SUBLIMER ?

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La sublimation, concept majeur de la psychanalyse, reste énigmatique. La théorie de la sublimation est restée inachevée, de l’aveu même de Freud. Entre la sublimation socialement valorisée au point d’être parfois assignée comme but à la psychanalyse, et sa description métapsychologie comme une des destinées possibles de la pulsion, le chemin peut-être scabreux. La notion de sublimation permet à Freud d’expliquer comment les forces inconscientes peuvent se mettre au service de la civilisation. Cependant, la sublimation a des limites. Quel est ce reste insublimable ? Dans quelles conditions la sublimation se produit-elle ? Qu’est-ce-qui s’y oppose ?
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296302778
Nombre de pages : 230
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Sublimer?
I. La pulsion
et l'acte

Che vuoi?

Nouvelle série n° 18, 2002 Revue du Cercle Freudien

Comité de rédaction: Michèle Abbaye, Alain Deniau, Olivier Douville, Jean-Pierre Lehmann, Danièle Lévy, Carine Tiberghien Directeur de Publication: Alain Deniau

Couverture: Charlotte Vimont Mise en page: Clara Kunde Editeur: L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique,

75005 Paris

Les textes proposés à la revue sont à envoyer à : Alain Deniau, 91, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris alaindeniau @ wanadoo.fr

L'abonnement: France Etranger, Dom Tom

pour 1 an (2 numéros) 35,06 € (230 FF) 41,16 € (270 FF)

2 ans (4 numéros) 68,60 € (450 FF) 74,70 € (490 FF)

A paraître: Che vuoi? n° 19 Printemps 2003 : Sublimer? ll. Chemins de la création

Publié avec le concours du Centre National du Livre Dépôt légal 2002
@ L'HARMATTAN,2002

ISBN: 2-7475-3247X

Che vuoi ?
Nouvelle série n° 18, 2002

Sublimer?
I. La pulsion et l'acte

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026Budapest Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino Italie

C'est pourquoi la question de l'Autre qui revient au sujet de la place où il en attend un oracle, sous le libellé d'un: Che vuoi? que veux-tu? est celle qui conduit le mieux au chemin de son propre désir, - s'il se met, grâce au savoir-faire d'un partenaire du nom de psychanalyste, à la reprendre, fût-ce sans bien le savoir, dans le sens d'un: Que me veut-il?

J. Lacan (Ecrits)

SOMMAIRE

Edi torial

9

Le subli111able et l'insublirnable
Le visage d'autrefois
Pascal Quignard

13 17 25 Aveu et désaveu dans 39

Aléatoire sublimation Jean-Jacques Blévis L'absence: espace de sublimation Françoise DelbarY-Jacerme De la perversion à la père-version.

le

«

dispositif de sexualité»

Michel Constantopoulos

La subliInante
Ecrire la crise. Le sublime dans Une cicatrice dans la tête de Valérie Pineau-Valencienne Mona Gauthier De F à F. .. Une correspondance à la lettre. Idéalisation, sublimation, désublimation Ghyslain Lévy Femme, la sublimante Claude Maillard Tout d'un coup, entre deux pas, le sens s'est perdu Cécile Casadamont

57

69 85 93

L'acte et le réel
Les carrefours de la créativité Jean-Pierre Lehmann Paul Claudel, un sacrifice joyeux Danielle Arnoux Une reconstruction narcissique Alain Deniau Donner un sujet au savoir, ou la sublimation du psychanalyste M(1rcLéopold Lévy La sublimation: un succès durable de la psychanalyse? Daniel Weiss En finir avec la sublimation? Philippe Beucké 103
117 135

149 155 161

Cabinet de lecture
Index raisonné de l'occurrence: stade du miroir dans l'œuvre de Jacques Lacan par Françoise Bétourné Dictionnaire international de la psychanalyse sous la direction d'Alain de Mijolla Lecture par Danièle Lévy Le sens de la maternité, de Jean-Marie Delassus Lecture par Alain Deniau Le corps des larmes, d'Olivier Grignon Lecture par Thierry de Rochegonde Freud, les juifs, les Allemands, de Georges Zimra Lecture par Alain Deniau L'ébranlement d'Israël, de Shmuel Trigano Lecture par Serge Reznik Elle, récit, d'Hélène Ewenczyk Lecture par Okba Natahi Che vuoi? a aussi reçu

167

193 199 201 205 209 213 215

Courrier de lecteur
Lettre de Jean-Pierre Basclet à la rédaction
225

Edi tarial

Nous avons choisi le mode interrogatif pour indiquer que la sublimation, concept majeur de la psychanalyse, reste énigmatique. La théorie de la sublimation est restée inachevée, de l'aveu même de Freud.

L'approche du concept de pulsion est « scabreux », écrit Lacan au
début du séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, annonçant qu'il ne pourra en traiter qu'après les trois autres: l'inconscient, la répétition, le transfert. On peut en dire autant de la sublimation, ainsi qu'il l'a montré, quatre années auparavant, dans L'éthique de la psychanalyse. Entre la sublimation socialement valorisée, au point d~être parfois assignée comme but à la psychanalyse, et sa description métapsychologique comme une des destinées possibles pour la pulsion, le chemin peut, en effet, paraître scabreux. La thèse freudienne d'une transformation de l'activité sexuelle en activité sublimée, qui retient essentiellement la désexualisation du but et la valorisation sociale de l'objet, devient davantage compréhensible avec l'introduction de la notion de narcissisme. La désexualisation n'est pas l'œuvre du refoulement, qui donne un destin autre à la pulsion. Comment expliquer ce postulat paradoxal? La libido se détourne de la recherche objectale et investit la forme du corps, le moi. La pulsion conserve son caractère de poussée impérieuse, mais l'usage de cette force se tourne vers des buts dont les modèles restent, chez Freud, l'activité artistique et la réflexion intellectuelle. Il y a production d'un objet qui échappe à la jouissance sexuelle. Le but et l'objet sont donc modifiés. La notion de sublimation permet à Freud d'expliquer comment les forces inconscientes peuvent se mettre au service de la civilisation. Ce qui relie directement la pulsion à la valeur sociale est un travail, le «travail de la culture» (Kulturarbeit). Cependant, précise-t-il, la capacité de sublimation a des limites, il y a toujours un reste. Quel est ce reste insublimable? Dans quelles conditions la sublimation se produit-elle? Qu'est-ce qui s'y oppose?

9

Che vuoi? n° 18 L'accent mis sur la suspension du plaisir sexuel dans l'action créative ouvre à une réflexion sur l'objet, selon le modèle de la névrose. D'autres conçoivent la sublimation depuis un autre bord, celui de l'apport civilisateur. La sauvagerie pulsionnelle sublimée ouvrirait un accès au symbolique, à la Culture au sens freudien, et l'identification ultime à l'espèce humaine permettrait d'échapper à l'enfer narcissique et à la mélancolie. La reconnaissance sociale, cependant, n'épuise pas la question: l'activité de sublimation peut se mettre au service des impératifs du Surmoi dans son lien aux idéaux, ratant la dimension créatrice. L'objet créé, au contraire, porte trace de la rencontre avec la Chose, marque de l'éclat du Réel imprimant un halo d'angoisse autour de l'objet. La dimension de la création, vers quoi semblent appelées nombre de personnes tenues par ce que l'on nomme psychose, interroge autrement la sublimation que le modèle névrotique. Le mouvement de sublimation dans la psychose serait inverse, non pas dévoiement du but en rapport à un objet, mais déplacement de l'angoisse du corps propre vers l'objet. Le lien entre sublimation et création se situe en rapport avec le Réel, dans la souvenance de la Chose en tant qu'elle insiste et échappe. Il se noue par une épreuve, une initiation irréversible, pour celui ou celle qui se trouve confronté à un savoir opacifiant l'image du corps. Le créateur surmonte l'horreur, parfois exquise, d'un retour au vide, le mouvement d'une chute vers la déliquescence corporelle et psychique. Il y a à entendre comment la sublimation prend acte et fait trace d'une rencontre avec le Réel. En quoi est-elle liée à la jouissance de la destruction, qu'elle reconnaît et conjure, non sans l'agir par ailleurs? Qu'en est-il alors du sublime, c'est-à-dire de cet objet qui existe indépendamment de la subjectivité de l'artiste et parfois l'épuise continûment? La production d'un tel objet semble créer un semblant d'altérité apte à resexualiser l'existence. La création nous fait découvrir une façon à la fois inévitable et intelligente de composer avec le surgissement du Réel en lui proposant un lieu autre. Ce qui est créé, c'est un bord, exhaussé par la transcription du sonore ou par la matérialité du trait, là où scintille au plus vif la jouissance mortifère. La mélancolie, une fois dégagée du champ de la maladie mentale, serait ainsi une notion précieuse, permettant d'envisager une intégration de la pulsion de mort dans l'élaboration freudienne de la sublimation. La sublimation aurait-elle pour effet de disjoindre le beau du terrible? Sublimer est un exploit, un exploit civilisateur. Le Comité de rédaction

10

Le sublimable

et l'insublimable

Le visage d'autrefois
Pascal Quignard

Sur le Peri Hypsous de Logginos Un écrivain cherche ses mots. Il y a quatre sens de sublime en français. Le sublime dans son sens ancien est rhétorique. Il signifie vertigineux, tendu. Le sublime au sens chimique désigne le changement d'état: effritement, vaporisation. Le sublime de la langue courante, actuelle, veut dire élevé, éthéré, idéal. Le sublime au sens psychanalytique s'entend comme désexualisé, délié.

Juste après sublimis - dans le dictionnaire de Gaffiot

-

subligaculum : caleçon. Le mot de sublime en grec se dit hypsos. Le Traité du sublime de Longin le Rhéteur est le plus grand livre de rhétorique de notre histoire (le Peri hypsous de Logginos). Hypsos est un mot qu'il faut laisser être dans sa dimension la plus primitive. Il s'agit d'un mouvement par lequel celui qui emploie ce mot est renversé, tête en bas, regardant au-dessus de lui. En grec hypo, en latin sub, renvoient à ce mouvement de bas en haut. Dans les deux langues qui engendrent notre langue le sublime renvoie au corps renversé en arrière lors de la transe. La première scène figurée humaine figure l'opisthotonos du bison de Lascaux mourant devant le chasseur en transe, bras rejetés vers l'arrière. Un écrivain, ce n'est jamais une petite musique. Un écrivain, c'est un ton. Un tonos. Un spasme. Langue qui renverse en arrière comme la transe. C'est le coup de rein de Démosthènes. Pour hypsos je pense que la meilleure traduction française est à-pic. 13

il Y a

Che vuoi? n° 18 Court circuit du signifiant: ça tombe à pic. Vertige linguistique.

Les trois listes des fantômes

La venue au jour, pour un bref moment, d'un défunt remonté des Enfers nous permet de vivre. Telle est la vraie rencontre. Même dans Homère le chamanisme perdure. Les voyages aller et retour entre Jadis et Maintenant sont libres. L'aïeul et son descendant (son substitut, son porteur de nom, son détenteur d'âme) peuvent entrer en communication à tout moment.
*

En 1630 Richelieu

explique

à Philippe

de Champaigne

qu'il

reconnaissait en Suger son « visage d'autrefois ».
*

Montaigne se voyait sous les traits de Plutarque. La Fontaine d'Esope. Valéry de Goethe. César soutint qu'il se reconnaissait en Alexandre, Napoléon en César. Le corps d'autrefois traîne son visage comme un sillage dans le temps. Une autre fois de visage erre dans les générations (les autres fois) des hommes.
*

Pour les traditions classiques dans toutes les civilisations à langues mortes l'invention n'est ni dans les sujets ni dans les formes mais dans la mise en œuvre linguistique. Etre original, c'est être près de l'origine. C'est élire un ancien que tous les autres contemporains ont laissé sans postérité d'imitation. En Chine un mandarin; à Rome un patron, en Sicile un parrain. Racine élut Euripide, Molière Térence, Boileau Horace. *

14

Le visage d'autrefois La Bruyère mit quinze ans à trouver Théophraste pour faire passer l'audace des petites choses sans nom qu'il écrivait sous forme d'échancrures, de bois de cerfs, de robes ou de lambeaux de peaux.
*

Deuxième liste des fantômes. Les neurologues appellent fantôme le souvenir d'une partie du corps qui persiste à être ressentie des années après son amputation ou sa disparition. Les fantômes se classent en spectra ux ; vivants; sensoriels; fac-similés; invisibles; douloureux; indolores; négatifs; absents. Je mentionne ici la manière noire qu'inventa Louis de Siegen qui constitue la mise au monde des fantômes. Le sommeil est le fantôme de la vie utérine. Le jadis (l'autre fois) est l'organe fantôme de la scène sexuelle qui eut lieu avant cette vie.
*

Troisième liste des fantômes. Il faut ajouter les enfants, seuls vrais fantômes.

Férocité et cruauté La fascination, la dépression, l'impuissance sont des expériences de proies. Devenir prédateur, c'est changer la douleur en rage. Achille se guérit de la douleur de la mort de Patrocle par l'attaque offensive. Chaque héros invente la cruauté qui le guérit. Heinrich von Treitschke en 1899 : La guerre est l'unique remède pour une nation malade.
*

Les premiers guerriers de l'Histoire furent les derniers chasseurs. Gilgamesh, Enkidou, Achille sont tous présentés comme des grands

15

Che vuoi? n° 18 destructeurs de fauves. L'invention de la guerre consista dans la sublimation de la chasse aux fauves. Après que les fauves eurent été exterminés, après que les rennes et les bisons eurent été domestiqués, la prédation s'adressa à l'homme autre, étranger, comme à un fauve (qui est l'autrefois). Les formes culturelles sont plus féroces que leur source: peu à peu elles deviennent cruelles. La cruauté n'existe pas à l'état sauvage.
*

La guerre - qui est la sublimation de la chasse - nous dévorera toujours. Regarder la guerre les yeux dans les yeux c'est se retrouver pris dans la fascination préhumaine. C'est se retrouver ce que nous fûmes avant que nous fussions des hommes: des herbivores, des proies en face des grands prédateurs. L'humanité n'existe pas en nature. C'est une sublimation de l'animalité qui ne fonctionne pas, qui n'a pas eu lieu, quelque dignité qu'elle se consente. L'homme est la proie qui veut devenir le prédateur du prédateur. La guerre est logée dans le corps comme la peur d'être une proie qui lui préexiste. Chaque religion est le masque de fauve mort posé sur le regard qui se prétend humain.

Les chats harets Certains chats de compagnie quittent la domestication - ou du moins le dressage. Ils laissent derrière eux les refuges que leur offraient les hommes. Ils rejoignent la vie sauvage - ou plutôt ils regagnent une espèce de vie « libre» faute qu'ils aient jamais été des fauves, faute qu'ils aient connu autre chose que les contraintes, la propreté maniaque, les mets fournis, les heures régulières. On les nomme les chats harets. Ils ont conservé de la vie asservie une belle fourrure, les yeux de la séduction, les ronronnements des plaisirs, toutes les apparences de leurs anciennes mœurs; mais leur cruauté est déchaînée. La dédomestication n'est même plus assujettie à l'instinct. Elle se donne sans limites à sa propre fureur. Sa faim ne sait plus ses proies. Sa prédation ne connaît plus ses ruses. On dit que les griffes dont ils recouvrent l'usage s'abandonnent à des dilacérations entièrement gratuites, qui ne reconnaissent plus d'êtres dans les objets, qui ne connaissent plus de frein. Terrorisés, leur agressivité ne connaît plus de borne. Haret vient de errer. Les forêts où ils errent ne sont même pas un souvenir, mais comme un fantasme qu'ils rejoignent et où l'épouvante se mêle.

16

Aléatoire

sublimation

Jean-Jacques Blévis

Que serait la psychanalyse si elle n'était d'abord, pour chacun de ceux qui s'y aventure, une expérience subjective incomparable, exigeante et risquée? Quel crédit lui accorderions-nous si elle n'avait aussi pour effets de déjouer l'emprise de jouissance des symptômes? Que serait-elle cette expérience si elle n'offrait pas la chance d'un acte créatif, et si elle n'avait pas pour conséquence d'alléger le poids des contraintes liées à une passivité primordiale? Passivité primordiale dont l'empreinte langagière n'est que l'écume d'un fond ancestral qui ne « demande» qu'à se répéter. Le vivant humain ne fait que cela, répéter et puis recommencer, tenter d'en sortir, trouver la force, le désir paradoxal de se séparer à nouveau.

Cela serait une passe: « Passiotpessah qui ne dépassionnera jamais
mais qui dépassive », écrit P. Quignard. Nous sommes bien placés pour savoir qu'il existe des créations qui ne sont pas le fruit d'un véritable mouvement de sublimation. Celui qui est dans cette impasse dit alors connaître la douleur d'une déperdition de son être. Tout autre serait l'acte créatif véritable; l'acte que porte un désir avec la sorte de poussée jubilatoire et d'enthousiasme qui y mène. Il existe mille façons d'être créatif dans sa vie. Et pas seulement dans les œuvres de l'art. Il faudrait sans doute d'entrée lever quelques contresens possibles. Derrière le sublimablet la sublimation dont il est ici question n'est pas cette chose culturelle fade et insipide qui consisterait à détourner des buts sexuels originaires les pulsions de l'enfant de l'homme pour mieux les orienter, afin de les neutraliser, vers des buts sociaux et culturels plus conformes. Affaire d'éducation, de valeurs à transmettre, question de sociétés: non, nous ne voulons pas réduire la sublimation de Freud à cette caricature. Elle présente suffisamment de

17

Che vuoi? n° 18 difficultés d'entendement, de contradictions pour qu'il nous importe d'en extraire la portée irremplaçable aujourd'hui encore.

Mais dès lors, comment entendre cette « valorisation sociale» qui
paraissait à Freud l'un des caractères spécifiques majeurs des productions de la sublimation? Si cette valeur ne peut d'aucune façon être celle d'une réponse aux idéaux dominants, en formuler l'exigence conduira à nommer la tentative de transmission qui est à l'œuvre dans le devenir pulsionnel

sublimatoire. Cette transmission n'est pas celle qui reproduit « le clan
et ses valeurs» mais tout au contraire, il s'agit de celle qui passe le désir; ce qui le rend possible et peut se réduire à un trait, sans doute le plus intime. Il en résulte que la sublimation n'est pas réductible à ses œuvres et aux objets produits. Il y a un paradoxe: la sublimation véritable implique transmission; elle porte à la transmission, alors que l'intime y résiste et ne peut s'approcher qu'à rencontrer cette limite langagière que nous nommons l'insublimable, le non-public, ce qui échappe à la publicité. Aujourd'hui nous y sommes sensibles, peut-être plus que jamais. L'une des difficultés que soulève la sublimation tient à ce que la transmission qui en résulte n'est jamais que partielle. Elle est obtenue comme par prélèvement sur la répétition, en une remise en tension du féminin et du masculin du parlêtre. Jusqu'au point limite où la différence sexuelle se retrouve encore non symbolisée. Le partiel, le ratage et l'inachevé font partie de la réserve qui subvient à la relance du mouvement de la création. L'exposition récente du Jeu de Paume (Picasso érotique) aura suffi, à elle seule, à en donner une idée. Quel que soit le lieu de l'atelier, bordel ou boudoir1, la conséquence de l'acte du peintre est alors, jouant de l'animal et du féminin, de porter la puissance du masculin au plus loin vers le centre de cette jouissance inatteignable. Jouissance interdite et impossible, et d'où toute représentation serait menacée d'être aboli. Il y aurait alors comme une limite, toujours en passe d'être franchie, d'où se ressourcent la figuration, la puissance du trait, au lieu même qui en marquerait leur extinction. La sublimation n'est-elle pas d'abord cette énergie irrépressible des forces pulsionnelles, qui pousse un sujet vers la chose interdite et dont l'action qui en résulte mène à la création? Dans l'expérience de l'analyse, nous ne préjugeons pas de la portée de cette action, de ce désir; nous n'en connaissons pas les limites, même si nous la savons limiter. Et ses limites ne sont pas celles de la cure. Quels que soient ses contretemps, ses entraves, ses arrêts ou ses fixations, la force du mouvement créatif qui s'est déployée longtemps avant que la cure ne prenne forme, se poursuivra bien au-delà de son arrêt. Aussi longtemps que la vie prendra le dessus. 18

Aléatoire sublimation Nous sommes ambivalents quant à la sublimation. Plus la notion nous apparaissait fragile et plus elle nous a semblé receler quelque chose de nécessaire pour penser, à partir de ses points de fragilité, le champ de sa pertinence dans la pratique de la psychanalyse. Le sublimable et l'insublimable ; il nous faut penser les deux termes ensemble, les nouer de telle sorte que le mouvement de la création les porte l'un vers l'autre, de l'un à l'autre, jusqu'à ce point de silence, d'appel et de résolution qui serait comme le temps même de l'épuisement des possibilités d'échanges et de passages. Temps de la nécessité, avant toute nouvelle relance hasardeuse qui sera à nouveau le temps du désir. N'y aurait-il pas deux façons différentes de situer dans la parole et le langage ce qui leur échappe? D'un côté, le réel de ce qui fait défaut radicalement à la langue, aux mots mêmes dont nous disposons et qui pourtant existe. Tout autre est la figure de ce qui se dérobe mais insiste: «Qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui

s'entend. »2
En un certain sens, la langue de la demande n'est jamais celle que le désir requiert. Demander? Parler implique que nous ne faisons jamais que cela et c'est pourtant ce que nous ne désirons pas. Nous désirons ailleurs, en deçà et au-delà, entre les mots ou dans leurs chevauchements, dans le mi-dire de qui veut bien l'entendre. Nous comprenons que Freud se soit tourné vers les artistes, dès lors qu'une autre issue que celle de la névrose et du refoulement se révélait possible et pensable pour la vie pulsionnelle. Nous comprenons que Freud ait tenté de trouver des réponses, non seulement dans l'expérience qui était la sienne avec ses patients mais qu'il ait fiévreusement interrogé les monuments du génie de l'art classique, qu'il se soit rapproché étroitement de l'esprit de Léonard pour mieux se mêler à l'intime de quelques-unes de ses œuvres majeures. Et pourtant avec le recut il nous apparaît que Lou Andreas-Salomé est peut-être celle qui s'est le plus approchée de la vérité contenue dans cette étrange notion de sublimation. Elle s'en est approchée de plusieurs façons à la fois. Bien avant Lévi-Strauss, elle avait perçu ce que le processus créateur comportait d'efficace symbolique et combien cette efficacité était appelée à s'exercer jusqu'à un certain épuisement de tous les possibles que comporte pour un sujet son potentiel de créativité, présent pour l'essentiel dès le départ. « De même, dit-elle! pour assurerla réussitede l'œuvre! il faut non
seulement que la substance de ce qui l'a initiée ait sombré dans l'oubli, mais encore qu'elle ait été épuisée3 : comme toute matière enterrée, elle doit se décomposer, se transformer en quelque chose d'autre! végétal. »4

19

Che vuoi? n° 18 L'épuisé: Deleuze en a repris le terme pour voyager dans le dédale Beckett. L'épuisé n'est pas du même tonneau que le fatigué, névrosé

ou pas. Non, « l'épuisé épuise tout le possible», dit Deleuze, «l'épuisé,

c'est l'exhaustif, c'est le tari, c'est l'exténué et c'est le dissipé. »5 Nombre d'artistes ont témoigné de cette dépense si coextensive au mouvement de la création lui-même. Pour celui qui est radicalement confronté à la folie, c'est autre chose et cette dépense est encore plus menaçante puisque, d'une certaine façon, il est lui-même, son esprit et son corps, dans son œuvre. Pour celui-là, la création tend à inventer une forme, une lettre, une matérialité - Lacan parlera de « sinthome » - qui aura pour première fonction de suppléer à la défaillance symbolique et dont le premier objectif est de l'instituer dans un site, c'est-à-dire dans un corps qui peut être un corps à plusieurs. Dépense d'énergie, épuisement de la matière dont dispose d'emblée un sujet et qui métamorphosent aussi bien le sujet concerné que l'objet qui s'élabore. Tel est le paradoxe de la sublimation, ses œuvres ne valent que par ce qui les excède. Cela est vrai pour un artiste, cela est vrai pour l'expérience de l'analyse aussi. Aucun happy end à en attendre, aucune sublimation ne viendra jamais donner la solution ou le savoir faire requis par la réalité sexuelle de l'inconscient qui échappe depuis toujours, depuis le plus lointain autrefois; chacun y est exposé. Je pourrais ici reprendre quelques mots de Pascal Quignard qui ont été pour moi incitatifs dans la décision de questionner ensemble le sublimable et l'insublimable. « Mais reste ce mot: "enfance". Reste la si profonde substance latine du mot" enfance". Infantia ; A-parlance. Nous ne sommes pas du parlant à qui il arriverait incidemment de se taire. Nous sommes du non-parlant qui parle. Nous sommes sous la menace d'une défaillance sans cesse possible du langage acquis. Nous sommes une langue qui n'est pas installée dans la bouche mais qu i vacille sur le bout de la langue, qui cherche sur les lèvres à jamais ce qui ne s'y trouve pas [...j. De l'origine, de l' aparlance, de l'abîme, du corporel, de l'animal, de
l'insublimable persiste en nous.
»6

Paradoxale entrée dans une question que d'en souligner d'abord ce qui l'excède, ce qu'elle ne comprend pas. Et pourtant il y aurait là comme un nécessaire incipit, une réserve sur laquelle compter pour trouver le ressort qui permettrait de s'avancer le long d'un cheminement que l'on sait à l'avance difficile. Une réserve d'emblée située du côté de l'origine. Abord lourd d'écueils à éviter et qui pourtant s'impose comme ce qui précède le sujet. L'inconscient ne peut dès lors s'envisager sans cette réserve de traces que l'infans a reçue avant

20

Aléatoire

sublimation

même que ne s'offre à lui la chance d'en inventer partiellement forme langagière.

une

Nous savons depuis longtemps que la sublimation n'est pas une douce affaire sociale. Si le sublime et la beauté ont encore quelque sens pour nous, nous devons d'abord à l'œuvre de quelques-uns de

pouvoir

les penser. Et certains mots sont venus donner à entendre

simplement, implacablement, ce qui était resté si longtemps informulé ou inaudible, à la mesure de ce que certaines œuvres exigent de reconnaissance du sacrifice qu'elles impliquent. Lou, encore elle, si proche de Rilke, s'en était faite la passeuse pour Freud lui-même: « On ne peut parler qu'à voix basse de choses aussi secrètes que cette irruption douloureuse des Elégies qui se prolongea dix ans/ comme si l'être humain, forcé de s'offrir en sacrifice/ opposait une résistance à cette contrainte qui se pervertit elle-même: "Tout ange est terrible." "Ce fut une réussite", la forme proclamait l'Ultime/ elle résista - mais l'homme fut brisé. Une œuvre d'art se tient silencieusement dans un monde de paix et d'espoir, mais il est bien mince, le voile transparent déployé au-dessus d'elle pour dissimuler les conditions extrêmes qui lui ont permis de naître, et le danger ter-

rifiant de ce que nous appelons avec un intérêt si aimable: ['''esthétique''.

»7

Vaincre le menaçant: s'y attèlent la force, l'énergie que déploie chez l'enfant de l'homme le désir de vivre, de s'affirmer; ce que Winnicott a nommé «ruthlessness »/ l'impitoyable de son désir de vivre. L'impitoyable d'avant toute sollicitude vis-à-vis d'autrui, d'avant

toute culpabilité. Serait-ce là cette « première vague pulsionnelle»
dont parlait Freud et qui réalise la matrice de toutes les sublimations à venir. Matrice à partir de laquelle se constitue le potentiel de créativité de tout sujet, dès lors que les possibilités minimales ont été à sa disposition. Qu'on lui ait au moins laissé ses chances. Ou encore c'est là aussi l'analyse - que l'analyste ait contribué à le laisser les recons truire. La sublimation vient nous interroger au lieu même où apparaît que le refoulement trouve ses limites. Elle nomme cet entre-deux, l'entre-deux refoulements, l'originaire et puis celui qui s'en déduit, le refoulement secondaire; ou plutôt vaudrait-il mieux parler des vagues successives de refoulements secondaires. L'incomplétude de la solution symbolique refoulante rappelle la participation de l'homme au règne animal, d'où la nécessité du recours au mythe qui, d'une certaine façon, met à jour l'insublimable qui persiste. Ce serait alors poser la question du devenir de ce reste

21

Che vuoi? n° 18 chez l'homme, peut-être sa part maudite mais certainement le signe de son rapport le plus direct avec la mort. Que le désir à l'œuvre dans la sublimation puisse être infléchi et,

dans son élan vers la Chose, rencontrer « ce quelque chose qui dans la
vie peut préférer la mort », donne à entendre son rapport avec un horizon situé au-delà du plaisir. Rapport non décidé puisque la sublimation s'y montre devoir se payer de jouissance. Et c'est avec le corps qu'en sera payé le tribut de séparation. Autant de proximité avec l'acte psychanalytique interroge. Comment distinguer les visées de l'analyse et celles de la sublimation? Question d'autant plus insistante si l'on s'emploie à bien accentuer ce qui fait la sublimation véritable. Aucune réponse ne serait véritablement satisfaisante, et pourtant on remarquera la chose suivante: l'analyse poussée au plus loin produit de l'analyste, au moins en acte, si ce n'est en pratique. Aléatoire sublimation, jamais acquise définitivement, toujours à relancer, à rejouer. La langue est incertaine, elle cherche le mot qui lui viendra de l'autre, le plus souvent sous une forme non seulement inversée, mais aussi énigmatique. L'enjeu de la sublimation est bien de rendre compte de ce qu'il en est de la créativité de l'enfant de l'homme, de la puissance de son geste, de l'énergie qui est mise en mouvement lorsqu'elle est à l'œuvre, de la force pulsionnelle qui s'y déploie. Dans les cures, plus que les œuvres nous importent au plus au point cette capacité de jouer, de créer. Et pourtant cette créativité tournerai t court si elle n'ouvrait pas sur la prod uction d'objets ou d'œuvres, si son mouvement était arrêté en cours de route, en l'absence de toute possibilité de transmission. D'où la nécessité de distinguer la sublimation de l'idéalisation. Certes l'idéalisation concerne l'objet et porte à le magnifier et à le parer de toutes les qualités les plus hautes, alors même que la sublimation s' em ploie à infléchir le devenir pulsionnel, afin de l'orienter vers d'autres buts que ceux de la seule satisfaction sexuelle, bien qu'il ne soit pas alors lui-même sans satisfaction. Et pourtant, constatons-le, pas de sublimation sans passer par le truchement de l'idéal. La sublimation ne se réalise qu'à s'étayer de la constitution de l'idéal du moi, mais c'est pour mieux s'en distinguer dans l'acte créatif. « L'idéal du moi requiert, il est vrai, cette sublimation, dit Freud, mais il
ne peut l'obtenir de force [H.J ; l'idéal peut bien l'inciter à s'amorcer mais son
»8

accomplissement

reste complètement

indépendant

d'une telle incitation.

La sublimation condamnerait

s'étaye de l'idéalisation

puis s'en détache. Le trait chemin vers

de l'un « un aire » est la condition de son inscription. Sa défaillance
le mouvement de la création à rebrousser 22

Aléatoire sublimation les terres d'idéalisation de l'objet en une négation de la perte qu'implique la sublimation. Incomplétude et perte que l'on retrouve d'abord chez l'Autre et que la psychanalyse nomme castration symbolique, lorsqu'un sujet peut y avoir accès en la recevant de l'Autre. Il y a là un enjeu majeur dont il n'est pas sûr que la sublimation réponde à elle seule. Une fois l'objet produit, le sujet Iuimême se retrouve dans la perte. Reste que la jouissance offerte à l'autre peut très bien annuler le ressort même du désir. La perte se trouve alors déniée ou désavouée. Ces quelques mots pour souligner combien sont ténues les différences qui distinguent les productions symptomatiques de celles de la sublimation. Et aussi en quoi l'analyse vise in fine l'objet jusqu'à sa séparation de la jouissance de l'Autre. Quels que soient le mouvement et l'objet de la création, la transmission qui en résulte sera avant tout question d'« écriture» : la mise en jeu de l'inscriptible au regard de l'ininscriptible. Nous serions alors mis en présence de ce temps de l'indécidable destin de l'ininscrit, de l'insublimé.

IPour prolonger le plaisir procuré par la visite de l'exposition et le rendre encore plus lumineux, je renverrai le lecteur notamment aux textes de Pascal Quignard et d'Annie Lebrun, dans le catalogue de l'exposition «Picasso érotique» . 2Lacan (J.), «L'étourdit », in Autres écrits, Paris, Seuil/Le champ freudien, 2001, p. 449. 3Souligné par moi (J.-J. B.) 4Andreas-Salomé (L.), Lettre ouverte à S. Freud, Paris, Lieu commun, 1983, E.99. Deleuze (G.), « L'épuisé », in Quoad de S. Beckett, Paris, Editions de Minuit, 1992, p. 78. 6Quignard (P.), in Pascal Quignard le solitaire, rencontre avec C. LapeyreDesmaison, Paris, Les Plohic éditeurs, 2001, p. 102. 7Ibid., p. 107. 8Preud (S.), « Pour introduire le narcissisme », in La vie sexuelle, Paris, PUP, 1969, p. 99.

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L'absence: espace de sublimation?
Françoise Delbary-Jacerme

La sublimation n'est pas dissociable de la question de l'œuvre. Par là, elle nous oriente vers le surgissement de formes, mais aussi vers le regard qui appréhende ces formes. Il importe de ne pas confiner cette question dans le domaine de l'œuvre d'art, sans pour autant, bien sûr, nous détourner des créations de l'esthétique qui paraissent au regard du psychanalyste, étroitement articulées au processus de la sublimation. Posons, plus largement, que la sublimation renvoie à l'espace d'un faire-œuvre, et prenons pour situer ce faire-œuvre en jeu dans la sublimation, deux points de repère.
*

Le premier sera du côté de l'alchimie, domaine auquel Freud nous dit avoir emprunté d'abord ce terme. Il est bien connu que les alchimistes procédaient à des opérations de transformation des métaux. Ils cherchaient par là à obtenir quelque chose de plus précieux encore que l'or, qu'ils avaient nommé la pierre philosophale. Il fallait, pour essayer de l'atteindre, réaliser l'opération la plus difficile, la plus délicate qui soit, parvenir au point de vitrification, c'est-à-dire à ce stade de transformation où l'on voit surgir un verre igné d'une pureté incomparable: la pierre philosophale. Nicolas de Cues, sans être lui-même un alchimiste, s'était intéressé à ces étonnantes mutations, comme en témoigne son traité intitulé: De Beryllo. Voici en quels termes il décrit ce gemme parfait (huitième pierre des assises de la Jérusalem céleste dans l'Apocalypse) : « C'est une pierre blanche, brillante et transparente qu'on taille à la fois convexe et

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