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Souvenirs de voyage d'un Provinois dans le nord de l'Italie

De
163 pages

D’un seul bond, nous allons franchir les deux cents lieues qui séparent Provins de Marseille. Est-ce à dire que Dijon, Lyon, Valence, Avignon, soient des villes indignes d’attention et d’intérêt ? Loin de nous une pareille pensée, mais l’éclat de ces noms célèbres à divers titres pâlit et s’efface devant ce seul mot : Italie. Dès notre départ, le mirage enchanteur de ce pays aimé du ciel s’est emparé de notre imagnation, et nous rend presque indifférent à la multitude d’objets qui se succèdent sur notre route.

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À propos de Collection XIX

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Émile Bourquelot

Souvenirs de voyage d'un Provinois dans le nord de l'Italie

Années 1856-1858

Plusieurs personnes, sans doute trop bienveillantes, nous ont engagé à réunir et à publier dans une brochure les notes de voyage auxquelles la Feuille de Provins avait bien voulu donner l’hospitalité et qui avaient reçu de ses lecteurs un accueil favorable. Nous ne nous dissimulons pas la différence qui existe entre la publicité d’un journal et celle d’un livre, si modeste que soit son format. Mais cette fois comme la première, nous déclarons mettre de côté toute prétention littéraire. C’est à des amis et à des compatriotes que nous adressons nos souvenirs, et nous osons encore compter sur l’indulgence qu’ils nous ont déjà témoignée.

EMILE BOURQUELOT.

PREMIÈRE PARTIE

NICE. — MONACO. — GÊNES

NICE

D’un seul bond, nous allons franchir les deux cents lieues qui séparent Provins de Marseille. Est-ce à dire que Dijon, Lyon, Valence, Avignon, soient des villes indignes d’attention et d’intérêt ? Loin de nous une pareille pensée, mais l’éclat de ces noms célèbres à divers titres pâlit et s’efface devant ce seul mot : Italie. Dès notre départ, le mirage enchanteur de ce pays aimé du ciel s’est emparé de notre imagnation, et nous rend presque indifférent à la multitude d’objets qui se succèdent sur notre route.

Si rapide que soit la vapeur qui nous remorque, notre impatience d’arriver la devance encore. « Autrefois on voyageait, maintenant on arrive. » L’accroissement progressif des voies ferrées tend à rendre cette vérité de plus en plus incontestable.

A Marseille, il nous faut quitter le chemin de fer pour prendre la diligence, et grâce aux allures modérées du véhicule, nous pouvons contempler à l’aise la belle et fertile Provence, cette gueuse parfumée, comme l’appelle le président de Brosses.

Nous gravissons péniblement les flancs robustes de l’Esterel, le géant du département du Var. Les forêts qui couvrent ce dernier contrefort des Alpes étaient jadis un asile sûr pour les bandits. Naguères encore, on tremblait au récit des exploits du farouche baron des Adrets et du terrible Cartouche. Le passage de l’Esterel servait en quelque sorte de préface aux aventures qui attendaient le voyageur dans les environs de Rome ou de Naples. A présent, on ne songe plus qu’à profiter des rares éclaircies qui permettent d’apercevoir, tantôt la mer et ses vagues, miroitant sous les feux du soleil, tantôt l’immense et plantureux jardin provençal, dont les produits figurent sur la table des gourmets et dans le boudoir des élégantes.

Au milieu de ces campagnes, chargées d’arbres fruitiers et diaprées de fleurs aux nuances éclatantes, s’élève la ville de Cannes, habitée par des Anglais qu’y attire la douceur des hivers. Depuis quelques années, Cannes dispute à Nice les malades dont sa voisine semblait devoir conserver à jamais le monopole.

En face se détache avec un relief pittoresque le groupe des îles Ste-Marguerite ou de Lérins : la première renferme dans son fort des prisonniers arabes envoyés par la France. On montre encore le cachot où fut détenu, selon la tradition, le mystérieux personnage au masque de fer ; la seconde, l’île de S.-Honorat, intéresse particulièrement un provinois ; c’est là que notre S.-Ayoul eut à subir les persécutions des religieux dont il avait entrepris la réforme.

Antibes est la dernière ville que l’on rencontre avant d’atteindre le Var, large torrent qui sert de limite aux États-Sardes ; un pont de bois, puis une allée verdoyante conduisent à Nice où l’on arrive en quelques minutes.

Tout le monde a entendu vanter la beauté du climat de Nice, la sérénité constante de son ciel. Entourée par une triple chaîne de montagnes qui la sépare du Piémont et forme autour d’elle une sorte de ceinture dont les extrémités viennent plonger dans l’azur de la Méditerranée, Nice occupe une position admirable au point de vue pittoresque et exceptionnelle sous le rapport hygiénique.

L’action des vents du nord étant rendue à peu près nulle par la disposition topographique de Nice, on s’explique aisément la douceur des hivers qui sont souvent plus chauds que les printemps à Paris. Si parfois, à la grande surprise des habitants, la neige vient blanchir la surface du sol, elle y fond presque immédiatement. L’été de Nice est moins brûlant que celui de la plupart des villes placées sous une latitude moins méridionale. Pendant qu’à Provins le thermomètre s’élevait au mois de juillet dernier à 34 ou 35,0 centigrades, à Nice, il n’a pas atteint 30,0 dans le mois correspondant. D’ailleurs la brise de mer qui souffle une partie du jour vient à chaque instant tempérer les ardeurs du soleil.

Le printemps éternel qui règne sous ce ciel privilégié permet aux productions végétales de toute espèce de prospérer. C’est un immense jardin d’oliviers, de citronniers au feuillage toujours vert, de jasmins odorants qui saturent l’air de leurs parfums. Au milieu des massifs de lauriers roses, des buissons de myrthes, flotte comme un panache la cime altière du palmier, ou surgit comme une lance la feuille de l’aloès. Les blanches villas dont les collines sont parsemées semblent autant de nids que protège un luxuriant feuillage.

La campagne des environs de Nice est ravissante, elle offre à l’étranger qui l’explore les sites les plus pittoresques et les plus séduisants. Séparées de la ville par quelques kilomètres, Cimiès, Villefranche, avec leurs ruines romaines et arabes, Châteauneuf et ses grottes merveilleuses méritent de fixer l’attention de l’archéologue et du naturaliste.

On doit comprendre les heureux effets que peut exercer une nature aussi attrayante sur les organisations faibles et maladives, sur les imaginations impressionnables ; mais nous n’avons pas ici à étudier le climat de Nice sous le rapport médical, et maintenant que le lecteur peut se faire une idée générale du pays, nous pénétrerons avec lui dans l’intérieur de la ville pour en saisir la double physionomie.

Il y a en effet deux villes bien distinctes à Nice, la vieille ville et la nouvelle, la Nice italienne et la Nice anglo-française ; la première avec ses rues étroites, tortueuses et mal aérées, ses maisons peintes à fresque et ses madones ; la seconde appelée faubourg de marbre à cause d’une colonne érigée en souvenir de la venue à Nice du pape Paul III en 1538 ; ses rues sont spacieuses et tirées au cordeau ; ses maisons régulièrement percées ; sa population élégante ; c’est la ville des étrangers et particulièrement des Anglais. Pendant six mois de l’année, les habitations transformées en hôtels garnis retentissent chaque soir du bruit des fêtes que donne l’opulente aristocratie de tous les pays.

Contrairement à ses sœurs italiennes, la ville est très-pauvre en monuments ; il ne reste plus que quelques débris de l’ancien château fort situé au sommet d’un roc escarpé, berceau de Nice. Sur son emplacement existe une charmante promenade d’où la vue embrasse un horizon immense qui s’étend jusqu’à la Corse, quand l’état de l’atmosphère le permet.

Les églises en petit nombre relativement à une population de 40 mille hommes sont modernes, d’une architecture lourde et de mauvais goût. Cependant quelques clochers en forme de minarets donnent à la cité un cachet oriental qui n’est pas sans agrément.

La bibliothèque composée de 25,000 volumes est riche particulièrement en ouvrages de théologie provenant de la dispersion des couvents répandus autrefois sur le territoire du comtat. Un musée d’histoire naturelle est annexé à la bibliothèque. En vain chercheriez-vous une collection publique de tableaux et de statues dans la patrie de Vanloo !

Le théâtre, d’un style grec assez imposant, présente deux façades dont l’une donne sur le cours, l’autre sur la Méditerranée. D’après les plans de l’architecte, un fond mobile devait permettre quand le décor le réclamerait d’apercevoir la mer ; malheureusement les dispositions avaient été mal prises et cette idée ingénieuse ne reçut pas d’exécution. Pendant neuf mois de l’année, on joue alternativement l’opéra italien et le vaudeville français.

Dans le quartier du faubourg de marbre, en face le consulat de France se trouve un jardin public, ou plutôt un square des plus modestes que nous mentionnons seulement à cause de l’importance que semblent lui donner les indigènes en le décorant un peu pompeusement du nom de Jardin des Plantes. Nous serons encore plus réservé à l’endroit de la promenade dite des Anglais, sur laquelle les piétons les plus intrépides redoutent de se hasarder, menacés, qu’ils sont d’être engloutis par les flots de poussière qui l’envahissent presque toute l’année. Par exemple, nous accorderons volontiers toute notre admiration à la superbe terrasse qui s’élève fièrement sur les bords de la mer, elle est regardée comme l’une des plus belles du monde. Une excellente musique militaire placée aux pieds de la terrasse, vient chaque soir charmer un auditoire composé de ce que la ville compte de plus élégant et de plus distingué.

Les prêtres sont très nombreux ici et jouissent de la même liberté que dans le reste de la péninsule, leur présence dans les cafés et sur les cours n’excite aucun étonnement de la part de la population. Les habitants sont généralement pieux, on doit donc être surpris de les voir si peu recueillis à l’église où règne un va et vient continuel pendant l’office. Les femmes surtout se font remarquer par leur tenue peu édifiante. Taudis que l’orgue exécute sans interruption les plus gracieux motifs de Rossini et de Donizetti, elles ne cessent de faire jouer leur éventail et semblent plutôt assister à un concert qu’à une cérémonie religieuse.

Un des avantages du séjour de Nice, est la facilité d’y vivre à bon marché, les légumes, les fruits, particulièrement les figues d’une saveur exquise se vendent à bas prix, la tasse de café se paie 15 centimes, les glaces, 20 c.

Le Niçard est doux et hospitalier, mais énervé par la chaleur, il est lent et routinier, sa seule industrie consiste dans la fabrication d’objets divers en bois d’olivier et de citronnier. Comme le paysan dont parle Virgile, il ignore son bonheur et apprécie peu les faveurs que le ciel lui a départies. Cette profonde indifférence inspire à Alphonse Karr1 les réflexions suivantes : « j’entends, dit-il, sans cesse reprocher aux habitants de Nice leur paresse et leur insouciance en fait d’agriculture, mais un ne pense pas que s’ils travaillaient la moitié du temps que nos pays Normands ou Beauçois, nos maraîchers des faubourgs de Paris, ils seraient trop riches et trop heureux, ils le sont déjà bien assez.

Mettez-donc de l’intelligence et du travail dans un pareil climat ! »

Les femmes au teint hâlé, à la démarche indolente n’ont rien qui puisse rappeler le type grec2, elles mettent toute leur coquetterie dans l’arrangement de leurs cheveux entourés de velours noirs qu’elles abritent sous une cape, large chapeau de paille de forme légèrement conique. Quant au langage, c’est un affreux patois composé de provençal et d’italien. Deux journaux paraissent quotidiennement, l’un rédigé en français, l’autre en italien.

En définitive, il résulte de la position géographique de Nice, que cette ville participe à la fois des usages, des mœurs et de l’idiôme de la France et de l’Italie. L’originalité de ce pays est donc toute entière dans son climat, et si nous voulions résumer nos impressions en quelques mots, nous dirions que Nice est une vaste serre chaude où s’épanouissent les plantes les plus exotiques, et dans laquelle viennent se réfugier l’hiver les poitrinaires et les frileux de toutes les nations.

AUTOUR DE NICE

MONACO

I

Que penseriez-vous de l’étranger qui, après un voyage de trois ou quatre cents lieues, serait allé à Versailles et aurait négligé de voir Paris avant de rentrer chez lui ?.... Eh bien ! toutes proportions gardées, il ne serait guère plus excusable de quitter Nice sans avoir visité Monaco.

La proximité de ces deux villes, la beauté tant vantée de la route qui mène de l’une à l’autre, l’illustration singulière de la seconde, tout concourt à piquer la curiosité du voyageur.

Monaco !.... rien qu’à ce nom, vos lèvres se contractent ironiquement, et je vous entends murmurer aussitôt l’inévitable refrain :

A la Monaco, l’on chasse, etc.

Ainsi, un dédaigneux sourire et une chanson, voilà donc l’accueil que reçoit ordinairement celui qui prononce ce nom malencontreux !.... Mais me répliquez - vous, est-il possible de prendre au sérieux un pays qui ne doit sa célébrité qu’au ridicule ?.... D’où je conclus que, si le ridicule tue en France, comme on le prétend, ailleurs il fait vivre. L’existence de Monaco est là pour démontrer la justesse de notre observation. Il n’y a peut-être pas au monde de pays qui ait exercé autant l’imagination des plaisants, et vous avouerez qu’il faut que la petite cité dont nous nous occupons soit douée d’une constitution bien robuste pour n’avoir pas disparu sous l’avalanche d’épigrammes dont on n’a cessé de la poursuivre depuis si longtemps.

« Ce n’est, au demeurant, dit le duc de Saint-Simon, que la souveraineté d’une roche, du milieu de laquelle on peut pour ainsi dire cracher hors de ses étroites limités. » Selon M. Dupaty, Monaco a l’air d’un de ces joujoux de bois blanc que sculpent les sabotiers de la Forêt-Noire, et qu’une tuile tombée de la Turbie écraserait infailliblement.

Plus récemment, on l’a appelé Lilliput, on en a fait une ville de liége, posée sur une table ; on a dit encore que ce serait un joli bijou à monter en broche et charmant à offrir à une dame ; le souverain a été traité de prince de Colibri, de nain Tom Pouce, de roi d’Yvetot ; un touriste facétieux a même prétendu que, quand il pleuvait à Monaco, un seul parapluie suffisait pour abriter toute la ville, etc.

Vous voyez, cher lecteur, qu’il ne nous reste que l’embarras du choix, dans ce riche assemblage de malins propos. Et, maintenant, que vous avez donné un libre cours à votre hilarité, je conviendrai volontiers avec vous que les dimensions dérisoires de cette puissance souveraine (trois kil. de long sur un de large), un refrain populaire et la fabrication d’une monnaie douteuse ont valu à Monaco sa célébrité européenne.

Cependant, cette ville se recommande à votre intérêt par des litres plus sérieux, et ce n’est pas sans raisons qu’elle est fière de son passé ; elle peut montrer avec orgueil les états de service de ses princes, dont l’alliance et l’amitié furent recherchées par des nations considérables. Mais avant de fouiller les archives de Monaco et de nous introduire dans l’enceinte de la ville, nous sommes obligés de retourner à Nice afin d’avoir un aperçu de. cette magnifique route de la Corniche, qui conduit de Nice à Gènes, et que le génie de Bonaparte a fait surgir du flanc des rochers ; celte route est encore connue dans le pays sons le nom de rivière de Gènes, c’est-à dire rivage de Gènes, pour donner à cette désignation son sens véritable. Avant ce gigantesque travail, on ne pouvait se rendre de Nice à Gênes qu’à dos de mulet, et bientôt une voie ferrée viendra relier ces deux grandes cités. Telle est la marche incessante du progrès, qui fait perdre aux populations en originalité et en poésie ce qu’elles gagnent en civilisation. Pardonnez l’égoïsme de cette réflexion, inspirée par un amour peut-être trop exclusif du pittoresque que cherche partout le voyageur....

A mesure que vous vous éloignez de Nice, l’horizon se découvre ; vos regards s’arrêtent sur les cimes élevées des Alpes maritimes ; au-dessous de vous, s’entrouvent dans les profondeurs, d’immenses vallées, parsemées de riantes villas. Avancez encore, les rayons du soleil font étinceler la mer ; en ce moment elle est couverte d’une multitude de petites voiles blanches, vous diriez autant de cygnes se jouant dans l’azur des flots. Tout-à-conp le sentier se détourne, le spectacle change brusquement : d’un côté, d’énormes roches perpendiculaires forment une sorte de muraille qui semble s’élever jusqu’au ciel ; de l’autre, vous êtes suspendu au-dessus de précipices de cinq cents pieds, au fond desquels la mer mugit en se brisant contre les écueils. Si vous êtes accessible au vertige, fermez les yeux, oubliez que le moindre faux pas de votre cheval pourrait vous entraîner dans J’abîme toujours béant. L’absence de parapets dans quelques endroits où la chaussée est très-resserrée, rend le passage de la Corniche véritablement dangereux.

Mais ces obstacles ne sont pas de nature à nous rebuter et bientôt nous approchons de la petite ville d’Esa, perchée sur la pointe d’un rooher en forme d’aiguille ; son exposition sauvage explique comment elle servit de retraite aux brigands qui infestaient autrefois ces parages. Si de là on jette un coup-d’œil en arrière, on embrasse un merveilleux panorama. Vous distinguez, au travers des échancrures formées par les accidents du terrain, Villefranche et sa superbe rade ; un peu plus loin, la presqu’ile de Saint-Hospice. Au milieu de ces scènes tour à tour gracieuses et sublimes, vous gagnez le village de la Turbie, où l’on trouve encore debout la tour du monument triomphal que le sénat et le peuple romain firent élever à César-Auguste, après la soumission des peuplades alpestres.

De la Turbie, vous apercevez, à une profondeur. de cinq cents pieds et s’élevant dans la mer, un rocher sur lequel semblent dormir au soleil les coquettes maisons de Monaco. Un sentier presque perpendiculaire et hérissé de pierres aiguës, y mène en moins d’une demi-heure ; mais il n’est permis qu’aux chèvres et aux piétons armés d’une solide chaussure de se livrer à ce pénible exercice. Si, comme nous, vous avez une bonne calèche à votre disposition, vous continuez à suivre la Corniche, et au bout de quelques pas vous vous trouvez sur le territoire de la principauté. Un douanier et une borne-limite vons en préviennent. Celle ville, qui se dresse si pittoresquement devant vous, assise sur un bloc de rochers, c’est Roquebrune (Roccabruna), qui était la troisième ville des états avant sa séparation de la capitale. Un peu au-dessous de Roquebrune, la route se bifurque ; de ce point, on peut se diriger également sur Menton ou sur Monaco. Un chemin tout-à-fait moderne, qui résume la gloire du prince Honoré V, se détache parallèlement à la côte et conduit à Monaco, au milieu des contrastes saisissants d’un paysage toujours varié ; observons toutefois que la langue de terre qui sépare la route de la mer, est parfaitement cultivée ; les caroubiers, les orangers, les limoniers étalent en profusion leurs branches chargées de fleurs et de fruits parfumés. Enfin, après avoir gravi une rampe escarpée qui domine le port, charmante miniature, comme la capitale qu’il baigne, et dans lequel se balancent quelques canots, sans doute la marine du prince, nous faisons notre entrée dans la cité Monégasque. Notre véhicule s’arrête sur la grande place ou Place du Palais, et nous nous précipitons dans l’unique hôtel de l’endroit, avides de satisfaire un appétit que toute notre admiration pour les beautés, de la nature n’avait pu réussir à calmer. Pendant le temps qu’exigeait la préparation de notre repas, nous nous disposâmes à explorer la ville.

Le palais du prince réclamait naturellement l’honneur d’une première visite. Soupçonnant notre intention, un personnage coiffé d’un bonnet de police et le sabre au côté s’avança à notre rencontre pour nous annoncer qu’il nous serait impossible de visiter le château, le prince étant absent ; cette déclaration nous contraria d’autant plus vivement qu’on nous avait prévenu que le palais était le seul monument curieux qu’il y eût à Monaco. Le fonctionnaire inflexible, qui n’était autre que le portier, ne nous permit pas même de jeter un coup-d’œil dans l’intérieur de la cour, et nous dûmes nous résigner.... C’est alors qu’il nous revint en mémoire que S.M. Florestan Ier venait de mourir à Paris ; ce qui expliquait suffisamment son absence. Son fils, Charles III, n’était pas encore reconnu, ses droits à la succession paternelle étant contestés par un membre de la famille. Et ici, quelques mots d’histoire sont devenus indispensables pour remonter à l’origine de cet incident et en apprécier la portée.