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Souvenirs et Récits de voyages

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353 pages

Dans les premiers jours de septembre 1828, le cœur joyeux comme l’est celui d’un étudiant en vacances, je partis de Chartres pour Senonches et La Trappe. Le voyage avait été arrêté dans le courant de l’année entre un ami et moi. Mes compagnons de route, jusqu’à Senonches, furent deux honnêtes marchands de bois, qui m’avaient donné place dans leur cabriolet.

La Beauce et sa monotonie continuent jusqu’à Courville, gros bourg que nous traversâmes.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Charles-Benjamin Poisson

Souvenirs et Récits de voyages

PRÉFACE

C’est pour accomplir les dernières volontés de l’abbé Poisson que paraît ce volume qui contient le récit de ses voyages.

Le motif qui l’a poussé à écrire ses impressions, se trouve indiqué par lui-même dans une introduction qui ne devait pas être publiée, mais qu’il est bon que le lecteur connaisse.

« Les voyages, dit-il, instruisent et divertissent, parfois ils fatiguent, mais ils laissent toujours quelques émotions et quelque chose à raconter. Ceci même m’a déterminé à écrire les impressions diverses que j’ai éprouvées en allant et venant, à faire le récit de ce que j’ai observé et de ce que j’ai vu.

Mes petits-neveux, qui ne m’auront pas connu, sauront, s’ils prennent la peine de me lire, qu’il y aura eu dans leur famille un homme amateur des voyages, rêveur, tour à tour gai et triste, plutôt triste et sérieux que gai, insouciant au fond, mélancolique par tempérament, philosophe par nature, religieux par éducation, par conviction et par principes, ayant eu fort peu en estime les hommes, cela pour les avoir vus de près et les avoir beaucoup pratiqués. Il les trouva égoïstes, rampants, sans sincérité ; tantôt flatteurs des grands, tantôt flatteurs du peuple, selon leurs intérêts ; pleins d’eux-mêmes et orgueilleux ; ardents à l’égard des honneurs et des dignités, y sacrifiant leur indépendance et jusqu’au respect de soi ; soupirant sans cesse après l’argent, comme moyen de gloire et de jouissance. Le portrait n’est pas beau, mais il est réel.

Mes petits-neveux apprendront encore qu’un des membres de leur famille consacra son temps à la science et à la méditation, n’ayant été flatteur de personne. Poli envers tous, autant que possible, qu’il fût d’humeur indépendante, un peu raide dans l’expression, moins dans la manière d’agir ; ayant aimé la liberté plus qu’aucune autre chose au monde ; l’ayant toutefois respectée dans chacun et cela jusqu’au scrupule. Ils connaîtront que son bonheur fut de s’instruire, d’entendre, de voir, de remarquer et de raconter. Peu curieux, du reste, à l’égard des affaires d’autrui, qu’il fut souvent questionneur par distraction, n’attachant pas grande importance aux commérages des petites villes et du monde, détestant les bavards et plus encore leurs bavardages. Qu’exact en ses récits, il n’aima ni le mensonge ni la fausseté. Que, sentant vivement, il fut cependant froid à l’extérieur par timidité naturelle, par réserve et quelquefois par dédain. Qu’il détesta l’autocratie, le despotisme et l’arbitraire, disposé à fraterniser avec le premier venu, sans jamais y mêler de bassesse ; croyant à l’égalité humaine et non à l’égalité des rangs. Qu’il ne désira opprimer personne, en conséquence, qu’il ne voulut pas être opprimé ; ennemi implacable de tout pouvoir oppressif, il n’aima ni l’orgueil des grands, ni la grossièreté des petits. Qu’ennuyé de tout, il prit plaisir à tout, ayant opinion que les choses de ce monde sont grande vanité. Que ne comprenant rien à l’existence actuelle, il s’estima heureux d’être instruit par la foi, mais ne voyant en fin de compte dans chaque chose qu’un mystère depuis le commencement jusqu’au bout.

Cette peinture que je fais de mon être moral, avant de commencer le récit de mes impressions de voyage, est peut-être un tort et un travers d’esprit ; ceux qui m’auront connu verront au moins si j’ai dit vrai.

Plein du sentiment de ce qui est juste, de ce qui est droit, on m’a reproché avec raison d’avoir presque toujours eu une critique à opposer à chaque chose. Mon excuse a été que rien n’est plus rare que de trouver une seule chose qui soit de tout point selon ce qui est juste ; l’iniquité, le mauvais goût, l’esprit de parti et le faux jugement règnent sur la terre ; tout cela est le fruit des passions de l’homme.

Il était bon que ceux qui me liront me connussent avant d’entreprendre la lecture de mes récits de voyages ; ils sauront mieux m’apprécier.

Maintenant, si l’on prend la peine de me lire, je demande indulgence. J’ai raconté comme j’ai senti, j’ai rapporté comme j’ai vu : la sincérité et la vérité sont deux précieuses qualités dans le narrateur ; je n’ai point prétendu faire un livre de science, c’est un récit de mes courses par amusement et pour mon profit personnel. »

A ce portrait, il convient d’ajouter quelques notes biographiques.

L’abbé Poisson naquit à Janville (Eure-et-Loir), le 27 septembre 1809, et reçut les noms de Jean-Charles-Benjamin.

Son père, Jean-Simon-Nicolas Poisson, était notaire à Janville ; sa mère, Louise-Jeanne Ancest, appartenait à une famille de magistrats de Paris1.

L’abbé Poisson commença ses études à Janville, sous la direction des vicaires de cette ville ; à la mort de son père, en 1823, il entra au collège d’Orléans comme externe, jusqu’à sa rhétorique, qu’il fit au Petit-Séminaire de Saint-Chéron, près Chartres, le 15 octobre 1827. « Ce fut à cette époque, écrit-il, que je quittai Orléans et le collège, conservant un précieux souvenir de cette première éducation. »

Au sortir de Saint-Chéron, il entra au Grand-Séminaire de Chartres, où il reçut les différents ordres des mains de Mgr Claude-Hippolyte Clausel de Montais, évêque de Chartres.

Il débuta dans le ministère comme curé desservant d’Oinville-Saint-Liphard, canton de Janville, le 16 octobre 1832.

Il donna sa démission de curé d’Oinville-Saint-Liphard le 7 avril 1837, et vint se fixer à Orléans.

Mgr de Quélen le nomma, en 1838, second prêtre administrateur de la paroisse de Notre-Dame-des-Victoires, dite des Petits-Pères, à Paris. Il n’y resta que quelques semaines et revint à Chartres pour remplir les fonctions de second vicaire à Saint-Pierre, 14 juillet 1838 ; il en devint premier vicaire le 27 septembre 1840, jusqu’au 3 avril 1845.

Pendant les loisirs que lui laissait son ministère, l’abbé Poisson termina son ouvrage sur les Causes du succès du protestantisme au XVIesiècle et l’explication des Évangiles. Le premier de ces ouvrages lui attira, écrit-il dans des notes intimes, bien des tracasseries ; mais le second lui valut des félicitations.

Après avoir quitté le vicariat de Saint-Pierre, il resta sans exercer le ministère jusqu’à ce que Mgr Fayet, évêque d’Orléans, sur la demande de la sœur de l’abbé Poisson, le nomma vicaire de Notre-Dame-de-Recouvrance, juin 1846.

En 1851, pour des raisons de santé et autres, qu’il n’est d’aucun intérêt pour le lecteur de connaître, l’abbé Poisson cessa d’exercer le ministère ecclésiastique, et en 1855, il quitta définitivement Orléans pour aller demeurer à Paris.

Pendant les trente années qu’il passa dans la capitale, l’abbé Poisson ne resta pas inoccupé : prêtre habitué dans les paroisses de Saint-Thomas-d’Aquin, de Saint-Sulpice, de Notre-Dame-des-Champs, sur lesquelles se trouvait son domicile, il fut toujours prêt à rendre service au clergé de ces paroisses, et alla aussi plusieurs fois remplacer quelques prêtres des diocèses de Paris, de Versailles ou de Meaux, que leur santé obligeait à prendre du repos.

Il employait aussi ses loisirs à travailler, composant des sermons qu’il faisait paraître dans l’enseignement catholique, collaborant à certaines revues, mettant en ordre ses notes de voyage, qu’il faisait seul ou avec des jeunes gens ; enfin, publiant un ouvrage philosophique : la Raison, la Science et la Foi devant le Mystère.

Longtemps il fut un membre assidu du Cercle catholique des étudiants, où il rencontra des jeunes gens pour lesquels il avait une véritable affection et qui lui ont toujours témoigné une grande estime et un profond respect. Il s’était non moins attaché aux apprentis et ouvriers du patronage de Saint-Étienne-du-Mont, où il dit la messe le dimanche pendant treize ans. Ces jeunes gens trouvaient en lui un narrateur intéressant, un sûr conseiller, un vrai père pour l’affection et le dévouement. Combien lui doivent ce qu’ils sont aujourd’hui !

Dans l’année 1884, l’abbé Poisson sentit ses forces s’affaiblir, à mesure que s’aggravait une pénible infirmité dont il était tourmenté. Dans les premiers jours de mars 1885, le mal empira, et malgré les soins qui lui furent prodigués avec un dévouement sans bornes, ayant reçu les Sacrements de l’Église en pleine connaissance, il mourut le 17 mars 1885. Un service religieux fut célébré à Paris, à Notre-Dame-des-Champs, sa paroisse, au milieu d’un nombreux concours d’amis et de paroissiens, et son corps fut ramené à Orléans pour être inhumé, comme il en avait exprimé le désir, au cimetière Saint-Jean, près de sa mère.

L’abbé Poisson avait préparé lui-même pour l’impression ces voyages que nous publions aujourd’hui, diverses circonstances l’empêchèrent de les faire paraître de son vivant, et nous ont aussi empêché de le faire plus tôt..

Entrepris il y a trente, cinquante ans, ces voyages ont donc peu d’actualité ; nous espérons cependant que le lecteur trouvera un certain intérêt à les lire.

SOUVENIRS & RÉCITS

La Trappe

(Septembre 1828)

Dans les premiers jours de septembre 1828, le cœur joyeux comme l’est celui d’un étudiant en vacances, je partis de Chartres pour Senonches et La Trappe. Le voyage avait été arrêté dans le courant de l’année entre un ami et moi. Mes compagnons de route, jusqu’à Senonches, furent deux honnêtes marchands de bois, qui m’avaient donné place dans leur cabriolet.

La Beauce et sa monotonie continuent jusqu’à Courville, gros bourg que nous traversâmes. L’Eure y passe à son midi. Presque au sortir de Courville, vers Pontgouin, le Perche commence. Près de ce bourg de 1.400 habitants, je vis les travaux exécutés par les ordres de Louis XIV, afin d’amener les eaux de l’Eure sur les aqueducs de Maintenon et de là à Versailles. Gigantesque entreprise d’un pouvoir absolu, l’œuvre est restée inachevée. Les herbes y croissent. Je jetai un coup d’œil en passant, avec intérêt. Nous entrâmes bientôt dans la belle forêt de Senonches, d’une contenance de près de six mille hectares. Nous la traversâmes et fûmes à Senonches. Ce bourg est en plein Perche. La rivière de la Blaise y est un petit filet d’eau. Le pays est marécageux. On compte dix lieues de Chartres et vingt-neuf de Paris. Le château, vieux manoir des temps passés est en ruines. La butte, dite des Sarrasins, qui n’y sont probablement jamais venus, fut ce qui me parut le plus curieux. Les récits ne manquent pas à son sujet ; ce sont des merveilles de toutes sortes ; on m’en raconta d’effrayantes. Celui qui m’en faisait le narré n’y croyait pas plus que moi. On aimait à raconter aux vieux âges, et l’on était de tout point fort crédule. Nous avons mis à notre époque moins de foi à toute chose : aussi le rire sardonique est-il souvent notre réponse au conteur.

Son église, d’une seule nef, est sombre. Elle n’offre aucun intérêt.

Mon ami me mena aux forges de Dampierre.

Ce fut chose très curieuse pour moi de voir une fonderie : de voir, au sortir du fourneau, le fer devenu de corps dur un corps liquide, d’une fluidité semblable à celle de l’eau ; de le voir s’amincir sous le laminoir et être façonné de diverses manières sous les coups redoublés de pesants marteaux.

Le maître des forges était un Monsieur Goupil, dont on parlait comme d’un haut et puissant Seigneur. Il l’était, en effet, dans l’aristocratie des écus, aristocratie qui avait remplacé celle du sang, et avec une morgue qui n’était pas petite.

Pour aller à Dampierre nous avions suivi le chemin qui conduit au cimetière et à la Chapelle de Saint-Cyr, pèlerinage à un quart de lieue de Senonches. Ce chemin, dominant la vallée, est dans une agréable position.

J’assistai à la fête patronale de la nativité de la Sainte-Vierge. J’y vis une nombreuse confrérie, dont les membres se chargent des enterrements et des obits de la contrée. Ils étaient par le vêtement et la tenue plus grotesques les uns que les autres, surtout celui qui était vêtu d’une tunique de drap d’argent. Les confrères étaient et d’église et de cabaret.

Le lendemain, nous partîmes à pied, en vrais pèlerins ; ce qui donne le temps d’examiner le site à loisir. Nous entrâmes dans la forêt. A sa sortie, nous nous arrêtâmes devant un étang, celui de Tardais, village voisin, à trois quarts de lieue de Senonches (3 kilomètres). Il était six heures et demie du matin, le soleil montait, la solitude était grande ; la maigreur du terrain faisait penser au désert.

Après avoir devisé quelques instants avec mon ami sur ce spectacle nouveau pour moi, nous reprîmes notre route. L’étang du Tardais a 7 hectares 22 ares de contenance, nous le laissâmes bientôt derrière nous.

En arrivant à La Ferté, le premier objet qui attira nos regards fut le château ; nous le visitâmes. Le financier Laborde l’avait vendu, le 4 janvier 1784, au duc de Penthièvre. Il n’en restait plus que les quatre murs. C’était un monceau de ruines. Cette dévastation fut l’œuvre de 93. Quels qu’aient été l’abus du pouvoir, son insolence et son despotisme, un peuple se déshonore en s’attaquant aux monuments et aux arts : car par le pillage, le vol et la destruction, il recule vers l’état barbare et fait outrage à la civilisation.

Le financier Laborde avait acheté, en novembre 1766, de la duchesse de Valentinois, fille unique et héritière du fameux duc de Saint-Simon, ce château qu’il rebâtit à neuf, et fit ainsi disparaître celui du moyen âge. Ce fut en ce lieu que le duc de Saint-Simon, retiré de la cour, composa ses mémoires si pleins d’acrimonie haineuse et de hauteur aristocratique. Ce seigneur de la cour de Louis XIV mourut à Paris, mais fut inhumé dans le chœur do l’église de La Ferté. En 1794, sa tombe fut profanée ; les restes du défunt furent tirés de son cercueil et jetés, au cimetière, dans une fosse commune.

Après avoir visité les ruines faites en 93, après avoir réfléchi quelques instants au milieu d’elles sur les effets des révolutions, nous entrâmes dans la ville. Comme le château, elle fut en partie réédifiée par Laborde, qui, après avoir vendu au duc de Penthièvre, alla de nouveau créer à Méréville d’autres merveilles. En sa qualité de plus riche citoyen de France, il eut à porter sa tête sur l’échafaud.

La Ferté est bien bâtie : j’en fus dans l’étonnement et dans l’admiration.

Nous allâmes visiter l’église. Elle est un édifice dans le genre du XVIIe siècle. Elle me plut : je ne connaissais alors pas grand chose à l’architecture ; le gothique, c’est-à-dire le moyen âge, n’était pas encore redevenu à la mode. Je sus depuis ma visite que cette église avait été construite de 1658 à 1659 par les soins du premier duc de Simon possesseur du château de La Ferté.

Nous laissâmes derrière nous la très petite ville de La Ferté, elle n’avait que 1.000 habitants. Au moyen âge elle se nommait Firmitas-Ernaldi, la Ferté-Ernauld. Elle prit le nom de Ferté-Vidame vers le XVe siècle, en passant dans la famille de Vendôme, à laquelle appartenait le vidamé de Chartres.

Nous continuâmes notre route à travers un sol peu productif et de triste aspect. Nous traversâmes un bois agréablement planté. A sa sortie, nous étions très incertains sur notre route ; nous priâmes une paysanne de nous l’indiquer. Sa réponse fut que c’était toujours tout droit : cependant le sentier était oblique. La même réponse nous fut faite à plusieurs reprises. Il paraît qu’en cette contrée la ligne droite des chemins est un peu courbe, comme la droiture de beaucoup de gens. Nous suivîmes la route indiquée : nous longeâmes Réveillon, dernier village d’Eure-et-Loir de ce côté. Au loin étaient les villages de la Chapelle-Fortin et de Rohaire. Nous avancions toujours, non sans crainte de nous tromper. Un paysan de figure niaise, comme la plupart des gens de cette contrée, nous dit que nous n’étions plus qu’à une petite distance de Saint-Maurice. Il nous indiqua une sente, qui en droite ligne devait abréger le chemin. Nous arrivâmes à midi à Saint-Maurice, commune du département de l’Orne, sur la grande route de Paris à Alençon, à 33 lieues et demie de Paris. Il y avait une poste aux chevaux.

Un peu avant d’y arriver, nous avions aperçu la belle tour de la Madeleine de Verneuil dans un point de vue qui nous enchanta.

L’église de Saint-Maurice était nouvellement restaurée ; le marguillier qui nous la montra en était fier ; son badigeon à couleurs tranchantes lui semblait un chef d’œuvre et le barbouillage des marbrures du meilleur goût. Un porte-voix déposé près du lutrin attira mon attention ; je ne connaissais pas cet instrument, ni son usage pour les églises. Il aide à mieux brailler : or, crier à tue-tête est pour nos tourne-gueule de village le nec plus utra du chant, tant soit faussée la note. J’aurais voulu voir le lutrin de Saint-Maurice aux jours de fête, j’aurais eu sans doute un complet de grimaces le mieux soignées.

Le marguillier, homme de la connaissance de mon compagnon de voyage, content de nos louanges demi sincères, demi exagérées, nous mit dans notre chemin, en nous indiquant la route du mieux possible : mais à travers les halliers du Perche il est sage de demander souvent s’il faut tourner à droite ou à gauche.

Mon ami et moi nous étions en pays entièrement inconnu, car c’était la première fois que l’un et l’autre nous parcourions cette contrée. Nous suivîmes presque sans discontinuer le haut du versant d’une charmante vallée arrosée par l’Are : elle était entrecoupée de plantations, de maisonnettes et d’usines. Ce n’était plus du tout le site monotone de la Beauce, ni les habitudes, ni la physionomie du beauceron.

Après avoir fait route un peu au hasard, nous crûmes prudent de nous informer sur le chemin de La Trappe, dont nous pensions être seulement à deux lieues de distance. Il était de deux à trois heures. Nous entrâmes dans un presbytère, avec la conviction que le curé nous renseignerait mieux que tout autre. Il était absent. On eût l’air de ne pas même se douter qu’il existât un monastère à peu de distance.

Nous étions sans renseignement, nous n’avancions donc pas sans inquiétude, n’ayant nulle envie de nous trouver égarés la nuit dans les bois. Nous étions à pied, des bois, des marécages, la solitude, le silence, des chemins inconnus, le soleil déclinant vers l’horizon n’étaient point choses rassurantes. En vain cherchions-nous quelque être vivant pour nous indiquer La Trappe, nul ne se présentait. Du reste, on peut dire qu’en approchant de la sainte solitude, la mélancolie s’empare de vous par le couvert des bois et l’absence d’habitations.

Enfin, an détour d’un chemin, nous aperçûmes au loin le monastère. Nous sourîmes et reprîmes courage. Quoique fatigués de la route, nous n’en hâtâmes pas moins la marche. Au bout d’un quart d’heure, nous fûmes devant la principale porte d’entrée du couvent. En face était une hôtellerie ; nous y entrâmes afin d’avoir des renseignements et pour nous rafraîchir. Les hôteliers n’aimaient pas les religieux, ils nous en dirent le plus de mal possible. Il y avait rivalité, les religieux recevaient gratis, eux recevaient pour de l’argent. Ils eussent voulu que les moines leur eussent envoyé tous les voyageurs ; dans cette solitude leur hôtellerie leur eût valu une hôtellerie de grande route. Mais les religieux ne les avaient pas prié de mettre enseigne1. Nous quittâmes ce lieu, nous promettant de ne pas y retourner au départ, et nous n’y retournâmes pas.

Au-dessus de la porte du monastère il y avait une inscription sévère ; elle annonçait que de grandes erreurs venaient s’y expier par de grandes macérations. Refugium peccatorum, Refuge des pécheurs, voilà ce qui nous désignait la maison des Trappistes. L’image de la Vierge était au-dessus. La Vierge est aussi appelée Refuge des pécheurs, parce qu’elle est puissante auprès de Dieu pour obtenir la grâce et le pardon.

Voici ce que Marsollier dit de La Trappe dans sa vie de l’abbé de Rancé (t. Ier, 1. II, c. Ier, p. 160) : L’abbaye de Notre-Dame de la Maison-Dieu de La Trappe fut fondée par Rotrou, comte du Perche, l’an 1140, sous le pontificat d’Innocent II, et sous le règne de Louis VII, roi de France, quarante-deux ans après la fondation de Citeaux, vingt-cinq après celle de Clairvaux. Le comte de Rotrou ayant fondé La Trappe, il y mit des religieux de l’abbaye de Breuil-Benoît, fondée en l’an 1137, de l’ordre de Savigny, qui commença en 1112. Cela dura jusqu’à 1148, alors le bienheureux Serlon, quatrième abbé de Savigny, réunit cet ordre à celui de Citeaux, à la sollicitation et par l’entremise de saint Bernard ; et l’ayant mis sous la filiation de Clairvaux, l’abbaye de La Trappe passa en même temps dans l’ordre de Citeaux huit ans après sa fondation.

Le seul titre Refugium peccatorum avait produit sur nous une impression vive, il était d’une humilité profonde. Nous frappâmes émus à la porte. Un frère lai nous ouvrit et se prosterna à nos pieds : salutation touchante, nous nous en sentions indignes. Nous venions de lire les humbles mots Refugium peccatorum. et dès le seuil même du monastère, nous vîmes l’abnégation du soi en action. Nous suivîmes le frère en silence. Il nous conduisit dans une petite chambre haute et nous y laissa. Les plus graves sentences de l’Écriture étaient appendues sur les quatre faces de la muraille. Nous en lûmes plusieurs. Le pain de l’âme fut donc notre première nourriture dans cette maison. Tout était grave : c’était le détachement de soi, c’était la solitude, le silence, la mort, l’éternité. Il n’y avait plus de vanité dans nos pensées, la vie nous apparaissait comme une grande responsabilité que nous avions à porter devant Dieu. Saisis d’un saint respect, nous osions à peine parler à voix basse, dans la crainte de troubler le silence et la paix de ces lieux. Nous prêtions l’oreille, écoutant si quelque bruit n’arriverait pas jusqu’à nous : rien ne se faisait entendre. Les écrits appendus à la muraille nous occupèrent de nouveau. Ma mémoire infidèle n’a retenu aucune des pieuses sentences qu’ils portaient ; je le regrette, j’aurais aimé à les consigner ici. Enfin la porte s’ouvrit. Il avait fallu chercher le père prieur, telle était la cause du retard. Le père hôtelier nous salua ; nous lui rendîmes son salut, et nous réitérâmes notre demande d’hospitalité. Il nous conduisit immédiatement au réfectoire des étrangers, grande pièce de l’ancienne abbatiale et des appartements du duc de Penthièvre, prince respecté par la Révolution, probablement parce qu’il mourut au mois de mars 1793. Son portrait était encore appendu à la muraille du réfectoire. Nous avions droit d’hôte, on nous servit à manger. Le père hôtelier, homme de bonnes manières, de figure distinguée, encore dans la jeunesse, répondait gaiement et avec amabilité à nos nombreuses questions. Je dis qu’il répondait, car c’était tout ce que la règle lui permettait ; elle lui défendait de rompre le silence, à moins qu’il ne fût interrogé. Nos questions furent d’abord rares, nous étions un peu intimidés ; nous les multipliâmes les jours suivants, lorsque nous eûmes pris de la hardiesse. Tout nous paraissait nouveau et étrange : c’était la première fois que nous voyions des moines et un monastère d’hommes.

Nous allâmes prendre du repos. A la suite du réfectoire, le long d’un petit corridor étaient d’étroites chambres, le père hôtelier nous en indiqua une à chacun. L’ameublement consistait en une chaise, une table, un pot à l’eau, une cuvette et une serviette. Le lit était un peu dur, malgré cela je m’endormis profondément ; j’étais fatigué de la route. Vers deux heures du matin, des voix sépulcrales, cassées, éteintes me tirèrent de mon profond sommeil ; elles avaient entonné lugubrement le lugubre chant des morts Deum cui omnes vivunt (ou plutôt) regem cui omnia vivunt, venite adoremus, venez, adorons Dieu pour qui tous vivent (invitatoire gallican), ou venons, adorons le Roi pour qui toutes choses vivent (invitatoire romain), moins expressif et moins saisissant que le premier. Très certainement Deum vaut mieux que l’expression vague Regem, et omnes qu’omnia. Qu’on me pardonne cette digression. Étais-je encore au milieu des vivants, telle fut mon émotion, ou bien, par un songe, au milieu des tombeaux, dans la région des morts ? J’étais ainsi préoccupé de cette pensée en prêtant un instant l’oreille et en me hâtant de prendre mes habits au milieu des ténèbres : car je voulais assister dans le silence de la nuit à ce chant solennel et profondément triste, qui avertit si bien l’homme du néant des choses d’ici-bas. Jamais je ne fus saisi de plus d’émotion. J’arrivai en tâtonnant à la tribune, m’étant dirigé par les voix. Je ne priai pas, j’écoutai : c’était au fond une prière par l’émotion de l’âme. Nous dominions sur le chœur. Un reflet de lumière éclairait à peine ces têtes courbées sous le poids de la pénitence. La robe blanche était ensevelie dans les ombres. Les frères lais étaient placés à part sous nos pieds, dans un premier choeur ou vestibule. Ils étaient vêtus de brun. Un jubé ou tribune pour chanter l’Évangile les séparait des pères. Ils se tenaient et priaient en silence, statues immobiles devant la Majesté de Dieu.

Si remarquables par l’austérité de leur vie et si en renom à ce sujet, ces religieux chantèrent, en se tenant constamment debout, les triples matines des morts, de la féérie et de la Vierge. De temps en temps quelques-uns s’inclinaient pour toucher du doigt la terre, afin d’expier une distraction intérieure et à peine dépendante de la volonté : ils s’humiliaient publiquement de ce qui était une infirmité de l’esprit et non du cœur. Lorsqu’ils achevèrent leurs matines, les ténèbres duraient encore. On dit la première messe, elle était pour les frères lais, qui ne devaient entendre que celle-là. Ensuite on psalmodia prime. L’aurore venue, chacun se rendit au travail. Les religieux étaient en lessive, nous les vîmes enlever leur serge du cuvier, car ils ne font usage que de vêtements de laine. Ils allèrent les laver au réservoir de leur jardin. Ils les étendirent ensuite sans mot dire ou en se communiquant leurs pensées par signes, lorsque c’était nécessaire. Nous les observions avec le stimulant de la nouveauté. Dans le courant du jour, nous en trouvâmes d’autres occupés à battre le fer et à ferrer les chevaux, d’autres à moudre le blé, à bluter la farine et à faire le pain. D’autres encore travaillaient à l’atelier de menuiserie ; ceux-ci dans les granges, ceux-là dans les vastes potagers du monastère : chacun a son emploi. Les pères qui sont tenus au bréviaire, c’est-à-dire à l’office conventuel, reviennent au chœur aux heures voulues. A neuf heures ils chantent tierce et la grand’ messe. Ils dînent sur les onze heures, en commun avec les frères lais. Quel repas ! un peu de pain, une soupe grossière, des légumes sans sel, sans lait et sans beurre, un fruit et une petite cruche de cidre2. Le soir, lorsque ce n’est pas le temps du grand jeûne, ils ont seulement un peu de pain. Leur assiette est une grossière écuelle de terre. Le repas est interrompu de temps en temps, afin que donnant au corps le strict nécessaire, on ne nuise pas à l’esprit. Le lecteur, s’interrompt, on élève son âme vers l’éternité, car, dans la pensée de ces religieux, l’homme fait pour le ciel, est voyageur ici-bas ; la terre est une hôtellerie, on y passe seulement, et bientôt on disparaît. Si la sainteté n’est pas parmi les Trappistes, où sera-t-elle ?

La récréation est un peu de sommeil après le dîner ; nous n’en savions rien, de sorte que le premier jour nous nous trouvâmas tout à coup seuls an milieu de cette vaste solitude, les portes ouvertes de tous les côtés. Nous cherchions les religieux, nous ne les rencontrions nulle part : nous ne pouvions nous rendre compte de cette disparition subite. Étaient-ce des ombres qui s’étaient évanouies ? Étions-nous dans le pays des chimères, et non dans le lieu de la réalité ? Nos sens nous auraient ils trompés un instant ? Nous nous interrogions ainsi mon ami et moi en allant de lien en lieu. Le mot de l’énigme nous fut donné le soir au souper par le père hôtelier. Ce moment de complète solitude frappe d’une manière étonnante le visiteur ; il tend à s’absorber lui-même dans une profonde méditation. La curiosité cependant nous avait poussés à visiter les divers recoins d’un monastère devenu vide comme par enchantement.

Nous revîmes les religieux. Ils n’avaient pris de nouvelles forces par le sommeil que pour se livrer au travail avec plus d’activité. Nous les rencontrâmes pêle-mêle, pères et frères lais, remuant le foin de leur prairie, mais toujours profondément silencieux. C’était une image mouvante et animée, du plus singulier effet par le silence même de ces nombreux travailleurs, essaim de moines blancs et bruns. Nous fîmes le tour du pré, nul ne s’occupa de nous, nul ne leva regard ou détourna la vue. La mortification des sens chez le trappiste doit être complète ; elle l’est. Nous n’en distrayâmes aucun. Nous n’étions pas le Pape Eugène, et le Pape Eugène trouva aussi mortifiés les religieux de Saint-Bernard que ceux que nous avions sous les yeux. J’admirais, et je ne parlais plus qu’à voix basse à mon ami, de peur de troubler un silence si saint et si surprenant.

Nous nous éloignâmes du pré et nous continuâmes notre promenade ; au détour d’une haie, nous rencontrâmes une voiture chargée de foin. Un père tenait le fouet, un frère lai conduisait, tenant en main la bride du premier cheval : il n’y avait ainsi aucune raison de parler. Les trappistes ne parlent jamais, pas même pour dire, comme chez les Chartreux, quand on se rencontre : Frère, il faut mourir ; ils ont fait vœu d’un perpétuel silence, ils ne l’interrompent jamais, pas même pour parler de la mort.

Le soir étant venu, nous fûmes admis à la lecture spirituelle. Il était environ six heures et demi. Elle se faisait dans une vaste salle oblongue, qui n’était pas éclairée en entier par la faible lueur d’une petite et unique lampe ; les extrémités étaient dans les ténèbres. Arrivèrent une à une, du fond de l’obscurité, des ombres brunes et blanches. Elles approchèrent et nous firent un profond salut. Nous le leur rendîmes, émus encore de la pensée si c’étaient des êtres vivants ou des spectres venus de l’autre monde, chaque religieux étant complétement enveloppé dans son manteau, le capuce sur la tête. Le silence était profond ; une voix nasillarde le rompit : c’était celle du lecteur. Tous les religieux écoutaient assis et immobiles. En les examinant, il me semblait que j’étais dans les régions des fantômes et des morts. Je retenais presque mon haleine, afin de mieux entendre s’il n’arrivait pas quelque autre bruit à mon oreille que celui de la voix du lecteur : pas le moindre, pas un seul souffle. Le sujet de la lecture était le détachement de toutes choses. Où est-il plus entier que dans ce lieu ? le sac de paille qui sert à reposer sa tête n’est pas même à vous.

Un coup de sabot du prieur avertit l’assemblée qu’il était l’heure de complies, la prière du soir du Trappiste, comme prime est sa prière du matin. Tous se levèrent comme un seul homme et se rendirent au chœur par le même chemin qu’ils étaient venus et dans le même silence. Nous nous y rendîmes également, mais par la porte opposée. A la fin des complies vint le Salve regina, prière belle en elle-même, admirable dans la bouche du Trappiste. Quelles puissantes émotions s’emparent alors de votre Ame ! Tout y prête, le lieu, le chant, la prière. Que de pieux saisissements pressent le coeur ! on n’est plus dans les basses régions de la terre, on est au ciel aux pieds de la Vierge ; on y est dans un ravissement extastique. La voûte a été comme enlevée par le cri O clemens. Aussitôt tous se taisent ; ils sont prosternés, anéantis devant la gloire de Celle qui donna le Sauveur au monde. Tout à coup ils se relèvent ; la voûte tremble de nouveau, ils se sont écrié avec l’accent d’une douce confiance : O pia. Cependant ils se jettent à terre une seconde fois. Ils y sont silencieux comme le mort dans sa tombe ; ils contemplent l’incomparable Vierge dans sa tendresse à l’égard des hommes. Elle est miséricordieuse, ils se relèvent de nouveau à cette consolante pensée. La voûte est encore ébranlée par les mots 0 dulcis virgo Maria. Ils se sont tus, que la voûte résonne encore du nom de Marie et de sa douceur.

Tel fut le Salve regina que j’entendis chanter à La Trappe le 10 septembre 1828, à la lueur d’une lampe, dans les ombres de la nuit. L’effet qu’il produisit sur moi fut grand, une de ces émotions qui ne s’effacent jamais du cœur et du souvenir de l’homme.

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