SPORTS ET TÉLÉVISION

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" Sport et télévision " cette problématique croisée renvoie de suite à l'argent. En effet si le sport a besoin de la télévision pour remplir ses caisses (droits de diffusion, redevances, produits dérivés, etc.), la télévision a besoin du sport, indispensable produit d'appel pour remplir ses grilles de programmes. Certains sports en viennent même à changer leurs règles afin de devenir plus spectaculaires voire même plus télévisuels.
Publié le : dimanche 1 octobre 2000
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EAN13 : 9782296419650
Nombre de pages : 496
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SPORTS ET TÉLÉVISION

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comité de /e,lure : Benoît d'Aiguillon, Olivier Arifon, Christine Barats, Philippe Bouquillion, Agnès Chauveau, Pascal Lardellier, Philippe Le Guern, Tristan Mattelart, Cécile Meadel, Arnaud Mercier, Alain Milon, Dominique Pagès, Paul Rasse.
Design des couvertures: Philippe Quinton

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à I'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communicationnelle des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir. La collection "Communication et Civilisation" comporte deux séries spécialisées: "Communication et Technologie" et "Communication en
pratiques" .

Dernières parutions
Jacques LE BOREC, Les mythes professionnels des journalistes. L'état des lieux en France, 2000. Dominique P AGÈS, Nicolas PÉLISSIER (eds), Territoires sous influence, 2000. Olivier LAÜGT, Discours d'expert et démocratie, 2000. Magali Lemeunier, Transmettre ou communiquer, 2000. Pierre GABASTON et Bernard LECONTE (textes réunis par), Sports et Télévision, 2000.

Textes réunis par

Pierre GABASTON et Bernard LECONTE

SPORTS ET TÉLÉVISION
Regards croisés

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9550-8

Collection Communication

et civilisations

Textes réunis par Pierre GABASTON et Bernard LECONTE SPORTS ET TELEVISION Regards croisés
A vec la collaboration dYves ALCAÏS, Médéric ALBOUY, Jean-Luc ALPIGIANO, Danielle ARENSMA, Alain ARNAUD, Eric BAYLE, Stéphane BENASSI, Stéphane CALBO, Carmen COMPTE, Michel CHANDELIER, Laurent DAUM, Jean-François DIANA, Jacques DEMORGON, Gérard DEREZE, Chantal DUCHET, Jacques FERRAN, Benoîst GREVISSE, JeanPaul JAUD, Yannick LEBTAHI, Philippe LE GUERN, Jean-Marc L'HENORET, Nicole de MOURGUES, JeanFrançois NYS, Françoise PAPA, Thierry ROLAND, Michel RASPAUD, Virginie SPIES et Fabien WILLE.

I OUVERTURE

SPORTS ET TELEVISION: UN MARIAGE D'AMOUR ET DE RAISON

Lors de mes vacuités télévisuelles, en fin de programme, il est bien rare que je quitte mon canapé sans faire, en zappant, un "tour du câble" et des différentes chaînes qui me sont proposées. Immanquablement je m'alTête sur une chaîne de diffusion sportive continue et/ou (pour la même raison) sur une chaîne d'information, toute aussi continue. En effet, pour paraphraser un slogan aussi célèbre que mystificateur, en sport (ou dans l'actualité), il se passe toujours quelque chose: le K.O. peut être proche, l'accident de voiture est toujours possible, le patineur peut se retrouver cul par-dessus tête, la dernière tentative ne sera peut-être pas réussie, etc. (on aura noté, qu'avec une volonté quelque peu sadique et non affichée, il ne soit venu sous ma plume que des exemples d'échecs).

Dans ses belles chroniques Sur le Tour de France, Antoine Blondin rend compte de l'imprévisibilité sportive :"Sans doute la compétition renouvelle-t-elle son visage à chaque coup de pédale pour son plus grand bonheur, mais les improvisations de cette comedia dell'arte sont brodées sur un canevas permanent dont elles ne font 7

qu'illustrer les virtualités." 1. Et il réitère, plus loin: "En 1930, Leducq en détresse dans la descente du Télégraphe avait virtuellement perdu le Tour. Quelques heures plus tard, il gagnait à Evian, devant l'opinion stupéfaite. Ce coup de théâtre dont je fus le témoin est l'un des événements qui m'ont le plus frappé. Tous les éléments se trouvaient réunis pour en faire un acte de lé~ende, y compris la part de lafatalité et de la Providence." . C'est ce que le langage courant nomme la glorieuse incertitude du sport, syntagme figé qu'il faudrait interroger plus avant. Bref, face au spectacle sportif télévisuel, la pulsion scopique est toujours en éveil.

Des 3 canaux en 1980, on est passé à près de 30 en 1992 et de 10.000 heures d'émissions à près de 100.000 par an 3 .Et Karl Popper, dans sa rage antitélévisuelle, de noter 4 :"Pour dire les choses simplement, il est difficile de trouver des personnes capables de produire chaque jour, pendant vingt heures consécutives, des émissions de valeur. (00.)Plus les chaînes sont nombreuses, plus il est difficile de trouver des professionnels vraiment capables de produire des émissions à la fois attrayantes et de bonne qualité. Il y a donc une difficultéfondamentale, interne, qui est à l'origine de la dégradation de la télévision. Son niveau a baissé parce que les chaînes de télévision, pour maintenir leur audience, se trouvaient dans l'obligation de produire de plus en plus d'émissions à sensation.".

Antoine BLONDIN, Sur Ie Tour de France, call. "La Petite vermillon", La Table ronde, Paris, 1996, p. 9. 2 Idid., p. 45 3 Ibid., p. 101. 4 Franck POPPER, La télévision: un danger pour la démocratie, Anatolia, 1994, p. 21. 8

1

En tout état de cause, on constatera que si le sport a besoin de la télévision pour remplir ses caisses 5 (droit de diffusion, redevances, produits dérivés, etc.), la télévision a besoin du sport pour remplir, d'une manière potentiellement infinie ses grilles de programme (heures d'antenne qui ne cessent d'augmenter à cause de la prolifération des réseaux). Je ne saurais avancer dans ce petit texte sans évoquer les rapports - glissants - que peuvent entretenir sport, télévision et argent. Le récent livre d'Eric Maitrot intitulé Sport et télé - Liaisons secrètes 6 aurait pu se nommer, plus judicieusement, Le Football et l'argent. 7 C'est un terrain sur lequel je me sens fort peu aguerri (on trouvera plus loin, sous la plume de Jean-François Nys nombre de considérations mieux étayées), aussi me contenterai-je de rassembler quelques données, récoltées en batifolant, un peu au hasard de mes lectures de presse, essentiellement faites à l'occasion des derniers Jeux Olympiques d'été (1996). Les faits sont relativement anciens mais étaient déjà éloquents. L'on peut penser qu'ils ne se sont pas améliorés. Ce rapide florilège n'en est pas moins impressionnant; que l'on en juge: * "Les dépenses d'organisation, d'un montant record de 8,5 miliards de francs, sont couvertes à 32 % par les droits de télévision." 8

5 Christian BROCHAND, Économie de la télévision française, 128, Nathan université, 1996, p. 48 : "Le sport est particulièrement onéreux, surtout dans ses grandes manifestations populaires comme les jeux olympiques ou la coupe du monde de football", et p. 56 :"Les sports - du moins les plus courus - en retirent d'énormes avantages. " 6 Éric MAITROT, Sport et télé - Les liaisons secrètes, Flammarion, 1995. 7 Encore qu'il soit question, de temps en temps de formule 1. 8 Le Monde du 20/7/1996. 9

* "La chaîne hertzienne NBC a acheté pour 2,2 milliards de francs les droits d'exclusivité des images des Jeux." 9 * "Le montant des droits de retransmission détenus par l'UER (Comité international européen de radiodiffusion) s'élève à près de 50 milions de francs par tête de réseau. Un simple ticket d'entrée, auquel vont s'ajouter tous les frais de personnel et d'équipement sur place qui atteindront, pour chaque chaîne, plusieurs millions de francs." 10 * "Quasiment privé de ressources sous la présidence d'Avery Brundage (1952-1972), farouche défenseur de l'amateurisme, qui pensait que les Jeux pouvaient se passer de la télévision, le CIO est devenu richissime grâce à la vente des droits de retransmission et au sponsoring d'épreuves désormais ouvertement professionnelles (...). en contrepartie, le CIO a dû donner satisfaction aux chaînes de télévision en mettant à son programme des disciplines spectaculaires ou à la mode, capables de faire monter les taux d'audience. Ainsi les sports de base comme l'athlétisme et la natation sont de plus en plus concurrencés par des sports-spectacles qui encombrent le programme, le transformant en une succession de shows à l'américaine." Il Dans un contexte dans lequell'Audimat prime de plus en plus sur le chronomètre, l'actuel président du CIO déclarait 12: "Nous avions besoin de la commercialisation, nous avions besoin d'argent pour organiser ces Jeux, mais la commercialisation ne doit pas diriger les Jeux (...) Nous avons dit que nous accueillons cet argent avec la réserve
que le sport doit avoir la priorité et non le marketing. "

9 10 Il 12

Le Monde Le Monde Le Monde Le Monde

du 19/7/1996. des 14-15/7/1996. des 7-8n /1996. du 8/8/1996. 10

Et pourtant, on peut penser que, dans un avenir proche, l'instance télévisuelle pèsera de plus en plus sur les règlements sportifs eux-mêmes, pour obtenir des sports plus lisibles, plus vifs, plus incisifs et plus aisément sécables afin d'y insérer, par exemple, des séquences publicitaires. Quelques précisions à ce sujet: * POUJla Coupe du monde de football qui a eu lieu en 1994 aux Etats-Unis d'Amérique les grands networks ont tout fait pour obtenir que les deux mi-temps deviennent quatre périodes, à l'instar du hockey et du football américain, afin que place soit faite aux annonceurs. * À la suite d'une récente Coupe d'Europe des nations, le sélectionneur de l'équipe de France demandait la suppression des tacles afin que le jeu soit moins fermé et que plus de buts (le but est considéré comme étant l'apogée du spectacle footbalistique) puissent être marqués. On peut penser que cette aspiration au spectaculaire n'est pas étrangère à la demande médiatique et particulièrement télévisuelle. Les tacles arrière ont été, ensuite, sanctionnés par un carton rouge... * "Au tennis la règle du tie-break (jeux décisifs) a été mise en place pour diminuer la durée des matchs, afin qu'ils se moulent dans des créneaux horaires compatibles avec leur passage à l'antenne." 13 * "En février 1992, au tournoi de Stuttgart, Goran Ivasinevic à réussi 105 aces; mauvaise image pour un sport-spectacle qzœ celle qui réduit un des deux partenaires au rôle de spectateur impuissant regardant passer les balles! Serait actuellement à l'étude, soit de réduire la suiface de la zone du service, en rapprochant la ligne du filet, soit d'obliger le serveur à garder un pied en contact avec le sol au moment de lafrappe de la balle, soit encore de se tenir nettement derrière la ligne de fond." 14

13 Le Monde du 27/5/ 1992 14 Télérama du 27 /5/1992. Il

* Le Monde du 6/7 décembre 1998 écrit: "De plus en plus hantées par la promotion de leurs disciplines, des fédérations sportives internationales n'hésitent pas à changer les règles",de leur jeu. Tennis, volley-ball et patinage artistique ont ainsi décidé de se moderniser. L'un des objectifs recherchés est la réduction du temps du jeu, notamment en tennis où la suppression de l'avantage permettrait d'économiser un quart d'heure sur un match de deux heures. Mais les présidents n'hésitent pas à prescrire de nouvelles tenues, plus attrayantes, auxjoueurs : bientôt les volleyeuses devront abandonner le short pour le "body", plus fun et plus sexy. * Au volley, encore, l'adoption de la "marque continue", où tout échange se conclura par un point, quel que soit l'équipe au service, les sets devraient passer de 40 minutes en moyenne à 20, temps, allègrement promis aux sirènes publicitaires. * En patinage artistique, on doit introduire des difficultés nouvelles afin de rehausser le caractère sportif et spectaculaire d'une discipline considérée comme "trop
artistique" .

* En escrime, les masques seront transparents afin d'amener à plus d'implication spectatorielle, les règles simplifiées et les tenues chatoyantes car le Comité International Oympique avait menacé de rayer de ses listes, toujours pour des raisons de lisibilité télévisuelle, des sports jugés insuffisamment médiatiques. A contrario, en 1996, le beach-volley accédait au rang de discipline olympique... Mais laissons là ces projets (car il risque d'en surgir de nouveaux à tout moment), pour revenir à notre projet, en notant bien qu'il existe d'autres choses dans ce domaine que des rapports marchands, notamment des questions touchant à des aspects sociologiques, ethnologiques, esthétiques, sémiologiques, etc.

12

Notons tout de même que Le Monde du vendredi 19 septembre 1998 écrivait: "Les financiers du sport critiquent le comportement de fédérations sportives, alors que les droits de retransmission télévisée de la prochaine Coupe du monde de football sont mis aux enchères à des prix exorbitants: "La prochaine Coupe du monde de football risque de n'être que très partiellement accessible aux téléspectateurs, seuls les abonnés à des bouquets satellitaires pouvant espérer la totalité des matchs." Gerhard Aigner, le secrétaire général de l'UEFA déclare, sans ambiguïté dans le Monde, à propos du projet de la Superligue qui serait tenue par les magnats de l'audiovisuel, voire les clubs eux-mêmes qui lançeraient leur propre chaîne: "Avec l'évolution générale du sport (u.) les intérêts économiques et commerciaux prennent une place de plus en plus importante." 15 Et Jean-Marie Brohm, infatigable dénonciateur de l'illusion sportive, écrit, avec sa verve coutumière: "Le mariage d'amour et de raison entre le sport-spectacle et la télévision a considérablement transformé les enjeux sportifs en introduisant les impératifs des scoops, de temps réel, de spectacularisation, de sensationnel, de direct. Diffusé dans des millions de foyers, le spectacle sportif télévisé ne peut pas ne pas subir les effets pervers de la massification des émotions, celles-là mêmes qui sont à l'œuvre dans les intégrismes, les fascismes, les manifestations de lynch, les effets totalitaires des foules. Les débordements de supporters, les agressions sauvages, la guerre des stades (Heysel, Sheffield, etc.) ne sont que la conséquence inévitable de ces nouveaux svectacles de gladiateurs attirés par la violence et le sang." Ib * Après cette rapide ouverture, dans une deuxième
15 Le Monde du 17/10/98. 16 Jean-Marie BROHM, "L'lllusionisme Sp011ifet son reflet dans la science" in Les Cahiers de l'/RSA (2), Montpellier, fév. 1998, p. 59. 13

partie de cet ouvrage, nous présenterons l'aspect général et interculturel du sport à la télévision, d'abord d'une manière internationale, puis européenne, ensuite hexagonale et, enfin, locale: Jacques Demorgon qui évoquera ce qu'il nomme joliment la sporTiVisation mondiale n'écrit-il pas ailleurs: "Le développement mondial des médias permet la mondialisation des spectacles sportifs." 17? Puis, Chantal Duchet traitera du problèmes des sports sur les télévisions européennes. Dans sa belle rigueur quantificatrice, Médéric Albouy s'attachera aux sports à la télévision en France. Philippe Le Guern décryptera les arcanes sportives sur une télévision locale. * Une troisième partie donnera, par les médiations savantes de Pierre Gabaston, de Philippe Le Guern et de Jean-Luc Alpigiano, la parole aux acteurs de terrain (journaliste-analyste, réalisateur, commentateur, etc.). * La quatrième présentera le regard du sportif sur la télévision, que l'on parle de l'attitude des téléspectateurs sportifs réunis devant un écran géant (Gérard Derèze et Benoît Levisse), d'entraînement ou d'autoscopie sportive (Danielle Arensma ). * Dans un renversement de perspective, la suivante, multiforme et variée, plus sémiologique, tentera de donner à voir, à travers quelques exemples volontairement limités en nombre: la réflexivité sportive à travers l'exemple des Guignols de l'info - Virginie Spies -, le problème de la télévision confrontée au dopage cycliste - Alain Arnaud et Michel Chandelier -, le cyclisme dans le Tour de France et
17 Jacques DEMORGON, Histoire interculturelle des civilisations, Antropos, 1998, p. 240. 14

le football, au cours de la dernière Coupe du monde Bernard Leconte -, comment le sport, effectivement, se met en scène à la télévision. * Un rapport intitulé Le Sport et la télévision, publié en 1991 par le CSA, souligne que: "Toutes les disciplines sportives ne se sont pas réparties équitablement les parts de programmes." Aussi, viendra ensuite un regard général sur les "petits" sports - Yannick Lebtahi. Carmen Compte et Danielle Arensma traiteront du basket-ball et de son traitement télévisuel. Les sports "exotiques" seront présentés par Nicole de
Mourgues

- le

sûmo

- et Stéphane

Benassi

- le surf.

Les sports "extrêmes" seront abordés par le biais de la Formule 1 (François Diana) et Michel Raspaud parlera de l'alpinisme à la télévision à travers l'émission Montagne. Là encore, c'est arbitrairement qu'un choix a été opéré, car la liste aurait pu, bien évidemment, s'allonger indéfiniment. * Pour terminer et afin, non pas d'être exhaustif, mais pour être, néanmoins, le moins incomplet possible, seront, sous le titre de "hors-jeu" - métaphore sportive oblige; et, que l'on ne voie là aucune connotation négative - (en effet, un joueur "hors-jeu" est celui qui est en avant), rassemblés des travaux importants qui ne trouvaient pas leur place dans les grandes parties allusivement citées ici et arbitrairement arrêtées par les coordonnateurs de cet ouvrage, travaux qui se devaient, néanmoins, de figurer dans le cadre de cet ouvrage. Il s'agit de textes que nous sommes légitimement, nous semble-t-il, heureux et honorés de présenter
ICI.

Travaux de Stéphane Calbo (qui propose une analyse de la réception télévisuelle de la Coupe du monde de football afin d'appréhender le rôle social de l'affectivité 15

dans l'organisation collective de la réception de l'événement sportif) . Travaux de Françoise Papa présentant un chapitre à la fois rétrospectif et prospectif. Travaux de Fabien Wille (le sport, les media et le monde socio-financier). Travaux de Jean François Nys (qui expose une approche globale du sport télévisuel, dans sa composante économique). Mais avant d'en venir à ce programme et de clore ce chantier, il est temps de remercier les auteurs qui ont accepté de nous suivre dans cette entreprise qui, au départ, semblait un peu folle, eu égard à l'ampleur des problèmes à démêler. Signalons que ces remerciements sont loin d'être uniquement de pure forme et ne sont donc pas, en tout état de cause, une banale clause de style qui clôturerait une préface. On notera, enfin, que plusieurs auteurs interviennent en duo et/ou à des endroits différents (par ordre d'occurrence du sommaire, Gérard Derèze et Benoît Grévisse Danielle Aremsma et Carmen Comte, Pierre Gabaston, Philippe Le Guem et l'auteur de ces lignes). Ceci est donc loin de marquer un champ étriqué sur lequel n'interviendraient que quelques chercheurs (révélons seulement que, dès l'annonce confidentielle de cette publication, nous avons été assailli - le bouche à oreille a parfaitement fonctionné dans ce cas - de demandes de participation spontanées). Cet état de fait est, me semble-t-il, une bonne chose: cela prouve, s'il en était besoin, l'intrication des problématiques et l'enchevêtrement des problèmes posés.

16

Un ultime constat: je ne vois se développer dans l'ensemble des articles proposés au lecteur ni paranoïa galopante ni délire mystificateur. Sur un tel sujet, induisant la passion et ,portant facilement à de tels excès; il me semblait important de signaler ce fait. Bernard LECONTE, université de Lille3.

CIRCAV-GERICO,

17

II

DE

LA MONDIALISATION À LA PROXIMITE

1/ LE "MONDIAL" sport, télévision

DANS

LE MONDIAL: humain

et lien

Un coup d'œil rétrospectif et un peu approfondi sur I'histoire nous conduit à nous interroger sur le rapport entre les types de société et le rôle joué par les sports et leur spectacle. Un certain nombre de données s'imposent. Par exemple, dans la société grecque, les sports semblent bien relevet: du religieux. A l'opposé, la Chrétienté ne leur a pas été favorable, les tolérant à la marge. Avec la genèse des nations modernes et d'abord de la Grande Bretagne les sports et leur spectacle ont retrouvé une fonction importante. On le sait cette genèse de la modernité repose sur une nouvelle primauté, celle de l'économie et de l'information associées, contrôlant le religieux et le politique. Or cette genèse culturelle d'abord européenne puis américaine est aujourd'hui dans sa phase de mondialisation. Les sports et leurs spectacles prennent dès lors une importance nouvelle et considérable. Qu'est-ce qui se joue là ? Nous avons déjà cherché quelques éléments de réponse 1. Nous poursuivons ici ce travail à partir de l'expérience du Mondial de football mais aussi de quelques
1 Jacques DEMORGON, "La sporTiVisation mondiale", pp. 227245, L' histoire interculturelle des sociétés, chap. 14, AnthroposEconomica, Paris, 1998. 21

travaux que les uns et les autres mènent dans des perspectives qui nous paraissent proches des nôtres 2. une té.lévision mondialisée Nous continuons, après la sagesse macluhanienne, à faire comme si la télévision était une question de contenus alors qu'elle est d'abord une question de formes. Quatre formes fondamentales y sont à l'oeuvre. Même si, comme nous allons le voir, elles n'atteignent qu'une partie des objectifs mondiaux, elles ont vocation à y parvenir. Leur fonctionnement actuel est largement suffisant pour permettre le développement d'une pratique et d'une idéologie du planétaire médiatique. 1/ La globalisation des moyens d'expression fait de la télévision une forme adaptée à la plus grande diversité de publics. Le multimédia qui caractérise la télévision y fait le meilleur lien formel possible entre réalité et représentation. Tous les signes sont employés: image, indice et symbole. Le corps, la voix, la pensée, les actions et les gestes sont présents avec les espaces et les objets. Tout est là, près de nous, devant nous avec une profusion de sens. La télévision est le miroir microcosmique du macrocosme humain. 2/ L'ubiquité télévisuelle peut nous faire accéder au sentiment que tous les lieux de la planète sont reliés à nous. 3/ Et que c'est instantanément qu'ils le sont, grâce au "direct" 4/ La couverture planétaire étendue de certaines grandes retransmissions en direct peut entraîner le sentiment que les hommes de presque tous les pays se trouvent ensemble à un même spectacle. Comme le précise en note Gérard Derèze : "La FIFA n'organisait en 1974 que la Coupe du monde et le tournoi de football des Jeux Olympiques. Aujourd' hui, une douzaine de compétitions sont placées sous son autorité et un championnat du monde des clubs sera probablement mis sur pied en 1999" 3. Même si dans d'autres sports, les
0

2 Bernard LECONTE et Georges VIGARELLO, (dir.) Le Spectacle du sport, Communications (67), Seuil, Paris, 1998. 3 Gérard DERÈZE, "De la médiatisation des grandes compétitions sportives", pp 33- 43, in LECONTE et VIGARELLO, op. cit. 22

pratiques sont plus modestes, il n'en demeure pas moins que pour nombre de spectacles sportifs, le téléspectateur voyage à travers la planète. Qu'il s'agisse des hauts lieux du tennis ou de ceux de la Formule 1 ! Pour ce dernier sport, par exemple, le téléspectateur ne va pas seulement dans ~divers pays d'Europe, il va au Brésil, au Canada et aux Etats-Unis. Tantôt, la retransmission insiste sur l'intérêt du lieu lui-même mais plus souvent semble-t-il, maintenant, les cérémonies télévisées sont "remodelées de façon à se passer de toute inscription géographique" 4,La télévision nous donne ainsi un excellent exemple de l'informationnel mondial comme caractéristique fondamentale de nos nouvelles sociétés. Dans notre description, il s'agit bien en effet d'information mondiale sous quatre aspects: la télévision vise tous les publics; ses sources d'information, ses cibles de diffusion sont sur la planète entière; elle peut les relier dans un même temps mondial; elle peut même atteindre un public quasi mondial par-delà les frontières réelles et symboliques. Dans ces remarques générales concernant la télévision, nous avons provisoirement écarté la question des contenus. Et c'est là que la question du sport va prendre toute sa signification. Pour bien le comprendre, interrogeons-nous sur les contenus informationnels de la télévision. Deux principaux nous apparaissent. D'abord, l'information événementielle qui concerne la poursuite de l'histoire humaine sous ses formes ordonnées ou désordonnées, heureuses ou tragiques. Cette information est écartelée entre les actualités et leurs analyses. Dans ces deux directions, elle peut lasser, soit par trop de faits dépourvus de sens, soit par trop de sens impuissant devant les faits. Ensuite, deuxième contenu informationnel de la télévision: les fictions. Elles échappent aux particularités des actualités immédiates comme aux généralités conceptuelles. Elles introduisent un modèle de référence où c'est la singularité des
4 Daniel DAYAN et Elihu KATZ, La télévision cérémonielle, Paris, PUF, 1996, p. 225. 23

vies et des destins qui s'impose. Elles sont, en tout cas symboliquement, proches du téléspectateur et peuvent lui offrir des bases d'identification élémentaires ou raffinées, mimétiques ou-cathartiques, toujours accessibles. Ces deux formes d'information, actualités événementielles etfictions, sont opposées et complémentaires. Dans la première, il y a une visée objective des faits, même si ceux-ci sont aussi déjà constitués par des subjectivités individuelles et collectives. Dans la seconde, ces subjectivités sont de légitimes lois de constitution de l'infonnation symbolique, par exemple romanesque. Mais enfin, au-delà de ces deux grandes formes, une troisième est constamment présente, elle concerne les événements sportifs. langage "universel" du sport et lien mondial Dans l'univers télévisuel, l'information sportive occupe une très grande place. Des chaînes s'y consacrent entièrement. Le romancier Bernard Clavel s'étonne de voir le sport et son spectacle à cette place: "Je préférerais un peu plus de culture, un peu plus de lecture, un peu moins de coups de pied dans le ballon rond." 5. Mais Clavel nous parle ainsi des hommes tels qu'ils devraient être et non des hommes tels qu'ils sont aujourd'hui. Il nous faut analyser les raisons qui font du sport une référence qui semble tendre vers un certain "universel". En premier lieu, le sport et son spectacle sont peu dépendants de la Babel des langues. En dépit d'une référence plus fréquente à la langue anglaise dans les développements médiatiques planétaires, les langues avec les cultures qui les accompagnent constituent et constitueront sans doute encore longtemps des lieux forts d'intégration singulière. Par ailleurs, la symbolique élémentaire des sports et de leur spectacle utilise des codes restreints relativement transmissibles à tous, indépendamment des langues et des cultures.
5 Bernard CLAVEL, "Révolte": propos recueillis par Catherine Louquet, in France-Soir, p. 4, mardi 14juillet 1998.
24

Certes, les cultures existent et développent des sports qui peuvent être ignorés de certains publics. Chacun sait, par exemple, qu'il y a une grande différence entre football américain et football européen. Mais, de toute façon, la barrière des langues intervient peu. Sports et spectacles sportifs peuvent être compris à partir de codes dont l'apprentissage n'est pas vraiment difficile si l'on est motivé. Deux pages et une note suffisent, par exemple, à Dominique Chateau, pour nous faire comprendre l'essentiel du code du football américain qui n'est pas le moins complexe des sports. 6 Les remarques précédentes tiennent d'abord à ce que les sports utilisent la donnée universelle du corps humain en acte. C'est vrai aussi de la danse ou du mime. Mais les sports sont généralement plus simples dans la mesure où l'activité corporelle s'y affronte à des actions précises dépendantes d'une instrumentalisation claire des objectifs (le nombre de buts ou la vitesse) et des moyens (la virtuosité personnelle ou le jeu collectif). Dans cette optique, les sports et leur spectacle mettent en œuvre des oppositions et des équilibres fondamentaux: personne et groupe, violence et maîtrise, échec et perfonnance. Tout cela indique que les sports et les spectacles sportifs pennettent une hyperparticipation. Celle-ci se situe à tous niveaux et passe par toutes sortes d'identifications: aux plans des couches sociales, des âges, des sexes, des ethnies, des régions, des nations, des continents et du monde. Les sports et leur spectacle constituent un théâtre humain total. L'action glisse publiquement du terrain aux estrades à la rue. Mais, privativement aussi, de l'écran au fauteuil et au voisinage. Ce que le théâtre a toujours voulu être, le spectacle sportif le réalise. "Le spectacle est dans la salle" notait monsieur Teste pour le théâtre. Ici, le spectacle est dans le stade. Il y a les protagonistes, il yale chœur où se mêlent les hauts responsables et le peuple. Et, à l'excep6 Dominique CRATEAU, "Rorlogisme et programme sportif: le cas du football américain", in LECONTE et VIGARELLO,loe. eit., pp. 63-64. 25

tion de décibels supplémentaires, leur langage est le même. Ainsi, comme tout un chacun, le Président Chirac est" le plus heureux des hommes". Le spectacle s'étend même aux aborqs occuptis bruyamment par ceux qui n'ont pas pu entrer. A l'intérieur du stade, en quelques circonstances, il est vrai, relativement exceptionnelles, l'action a déjà pu prendre le chemin des violences extrêmes: celui, soudain tragique, des paniques meurtrières ou celui qui conduit même jusqu'aux prolongations guerrières, par exemple en Amérique du Sud. Tout autour du stade, et même au-delà, l'environnement urbanistique et architectural, l'infrastructure routière doivent être spécifiquement conçus et constituent le décor de l'environnement urbain du stade. Selon Gérard Derèze "Des auteurs comme Christian Bromberger ou Marc Augé ont bien montré comment le match de football peut être envisagé comme un spectacle total et plus globalement comment lefootball peut être envisagé comme un fait social total." 7. La conjonction des deux phénomènes signifie que nous nous trouvons dans la genèse sociétale proprement dite. Le spectacle total en devenant fait social total ne parle plus seulement de luimême mais de la genèse en cours de la société et de la création de sa culture. Les sports et leurs spectacles sportifs mettent en scène plusieurs caractéristiques de la mondialisation. Nous nous contenterons de préciser les trois points suivants: Economique et performance. Rigueur et instantanéité de l'information, Incertitude et sacrifice. économique et performance Les spectacles de sports sont des spectacles de performances : "leur constitution et leur diffusion représentent elles-mêmes des peiformances. La transmission télévisuelle de spectacles sportifs de plus en plus mondialisés tend à satisfaire les exigences de l'économique à travers l'économie

7 Gérard DEREZE, De la médiatisation des grandes compétitions sportives", pp 33- 43, in LECONTE et VIGARELLO, op. cit., note 7, p. 42. 26

d'échelle" 8. Dans cette perspective, le phénomène du record se généralise. Pour Dominique Chateau "Scores fleuves, records de spectateurs ou d'audience télévisuelle, manifestent incontestablement la corrélation étroite entre le sport et le commerce. Mais la réciproque est vraie: comme le note encore Huizinga, le facteur sportif est devenu un
critère d'évaluation des peiformances de l'entreprise."
rigueur et instantanéité de l'information
9

La sporTiVisation mondiale tend à satisfaire, en même temps que la dimension économique, la nouvelle dimension infonnationnelle. "Grâce aux spectacles sportifs, se constiue en permanence une base de production de contenus sans cesse renouvelés pour les media de masse. La performance est démultipliée, synergique, généralisée. Elle se montre, se démontre en célébrant son culte" 10.La sporTiVisation mondiale spectacularise non seulement la perfonnance mais aussi l'actualité ou, si l'on préfère, "le direct" car c'est ce qui se passe en ce moment sur le stade qui compte. Elle spectacularise le fait même de la mondialisation. Elle tend à constituer la performance, l'actualité et la mondialisation comme des "Evangiles". La production de l'information et son contrôle sont impressionnants. Derèze nous rappelle que pour la dernière Coupe du monde de football "les réalisateurs des soixante-quatre matchs bénéficieront (auront bénéficié) d'un dispositif technique impressionnant: dix-sept caméras, quatre super-ralentis et quatre ralentis normaux." Il. De son côté, Dominique Chateau note que, dans Ie football américain, "/'arbitrage in situ interfère avec un contrôle vidéo. Ce point est très important, non seulement parce que les incidents d'arbitrage se trouvent considérablement réduits (au contraire, dans le football ou le rugby européens qui rejettent /'apport vidéo, les décisions de l'arbitre sont souvent, et parfois violem8 Gérard DERÈZE, "De la médiatisation des grandes compétitions sportives, pp 33- 43, in LECONTE et VIGARELLO, op. eit., note 7, p. 42. 9 Jacques DEMORGON, loe. eit. chapitre 14, p. 239. 10 [did. p. 241. Il DERÈZE in loe. eit., p. 42, note 8. 27

ment, contestées (conséquence ou épiphénomène? ), mais encore parce que le rôle de témoignage factuel de la vidéo sur place contribue à renforcer la croyance du téléspectateur envers la transparence du medium et la véracité de ce qu'il médiatise 0" 12. incertitude et sacrifice Les exigences nouvelles concernant les perlormances et les informations s'accompagnent inévitablement d'une part très importante d'incertitude et de sacrifice. Les prises d'EPO montrent que les sportifs peuvent aller jusqu'à mettre leur vie en danger. Le salut éternel est remplacé par un salut immédiat, celui de la gloire atteinte en un instant. Les sports et les spectacles sportifs contribuent à faciliter ce passage d'une perlormance pensée de façon transcendante (la grâce de Dieu) à une performance vécue de manière immanente (le courage des hommes et la faveur des circonstances). Ils nous rendent conscients de la difficulté de production d'une performance. L'ascèse maintenue des entraînements, la mobilisation des sciences et des techniques du corps, la foi et le soutien populaire, n'empêchent pourtant pas la glorieuse incertitude. Tout cela redessine une sorte de grâce conjuguée à travers l'information, la forme, le sacrifice et la chance. Ces exemples ici trop peu développés suffisent cependant à nous montrer que les sports et les spectacles sportifs mondialement télévisés sont intimement liés aux nouvelles perspectives spécifiques de la mondialisation dans son ensemble. Ils en donnent une preuve indicielle dans la mesure où ils les mettent directement en œuvre. Ils en donnent une image exemplaire à travers leur spectacularisation. Ils les adoucissent en les liant au ludique. Ils les légitiment en les liant au partage festif des émotions collectives intenses. Les situations difficiles et même tragiques qu'entraînent la mondialisation n'en sont pas pour autant supprimées. Elles sont seulement, au moins pour un temps, suspendues et fixées dans leur localisation spatio-temporelIe. Le spectacle sportif, mondialement télévisé, ne les
12 CHATEAU, op. cit. p.66.

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compense pas. Soudain au-delà, il installe son visage de présence planétaire. Après la victoire de l'équipe de France, on pouvait lire dans la Presse "Le monde est bleu". Cette simple métapltore mêlait sans doute inconsciemment deux messages bien différents: "Le monde est stone" et "La Terre est bleue comme une orange." Cette analyse rapide des caractéristiques fondamentales des sports et des spectacles sportifs télévisuels pelmet de mieux comprendre ce que nous avons déjà nommé la sporTiVisation mondiale. La télévision et le sport réunis définissent un ensemble de lieux et de moments susceptibles de constituer un certain type de lien humain mondial. Nous allons d'abord présenter le phénomène à travers deux évolutions récentes: l'intégration du national dans le mondial et le ralliement des femmes. Nous nous interrogerons ensuite sur le sens de cette constitution d'un nouveau lien humain mondial à travers cette conjonction du sport et de la télévision. l'intégration sportive-télévisuelle du national dans le mondial Prenons comme exemple l'événement singulier constitué par la dernière Coupe du monde de football. Nous pourrons constater que le sport et son spectacle télévisuel ont effectivement joué un rôle de lien entre le national et le mondial et cela de cinq façons: une équipe de France à l'heure de la mondialisation La presse nationale et internationale a souligné la diversité des origines ethniques et nationales des footballeurs de l'équipe de France. On est bien là en présence d'une conséquence de la mondialisation dont les flux migratoires sont une caractéristique insistante, étendue et multiple. Le Corriero dello sport parle de Zidane comme d'un Berbère "au grand cœur" et souligne que le drapeau algérien flotte à côté du drapeau tricolore. Thuram le penseur est un Français de Guadeloupe. Christian Karembeu n'est-il pas aussi des Antilles? Lama est de Guyane. Et Lizarazu n'est-il pas d'origine basque? Et 29

y ouri Djorkaeff ? Marcel Dessailly est natif du Ghana. Et Alain Boghossian, n'est-il pas d'origine arménienne? Les Marocains suivent autrement cette finale: l'arbitre est des leurs! La presse argentine rappelle que David Trezeguet est un enfant du pays! Toute la presse internationale le note, comme le Times, que"L'équipe multi ethnique consacre une nouvelle identité de la nation française." On rivalise de formules. Pour le New York Times, "C'est la "Victoire de la diversité raciale". Le Washington Post affiche: "De toutes les couleurs"; et la Süddeutsche Zeitung est plus originale encore en titrant "Black, blanc, beur." A contrario, Areski Dahmani pense que "la chute de l'équipe des Pays-bas a beaucoup à voir avec la mauvaise intégration des Hollandais de souche et des Surinamiens".
une victoire sportive dans la mondialisation intégratrice de la France

Jean-Marc Gonin souligne le rôle des grandes victoires sportives dans l'évolution du moral des nations et rappelle le cas de l'Allemagne remportant la coupe du monde de football en 1954. Aujourd'hui, poursuit-il, la France est "traumatisée par la mondialisation, travaillée par les convulsions du racisme, déboussolée par la modernité, mais elle pourrait bien retrouver confiance en elle." 13.Les journalistes de Libération abordent la question. Michel Chemin, "ému aux larmes de cette victoire, de ces milliers de jeunes multicolores, de leurs drapeaux, de leurs chants enthousiastes" participe bien à cette intégration du national dans le mondial. Mais peut-on en déduire l'intégration des immigrés dans le national? Il aimerait être persuadé que "Zinedine Zidane a effectivement plus fait pour l'intégration que trente ans de politique d'insertion avec ses ratés.". Serge July est, quant à lui, plutôt optimiste. Il parle d'un "modèle social et technique français de plain-pied dans la mondialisation et d'un "nationalisme sans exclusion et sans

13 L'ensemble des citations qui précèdent sont extraites de FranceSoir, 14/7/1998. En particulier, Jean-Marc GONIN, "La gueule de bois", p. 4.

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chauvinisme" 14.Pareillement, pour les Espagnols d'ABC, pour qui nation et mondialisation peuvent s'accompagner puisqu'ainsi" la fin du millénaire s'écrit avec l'acte de foi

d'une nation.

",. 15.

le cadre mondial donne au sport (national) et à son spectacle télévisuel une aura nouvelle Ce glissement du national au mondial dans la composition d'une équipe de Coupe du monde conduit à une nouvelle conception selon laquelle la performance est déjà nationale-mondiale. Le cadre mondial a pu induire, par luimême, une solennité nouvelle pondérant les expressions trop brutales des espoirs nationaux. La raideur nationaliste encore fréquente s'adoucit. Du côté des Bleus, il y a eu sans doute aussi le fruit d'une certaine modestie de soumission à l'entraînement, au nécessaire dépassement de soi dans la dynamique de l'équipe. Cette exigence se conjuguait particulièrement bien avec celle liée à la mondialisation. Il en résultait une coloration de responsabilité et de ferveur supplémentaire. Ces sentiments ont pu entraîner une participation plus importante que prévue de l'audience nationale. Sans doute aussi la croyance de plus en plus présente en la victoire. Le Parisien du 14/7/1998 précise que le soir du match, à partir de 21 heures, il y avait, sur TF 1 12.577.480 téléspectateurs regardant le match. A 22h 52, au moment de la délivrance, il y en avait 22.986.040. Le journal indiquait encore qu'il fallait leur adjoindre les 3.070.000 téléspectateurs de Canal +. La célébration de la victoire n'a pas démenti cette orientation. Les commentateurs français ou étrangers ont souligné que la fierté nationale s'est exprimée sans agressivité. Ainsi, Le Daily telegraph titre "Sans chauvinisme". Dans Libération du même jour, Luc Le Vaillant trouve que "les 60 millions de Français font assaut de modestie." Les Bleus eux-mêmes ont donné l'exemple en privilégiant une
14 Les citations précédentes sont extraites de Libération du 14/7/1998. 15 Le Parisien du 14/7/1998,page 13.
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attitude respectueuse à l'égard du glorieux passé des Brésiliens et une attitude chaleureuse par rapport au malheur actuel de leur défaite. le lien entre le national et le mondial prend encore une autre forme: d'ordre économique En effet, la perspective pluriethnique et plurinationale de la constitution des équipes ne tient pas seulement au seul flux migratoire, elle tient encore à la mondialisation économique des prestations sportives des joueurs. Même si cette prégnance de l'économique suscite, par exemple à propos de "l'arrêt Bosman" 16,de vifs débats quant aux formes qu'elle doit prendre, il ne saurait en résulter un empêchement maintenu pour des sportifs de sortir tôt ou tard de leur région et de leur nation d'origine et de formation originelle. Cela ne peut que contribuer, davantage encore à l'avenir, au caractère pluriethnique et plurinational des équipes nationales.

16 Jean-Marc Bosman faisait partie de l'équipe de football RFC de Liège. Il était en fin de contrat à Liège et l'équipe de Dunkerque envisageait de le recruter. C'est alors que son équipe d'origine réclama deux millions de francs. Dunkerque abandonna. Bosman rencontra un jeune avocat en stage à Bruxelles et prêt à l'aider. Ils entamèrent un procès contre 1'UEF A auprès de la Cour de Justice européenne. Après trois ans de procédures, celle-ci rendit son verdict, le fameux "arrêt Bosman" du 15-12-1995. On ne peut pas empêcher un joueur en fin de contrat de s'engager librement dans un nouveau club. Et, il est interdit à une équipe européenne de limiter arbitrairement le nombre de ses joueurs en provenance des différents pays européens. On trouvera un dossier sur ces questions dans L'Européen (9), des 20-26 mai 1998. En particulier on consultera l'article de Roger de Closets: "Lejoueur qui afait plier les grands chefs". On date de l'arrêt Bosman une nouvelle tendance à considérer l'activité footballistique comme une activité économique soumise comme les autres à des règles communes. Ce sur quoi les les syndicats de joueurs s'appuient. Jean-Marc Bosman, toutefois, s'est, depuis, trouvé aux prises avec des difficultés nombreuses et répétées. 32

l'esthétique et l'efficacité économique des prestations sportives et de leur spectacle transcendent le national Même si la dimension esthétique a toujours été présente, on ne peut manquer de constater que la possibilité d'accès à un grand nombre de spectacles, la possibilité de les enregistrer, de les conserver, de les revoir, modifient considérablement les choses. Le téléspectateur peut, en effet, se dégager de ses identifications régionales et nationales et adhérer au spectacle pour sa qualité même et finalement sa réussite exceptionnelle au plan mondial. Il n'est plus rare aujourd'hui d'entendre les téléspectateurs amateurs d'un sport prendre parti esthétiquement, voire parier économiquement pour un club en fonction de ses mérites propres et indépendamment de sa nationalité. Mais tout cela est-il partout transposable? On peut le penser en constatant que le prochain Mondial a déjà commencé sur le web. On sait que les Japonais et les Coréens ne sont pas les meilleurs amis du monde. Et pourtant, les responsables du Mainichi Shimbun, quatrième quotidien japonais et ceux du Chosun Ilbo, principal journal coréen ont conjugué leurs efforts pour créer, en japonais, coréen et en anglais, un site dédié à la présentation de ce futur Mondial. Le dossier est particulièrement riche, évolutif et permet de suivre l'actualité du ballon rond, non seulement au Japon et en Corée mais aussi en Chine. C'est encore une autre forme de lien entre le national et le mondial que l'on a pu voir apparaître avec le ralliement des femmes au spectacle sportif du Mondial. Il s'agit à la fois d'un lien intranational et d'un lien international. Le phénomène apparaît assez nouveau pour que nous le traitions maintenant en lui-même. le ralliement des femmes Une partie des changements que nous venons de signaler ont sans doute conduit nombre de femmes à se joindre aux téléspectateurs. C'était comme si la culture de productipn du "grand" se mariait à la culture du souci du "petit". A la télé, une femme dit ainsi: "Zidane c'est notre petit à nous! ". On relevait en effet que près d'un tiers du 33

public était constitué de téléspectatrices. Roselyne Bachelot, rapporteur général de l'Observatoire de la parité entre les hommes et les fegtmes et députée du Maine et Loire s'exprime auprès ,.d'Elisabeth Pastorbiais. Quatre raisons se conjuguent, selon elle, pour obtenir ce ralliement des femmes: 1/ fIlamédiatisation s'est largement étendue. Les joueurs sont sortis de la presse spécialisée. On les a vus dans les magazines et à la télé". 2/ "lefootball était plus fairplay qu'à l'ordinaire". 3/ "il était généralement bon" . 4/ "pourqUDidans ces conditions, lesfemmes seraient-elles restées dans un ghetto, ce dont elles ont horreur en politique
comme en sport?" 17

Dès le Libération du 14juillet, Elisabeth Badinter est interrogée. Pour elle, "le phénomène social et national a été si fort et le phénomène collectif si extraordinaire que les femmes se sont tout simplement trouvées impliquées comme êtres humains." Elle y voit une évolution durable, il y a eu cassure des frontières entre les sexes. Elle pense même que de plus en plus de jeunes filles vont avoir envie de faire du football. Elle va même jusqu'à imaginer que dans vingt ans le football féminin puisse être aussi important qu,'aujourd'hui le football masculin 18. A l'opposé d'E. Badinter, Gilles Lipovetsky ne pense pas que les femmes se sont intéressées au foot de la même manière qu'elles se sont mises à fumer, à travailler ou à porter des pantalons. Plutôt qu'une logique d'égalisation des sexes, il a vu pour sa part se dessiner une logique de différenciation. Car les femmes n'ont pas regardé ce mondial de la même façon que les hommes. "11y a eu appropriation esthétique, participation affective ou émotionnelle. Les femmes ont été particulièrement émues par l'affect dont cette équipe était chargée. Alors que les hommes voient plus dans le foot la bataille, la compétition ou la stratégie, les femmes se sont réappropriées ce qu'il y avait de féminin dans cet événement. On est entré dans une sorte de "psychologisation du Mondial", dans le vécu personnel,
17 Elisabeth PASTORBIAIS, "Le football en crampons aiguilles", entretien avec Roselyne BACHELOT, France-Soir du 14/7/1998. 18 Elisabeth BADINTER, "Tout Foot, tout femme", Libération, 14./7/1998, p. 8.

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dans l'intime. Les femmes ont éprouvé le désir de ne pas être tenues à l'écart de quelque chose d'enthousiasmant mais elles ont voulu se le réapproprier sur leur mode à elles". 19.Ainsi, les youyou des femmes algériennes ont rythmé le laborieux parcours dans la foule du bus des champions. Le sport permet des identifications multiples mais diversifiées, gardant leur originalité. Candice, dix-sept ans, est sur les Champs le 13 au soir. Quand un journaliste de France-Soir l'interroge sur sa présence, elle répond: "Nos grands-parents ont eu la Libératon, nos parents mai 68. Nous on aura eu la Coupe du monde". Plus loin, le même journaliste rencontre un couple qui brandit un nourrisson à bout de bras comme une offrande aux hommes providentiels. Hier soir, assurent les parents, "Le petit, entre deux biberons, a regardé le match." . Toutes ces données permettent de mieux comprendre le "bouleversement" qui est en train de s'accomplir. La conjonction du sport et de son spectacle planétaire constitue une contribution fondamentale au nouveau lien humain mondial. Louis Porcher résume clairement les principales raisons qui font que les sports et leur spectacle télévisuel sont en mesure de jouer ce rôle. Ils sont en effet, écrit-il, "A l'intersection du local et de l'international, du pays et de la planète, de la très haute compétition surmédiatisée et de la pratique anonyme, de l'individuel et du partagé, de
l'identité singulièère et des appartenances." 20

un nouveau lien humain mondial Les expressions consacrées, les "Dieux du stade", "la grand-messe du sport", la "messe footballistique", n'ont pas attendu le Mondial pour fleurir. Elles sont bien évidemment reprises le 13 au soir à la télévision. Ainsi, Ronaldo est "un Dieu vaincu qui vacille." Dans le ParisMatch du 23 juillet 1998, Zidane est "le Dieu dufoot". Le journaliste note que "C'est dans un geste presque religieu!qu'il exprime sa joie suprême après le deuxième but." A
19 Gilles LIPOVETSKY, "L'engouement féminin", in "Les femmes et le foot" in Libération du 14/7/1998. 20 Louis PORCHER, "Enjeux inter culturels" in LECONTE et VIGARELLO, loco cit., p. 105-117.

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défaut d'être Dieu, Zidane est au moins "Président" pour les Français, "roi de France" pour la presse algérienne, "Imperatore di Francia" pour la presse italienne. Et il prend place sur "le t(Jitdu monde" . Tout cela révolte de nouveau Bernard Clavel: "Quand on en arrive à nous dire que les joueurs ne sont plus des héros mais des Dieux, on a envie de balancer son poste de radio par lafenêtre." 21D'aucuns diront, qu'en effet, Bernard Clavel ferait bien de jeter cette radio et d'acheter une télé! D'autres lui recommanderont la lecture de MacLuhan. Ce critique littéraire canadien, devenu sociologue des media, a su, depuis longtemps déjà, opposer la radio et la télévision. La radio chauffe directement l'oreille et le cœur. Par contre, le miracle de la télévision c'est de nous mettre en présence d'une apparition du très lointain, apparition qui reste, qui se renouvelle, que l'on croit pouvoir toucher! Hier, les apparitions de l'au-delà étaient réservées à de rares bergères, fileuses ou lavandières qui en colportaient la nouvelle dans un environnement crédule. Aujourd'hui, avec la télévision, l'apparition s'est démocratisée. Bien entendu, les héros sportifs ne sont pas des Dieux. Si grande soit-elle, leur gloire est limitée. Mais elle se transmet sans cesse à d'autres qui élèvent les nouveaux records à des sommets jamais atteints. Dans le cas précis du Mondial, les Dieux du stade sont apparus 64 fois à 44 milliards de téléspectateurs. Il se trouve simplement qu'aucune cérémonie religieuse ne peut regrouper un tel effectif dans des temps aussi précis et aussi courts. Un cadre général commun se met ainsi en place et il est susceptible de servir de référence culturelle minimale accessible à tous les pays et à une large majorité de leurs couches socio-économiques. On a là comme un lieu de base du nouvel horizon informationnel mondial. Un lieu de base très largement et intensément partagé dont il ne sera guère possible de se détourner. Si on le fait, ce sera sous peine de se trouver comme retranché de cette première naturalité mondiale. Ce lieu de base repose, en effet nous l'avons vu, sur un solide enchevêtrement conjuguant mondialisation, télévision et spectacle sportif. La mise en place d'un tel lieu
21 Bernard CLA VEL, "Révolte", p. 4, in France-Soir du 14n/1998. 36

n'est pas intentionnelle au sens où elle serait préméditée, conçue comme ensemble. Elle n'est pas non plus non intentionnelle du fait que, partie par partie, elle est relativement préméditée. Cela se fait à travers une multiplicité de directions, avec des moyens et des contenus éducatifs et idéologiques, économiques et publicitaires qui ne s'accordent pas nécessairement et peuvent même se contredire, du moins dans le cadre traditionnel européen. Ce lieu de base se constitue partout, ce qui ne l'empêche pas de le faire aussi sous des couleurs culturelles nationales. C'est particulièrement le cas du football américain. En son sein, comme le montre bien Dominique Chateau, se réalise un intense compactage d'éléments apparemment disparates. 22.. Sport, télévision, culture populaire y font plus que coexister. Ils coopèrent et finissent même par fusionner. L'économie et sa publicité, les fictions et leur part de rêve, l'intense prégnance de chaque instant du match, s'entrelacent pour constituer un spectacle culturel unique. C'est cette fusion qui exprime un nouveau lien en relation à la mondialisation même si les modalités propres au sport restent aussi très américaines. La télévision, même quand elle passe encore aussi par la culture nationale, constitue l'autel domestique sur lequel se célèbre, par l'intermédiaire du sport, la liaison de l'existence populaire et de la mondialisation économique ambiante. Notre analyse se veut ici constat. Il conviendrait d'établir les principales conséquences de la création d'un tel lien mondial. Et, au-delà, de s'interroger en termes de valeurs. Nous avons juste amorcé cette réflexion dans un texte antérieur 23. Ajoutons-y quelques remarques complémentaires. On a pu comparer, comme on l'a vu, le sport télévisuel aux religions. C'est un peu rapide. Une analyse plus précise est nécessaire. Le spectacle sportif mondialement
22 Dominique CHATEAU, lococit., page 62-68. 23 Jacques DEMORGON, "Le spectacle des sports, c'est bien plus qu'on ne pense! tt in LECONTE et VIGARELLO, loco cit., pp. 117134. Voir aussi L' histoire interculturelle des sociétés, AnthroposEconomica, Paris, 1998.

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télévisé ne répond pas aux problématiques profondes des religions. Toutefois, il met en place des lieux, des temps, des conduites qui s'imposent intensément. Sans qu'il ait besoin de se~,substituer aux lieux, aux temps et aux conduites des religions, il leur emprunte nombre de formes et de sentiments. Du coup, il diminue leur intensité et leur urgence propres. Il remise le moment de penser à leur nécessité. Ou encore il leur abandonne la routine des difficultés de la vie et de la mort. Et, en attendant, il contribue à la mise en place d'un lien mondial nouveau qui signe déjà, de toute façon, le passage en cours des sociétés nationalesmarchandes aux sociétés informationnelles-mondiales. 24.

Jacques DEMORGON, université de Compiègne.

24 Jacques DEMORGON, Complexité des cultures et de l'interculturei, 2e édition augmentée, Anthropos-Econolnica, Paris, 1998.

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2/ LE SPORT ET L'EUROPE TELEVISUELLE
Dans les pays européens, les sports jouissent d'une place privilégiée dans les diverses grilles de programmes des chaînes télévisuelles, que celles-ci soient généralistes (privées ou publiques), thématiques "générales" en ce sens où elles traitent de tous les sports comme Eurosport International, ou thématiques spécialisées c'est-à-dire relevant de canaux spécifiques alloués par les clubs eux-mêmes, comme, par exemple, Manchester United, le Real Madrid, ou l'Olympique de Marseille. En fait, la visibilité télévisuelle du sport en Europe n'a fait que s'amplifier avec la montée en puissance des chaînes diffusées sur le câble et les satellites. Cependant, avec cette diversité, il est à noter que le sport a changé de statut. De "produit d'appel" au sens marketing de ce terme, c'est-àdire chargé d'appâter le futur téléspectateur et de permettre à une chaîne de créer son image de marque autour de ce référent comme Canal + à ses débuts et de se positionner ainsi comme la chaîne du sport et du cinéma 1,le sport est de plus en plus devenu un produit d'ancrage économique indispensable pour les grands groupes industriels qui se livrent une bataille acharnée pour placarder leur nom sur le maillot des sportifs 2 ou autour des stades, pour acheter en
1 Autre produit d'appel 2 À titre illustratif, rappelons la guerre que se sont livrées Nike et Adidas pour être le sponsor officiel de la Coupe du Monde de Football en 1998. La firme Adidas «a remporté» le marché, c'est pourquoi 39

exclusivité les droits de la retransmission de tel ou tel événement sportif 3, pour posséder tel club mythique 4 ou tel sportif de grand renom 5 ou ayant un avenir prometteur. De même, la visibilité télévisuelle est devenue indispensable pour les diverses fédérations sportives car sans cette visibilité, pas d'argent, pas de licenciés, pas de recrutements, pas d'encadrement, pas de résultats. Dans cette interaction entre grands groupes industriels et fédérations sportives ou clubs 6, au niveau du champ télévisuel, on peut se demander qui sortira vainqueur: les sportifs, les industriels ou les téléspectateurs. Loïc Yviquel, responsable du département marketingcommunication de la Fédération Française d'Athlétisme, dirigée depuis 1997 par Philippe Lamblin, pose ainsi le
Adidas, qui détient 36 % de part de marché en France, a investi 120 millions de francs pour l'ensemble de sa campagne mettant en scène Zidane, Barthez, Blanc, Karembeu, et Trezeguet, et sort grand vainqueur en raison de la victoire de l'équipe de France, alors qu?au départ, Nike avait huit équipes sélectionnées, à savoir: le Brésil, la Corée du sud, les États Unis, l'Italie, le Nigeria et les Pays-Bas, tout comme Adidas qui avait la France, l'Allemagne, l'Argentine, l'Espagne, la Roumanie, et la Yougoslavie. Cette pratique publicitaire a également l'avantage de faire baisser le coût des droits de la retransmission. 3 Cf. la négociation, et ses suites lors de la redistribution des droits télévisuels pour le Championnat de France entre Canal + et TP S, droits qui au départ avaient été mis aux enchères par Noël Le Graët via une consultation et non un appel d'offre! 4 Cf. à titre d'exemple: le Paris 5t Germain et Canal +, l'Olympique Lyonnais et Pathé, les Girondins de Bordeaux et M6. 5 Cf. Michael Jordan et la firme Nike, qui lui fournit la plus grande partie des revenus (54,56 %). 6 Par exemple, en Italie ce sont les clubs de football qui négocient directement leurs droits de retransmission avec les radiodiffuseurs. C'est ainsi qu'en Août 1998, le bouquet numérique dépendant de Canal +, signe un accord avec la Juventus, le Milan AC, l'Inter de Milan et la Napoli couvrant ainsi 70 % de l'audience. 40

problème: "Nous voulons fédérer, contrôler les droits marketing et télévision des grands événements, c'est pourquoi lafédération a acquis les droits commerciaux des principaux meetings nationaux et négocie ceux de la télévision" puisque le contrat passé avec France télévision s'achève en novembre 2000; de plus, la Fédération est devenue l'agent de ses stars, c'est pourquoi elle monnaye leur image autour de 2 MF ." 7 Les fédérations changeraient-elles de métier ou pratiqueraient-elles une "intégration verticale" comme l'a définie Michaël E. Porter dans son ouvrage Choix Stratégiques et Concurrence 8,à savoir qu'elles auraient la maîtrise de la valeur ajoutée et géreraient la mise en place d'un réseau captif de diffusion et de services intégrés afin de mieux contrôler, séduire et recruter? Il est vrai que les grands groupes industriels ne font pas autre chose quand ils achètent les droits de retransmission télévisuels d'un événement sportif afin d'alimenter leurs réseaux de diffusion en exclusivité; les téléspectateurs deviennent alors captifs de ces réseaux de diffusion, même si la convention européenne sur la télévision transfrontalière du 3 octobre 1989 stipule que: "Chaque partie doit examiner les mesures juridiques pour éviter que le droit du public à l'information ne soit remis en cause du fait de l'exercice, par un radio diffuse ur, de droits exclusifs pour la retransmission ou la retransmission d'un événement d'un grand intérêt pour le public qui ait pour conséquence de priver une partie substantielle du public, dans une ou plusieurs parties, de la possibilité de suivre cet événement à la télévision." 9
7 C'est le cas par exemple de Stéphane Diagana qui a signé un contrat de partenariat avec Danone. 8 Michaël E. PORTER: Choix Stratégiques et Concurrence: Techniques d'Analyse des Secteurs et de la Concurrence dans traduit par Philippe de Lavergne, coll. Gestion, /' Industrie, éd. Économica, 1990. 9 ln Le Sport et la Télévision, analyse, avis et proposition, Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, 1991. 41

Puis ils s'offrent le club, l'équipe, le ou les sportifs afin de contrôler toute la filière. Ainsi, il est très révélateur d'examiner qui possède les droits de retransmission en Europe des différentes compétitions liées au sport le plus regardé en Europe 10et par conséquent le plus convoité, à savoir le football Il. Nous ne sommes pas surpris d'y retrouver tous les grands groupes de la communication, tel celui de Léo Kirch 12qui détient la "Bundesliga" 13,allié avec la CLT et !'UFA, et qui allié avec Adidas, acquiert les droits de la Coupe du monde de 2002 pour la somme de 5,2 milliards de francs, et ceux de 2006 pour 6 milliards de francs, à charge pour lui de rentabiliser son investissement auprès des autres diffuseurs en revendant ses droits, qu'il s'agisse de chaînes européennes à péage ou de chaînes hertziennes publiques ou privées. Mais connaissant le savoir-faire du magnat allemand en matière de gestion de son catalogue d'œuvres cinématographiques et audiovisuelles, nous pouvons déjà envisager ses plus-values! Bien sûr, nous retrouvons également Murdoch, en Angleterre qui, avec sa chaîne BSkyB, se partage avec la BBC les retransmissions de la Premier League. Certes, Murdoch a eu quelque mal à s'implanter en Italie, car Vivendi, via Telepiu (filiale à hauteur de 80 % de Canal +) avait déjà
10 D'après les dernières données recueillies lors du Sportel 99. En titre d'exemple, en France le football arrive en tête avec 73 % d'audience et avec une progression de 2 % sur l'année précédente (source Eurodata TV/Médiamat - Médiamétrie) idem pour l'Espagne où l'audience atteint 89 % (source: Eurodata TV/Taylor Nelson, Sofres A.M). Il Pour plus d'informations à ce sujet, on peut se reporter au tableau élaboré par Mathieu DHORDAIN, dans le cadre de sa recherche sur le football et la télévision et qui a donné lieu à un mémoire de maîtrise, fait sous ma direction et intitulé: « Le Football audiovisualisé, UFR Cinéma et Audiovisuel, université Paris 3 - Sorbonne Nouvelle, sept. 1999. 12 Léa Kirch possède déjà un des plus gros catalogues d'œuvres cinématographiques et audiovisuelles en Europe. 13 Championnat allemand 42

pris 60 % du marché 14;le reste, c'est-à-dire la Lazio de Rome, Parme et A.S. Roma avaient signé avec le bouquet conCUITentStream, filiale du groupe Telecom ltalia dont l'un des actionnaires de références n'est autre que la famille Agnelli propriétaire de la Juventus et de Fiat... De plus, le gouvernement italien a limité à 60 % les droits d'acquisition des retransmissions du Calcio 15(l'équivalent de notre championnat de première division), ce qui revient en fait à limiter à dix clubs, la possession des droits de retransmission. Cependant, après quelques discussions/négociations, Murdoch acquiert 35 % des parts de Stream via sa filiale News Corps Europe, ce qui équivaut à neuf clubs. En fait, beaucoup d'investisseurs privés veulent posséder plusieurs clubs dans les différents pays européens, comme le groupe ENIC 16,à des fins de plus-values et aux détriments des logiques sportives. Certes, certains pays européens se sont prémunis de tels agissements grâce à des lois qui permettent soit de limiter les investissements des personnes privées dans l'actionnariat des clubs (comme en Espagne où cela ne peut dépasser les 25 %, soit comme en France, en interdisant une personne privée d'avoir plusieurs actions de clubs différents ayant le même objet social). Mais, ces diverses pratiques de contre-feu semblent bien faibles devant le pouvoir financier et les hésitations des instances sportives. Car, quelques soient les façons de fonctionner des différentes instances sportives européennes, nous voyons bien que les accords passés avec les diffuseurs rendent très complexes les relations entre les acteurs. Est-ce un bien pour le sport? nous pouvons nous poser la question. Quant aux spectateurs, dans tous ses aITangements financiers, quels bénéfices vont-ils en tirer? Il semblerait que cette conCUlTence acharnée permette un renouveau esthétique de la façon de filmer le sport et les retransmissions sportives. En effet, ces nouvelles chaînes
14 Se reporter à la note 7. 15 Limitation qui s'applique également à toutes les divisions italiennes. 16 English National Investment Company. 43

pour conquérir leur marché et par conséquent séduire les téléspectateurs doivent absolument ajouter "un plus" par rapport à la vision traditionnelle, même si parlois certaines pratiques innovantes peuvent aller à l'encontre du contenu sportif lui-même. Ainsi, autrefois la base pour retransmettre un match de foot correspondait au système anglais composé essentiellement de quatre caméras qui avaient pour but de reconstituer la vision d'un spectateur situé dans la tribune centrale du stade, grâce 1/ à la construction d'un espace homogène ayant toujours les mêmes repères: les lignes des 16 mètres 50, les cages des gardiens, l'axe central et son rond et les limites du terrain, 2/ à la mise en place d'une alternance entre plan panoramique et plan serré pour pallier le manque de simultanéité de deux vues télévisuelles, 3/ au choix du découpage afin de jouer sur le champ et le hors champ et d'un cadrage assez large afin de saisir la situation globale. Il est évident que, si cette base reste toujours d'actualité pour filmer un match de football, il est incontestable que Canal + a innové en la matière pour rendre les matches plus spectaculaires et plus dynamiques et attrayants pour ses abonnés. Comme le réalisateur Jérôme Revon 17le confirme lors d'une interview: "Un match de foot, ça représente entre 15 et 20 caméras suivant l'événement, suivant si c'est un match de coupe d'Europe ou un de championnat. On a une base de 14 caméras et on monte facilement à 17... Voilà là on est en direct et il y a un but et on ne sy attend pas, donc effectivement tout de suite ilfaut aller chercher le buteur, voir lajoie, savoir qui a marqué d'abord Et ensuite il faut gérer ces ralentis. Alors nous sur Canal +, on a à peu près 8 ralentis, c'est-à-dire 8 caméras qui sont recordées séparément, et qui peuvent nous remontrer la même action vue sous des angles différents. Le but du jeu c'est que le
17 Cette intervie}v fut donnée dans le cadre de l'émission télévisuelle réalisée par Philippe Fréling (Mérapi Production), pour la 5° et diffusée sur ce canal en janvier 1998, dans la collection Paroles d'image.

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téléspectateur voit, revoit l'action le mieux possible, c'est-àdire suivant le tir, suivant s'il a été caché, le ballon est parti vite ou pas vite, ilfaut que ce soit le plus lisible pos.' sible donc, dans les 8 ralentis, on va essayer d'en sélectionner 3, parce qu'on n'a pas beaucoup de temps, on réengage derrière et lejeu continue, donc on va en choisir 3 dans les 8; il Y a un ordre de priorité: d'abord le plus lisible possible, ensuite celui qui montre un petit détail de plus, et après une belle image, un beau ralenti, mais qui est souvent moins efficace que le premier donc il y a une hiérarchie dans les ralentis, sur Canal +, on a quelqu'un qui nous présélectionne et qui nous dit: HAttention, passe le ralenti de la caméra 12, c'est le plus lisible. Alors voilà, la caméra 12". Évidemment on voit qui saute et on voit très bien rentrer le ballon, et qu'est-ce qu'on voit? on voit un joueur qui a failli intercepter le ballon. Alors là on voit, il saute très haut, c'est important, et là on voit sa tête, il aurait pu sauver le but. Donc c'était les 2 ralentis à passer en premier, et là on passe la caméra opposée, qui est moins bien filmée mais qui a un autre axe et qu'on peut passer en troisième. L'erreur aurait été de passer cet axe-là en premier, où on ne voit pas bien, et de pas passer les 2 autres. Les 2 autres apportent une information, celui-là est une belle image... Quant au son, alors là c'est des perchmen sur le terrain, c'est beaucoup de micros, c'est une présence... le son du ballon, on essaie d'avoir le son des joueurs, le son de l'arbitre le plus possible pour avoir une présence. Comme on a des valeurs de plan avec des caméras à longue focale qui écrasent, on essaie de redonner un peu de présence avec des micros et d'être le plus possible sur le terrain." 18Cette longue retranscription des rus hes de cette émission illustre parfaitement la philosophie de Canal + quant aux retransmissions sportives. Aussi, nous ne
18 Il est à noter que du temps des premières retransmissions footballistiques, telles celles faites par Pierre Badel, on avait le son des tribunes beaucoup plus que celui du ten"ain. 45

sommes pas étonnés de voir que c'est cette formule qui fut développée pour le Mondial 1998 19avec 19 caméras, et de nombreux perchistes pour rendre le son du telTain. Or, si l'on examine les retranslllissions sportives européennes de match de football, nous nous apercevons que les objectifs des télévisions européennes face à celles-ci relèvent de la concurrence, c'est pourquoi elles essayent toutes de démontrer à leurs téléspectateurs qu'elles aussi savent manier les critères de la modernité tels que les effets de réalisation rendant l'expression des joueurs ou de l'entraîneur, l'utilisation instantanée des replays, le choixjudicieux des calages et des angles de prises de vue, l'intégration des steadycam, des cameras remote, des grues, etc. et qu'elles en maîtrisent toutes les innovations afin de mieux satisfaire le téléspectateur tout en respectant les règles du jeu en s'en montrant un fin connaisseur. À ces éléments, un autre plus inattendu peut également contribuer à valoriser la retransmission d'un match de football, il s'agit de l'architecture des stades. En effet celleci participe également du rendu des caméras, car selon leurs implantations dans le stade, nous aurons l'impression de participer pleinement à l'action ou pas. Aux dires des professionnels, il selllblerait qu'en Europe, les implantations caméra les plus performantes reviennent aux stades espagnols. Cette concurrence s'exerce également dans d'autres disciplines sportives, ainsi si nous prenons comme exemple le tennis et les tournois européens liés à l'A TP, nous nous apercevons que chaque pays européen essaye de se distinguer au niveau technique des autres: à Dortmund, nous aurons la loupe vengeresse qui viendra contredire plein écran les propos de l'arbitre sans pour autant en changer les données; à Stockholm, les caméras seront disposées de telle sorte que l'on aura l'impression d'un superbe ballet réglé par la gestuelle du sportif, alors qu'en Suisse, on nous montrera, grâce à des incrustations numériques les divers emplacements et déplacements du joueur lors du set.
l 9 C'est également ce système que l'on retrouve maintenant en Amérique Latine. 46

Mais ces innovations et ces considérations d'ordre esthétique ne sont pas les seuls éléments proposés aux téléspectateurs. Ainsi, certaines formes de retransmissions, telles celles qwi permettent de revoir seulement les actions importantes dans les conditions du direct, sont également "un plus" pour les téléspectateurs. Cela leur permet de ne voir que les temps forts, voire les bons moments de la retransmission, mais, dans ce cas, il faut reconnaître que nous n'avons plus affaire au même spectacle sportif. Aussi, nous pouvons nous demander si certaines inventions techniques ou formelles par rapport au genre "retransmission sportive", ne vont pas à l'encontre du sport lui-même, ainsi que les utilisations excessives de la luma, les plans coupes intempestifs qui viennent interrompre l'action, etc. Quid dans ce cas de la fluidité de l'action? Certes, dans certaines retransmissions, comme celles liées à l'athlétisme, il est très difficile d'avoir des caméras sur tous les événements en même temps. D'où l'utilisation de beaux ralentis pour faire sentir l'émotion, l'effort, la beauté du geste, le tout coupé par des séquences en direct pour mieux ancrer la retransmission dans le déroulement de l'épreuve, mais il nous semble qu'il faille doser, hiérarchiser les données visuelles afin que nous puissions faire nôtre encore longtemps le constat de Woody Allen: "De tous les spectacles, du théâtre au cinéma, ceux qui me touchent le plus, ce sont les spectacles sportifs." Chantal DUCHET, IRCAV, de PARIS 3 -Sorbonne Nouvelle.

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