devint générale entre les Génois et les Corses ; les premiers soutenus par la France, les seconds par l’Angleterre. Les Français évacuèrent le pays après la paix d’Aix-la-Chapelle, et les indigènes, sous le commandement de Paoli, chassèrent leurs oppresseurs.

De 1755 à 1768, la Corse fut gouvernée par Paoli, l’un de ses plus grands hommes. A cette époque Gênes ayant cédé ses droits à la France, une armée l’envahit bientôt ; et après une lutte héroïque, Paoli défait à Ponte-Nuovo, fut contraint de se réfugier en Angleterre.

Depuis, la Corse resta française, à l’exception de la courte période de 1794 à 1796, pendant laquelle une flotte anglaise envahit ses ports, et proclama Georges III roi de Corse. L’île redevint alors, non pas ce qu’elle était sous la monarchie, c’est à dire un gouvernement, mais partie intégrante de la République française, et fut divisée en deux départements, le Golo et le Liamone, réunis en un seul vers 1811.

Telle est, en quelques lignes, l’histoire de la Corse. On le voit, tour à tour conquise par les Phocéens, les Etrusques, les Phéniciens, les Carthaginois et les Romains, dévastée par les Barbares et les Sarrasins et surtout par les luttes des communes contre la féodalité, ayant appartenu pendant le moyen âge à Charlemagne, au Pape, à Pise, à Gênes, à l’Angleterre, et puis enfin à la France, elle a constamment lutté pour son indépendance, et si elle nous est restée, c’est que nous lui avons apporté la liberté, le premier des biens pour un peuple aussi fier et aussi brave.

Sans doute cette population si énergique a gardé l’empreinte des envahisseurs, mais la continuation de la lutte l’a fortifiée. Vaincue souvent, elle n’a jamais été entièrement asservie ; c’est aussi à cette habitude de combattre pour son indépendance, à l’obligation où elle était d’avoir toujours les armes à la main, à ce besoin de vivre sans maître, qu’il faut attribuer l’amour de la vendetta, ce droit de justice personnelle que s’arrogeait naguère le Corse. On comprend très bien qu’un pays constamment en état de guerre civile ou de révolte ouverte, dans lequel la loi n’a été longtemps qu’un mot à la fois vide et sonore, ait été livré pendant des siècles à l’anarchie. Ainsi de la Corse, où les haines de famille se perpétuaient par le meurtre.

Aujourd’hui, le soleil de la civilisation commence à percer ces épaisses ténèbres. Outre qu’elle a donné à la France des illustrations comme Sébastiani, Abattucci, Casabianca et bien d’autres, la Corse a produit le plus grand capitaine des temps modernes, Napoléon Bonaparte, le chef de la dynastie impériale, qui commença à Toulon cette rayonnante épopée, terminée si brusquement dans les plaines de Waterloo.

N’est-ce pas surtout par les maux soufferts, par les sacrifices supportés en commun que se fusionnent les races ? Les Corses, après avoir eu l’insigne honneur de donner un souverain à la France, ont pris part à nos luttes contre l’Europe coalisée ; ils ont vaincu et sont tombés avec nous. Par le sang versé, par les efforts accomplis, par un demi-siècle de gloire, ils sont désormais doublement nos frères, et c’est à l’intelligence de nos administrateurs, à la sagesse de nos magistrats et à la voix touchante de nos prêtres, qu’ils doivent le progrès, la paix et le bonheur.

Jusqu’à notre époque, tous les édits du gouvernement de la Corse contre le banditisme avaient échoué. Le banditisme, résultat inévitable de la vendetta, était le fléau du pays. La perpétuité des haines de famille, transmissibles de mâle en mâle, constituait aux indigènes une hérédité de désordre et de rébellion. Les Génois et les Français avaient bien essayé d’étouffer le mal dans son germe, mais le germe était vivace, et il avait résisté à toutes les tentatives.

Le duc d’Orléans fut le premier à indiquer le véritable moyen d’avoir raison des vieilles coutumes du pays. A la suite d’un voyage en Corse, il écrivait en 1835 :

« Ma tâche a été facile. Le remède du mal social qui travaille ce pays est apparent au premier coup d’œil. En agissant avec persévérance et fermeté, l’on parviendra à modifier les mœurs corses, qui sont le seul obstacle à toute amélioration. Que le Corse ne sorte plus armé ; que les fonctionnaires d’un ordre inférieur, étant choisis parmi les hommes du continent, n’encouragent plus la guerre civile et l’impuissance des lois ; que cette population fainéante, mais non paresseuse, éprouve quelques besoins qui la forcent à travailler plus qu’elle ne le fait aujourd’hui, où elle n’a besoin pour vivre que de quelques châtaignes ramassées dans les bois, et pour coucher d’autre abri que l’ombre des arbres ; que tout cela se fasse petit à petit, et l’état de la Corse changera. »

Depuis que cette lettre du duc d’Orléans a été écrite, il n’a pas fallu plus de vingt ans pour avoir raison des traditions séculaires de la Corse. L’autorité de la loi n’était pas respectée dans ce pays coupé par de profonds bassins qui, séparant les unes des autres ses diverses parties, les rendait presque étrangères et sans cohésion entre elles. Les fonctionnaires prenaient eux-mêmes part aux guerres de famille ; ils ne voyaient dans leurs fonctions qu’un moyen de soustraire leurs amis coupables à la répression de la justice, et de nuire à leurs ennemis.

Le désarmement général des habitants était la seule voie de salut. Jusque là on l’avait vainement essayé. Enfin, un administrateur habile et énergique à la fois, eut la gloire d’attacher son nom à cette grande mesure du salut public. Lors de la session du Conseil général de 1853, M.T........, alors préfet de la Corse, fit appel au patriotisme et au dévouement de tous ses membres. Il proposa et fit signer par eux une délibération qui fut affichée dans toutes les communes.

Cette délibération, et la proclamation du préfet ordonnant le désarmement, produisirent un effet immense. Un an ne s’était pas écoulé que le banditisme était anéanti. Sur deux cent trente contumax semant l’épouvante et la mort dans les campagnes, deux cent quinze étaient pris ou s’étaient réfugiés à l’étranger, et, dans cette période d’une année, le nombre des malfaiteurs et des crimes tomba à des chiffres insignifiants. Une loi du 24 juin 1854 supprima ensuite la vaine pâture, et, en sauvegardant la propriété, fit entrer la Corse dans la voie féconde des améliorations matérielles.

Viennent maintenant les chemins de fer et les routes promises, l’amélioration des ports, le développement de l’instruction publique à tous les degrés, les encouragements à l’agriculture, tous les éléments de la civilisation en un mot que le gouvernement de l’Empereur réserve à cette contrée qui fut le berceau de sa famille, et l’on verra disparaître ce qui reste encore d’anormal dans les mœurs d’un pays dont la situation géographique constitue, au point de vue de la stratégie, une station importante entre nos côtes méridionales et l’Algérie, de même qu’au point de vue commercial, la Corse peut et doit devenir, dans un temps rapproché, une sorte d’entrepôt central entre l’Italie et la France.

Ce but sera aisément atteint, car, ainsi que je l’ai dit, les Corses sont très intelligents et ont surtout l’amour de leur pays. Depuis qu’ils l’ont vu entrer franchement dans la voie du progrès, ils se sont tous dévoués à son œuvre de régénération. Il y a de l’écho en Corse chaque fois qu’on y parle de grandes choses.

En doublant le cap Nord, et en voyant se perdre peu à peu dans les brumes cette île désormais française, je songeais au parti qu’en tirera un jour la colonisation, et aux richesses inépuisables que le travail agricole doit mettre en valeur dans toute l’étendue de son territoire, où de nombreuses chaînes de montagnes donnent à la multitude des bassins qu’elles divisent les ressources de tous les climats et les productions de toutes les zones.

CHAPITRE III

Un pour Un
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