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SUEDE : L'EGALITE DES SEXES EN QUESTION

184 pages
Au sommaire de ce numéro : Le livre blanc suédois : une enquête féministe - Les femmes sont-elles plus dépendantes de l'Etat-providence que les hommes ? - Disparité salariale et division sexuelle du travail en Suède - Ségrégation sexuelle et processus de hiérarchisation : l'exemple du commerce - Politiques d'égalité professionnelle et résistance au changement - Travail domestique et rapports de pouvoir entre les sexes - Travail et égalité des sexes : à propos de l'expérience suédoise.
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Cahiers du Genre
n° 27

- 2000

Suède: l'égalité des sexes en question
Coordonné par Boel Berner Elisabeth EIgan et Jacqueline Heinen

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Directrice de publication Jacqueline Heinen Secrétaire de rédaction Ghislaine Vergnaud Comité de rédaction Madeleine Akrich, Béatrice Appay, Danielle Chabaud-Rychter, Pierre Cours-Salies, Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Helena Hirata, Danièle Kergoat, Françoise Laborie, Bruno Lautier, Hélène Le Doaré, Christian Léomant, Pascale Molinier, Catherine Quiminal, Catherine Teiger, Annie Thébaud-Mony, Pierre Tripier, Philippe Zarifian. Comité de parrainage Christian Baudelot, Alain Bihr, Pierre Bourdieu, Françoise Collin, Christophe Dejours, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse, Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier, Jean-Claude Kaufmann, Christiane Klapisch-Zuber, Nicole-Claude Mathieu, Michelle Perrot, Eleni Varikas, Serge Volkoff. Correspondants à l'étranger Carme Alemany (Espagne), Boel Berner (Suède), Zaza Bouziani (Algérie), Paola Cappellin-Giuliani (Brésil), Cynthia Cockburn (Grande-Bretagne), Alisa DeI Re (Italie), Virginia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne), Jane Jenson (Canada), Sara Lara (Mexique), Bérengère Marques-Pereira (Belgique), Andjelka Milic (Serbie), Machiko Osawa (Japon), Renata Siemienska (Pologne), Birte Siim (Danemark), Angelo Soares (Canada), Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada), Katia Vladimirova (Bulgarie). Abonnements et vente Tarifs 2000 pour 3 numéros: France 260 F - Étranger 300 F Les demandes d'abonnement sont à adresser à L'Harmattan Voir conditions de vente à la rubrique abonnement en fin d'ouvrage Vente au numéro à la librairie L'Harmattan et dans les librairies spécialisées. @ L'Harmattan, 2000 ISBN 2-7384-9331-9 ISSN : 1165-3558

Revue publiée avec le concours du CNRS et du service des Droits des femmes

Cahiers du Genre, n° 27

Sommaire

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Boel Berner et Elisabeth Elgan une enquête féministe

Le Livre blanc suédois:

Anita Nyberg - Les femmes sont-elles plus dépendantes de l'État-providence que les hommes? Inga Persson et Eskil Wadensjo - À la recherche de l'égalité. Disparité salariale et division sexuelle du travail en Suède Elisabeth Sundin - Les hommes font toujours l'affaire! Ségrégation sexuelle et processus de hiérarchisation: l'exemple du commerce
Erika Apfelbaum - Politiques résistances au changement d'égalité professionnelle domestique et et

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Goran Ahrne et Christine Roman -Travail rapports de pouvoir entre les sexes

Anne-MarieDaune-Richardà propos de l'expérience Abstracts Auteurs suédoise

Travail et égalité des sexes:

Cahiers du Genre, n° 27

Le Livre blanc suédois:

une enquête féministe

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Boel Berner et Elisabeth Elgan

La Suède a connu, au début des années quatre-vingt-dix, un regain du féminisme, dû en partie à des réseaux féministes issus du mouvement des femmes des années soixante-dix, mais aussi grâce à l'action d'autres groupes de femmes. La politique officielle en faveur de l'égalité des sexes s'en est trouvée largement infléchie. Le résultat le plus remarquable fut l'avancée importante des femmes dans la vie politique. Parties d'environ 10 % au sein des assemblées élues dans les années soixante, les femmes représentaient près de 20 % de ces assemblées dans les années soixante-dix, près de 30 % dans les années quatre-vingt et, grâce au renouveau féministe, elles dépassent 40 % depuis les élections de 1994. Aujourd'hui, une législature plus tard, elles sont 44 % au Parlement et trois des sept groupes parlementaires - dont le plus important, celui des
* Ce numéro_des Cahiers du Genre est issu d'un colloque organisé au Centre Culturel Suédois à Paris avec la collaboration du GEDISST. y ont pris une part active Erika Apfelbaum, Boel Berner, Elisabeth Elgân, Anita Nyberg, Inga Persson, Christine Roman, Martine Spensky, Elisabeth Sundin, Fatiha Talahite, Josette Trat, et Eskil Wadensjo, chercheuses et chercheur, ainsi que la préfète de région Kristina Persson et Benedicte Berner, qui a assuré la présidence. Nous voulons ici remercier le GEDISSTpour cette collaboration et plus particulièrement celles de ses chercheuses qui ont présentés des commentaires ainsi que Kristina Persson et Benedicte Berner. Nous voulons aussi remercier l'Institut suédois, le Centre culturel suédois à Paris et l'ambassade de Suède à Paris qui ont aidé au financement et à l'organisation du colloque et qui ont permis de financer une partie des traductions avec l'Unité d'égalité des sexes du gouvernement suédois.

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sociaux-démocrates - comptent plus de femmes que d'hommes. Depuis 1994, tous les gouvernements qui se sont succédé ont été paritaires du point de vue des sexes 1. Cette évolution historique en matière de participation des femmes à la vie politique est à la fois le signe et l'un des moteurs d'un regain d'intérêt féministe dans la société suédoise au début des années quatre-vingt-dix. Le succès des femmes dans la vie politique a permis de mettre en question, une nouvelle fois, d'autres inégalités de sexe, notamment dans le monde du travail et au sein de la famille. C'est dans ce contexte que l'idée d'une grande commission d'enquête publique sur les inégalités de sexe, ailleurs qu'en politique, notamment sur les inégalités face à l'argent et au pouvoir sur l'argent, a pris de l'ampleur. Le gouvernement suédois a donc décidé, en 1994, de faire un Livre blanc sur ce thème. Le travail d'enquête a commencé en 1995 et a engagé plus d'une centaine de chercheurs et chercheuses confirmé( e)s pour des contributions plus ou moins importantes. Leur travail a été présenté sous forme de treize rapports, publiés en 1997 et 1998, scrutant de près la question. Ces rapports qui, ensemble, forment un Livre blanc sur la répartition du pouvoir et des ressources économiques entre hommes et femmes, résument les dernières recherches en sciences sociales en Suède, concernant les rapports sociaux de sexe. Il nous a semblé intéressant de porter une partie de ces travaux à la connaissance du public français et de les faire commenter par des chercheuses françaises. Dans cette introduction, notre but est de présenter de manière analytique et critique les conclusions de ce Livre blanc, et de montrer comment il s'insère dans le rapport de force en faveur du
1 Pour plus de renseignements sur les femmes au gouvernement et les femmes au parlement suédois, voir www.regeringen.se et www.riksdagen.se. Les personnes intéressées d'une manière générale par l'état de l'égalité/inégalité entre les sexes en Suède, peuvent se reporter à Women and Men in Sweden: Facts and figures (1998), petit ouvrage synthétique remis àjour régulièrement par le Bureau d'observation de l'égalité des sexes des Services officiels suédois de statistique (SCB). On peut se le procurer auprès de l'Ambassade de Suède, de l'Institut suédois à Stockholm (www.si.se) ou du Centre culturel suédois à Paris. Ces organismes distribuent également d'autres brochures, dans plusieurs langues, sur la question.

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féminisme en Suède. Les données quant à l'état de l'égalité des sexes en Suède que nous présentons ici sont, sauf indication contraire, extraites du rapport final de la commission d'enquête 2. Du point de vue des rapports sociaux de sexe, il existe des convergences entre la Suède et la France. Dans l'un et l'autre pays, les femmes sont très présentes sur le marché du travail officiel, et le travail salarié des femmes comme des hommes y constitue la norme, et non l'exception. Confronter les résultats de l'enquête suédoise à la situation et à l'expérience françaises n'est donc pas sans intérêt. Cependant, il existe aussi des différences entre les deux pays. Notre objectif, dans cette introduction, vise à expliquer le contexte social et historique sans lequel il est difficile, à notre avis, de comprendre la portée politique de cette enquête. Le Livre blanc suédois est le fruit du succès du féminisme en Suède, ces dernières années. Nous chercherons donc à analyser les raisons de ce succès et sa portée, ainsi que le type de féminisme incarné par ce Livre blanc. Ce dernier propose en effet une nouvelle stratégie discursive: l'égalité des sexes y est défendue comme un facteur rationnel, tant du point de vue des individus que de la société et du monde du travail. Enfin, nous examinerons la question du succès ou de l'échec du Livre blanc.
Principales conclusions du Livre blanc

Réduction des écarts de salaire La principale conclusion de l'enquête - et elle est sans surprise - est que ni les ressources économiques, ni le pouvoir économique, ne sont répartis de manière égale entre hommes et femmes.
2 Ty

makten ar din... (1998). Presque tous les rapports qui forment le Livre blanc sont en suédois- à l'exclusion de celui d'Anita Nyberg (1997a).Ils ont
été publiés dans la série « Les enquêtes publiques de l'État: Statens Offentliga Utredningar (SOU). Seule une petite brochure intitulée Power, Economy, Gender, reprenant les principaux résultats du Livre blanc, a été publiée en anglais par l'unité Égalité des sexes du ministère du Travail suédois. Les autres références figurant dans l'introduction renvoient à des publications en anglais en en français qui portent sur les rapports sociaux de sexe en Suède.

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En 1994, le revenu annuel moyen, hors transferts sociaux, des femmes en âge de travailler s'élevait à environ 68 % de celui des hommes. Toutefois, lorsqu'on prend en compte les avantages non salariaux, les différences de revenu entre hommes et femmes augmentent. À l'exclusion des tickets restaurants, dont autant de femmes que d'hommes bénéficient, ces avantages sont plus souvent attribués aux hommes qu'aux femmes: 90 % des voitures de fonction, notamment, sont conduites par des hommes. Des avancées ont pourtant eu lieu. Au cours des années soixante et soixante-dix, l'écart de salaire entre les femmes et les hommes a diminué et il est resté à peu près stable depuis lors. Le salaire horaire moyen des femmes est maintenant équivalent à 80 % du salaire horaire moyen des hommes 3. Ainsi, la contribution des femmes au budget de leur famille ne cesse-t-elle d'augmenter - elle dépasse 40 % actuellement. L'enquête conclut que, grâce à leurs revenus, les femmes ont augmenté le pouvoir économique qu'elles détiennent. Les femmes de 16 à 64 ans ont un emploi à peu près aussi souvent que les hommes (70 % et 73 % respectivement). Et leur taux de chômage n'est pas plus élevé que le leur 4. L'enquête constate que le pouvoir des femmes a également augmenté en matière de décisions économiques, lorsque cellesci relèvent des politiques et des négociations entre partenaires sociaux. Les femmes sont en effet toujours plus nombreuses dans les instances de prise de décision politiques et syndicales, sauf dans les secteurs de l'industrie et du commerce, où elles n'accèdent pas à ces instances. Au moment de l'enquête, la direction des entreprises privées suédoises ne comprenait aucune femme dans 58 % des cas, et 99,6 % des PDG des entreprises cotées en bourse étaient des hommes.
Murs et plafonds de verre Ces chiffres illustrent l'un des constats de l'enquête, à savoir que le monde du travail suédois comporte, pour les femmes, des murs et des plafonds de verre. Plafonds de verre car les femmes
3 Au sujet des salaires des femmes, voir Persson, Jonung (1998). 4 Au sujet du chômage en Suède, voir Bjorklund (1996).

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ont plus de mal que les hommes à atteindre les sommets de la hiérarchie. Murs de verre car les femmes travaillent dans d'autres secteurs et d'autres métiers que les hommes 5. Elles ont cependant investi des métiers jusque-là exclusivement masculins. Ce sont principalement des métiers conditionnés par des études longues: médecins, journalistes, chimistes, juristes et économistes, mais aussi des métiers tels que postiers, cheminots et mécaniciens spécialisés 6. Néanmoins, l'enquête montre que le monde du travail continue à prendre pour référence l'individu de sexe masculin. C'est là que réside l'une des principales explications de l'absence de femmes dans les directions d'entreprises. Car les femmes ne manquent pas de compétences. Elles poursuivent des études supérieures dans une plus large mesure que les hommes et, dans les rares cas où elles figurent au haut de la hiérarchie, elles sont généralement mieux formées que leurs collègues masculins, spécialement dans l'industrie. Leurs chances de poursuivre une carrière sont pourtant moindres: 24 % des hommes sortis des écoles de commerce atteignent des positions de direction, contre 5 % des femmes, par exemple. L'aptitude à diriger étant associée à des qualités masculines, les postes les plus élevés sont en effet considérés comme devant être attribués à des hommes 7.Cette perception est renforcée, comme le montre l'enquête, par le fait que ce genre de travail obéit souvent au mode de vie traditionnel des hommes, c'est-àdire de longues heures au travail et peu de présence à la maison. Seuls les hommes semblent pouvoir concilier avec succès famille et carrière, constate l'enquête; les pères de famille font de plus belles carrières que les célibataires. Pour les femmes, c'est le contraire. L'enquête estime néanmoins que le principal obstacle pour les femmes désirant accéder à des postes de direction
5 Voir aussi Gonas, Spant (1997) ; Nermo (1996) ; Rosen (1997). 6 Sur les femmes dans les métiers d'homme et aux postes de direction, voir Berner (à paraître). 7 Sur les théories concernant les rapports entre sexes et organisation en Suède voir Alvesson, Billing (1997).

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d'entreprises est qu'on ne leur propose pas de tels postes quand bien même on laisse entendre qu'elles auraient moins d'ambition que les hommes. Cette méfiance vis-à-vis des femmes occupant des postes de direction ressort des mots d'un PDG interrogé au cours de l'enquête sur l'absence de femmes aux plus hauts échelons de la hiérarchie: on ne peut pas nommer une femme qui a une famille à ce genre de poste car elle n'a pas le temps de faire le travail; mais on hésitera aussi à nommer une femme qui n'a pas de famille car l'absence de famille, pour une femme, laisse présager qu'elle a des problèmes personnels (Holgersson, Hook 1997). Les contraintes de la vie quotidienne L'enquête montre aussi que la situation de famille et plus précisément la répartition inégale du travail domestique conditionne en partie les possibilités qu'ont les femmes de prétendre accéder, au même titre que les hommes, aux ressources économiques et au pouvoir. L'idéal mis en avant dans le domaine de la répartition du travail domestique est l'égalité. C'est ce qui ressort des questions posées à un grand nombre de couples suédois. Mais de l'idéal à la réalité, la distance est longue, comme le révèle l'enquête, dont les résultats ont fait un certain bruit. En effet, ils vont à l'encontre de l'idée selon laquelle l'égalité serait réalisée, au moins dans le domaine de la vie privée - une idée que s'étaient faite de nombreux Suédois. Les jeunes couples sans enfants sem blent parvenir relativement souvent à cette égalité. Mais à la naissance des enfants, les femmes augmentent leur part du travail familial alors que les hommes ne le font pas. Cette division tend ensuite à perdurer au sein du couple. Pour y faire face, quand les enfants sont jeunes, les femmes réduisent leur travail à l'extérieur, les hommes non. Les femmes font ainsi, en moyenne, 82 % de l'ensemble du travail ménager. Seules 10 % des familles avec enfants partagent ces tâches à égalité. Mais si les hommes laissent généralement aux femmes le ménage et tout ce qui va de pair, leur participation aux soins et à l'éducation des enfants s'est largement accrue depuis les années

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soixante 8. Si, au mieux, 14 % des pères s'occupaient de leurs enfants dans les années soixante, ils étaient, au début des années quatre-vingt-dix, 85 % à le faire. Cet état de fait ne se traduit cependant pas encore par une réelle participation masculine au congé parental. Ce dernier est souvent considéré par les Suédois comme la pierre de touche de la politique d'égalité des sexes. Ce congé, qui a remplacé le congé de maternité, a été institué au début des années soixante-dix et progressivement élargi. Il permet actuellement aux parents de disposer ensemble d'un capital de 360 jours de congé pour chaque enfant, indemnisé au même niveau que l'assurance maladie, à savoir 80 % du revenu, pour la plupart des revenus, à part les plus élevés. Il est fractionnable en jours ou en partie de journées jusqu'à ce que l'enfant ait huit ans. Les femmes continuent cependant à prendre la plus grande partie de ces congés, même si le partage s'améliore à tout petits pas. En 1996, l'année de l'enquête, les mères représentaient 69 % des bénéficiaires du congé parental. Si on regarde la répartition du nombre de jours pris, ]es femmes dominent encore davantage, puisqu'elles ont pris 89 % des jours de congé. Dans une perspective internationale, il faut quand même souligner que le nombre de pères en Suède qui prennent un congé parental n'est pas insignifiant et que ce congé vient s'ajouter aux deux semaines de vacances offertes à tous les pères au moment de la naissance de leur enfant et qui sont prises par la grande majorité d'entre eux 9. La répartition du travail domestique non payé au sein des couples hétérosexuels interrogés est une question d'argent, mais pas uniquement. Plus les femmes tirent de revenus et de prestige de leur travail à l'extérieur, plus elles sont en mesure de poser des conditions à leurs partenaires, notamment en ce qui concerne le travail familial. Mais la répartition reste
8 Sur l'évolution des rôles parentaux, voir Nyberg (1997b). 9 Sur cette question, voir aussi Haas (1993, 1992); Daune-Richard, Mahon (1998). Toutes les statistiques concernant le congé parental peuvent être obtenues en anglais sur le site Internet de la Caisse nationale de l'assurance maladie suédoise: www.rfv.se. Pour plus de renseignements, notamment en français, sur le système d'assurances sociales suédoises, voir www.tk.se.

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généralement inégale, même quand la femme gagne plus que son partenaire et même quand elle passe plus de temps que lui à travailler à l'extérieur. L'enquête constate aussi que l'inégale répartition entre les sexes du travail domestique non payé semble être l'une des premières causes de divorce aujourd'hui. Pour ce qui est du pouvoir exercé sur le contrôle de l'argent au sein du couple, l'enquête a pu montrer que quand le budget est serré, c'est à la femme qu'il incombe de le gérer, alors que quand le couple est financièrement à l'aise, c'est l'homme qui tient les cordons de la bourse! Cette division du travail au sein des couples hétérosexuels, où les hommes se consacrent essentiellement à leur travail à l'extérieur et où les femmes modulent leur activité professionnelle en fonction des besoins de la famille, a des conséquences économiques graves pour les femmes en cas de divorce ou à la fin de la vie du couple. Pour les hommes, les conséquences ne sont pas d'ordre économique, mais bien d'ordre affectif - il s'agit principalement de la perte de liens étroits avec leurs enfants. La plus grande responsabilité des femmes vis-à-vis des enfants, surtout en cas de séparation ou de divorce, a comme conséquence qu'elles doivent faire vivre, sur des revenus moindres, plus de personnes que les hommes: 12 % de plus en moyenne, constate l'enquête. Femmes et hommes bénéficient autant de l'État-providence L'enquête constate que les hommes et les femmes bénéficient autant les uns que les autres de l'État-providence, lorsqu'on examine le montant des sommes allouées. Les femmes reçoivent davantage de bénéfices au titre de parents d'enfants; les hommes davantage au titre de salariés (Wennemo 1994; Bjomberg 1997). Ici, l'enquête va donc à l'encontre de l'idée courante selon laquelle l'État-providence serait avant tout au service des femmes qui seraient moins en mesure que les hommes de subvenir à leurs propres besoins (Sainsbury 1996). L'enquête s'interroge, dans ce contexte, sur la manière de comptabiliser les transferts sociaux: les avances sur pensions

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alimentaires sont-elles à comptabiliser comme un bénéfice pour le parent - généralement la femme - qui reçoit la pension au nom des enfants? Ou est-ce un bénéfice pour le parent qui n'est pas capable de payer la pension alimentaire, c'est-à-dire I'homme, dans la plupart des cas? Les résultats présentés ici Dans ce numéro des Cahiers du Genre, nous avons pu réunir quatre comptes rendus traitant de différents aspects de cette enquête officielle suédoise, rédigés par cinq des six principaux chercheurs et chercheuses en charge de l'enquête. Anita Nyberg, économiste, actuellement chercheuse à l'Institut national d'étude du monde du travail et précédemment secrétaire générale de l'enquête pour le Livre blanc, résume dans sa contribution ses recherches sur les revenus des hommes et des femmes et leurs rapports avec les transferts sociaux. Inga Persson, titulaire de la chaire en Économie et rapports sociaux de sexe de l'université de Lund, ainsi qu'Eskil Wadensjo, également économiste et titulaire d'une chaire au Centre d'études sociales de l'université de Stockholm et doyen de la Faculté des sciences sociales, résument leurs propres recherches concernant la division sexuelle du travail en Suède. Elisabeth Sundin, économiste et chercheuse à l'Institut national d'étude du monde du travail, analyse à partir de trois cas précis comment s'opère la ségrégation sexuelle sur les lieux de travail. Les sociologues Christine Roman de l'université d'Uppsala et Goran Ahrne, titulaire d'une chaire à l'université de Stockholm, résument leurs enquêtes auprès de familles suédoises hétérosexuelles sur la répartition des charges du travail ménager et de la responsabilité des enfants. Nous sommes par ailleurs très heureuses que des chercheuses françaises aient accepté de commenter ces résultats: les travaux d'Anne-Marie Daune-Richard et d'Erika Apfelbaum constituent de ce point de vue un apport précieux.

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du Livre blanc

Les commissions d'enquête: un momentfoTt dans la politique suédoise Dans la culture politique suédoise, le but d'un Livre blanc n'est pas seulement d'effectuer une enquête sérieuse sur une question brûlante du moment, bien que beaucoup de Livres blancs aient, comme celui qui nous intéresse ici, présenté des recherches d'une très grande qualité, couvrant de larges domaines. Les Livres blancs ont pour rôle de servir de base à l'élaboration de nouvelles réformes et doivent pour ce faire permettre de dégager un consensus politique et social. Un grand nombre des réformes suédoises, depuis l'avènement de la démocratie parlementaire et d'un État complexe en Suède au début du siècle, ont été précédées de Livres blancs. On produit actuellement en Suède une centaine de Livres blancs par an, en dépit du recentrage de l'institution et de la diminution du nombre d'enquêtes et de ressources mises à leur disposition. Toutes ces enquêtes ne sont cependant pas de nature politique, loin s'en faut, et ne mériteraient pas de s'intituler Livre blanc. Une critique sérieuse est d'ailleurs apparue récemment contre la tendance actuelle à bâcler les enquêtes, sans véritable travail critique de recherche. Il n'empêche que dans la culture politique suédoise, les grandes commissions d'enquête tiennent une place symbolique importante comme étant à l'origine de l'État-providence, et de grands espoirs de réformes sont souvent attachés à leur nomination. Il en a été de même pour l'enquête sur la répartition du pouvoir et des ressources économiques entre hommes et femmes. Quand une grande commission est nommée, les acteurs politiques, à tous les échelons, semblent s'attendre à ce que la production d'un savoir ou la mise en forme d'un savoir existant permettent de formuler des propositions concrètes dans un langage nouveau qui rende acceptable ou même désirable le compromis entre intérêts et opinions jusque-là incompatibles. Il est donc intéressant, avant d'examiner la portée politique du Livre blanc sur la répartition du pouvoir et des ressources

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économiques entre hommes et femmes, de voir quel langage et quelles réformes le Livre blanc propose. Le droit au travail Pour un public, non suédois, il faut souligner qu'à aucun moment le Livre blanc ne met en doute, explicitement ou implicitement, le principe du droit au travail des femmes. Le Livre blanc n'utilise donc pas, comme c'est souvent le cas dans les débats initiés par la Communauté européenne, la formulation relative à la « nécessité de concilier travail salarié et vie de famille» pour les femmes. Cela traduit, à nos yeux, un engagement féministe clair qui se fonde sur l'idée d'une égalité de principe hommes-femmes quant au droit au travail et dans la famille. La ligne générale qui se dégage de la lecture du Livre blanc ne vise pas à permettre aux femmes de s'occuper de leur famille tout en travaillant, mais à valoriser leur place sur le marché du travail, à favoriser leur présence à tous les échelons de la hiérarchie et à promouvoir une responsabilité accrue des hommes vis-à-vis de leur famille. En cela, le Livre blanc s'inscrit dans le droit fil des objectifs que les gouvernements suédois successifs se sont fixés en matière d'égalité des sexes, depuis les années soixante-dix.
Rapports sociaux de sexe, rapports de pouvoir Le Livre blanc traite indirectement les rapports sociaux de sexe comme des rapports de pouvoir, sans toutefois proposer une définition bien précise de la nature de ce pouvoir. Il semble cependant clair, aux yeux de la commission, que l'égalité des sexes se fera aux dépens de la situation actuelle de bon nombre d'hommes. La commission écrit: La Suède n'est pas un pays où règne l'égalité des sexes. [...] Un autre mythe, probablement encore plus tenace, est celui d'un monde du travail fonctionnant selon des principes objectifs et rationnels. Mais pour qui? Il est indéniable que certains hommes sortent gagnants de l'ordre actuel. Mais est-ce le cas pour les entreprises? Ou pour la société dans son ensemble? (Ty makten ar din..., p. 2)

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Ce thème de l'irrationalité des rapports sociaux de sexe existants, du point de vue de la société tout entière, revient aussi dans le titre du volume concluant le Livre blanc qui s'intitule: La puissance t'appartient... Le mythe de la rationalité du monde du travail et de l'égalité suédoise. Le monde du travail en accusation On peut penser que c'est ce discours sur la non-rationalité qui constitue l'apport politique original du Livre blanc au débat en cours en Suède sur la promotion de l'égalité des sexes. Ce discours se décline selon plusieurs axes. Citons-en quelquesuns. Le choix des PDG dans un cercle très restreint d'hommes, où les conditions de travail et les caractères requis sont tels que peu ou pas de femmes peuvent y accéder, n'est pas rationnel pour le fonctionnement des entreprises. Il en va de même à l'échelon inférieur: les dirigeants des entreprises (la plupart du temps masculin) sortent souvent d'écoles nationales supérieures exclusivement techniques ou scientifiques, alors que la direction d'une entreprise exige aujourd'hui d'autres qualifications que techniques. Est-il rationnel de continuer à choisir de tels individus pour les postes de cadres supérieurs, s'interroge le Livre blanc. Par là même, les compétences réelles des femmes ne sont pas prises en compte et mises au service du monde de travail. Cela aussi est irrationnel. À la fois du point de vue des salaires et du point de vue des carrières, les hommes sont préférés aux femmes, même quand celles-ci sont plus diplômées qu'eux. La division du monde du travail et du monde de l'éducation en un secteur masculin orienté vers la production des biens et un secteur féminin orienté vers les soins aux personnes, est également qualifiée d'irrationnelle, car elle néglige les aptitudes techniques des femmes, tout comme les aptitudes des hommes à dispenser des soins. Le fait de mettre au monde des enfants et de les élever est un facteur pénalisant pour la progression salariale des femmes concernées. Cela est aussi vrai pour les hommes qui prennent le congé parental que pour les femmes, constate l'enquête. Le

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Livre blanc affirme à ce propos que, du point de vue de la société dans son ensemble, il n'est pas rationnel que le taux de natalité diminue. Et puis les murs et les plafonds de verre du monde du travail créent et perpétuent l'existence de milieux exclusivement féminins ou exclusivement masculins. Un tel phénomène est appauvrissant car il implique un obstacle à la créativité et au développement à tous les niveaux avec, conclut le Livre blanc, des conséquences négatives pour toute la société. Ce type d'arguments, tout comme les études montrant l'existence de plafonds et de murs de verre pour les femmes dans le monde du travail, amènent le Livre blanc à soutenir que les employeurs suédois, en traitant les hommes et les femmes aussi différemment, n'agissent ni dans le sens des intérêts du pays, ni même de leurs propres intérêts. Cela constitue au contraire un gâchis de compétences, tant en ce qui concerne les femmes que les hommes. Intérêts contradictoires des sexes Le Livre blanc met aussi en exergue l'irrationalité que représente l'organisation actuelle de la division du travail au sein des familles, pour la société autant que pour chaque individu. Aussi longtemps que perdure le couple, il peut sembler rentable que l'homme se concentre sur son travail à l'extérieur et que la femme concentre ses efforts sur la famille. Mais cela n'est rationnel que si la vie de couple reste stable et si les partenaires sont entièrement d'accord sur le partage en question. Le Livre blanc affirme au contraire que le partage inégal et non désiré est souvent à l'origine des divorces actuels. La division du travail classique n'est donc plus rationnelle. Et du point de vue de la société, le coût humain et social est important, et donc irrationnel. Si les femmes pouvaient s'investir davantage dans leur travail à l'extérieur, si le monde du travail leur était plus ouvert et si les hommes consacraient plus de temps à leur famille et moins de temps à leur travail, les conséquences sociales,

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affectives moindres.

et pécuniaires

des divorces

seraient

peut-être

Au nom de la rationalité et du modèle suédois La discrimination et la ségrégation à l'égard des femmes, mises en évidence par le Livre blanc, sont donc condamnées non seulement en termes de justice et de démocratie, mais aussi au nom d'une meilleure rationalité économique et sociale. L'inspiration rationaliste du Livre blanc est probablement due au poids des économistes au sein de la commission: pour ces demier( e)s, la rationalité est un concept plus naturel que le concept du droit. Pour mieux étayer cette plaidoirie en faveur de la rationalité de l'égalité des sexes, le Livre blanc multiplie, dans sa conclusion, les références à une autre grande commission d'enquête suédoise, la Commission de la population qui a travaillé à la fin des années trente. Symboliquement, cette commission représente le point de départ des grandes réformes sociales de l'après-guerre, et sa manière d'argumenter en leur faveur découle tout entière de l'ingénierie sociale et du rationalisme de l'époque. Dégager le terrain pour de nouvelles ententes Les références à la fondation symbolique de l'Étatprovidence et à la rentabilité économique et sociale de l'égalité des sexes démontrent, à notre avis, la volonté de dégager un terrain d'entente entre féministes, directions d'entreprises, dirigeants des services publics et politiques pour élaborer de nouvelles réformes, notamment dans le domaine de l'organisation du travail et de la revalorisation des services publics. Le Livre blanc se situe ainsi dans le renouveau du réformisme que l'on peut observer actuellement dans la politique de plusieurs pays, où après une période de perte de confiance dans la nécessité de gouverner la société par la politique face au « marché », la politique semble faire son retour.