//img.uscri.be/pth/fa67029e7f1bb04c8eac63529d700542a85d01f2
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,30 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

STRATÉGIES, CONCURRENCE ET MUTATIONS INDUSTRIELLES

De
304 pages
Les contributions réunies ici offrent un panorama des approches en termes de stratégie qui ont pris un éclairage particulier dans les développements récents en théorie des jeux et en économie industrielle. La nature et le rôle des stratégies, examinés ici, concernent aussi bien les firmes, les consommateurs, les salariés, les autorités monétaires et publiques que les processus concurrentiels, les mutations et les politiques industrielles, les choix de localisation, le cas des économies développées ou des pays en développement.
Voir plus Voir moins

STRATÉGIES, CONCURRENCE
ET MUTATIONS INDUSTRIELLES © L'Harmattan, 1999
ISBN : 2-7384-8530-8 Sous la direction de
Maurice CATIN Jean-Yves LESUEUR
Yves ZENOU
STRATÉGIES, CONCURRENCE
ET MUTATIONS INDUSTRIELLES
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
Collection Emploi, Industrie et Territoire
dirigée par Gilbert BENHAYOUN, Maurice CATIN
et Bernard PLANQUE
Cette collection accueille des ouvrages présentant un intérêt scientifique qui
dans des domaines spécifiques tels que l'économie de l'emploi, l'économie
industrielle et, de manière connexe, l'économie internationale et l'économie
du développement, intégrent une dimension régionale, spatialisée. Les
territoires peuvent être l'objet ou un éclairage des analyses. Les approches
peuvent être aussi bien théoriques, méthodologiques ou appliquées.
Ouvrages parus dans la collection :
Gilbert BENHAYOUN et Steve BAZEN (sous la direction de), Salaire
minimum et bas salaires, 1995, 440 p.
Christel ALVERGNE, Vingt-cinq ans d'évolution de l'industrie et des
territoires français, 1997, 208 p.
Antje BURMEISTER et Guy JOIGNAUX (sous la direction de),
Infrastructures de transport et territoires - Approches de quelques
1997, 320 p. grands objets,
Gilbert BENHAYOUN, Maurice CATIN et Henri REGNAULT (sous la
direction de), L'Europe et la Méditerranée : intégration économique et
libre-échange, 1997, 192 p.
Jean BERNARD et Maurice CATIN (sous la direction de), Les conditions
économiques du changement technologique, 1998, 304 p.
Gilbert BENHAYOUN, Nathalie GAUSSIER et Bernard PLANQUE (sous la
direction de), L'ancrage territorial du développement durable : de
nouvelles perspectives, 1999, 352 p.
Maurice CATIN, Jean-Yves LESUEUR et Yves ZENOU (sous la direction
1999, 304 p. de), Stratégies, concurrence et mutations industrielles, Avant propos
Comme "Les conditions économiques du changement
technologique" (sous la direction de Jean Bernard et Maurice Catin)
paru dans cette même collection, cet ouvrage collectif rassemble
une sélection de communications présentées aux journées du
SESAME (Séminaire d'Études et de Statistiques Appliquées à la
Modélisation en Économie). Organisées pour la première fois en
1991, ces journées visent à offrir à de jeunes chercheurs doctorants
des conditions propices pour faciliter leur insertion dans les réseaux
de la recherche en sciences économiques. Les journées du SESAME
leur permettent de confronter leurs travaux avec d'autres
doctorants comme avec des chercheurs confirmés. Le thème de la
modélisation est entendu dans un sens générique. Il couvre des
domaines d'application variés (économie industrielle,
microéconomie de l'emploi, économie publique, économie
internationale, économie spatiale, économie monétaire,
épistémologie...) comme il balaye le spectre des outils
méthodologiques exploités dans la littérature contemporaine
française et anglo-saxonne (théorie des jeux, économétrie des
données individuelles, économie expérimentale...). L'organisation
des journées est chaque année confiée à une équipe de recherche
différente (Clermont-Ferrand en 1991 (CERDI), Annecy en 1992
(GEREG), Lyon 3 en 1993 (IAE), Arles en 1994 (GREQAM),
Strasbourg en 1995 (LARGE), Toulon (La Garde, Saint-Cyr sur
Mer) en 1996 (CRERI), Lyon 2 en 1997 (GATE)), Montpellier en
1998 (LAMETA), Saint-Etienne en 1999 (CREUSET), ce qui
permet pour le laboratoire d'accueil d'accentuer lors de l'appel à
communication une thématique de recherche qui lui est propre, au-
delà des thèmes récurrents abordés dans ces journées.
La publication de cet ouvrage est un témoignage de l'effort
réalisé par le comité scientifique du SESAME depuis 1991 pour la
diffusion des travaux réalisés et notamment des jeunes chercheurs.
Jean-Yves Lesueur
Responsable du Comité Scientifique du SESAME Le comité scientifique du SESAME :
Michel Bellet (Université de Saint-Etienne, CREUSET),
Maurice Catin (Université de Toulon et du Var, CRERI),
Philippe Grill (Université d'Aix-Marseille 3, GREQAM),
Claude Jameux (Université de Savoie), André Lapied (Université
d'Aix-Marseille 3, GREQAM), Jean-Yves Lesueur (Université
de Lyon II, GATE), Catherine Pivot (Université de Lyon 3, IAE),
Patrick Plane (Universite d'Auvergne, CERDI), Jean-Louis Rullière
(Université de Lyon II, GATE), Daniel Serra (Universite de
Montpellier I, LAMETA) Jacques Thépot (Université Louis
Pasteur Strasbourg I, LARGE). SOMMAIRE
Introduction générale (Maurice Catin, Jean-Yves Lesueur et
Yves Zenou)
1. Stratégies des agents et évolution des structures de
préférences
1.1. Interactions stratégiques, préférences qualitatives et théorie
des choix
Chapitre 1. Les déterminants des choix individuels de produits
différenciés : une application au marché automobile français
(Laurence Cecchini)
Chapitre 2. Le rôle stratégique des préférences dans l'analyse de la
négociation sous ultimatum (Nadège Marchand)
1.2. Intervention publique et manipulation des préférences
Chapitre 3. Incohérence dynamique et crise de crédibilité de la
politique monétaire (Marie-Noëlle Calés)
Chapitre 4. Le rôle des préférences électorales dans la durée du
cycle politico-monétaire (Claire Salmon)
2. Stratégies des firmes et déformation des structures
industrielles
2.1. Concurrence et processus d'industrialisation
Chapitre 5. Stratégies industrielles, dépenses publiques et croissance
(Marie-Pierre Arzelier)
Chapitre 6. Stratégie d'entrée et structure hétérogène de long terme
du secteur manufacturier (Karine Chapelle)
2.2. Concurrence, investissement et localisation
Chapitre 7. Contestabilité, incertitude et investissement dans le
secteur manufacturier ivoirien (Albert Zeufack)
Chapitre 8. Politiques de libéralisation commerciale dans les pays
en développement et niveaux d'infrastructures : les effets sur
l'hyperconcentration urbaine (Stéphane Ghio et Christophe Van
Huffel) INTRODUCTION GÉNÉRALE
Maurice CATIN, Jean-Yves LESUEUR et Yves ZENOU
Depuis le milieu des années quatre-vingt, l'accroissement de
l'internationalisation des échanges, l'apparition des Nouveaux
Pays Industrialisés et l'émergence d'une contestabilité généralisée
des marchés ont profondément modifié la perception de la
concurrence par les consommateurs comme par les firmes. Le
développement de nouvelles formes de compétition basée sur la
différenciation des produits et le différentiel de qualité, la réduction
de la durée du cycle de vie des produits associée au changement des
goûts des consommateurs et à la course à l'innovation des firmes
ont largement contribué à une profonde mutation des structures
industrielles. Celle-ci est perceptible à deux niveaux.
Au niveau inter-organisationnel, l'apparition de formes
hybrides de coordination et les multiples formes de quasi-
intégration en constituent quelques illustrations. Sous-traitance,
distribution sélective, coopération et alliances stratégiques
apparaissent comme des formes d'adaptation organisationnelles
face au nouvel environnement concurrentiel. Du point de vue des
fondements de l'organisation industrielle, ces formes de
coordination conduisent à un dépassement de la dichotomie
classique opposant hiérarchie et marché (Williamson, 1985).
Au niveau intra-organisationnel, on assiste à une
généralisation de la remise en cause du schéma d'organisation du
travail taylorien basé sur la spécialisation des tâches et au
développement de la coordination horizontale. La comparaison
établie par Aoki (1988) entre firme américaine et firme japonaise
constitue sans nul doute la référence la plus caractéristique des
modes organisationnels privilégiant respectivement la coordination 12 Stratégies, concurrence et mutations industrielles
verticale ou la coordination horizontale. Ainsi, le développement
des systèmes de production flexible et de la production en flux
tendus ont profondément affecté une interprétation du contrat de
travail excessivement confinée au simple rapport d'échange salaire
contre productivité. Face à l'impératif de compétitivité, les
stratégies de gestion des ressources humaines ont pris une
importance croissante. La recherche d'un avantage concurrentiel
passe désormais par la mise en place de stratégies de gestion des
ressources humaines plus actives pour améliorer l'efficience de la
production, gage de compétitivité.
Ces nouvelles formes de concurrence ont donné lieu à un
renouvellement des outils de l'économie industrielle. Apparue après
la crise de 1929 comme une réaction aux limites du modèle de
concurrence parfaite face aux transformations du monde industriel
(concentration, développement de l'actionnariat), cette discipline
relativement récente de la science économique a été longtemps
influencée par la démarche empirique prônée par les précurseurs du
courant de Harvard et de l'école structuraliste (Berle et Means,
1932 ; Bain, 1965 ; Wallace). Le paradigme "structure-
comportement-performance" selon lequel les structures indus-
trielles influencent le comportement des entreprises et donc la
performance du marché a longtemps contribué à renforcer la
tradition empirique de l'économie industrielle. Cette orientation
s'est toutefois opérée au prix d'un affranchissement des outils de la
concurrence imparfaite. On sait que ce souci de pragmatisme qui a
longtemps animé les travaux en économie industrielle n'a pas été
neutre, en particulier outre-Atlantique, dans l'orientation de la
politique de la concurrence et dans la lutte contre les phénomènes
de concentration industrielle. Suite aux travaux de Berle et Means,
l'attention toute particulière qui fut consacrée au partage du
pouvoir économique, trouva dans la législation anti-trust
américaine un terrain d'application privilégié. La fragilité des
relations empiriques délivrées par l'école structuraliste (problème
de mesure des variables, absence de causalité, caractère statique des
relations, biais d'endogénéité des régresseurs) a prêté le flan à la
critique émanant en particulier de l'école de Chicago.
La nouvelle économie industrielle s'est ainsi progressivement
élaborée à partir des années soixante dix en s'attachant à restaurer
une conception de la concurrence qui, comme chez Smith (1776), Introduction générale 13
Schumpeter (1911, 1942), Chamberlin (1933) ou Hayek (1981),
associe l'interaction stratégique des acteurs (la rivalité
concurrentielle) au caractère dynamique du processus concurrentiel
(la concurrence comme procédure de découverte). Dans cette
orientation, les outils méthodologiques délivrés par la théorie des
incitations et l'analyse néo-institutionnelle des coûts de
transaction ont permis de réhabiliter au rang de pratiques
concurrentielles les multiples formes contractuelles de quasi-
intégration (verticale ou horizontale) qui jalonnent la réalité des
stratégies industrielles contemporaines. De même, en centrant
l'éclairage sur les stratégies des firmes face à la concurrence
potentielle, la théorie des marchés contestables (Baumol, Panzar et
Willig, 1986) a offert une description de l'évolution des
configurations industrielles particulièrement adaptée à la
différenciation des produits comme à la déréglementation des
économies. L'accent mis sur le rôle de la menace d'entrée comme
stimulant à la baisse des prix et à l'amélioration de la qualité des
produits a permis de redéfinir les règles de l'intervention publique
dans l'industrie. Les mouvements de privatisation et de
dérégulation des monopoles publics qui ont caractérisé les pays
industrialisés comme les pays en voie de développement dans les
années quatre-vingt montrent la rapidité avec laquelle les autorités
concurrentielles pour les uns, les institutions internationales pour
les autres, se sont imprégnées du courant de pensée de la
contestabilité (Baumol et Lee, 1991 ; Glais, 1990 ; Brousseau,
1995).
L'adaptation rapide des acteurs de l'industrie à l'état d'esprit
de la concurrence contemporaine fut également observable dans le
domaine des sciences de gestion à travers les travaux de Porter sur
l'avantage concurrentiel (Porter, 1982, 1986) destinés aux
praticiens de l'entreprise. Plus généralement, exploitant les
développements modernes de la théorie des jeux (jeux dynamiques,
jeux à information asymétrique), la théorie de l'organisation
industrielle (Tirole, 1989) offre désormais un ensemble de modèles
théoriques adaptés aux multiples facettes de la concurrence
contemporaine. L'étude de la stratégie des acteurs y est donc
particulièrement privilégiée en tant que fondement de l'évolution
des structures industrielles. Bien que principalement théorique, la
nouvelle économie industrielle reste toutefois fidèle au souci de
14 Stratégies, concurrence et mutations industrielles
pragmatisme à l'origine de la discipline et déjà perceptible dans les
travaux de Marshall (1879). Mais à la tradition empirique de
l'école structuraliste elle substitue une démarche plus
réfutationniste exploitant les outils de la microéconométrie
moderne ou, plus récemment, de l'économie expérimentale (Kagel
et Roth, 1995).
Dans la lignée des réflexions contemporaines en économie
industrielle, l'étude des stratégies des agents constitue le point
d'ancrage de cet ouvrage. Le champ d'application couvert par les
différents chapitres souligne la portée étendue du concept et la
variété des outils méthodologiques à partir desquels il peut être
abordé. La notion de stratégie est appréhendée ici au sens de la
théorie des jeux, chaque chapitre privilégiant une dimension
particulière des actions spéculatives d'agents rationnels (privés ou
publics) en situation d'interdépendance sur le marché. La première
partie de l'ouvrage réunit des contributions qui traitent de la
stratégie des agents et de l'évolution de leur structure de préférence
dans les jeux de négociation (I). La deuxième partie centre
l'éclairage sur l'influence de la stratégie des firmes sur la
déformation des structures industrielles (II).
1. STRATÉGIES DES AGENTS ET ÉVOLUTION DES
STRUCTURES DE PRÉFÉRENCES
L'étude des jeux de négociation est particulièrement
privilégiée ici. On s'intéresse tout d'abord au rôle des préférences
qualitatives des agents dans des situations d'interactions
stratégiques sans (chapitre 1 et chapitre 2) puis avec (chapitre 3 et
chapitre 4) manipulation des préférences par un régulateur.
1.1. Interactions stratégiques, préférences qualitatives e t
théorie des choix
Dans le chapitre 1, Laurence Cecchini offre une première
illustration des effets sur les fonctions de préférences des agents, du
dépassement de l'ère de la consommation de masse au profit d'une
consommation plus personnalisée caractéristique de la concurrence
moderne. Elle étudie, dans le cadre du marché français des voitures
particulières, l'influence des préférences qualitatives des
consommateurs sur leur procédure de choix en présence d'une
Introduction générale 15
différenciation des produits. Dans l'image célèbre du "sourire de la
vendeuse", Chamberlin (1933) soulignait que le consommateur
pouvait manifester une demande préférentielle sur des
caractéristiques purement intangibles des produits. Le poids de ces
attributs dans le choix des consommateurs étant croissant dans les
économies modernes, on peut s'attendre à ce que les évaluations
individuelles des produits soient très volatiles et que la part de
marché des firmes y soit particulièrement sensible. Sous
l'hypothèse de rationalité des consommateurs, l'hypothèse d'un
processus de choix séquentiel est retenu à travers un modèle logit
multinomial emboîté. Il est appliqué à des données individuelles
issues d'une enquête réalisée pour le compte de la société Peugeot
en 1994 et portant sur une population de six cent deux personnes
ayant acheté un véhicule de bas de gamme depuis moins de six
mois. La base de données exploitée est riche en ce sens qu'à la
variable prix et aux attributs des ménages (âge, sexe, diplôme, etc.),
les caractéristiques qualitatives des véhicules (robustesse, économie,
originalité, esthétique, image "non bas de gamme", etc.) évaluées
par les consommateurs sont annexées. La variable latente du
modèle est l'intention d'achat de chaque individu pour chaque
véhicule du segment. Les résultats économétriques obtenus
montrent qu'au-delà du prix, les préférences qualitatives des
consommateurs jouent un rôle stratégique dans la recherche de
l'avantage concurrentiel des firmes du secteur automobile.
L'évaluation des élasticités prix et des élasticités prix croisées fait
apparaître une très forte sensibilité des parts de marché via la
demande des consommateurs aux campagnes de promotion dans ce
segment. Dans leur stratégie de croissance de leur part de marché,
les constructeurs pourront donc exploiter l'effet d'ultimatum causé
par l'échéance annoncée des campagnes de promotion proposées
périodiquement aux consommateurs.
Le comportement des agents dans les jeux de négociation
sous ultimatum est précisément abordé par Nadège Marchand
(chapitre 2). L'étude vise à endogénéiser les préférences
qualitatives des agents dans l'interaction stratégique sous ultimatum
en offrant une analyse dynamique de la formation des préférences.
Dans un tel type de jeu (Thaler, 1988), un expérimentateur
propose une somme d'argent à un donateur. Ce dernier doit alors
faire une proposition de partage de cette somme entre lui et un
16 Stratégies, concurrence et mutations industrielles
receveur. Dans l'hypothèse où ce dernier accepte la proposition,
l'échange a lieu. Dans le cas contraire, la somme intégrale est
restituée à l'expérimentateur. Le donateur dispose donc de la
possibilité de contraindre le receveur par une proposition à prendre
ou à laisser. Les exemples d'application de situations de
négociation sous ultimatum sont nombreux en économie
industrielle comme en économie du travail. Ainsi, tous les
processus de décision dynamique dans lesquels une échéance de fin
de négociation est précisée correspondent à une proposition finale
à prendre ou à laisser. En France, l'effet d'accélération des
commandes de véhicules automobiles de bas de gamme sous l'effet
de la fin annoncée des primes gouvernementales est un exemple qui
complète celui des campagnes de promotion des constructeurs déjà
signalé plus haut. Sur le marché du travail, au comportement de
capture de rentes des insiders, les employeurs peuvent opposer une
stratégie d'ultimatum en offrant un salaire à prendre ou à laisser
assorti d'une menace de lock-out ou de plan social en cas de refus.
De même la dégressivité des indemnités de chômage engendre un
effet d'ultimatum au voisinage de la fin d'indemnisation. Les études
microéconométriques sur l'analyse des transitions individuelles
chômage-emploi révèlent l'existence d'une accélération brutale des
taux de sortie du chômage en fin d'indemnisation.
L'équilibre de Nash du jeu d'ultimatum prédit une répartition
très inégale des gains puisque l'hypothèse de connaissance
commune des joueurs amène le donateur à supposer que la
rationalité du receveur l'incitera à préférer toute allocation
individuellement rationnelle même si celle-ci offre un gain
monétaire très faible. Or, les résultats délivrés dans ce domaine par
l'économie expérimentale semblent remettre en cause l'hypothèse
de rationalité substantive sous-jacente à la résolution de ce jeu
d'ultimatum. En effet, les joueurs confrontés à ce type de jeu
s'orientent dans la majorité des cas vers un partage équitable, les
rares propositions inférieures à 40 % de la somme étant
systématiquement rejetées. L'expérimentation semble donc
montrer que les joueurs ne manifestent pas exclusivement un
comportement de maximisation mais introduisent dans leur
stratégie de choix des dimensions plus qualitatives relevant du
respect de normes de justice, de règles de moralité, voire plus
généralement de conventions sociales. Dans la lignée des
Introduction générale 17
modélisations proposées par la littérature pour expliquer les
résultats de l'économie expérimentale dans ce domaine, l'article de
Nadège Marchand s'interroge sur les motivations réelles des agents
économiques confrontés à un ultimatum. A la conclusion trop
directe visant à remettre en cause la rationalité des joueurs, elle
propose d'explorer l'hypothèse d'un comportement d'optimisa-
tion plus sophistiqué de la part des agents conduisant à
endogénéiser le rôle des préférences qualitatives dans leur stratégie
de décision sous ultimatum. Le recours aux développements récents
de la littérature sur les jeux évolutionnaires permet de s'orienter
dans cette voie. Dans ce type d'interactions stratégiques inspiré des
travaux sur les mécanismes de sélection naturelle dans l'évolution
des espèces en biologie à la suite de Darwin (Maynard Smyth,
1982), l'émergence de convention ou de normes sociales (Elster,
1989 ; Sugden, 1986, 1989 ; Axelrod, 1992 ; Orléan, 1994 ; Boyer
et Orléan, 1995) se définit comme une stratégie
évolutionnairement stable, c'est-à-dire suffisamment adaptée à son
environnement pour résister à l'invasion par une population de
taille suffisamment petite et adoptant une stratégie mutante. La loi
de réplication des stratégies est conditionnée par l'adhésion
croissante des joueurs à la stratégie qui s'avère au fil du temps
comme la plus efficace à la réalisation de leurs objectifs. La
proportion d'individus ayant à un moment donné du temps adhéré
à une stratégie joue donc un rôle important dans la nature auto-
renforçante de la convention qui en résulte.
La sélection opérée dans le cadre des jeux d'ultimatum
étudiés par Nadège Marchand n'est plus axée sur les stratégies des
joueurs mais sur leurs préférences, lesquelles peuvent à leur tour
être qualifiées d'évolutionnairement stables. Les joueurs agissent
rationnellement pour des préférences données, ces dernières
évoluant au cours d'un processus évolutionniste. Ainsi, des
préférences qui conduisent à punir un joueur qui fait une offre jugée
injuste sont payantes et justifiées sans qu'il soit fait référence à la
notion d'équité.
1.2. Intervention publique et manipulation des préférences
L'analyse dynamique de l'interaction stratégique dans les
jeux de négociation est également abordée dans le chapitre 3
(Marie-Noëlle Calés) et le chapitre 4 (Claire Salmon). La
18 Stratégies, concurrence et mutations industrielles
possibilité de manipulation des préférences des joueurs par un
régulateur au niveau des négociations salariales est ici envisagée à
travers les instruments de la politique monétaire.
Le point d'ancrage de l'étude de Marie-Noëlle Calès porte sur
les problèmes d'incohérence temporelle initialement développés
dans la littérature par Kydland et Prescott (1979) puis Barro et
Gordon (1983). En période d'inflation, les autorités monétaires
sont en effet confrontées à l'antagonisme entre une rationalité de
court terme et une rationalité de long terme. Si la lutte contre
l'inflation est annoncée comme l'objectif prioritaire de long
terme, à court terme toutefois les autorités peuvent être amenées à
préférer une lutte contre le chômage en dupant les agents privés
par l'effet de surprise de l'inflation. L'hypothèse de connaissance
commune et l'interaction stratégique forte entre régulateur et
agents privés conduit donc à remettre en cause la réalisation d'une
politique monétaire optimale. Pour rompre avec l'incohérence
temporelle, les autorités monétaires peuvent investir en réputation
en s'attachant à respecter une règle de politique monétaire pour
signaler aux agents privés leur engagement dans une politique
désinflationniste. Ainsi, les modèles traditionnels "à la Barro et
Gordon" centrent l'éclairage sur la crédibilité de l'engagement des
autorités mais ignorent la crédibilité de la menace. En effet, le coût
en terme de chômage du respect de la règle peut amener les agents
à douter de la poursuite de la politique désinflationniste. Celle-ci
devient alors de moins en moins crédible au fur et à mesure que la
réputation anti-inflationniste des autorités monétaires augmente.
Une crise de crédibilité peut alors naître de cette contradiction
entre crédibilité de la règle et réputation des autorités. L'article de
Marie-Noêlle Calès offre donc une contribution à l'analyse des
phénomènes d'instabilité de la politique monétaire en attribuant
aux agents privés un comportement plus sophistiqué. Le recours à
un jeu de durée hybride dans lequel autorités monétaires et agents
privés lors des négociations salariales peuvent se trouver l'un ou
l'autre et tour à tour dans une situation de guerre d'usure et de jeu
de préemption permet d'expliquer la dynamique des crises de
crédibilité. Ainsi, en période d'inflation croissante, les autorités
préfèrent le maintien des accords salariaux antérieurs afin d'éviter
une aggravation de l'inflation. Elles souhaitent conclure le plus
tardivement possible les négociations salariales mais désirent
Introduction générale 19
conserver l'initiative de la fin du jeu, situation caractéristique d'un
jeu de préemption. En revanche, les salariés anticipant ce dérapage
vont préférer obtenir un nouvel accord salarial plus avantageux le
plus rapidement possible comme dans la guerre d'usure. Ils peuvent
exercer une pression sur le gouvernement en réalisant des
anticipations inflationnistes telles que celui-ci devra céder. En
période désinflationniste, ce sont au contraire les agents privés qui
se trouvent en situation de jeu de préemption en préférant un
maintien des accords salariaux antérieurs plus avantageux. Les
autorités monétaires alors en situation de guerre d'usure peuvent à
leur tour exercer une pression sur les agents privés en pratiquant
une politique plus sévère afin de les inciter à inclure le plus
rapidement possible la réduction anticipée de l'inflation dans le
nouvel accord salarial. Lorsque le joueur en guerre d'usure sursoit à
l'exécution de sa menace lors des premières étapes du jeu, cette
période d'attente lui permet de gagner de la réputation et de rendre
de plus en plus crédible sa menace. Ce type de jeu hybride, déjà
appliqué par Matsuyama (1990) dans le domaine de la libéralisation
des échanges internationaux, permet de mieux apprécier le
caractère complexe du lien entre crédibilité et réputation en faisant
apparaître la nature cyclique de la crédibilité de la menace.
Crédibilité de la menace des autorités et réputation des autorités
évoluent parallèlement alors que crédibilité de la règle et réputation
des autorités évoluent en sens opposé.
L'approche de Claire Salmon (chapitre 4) complète cette
analyse des tentatives de manipulation des préférences des agents
par les autorités publiques dans les jeux de négociation salariale. Il
s'agit ici d'intégrer dans l'interaction stratégique des joueurs la
prise en compte de la popularité comme argument de la fonction
objectif du gouvernement. La théorie du marché politique enseigne
que le gouvernement peut agir sur ses chances de réélection en
manipulant les outils de politique monétaire et budgétaire quelques
mois avant l'échéance de son mandat. Pour cela, les autorités
publiques devront identifier les préférences des agents afin
d'afficher les résultats économiques auxquels l'électeur médian sera
sensible. Les préférences électorales ont donc un rôle important
dans l'apparition d'un cycle politico-monétaire et dans sa durée. La
structure du jeu retenu par Claire Salmon comprend quatre types
d'agents : les syndicats, le gouvernement, les entreprises et les
20 Stratégies, concurrence et mutations industrielles
électeurs. Les variables stratégiques des joueurs sont le salaire pour
les syndicats, la demande de travail et l'offre de bien pour les
firmes, la régulation de la masse monétaire pour le gouvernement.
Les électeurs peuvent avoir le statut d'insiders et préférer la
capture de rente, ou être chômeurs et dans ce cas être plus sensibles
à une politique active en faveur de l'emploi. Le système politique
est de type démocratique de sorte que les électeurs peuvent
répondre aux actions du gouvernement par leurs suffrages.
L'incomplétude de l'information sur les fonctions de préférence
des joueurs est introduite dans le modèle par une hétérogénéité des
types de gouvernement. Il peut être de type "partisan", optant
pour une politique favorisant une seule catégorie d'électeurs, ou
"égalitariste" privilégiant une politique de compromis conciliant
les intérêts de tous. Le mandat électoral du gouvernement est
caractérisé par la durée d'un jeu séquentiel à horizon fini.
L'application des conditions de résolution de l'équilibre séquentiel
de Kreps et Wilson (1982) à ce jeu à information incomplète
montre que la durée des différentes phases du cycle dépend de la
structure des préférences des agents privés selon leur statut (salariés
ou chômeurs) dans l'électorat et de son influence sur la côte de
popularité du gouvernement.
2. STRATÉGIES DES FIRMES ET DÉFORMATION
DES STRUCTURES INDUSTRIELLES
Le renouvellement des outils méthodologiques de l'économie
industrielle a relancé le débat sur le délicat dilemme "politique de la
concurrence versus politique industrielle". L'efficience attendue
d'un marché parfaitement contestable a fortement influencé les
politiques de dérèglementation visant à réduire toute entrave à
l'entrée sur les marchés. Ce mouvement de libéralisation a été
facilité en Europe par une adaptation rapide de la législation
comme de la jurisprudence concurrentielle au nouveau cadre
conceptuel de l'économie industrielle. Mais les conséquences
sociales pour les pays industrialisés de l'élargissement de la
concurrence, l'industrialisation rapide et l'arrivée des nouveaux
pays industrialisés sur les marchés y compris de haute technologie
ont progressivement relancé le débat dans les années quatre-vingt
sur les problèmes de dumping social, de dumping monétaire et les
délocalisations d'entreprises. Dans une période de forte croissance
du chômage en Europe, les partisans d'une politique industrielle Introduction générale 21
"stratégique" en présence d'échecs du marché ont pu trouver un
écho favorable dans une littérature théorique offrant une dimension
plus macroéconomique à l'économie industrielle moderne.
Ainsi, au début des années quatre-vingt, Brander et Spencer
(1981), puis Krugman (1987), montrent à partir de l'exemple d'un
jeu de coordination portant sur la contestabilité du marché du
transport aérien de Boeing par Airbus qu'en l'absence d'une
politique de subvention favorable au consortium européen, le libre
échange n'aurait pas permis à ce dernier d'obtenir un avantage
comparatif suffisant pour réussir son entrée sur le marché. La
nouvelle théorie du commerce international milite donc, du moins
à travers les travaux précurseurs de Krugman dans ce domaine, en
faveur d'une politique industrielle stratégique. La théorie de la
croissance endogène a également offert dans les années quatre-
vingt des arguments en faveur d'une politique industrielle active.
Ainsi, lorsqu'une stratégie privée d'investissement (capital humain,
connaissance) génère des externalités marshalliennes au-delà de son
rendement privé, une politique de subvention-taxation peut
s'avérer nécessaire pour garantir un régime de croissance
collectivement efficient. Les modèles de croissance endogène dans
lesquels un secteur innovateur produit de la R&D montrent qu'une
orientation des ressources vers un tel secteur stimule la croissance
soit grâce à une augmentation de la variété des inputs (Romer,
1990) soit par une substitution des nouveaux inputs aux anciens
(Aghion et Howitt, 1992)[Pautrel, 1998 ; Padoan, 1999]. Si les
effets d'éviction attendus du financement de l'investissement
public sont faibles, une telle orientation des dépenses publiques de
l'État peut stimuler la productivité du capital privé (Barro, 1990 ;
Barro et Sala-i- Martin, 1992).
Mais l'efficacité attendue des politiques industrielles est
largement conditionnée par leur faisabilité. Lorsqu'elle n'est pas
dictée par un échec du marché, la politique industrielle exige du
régulateur des exigences en matière de compétence, de maîtrise de
l'information (appréciation exacte de la situation de l'industrie), de
contrôle et de diffusion des actions incitatives menées dans le
secteur industriel considéré. La remise en cause récente de la
politique industrielle stratégique par Krugman (1993) illustre bien la
fragilité des positions des parties dans ce débat tant sur le plan
théorique qu'appliqué. Reprenant l'exemple de Brander et Spencer,
22 Stratégies, concurrence et mutations industrielles
Krugman souligne que la prise en compte de l'interaction
stratégique des politiques industrielles des États-Unis et de l'Europe
peut déboucher sur des guerres commerciales qui aggravent la
situation de chacun des pays. Les modèles de concurrence
imparfaite en économie ouverte sont donc fortement sensibles aux
hypothèses formulées sur les stratégies des joueurs comme sur leurs
fonctions de paiement de sorte que dans certaines situations, les
politiques industrielles stratégiques peuvent être inefficientes
(Eaton et Grossman, 1986).
Les chapitres présentés dans la deuxième partie de cet
ouvrage nourrissent ce débat relatif au rôle de la politique dans les
mutations industrielles qui animent la concurrence, notamment
dans les pays en développement. Dans les chapitres 5 et 6 le
problème de l'arbitrage entre politique de la concurrence et
politique industrielle est sous-jacent à l'analyse du processus
d'industrialisation des économies en développement. Les chapitres
7 et 8 focalisent leur attention sur les stratégies d'investissement et
de localisation des firmes en tant que facteurs déterminants des
mutations industrielles.
2.1. Concurrence et processus d'industrialisation
Dans un contexte de libéralisation, l'élargissement des
domaines de concurrence est particulièrement prégnant pour les
pays en voie de développement. Longtemps en effet, leur activité
industrielle a bénéficié d'une protection commerciale élevée ayant
joué le rôle d'un véritable anesthésiant. A l'abri de la concurrence
extérieure, de nombreuses industries se sont accommodées d'un
mode de production caractérisé par une faible innovation, des
gaspillages de ressources notoires et des comportements de captures
de rente (Lesueur et Plane, 1995, 1998). Dans les années quatre-
vingt, sous l'égide des institutions internationales, des programmes
de réformes structurelles ont été engagés dans ces économies dans
un but de libéralisation porteur de croissance. Dans la pure tradition
du libre-échange, l'élimination des restrictions quantitatives,
l'harmonisation des taux de protection effective, la restructuration
des entreprises publiques voire une action sur la parité de la
monnaie ont constitué pour ces pays les politiques généralement
préconisées pour assurer une meilleure allocation des ressources.
L'analyse du processus d'industrialisation des pays en voie de
développement dans ce contexte de libéralisation offre toutefois Introduction générale 23
des résultats très contrastés si l'on compare les pays africains et les
pays asiatiques. Pour ces derniers, c'est à l'existence d'une
politique industrielle sélective et incitative que l'on doit
l'accélération du processus d'industrialisation, la diffusion de la
connaissance à travers les accords de joint-ventures et des
performances de croissance soutenue du produit par tête au rythme
annuel moyen de près de 6 % sur la période 1960-1990. L'absence
d'une telle politique stratégique dans les pays d'Afrique sub-
saharienne a rendu la configuration industrielle directement
dépendante de l'intensité avec laquelle les autorités publiques se
sont engagées dans la politique de déréglementation (Baumol et
Lee, 1991). Plus généralement, le processus d'industrialisation et
les performances macroéconomiques sont également restés très
sensibles à la gestion des recettes d'exportations des produits
primaires par l'Etat.
Une illustration de la sensibilité du processus
d'industrialisation des PVD à la politique industrielle est fournie
dans le chapitre 5 par Marie-Pierre Arzelier qui traite du cas des
pays en voie de développement exportateurs de pétrole. Les pays
fortement dotés en ressources naturelles ont souvent centré leur
stratégie industrielle sur l'exportation de ces produits de base à
grande échelle. La littérature relative aux modèles de type
"syndrome hollandais" (Corden, 1980 ; Corden et Neary, 1982)
montre qu'un choc exogène favorable tel que celui attendu d'un
boom du prix du pétrole engendre des effets différenciés sur la
structure industrielle selon la nature du secteur considéré. Un
accroissement de la rente d'exportation peut ainsi entraîner des
effets pervers tels qu'un processus de désindustrialisation des
différents secteurs exposés à la concurrence internationale et
confiner le pays dans une trappe à sous-développement. Dans la
lignée des travaux relatifs à la croissance endogène, Marie-Pierre
Arzelier propose un amendement au modèle de syndrome
hollandais en restituant à la politique industrielle de l'État un rôle
de régulation de la rente d'exportation à partir du financement de
la production d'un bien public intermédiaire producteur
d'externalités. Une politique de taxation optimale peut créer des
incitations propices à l'obtention d'un sentier de croissance
vertueux. La forme réduite du modèle sectoriel proposé montre que
l'effet du syndrome hollandais peut être compensé par la politique
24 Stratégies, concurrence et mutations industrielles
de dépense publique de l'État. Plus précisément, l'influence de
l'offre de bien public sur la croissance de la production privée hors
industrie d'exportation dépend de l'arbitrage entre deux types
d'effets. Un effet positif dont l'ampleur dépend du degré
d'externalité du bien public et de sa répartition entre les trois
secteurs hors secteur d'exportation (secteur des biens échangeables,
secteur des biens non échangeables et secteur non marchand) et un
effet d'éviction négatif. L'étude économétrique proposée porte sur
un échantillon de onze pays en voie de développement producteurs
de pétrole observés sur la période 1973-1988. Les résultats
économétriques obtenus semblent ne pas réfuter l'existence d'une
relation causale entre les dépenses publiques et la croissance
sectorielle sur la période examinée. Ils témoignent de plus d'une
forte sensibilité de la relation selon la taille des pays.
L'analyse de la déformation de la structure industrielle dans
les pays en voie de développement est également abordée par
Karine Chapelle qui s'intéresse dans le chapitre 6 à la contestabilité
du secteur manufacturier ivoirien. L'étude du secteur manufacturier
ivoirien fait apparaître la coexistence d'un noyau dur de grandes
entreprises face à une multitude de petites et moyennes entreprises
et de micro-entrepreneurs. Cette hétérogénéité du tissu industriel
ivoirien est observable dans tous les secteurs d'activité et fait
preuve d'une très forte stabilité. En effet, l'étude de la
démographie d'entreprises fait apparaître pour certaines petites et
moyennes entreprises du secteur formel et du secteur informel des
durées de vie relativement longues malgré un environnement
fortement instable. Cette observation est paradoxale tant les études
traitant de la démographie d'entreprises montrent que les firmes
sous-optimales ne doivent leur survie qu'à une augmentation de leur
capacité de production propre à réduire leur désavantage en coûts
(Audretsch, 1995). La contestabilité du secteur industriel ivoirien
semble assurée mais la constatation d'une hétérogénéité durable de
la structure industrielle constitue un défi sur le plan théorique
comme au niveau empirique tant elle ne permet pas de restituer
toutes les propriétés attendues d'un marché parfaitement
contestable. Face à de telles disparités persistantes de taille, de
processus de production et d'organisation du travail, Karine
Chapelle s'interroge sur les conditions d'existence d'une
configuration hétérogène de long terme de la structure industrielle
Introduction générale 25
de la Côte d'Ivoire. Du point de vue de la politique industrielle, si le
processus d'industrialisation des PVD doit être basé sur une
incitation au développement de l'entrepreunariat et à un
renouvellement du tissu industriel du secteur formel, cette
interrogation présente l'intérêt d'étudier les conditions de survie
puis de croissance des micro-entreprises du secteur informel.
L'étude de Karine Chapelle apporte une réponse théorique et
économétrique à cette question. Le cadre méthodologique retenu
est un prolongement des modèles de marchés contestables qui
introduisent une hypothèse de diversité des coûts dans la
configuration industrielle (Baumol, Panzar et Willig, 1982 ; Boyer
et Moreaux, 1987 ; Encaoua et Moreaux, 1987). Les propriétés du
modèle permettent de montrer que lorsque la demande adressée à
l'industrie coupe la courbe de coût moyen de long terme sur sa
partie croissante, la concurrence entre les grandes firmes les amène
à adopter une politique de prix concurrentiel conforme au
minimum du coût moyen de long terme et de rationner la demande.
Les entreprises dont la taille minimale optimale est plus faible et
qui sont donc moins efficientes peuvent alors entrer dans
l'industrie pour satisfaire la demande résiduelle. Karine Chapelle
analyse les conditions dans lesquelles une configuration industrielle
avec plusieurs sous-groupes caractérisés par leur propre fonction de
coût peut être durable. Une conséquence directe d'une telle
configuration industrielle est l'apparition de barrières à la mobilité
(Caves et Porter, 1977) : ne trouvant aucun avantage à compenser
leur désavantage en coût, la sous-optimalité des firmes de petite
taille devient une situation pérenne. C'est précisément l'hypothèse
d'absence de stratégie de compensation des firmes face à leur
désavantage en taille qui permet de soumettre à réfutation
l'hypothèse d'hétérogénéité de long terme de la structure
industrielle ivoirienne. L'étude économétrique porte sur -
l'exploitation d'une enquête auprès de plus de cent entreprises du
secteur manufacturier ivoirien en 1995. Les résultats
économétriques obtenus ne rejettent pas l'hypothèse d'une
configuration hétérogène de long terme. Ils montrent que la
politique salariale, la politique de recherche-développement et les
stratégies d'investissement constituent des stratégies déterminantes
dans la survie des petites et moyennes entreprises.
26 Stratégies, concurrence et mutations industrielles
2.2. Concurrence, investissement et localisation
Dans le chapitre 7, Albert Zeufack complète l'étude des
facteurs explicatifs de la démographie d'entreprises du secteur
manufacturier ivoirien abordée dans le chapitre précédent en
focalisant son attention sur les déterminants de la stratégie
d'investissement. Les réformes entreprises dans le cadre des
programmes d'ajustement structurel dans ce pays d'Afrique sub-
saharienne semblent avoir particulièrement affectées la volonté
comme la capacité d'investissement des entreprises du secteur
manufacturier. Le repli de l'investissement enregistré dans les
années quatre-vingt semble selon l'auteur imputable pour une
grande part à l'incertitude sur les débouchés qui a accompagné
l'instabilité de l'environnement macroéconomique des
investisseurs. Pour soumettre à réfutation cette hypothèse, Albert
Zeufack propose d'estimer une fonction d'investissement inspirée
du modèle de profitabilité de Malinvaud (1983). Sous la contrainte
d'une technologie de production de type "putty-putty", les
conditions de maximisation du profit espéré permettent de
déterminer une demande de capital désiré qui dépend, outre du prix
relatif des facteurs de production, de la demande anticipée, d'un
trend de progrès technique et de la profitabilité. La forme réduite
du modèle est obtenue en retenant une forme auto-régressive de
l'ajustement du capital effectif au capital désiré. Les estimations
économétriques de l'équation d'investissement sont réalisées à
partir de la stratification d'un panel cylindré d'entreprises du tissu
industriel ivoirien observées sur la période 1983-1991. La présence
dans l'équation de la variable endogène retardée impose de tenir
compte des éventuels biais d'autocorrélation. L'application des
méthodes de variables instrumentales suggérées par la littérature
récente en économétrie des données de panel a été
systématiquement retenue dans toutes les spécifications testées.
Les résultats économétriques obtenus pour l'industrie
manufacturière dans son ensemble montrent que l'incertitude sur
les débouchés a affecté positivement les comportements
d'investissement dans la période d'analyse. Eu égard aux
prédictions du modèle théorique, ce résultat confirme l'existence
dans la dimension temporelle du panel d'une faible profitabilité
accompagnée d'une forte incertitude. Il s'ensuit que les
perspectives de profits futurs, bien plus que d'assouplir la Introduction générale 27
contrainte de financement des investisseurs, semblent avoir affecté
en priorité leur décision d'investir. Afin d'étudier un éventuel effet
discriminant de l'incertitude sur l'investissement selon le degré de
contestabilité auquel sont soumis les entreprises sur le marché des
produits, une stratification de l'échantillon opposant secteur
exposé et secteur protégé à été retenue. Les estimations
économétriques de la forme réduite du modèle appliquée à ces deux
sous-groupes de firmes montrent que les firmes du secteur protégé
sont plus sensibles à l'incertitude que celles plus exposées à la
concurrence internationale. Albert Zeufack argumente ce résultat
de deux manières. D'une part, la contestabilité des marchés semble
inciter les firmes du secteur exposé à adopter une stratégie de
diversification de leurs débouchés qui les rend moins sensibles à
l'incertitude. Une telle incitation n'est en revanche pas présente
pour les entreprises qui opèrent sur un segment protégé. D'autre
part, la politique protectionniste "temporaire" mise en place par
les autorités publiques a pu poser un problème de crédibilité de la
menace de libéralisation (cf. chapitre 3) qui a amené les entreprises
protégées à s'abstenir d'investir face à un environnement
incertain.
La localisation des investissements est tributaire des
arguments de coût et de rentabilité, au niveau des firmes, et des
économies externes générées par leur agglomération même. Si les
économies d'agglomération poussent à la concentration, il est
manifeste que la croissance physique de la ville industrielle est
limitée par le coût de transport pendulaire provenant de la rareté
du sol en milieu urbain (Duranton, 1999). Les effets des politiques
de libéralisation commerciale sur la concentration urbaine dans les
pays en développement ont rarement été analysés. Stéphane Ghio
et Christophe Van Huffel, dans le chapitre 8, montrent, en étendant
le modèle proposé par P. Krugman et R. Livas Elizondo (1996),
que la concentration métropolitaine souvent rencontrée dans les
PVD dépend de l'étape de développement dans laquelle se trouve
l'économie, donc des spécialisations productives, et que les
politiques d'intégration internationale peuvent jouer en ce sens un
rôle différent selon les étapes de développement. Les auteurs
considèrent notamment le cas des "nouveaux pays industrialisés" à
un stade "intermédiaire" de développement, à la fois "à bas salaires
et à capacités technologiques" (Giraud, 1996). L'émergence et le
28 Stratégies, concurrence et mutations industrielles
développement d'industries technologiques peuvent s'opérer dans la
région métropolitaine et non dans les régions périphériques même
avec l'ouverture croissante de l'économie. Une raison importante
tient dans une surproductivité relative de la main d'oeuvre qualifiée
en ville centrale, liée à une taille effective du marché du travail
qualifié supérieure, du fait du niveau d'infrastructures de transport
existant et donc des coûts de déplacement pendulaire moins
importants. La ville primatiale donne donc naissance à des
économies de localisation particulières.
Dans ce type de modèle relevant de la nouvelle économie
géographique, depuis Krugman (1991), il y a absence en
concurrence monopolistique d'interaction stratégique (par le prix
des biens) entre les firmes, mais est prise en compte de manière
originale ici l'interaction des stratégies de localisation urbaine et des
stratégies d'ouverture internationale, des comportements de
concentration ou de répartition territoriale des activités et des
individus à travers la rente foncière. S. Ghio et Christophe Van
Huffel montrent que des formes d'organisation spatiale variées
peuvent résulter de trajectoires de spécialisation, de politiques
d'infrastructure de transport intra-urbaine et de politiques
d'ouverture internationale différentes.
En définitive, les analyses théoriques ou empiriques
présentées dans cet ouvrage offrent un panorama des approches en
termes de stratégie qui ont pris un éclairage particulier dans les
développements récents en théorie des jeux et en économie
industrielle. Les comportements stratégiques deviennent un objet
de l'analyse économique, un fondement autant des dynamiques
microéconomiques que des mouvements globaux. La nature et le
rôle des stratégies, dans les études proposées ici, concernent aussi
bien les firmes, les consommateurs, les salariés, les autorités
monétaires et publiques... que les processus concurrentiels, les
mutations et les politiques industrielles, les choix de localisation, le
cas des économies développées ou des pays en développement. Il
convient certes d'ajouter que les travaux rassemblés dans cet
ouvrage, aussi représentatifs qu'ils soient, n'épuisent pas l'étendue
et la profonde fécondité de ce champ d'analyse. Il convient aussi
de reconnaître que si la notion de stratégie a envahi les approches
économiques, elle reste contingente à des traitements spécifiques, à
l'épreuve des différents domaines d'application (Paulré, 1998).
Introduction générale 29
RÉFÉRENCES
AGHION P. and HOWITT P., 1992, "A Model of Growth through
Creative Destruction", Econometrica, 60, 2, Mars.
AOKI M., 1988, Information, Incentives, and Bargaining in the
Japanese Economy, Cambridge University Press, Cambridge.
AUDRETSCH D., 1995, Innovation and Industry Evolution, The
MIT Press, Cambridge, Massachussetts, London, England.
AXELROD R., 1992, "Donnant, Donnant : Théorie du
Comportement Coopératif', Éd. O. Jacob.
BAIN J.S., 1965, Barriers to New Competition: Their Character
and Consequences in Manufacturing Industries, Havard
University Press, Cambridge, 329 p.
BARRO R.J., 1990, "Government Spending in a Simple Model of
Endogeneous Growth", Journal of Political Economy, 98, 5,
Octobre.
BARRO R.J. and GORDON D.B., 1983, "Rules, Discretion and
Reputation in a Model of Monetary Policy", Journal of
Monetary Economics, Vol. 12, p. 589-610.
BARRO R.J. and SALA-I-MARTIN X., 1992, "Public Finance in
Models of Economic Growth", Review of Economic Studies, 59,
4, Octobre.
BAUMOL W.J., PANZAR J.C. and WILLIG R.D., 1982,
Contestable Markets and the Theory of Industry Structure,
Harcourt Brace Jovanovitch, Inc., New-York.
BAUMOL W.J. and LEE K.S., 1991, "Contestable Markets, Trade
and Development", The World Bank Research Observer,
Washington, Janvier.
BELLON B. et NIOSI J., 1995, "Les mutations de l'action
Revue d'Economie Industrielle, n° 71, industrielle de l'État",
1" trimestre, Numéro spécial : Transformations des politiques
industrielles dans les années 1990.
BERLE A. and MEANS G., 1932, Modern Corporation and
Private Property, New-York: MacMillan ; Harvest Book, 4e
édition, 1967.
BOYER M. and MOREAUX M., 1987, "Being a Leader or a
Follower: Reflection on the Distribution of Roles in Duopoly",
International Journal of Industrial Organization, Vol. 5,
p. 175-192.
30 Stratégies, concurrence et mutations industrielles
BOYER R. et ORLEAN A., 1995, "Stabilité de la coopération dans
les jeux évolutionnistes stochastiques", Revue Economique,
Vol. 46, n° 3, Mai.
BRANDER J. and SPENCER B., 1981, "Tariffs and the Extraction
of Foreign Monopoly Rents and Potential Entry", Canadian
Journal of Economics, Vol. 14.
BROUSSEAU E., 1995, "Les apports de l'analyse économique des
contrats à la mise en oeuvre des politiques industrielles", Revue
d'Économie Industrielle, n° 71, l' trimestre.
CAVES R.E. and PORTER M.E., 1977, "From Entry Barriers to
Mobility Barriers: Conjectural Decisions and Contrived
Deterrence to New Competition", Quaterly Journal of
Economics, Vol. 72, May, p. 241-261.
CHAMBERLIN E.H., 1933, The Theory of Monopolistic
Harvard University Press, Cambridge, Mass. Competition,
CORDEN W.M., 1980, "The Exchange Rate, Monetary Policy
and North Sea Oil: the Economic Theory of the Squeeze on
Vol. 33, p. 23-46. Tradables", Oxford Economic Papers,
CORDEN W.M. and NEARY J.P., 1982, "Booming Sector and
De-Industrialisation in a Small Open Economy", The Economic
Journal, n° 92, Décembre., p. 825-848.
DURANTON G., 1999, "Distance, sol et proximité. Analyse
économique et évolution urbaine", dans A. Bailly et J.M. Huriot
(éds.), Villes et croissance : théories, modèles, perspectives,
Anthropos, Economica, Paris, p. 91-131.
EATON J. and GROSSMAN G., 1986, "Optimal Trade and
Industrial Policy under Oligopoly", Quaterly Journal of
Economics, Vol. 101.
ELSTER J., 1989, "Social Norms and Economics Theory",
Journal of Economic Perspectives, Vol. 3, n° 4, p. 99-117.
ENCAOUA D. et MOREAUX M., 1987, "Concurrence et
monopole naturel : Une approche de la théorie des jeux",
Annales d'Économie et de statistiques, n° 8, p. 89-116
GIRAUD P.N., 1996, L'inégalité du monde, Gallimard, Paris.
GLAIS M., 1990, "Les apports théoriques récents en économie
industrielle et la nouvelle gestion de la politique de la
Vol. 51, concurrence", Revue d 'Economie Industrielle,
l' trimestre.
Droit, Législation et Liberté, Tomes 1 et 2, HAYEK F.A., 1981,
PUF, libre échange, Paris.