Spécial France-Inde : espoirs et réalité

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Au sommaire de ce numéro : France et Inde : hier, France et Inde : Aujourd'hui, Inde et France d'Outre-Mer, Économie, Culture, Témoignages, Cahiers Première Guerre mondiale, Hommage à Francis Wacziarg.
Publié le : mardi 1 juillet 2014
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EAN13 : 9782336353234
Nombre de pages : 170
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SPÉCIAL FRANCEINDE : ESPOIRS ET RÉALITÉS
HOMMAGE AU MILLION D’INDIENS AYANT COMBATTU EN 19141918
Kiran Vyas
Dr Kireet Joshi
François Lafargue
Jean Marie Lafont
Raghunath Manet
David Annoussamy
Jean Regis Ramsamy
C. Devin et Claude Arpi
Hommage à F. Wacziarg
NOUVELLE-REVUE-INDE_N9_165X230.indd 1 30/06/14 15:33
19 €
ISBN : 978-2-343-04045-5
NUMÉRO 9
LA NOUVELLE REVUE DE L’INDE
© Illustration : Raphael Malangin
Numéro 009SPÉCIAL FRANCE-INDE : ESPOIRS ET RÉALITÉS
HOMMAGE AU MILLION D’INDIENS AYANT COMBATTU EN 1914-1918 2
ÉDITORIAL
La France et l’Inde, deux anciennes civilisations qui se sont rencontrées maintes fois au
cours de leur histoire, mais ne se sont jamais vraiment trouvées.
Lorsque Dupleix est nommé gouverneur-général des Indes françaises en 1759, il s’empresse
de développer et de fortifier Pondichéry qui devient une métropole de 40 000 habitants (alors
que Calcutta, capitale de l’empire britannique des Indes, n’en comptait que 22 000 à la même
époque). Il forge des alliances avec les nababs voisins, s’empare de Madras, et bat les perfides
Anglais un peu partout dans le Sud. Bombay, porte des Indes, n’est plus très loin et l’empire des
Indes est un fruit mûr, prêt à être cueilli par la France... Mais Louis XV rappelle Dupleix à Paris,
où celui-ci meurt dans la misère et la disgrâce. C’en est terminé pour toujours du rêve d’une
Inde totalement française !
Depuis, la présence française en Inde, c’est principalement quelques Alliances, deux Lycées
français, et le seul ex-comptoir qui en vaille le nom – Pondichéry. Dérisoire, à côté de l’impact
de l’Anglais dans cet immense pays. Pourtant il existe une véritable connivence secrète entre
l’Inde et la France. Nous aimons le curry, Satyajit Ray, le Ramanaya de Peter Brooks et sommes
de plus en plus nombreux à visiter l’Inde.
De nombreux français ne se sont-ils pas également extasiés sur l’Inde : Diderot, Voltaire,
Malraux et d’autres encore, reconnaissaient que sa civilisation, sa culture, sa spiritualité, sa
philosophie, ses sciences, avaient énormément influencé cette planète : ne dit-on pas que le
sanskrit serait la mère de toutes les langues ? Que les vrais Aryens seraient originaires des In-
des ? Le zéro, les échecs, le concept de l’Immanent ne viennent-ils pas de là-bas ?
INTRODUCTION© Photo : internet 3
Aujourd’hui encore l’amitié franco-indienne est une histoire de promesses rarement réa-
lisées. La France n’est que le neuvième pays investisseur en Inde, loin derrière les États-Unis,
l’Allemagne, le Japon, ou même Taïwan. Rien ne symbolise mieux cette méconnaissance, qui
frôle quelquefois le mépris que nous avons de l’Inde, que Renault, qui vend à l’Inde sa sous-
marque roumaine Dacia, sous le label Renault, alors que 100 millions d’Indiens ont les moyens
d’acheter les dernières berlines Renault à prix fort.
Il est vrai que les Français se plaignent des hommes d’affaires indiens qui ne sont pas toujours
fiables, ou que l’étatisme indien et la corruption freinent les investissements. Alors que faire ?
Lisez ce numéro ! Il honore également ce million de soldats indiens qui se sont battus à nos
côtés pendant la Grande Guerre, ainsi que Francis Wacziarg qui était LE Français en Inde et qui
vient de nous quitter.
Écrivain, journaliste et photographe,
François Gautier a été durant huit ans
le correspondant du Figaro en Inde et en Asie.
Il est l’auteur d’une douzaine de livres sur l’Inde, dont :
La caravane intérieure (Les Belles Lettres, 2005)
Des Français en Inde (France Loisirs, 2008)
Quand l’Inde s’éveille, la France est endormie (Éditions du Rocher, 2012)
INTRODUCTIONSOMMAIRE
INTRODUCTION 74
La France et l’Inde – réinventer la liberté : JEAN-YVES LUNG 8
FRANCE ET INDE : HIER 11
Brève histoire des Indes françaises : SERGE BRELIN 12
Visite de Maurice Schumann : CLAUDE ARPI 20
Le « débarquement » du 16 juin : CLAUDE ARPI 23
La présence française aux Indes – une approche différente : JEAN-MARIE LAFONT 26
La Révolution française et la danse de Kali : SRI AUROBINDO 33
FRANCE ET INDE : AUJOURD’HUI 37
L’Inde et la France... – deux quêtes de l’immortalité : DR KIREET JOSHI 38
L’aventure française en Inde : DAVID ANNOUSSAMY 41
Dr Nallam – interview : TIANA RANOVONA 43
Coopération au développement – partenariat d’ONG : BLANCHE MATTERN 46
INDE ET FRANCE D’OUTRE-MER 49
La Réunion : modèle culturel dans l’océan Indien... : COLLECTIF 50
La Réunion : histoire de l’interculturation franco-indienne : FL. CALLANDRE-BARAT 55
La diaspora francophone et ses rapports avec l’Inde... : JEAN-RÉGIS RAMSAMY 59
La Réunion : cultures tamoule et créole en cohabitation : N. SINDRAYE SITAYA 62
ÉCONOMIE 65
Réinventer le mythe indien : FRANÇOIS LAFARGUE 66
L’Inde : exception macro-économique ? : SH. SHARMA & D. MEHRA 69
SOMMAIRE© Photo : internet
71 FRANÇOIS GAUTIER : Pourquoi les Français devraient investir en Inde
5
74 CLAUDEARPI : Le dragon chinois a soif
77 CULTURE
78 MICHEL DANINO : Terra incognita – survol de l’indianisme français
82 CAROLINE TRECH : Les relations franco-indiennes au cinéma
86 LNRI : Mireille Guézennec – interview
90 OLIVIER LEROY : La musique indienne – son impact en France
93 MICHELDANINO : L’Inde de Voltaire
96 MARJOLAINE GOUT : Ram-Leela – interviews orientales...
100 MARJOLAINE GOUT : Le star-system – éprouvé en France, célébré en Inde
103 EDDY SIMON ET PIERRE-HENRI GOMONT : Rouge Karma
107 RAGHUNATH MANET : Danse indienne – son influence en France
109 TÉMOIGNAGES
110 KIRAN VYAS : Rencontre Inde-France – niveau à la fois personnel et médical
115 CAROLINE COHEN : Une parisienne en Inde
118 DEBORA DEVI BEUREL : La médecine indienne en France
121 JACQUELINE MERVILLE : Là-bas et ici – là-bas n’a pas beaucoup de place ici...
124 NATHALIE GEETHA : Quand l’Occident rencontre l’Orient – un nouvel art du soin
127 LAURÈNE GIBERT : La France à Goa
130 ELSA MATHEWS : Dressage
131 CAHIER PREMIÈRE GUERRE MONDIALE
132 CLAUDE ARPI : Quand les Indiens combattaient en France
135 SRINATH RAGHAVAN : Lettres de soldats indiens durant la Grande Guerre
SOMMAIRE© Photo : internet
Notes sur la Grande Guerre : PRAGYA SINGH 138
6
Clémenceau – du « père la victoire » au passionné d’Asie : M. DE SAINT-CHÉRON 141
Le maharaja de Bikaner : HUGH PURCELL 144
HOMMAGE À FRANCIS WACZIARG 149
Le Français « préféré » des Indiens... : AJIT KOUJALGI 150
Francis Wacziarg – interview : CLAUDE ARPI & CHRISTINE DEVIN 152
Hommage d’une journaliste : MARIE-FRANCE CALLE 156
Hommages à Francis Wacziarg... 159
Table des illustrations 162
SOMMAIRE7
© Photo : internet
Introduction
INTRODUCTIONLA FRANCE ET L’INDE
RÉINVENTER LA LIBERTÉ
par Jean-Yves Lung
8
Jean-Yves Lung est enseignant-chercheur à de ce qui nous asservit et nous limite (que ce
Auroville, où il vit depuis 1993. Il collabore à La soit extérieurement ou intérieurement) et la
Nouvelle Revue de l’Inde depuis sa création sous liberté de se manifester, d’affirmer dans la vie
la forme d’articles et de traductions. sa souveraineté ou celle des valeurs dont on
se sent porteur. Est-il possible de penser l’une
sans l’autre ? Peut-on se vouloir libre dans la
a France et l’Inde ont toutes deux pensé vie sans s’être auparavant libéré des peurs,
la liberté mais en des termes à première des préjugés, des pulsions inconscientes qui Lvue difficilement conciliables. Entre l’af- nous meuvent trop souvent ? Et notre liberté
firmation d’une libération de toute oppres- intérieure est-elle réelle lorsqu’elle pose com-
sion politique au nom des Droits de l’Homme me condition le retrait de toute activité per-
et celle de l’âme hors des chaînes illusoires turbante ? Il est évident que notre sens d’une
de l’ego, on peut se demander s’il peut même unité intégrale et réconciliée n’y trouve pas
exister un dialogue possible, tant les appro- son compte.
ches semblent se diriger vers des pôles oppo-
Le principe selon lequel les hommes se-sés, comme deux lignes à jamais divergentes.
raient nés libres et égaux entre eux, si on le
Pourtant, un bilan impartial des deux li- prend littéralement, est un axiome insoute-
bérations révèle que chacune a échoué par in- nable : ils naissent et grandissent empêtrés
complétude : 1789 a accouché de la révolution dans toutes sortes d’aliénations, ils sont vécus
industrielle où les travailleurs se trouvaient plutôt qu’ils ne vivent, et les différences de ca-
asservis à une forme d’esclavage au nom d’un ractères et de capacités s’affirment constam-
contrat librement consenti, et l’Inde s’est ap- ment. Pourtant, si l’on se débarrassait de cet
pauvrie à mesure qu’elle se concentrait sur axiome, on ne pourrait plus penser ni vouloir
le Brahman sans trait, payant d’une ruine et la perfectibilité de chacun.
d’un asservissement extérieur le prix de sa
Mais justement, la liberté et l’égalité ne liberté intérieure proclamée. Serait-ce que
sont pas données, elles sont à conquérir, com-l’une aurait manqué de l’autre ?
me une possibilité offerte. Une formulation
En réalité, quand on parle de liberté, per- plus juste serait de dire que les hommes nais-
sonne ne sait au juste de quoi il s’agit. Mais sent pour tenter leur liberté possible, pour se
le mot recouvre certainement deux signifi- libérer progressivement de ce qui les limite et
cations complémentaires : la liberté à l’égard les enchaîne et découvrir l’unité essentielle
INTRODUCTIONqui les unit au reste de la famille humaine. un jour comment nous avons pu si longtemps
Quel beau chemin, mais qui ne voit que nous nous reposer sur une telle naïveté, comment
n’en sommes qu’au début, pas même claire- nous avons pu si longtemps nous tromper
ment résolus à le choisir ? nous-mêmes sur le sens et les conditions de
l’aventure humaine.
Rousseau avait décrété la bonté naturelle
L’Inde, de son côté, a ouvert les chemins de l’homme, ce qui rendait la liberté possi-
de la réalisation intérieure, que ce soit par la ble et fructueuse. Hélas, les prémices étaient
connaissance discriminatrice, l’amour, la vo-fausses. La bonté lui est accessible s’il la choi-
lonté, le maniement des énergies subtiles du sit, elle ne lui est pas naturelle comme au lion
e souffle ou du corps. Elle a ouvert en grand les d’être naturellement léonin. Au milieu du xx
portes scellées de notre réalité transcendan-siècle, l’Europe a même rêvé le surhomme
te, elle a créé des systèmes éthiques dans tous cruel et sans pitié, engouffrant soudain dans
les domaines de la vie humaine en mariant la l’abîme ses rêves d’angélisme. Et pourtant, s’il
liberté et la loi d’une façon profonde : nous n’y avait pas quelque part en l’homme quelque
nous devons à la vérité de notre être et c’est là chose qu’il est ou peut devenir, un état souve-
notre loi la plus haute, svadharma, différente rain de bonté, de liberté et d’égalité heureuse,
pour chacun selon sa nature, svabhâva. il n’y aurait plus aucun espoir de croire en un
9
avenir meilleur et la marche humaine s’arrê-
Avoir le courage de sa loi vraie, telle eût été terait, faute de perspectives.
sa définition de la liberté si elle avait éprouvé
le besoin de la définir, parce que cela nous fait Bonté, liberté, égalité, fraternité même,
grandir et nous met sur le chemin d’une émer-mais où donc tout cela se niche-t-il ? Ce ne
gence de notre infini hors des murs étroits de sont que superstructures nous dit Marx,
l’ego. Mais elle a voulu codifier l’incodifiable idéaux justificateurs de nouvelles aliénations
et, à mesure qu’elle se retirait dans sa vie in-ou fumée illusoire des opiums qui nous conso-
térieure, elle laissait dans la vie un tissu étroi-lent de nos oppressions réelles. Cela ne nous a
tement serré de conventions emprisonnan-pas menés bien loin.
tes, pâle reflet ou caricature de l’inspiration
C’est le trésor caché nous dit l’Inde, l’âme initiale. La souveraineté de l’âme, hautement
secrète qui grandit en nous et soutient tous affirmée dans la vie spirituelle, s’est retrouvée
nos pas sans que nous le sachions, c’est cela tronquée et niée dans la vie sociale, là où pré-
qui est à découvrir, à devenir, à manifester. cisément Danton est venu la proclamer né-
Car nous ne pouvons manifester extérieure- cessaire, impérative, indispensable.
ment que ce que nous sommes devenus inté-
La France a posé la liberté extérieure comme rieurement. On ne peut pas tricher là.
condition indispensable du progrès humain ;
Tant que nous serons l’avidité, la peur l’Inde a posé la libération intérieure comme
et l’intelligence calculatrice de nos gains et condition indispensable de toute liberté réelle,
de nos pertes – ces grands maîtres des mar- chaque culture a nettoyé et mis en ordre une
chés financiers qui règnent sur nos réalités moitié de la demeure humaine et elles se regar-
démocratiques – nous créerons un monde à dent maintenant, le balai à la main, surprises
leur image. Il ne suffit pas d’avoir des idéaux, de se trouver face à face, sans trop savoir quoi
il faut être intégralement les valeurs au nom se dire ni sur quel terrain elles pourraient se
desquelles on prétend agir. retrouver sans perdre leurs acquis.
Telle est la vérité que l’Occident s’est Or, la société humaine marche à grands pas
jusqu’à récemment refusé d’affronter ; il se vers sa mondialisation, et la question va se po-
contentait de rêver qu’en améliorant, au nom ser de plus en plus de savoir au nom de quelles
de valeurs universelles, les circonstances ex- valeurs l’humanité pourrait se réunir, au nom
térieures de l’homme – politiques, économi- de quel but commun, de quel idéal encore ir-
ques, technologiques – celui-ci s’en trouverait réalisé elle pourrait marcher vers son unifica-
mécaniquement amélioré. On se demandera tion progressive. Suffira-t-il d’un côté de clai-
INTRODUCTION© Photo : internet
ronner les mérites des Droits de l’Homme et la question de la liberté pour quoi faire, pour
de la démocratie, alors qu’il est flagrant que quel devenir humain ? On peut trouver au-
ce modèle a créé des problèmes qu’il ne peut dedans la paix hors des tumultes du monde,
résoudre, ou bien de l’autre côté de faire appel mais une fois que l’on a sauvé son âme, la terre
aux traditions sanctifiées d’un passé qui ne re- en est-elle plus heureuse ?
viendra pas ?
L’homme reste à inventer, dans une ré-
Des deux côtés on fait appel au passé pour conciliation de sa liberté intérieure et de sa
affronter l’avenir, on se contente de répéter au capacité à manifester dans la vie ce qu’il a
lieu d’inventer, de reproduire au lieu de créer, conquis au-dedans.
en croisant les doigts pour que ça marche.
Ce chapitre de notre histoire commune
Il faut avoir le courage de quitter les ancra- reste à écrire, et l’on se prend à rêver du jour
ges du passé et formuler une vérité plus vaste où l’Inde et la France s’attelleront ensemble
que celles auxquelles nous sommes parvenus. à cette tâche, afin de proposer au monde une
Certes, il faut libérer partout les hommes des nouvelle aventure de l’homme, celle de faire
fers extérieurs, et aujourd’hui des milliers de la terre, hors du gâchis présent, un lieu de
d’hommes combattent encore et meurent manifestation progressive de ses aspirations
10 pour cette liberté-là. Mais très vite se pose les plus vraies et plus hautes.
INTRODUCTION11
© Image : internet
France et Inde : hier
FRANCE ET INDE : HIERBRÈVE HISTOIRE
DES INDES FRANÇAISES
par Serge Brelin
12
Nous publions ici l’article de notre ami Serge après avoir en vain essayé d’attirer les Hol-
Brelin, aujourd’hui disparu. À ta mémoire, Serge ! landais propose de nous donner un droit de
séjour afin que nous reprenions sur place ces
activités de commerce fructueuses pour les
uns et les autres. »
n jour de novembre 1672, un catama-
ran piloté par deux pêcheurs tamouls La prise de possession effective de Pou-Uet transportant deux passagers, abor- douCheri, qui était alors une petite bourgade
de Porto-Novo, un port établi par les Portu- peuplée de pêcheurs et de marchands, ne s’ef-
gais sur la côte du Coromandel dans le sud de fectuera qu’un an plus tard. Bellanger prend
l’Inde. L’un des passagers, Bellanger de Les- logis dans la Maison des Danois et, jusqu’en
pinay, porte sur lui une lettre de change d’un 1674, s’occupe seul d’acheter des vivres et des
montant de trente mille écus. Il est accompa- munitions pour ravitailler les troupes françai-
gné d’un interprète d’origine portugaise, An- ses toujours assiégées à San Tome.
tonio Cartel.
Le 16 janvier 1674, un employé de la Com-
Bellanger est un officier de la garde de Ja- pagnie de Indes, François Martin, qui s’était
cob Blanquet de La Haye, commandant en chef réfugié à San Tome quand La Haye s’en em-
de l’« escadre de Perse », composée de neuf para, vient s’établir dans le comptoir français,
vaisseaux de guerre dont la mission était d’ap- qui a pris le nom de Pondichéry, pour aider
porter un soutien logistique à la Compagnie Bellanger dans son entreprise.
royale des Indes. Assiégé par les Hollandais,
qui étaient alors en guerre contre la France, Ce n’était pourtant pas le premier établis-
dans la ville de San Tome (voir carte page ci- sement français à Pondichéry. En 1616, un
contre) dont il avait entrepris la conquête, certain J. Pépin, employé de la Compagnie
La Haye, à court de vivres et de munitions, pour les Grandes Indes, fait escale à Pondiché-
accepte l’offre du souverain de Bijapur qui lui ry à bord du Saint-Louis et signe avec le nayak
proposait un terrain à Poudou Cheri, au sud de Pondichéry le premier traité de commerce
de San Tome et au nord de Porto-Novo. qui consacrait la naissance de la première loge
française en Inde.
Dans ses mémoires Bellanger raconte que
« Cherkam Lodi [Sher Khan Lodi], gouver- Le Saint-Louis revient à Saint-Malo en
neur de Pondichéry pour le Roy de Bijapur, 1618 et réalise un confortable bénéfice. Mais
FRANCE ET INDE : HIERces débuts prometteurs seront interrompus grecs dans le port de Muziris (Cannanore)
par le commencement de la guerre de Trente dans le nord du Kerala. Par ailleurs, la Tabula
Ans en Europe. Il faudra attendre cinquante- Peutingeriana dont on pense qu’elle est la copie
etrois ans pour que les Français retournent à d’une carte du iv siècle qui serait elle-même
Pondichéry. copiée d’après l’Orbispictus dessinée sous le rè-
gne d’Auguste, indique un « templum Augusti »
près de Muziris. Un passé chargé d’histoire
Quant au Silappadikaram, poème épique Quand les premiers Européens arrivèrent à
tamoul composé par le prince Ilango Adigal Pondichéry, ils ne firent mention d’aucune vil-
e eentre le ii et iii siècle, il décrit ainsi le site de le à cet emplacement, mais seulement des rui-
Puhar (Kaveripatnam) : « À différents endroits nes d’un temple. Pourtant, il semble que l’his-
de Puhar, le passant est attiré par la vue des toire du site de Pondichéry remonte à la très
habitations des yavanas [occidentaux], la pros-haute antiquité comme le prouve la présence
périté qui n’était jamais dans le déclin. Dans d’urnes funéraires du néolithique. Le grand
leurs maisons, on pouvait voir des marins de rishi védique Agastya et sa femme Lopamudra
tous les pays, mais d’après ce que l’on pouvait auraient établi leur ashram à cet endroit lors
voir, ils vivaient en communauté… » de leur passage dans le sud de l’Inde. 13
Les textes tamouls nous apprennent éga-Selon l’archéologue français Jouveau-Du-
lement que les yavanas étaient très demandés breuil, cet ashram se situerait exactement sur
comme gardes du corps mais aussi comme bâ-l’emplacement du bâtiment principal actuel de
tisseurs, artisans, menuisiers, constructeurs de l’ashram de Mère et de Sri Aurobindo. De nom-
e e machines de guerre, par les souverains locaux. breuses inscriptions datant du xi au xiv siècle
Ces derniers pratiquaient le libre-échange, ce attestent d’ailleurs de l’existence d’un temple
qui permettait aux marchands occidentaux dédié à Agastya. L’endroit se développa rapide-
de créer des colonies et de jouir d’avantages ment pour devenir, comme l’indique l’ancien
financiers importants.nom de la ville, Vedapuri, le siège d’une uni-
eversité sanscrite au ix siècle. La ville sera pen-
Enfin, des fouilles archéologiques à Ari-dant longtemps une étape pour les pèlerins se
kamedu ont révélé l’existence, au bord de la rendant à la ville sainte de Rameshwaram.
rivière d’Ariankuppam, de la ville de Viram-
pattinam qui était un port et un emporium Une carte dessinée d’après le Periplus Ma-
romain important. Ces fouilles ont exhumé ris Erythraei [Périple de la Mer Erithrée] ré-
er de nombreux bacs de maçonnerie qui témoi-digé en grec vers la moitié du i siècle après
gnent de l’importance des activités textiles J.-C. par un marchand anonyme, indique
sur la côte du Coromandel. On a aussi trou-l’existence de trois grands ports de commerce
vé les vestiges d’un quartier où vivaient des sur la côte du Coromandel : Camara (Kaveri-
verriers et des joailliers qui fabriquaient des patnam), Sopatma, (Marakkanam) et entre
objets de verre ou de silice, des quartz et des les deux, Poduke, c’est-à-dire Pondichéry.
cornalines… Ont été également mis à jour
En vérité, les échanges commerciaux entre des vases, des amphores, des céramiques, des
l’Inde et l’Occident remontent à bien avant bijoux, des perles, des pierres précieuses et
l’arrivée des premiers marchands portugais. semi-précieuses, des monnaies romaines d’or
eSi à la fin du xiii siècle, Marco Polo débarqua et d’argent, des bustes en terre cuite, etc.
dans un petit port situé dans l’embouchure de
Des fouilles récentes ont indiqué qu’Ari-la rivière de Tamiraparuni à une centaine de
kamedu était déjà habité longtemps avant kilomètres au sud de Pondichéry, les Grecs et
l’arrivée des Romains à une date qui remonte les Romains avaient des relations commercia-
eer jusqu’au ii siècle avant J.-C. C’est précisé-les avec l’Inde dès le i siècle de notre ère, si
ment parce que c’était déjà un port important l’on en croit l’auteur du Periplus qui raconte
avec une industrie de fabrication de perles avoir été frappé par la présence de navires
FRANCE ET INDE : HIERtrès active, que les Romains y avaient établi une enceinte de briques avec quatre tours ron-
une loge. des, suffisante pour résister aux attaques des
Maures, mais pas au siège d’une armée euro-
L’existence d’un emporium implique la péenne... À l’extérieur du fort, une première
présence, sur des périodes de douze à dix-huit rue se dessine, elle prendra le nom de « rue des
ans, de fonctionnaires romains, recevant di- Français » : l’actuelle rue Dumas.
rectement leurs ordres de Rome et habitant
avec leur famille sur le site même de la loge. La population européenne est alors d’envi-
La situation des loges romaines présente ron 200 habitants, le commerce est prospère
d’extraordinaires similitudes avec le système mais en 1693, mécontents que leur monopole
qui sera établi plusieurs siècles plus tard par soit remis en cause, les Hollandais assiègent
les différentes « Compagnies des Indes ». On la ville qui capitule après une lutte inégale.
peut donc dire que Virampattinam était l’un Pondichéry sera occupée par les Hollandais
des premiers comptoirs européens en Inde. pendant six ans, période pendant laquelle ils
reconstruiront la ville selon un plan dont on
Virampattinam tomba dans le déclin vers le pensa pendant longtemps qu’il avait été l’œu-
eiii siècle et, après une inondation, fut recons- vre des Français.
truite plus au nord sur un emplacement plus
14 esûr et fut jusqu’au xiv siècle une aggloméra- Le 16 septembre 1699, trois jours après
tion active dont la ville de Pondichéry actuelle avoir signé un traité avec les Hollandais, Fran-
aurait été le faubourg portuaire. Pondichéry çois Martin reprend possession de Pondichéry
fit successivement partie du royaume des Pal- qu’il a rachetée 87 028 livres. Il ordonne la
lavas, des Andhras, des Pandyas, des Cheras, construction d’une nouvelle forteresse à la
et des Cholas, puis de l’empire de Vijayanagar, Vauban – le fort Saint-Louis – qui sera ache-
des nayaks, des Marathes et enfin des Mogols. vée en 1706. C’est à partir de ce fort que va
se développer, de part et d’autre de la rue des
Français, le quartier fondateur de la « ville De François Martin à Benoist Dumas
blanche » : le quartier Saint-Laurent.
Avant le retour des Français, les Hollandais
Les habitations deviennent plus nombreu-puis les Danois se sont succédés à Pondichéry.
ses et François Martin fait tracer deux autres Le passage des Danois, aussi bref fût-il, mar-
rues parallèles à la rue des Français : la rue que la naissance de la ville européenne avec la
des Capucins (rue Romain Rolland) et la rue construction des premières maisons selon un
du Pavillon (rue Suffren). Il fait également modèle occidental.
construire un palais pour le gouverneur, un
L’hostilité des Anglais et des Hollandais bazar, des magasins et des boutiques.
oblige Bellanger à quitter Pondichéry avec
Le quartier Saint-Laurent fait symétrie toute l’escadre : il laisse cependant derrière lui
au quar-Joseph, quartier fondateur François Martin avec six Français et deux ca-
de la « ville noire », partie indienne de Pondi-pucins chassés par les Anglais de Madras ainsi
chéry qui avait été construite pendant l’occu-qu’un chirurgien de marine évadé de Ceylan...
pation hollandaise. Constituée exclusivement Il y a aussi les soixante matelots de La Dili-
de maisons d’architecture tamoule, chaque gente qui avait dû relâcher pour réparer ses
rue est habitée par des corporations différen-avaries. Cette poignée d’hommes constitue la
tes : tisserands, orfèvres, menuisiers, etc. Le première véritable communauté française de
quartier abrite également deux temples ainsi Pondichéry.
que l’église des Jésuites et l’église des Mis-
sions Étrangères. Il faut attendre dix ans pour que s’établis-
se, avec le Saint-d’Assise, une ligne commer-
Dans la ville blanche, le quartier Saint-ciale maritime entre Pondichéry et la France.
Laurent sera suivi de la construction du quar-
En 1686, François Martin décide de forti- tier Saint-Louis, tandis que dans la ville noire
fier plus solidement la place en construisant sera construit le quartier de l’Hôpital.
FRANCE ET INDE : HIERLa mort de François Martin, le 31 décem- « Comme un jardinier, M. Lenoir a amen dé le
bre 1706 à Pondichéry, sera suivie de quinze sol, labouré, fumé et prépa ré pour la culture.
années de chaos, jusqu’à l’arrivée en 1721 de Il l’a planté d’arbres qui fleurirent et portè-
Pierre Lenoir, administrateur de talent, sous rent des fruits dont il a joui en son temps.
la direction duquel la ville s’organisera et M. Dumas dévora le produit. Au temps de
prospèrera. Ainsi sur son initiative, les deux M. Dupleix une tempête a dévasté le jardin. »
« villes » seront entourées d’une enceinte for-
tifiée et deux grandes artères principales se- Dupleix invente
ront percées, la rue de Madras et la rue de Val- la politique de protectorat
daour qui sont aujourd’hui la rue Gandhi et la
rue Nehru. Une autorisation de construire est Depuis leur arrivée à Pondichéry, sur l’or-
nécessaire et des ordonnances commandent dre de la Compagnie des Indes, les Français
la destruction des maisons qui ne respectent avaient toujours pratiqué une politique de
pas les alignements. non-ingérence dans les affaires indiennes et
de non-belligérance vis-à-vis des Anglais qui
Lenoir est également un habile homme étaient alors établis à Madras.
d’affaires. Les marchands indiens, mis en
confiance, font crédit à Pondichéry qui peut Tout cela commencera à changer avec
15ainsi attendre l’envoi d’autres fonds de Fran- Dumas qui, afin de protéger les échanges
ce. La prospérité et l’ordre règnent. Cent vingt commerciaux, sera petit à petit amené à in-
« pions » assurent la police et Lenoir lutte tervenir dans la politique locale. À partir de
contre les interdits de caste qui empêchent là, l’expansion commerciale des Français leur
les intouchables d’utiliser certaines voies pu- permettait de développer une nouvelle force
bliques : « Le roi ne veut faire aucune distinc- politique, solidement appuyée sur de vastes
tion entre ses sujets quelles que soient leurs possessions territoriales et la supériorité des
croyances, leur race, leur richesse ou leur pau- troupes militaires armées à l’européenne...
vreté, par conséquent chacun peut, à cheval
Bien qu’il ne gouvernât Pondichéry que ou à palanquin, emprunter pour rentrer chez
de 1742 à 1754, le « règne » de Jean-Fran-lui les nouvelles voies percées. »
çois Dupleix fut une suite ininterrompue de
En 1735, date du retour de Lenoir en guerres, de fêtes, de triomphes et de gloire.
France, le chevalier de la Farelle écrit : « Cette Dupleix fera un premier séjour à Pondichéry
er ville a beaucoup changé sous le gouvernement comme conseiller nommé par Lenoir le 1
de M. Lenoir ; elle est changée si avantageuse- janvier 1723. L’ambition de Dupleix est alors
ment en toutes choses qu’elle ne serait pas re- de faire fortune. Il y réussit moyennement
connaissable à ceux qui ne l’auraient pas vue puisque, lorsqu’il part le 8 août 1731 pour le
depuis dix ans… Pondichéry avait les rues [...] Bengale où il a été nommé à la tête des opéra-
plantées d’arbres des deux côtés, ce qui est tions de la Compagnie, il laisse à Pondichéry
d’un aspect charmant. » de l’argent investi dans des affaires et une
belle maison avec jardin.
Benoist Dumas, le successeur de Lenoir,
réussira là où tous ses prédécesseurs avaient C’est comme « commandant général dans
échoué, c’est-à-dire à obtenir le droit de battre l’Inde et président du Conseil supérieur de
monnaie, ce qui rapporte d’importants béné- Pondichéry » qu’il fait un retour triomphal
fices à la Compagnie. Sous la direction de Du- salué par vingt-et-un coups de canons, le 15
mas, la domination ainsi que le prestige de la janvier 1742, avec à ses bras Jeanne, l’ex-
France grandissent considérablement. épouse de son ami Jacques Vincent qui mou-
rut à Chandernagor en 1739, et accompagné
Quand Dumas quitte l’Inde le 19 octobre de son courtier-adjoint Ananda Ranga Pillai.
1741, la population de Pondichéry est esti-
mée à 1 200 Européens et 120 000 Indiens. Dupleix a compris qu’en Inde, le seul
Dans une lettre à Godeheu, qui succédera à moyen de s’assurer de l’amitié des Marathes
Dupleix, Ananda Ranga Pillai dira de Lenoir : de l’armée du nabab de Carnate – vaste terri-
FRANCE ET INDE : HIER© Image : internet
toire dont Pondichéry n’est qu’une toute peti- une opération militaire visant à s’emparer de
te enclave – est de les combler de somptueux Madras qui se rend le 21 septembre 1746. Le
présents et de faire grand étalage de la puis- nabab essaie bien de reprendre la ville en en-
sance financière et militaire du roi de France. voyant son fils à la tête d’une armée de trois
Pour Dupleix, le commerce indien ne peut mille hommes mais une troupe de seulement
prospérer qu’en contrôlant de vastes territoi- cinq cents hommes commandés par l’officier
res permettant à la Compagnie de se garantir ingénieur Paradis la met en déroute.
suffisamment de bénéfices dans le cadre d’un
Cependant, Gondelour (Cuddalore), où s’é-marché exclusif et sans concurrence.
taient réfugiés les Anglais, est devenu la base
Pour ce faire, Dupleix joue sur les rivalités de ces derniers, posant un nouveau danger
internes des Mogols, soutient militairement pour Pondichéry. Après quatre tentatives, Du-
l’accession au pouvoir de certains, assure la pleix doit renoncer à s’en emparer. D’autant
protection d’autres, en échange de territoires plus que la situation se retourne lorsqu’une
et de revenus... Ses victoires militaires, outre nouvelle escadre anglaise menace Pondichéry
les honneurs et l’autorité qu’elles lui procu- et attaque la ville le 24 août 1748.
rent, lui permettent de s’enrichir et, en met-
Grâce à la détermination de Dupleix, qui tant la main sur de formidables butins, plus
16 par sa présence sur les remparts galvanise les vite qu’en faisant du commerce.
défenseurs, la ville soutient le siège et le 17 oc-
En décembre 1744, c’est la capture, par tobre, malades et à court de vivres, les Anglais
l’escadre anglaise, de plusieurs vaisseaux de doivent se retirer. Malgré cette victoire, suite
commerce français qui va pousser Dupleix à au traité de paix signé avec les Anglais à Aix-
demander l’envoi d’une escadre de secours la-Chapelle le 18 octobre 1748, Madras leur
erqui, commandée par Mahé de La Bourdon- sera simplement restitué le 1 septembre.
nais, n’arrivera à Pondichéry qu’en juillet
1746. Dupleix et La Bourdonnais ne s’aiment Avec la restitution de Madras, Pondichéry
guère mais s’entendent cependant à monter se trouve plus isolée que jamais et il faut donc
Mahé de la Bourdonnais
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