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Souvenirs et impressions

De
391 pages

Le lundi, 31 janvier 1888, à une heure un quart du soir, par un temps froid et lamentable, je partis de Langres pour me rendre à Paris et de Paris en Italie.

J’avais enfin le bonheur de réaliser un rêve depuis longtemps caressé, et cette belle Italie parcourue tant de fois déjà par mon imagination, j’allais la voir réellement. L’Italie ! quel prestige dans ce nom, quels souvenirs il fait naître, à quelles impressions il livre l’âme ardente d’un jeune homme !

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Sébastien Herscher

Souvenirs et impressions

Mon voyage en Italie

J.M.J.

A SA GRANDEUR MONSEIGNEUR LARUE

 

ÉVÊQUE DE LANGRES

 

 

Cher et vénéré Monseigneur,

 

Par Vous et avec Vous, j’ai eu le bonheur de faire ce voyage à jamais béni. Il a laissé dans mon âme de tels souvenirs que je n’ai pu résister au désir de les fixer dans ce travail, auquel je prie Votre Grandeur d’accorder une de ses meilleures et plus paternelles bénédictions. Permettez-moi, Monseigneur, de vous dédier ces pages et de vous les offrir comme un hommage de ma filiale vénération et de mon inaltérable attachement.

 

Votre très-dévoué et très-obéissant secrétaire.

S. HERSCHER.

PRÉFACE

Je n’ai point la prétention d’offrir au public un ouvrage de valeur, je veux seulement rassembler dans ces quelques pages les notes prises après chacun de ces jours heureux que j’ai passés en Italie. Mes impressions ont été trop profondes et trop enthousiastes pour qu’il me soit possible de les conserver pour moi seul ; car, vraiment, lorsque le soir, je revenais fatigué de mes excursions, c’était un repos pour moi que de recueillir mes souvenirs et de décrire sur mon carnet les admirables œuvres qui m’étaient tombées sous les yeux. Mais on a tant écrit sur l’Italie, qu’il est présomptueux de ma part d’oser publier ainsi en deux mois un livre, qui demanderait des années de méditations et de travail pour être bien fait. Les charges de mon ministère et de mon titre, en absorbant tous mes instants, ne m’ont pas permis d’y consacrer tout le temps que j’aurais voulu, il m’aurait fallu prendre à Dieu ce qui n’appartient qu’à lui. J’ai donc préféré publier cet ouvrage tel que je l’ai pensé et senti et non point tel qu’un critique serait en droit de l’exiger.

 

L’abbé S. HERSCHER.

Langues, dimanche 10 juin 1888.

En la fête du Sacré-Cœur de Jésus.

DE PARIS A TURIN

Le lundi, 31 janvier 1888, à une heure un quart du soir, par un temps froid et lamentable, je partis de Langres pour me rendre à Paris et de Paris en Italie.

J’avais enfin le bonheur de réaliser un rêve depuis longtemps caressé, et cette belle Italie parcourue tant de fois déjà par mon imagination, j’allais la voir réellement. L’Italie ! quel prestige dans ce nom, quels souvenirs il fait naître, à quelles impressions il livre l’âme ardente d’un jeune homme ! On ne peut le prononcer sans y associer les noms de grandes illustrations et se rappeler les hommes célèbres dans tous les genres, qui ont traversé tant de siècles pour arriver jusqu’à nos jours, sans avoir rien perdu de leur gloire.

L’Italie exerce sur le monde une sorte de fascination à laquelle on ne saurait résister, et chacun se sent attiré par un charme que nul ne songe à briser : la curiosité anime les plus tièdes, la renommée sollicite les moins impatients, l’art et la nature attirent tous les ans une foule de voyageurs dans cette terre classique des arts, des sciences et du génie ; et quand une fois, ils l’ont habitée, ils ne peuvent plus s’en détacher, ils demeurent là séduits, enchaînés par l’éloquente magie de la gloire et de la grandeur.

Je ne craignais pas les déceptions, je sentais bien que mon enthousiasme et ma jeunesse projetteraient sur tout ce que je rencontrerais des couleurs féériques. J’ai quitté Langres avec la volonté arrêtée, avec la résolution très-ferme de savourer tout entière la poésie que recèle cette contrée privilégiée.

Mais quoiqu’on en dise et malgré le plaisir qu’on éprouve à la pensée de voir des pays nouveaux, d’admirer leurs mille curiosités, de contempler la grandeur de la nature et la majesté des ruines, il faut convenir pourtant que le moment du départ pour un voyage lointain a toujours quelque chose de triste et de solennel ; et en voyant disparaître derrière moi Langres, l’Evêché, mon couvent, ma chapelle de Saint-Martin, mon ermitage, je ne pus me défendre de cette espèce d’émotion pénible qu’on éprouve au moment de s’éloigner des lieux où vous rattachent le devoir et le dévouement, pour vous lancer dans des régions lointaines, dans des pays inconnus où l’imagination, toujours un peu aventureuse, vous promet, il est vrai, bien d’agréables surprises, bien d’utiles et d’innocentes distractions, mais où, en même temps, je ne sais quel instinct réfléchi vous fait aussi appréhender vaguement l’un ou l’autre de ces mille accidents auxquels un voyageur, quel qu’il soit, peut toujours se trouver exposé.

Quoi qu’il en soit, pour me remettre de cette impression quelque peu mélancolique, je fis ce que la raison dominée par la foi nous conseille en pareille circonstance. J’eus recours à la belle prière que l’Eglise, dans sa sollicitude maternelle, met dans la bouche du voyageur chrétien ; prière admirable où sont prévus, en effet, tous les besoins qui attendent le pèlerin à travers les anxiétés et les périls de l’exil ; et c’est aussi sous l’influence de cette touchante invocation que je sentis mon cœur se dilater de nouveau comme par enchantement. Eh ! quoi, me disais-je avec confiance, si le jeune Tobie put marcher sans crainte sous la protection de l’archange Raphaël, son mystérieux compagnon de route, ne suis-je pas, moi aussi, sous la garde de mon ange, sous la protection de Notre-Dame des Fourches, qui, du haut de sa colline bénie, ne cesse de veiller sur tous ses enfants, et saura bien, de près comme de loin, me couvrir de son égide tutélaire, à côté de l’ange de l’Eglise de Langres, qui m’a donné une de ses meilleures bénédictions avant de me mettre en route. Voilà, dit le Seigneur, que j’enverrai mon ange pour vous précéder et vous garder dans le voyage : Ecce ego mittam angelum meum, qui prœcedat te et custodicit in viâ1. Cet ami fidèle m’a dit tout bas à l’oreille : Mon fils, je ne vous abandonnerai pas, je ne vous perdrai jamais de vue, je serai à vos côtés la nuit comme le jour, je vous préserverai de tout danger et je vous ramènerai sans accident dans votre patrie. Que puis-je donc avoir à craindre ? C’est sous le regard de mon Dieu que j’ai commencé et que je vais poursuivre mon lointain pèlerinage ; quels que soient les pays que je parcourrai, n’aurai-je pas toujours à mes côtés mon invisible protecteur à la garde duquel le Seigneur m’a confié dès mon entrée dans la vie ? Notre sort est dans les mains de la Providence qui nous réjouit ou nous éprouve, nous bénit ou nous punit, nous conserve à ceux que nous aimons ou nous arrache à leur affection.

Et puis, en avançant, ne trouverai-je pas, de distance en distance, comme échelonnés le long de ma route, les anges protecteurs des diverses contrées qui vont s’ouvrir devant moi ? Ah ! soyez donc bénis, ô vous, mes invisibles protecteurs, anges tutélaires des beaux pays qui vont tour à tour me recevoir, permettez qu’un pélerin obscur mais sensible vous adresse ici d’avance l’hommage de ses vœux et de son amour reconnaissant. Sous la douce impression de ces salutaires pensées, auxquelles venait se joindre tout naturellement l’espoir d’un heureux retour, toutes mes inquiétudes s’étaient bientôt dissipées ; et déjà l’horizon s’agrandissant devant moi, mon imagination fit passer sous mes yeux, comme dans un tableau fantastique, l’immense chaîne des Alpes, et le dôme de Milan, et la coupole de Saint-Pierre, et l’Italie avec toute la magie de son nom et toute la puissance de ses glorieux souvenirs. Tout occupé de ces douces rêveries, j’eus à peine le temps de m’apercevoir que nous nous éloignions rapidement de notre cher Paris.

Nous sommes seuls dans notre wagon, nous formons un quatuor. Je regarde par la portière, ce n’est pas gai. Voilà l’hiver, le froid, les tristes aspects du ciel, et comme l’hiver fait qu’on se blottit au coin du foyer, il reporte aussi ma pensée vers le home abandonné. Je tire le rideau, j’engage mes compagnons à s’envelopper dans leurs couvertures, j’intercepte tant bien que mal l’air qui filtre et nous dormirions volontiers, n’étaient les magnifiques spectacles de la nature. Rien de plus pittoresque que ce long trajet en chemin de fer qui nous fit traverser tout l’Est de la France, si riche en panoramas merveilleux. La vapeur nous emporte vers le but de notre voyage : rapidement nous laissons derrière nous les départements de la Seine, de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne et nous entrons dans cette Bourgogne si gracieuse dans ses mille aspects et dont les villes défilent sous nos yeux. En allant en Italie, le pays des chefs-d’œuvre de toute nature, on prend plaisir à noter au passage ce qu’il y a de grand et de beau dans notre bien-aimée patrie, l’esprit cherche à établir un parallèle entre ce que l’on voit et ce que le voyage réserve de surprises. On est disposé à admirer l’Italie, mais les prémices de l’admiration sont dues à la France.

C’est d’abord Sens avec sa belle cathédrale qui attire de loin les regards ; quelles que soient les triomphantes beautés que nous ménage la vision de l’Italie ; à Sens l’architecture et la peinture offrent une grande œuvre et un grand nom : la cathédrale est un bijou, et Jean Cousin, le grand homme de Sens, fut, pour ainsi dire, le créateur de la peinture française. Voici Montbard et ses vieilles ruines du passe : cette antique tour qui domine la colline est tout ce qui reste de l’ancien château des ducs de Bourgogne ; nous saluons la patrie de Buffon, en comprenant comment l’illustre écrivain a du puiser dans les riantes vallées de l’Oze et cette gracieuse plaine des Laumes l’amour de la nature qui devait l’immortaliser. Ces vallées sont les dernières du bassin de la Seine. Une longue tranchée précédant le souterrain de Blaizy nous conduit dans celui du Rhône.

Ce ne sont plus alors que des viaducs alternant avec des souterrains, puis une longue courbe nous fait descendre dans la belle vallée de l’Ouche et en face nous apercevons le sommet de la Côte d’Or ; c’est le plan de Suzan et le mont Affrique qui se dressent devant nous dans leur majestueuse beauté. Viaducs et souterrains reprennent alors jusqu’à Dijon. En rasant l’extrêmité occidentale de la ville, on voit l’église Saint-Bénigne, et, laissant à droite l’Arquebuse et le Jardin botanique, nous reprenons notre course en côtoyant cette chaîne de collines plantées de vignes : Gevrey, Chambertin, Vougeot, Beaune, Pommard, Volnay, que nous frôlons ici en passant. Nous admirons Tournus dont l’église offre un des types les plus anciens et les plus curieux de l’architecture romano-bourguignonne du XIe siècle. D’admirables vallées se succèdent avec rapidité, le train se dirige en droite ligne sur le Jura : Macon, Bourg et les dernières villes de la Bourgogne fuient loin de nos yeux.

Le Jura est traversé, on entre dans la vallée du Rhône : à l’horizon se montrent les montagnes du Dauphiné et les glaciers de la Savoie, puis la vapeur cesse de siffler, nous sommes à Culoz. Quinze minutes d’arrêt ! Nous descendons un instant pour marcher un peu et nous réchauffer. Nous sortons de la gare, le sol durci grinçe sous le pied du passant qui se hâte, enveloppé, encapuchonné jusqu’aux oreilles, la barbe raidie par le froid, les pieds emprisonnés dans des bottes ou dans des caoutchoucs. En remontant en wagon, nous songeons avec joie que nous approchons de l’Italie : la Savoie seule nous en sépare. Ici surtout commencent les enchantements, on entre dans le grand silence et la majesté du paysage ; nous franchissons le Rhône entouré de côteaux à la base desquels coule le canal de Savières, par lequel les eaux du lac du Bourget se déversent dans le Rhône. Enfin nous apercevons ce fameux lac du Bourget chanté par Lamartine : brayant le froid, un froid de 10 à 12 degrés, nous faisons tomber les glaces couvertes de givre pour l’admirer. Le spectacle en vaut vraiment la peine : sur les rives du lac se dressent à pic d’immenses montagnes plongeant profondément dans le cristal bleuâtre et s’y mirant depuis leurs sommets. Les rayons brillants du soleil sèment sur les flots des paillettes d’argent tandis que de gros nuages courant çà et là accrochent leurs loques blanches aux découpures bizarres de la montagne. Celle-ci, comme une muraille sombre, tranche violemment sur le Ciel, tout en laissant apercevoir à ses pieds l’abbaye de Haute-Combe, séjour de paix et de prière qui semble dormir au bord de ce lac paisible, séparé par lui du reste du monde.

L’ingrate machine qui nous porte ne nous laisse point le temps de respirer les parfums légers de son air embaumé décrit par le grand poète : à peine nous est-il apparu que, comme un fantôme, il a disparu. C’est vers Aix-les-Bains, cette ville au climat si doux que le figuier y fleurit en pleine terre, que nous sommes emportés ; nous la laissons bientôt pour arriver enfin dans une belle vallée arrosée par la Leisse et l’Alban, et Chambéry se montre à nous avec son cortège de souvenirs. Impossible de voir cette ville sans donner une pensée aux célèbres de Maistre qui y sont nés. Les siècles passés nous apparaissent ensuite dans ce célèbre fort de Montmeillan, regardé comme l’une des positions les plus fortes de l’Europe et détruit depuis le commencement du XVIIIe siècle.

La Savoie se déroule sous nos yeux avec ses montagnes coupées de vallées profondes dans lesquelles on sent le voisinage de la Suisse ; puis le train passe rapidement devant les monts qui dominent Chambéry ; nous laissons aller nos yeux sur les profondes vallées et je vous assure que le froid n’ôte rien du charme au pays. Quand la neige brille comme des milliers de diamants, quand le soleil dore les cimes lactées des montagnes, c’est beau, c’est splendide, l’œil ne se rassasie pas d’un pareil spectacle. Ici, j’aperçois des masures, des cabanes ouvertes à tous les vents dont l’aspect misérable contraste avec la nature grandiose qui l’écrase de toute sa souveraine beauté ; là, des torrents et des cascades qui tenteraient un peintre ; au loin des plans qui se confondent, des lignes qui s’effaçent peu à peu et derrière elles se dressent les Alpes aux cimes neigeuses à demi noyées dans les vapeurs de l’horizon. Saint-Jean-de-Maurienne est vite dépassé. Nous traversons la vallée du Grésivaudan et l’Isère torrentueux pour entrer dans la jolie vallée de l’Arc qui se resserre peu à peu en une gorge étroite et pittoresque jusqu’à Modane, notre ville frontière.

Là, nous descendons pour subir la visite de la douane. C’est ici que commencent nos tribulations : les douaniers paraissent grincheux et se montrent très sévères, ils exigent que nous leur ouvriions toutes nos valises, que nous défassions nos plus petits paquets : même ma gibecière, que je portais sur moi, n’a pas échappé à leur inspection. J’ai beau leur dire que cet objet a déjà servi, ils ne me croient pas, je suis obligé de m’adresser au directeur. Celui-ci a été fort aimable et a ordonné à ses subalternes de s’abstenir d’examens minutieux et de s’en rapporter à ma parole. Nous quittons les wagons français pour les wagons italiens. Retardés par la douane, nous n’avons que le temps de monter dans le train : Partenza ! crient déjà les employés, on nous embarque dans les premières et on met nos bagages dans les secondes. Nous nous en plaignons, le chef de gare (capo di stazione) s’en offense et, à nos observations, il répond comme on a répondu un jour à un de mes amis : « Monsieur, c’est votre faute, je n’y puis rien ». Franchement, c’est traiter le voyageur avec un peu de sans-façon. Installés enfin, la locomotive siffle, le train s’ébranle. Les coiffes blanches de nos chefs de gare sont remplacées par des coiffures rouges ; il me semblait voir des lycéens prussiens, et au traditionnel P.L.M. a succédé la roue ailée, symbole de la fortune commerciale.

Nous mettons nos montres à l’heure de Rome, tandis que nous gravissons lentement la forte rampe qui conduit au tunnel. Les locomotives italiennes ont l’allure modérée des anciennes chaises de poste ; nul ne songe à s’en plaindre quand c’est le mont Cenis que l’on contemple. Le mont Cenis ! C’est pour nous le commencement de l’Italie. Séparée du reste de l’Europe par la chaîne des Alpes, derrière ce long tunnel, la gloire de notre siècle, l’Italie nous apparaît comme une véritable terre promise qui n’est plus à conquérir, mais vers laquelle nous nous sentons attirés. Il faut avouer que ces Alpes, qui n’ont guère empêché les armées de passer et les peuples de se battre, étaient un sérieux obstacle pour les relations commerciales. Mais n’étant plus aux siècles où l’on tournait les difficultés au lieu de les franchir, au XIXe siècle, la vapeur aidant, quelques minutes séparent la France des vertes plaines du Piémont. La traversée du mont Cenis se fait joyeusement, et nos cœurs battent un peu plus fort lorsque le train augmente de vitesse en descendant l’Italie. Après trente-deux minutes, le tunnel est dépassé. Au delà du mont Cenis, le décor est à peu près le même qu’en deçà du tunnel. On glisse au milieu de riants villages étagés en une pente entre les champs et les vergers, on serpente à travers des tunnels dont les rudes fenêtres encadrent dans des perspectives d’une grâce charmante de grands torrents et de belles rivières d’eau limpide et transparente qui se nuance par moments des teintes du lapis-lazzuli ou de celles de l’émeraude. Nous saluons en passant le pas de Suze et la jolie ville qui dort au fond de ce vallon, abritée au pied d’énormes montagnes couronnées çà et là de neiges éblouissantes.

Nous quittons Collegno et nous avançons dans une plaine fertile bien arrosée et bien cultivée. Encore quelques coups de piston de la machine et nous voilà en vue de cette belle capitale du Piémont, qui s’épanouit comme une reine magnifiquement parée au milieu de cette vaste plaine arrosée par le Pô et la Dora Ripa-ria. Le train traverse la belle allée de Stupinigi et entre à Turin dans la superbe gare de Porte-Neuve.

TURIN

De toutes les villes d’Italie, Turin — Torino — est la plus belle, la plus riante et la plus gaie, c’est le Paris de l’Italie. A peine fus-je descendu de wagon que je vis s’avancer vers moi une personne à la figure ouverte et sympathique qui m’aborda d’un air gracieux. Un ami commun nous procurait le plaisir de nous connaître et, grâce à lui, M. D * * * me reçut avec une bienveillance extrême et une véritable amitié. Je pus satisfaire à toutes les demandes qu’il me fit sur ses amis de France, pour lui les vieilles nouvelles étaient encore toutes nouvelles. J’ai vite constaté que je me trouvais en face d’un homme instruit, d’un bibliophile distingué, aussi étais-je désireux de converser avec lui, de lui demander des renseignements ; son commerce agréable et sur possédait un charme irrésistible : je ne pouvais avoir un meilleur et plus aimable cicerone.

Son histoire

Avant de visiter avec lui la ville et ses monuments, disons d’abord un mot de son origine. Capitale des anciens états Sardes et quelque temps du royaume d’Italie, elle est aujourd’hui le chef-lieu de l’intendance de Turin et de tout le Piémont. Sa fondation remonte aux premiers siècles de Rome. L’antique Bodincomagus, fondée par les Gaulois dont elle adora longtemps les dieux cruels, eut principalement pour habitants les Taurises. Après avoir été vaincus par les Romains, ils finirent par devenir leurs fidèles alliés. C’est alors qu’ils changèrent leur nom primitif en celui de Taurini, d’une résonnance plus latine. Lors de l’invasion des Carthaginois, ils refusèrent de marcher avec Annibal à la conquête de Rome, ce qui attira contre eux les armes de l’illustre général qui prit leur ville, la saccagea et la détruisit de fond en comble. Les Romains en firent une colonie sous Jules César (d’où son nom de Colonia Julia. Plus tard, elle fut rebâtie, conquise ensuite par les Romains et embellie par Auguste dont le surnom devint pour elle un titre de gloire : Augusta Taurinorum. Enfin, le premier nom disparut, le second devint par contraction Torino (en dialecte piémontais Türin) ou Turin.

En recevant le joug, elle reçut les dieux des vainqueurs : avec Teutatès, elle adora Jupiter. Elle les adorait encore lorsque saint Barnabé, suivi bientôt des saints apôtres de la Ligurie, Celse et Nazaire, vint leur apporter le flambeau de la foi. Turin le reçut avec une légitime fierté. La divine semence ne tarda pas à lever dans cette terre fécondée plus tard par le sang des martyrs Octave, Salutor et Advento, tous trois soldats de la légion thébaine qui, par ordre de l’empereur Maximien Hercule, reçurent à Turin la palme du martyre et devinrent les prémices de la riche moisson que l’Augusta Taurinorum préparait au père de famille. La culture de ce précieux héritage fut confiée dans la suite des siècles à d’intelligents laboureurs. Au premier rang brille saint Maxime, la gloire, non seulement de Turin, mais de l’Eglise toute entière. Ce grand évêque assista aux conciles de Milan en 451 et de Rome en 465, dota le monde d’éloquents écrits et maintint la ferveur primitive parmi ses ouailles. A tous ces saints qu’elle aime, qu’elle honore comme ses pères, ses bienfaiteurs et ses patrons, la pieuse cité a bâti de nombreuses églises, comme on sait les bâtir en Italie. J’aurai l’occasion d’en visiter et d’en admirer les principales.

Après la chute de l’empire romain, Turin passa successivement aux Hérules, aux Ostrogoths, aux Lombards, sous lesquels elle fut le chef-lieu d’un des trente duchés de cette monarchie, puis aux Francs. En 774, Charlemagne défit Didier, roi des Lombards, qui menaçait le pape, et s’empara de ses Etats. Il en donna la possession au marquis de Suze à la charge d’en défendre les frontières. Turin devint au XIIIe siècle, en 1281, la capitale des ducs de Savoie. Son importance date surtout de la réunion de la Savoie et du Piémont et, en 1416, Amédée VIII en fit sa capitale. Au XVIIe siècle, les luttes avec la France deviennent sérieuses. Les Français la prirent en 1640 ; en 1696, Louis XIV signa à Turin, avec le duc de Savoie, un traité par lequel il restituait à ce prince les villes conquises et stipulait le mariage de la fille du duc avec un de ses petits-fils. En 1706, un nouveau siége venait rompre la paix ; mais ce second siége ne donna lieu qu’à des efforts infructueux de la part des Français. Occupé ensuite par eux en 1796,1798, 1800, Turin fut démantelé après la bataille de Marengo et devint le chef-lieu du département du Pô, compris dans l’empire jusqu’en 1814, époque à laquelle ce pays fit retour au roi de Sardaigne, et devint en 1859 le noyau du royaume d’Italie. En 1865, par le transfert du gouvernement à Florence, Turin fut privé de sa suprématie politique et subit ainsi le sort de toutes les villes royales d’Italie.

La ville. Physionomie générale

Son premier charme découle de sa situation même : assise au confluent de deux cours d’eau au pied de riantes collines, elle n’a pas cette monotonie d’horizon à laquelle semblent être condamnées les villes des plaines. Placée en partie d’un seul côté du Pô, le contraste entre la ville et cette vallée arrosée par le grand fleuve offre un coup d’œil merveilleux. Ces côteaux faisant face à Turin sont à leurs divers étages ornés de villas d’où le regard domine et s’arrête charmé sur ce rideau des Alpes qui limite l’horizon. Au haut d’une montagne apparaît l’Eglise de Soperga consacrée à la sépulture des rois de Sardaigne et de laquelle on croit embrasser d’un coup d’œil un royaume entier. La ville en elle-même est uniforme et régulière, elle a été réédifiée presque complètement au siècle dernier. Devenue au XVe siècle la résidence des puissants ducs de Savoie, elle fut depuis embellie et fortifiée par eux. Jusqu’au commencement de ce siècle, elle était entourée de larges fossés, de remparts bastionnés et d’ouvrages extérieurs revêtus de maçonnerie ; elle était de plus défendue par une citadelle réputée imprenable qui la rendait une des plus fortes places de l’Europe. Depuis, toutes ces fortifications ont été entièrement détruites et remplacées par de magnifiques boulevards plantés d’arbres qui font le tour de la ville ; sur le vaste emplacement de la citadelle on voit s’élever de jour en jour de grandes et superbes constructions qui ne servent pas peu à embellir les abords déjà si riants de l’ancienne Augusta Taurinorum. Malgré sa régularité, l’ensemble de la ville n’est point triste : cette diversité d’ouvertures, ces saillies de balcons d’où flottent des couleurs tranchantes lui donnent un air méridional rendu plus piquant encore par l’animation excessive de la population qui circule. En parcourant la ville, on étudie son histoire en même temps qu’on en contemple les beautés. C’est le vieux Turin qui nous apparaît ici avec ses rues étroites et tortueuse, avec ses impasses obscures et ses maisons de modeste apparence, tandis qu’un peu plus loin la transformation s’accentue pour arriver à son complet épanouissement. C’est une ville moderne, débordante de vie et de gaieté, où l’on ne rencontre plus ces vieux palais, grandioses dans leur sombre beauté. En effet, peu de grandes maisons peuvent être citées comme des œuvres d’art, mais beaucoup sont de nobles et belles habitations où le bien-être moderne remplace la misère inavouée des somptueux palais de tant d’autres villes d’Italie. C’est un luxe solide qui règne ici, un luxe que le temps peut ternir mais ne détruit pas.

Du moyen-âge, il reste peu de chose. Quand on a vu le Campanile de la Consolata, dernière épave de l’architecture lombarde du Xe siècle, ceux de la Cathédrale, de Saint-Augustin, l’église Saint-Dominique et le palazzo Madama,il semble que cette lointaine époque ait dit son dernier mot. Tous les anciens monuments ont disparu à partir du XVe siècle pour faire place à des constructions nouvelles, presque toutes de style baroque et rococo. Au XVIe siècle, Turin prit un grand développement lorsque le duc Emmanuel Philibert y fixa la résidence de la cour. Ce développement naissant s’acheva et se perfectionna sous ses successeurs. Les noms de Charles-Emmanuel Ier, Charles-Emmanuel II, Victor-Amédée II, Charles-Emmanuel III et de Victor-Amédée III sont restés synonymes de protecteurs des arts et des lettres. Sous ces princes intelligents et désireux de voir Turin se développer brillamment, quatre grands architectes vinrent prêter le concours de leur génie. Les œuvres qu’ils créèrent n’ayant aucun rapport avec les brillants produits de la Renaissance, ces artistes ne sauraient être comparés aux grands hommes dont s’honorent Rome et Florence ; mais Turin, peuplé de monuments qui rappellent les noms du duc Amédée de Castellamonte, du comte Benedetto Alfieri, l’un et l’autre piémontais, du modanais Guarino Guarini et de Filippo Juvara de Messine, Turin prit, grâce à eux, un caractère particulier, fait de charme et de beauté, plutôt français qu’italien. C’est d’ailleurs ce que trouvait Châteaubriand quand il disait que : « Turin était encore la Gaule ». Et, ce qui est frappant, presque tout le monde parle notre belle langue. J’ai essayé de parler italien, mais je ne comprenais pas très bien les explications de mon cicerone. Il ne faut pas oublier qu’en Italie, au-dessous de la langue savante parlée en tous lieux par la classe instruite, il y a des idiomes qui varient dans chaque province. Le dialecte qu’on parle à Turin est un mélange de français et d’italien avec une prononciation particulière qui contribue à le rendre presque inintelligible aux étrangers connaissant la langue italienne. Les nombreuses relations avec la France y ont pu contribuer beaucoup ; cependant un fond commun existait déjà dans le dialecte piémontais qui se rapproche en une foule de points de la langue de nos anciens troubadours.

Aujourd’hui, Turin, avec sa gare monumentale, les beaux boulevards par lesquels on y accède, par ses portes et ses arcades d’une architecture distinguée semblables à celles de la rue de Rivoli à Paris, ses places, la plupart remarquables par leur étendue et les beaux édifices qui les encadrent, ses rues tirées au cordeau, coupées à angles droits et bordées de constructions symétriques à hauteur et à façade égales, ses magasins offrant les objets du luxe et du confort moderne, ses nombreuses églises toutes enrichies de marbres et de dorures, forme sans contredit une des capitales, sinon les plus importantes, du moins les plus jolies, les plus coquettes non seulement de l’Italie, mais de l’Europe.

Les monuments. Les églises

Après avoir erré dans la ville et embrassé l’ensemble du vieux et du nouveau Turin, j’ai visité les principaux monuments. Pendant mon voyage, ma première visite a toujours été pour les maisons de Dieu. Les églises de Turin sont en général modernisées : peu ou point de style lombard, mais une composition première moins ornée que les chefs-d’œuvre du moyen-âge et dans laquelle les richesses accessoires y sont accumulées avec profusion. Partout où le regard se porte, ce n’est que marbre et métaux, statues ; sculptures, ciselures, peintures, objets d’art. Les églises sont très nombreuses et bâties dans le style de la Renaissance. Parmi ce grand nombre, il fallait bien faire un choix ; dans celles que je visitai, voici quelques-unes qui me parurent les plus dignes d’attention. Au premier rang s’élève le Duomo1 ou la Cathédrale, dédiée à saint Jean-Baptiste. Elle est située près du Palais-Royal et date du XVe siècle. C’est le seul édifice qui porte vraiment le cachet de la Renaissance. La simplicité du style, la pureté des lignes, la parfaite harmonie des parties du monument font de la basilique un morceau digne de la grande époque. Rien de joli comme sa façade en marbre, élégante dans sa simplicité et dont les frises des trois portes fouillées avec art semblent dues à un ciseau florentin. L’intérieur n’offre rien de particulièrement remarquable, je dirai même que les peintures d’ornementation en grisaille qui couvrent les colonnes de la nef et les arcs doubleaux de la voûte ne m’ont pas paru d’un goût assez sévère pour la majesté de ce noble sanctuaire où l’on remarque cependant plusieurs ornements de détails fort intéressants, entre autres : une Sainte Vierge, attribuée à Albert Dürer, qu’on voit au deuxième autel latéral à droite, — deux magnifiques statues en marbre représentant sainte Christine et sainte Thérèse qui décorent une des chapelles du transept, — les belles sculptures du maître-autel tout en marbre précieux et la vaste tribune de l’orgue richement ornée, peut-être même un peu trop surchargée de dorures.

Quoi qu’il en soit, tout cela est éclipsé par la splendide chapelle du Saint-Suaire. Elle est située derrière le maître-autel, on y pénètre du chœur par une immense porte vitrée précédée d’un double escalier de marbre noir. C’est comme une église à part et certainement la plus remarquable et la plus curieuse de Turin. Elle a été construite sur les dessins du célèbre Guarino Guarini, de l’ordre des Théatins, pour recevoir un des linceuls dans lesquels le corps de Jésus-Christ fut enseveli et qui montre encore l’empreinte divine de ses membres ensanglantés. Objet d’une vénération profonde, la Sainte Relique fut rapportée d’Orient à l’époque des croisades par Geoffroy de Charme, chevalier champenois ; elle n’est exposée au public que dans des occasions solennelles telles que les mariages des princes ou des princesses de la maison royale ; on la garde précieusement dans une urne en forme de sarcophage. Cette précieuse relique rappelle en outre le vœu de François Ier avant la bataille de Marignan : la victoire ayant été favorable à ses armes, on vit le monarque français se rendre à pied de Lyon à Chambéry, où était alors conservé le Saint Suaire dans la chapelle du château, pour y rendre hommage de ses succès au Dieu des batailles.

Il fallait une chapelle digne d’une semblable relique ; aussi l’intérieur en est-il d’une imposante architecture produisant une impression vraiment funèbre. Pour vous en faire une idée, représentez-vous une rotonde très élevée, environnée de colonnes groupées de marbre noir poli, dont les bases et les chapiteaux sont de bronze doré. Au-dessus de cette rotonde la coupole s’élève légère et fantastique comme dans un temple indien. Elle est fort remarquable ; certains puristes du genre se permettent d’en critiquer le style, mais ils sont forcés d’en admirer avec les amateurs le mérite supérieur de stéréométrie que l’architecte y a manifesté. Plus haut, la partie intérieure de la coupole se compose de plusieurs voûtes en marbre percées à jour, placées les unes au-dessus des autres et disposées de manière à laisser voir au sommet de l’édifice une couronne de marbre en forme d’étoile qui semble suspendue en l’air, bien qu’elle repose sur ses rayons. Cette seconde voûte est décorée d’une peinture à fresque représentant le Saint-Esprit dans sa gloire. Ce qui augmente l’impression ressentie, c’est la lumière venant d’en haut et éclairant ainsi faiblement la chapelle dans laquelle le recueillement est profond ; c’est d’un aspect mystique et saisissant. Ajoutez à cela qu’au-dessus de l’autel brille une grande croix de cristal soutenue par un groupe d’anges et que le pavé est en marbre violet dans lequel sont incrustées des étoiles en bronze doré, et tout cet ensemble vous donnera un sanctuaire d’une beauté sévère et majestueuse, d’une tristesse imposante et parfaitement conforme à sa destination. Entre les quatre arcs libres de la chapelle, le roi Charles Albert a fait élever des monuments en marbre blanc renfermant les restes des plus illustres princes de la maison de Savoie : Amédée VIII, Emmanuel-Philibert, Charles-Emmanuel. On y voit aussi le monument de la reine Marie-Clotilde, morte en odeur de sainteté en 1855. Tout cet intérieur est vraiment majestueux et l’on regarde avec raison la chapelle du Saint-Suaire comme le chef-d’œuvre du Père Guarini.

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