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Souvenirs des guerres d'Allemagne pendant la Révolution et l'Empire

De
601 pages

J’ai souvent eu la pensée de m’occuper à écrire mes souvenirs, à faire des comparaisons ; j’ai laissé jusqu’à présent s’évanouir cette futile fantaisie et cela était raisonnable. Je n’ai eu ni assez de talent, ni assez d’instruction dans ce genre pour produire rien d’utile ou d’agréable. Ensuite, je ne puis partager ma carrière qu’en deux sections : l’une, l’état militaire, la guerre ; l’autre, l’état civil, la vie privée qui ne présente d’intérêt que pour celui qui l’a vécue.

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Baron de Comeau
Colonel d’Etat Major Chambellan bavarois

Imp.A.Maire                      Plon Nourrit & Cie Edit

Sébastien Joseph de Comeau de Charry

Souvenirs des guerres d'Allemagne pendant la Révolution et l'Empire

AVANT-PROPOS

Une des études historiques les plus intéressantes est certainement celle des vingt-cinq années si mémorables de la Révolution et de l’Empire. L’histoire générale, écrite déjà souvent, forme, pour ainsi dire, un cadre que viennent animer l’un après l’autre chacun de ceux qui ont eu un rôle à jouer, si secondaire semble-t-il. Et chacun de ces récits de témoins, placés à des points de vue différents, contribuera à faire luire la vérité, en dégageant bien des causes encore inexpliquées ou mal connues.

En ces temps troublés, chacun agissait, ou du moins croyait agir pour le mieux, mais les circonstances, plus fortes que la volonté, conduisaient souvent là ou l’on ne voulait point aller.

Les uns, ambitieux, ne virent que l’intérêt de leur carrière ; d’autres, entraînés par les livres des philosophes, croyaient amener le bonheur de la patrie par un changement de constitution ; d’autres ne pensèrent qu’aux frontières à défendre. D’autres, enfin, forcés de sortir de France où leur parole n’était plus écoutée, où leur vie était menacée sans profit pour leur cause, durent se fier aux traités des souverains alliés, dont l’intérêt bien entendu eût été d’abattre cette révolution qui menaçait tous les trônés, au lieu de chercher à en profiter pour s’agrandir. Le prince de Condé et son armée d’officiers, devenus soldats, crurent faire leur devoir en cherchant à rétablir ces Rois sous lesquels la France avait été si longtemps heureuse, glorieuse et honorée. Se trouvant trop faibles, ils appelaient les vosins au secours, pour délivrer leur patrie subjuguée par ces destructeurs de tout ce qui y était jadis respecté.

Sébastien Joseph de Comeau de Charry, né le 4 février 1771, et nommé lieutenant d’artillerie en 1789, appartenait à cette classe nombreuse de la noblesse militaire de province, alors un des meilleurs soutiens du trône et de la patrie.

Chaque paroisse possédait quelques-unes de ces familles, généralement nombreuses et considérées. Taine parle d’au moins 25,000 familles, quittant peu leurs terres, donnant leurs fils au service du Roi, sans autre récompense que la Croix de Saint-Louis, et qui furent persécutées par les révolutionnaires. Leur fidélité au Roi était connue. Leur peu d’ambition personnelle, leur désintéressement les retenaient à la campagne. Ils demeuraient au milieu des paysans dont ils partageaient la vie. Ils les dirigeaient dans leur culture, les aidaient quand la récolte avait été mauvaise, les conduisaient avec eux à la chasse du gros gibier qui les dévastait quelquefois. Ils s’intéressaient à leurs travaux, à leurs peines, à leurs joies ; ils en étaient aimés.

Leurs femmes les secondaient. Elles sortaient peu et surveillaient l’intérieur de leur maison et l’éducation de leur famille. Leur charité, leur entente en médecine usuelle étaient souvent mises à contribution. Le baron de Comeau aimait à répéter que loin d’être les femmes frivoles dont parlaient les romans, celles qu’il avait connues rappelaient plutôt la femme forte de l’Ecriture. Les filles se mariaient jeunes à des amis de la famille, ou gardaient au foyer paternel les traditions d’honneur et de vertu dont les enfants étaient nourris dès le berceau.

Leurs habitations portaient le titre de châteaux, mais la plupart n’avaient point de luxe. De cette simplicité il ne faudrait cependant pas conclure à la gêne dont souffrent tant de fortunes moyennes à l’époque actuelle, où chacun veut paraître et dépenser. On manquait d’argent comptant ; on n’achetait, on ne voyageait guère, c’est vrai ; mais on, ne le regrettait pas. La vie était large, le foyer hospitalier et les liens de famille puissants et vénérés.

Généralement, l’aîné des fils prenait la carrière des armes, puis, arrivé au grade de capitaine, il se mariait et revenait habiter la maison paternelle où il avait déjà passé plusieurs semestres. Parmi les autres fils, les uns entraient dans les ordres, d’autres, surtout dans les provinces à Etats, achetaient des charges aux parlements ; le plus grand nombre devenait militaire et suivait cette carrière jusqu’à la fin.

Cette classe de noblesse de province était accessible à tous. La croix de Saint-Louis, de longs et loyaux services militaires, quelques emplois civils y introduisaient continuellement de nouvelles familles. Les rois conféraient la noblesse pour des services exceptionnels, et se réservaient, quand le trésor était épuisé, d’en vendre quelques titres à des familles déjà honorables.

Un certain, nombre de nobles étrangers, entrés au service de France, s’y mariaient et prenaient place dans la famille de leur femme. Sous Louis XIV et Louis XV, de nombreux sujets anglais, fidèles aux Stuarts, avaient émigré en France et servaient les Bourbons avec le dévouement qu’ils avaient porté à leurs anciens souverains. Nous ne citerons que Jean-Baptiste de Moncrif, originaire du comté de Perth, en Écosse. Il se distingua à la bataille de Rocoux, et eut dans sa part de prise un tambour dont il fit faire une fontaine de salle à manger qui subsiste encore 1. Le fils de J.-B. de Moncrif épousa l’a sœur aînée du baron de Comeau.

Les paysans étaient contents de leur sort ; eux aussi avaient moins de luxe, mais une aisance plus réelle que maintenant. Les curés vivaient en bons rapports avec leurs paroissiens. Une partie seulement de ce qu’on nommait alors le Tiers-État, quelques déclassés, des cadets de famille jaloux de leurs aînés, s’enthousiasmaient pour les productions de la secte philosophique, protégées aussi à la Cour. Ils les répandaient et les commentaient. Dans les villes surtout ce venin gagnait rapidement.

A la fin du règne de Louis XVI, le temps sembla venu, aux novateurs rebelles qui dirigeaient alors l’opinion, d’abattre l’ancienne constitution de la France. Ils trompèrent le Roi, qui ne voulait que le bonheur de son peuple ; ils lui firent prendre pour ministres des affiliés qui les laissaient faire. Les clubs couvrirent le royaume. On corrompit l’armée ; on l’excita contre ses officiers. Les séditions devinrent fréquentes ; les assassinats, n’étant point réprimés, se multiplièrent. De faux bruits d’incendies, de brigands, agitèrent les campagnes, déjà préoccupées par de mauvaises récoltes, et des accaparements que chaque parti attribuait aux autres.

Plusieurs provinces furent très agitées ; beaucoup de personnes notables subirent de graves violences, et pourtant, je le répète, elles étaient aimées dans leurs villages, mais on animait contre elles les mauvais sujets des communes voisines.

Qu’on juge de l’impression que dut éprouver le jeune officier d’artillerie à peine sorti de l’école, lorsqu’il apprit l’agression sauvage qu’avait subie son père à une assemblée primaire. Il la montra assez, pour que ses chefs, comptant sur lui, l’envoyassent à Lyon où l’on réunissait quelques troupes fidèles. « On avait espéré y former un noyau de résistance pour délivrer le Roi... Beaucoup de gentilshommes d’Auvergne s’y étaient rendus dans ce but... Mais quelques indiscrétions, des mesures mal combinées firent échouer ce plan. Plusieurs personnes furent compromises, et quelques unes arrêtées... Ce petit événement hâta l’émigration ; les princes, n’espérant plus réussir en France, appelèrent les royalistes à l’étranger, quelques puissances commençant à leur promettre des secours2. » Le lieutenant de Comeau était compromis : il avait pu réprimer une émeute, quoique sans effusion de sang. Ses chefs le renvoyèrent à Besançon.

Cependant la Révolution continuait. Les scènes de sauvagerie recommencèrent. en Bourgogne. Voici le récit, cité par Taine, de ce qui se passa au château de Créancey, chez le chef de la famille de Comeau3, et dans quelques maisons voisines : « ... Dans le département de la Côte-d’Or à la nouvelle de l’arrestation du roi à Varennes, tous les prêtres insermentés et les ci-devant seigneurs sont en butte à toutes les menaces de la persécution.

Des bandes entrent de force chez eux pour saisir leurs armes ; Comarin, Grosbois, Montarlot, Chaudenay, Créancey, Thoisy, Châtellenot et d’autres maisons sont ainsi visitées et plusieurs sont saccagées. Dans la nuit du 26 au 27 juin 1791, au château de Créancey, tout est pillé, les glaces sont brisées, les tableaux lacérés, les portes enfoncées. Le maître du logis, M. de Comeau-Créancey, chevalier de Saint-Louis, horriblement maltraité, est traîné au bas de l’escalier, où il reste comme mort. Auparavant, on l’a forcé à une contribution considérable et à la restitution de toutes les amendes qu’il avait perçues comme seigneur du lieu. Deux autres propriétaires du voisinage, aussi chevaliers de Saint-Louis, ont été traités de même. Voilà trois anciens et braves militaires bien récompensés de leurs services !...

Un quatrième, homme pacifique, s’est sauvé d’avance, laissant les clefs aux serrures, et son jardinier dans la maison. Néanmoins les portes et armoires ont été brisées ; le pillage, a duré cinq heures et demie ; on a menacé de mettre le feu si le seigneur ne paraissait pas. On s’informait s’il allait à la messe du nouveau curé, s’il avait fait payer des amendes jadis, si quelque habitant avait à sè plaindre de lui. Aucune plainte ; au contraire, il était plutôt aimé. Mais, dans ces sortes de tumulte, cinquante drôles et cent furieux font la loi aux indifférents et aux timides. Les malfaiteurs ont forcé la main au maire, à quelques honnêtes citoyens, qui, le lendemain, vinrent faire des excuses, mais le mal était fait, et comme il ne fut point réprimé, on devait le recommencer4. »

Ces scènes restèrent impunies. Quand l’ordre de prêter le serment civique arriva, Joseph de Comeau se décida à émigrer : Ses parents étaient persécutés, les consciences troublées ; son régiment se laissait entraîner aux idées nouvelles, au point que deux mois après les soldats chassaient à coups de fusils et de baïonnettes le colonel et une partie des officiers qui furent alors contraints aussi de franchir la frontière.

Pendant plusieurs années, l’armée de Condé continua à faire la guerre non aux Français qu’elle ménageait toujours, mais à leur nouveau gouvernement. Soigneusement tenue à l’écart de toute direction par les alliés, elle put cependant contribuer à préserver la France d’un démembrement rêvé par l’Autriche et la Prusse.

A la paix, la Russie lui offrit des steppes à peupler, mais beaucoup d’officiers préférèrent rentrer en France où la plupart avaient encore leurs familles. M. de Comeau était revenu voir plusieurs fois la sienne au péril de sa vie. Il y puisa un ardent désir de trouver une position qui lui permît de réaliser enfin une union vivement désirée. En 1799, il avait été mis en évidence par un fait d’armes. Ce fut alors que le nouvel électeur de Bavière, Maximilien-Joseph, prince de Deux-Ponts, désirant réorganiser ses troupes, l’appela à son service ainsi que quelques-uns de ses parents, et amis de l’armée de Condé. Ils n’espéraient plus le retour des Bourbons, mais ils voulaient leur rester fidèles quand même : ils entrèrent au service d’un prince ami de la France, ayant été lui-même officier français.

Dans ce rôle de réformateur de l’armée bavaroise, le capitaine de Comeau eut souvent à lutter avec la routine des bureaux, mais il fut toujours soutenu par l’Electeur dont il suivait fidèlement la direction. Quand l’invasion imprévue de la Bavière par l’Autriche, en 1805, força ce prince à s’allier à la France, Napoléon, qui avait eu des rapports avec la famille du capitaine de Comeau, et l’avait connu lui-même, en garnison autrefois, le désigna, malgré son grade inférieur, pour représenter la Bavière à son grand état major. Il devint alors l’intermédiaire naturel entre l’Empereur et Maximilien-Joseph, devenu roi de Bavière. Il occupa cet emploi jusqu’en 1812, et put se rendre utile à l’un et à l’autre de ces souverains par son tact fin, son jugement droit, son courage froid et réfléchi. Le roi de Bavière le récompensa par le titre de chambellan, le grade de colonel, et la croix de son ordre militaire de Maximilien Joseph. Il reçut aussi la croix de la Légion d’honneur, décernée par l’empereur lui-même, sur le champ de bataille d’Heilsberg.

Puis vint la campagne de Russie, faite malgré les souverains allemands qui s’en effrayaient, et avaient essayé d’en éloigner l’empereur. Le baron de Comeau, blessé et prisonnier dès le début, put encore s’occuper des autres prisonniers, avec la protection, de l’Impératrice de Russie, et de la princesse Amélie de Bade, toutes deux sœurs de la reine de Bavière.

Il fut renvoyé à Munich quand la Bavière se fut unie aux alliés contre l’empereur. Fidèle à la parole donnée à Napoléon lors de sa radiation de la liste des émigrés, il donna sa démission d’officier bavarois, fut envoyé quelque temps prisonnier sur parole à Carlsruhe, et revint enfin dans sa famille en 1814.

Louis XVIII lui accorda la croix de Saint-Louis et lui fit offrir la place de directeur de l’arsenal de Grenoble. Il la refusa pour se consacrer à cette vie de famille qu’il avait si peu connue jusque-là. Il passa la fin de sa vie au milieu de ses parents. La mort en avait déjà frappé beaucoup ; en 1841, il eut le chagrin de perdre la digne compagne de sa vie. Ce fut en ce temps qu’il se décida à écrire ses souvenirs, souvent réclamés par les siens.

Le 3 février 1844, âgé de 73 ans, il fut frappé d’une congestion cérébrale. Le délire le prit et, pendant qu’on lui prodiguait les premiers soins, revenu en esprit à cette carrière qu’il avait tant aimée, il croyait à une invasion des Anglais et donnait des ordres pour s’y opposer. Puis il reprit connaissance, reçut les secours de la Religion, et mourut, le 5 février, ayant conservé jusqu’à la fin les qualités qui l’avaient distingué pendant sa vie, sa foi simple, sa bonté, son excellente mémoire, son esprit fin et pénétrant.

Les enfants du baron de Comeau ont hésité longtemps avant de livrer à l’impression ces pages, écrites pour l’intimité de la famille et que l’auteur n’a pu relire et corriger lui-même. Mais le nombre de ceux qui l’ont connu diminue de jour en jour. Avant que le temps et la distance aient effacé le souvenir de l’aïeul aimé, on a voulu le conserver pour ses nombreux petits enfants, espérant qu’ils pourraient y puiser d’utiles enseignements ; la foi, l’honneur, le dévouement, le désintéressement ne changent jamais.

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

J’ai souvent eu la pensée de m’occuper à écrire mes souvenirs, à faire des comparaisons ; j’ai laissé jusqu’à présent s’évanouir cette futile fantaisie et cela était raisonnable. Je n’ai eu ni assez de talent, ni assez d’instruction dans ce genre pour produire rien d’utile ou d’agréable. Ensuite, je ne puis partager ma carrière qu’en deux sections : l’une, l’état militaire, la guerre ; l’autre, l’état civil, la vie privée qui ne présente d’intérêt que pour celui qui l’a vécue. Or, la guerre, qu’est-ce en général ? Un fléau qui est dans la nature de l’homme. Tuer pour n’être pas tué est, dans le fait, la réalité de cette situation. Celui qui se bat bien ne pense qu’à cela et n’a pas le temps de lire pour apprendre comment faire pour se battre mieux ; il a encore bien moins le temps d’écrire comment il s’est battu, et, plus tard, ce qui est passé ne l’intéresse plus. Puis, quand la guerre revient, ce qu’il croit avoir appris se trouve souvent démenti par ce qu’il voit et par ce qui se présente. L’idée des jeunes militaires est donc vraie lorsqu’ils disent : Un tel écrit sur la guerre ; c’est qu’il ne l’a pas faite ou n’a pas envie de la faire.

On a beaucoup écrit sur l’art de la guerre, mais ce sont rarement des militaires ayant guerroyé. Ces théories, ces principes bien rédigés sont rarement d’accord avec la réalité, ce qui étonne et embarrasse souvent les débutants. Les vieux soldats qui ont fait des campagnes les instruisent bien mieux que les livres. Par la même raison, les vieux officiers sont très utiles aux jeunes généraux.

Il y a des officiers qui ont fait chaque jour le journal de leurs campagnes. J’ai lu quelques-uns de ces journaux manuscrits, écrits sans prétention. Ces journaux choisis, imprimés et mis entre les mains des jeunes officiers seraient très utiles ; ils leur enseigneraient que l’art militaire consiste, surtout pendant l’action, dans l’à propos du moment ; puis dans l’habitude de bien supporter les fatigues, de ne pas murmurer ou critiquer, de ne voir que son objet en laissant aux autres le soin d’en faire autant pour ce qui les concerne.

Je ne sais ni écrire ni faire de belles phrases, mais en voyant les armées, ceux qui les gagnaient et ceux qui les perdaient, il est peu de choses qui aient échappé-à mes observations. Celles-ci participaient à cet esprit de combinaisons logiques, fruit de l’éducation mathématique si sagement organisée que j’ai reçue à l’école d’artillerie dans ces temps où le bonheur se rencontrait encore partout. Alors, on respectait le Roi comme un dieu ; on regardait l’honneur comme une religion, l’amour de sa patrie comme une vertu, le désintéressement comme un mérite. Ce temps était bon ; il était solide. On considérait plus alors un capitaine qu’un maréchal aujourd’hui. On a pris nos épaulettes ; on les a enflées même, mais on n’a jamais pu atteindre notre considération. La bravoure a cependant été la même parce que là bravoure est la condition inhérente à la profession, mais la politesse, le dévouement, la délicatesse, cela adhère à l’origine, à cette première éducation, reçue dans la famille.

La science militaire consiste, suivant moi, à savoir bien composer une armée, et cela, avec de bons éléments ; il faut ensuite savoir bien la gouverner ; puis un peu de stratégie, de tactique, des remarques faites à propos, de la prévoyance. Voilà les principales parties de cet art.

Je fais peu de cas des livres qui traitent de manœuvres, de stratégie. C’est la guerre de cabinet, d’imagination de ceux qui l’inventent parce qu’ils n’ont su ou pu la faire. J’estime l’histoire des guerres : ce qui s’est fait montre ce qu’il faut faire. J’estime aussi les livres d’administration : ils enseignent comment on nourrit, on entretient les soldats ; ce qui contribue à leur force ou à leur santé ; comment on les soigne quand ils sont malades ou blessés ; les précautions à prendre pour les marches, les campements, etc. Les ouvrages qui donnent les règles de l’exercice sont minutieux ; dans l’exercice il y a beaucoup de cet esprit militaire de paix qu’on est étonné de trouver si peu applicable à la guerre ; mais les livres vraiment utiles sont ceux qui forment les officiers des armes spéciales.

L’Europe ne sera en repos et tranquillité que lorsque la France sera ramenée à sa puissance modérée et conciliatrice, et cela ne sera, si cela doit être encore, que lorsqu’un bon roi légitime la gouvernera avec ses éléments de force et d’honneur. Alors, avec l’ordre profond, elle fera toujours trouée ou invasion parmi les peuples qui l’entourent. Pour suivre cette idée, il faudrait à la France une noblesse militaire, une bourgeoisie citadine, des corporations d’arts et métiers, et un peuple nombreux, occupé, toujours prêt à fournir une milice active, belliqueuse, invincible dans sa course en avant ; ver rongeur et insatiable si elle est permanente, force encouragée et encourageante si elle peut être renvoyée dans ses foyers après chaque campagne mémorable. C’est alors qu’une armée d’hommes d’armes, confiée à des officiers avides d’honneur et désintéressés quant aux avantages pécuniaires, ramènerait ces guerres à l’eau de l’ose qui, avec bien moins de sacrifices, aboutissaient toujours à des traités de paix vrais et solides, rétablissant les relations nécessaires à l’équilibré de tous.

Il est très certain qu’une nation populeuse qui aurait toujours les armes du génie et de l’artillerie au grand complet, ses arsenaux bien dirigés, bien remplis, un peu de cavalerie bien dressée, ses places fortes convenablement armées et gardées par quelques troupes, aidées par la milice bourgeoise, pourrait en peu de temps opposer aux ennemis une forte armée qui serait plus active, plus dangereuse, portant des coups plus sûrs que les belles. armées, bien exercées, bien habillées, bien équipées qui lui seraient opposées. C’est alors qu’un comité directeur peut être un centre d’action qui éprouve d’autant moins d’obstacles et de résistance que les prétentions et les rivalités ne sont pas encore établies. Le danger commande, le cri : aux armes ! est une commotion... Cela est tel que si on pouvait avoir des automates galonnés en généraux, décorés en officiers, et donnant aux masses beaucoup de mouvement, on verrait ce que j’ai vu. — Et la victoire ne serait certainement pas pour l’armée brillante et éclatante se mouvant régulièrement, mais trop lentement, trop posément. C’est dans ces cas, heureusement rares, que les artilleurs et les ingénieurs sont tout, quand ils ont par leur science et leur antécédentsle bon esprit de ne pas vouloir être plus qu’ils ne sont, c’est-à-dire secondaires.

C’est pour rendre un juste hommage à ces corps ou armes spéciales que j amuse mes vieux jours et mon invalidité à rédiger ces souvenirs ; je suis un de ces militaires qui se sont trop occupés de la guerre pour donner du temps à la littérature, mais quand on est vieux, qu’on n’a plus de biens à gérer, plus d’enfants à élever, plus de bons yeux pour lire, plus assez de sommeil pour faire disparaître les longues nuits, noircir quelques feuilles de papier n’est pas sans attraits. La plume empêche les idées de s’égarer. On pense, car il faut bien un peu réfléchir à ce qu’on va arranger en noir sur blanc sur ce papier qui doit occuper vos loisirs.... Du reste, tous les vieux militaires sont conteurs, mais souvent ils ennuient : c’est du moins l’effet que me produisaient souvent ceux auquels, jadis, j’entendais raconter la guerre de sept ans.

Il y a plusieurs causes à cet ennui ; l’une, c’est que les gens du monde n’ont pas, en général, d’idées justes sur la guerre, sur les armées ; ensuite, le vrai militaire ne voit que lui ; il n’y en a point qui dans l’action ait vu et compris plus que le point dont ils étaient chargés. Une autre cause principale, c’est qu’un conteur ne peut se quitter, aussi facilement qu’un livre quand on en a assez. D’ailleurs, dans un écrit, les faits, se suivant mieux, sont mieux compris.

Et d’abord qu’est-ce qu’une armée ?

Une armée n’est pas ce que l’imagination d’un jeune Militaire lui représenté : il est toujours étonné et embarrassé lorsqu’il s’y trouve la première fois.

Une armée est une somme composée d’unités qui se subdivisent. Dans une armée, un novice ne voit que des unités dissemblables ; comme la nature n’admet de sommes que composées d’unités de la même espèce, il ne peut pas concevoir la somme principale, l’armée. S’il est né avec le génie militaire, ce chaos se débrouille promptement. S’il en est autrement, il fait et fera toujours nombre, mais il ne sera jamais chef distingué.

Par la révolution, l’armée française sortit de tous les usages anciens et connus. Ce que je dis là fut senti et trivialement exprimé ; on nomma troupiers cette classe nombreuse qui, au milieu des armées, n’a pas compris une armée.

En partant des éléments, un petit nombre de soldats reçoit ses vivres, sa place, son gîte et l’ordre par son caporal. Les caporaux, vieux soldats expérimentés, actifs par caractère ou activés par de bons officiers, rendent la besogne des sergents simple et régulière. Les sergents sont les bras du capitaine ; ils le familiarisent avec sa compagnie, et par eux le bon capitaine forme une bonne unité dans le bataillon. Si le chef de bataillon s’attache à avoir de bonnes compagnies, conduites par de bons capitaines, il donne au colonel un bon bataillon. De même le colonel, en s’occupant. de ses chefs de bataillons mettra dans la brigade un bon régiment et le général de brigade qui commande deux bons régiments a une masse capable d’exécuter des opérations importantes. Avec trois brigades, animées du même bon esprit, le général de division aura une masse qui peut agir : c’est le flanc ou le centre, l’avant-garde ou l’arrière-garde d’une grande armée. Le général en chef ne peut agir que par ces masses. Général suprême, c’est de lui que dépend la qualité de ces divisions ; le soin de tous ces éléments lui compose de bonnes troupes. Une armée ne vaut que par son général.

 

Lorsqu’une grande guerre s’allume, les armées se forment sur plusieurs points ; les généraux sont placés, mais ils ne sont pas jugés. Les événement seuls sont l’échelle où se mesure leur mérite et leur bonheur. L’avantage de la campagne reste toujours au parti qui sait n’en choisir qu’un et lui sacrifie tous les autres. C’est la plus grande bataille gagnée plutôt que les localités qui décident ce choix. C’est en cela que les armées républicaines sont à plus grand effet que les armées royales. En cela aussi se trouve le vice des armées alliées.

La grande guerre est et sera toujours ce que je chercherai à analyser dans ces souvenirs.

Le général a encore à s’occuper de ses armes spéciales : connaître leurs besoins, leur mobilité ; les employer à proposées unir ou les désunir en ménageant les susceptibilités est, pour un bon général, l’occupation de tous les instants. Il faut encore soigner, faire vivre, administrer en un mot ce peuple armé ; organiser son recrutement. Puis viennent les connaissances locales, l’étude du terrain, des communications ; c’est le travail incessant du génie et de l’état-major.

Tout cela vu un à un est immense et tout cela n’est qu’un jeu pour l’homme de guerre. Un œil exercé, même subalterne, a bientôt découvert la présence ou l’absence de ces qualités, rares mais indispensables. Si le général en chef succombe sous le poids, s’il n’est pas capable, ses succès seront douteux. Mais s’il est calme, s’il raisonne sensément sur chaque objet qui se présente, s’il cherche dans ses inférieurs plutôt des talents que des fautes, il est homme de guerre ; les succès découlent de source en tout ce qu’il entreprend, mais ces hommes sont rares !...

L’infanterie est le fond réel d’une armée. Une brigade est une unité constante qui ne doit varier ni en nombre ni en organisation. C’est la plus petite armée qu’on puisse employer, aussi lui faut-il un général spécial avec état-major, commissariats, recrutement et surtout son système de mobilité. Pour faire une grande armée, il n’y a qu’à désigner le général de division et lui indiquer les brigades qui ont l’ordre de former son corps. Intrigues et frottements sont supprimés ; chacun conserve ses habitudes ; la machine est toute montée.

Les capitaines sont le premier échelon de cette force militaire. Ils en sont l’âme, la pierre fondamentale ; aussi ce poste important a-t-il partout haute considération. La compagnie, pour un bon capitaine, est une famille ; il connaît ses besoins, s’en occupe exclusivement ; alors le soldat est bon, il est content. Les officiers inférieurs ne sont qu’un noviciat. Se mettre en état de suppléer le capitaine, le devenir soi-même, doit être le point de mire de toutes ces jeunes ambitions.

Pour conserver une bonne infanterie, rien n’est plus utile que le système des brigades et leur permanence. Leurs généraux sont une excellente école pour former de bons généraux de division ou lieutenants généraux.

Vient ensuite la cavalerie ; son importance approche de celle de l’infanterie, mais celle-ci peut faire seule la guerre ; la cavalerie seule la ferait mal. Ensemble, on profite mieux des chances. La cavalerie ne supporte pas l’embrigadement. Son nombre, sa force sont plus variables. Le général de premier degré n’y est que l’inspecteur d’une force variable, il n’est pas le chef d’une unité constante. Un capitaine de cavalerie doit toujours sentir l’importance de ce qui lui est confié ; son service le détachera souvent, et sa gloire personnelle dépend presque toujours des services qui lui seront demandés et qu’il saura exécuter.

Le service difficile et varié de l’artillerie seconde le général en chef et prévient ses désirs. Cette arme embrasse toutes les parties de l’art militaire, parce qu’elle construit, soigne et distribue le matériel. Le général de l’artillerie ne différé du général en chef que parce qu’il lui est soumis pour la direction des mouvements, mais il les doit connaître pour préparer le matériel nécessaire ; il doit donner son avis, discuter le possible et l’impossible, les ressources du pays, ses communications, etc. Il surveille les ponts, maîtrise les défilés ; il devine les projets et moyens de l’ennemi et y met obstacle ; par lui commencent et finissent les batailles. C’est toujours l’artillerie qui est le centre des actions ; on combat par elle et autour d’elle et s’il faut se retirer, c’est sous sa protection. Il faut s’en servir, la protéger, la seconder aussitôt qu’elle a ébranlé les obstacles. Ici, les jalousies, les préventions, les intrigues disparaissent devant la nécessité.

Cette arme est à peine soumise aux hiérarchies indispensables à la discipline, c’est pourquoi ses officiers exigent un choix particulier, une éducation supérieure, un sentiment de son importance maîtrisé parle patriotisme. C’est la guerre préparée pendant la paix, et la guerre animée et alimentée pendant les campagnes. Il faut la bien comprendre pour y devenir supérieur ; il faut en être passionné pour se livrer à ce travail sans relâche et y persister. De ses rangs peuvent sortir les plus grands généraux ou les plus dangereux, si la prudence des gouvernements ne sait y mettre un frein, le seul possible, l’honneur. Tout souverain doit en même temps l’encourager et ne jamais cesser de la surveiller.

Le génie a tant de rapports avec l’artillerie qu’on pourrait presque les réunir, mais il est très politique de ne pas le faire : leur rivalité est un garant contre l’ambition. Les généraux en chef de ces deux armes sont des membres indispensables au grand quartier général ; ils doivent être influents dans les délibérations. Il est bon de remarquer que des artilleurs se sont distingués comme généraux en chef et jamais les ingénieurs. Leur célébrité vient des places fortes à attaquer ou à défendre. Leurs officiers sont très instruits... en théorie. Mais n’ayant pas eu comme ceux d’artillerie un immense matériel à mouvoir en harmonie avec les troupes, il ne se sont pas formés comme eux.

La partie administrative d’une armée est plus compliquée. L’intendant général doit au général en chef des, rapports fréquents et laconiques. Il doit s’entendre avec le major général, les chefs de l’artillerie, du génie ; ceux de chaque division, le corps des officiers de santé, les hôpitaux dirigés par un médecin en chef. Celui-ci doit aussi correspondre directement avec le chef afin de rassurer le moral des soldats ; ils y voient l’intérêt que leur porte leur général. Enfin, le chef suprême doit encore tenir dans sa dépendance le grand prévôt pour la police et l’espionnage.