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Stratégies paysannes en Afrique Noire

De
252 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 381
EAN13 : 9782296390881
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STRATÉGIES

PAYSANNES

EN AFRIQUE

NomE

LE CONGO

Essai sur la gestion de l'incertitude

COLLECTION

ALTERNATIVES

PAYSANNES

dirigée par Dominique Desjeux Sociologue à l'Ecole Supérieure d'Agriculture d'Angers

Collection Alternatives

paysannes

Adrian ADAMS,Sénégal, la terre et les gens du fleuve, 243 p. Guy BARTHÉLÉMY, Chipko, sauver les forêts de l'Himalaya, 144 p. Etienne BEAtJDOUX, Marc NIEUWKERK, Groupements paysans d'Afrique. Dossier pour l'action, 243 p. Philippe BERNARDET,Association agriculture-élevage en Afrique. Les Peuls semi-transhumants de Côte-d'Ivoire, 235 p. François BESLAY,Les Réguibats, de la paix française au front Polisario, 200 p. Jean-Paul BILLAUD,Le marais poitevin, rencontres de la terre et de l'eau, 265 p. Maryvonne BODIGUEL, a ruralité en question. L Anne CADORET (textes réunis et présentés par), Protection de la nature: histoire et idéologie, de la nature à l'environnement, 245 p. Jean CLÉMENT, ylvain STRASFOGEL, S Disparition de la forêt, quelle solution à la crise du bois de feu, 191 p. Denis CUCHE,Pérou nègre, 192 p. Jean-Pierre DARRÉ,La parole et la technique, l'univers de pensée des éleveurs du Ternois, 196 p. Dominique DESJEUX (ed.), L'eau, quels enjeux pour les sociétés rurales, 220 p. Dominique DESJEux, Stratégies paysannes en Afrique noire, le cas du Congo. Essai sur la gestion de l'incertitude. Nicole EIZNER, Padadoxes de l'agriculture française, les états généraux du développement agricole, 159 p. D. GENTIL, Les mouvements coopératifs en Afrique de l'Ouest, interventions de l'Etat ou organisations paysannes, 270 p. Marie-Christine GUENEAU,Afrique, les petits projets de développement sont-ils efficaces? 250 p. Jean-Claude GUESDON, arlons vaches... lait et viande en France, P aspects économiques et régionaux, 150 p. Anne-Marie HOCHET, Afrique de l'Ouest, les paysans, ces ignorants efficaces, 171 p. INSTITUTPANAFRICAIN, Comprendre une économie rurale (sous la direction de B. LIZET et F. DE RAVIGNAN), 52 p. 1 Bernard KALAORA, Antoine SAVOYE, a forêt pacifiée, sylviculture L et sociologie au XIX' siècle, 132 p. Rémi MANGEART, Paysans africains, des Africains s'unissent pour améliorer leur village au Togo, 301 p. Jean-Pierre MAGNANT, a terre sara, terre tchadienne. L Pierre-Marie METANGMO, Développer pour libérer, 155 p. Jean PAVAGEAU, Jeunes paysans sans terre, l'exemple malgache, 206 p.

Dominique DESJEUX

STRATÉGIES PAYSANNES
EN AFRIQUE
LE CONGO
Essai

NOIRE

sur la gestion de l'incertitude

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Bernard N'KALoULOU, Dynamique paysanne et développement rural au Congo, 260 p. Jean-Luc POGET, beefsteak de soja, une solution au problème Le alimentaire mondial? 167 p. David SHERIDAN, L'irrigation, promesses et dangers, l'eau contre la faim? 155 p. L. TIMBERLAKE, L'Afrique en crise, la banqueroute de l'environnement, 192 p. François de RAVIGNAN, BERTHELOT J. (sous la direction de), Les sillons de la faim, 225 p. Pierre VALLIN, aysans rouges du Limousin, mentalités et comP portement politique à Compreignac et dans le nord de la Haute-Vienne (1870-1914). P. VERDIER, ROCHEGUNE, C. Systèmes fonciers à la ville et au village, Afrique noire, francophone.

Du même

auteur

D. DESJEUX, 1973, Le corps des Mines ou un nouveau mode d'intervention de l'Etat, A.U.D.I.R., micro Hachette. E. FRIEDBERG, DESJEUX, D. 1973, Le ministère de l'Industrie et son environnement. A.U.D.I.R., micro Hachette. D. DESJEUX, 979, La question agraire à Madagascar, administra. 1 tion et paysannat de 1895 à nos jours. L'Harmattan. J.C. SANCHEZ-ARNAU, DESJEUX(eds), 1983, La culture, clé du D. développement. U.N.E.S.C.O. D. DESJEUX(ed.), 1985, L'Eau, quels enjeux pour les sociétés rurales? L'Harmattan.

Participation

à des livres collectifs

E. LEBRIS,F. LEIMDORFER, LEROY(eds), 1982, Enjeux fonciers E. en Afrique noire. Karthala.
G. CONAC, C. SAvoNNET-GUYOT, F. CONAC (eds), 1985, Les politiques

de l'eau en Afrique. Paris, Economica.

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-800-1

ISSN: 0757-8091

à Antoine Kihindou Ferdinand Ndudi

« Tout problème matériel comporte toujours

une part appréciable

d'incertitude.»

H. Crozier et E. Friedberg, L'acteur et le système, p. 20.

NOTE SUR LA TRANSCRIPTION

PHONÉTIQUE

J'ai choisi la convention du père Gaston Schaub (1978) qui est indiquée dans son livre, Grammaire lari, grammaire de la langue lari telle qu'elle est parlée dans la région de Brazzaville, ...etc... (Maison liberman, B.P. 1524, Brazzaville, R.P. Congo, 242 p. multig.). u = ou (Luingui = Louingui) g = proche du ch allemand (gata) s = ss (bisi kanda = bissi kanda)
moina). comme dans le mot français bois (mwana Pour les mots commençant par le préfixe ki de la 4e classe des substantifs j'ai laissé le plus souvent le mot avec ki, même si dans son usage il est souvent sous-entendu (cf. Schaub G., 1978) ex. kitemo, plutôt que temo. De même pour les substantifs de la deuxième classe avec le préfixe Mu au singulier et Mi au pluriel. En sundi cela fait musitu par exemple au lieu de nsitu en lari. J'ai laissé au singulier dans l'expression les musitu qui devrait s'écrire les misitu comme mundele devient mindele. En règle générale j'ai repris les mots sundi tels qu'ils m'étaient expliqués par les paysans au cours des interviews, avec leur usage singulier ou pluriel le plus fréquent. w

=

=

NOTE SUR LES CITATIONS

Toutes les citations entre guillemets sans indication d'origine sont extraites d'interviews faites auprès de paysans sundi.
9

CONVENTIONS UTILISÉES POUR LES TERMES DE LA PARENTÉ ET LES GÉNÉALOGIES

Ô

.

: homme

: ego
: femme

0

o
=
~
=

: sexe non précisé

: mariage

: divorce

: coépouse

fl5~
I

: lévirat

: mort

: lien de frères

et sœurs

~
10

, : descendance

Introduction

Il apparaît naturel, pour de nombreux Français sensibilisés aux problèmes du Tiers monde, d'envoyer de l'argent à une association d'aide aux paysans africains ou de payer des impôts pour financer des projets publics de développement rural. Il n'en a pas toujours été ainsi, d'une part parce qu'à l'époque du cartiérisme, au moment de la décolonisation, un fort courant d'opinion était contre l'aide au Tiers monde, et d'autre part parce que l'intervention d'organismes agricoles privés ou publics était quasi inexistante avant 1950 en Afrique. En effet avant 1960, l'administration française est très peu intervenue sur les contenus et les techniques culturales des paysans. Ceux-ci étaient plutôt considérés comme une main-d'œuvre à mobiliser soit pour les travaux publics, soit pour les plantations de cultures d'exportation du colonat français. Les services agricoles, quand ils existaient, dépendaient le plus souvent de l'administration territoriale. La recherche agricole portait surtout sur des cultures de rente telles que le coton ou le café, et très peu sur des cultures vivrières telles que le milou le manioc. En Afrique au sud du Sahara, avant la Seconde Guerre mondiale, seules quelques expériences isolées comme celle de l'office du Niger au Mali (cf. Schreyger, 1983), ou des tentatives ponctuelles, comme l'obligation de planter de l'arachide rouge en Afrique centrale, témoignent des premiers essais d'intervention de l'Etat colonial sur les agricultures paysannes locales. 11

Après la Deuxième Guerre mondiale, les services agricoles commencent à se développer en Afrique, parallèlement au développement des services de vulgarisation et de modernisation en France (cf. Muller, 1984), leur histoire et leurs débats s'entrecroisent souvent d'hier à aujourd'hui. Les mêmes hommes, formés à la vulgarisation en France, travaillent ensuite sur des problèmes semblables en Afrique. Ils transfèrent au sud les débats du nord depuis ceux sur la diffusion des innovations «en tache d'huile », sur le «paysan pilote », ou sur la J.A.C. comme modèle d'organisation sociale des paysans (sur la Jeunesse agricole chrétienne en France, voir R. Leguen, 1980), dans les années cinquante, jusqu'à ceux sur la productivité, la diversité ou l'importance des réseaux dans la diffusion et la production des normes techniques aujourd'hui (cf. J.P. Darre et R. Leguen eds., 1986). Mais c'est surtout à la suite des indépendances politiques des années soixante que l'on va assister au développement d'un phénomène sans précédent sur l'ensemble de l'Afrique Noire, celui de la multiplication de ce qu'on appellera par la suite des «projets », terme hautement symbolique d'un avenir incertain, ou des «opérations de développement». En effet à partir de 1960, la vulgarisation agricole n'est plus seulement chargée de diffuser les meilleures techniques sur les cultures d'exportation, elle entreprend aussi d'améliorer les techniques paysannes traditionnelles dans le cas des cultures vivrières en particulier. Longtemps chargées de tous les maux, et accusées notamment d'avoir limité les surfaces vivrières au profit des cultures de rente, ou d'avoir détruit les écosystèmes traditionnels, ces opérations font l'objet aujourd'hui de jugements plus nuancés. Ainsi une étude menée par une équipe d'économistes animée par P. Hugon fait apparaître qu'il n'existe pas de corrélation étroite entre le développement des cultures d'exportation et le déficit des cultures vivrières dans différents pays d'Afrique aujourd'hui, sauf dans le cas du Sénégal (cf. P. Hugon et alii, 1985). Cependant s'ils n'ont pas provoqué la famine, les grands projets n'ont pas non plus réussi à l'enrayer. C'est donc en réaction contre les grands projets de développement agricole que se sont développées les «micro-réalisations», et ceci surtout à partir des années 1970, pour prendre un chiffre rond. 12

Leur popularité auprès du public français va conduire dans les années quatre-vingt, et à partir de 1981 avec l'arrivée d'un gouvernement de gauche qui va les favoriser, à l'apparition et à l'essor de nombreuses O.N.G. (Organisation Non Gouvernementale; cf. Rouille d'Orfeuil, 1984, sur la politique des O.N.G.). Les O.N.G. symbolisent en France l'efficacité du « petit» contre la lourdeur des «gros », c'est-à-dire de l'action directe par opposition à l'action administrative, toujours accusée de bureaucratisme dans l'imaginaire français. Au fond le développement des O.N.G. symbolise la première forme de privatisation d'un secteur d'activité, l'aide au Tiers monde, qui jusque-là restait le quasi monopole de l'Etat. Mais l'efficacité des petits projets n'est pas non plus évidente aujourd'hui. Certains se sont heurtés à des problèmes écologiques, d'autres aux limites de la coopération avec les fonctionnaires africains, d'aucuns n'ont pas vu l'importance des différences culturelles ou ont sous-estimé les rapports de pouvoir au sein des sociétés paysannes. La plupart ont péché par manque de technicité. Beaucoup ont fonctionné sur un mythe autogestionnaire. Une chose paraît sûre aujourd'hui, le «petit» ou le «gros» n'est pas un critère discriminant quant à l'efficacité supposée d'un projet, malgré toute la sympathie que le mot «petit» évoque dans la culture française: un bon «petit» gars; boire un «petit» coup, donner une «petite» signature !... Dans ce contexte de doute face à l'efficacité de l'aide aux projets de développement, l'aide d'urgence, dont les premières actions remontent à la grande sécheresse de 1973 dans le Sahel, connaît aujourd'hui un certain succès. Elle mobilise des sommes importantes. Bob Geldof a pu organiser un concert monstre en faveur des victimes de la famine en Afrique en 1985. Depuis les disques de solidarité se multiplient. De nouvelles associations voient l~ jour. « C'est « l'insurrection de la bonté », comme titrait R. Maggiori dans le numéro 2 de Bazar (1986). C'est le boom de la charité business pour reprendre des articles du Point ou de Science et Vie Economique, en 1985. L'aide est devenue un phénomène médiatique et un enjeu financier important entre les différentes organisations. Outre 13

l'aspect éthique ou politique, les débats entre «liberté sans frontières» et les «Tiers-mondistes», ou les critiques du Figaro-Magazine contre le C.C.F.D. (le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement) peuvent s'expliquer par la lutte qu'il faut mener pour obtenir une partie des dons en faveur de l'aide. L'aide s'est aussi « démocratisée », si on veut dire par là que le monopole de l'Etat est battu en brèche et que toute personne, ou tout groupe, ou toute commune peut créer une association d'aide au Tiers monde et partir sur le terrain pour créer un dispensaire, construire un barrage ou organiser un circuit de commercialisation. L'administration locale africaine elle-même n'est pas toujours consultée. Mais le problème posé au départ par les premiers projets de développement reste entier, même si les formes d'organisation, les sources de financement et les techniques de communication ont complètement changé. Cette diversité est elle-même une chance si, au-delà de la générosité, de la culpabilité, de l'exotisme ou de l'intérêt, qui sont tous des moteurs parfaitement légitimes du comportement humain et donc de l'aide, on essaie de comprendre quelles sont les difficultés qu'il reste à surmonter une fois qu'on a réussi à rassembler de l'argent et à monter une organisation petite ou grosse. Ces difficultés tournent autour du changement social d'un côté et du choc des cultures de l'autre. En effet si des sacs de blé n'arrivent pas à bon port, si un barrage n'est pas utilisé pour le maraîchage, si les pièces détachées d'un véhicule sanitaire sont volées au profit de voitures privées, si un puits est à sec au bout d'un an ou si un dispensaire ne tourne pas par manque de médicaments, on peut en donner une explication morale en terme de malhonnêteté ou même de mentalité traditionnelle, mais l'explication restera bien courte et ne donnera pas de moyens pour l'action. L'objectif de ce livre est de donner les moyens de mieux comprendre une partie de la réalité africaine et en retour les limites, ce qui ne veut pas dire les défauts de notre propre culture ou de notre rationalité technicoéconomique par rapport aux problèmes à résoudre sur le terrain. L'idée simple et centrale de ce livre est que si les indi14

vidus refusent une innovation ou détournent l'objectif d'un projet, c'est qu'ils ont des raisons de le faire, sans dire pour autant qu'ils ont raison de le faire. Ce jugement est d'un autre ordre. Le constat que j'ai fait à travers l'étude de nombreux projets de développement rural à Madagascar, en Afrique Centrale et en Afrique de l'Ouest, est que ces raisons ne sont pas prises en compte par les projets gros ou petits. La raison est toute bête: un individu, ingénieur en coopération, agriculteur de l'A.F.D.!. ou volontaire du progrès pense d'une part que ce qui est bon en France est bon pour l'Afrique (et pourquoi pas); il a un modèle universel dans la tête et a du mal à penser la diversité, la différence, la contingence (c'est-à-dire ce qui est incertain) ; d'autre part il pense qu'une technique rationnelle, cohérente, ou petite, suivant les cas, doit se diffuser naturellement. Or ceci est un problème bien connu quand on travaille en France dans le développement agricole ou, en marketing, la prise de décision renvoie autant à des motivations, des valeurs, une histoire personnelle qui sont de l'ordre de « l'irrationnel» qu'à des raisons calculées et conscientes. La difficulté de faire passer une innovation ne vient pas seulement d'une «méconnaissance de l'autre », mais aussi, et peut-être surtout, d'une méconnaissance de sa propre culture, de son propre comportement, de la part du «non logique» qui est en nous. Par exemple si un individu sous-estime en France l'existence des rapports de pouvoir, la pluralité des cultures, ou l'importance de l'intérêt dans les motivations à agir, ou s'il surestime le poids du calcul rationnel conscient dans les décisions économiques ou techniques, il aura tendance en Afrique à projeter ces mêmes comportements sur les paysans africains, ce qui est tout à fait normal, mais aussi source de difficultés. On peut expliquer ainsi aussi bien les échecs des petits projets d'animation qui, rêvant d'une société communautaire et autogestionnaire, cherchent à la recréer dans des villages africains dans lesquels la hiérarchie et les tensions existent, comme partout ailleurs; que les échecs des projets techniques qui postulent que si la technique est rationnelle pour augmenter la productivité, les paysans l'adopteront. Ils sous-estiment dans ce cas la dimension culturelle qui intervient dans le refus ou l'accep15

tation d'une innovation (cf. J.C. Sanchez Arnau et D. Desjeux (eds), 1983, la culture, clé du développement), et les enjeux économiques ou sociaux que représente cette nouvelle technique. Ceci veut dire deux choses, dans le cas où l'on est confronté à une action d'aide au développement que ce soit dans le cadre d'une ville jumelée, d'une organisation comme Frères des Hommes, le C.F.C.P. (le Comité Français Contre la Faim), le C.C.F.D., ou «la création d'un dispensaire à Baga» au Togo, d'une association comme l'A.F.D.l. pour les agriculteurs, «Médecins du monde» ou «Agronomes sans frontières », ou que ce soit comme coopérant public ou privé. Premièrement, une meilleure connaissance du fonctionnement de la société française est indispensable notamment sur l'importance de ses réseaux sociaux dans toute la vie sociale, économique et administrative, sur la place de la famille dans la vie quotidienne, ou sur les écarts de raisonnement entre un scientifique et un individu lambda, etc. Deuxièmement, une des conditions de la réussite d'un projet à long terme passe, entre autres variables, par une meilleure compréhension des logiques et des stratégies paysannes, en terme de gestion de l'incertitude et en terme culturel. Cette compréhension permet de faire apparaître comment peut se diffuser ou non une innovation mais aussi qui a intérêt au changement ou qui perd avec le changement. Ainsi introduire la technique du motoculteur peut augmenter la productivité, ce qui est favorable, mais peut aussi augmenter la charge de travail avec le dessouchage, remettre en cause le système foncier en expulsant certains paysans, etc. Ceci ne veut pas dire qu'il ne faut rien faire, mais qu'il faut imaginer des solutions de compensation, par exemple, tout en sachant qu'une grande partie des effets pervers d'un changement ne sont pas toujours contrôlables. Le cas du P.D.R. (Projet de Développement Rural) présenté ci-dessous concerne la République Populaire du Congo. Mais une partie des résultats et des méthodes utilisées dans l'étude sont applicables à d'autres pays d'Afrique ou même à certains problèmes de l'agriculture française comme celui de la diffusion d'une innovation, ou au sys16

tème politico-administratif français, comme celui de l'ethnisme appliqué au cas des grands corps de l'Etat! Ce livre est écrit en vue d'une double lecture. Au-delà des chercheurs, des spécialistes et des Congolais, il est destiné à tous ceux qui ayant participé directement ou indirectement à un projet de développement se sont demandés pourquoi cela ne marchait pas comme ils l'avaient prévu alors que tout semblait bien organisé. Certains passages du livre sont plus difficiles, comme le chapitre I sur la parenté, ou plus ennuyeux peut-être, comme la première partie du chapitre VI sur la création du P.D.R., ou plus « chientifique », comme le chapitre VIII sur l'essai d'interprétation sociologique. La lecture des introductions et des conclusions doit suffire pour en tirer les faits et les idées principales nécessaires à la suite de la lecture. Il n'y a pas de chapitre spécifique sur la méthode. Les informations méthodologiques sont intégrées à chaque thème de recherche. Elles varient suivant que l'on travaille sur la parenté, le foncier ou la « sorcellerie». Elles doivent être sans cesse réinventées. L'intuition, le désordre, puis l'organisation des faits en système sont à la base de toute cette enquête. Elle s'est déroulée de 1975 à 1979, avec un séjour en 1981 puis en 1982, dans le cadre de l'opération «Village-Centre».

. ..
Dans les années cinquante, G. Balandier (1955) avait déjà étudié les effets de «la dynamique du dehors », liée à «la situation coloniale» sur «la dynamique du dedans» des sociétés Fang et Bakongo, pour reprendre les termes de son livre Sens et Puissance (1971). Parallèlement G. Sautter, un géographe, entreprenait une recherche sur la même zone (1966). Ce sont aujourd'hui deux références pour qui veut saisir les changements intervenus dans la région du Pool, à l'ouest et au sud-ouest de Brazzaville, entre 1950 et 1980. 25 ans plus tard, en 1975, j'ai entamé une recherche dans la même zone, mais dans une région plus restreinte, le «pays Sundi» autour de Luingui, entre Kinkala et Boko (cf. carte p. 27). En partant d'une approche plus sociologique qu'anthropologique, celle de la sociologie des organisations, je suis arrivé à des résultats concordants 17

sur le plan des faits relevés, tout en renouvelant l'interprétation en termes d'incertitude, de stratégie et de situation pour expliquer les dynamiques sociales à partir d'un indicateur, la diffusion ou la non-diffusion des innovations proposées par le P.D.R. L'enquête en pays Sundi, un sous-groupe «ethnique:) du groupe Bakongo, porte sur un ensemble de villages touchés par un projet de développement financé par le P.N.U.D. (O.N.U.) et dirigé par le B.I.T. (Bureau International du Travail), le P.D.R. ou Projet de Développement Rural. Son objectif de départ est de développer un mouvement pré-coopératif à partir d'un certain nombre de réalisations agricoles telles la pisciculture, le maraîchage ou l'élevage. Le P.D.R. représentait donc exactement cette « dynamique du dehors» chargée de transformer la société Sundi. Aussi dans le cas des relations entre P.D.R. et Sundi, la dynamique sociale est-elle analysée comme une interaction entre des acteurs, le projet d'un côté, les paysans de l'autre. L'approche interactionniste est une des voies possibles pour étudier le changement social. Elle a été peu utilisée par les africanistes.

. ..
Le plus souvent quand un projet de développement va s'implanter quelque part, soit il n'y a pas d'étude permettant de faire l'état des lieux, soit il y en a une, mais elle porte le plus souvent sur des données géographiques et quelques informations économiques. Les données socio-anthropologiques sont faibles pour ne pas dire inexistantes, tout particulièrement sur le rôle de la famille. Il est vrai que de nombreuses enquêtes ethnologiques sont décourageantes pour le non-spécialiste. La technicité et l'abstraction des analyses sur la parenté les rendent inabordables sans une bonne préparation ethnologique. Or il est important de vite repérer à quel système de parenté on a affaire, notamment pour comprendre les différents systèmes de décision qui décide quoi, qui hérite de quoi, qui a droit à quel champ, etc. Etudier la parenté revient donc à étudier qui décide des innovations, par quel réseau se diffuse l'information d'un côté, mais aussi plus largement, comment la famille influence les modèles de 18

comportement au village, à la ville et dans l'administration. Plus concrètement comment présenter, en le schématisant, le système social Sundi de telle sorte qu'il soit possible de comprendre l'utilité et le lien entre d'une part le refus ou l'acceptation du maraîchage, de la pisciculture, de la porcherie, des cultures sur banquettes ou de la motoculture, et d'autre part les règles de la parenté du foncier et de la « sorcellerie» 1. La société Sundi est à dominante matrilinéaire, cela veut dire que le sang passe par les femmes. Quand un Sundi parle de sa famille, son Kanda, il ne parle que des individus qui descendent d'une grand-mère maternelle commune. Son père n'est pas de sa famille. Ceci ne signifie pas qu'il n'existe pas de lien affectif, mais l'autorité appartient à l'oncle maternel, le frère de sa mère ou de sa grand-mère. Dans d'autres sociétés patrilinéaires, le pouvoir de décision appartient au père. Ici c'est l'oncle qui décide de la répartition des terres, des dépenses à effectuer, de l'arbitrage dans un conflit, etc. Un ingénieur ou un coopérant qui débarque dans un système de parenté aussi différent du sien, puisque la famille française englobe les deux lignes maternelle et paternelle, ne comprend pas pourquoi un conflit foncier, par exemple, n'est pas réglé par le père de famille, mais par une autre personne dont il ne voit pas très bien la légitimité. C'est le plus souvent l'oncle maternel. La filiation matrilinéaire, non seulement est un indicateur du système de décision, mais encore conditionne une deuxième règle, celle de l'alliance, c'est-à-dire du mariage. En effet il sera interdit d'épouser les filles de sa famille, et donc ses «cousines». Mais il sera possible
d'épouser français

-

des «cousines» - dans notre vocabulaire qui ne sont pas du Kanda, puisqu'elles descen-

dent d'une autre grand-mère maternelle (cf. chapitres I et II). Le mariage conditionne à son tour un troisième ensemble de règles, celui des règles de la résidence. La résidence c'est le ou les lieux où l'on habite depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Ainsi le jeune garçon vit chez son père, mais
1. Le mot «sorcellerie» est toujours mis entre guillemets car d'une part c'est le mot usuel qui désigne la dimension magicoreligieuse des phénomènes symboliques, mais d'autre part il est impropre. Il n'a aucune connotation péjorative ou négative. 19

quand il se mariera il ira habiter dans le village de son oncle maternel dont il dépend par filiation. La jeune fille vit d'abord chez son père (filiation), puis chez son mari (alliance), puis viendra finir ses vieux jours chez son oncle (filiation). La mobilité est donc une des règles de la société Sundi, même si ces règles comme nous le verrons dans les chapitres I et II sont souvent contournées et adaptées au gré des problèmes à résoudre. On retrouve d'ailleurs cette mobilité en France avec le fonctionnaire des P.T.T. qui, monté à Paris de son Midi natal, va organiser toute sa carrière pour redescendre vers le sud là où l'attendent sa famille et la maison qu'il a fait construire pour sa retraite. La filiation, l'alliance et la résidence conditionnent à leur tour les règles d'accès à la terre de chaque individu. Un jeune homme cultivera non pas les terres de son père, sauf de façon occasionnelle, mais celles de son oncle maternel. Celui-ci en est plus le gestionnaire que le propriétaire, car il n'existe pas encore de façon importante de propriété privée de la terre. Elle reste propriété de la famille du lignage (le kanda en Sundi). Là où est l'oncle, là est la terre que chacun peut cultiver. On verra que cela pose un problème spécifique aux femmes si elles se marient trop loin des terres de leur oncle. C'est l'oncle qui gère l'accès à la terre et les conflits sur le foncier (cf. le chapitre V). Que se passe-t-il en cas de conflit? Il n'existe pas de contrainte physique, ou très peu. Par contre la «sorcellerie, c'est-à-dire le magico-religieux, joue un rôle prépondérant de contrôle social. Une terre vide et en jachère ne peut être occupée sans l'accord de l'oncle sous peine de risquer la mort ou la maladie, c'est l'oncle qui possède le «pouvoir magique ». Nous verrons dans le chapitre VII les différentes dimensions de la «sorcellerie» et en quoi elle constitue un élément clé du système de décision, notamment par rapport aux incertitudes de la vie quotidienne. L'ensemble des règles de la parenté, qui ne s'appliquent pas de façon mécanique, forme un système qui organise
le comportement des individus ou des groupes

-

les acteurs

en sociologie. Ainsi si on veut expliquer l'échec des cultures sur banquettes ou bien la réticence au dessouchage, cela peut s'expliquer par un effet de mentalité, mais aussi parce que ces pratiques culturales entrent en conflit avec 20

les règles du système foncier, dans le cas des précoopératives du Pool congolais que nous étudions ici. En effet, faire des banquettes constitue un investissement en temps important et un aménagement durable. Or la terre sur laquelle travaille le groupement précoopératif appartient à une famille. Celle-ci aura le droit de reprendre sa terre après deux ou trois ans. Le groupement risque donc d'avoir travaillé pour rien, de même que pour le dessouchage. S'il veut quand même se maintenir contre l'avis de la famille à qui appartient le champ il risque encore plus gros, une attaque en «sorcellerie». A partir de cet exemple on comprend mieux pourquoi une technique se diffuse mal même si elle est très intéressante par ailleurs. Elle rentre en contradiction avec les règles du système foncier qui sont elles-mêmes liées aux règles de la parenté dont l'application et la régulation sont assurées par la «sorcellerie», elle-même contrôlée par les anciens. Mais attention: la cohérence du modèle d'explication proposé ne doit pas faire illusion par rapport à la réalité. Celle-ci est souvent à la fois plus mouvante, mais tout aussi difficile à changer. Ce sont bien souvent les effets de situation qui se chargent de débloquer le système. Ainsi le manioc qui était tabou pour les hommes il y a 20 ans est maintenant cultivé par ceux-ci depuis qu'il est devenu une culture rentable commercialement (cf. chapitre V). L'apport de ce travail ne tient pas tant à ce qu'il apprend de nouveau sur la parenté ou le magico-religieux en soi. Comme l'écrit M. Maffesoli, «on ne découvre pas de nouveaux mondes en sciences de l'homme, on se contente de dévoiler tel ou tel aspect de l'être ensemble pour un temps oublié» (1985). L'apport tient d'une part en la relecture de ces phénomènes pour montrer que la parenté est à la fois une «boussole» sociale, un modèle culturel et la base sociale d'un réseau qui va du village à la ville en passant par l'administration et le retour au village; que la «sorcellerie» peut se lire comme une technique de manipulation de l'incertitude liée aux aléas de la vie quotidienne et dont le contrôle représente un enjeu pour les forces sociales en présence, entre les vieux et les jeunes, les hommes et les femmes, la ville et la campagne; d'autre 21

part en la mise en système du foncier, de la parenté et du magico-religieux pour montrer que toucher à l'un des éléments introduit une transformation dans l'ensemble du système d'un côté, et de l'autre que les acteurs sont dans la réalité à la fois organisés par ce système et manipulateurs de ce système.

22

1 La place de la parenté dans les relations sociales Sundi du Pool congolais (région de Luingui)

INTRODUCTION

De la recherche des classes sociales à celle de l'importance de la parenté chez les Sundi

Le travail de recherche que j'ai mené à Madagascar sur le rôle de l'administration puis des opérations de développement dans le déroulement des rapports marchands et de l'économie de marché, n'avait mis l'accent que sur une seule variable explicative du changement social, la domination bureaucratique (D. Desjeux, 1979). Encore aujourd'hui, je pense qu'il ne faut pas oublier le rôle de la contrainte physique quand on travaille sur le pouvoir (D. Desjeux, 1986). C'est un problème qui est souvent occulté actuellement dans les courants de pensée qui essayent de montrer que la colonisation n'a pas eu des effets aussi néfastes que «l'idéologie dominante tiers-mondiste» - pour reprendre les termes de «liberté sans frontières» - voudrait bien nous le faire croire (cf. Bruckner, 1983; Rangel, 1982, le Club de l'horloge, 1983 avec Y. Montenay). S'il est sain de chercher à sortir d'un modèle d'analyse culpabilisant quant à notre passé et à «nos valeurs occidentales» quand ce modèle brouille l'analyse et l'action, il est tout de même bon de rappeler que la bureaucratie coloniale a favorisé fortement le travail forcé. Ceci s'est traduit par de nombreux morts le long des voies ferrées 25