Suicides

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Maria Jarosz, sociologue, professeur à l'Institut des sciences politiques de l'Académie polonaise des sciences, est aussi l'auteur de plus de 20 ouvrages et 250 articles publiés dans 16 pays, dans lesquels elle analyse les processus des grandes transformations sociales en Pologne. Dans Suicides, elle analyse les réactions des gens aux situations sociales nouvelles en s'appuyant sur des données inédites concernant les suicides des ouvriers, des agriculteurs, de l'intelligentsia, des chômeurs et en milieu clos (armée, prison).
Cet ouvrage a obtenu le prestigieux prix Ludwik Krzywicki du meilleur ouvrage de sociologie paru en Pologne dans les années 1995-1999.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
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EAN13 : 9782296391680
Nombre de pages : 189
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SUICIDES

Logiques Sociales Série Déviance dirigée par Philippe Robert et Renée Zauberman
La série Déviance a pour vocation de regrouper des publications sur les nonnes, les déviances et les délinquances. Elle réunit trois ensembles: Déviance & Société qui poursuit une collection d'ouvrages sous l'égide du comité éditorial de la revue du même nom; Déviance-CESDIP qui publie les travaux du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales; Déviance-GERN, enfin, qui est destinée à accueillir des publications du Groupe européen de recherches sur les nonnativités. DÉVIANCE-GERN Groupement de recherche du Centre national de la recherche scientifique, le GERN réunit une quarantaine de centres ou de départements universitaires travaillant sur les nonnes et les déviances dans huit pays européens.

Dernières parutions

Patrick PERETTI- W ATEL, Cannabis, ecstasy: du stigmate au déni, 2005. Bernard DIMET, Enseignants et ordinateurs à l'aube de la révolution Internet, 2004. Amedeo COTTINO, Vie de clan. Un repenti se raconte, 2004 P. PONSAERS, V. RUGGIERO, La criminalité économique et financière en Europe,. Economic and Financial Crime in Europe, 2002. S. GAYMARD, La négociation interculturelle chez les filles franco-maghrébines, 2002 Cécile CARRA, Délinquance juvénile et quartiers « sensibles », 2001. Philippe ROBERT et Amedeo COTTINO (dir.), Les mutations de la justice: comparaisons européennes, 2001. X. ROUSSEAU, S. DUPONT-BOUCHAT, C. VAEL (ed.), Révolution etjustice pénale en Europe, 1999. Joanna SHAPLAND, Lode VAN OUTRIVE (eds), Police et sécurité: contrôle social et interaction public/privé, 1999.

Maria Jarosz

SUICIDES
Traduit du polonais par Wanda Gaignebet

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Édition originale 1997 par Wydawnictwo Naukowe PWN, Varsovie sous le titre SAMOBOJSTW A Deuxième édition révisée 2004 : SAMOBOJSTW A : UCIECZKA PRZEGRANYCH

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8046-6 E~:9782747580465

Avaut-propos
Pourquoi le suicide? «Tes autres livres, disent mes amis, concernent des secteurs importants de la réalité sociale: ses traits structuraux, les changements systémiques et les réactions qu'ils engendrent. Voilà des champs d'analyse importants, fondamentaux même peut-être. Mais le suicide n'est-il pas un sujet tout à fait différent et qui n'a rien à voir avec tes recherches et analyses antérieures? » Répondons ici à mes lecteurs, mes amis, un petit peu à moimême aussi. Car ces questions méritent au moins un court instant de réflexion. À l'évidence, il existe plusieurs raisons pour lesquelles j'ai été fascinée par le suicide, raisons qui relèvent tant de ma personnalité que de l'objet même de mes recherches. Tentons d'y mettre quelque ordre. J'avoue que la première de ces raisons a un fonds affectif. La mort, par suicide surtout, est toujours tragédie pour les proches de la victime. Parfois, quand les circonstances sont particulièrement dramatiques - un enfant met fin à ses jours - c'est une expérience douloureuse même pour des étrangers. Personnellement, j'ai été très affectée par le suicide d'une fillette qui s'était occupée de ses frères et soeurs cadets, et plus tard par celui de mon ami, l'écrivain Jerzy Kosinski à New York. Je crois que, chacun à sa façon, ces deux drames ont agi comme des déclencheurs qui m'ont poussée vers le domaine de l'étude des arrière-plans de l'autodestruction. La seconde raison relève de mon caractère. Un des traits de ma personnalité est de préférer l'analyse de problèmes dont la popularité parmi les chercheurs est inversement proportionnelle à leur importance sociale. Aussi me suis-je toujours intéressée aux questions situées en dehors du courant principal des sciences sociales

qui se penchaient plutôt sur les succès que sur les échecs de la reconstruction de la Pologne de l'après-guerre. Inégalités sociales, blocages des aspirations des jeunes, désorganisation sociale, symptômes du dysfonctionnement des institutions de l'État - autant de champs de recherches découlant de mes intérêts personnels. Ajouterais-je que les interdictions officielles étaient d'autant plus nettement formulées que plus grande était pour moi la tentation de m'y opposer. Voilà le motif le plus direct de mon intérêt pour le phénomène du suicide. En 1973, après une période purement kafkaïenne de quatorze mois de chômage imposé, je retrouvais un emploi à l'Office central de statistiques GUS [Glowny Urzad Statystyczny], au département de démographie. Poste rêvé pour mener des recherches sur la structure de la société, suicide compris. Je désirais puiser mes informations dans les statistiques de la police (<< milice» à l'époque), contrôlées par le ministre de l'Intérieur. Inopinément le ministre m'interdit de les consulter, justifiant son refus par écrit, précisant que « la diffusion des informations sur les suicides ne sert pas l'intérêt de l'État» et que « les données détaillées ne sont pas et ne seront jamais publiées. » Par esprit de contradiction je me suis dit: « On verra bien. » J'ai donc décidé de relever le défi. J'ai remplacé les données du ministère par celles de l'Office central de statistiques (GUS). Certes, il n'a pas été facile d'y accéder et cela a exigé bien des démarches, mais puisqu'on me l'avait interdit... Pendant de longues années, ces statistiques du GUS ont été pour moi une source inestimable d'informations. (J'ai pu démontrer, dans les notes de mes ouvrages, qu'elles étaient supérieures à celles, plus pauvres et incomplètes, de la milice.) La troisième raison de mon intérêt pour les comportements auto destructeurs est également psychologique. Contrairement à la précédente, qui découle de traits de personnalité «positifs» (curiosité, obstination, persévérance), la vanité - car c'est d'elle qu'il s'agit - est unanimement déconsidérée. Je ne puis pourtant la cacher. Car, ce sont précisément les résultats de ces recherches sur le suicide en tant qu'indicateur du degré d'intégration et de l'état d'une société,

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qui m'ont valu d'être reconnue dans la communauté scientifique internationale. Mes études sur ce sujet ont été publiées dans une douzaine de pays. Une conférence présentée à la Sorbonne connut un succès que je n'arriverai peut-être jamais à répéter. Avouons donc que c'est aussi la vanité qui m'a poussée à l'analyse du phénomène de l'autodestruction. J'y ai trouvé une satisfaction personnelle. On ne peut cependant négliger les prémisses classiques de l'analyse, traditionnellement mises en évidence par les chercheurs, c'est-à-dire tout ce qui constitue le fonds théorique et méthodologique de la question. L'analyse théorique du phénomène du suicide a son origine dans le courant général de la sociologie. Il y a cent ans environ, en 1897, Émile Durkheim dans Le suicide a présenté une conception de l'intégration et de la désintégration de la société d'après le nombre de suicides parmi ses membres. Les taux de décès par suicide sont d'autant plus élevés que la désintégration de la société est plus avérée. Plus bas sont ces taux, meilleure est l'intégration de la société et son état. Cette approche m'apparut captivante dans la mesure où elle permettait d'analyser la société sans se référer à ses composants structurels. Elle offrait donc la possibilité d'un regard d'ensemble: le suicide y constitue un point de départ et un élément structurant le champ de recherche. Je ne pouvais pas résister à l'idée d'appliquer ce type d'analyse à la société polonaise contemporaine. C'était la première moitié des années soixante-dix, durant la période de mon travail (imposé par les circonstances) à l'Office central de statistiques (GUS). Ce que j'avais subi d'abord comme un échec, s'avéra tout à coup une chance: je travaillais dans une institution qui, du moins en théorie, permettait une recherche d'ensemble, conforme aux règles du métier. Tout était donc désormais affaire de ténacité, de persévérance et d'un peu de courage, choses qui, comme je l'ai déjà dit, ne me manquaient pas. Mes recherches sur les suicides comme indicateur de la condition de la société ont porté sur deux moments principaux de la

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transformation de la Pologne. La période de l'après-guerre est marquée par l'étatisation de l'économie, une urbanisation rapide, l'industrialisation et la mobilité 'géographique de la population. Solidarnosc a déclenché un bouleversement qui voit les nationalisations remplacées par la privatisation, l'économie de marché succéder à l'économie dirigiste: c'est le début de changements fondamentaux dans la structure économique et sociale de la Pologne. Chacune de ces transformations exemplifie ce qu'on appelle en sociologie «le syndrome du grand changement », dans toute sa complexité économique, politique, et surtout sociale. Chacune a engendré divers processus sociaux qui n'étaient pas tous positifs. La progression des taux de suicide - notamment leurs variations dans les années de la construction du socialisme, de la révolution de Solidarnosc et de la transformation des années quatre-vingt-dix - a confirmé avec force la thèse durkheimienne. Mon premier ouvrage porte sur les constantes et les changements des comportements en réaction aux situations nouvelles non acceptées. Il date du milieu des années soixante-dix. Cette analyse des suicides commis en Pologne (et dans d'autres pays) dans les années 1951-1973 fut publiée en 1975 dans Wybrane zagadnienia patologii spolecznej [Problèmes choisis de pathologie sociale]. Une publication a parachevé mon analyse de la transformation de l'après-guerre, telle que la reflètent les taux des comportements déviants: Sam oniszczen ie. Samob6jstwo. Alkoholizm. Narkomania [Autodestruction. Suicide. Alcoolisme. Toxicomanie], paru en 1980. Je présente ici une étude globale et différentielle des décès par suicide de ces dernières années puis une analyse des comportements autodestructeurs durant les quarante-cinq dernières années. Donnons l'ultime raison de mon insatiable curiosité pour le phénomène de l'autodestruction. Elle est d'ordre méthodologique et requiert une explication supplémentaire. J'ai signalé plus haut mon intérêt pour la mort par suicide envisagée dans sa dimension

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individuelle comme drame personnel. Cette approche est fréquente. «La mort d'un homme est une tragédie, celle de milliers, de la statistique », disait Winston Churchill. Pourquoi donner pourtant la préférence à l'analyse statistique au détriment de l'étude de cas particuliers? Je crois pouvoir expliquer cela par mon identité de sociologue et ce qui en découle: un certain penchant pour l'étude de grands ensembles humains, les analyses représentatives permettant d'avancer des conclusions d'ordre général. Un hasard, un événement fortuit peuvent donner - donnent le plus souvent - le départ d'une étude. Mais cette dernière selon moi doit réintégrer le phénomène en question dans une structure plus large: la société. L'objet de mes recherches est la société polonaise contemporaine dans toute la complexité de ses différents secteurs qui modèlent attitudes et comportements des individus dans une réalité sociale en pleine évolution.

Post-scriptum à la deuxième édition
Les événements qui ont marqué les six dernières années depuis la première édition polonaise de cet ouvrage invitent à s'interroger sur la continuité et les changements dans la société polonaise contemporaine. 2003 est la treizième année de ce que l'on désigne en sociologie comme « le grand changement ». Inauguré par une révolution non sanglante, ce processus de transformation systémique et dynamique a affecté la réalité tant dans ses structures économiques, juridiques et sociales que dans celles qu'expriment les comportements des individus, les intérêts, les modes d'action conformes ou non à l'ensemble des règles morales ou légales reconnues par la société. Très généralement, ce processus de transformation économique est parvenu à un point de non-retour. Mais le coût des réformes est devenu, pour certains groupes sociaux, insupportable, générant un type de réaction défini non seulement par des tentatives désespérées

Il

pour défendre ses chances d'accès à un avenir meilleur que par la passivité, le découragement, la fuite dans la mort... Les effets cumulés et convergents des transformations ont créé une réalité essentiellement différente de celle des années 1989-1997, réalité que l'on qualifiera de « phase critique du grand changement» et ceci dans le domaine économique, politique et social. Un des indicateurs de l'état de la société est le taux de suicide, qui a actuellement tendance à croître, contrairement à ce qui se passait il y a six ans, surtout chez les chômeurs, les paysans, les ouvriers, c' està-dire les perdants de la transformation polonaise. L'ampleur, la structure et la dynamique des chiffres des suicides sont le reflet des processus sociaux dont ils sont partie intégrante et indiquent par là même le degré d'inadaptation des individus en ce début du XXIe siècle.

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Cha pitre I Le suicide dans le temps et l'espace. Le phénomène. Conceptions. Méthodes
La vie est le bien le plus précieux, le plus défendu; la mort est son contraire et même un contact indirect avec elle effraie: dans de nombreux milieux sociaux c'est un sujet tabou. C'est pourtant bien la mort qui est le régulateur le plus puissant des affaires humaines, elle frappe l'imagination: la mort des autres façonne nos aspirations, nos échecs, nos espérances. Conceptions du suicide. Interdits et prescriptions

L'ombre de la mort est omniprésente dans notre vie. La vie ellemême recèle aussi des éléments de mort. Dès l'enfance elle fait peur. Pourtant, aucun vivant n'en a fait l'expérience directe. Selon Epicure, « En effet [...] la mort, qui paraît le plus redoutable de tous les maux, n'est qu'une chimère, parce qu'elle n'est rien tant que la vie subsiste; et lorsqu'elle arrive, la vie n'est plus 1... » Les effets de la mort d'autrui pénètrent dans le champ de notre expérience. Ce sont chagrin, pleurs, désespoir. L'idée de la mort, échec irrémédiable, défaite absolue, s'enracine en nous par le biais des observations de la vie courante, du savoir pratique, de la médecine et de l'histoire. «La mort est échec, malheur car elle signifie renoncement à toutes les valeurs qui sont liées pour nous au fonctionnement du corps et de l'esprit. La mesure du malheur de la mort est l'inverse de celle de la félicité de la vie2. »
1 Diogène Laërce, Les vies des plus illustres philosophes de l'Antiquité, Paris 1840, p. 489. 2 1. Szczepanski, Sprawy ludzkie [Affaires humaines], Varsovie 1978, p. 186.

Combien la vie doit être lourde à porter, comme l'idée de continuer à végéter doit être désespérante quand l'homme choisit la mort! Une mort qui serait apaisement, fin des souffrances, terme ultime de toutes les aspirations, de tout désir, tout espoir. Pourquoi en est-il ainsi? Quels problèmes devons-nous affronter, avec quelle intensité les vivons-nous avant de refermer la porte derrière nous, irrémédiablement, définitivement? La décision de s'ôter la vie naîtelle brusquement ou mûrit-elle pendant des semaines, des mois, des années? Ceux qui se sont penchés sur la question indiquent que le deuxième cas de figure est le plus fréquent. Dans un premier temps, c'est sans doute la possibilité même de mettre fin à sa vie qui apporte un répit: bien des gens y voient une issue possible. « La pensée du suicide est une consolation puissante, elle aide à passer plus d'une mauvaise nuit3. » Nombre de personnes connaissent un tel état, peu d'entre elles pourtant prennent la décision finale, la plus difficile... Est-ce une mort subite? Certes oui, au point de vue médical. Mais n'a-t-elle pas été précédée par un mourir intérieur progressif, un retrait graduel du monde extérieur? De ce processus, Jan Szczepanski écrit: « Mourir a des dimensions physiologiques, psychiques et sociales [...] Mourir c'est annuler son activité, c'est renoncer à agir, c'est s'abandonner à la fatigue et au découragement [...] Espoir et illusions entretiennent en nous la conviction que tant de choses nous attendent encore. Espoir et illusions sauvent notre état d'esprit et facilitent la résignation, voilant son vrai visage de Messager de la mort4. » Et qu'en est-il s'il n'y a plus d'illusions, que l'éventualité d'une amélioration du sort semble chimérique et que la vie apparaît comme une succession de peines et de déceptions? Alors, et depuis des temps immémoriaux, le suicide apparaît à beaucoup comme un remède efficace puisque radical. Selon Sénèque: « Quand la fortune répartit mal les biens communs à tous les hommes et subordonne l'un à l'autre des êtres
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4 J. Szczepanski,

F. Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, trad. par G. Bianquis, Paris 1962, p. 105
op. cil., p. 190.

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venus au monde avec des droits égaux, la mort rétablit l'égalité. Après la mort nul n'est assujetti au bon plaisir d'autrui, nul ne ressent son humilité, la mort ne se refuse jamais à personnes. » L'intérêt pour le phénomène du suicide est très anCIen. Les premières sources ne prennent en compte que son aspect éthique et

axiologique6. La psychiatrie, la psychologie et la sociologie7 ne
prennent le relais que bien plus tard. Dans les sociétés primitives, d'après les recherches d'ethnographes et de sociologues, les attitudes à l'égard des suicidés étaient assez variables. Les peuples, selon les époques et en fonction de diverses conditions, acceptaient ou condamnaient les comportements autodestructeurs de leurs membres. Les Massaï d'Afrique s'efforçaient d'empêcher la mort volontaire. En cas de succès, une offrande coutumière par le sauvé au sauveur (en règle générale une pièce de bétail) était due. Il n'en était pas de même aux îles Trobriand où un rite complexe imposait le suicide à celui qui avait violé d'une manière choquante les valeurs traditionnelles de la communauté. Le suicide offrait alors une issue d'honneur qui réhabilitait post mortem le coupable et, dans une large mesure, satisfaisait les victimes. Le suicide était donc un moyen - et en même temps une preuve - de l'efficace de la loi8. Le rite traditionnel du suicide de l'épouse que s'était choisie le mari, sur la tombe de celui-ci, a été en vigueur, du moins dans certxaines sociétés, ce qu'attestent les recherches d'ethnographes, de sociologues et d'historiens des religions. Les descriptions particulièrement riches de cérémonies de ce genre (par exemple un enterrement solennel, des compétitions et des duels accompagnant

5 Sénèque, Dialogues, 1.3, trad. par R. Waltz, Paris 1975, p. 41. 6 La distinction entre considération axiologique et éthique est ici délibérée: je tiens à mettre en valeur l'importance d'un jugement libéré des catégories du bien et du mal. En général ces deux concepts sont utilisés comme interchangeables. 7 Cf E. Durkheim, Le Suicide. Étude de sociologie, 4e édition, Paris 1973, p. 377 ; 8 Cf B. Malinowski, « Le crime et la coutume dans les sociétés sauvages », in Mœurs et coutumes des Mélanésiens, trad. par S. Jankélévitch, Paris 1933. 15

les rites funéraires des Thraces antiques9) conduisent à se demander dans quelle mesure ces suicides étaient « volontaires» ou imposés par les pressions de l'entourage. On associe généralement cette pression à la coutume de la safi: la veuve brûlée dans le bûcher funéraire de son mari. Nul doute que consentir à être brûlée est un signe de soumission aux coutumes en vigueur dans la communauté. La veuve qui continuait à vivre malgré les règles morales en cours pouvait être frappée d'ostracisme par son entourage, rejetée par ses parents et le seul fait de rester en sa présence pouvait, selon ses concitoyens, leur attirer des malheurs 10.Ce n'est qu'au XIXe siècle que ce genre d'autodestruction (safi), pratiqué surtout en Inde, fut interdit par la loi. Néanmoins, encore de nos jours, on note de temps en temps des cas de suicide de la veuve sur le bûcher funéraire. Le suicide accompli pour éviter les peines et les souffrances de la vieillesse était pratiqué, selon nos sources Il, par les Germains et d'autres tribus où les gens âgés et fatigués «mettent fin à leur vie avec sérénité, se jetant du haut d'une falaise dans la mer après un repas copieux et savoureuxI2. » La persistance de ce type de comportements est remarquable. Les gens âgés, se conformant aux coutumes de la communauté, mettaient fin à leur vie quand celle-ci devenait inutile et pénible pour leurs proches. Cette coutume existe encore de nos jours, du moins chez les habitants de l'île Tikopia dans le Pacifique Sud. Les opinions des Anciens sur le suicide sont très variables. Aristote le condamne résolument: c'est un crime contre l'État et un acte de lâcheté. Pour Socrate lui-même, le suicide est un acte en principe inadmissible, sauf cas d'absolue nécessité. Platon développe cette idée, en la nuançant pourtant, puisqu'il étend avec laxisme la
cf J. Rosen-Przeworska, Religia Trak6w [La religion des Thraces], in Z. Poniatowski (éd.), Zarys dziej6w religii [Aperçu de l'histoire des religions], Varsovie 1975, p. 378-379. 10Cf N. Tétaz, Warto zyc [Vivre vaut la peine], édition polonaise, Varsovie 1975, p. 10 sq. Il Citées entre autres par N. Tétaz, ibid., p. 17. 12 Témoin Pline, cité in B. Holyst, Samob6jstwo. Przypadek czy koniecznosc [Le suicide. Hasard ou nécessité], Varsovie 1983, p. 39. 16
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liste des exceptions à la règle qui exclut le suicide: on peut y avoir recours lorsqu'il est accepté et suggéré par les autorités de l'État, que l'on a connu un grand chagrin, un coup du destin insurmontable. Le suicide préserve alors de l'infamie d'un extrême malheur et de la misère. Epicure et les épicuriens se fondent sur le principe de noningérence du divin dans les affaires humaines: l'homme est libre et vit pour son plaisir, il peut donc prendre la décision d'échapper à la vie si celle-ci ne le réjouit ni ne l'intéresse plus. Pour les stoïciens, la condition fondamentale de la liberté de l'homme est la possibilité de choisir librement entre la vie et la mort. Ils acceptent donc l'autodestruction chaque fois qu'elle permet de fuir la souffrance ou une maladie grave. Selon leur adage, « est autorisé à mourir celui à qui la vie ne convient pas. » Les cyniques vont jusqu'à glorifier le suicide. Il était également approuvé par l' « intelligentsia» grecque. Dans la législation grecque le suicide était considéré comme un délit puni par la loi. À Athènes, le bras qui avait supprimé une vie était coupé et enterré séparément; à Thèbes, on refusait la sépulture aux suicidés. Certains spécialistes sont pourtant d'avis que ces sanctions légales n'étaient pas rigoureusement appliquées. Dans la Rome antique prévalait l'opinion que les comportements autodestructeurs sont admis dans certaines circonstances individuelles funestes. Sénèque démontre que le suicide est l'ultime défense contre les maux insupportables et inévitables, surtout dans la vieillesse. La fuite dans la mort est donc un moyen de se préserver des plus durs revers du destin. Caton, Epictète et Marc-Aurèle sont eux aussi partisans de cette attitude de tolérance à l'égard de la décision du suicidé. Selon Epictète : « comme [les enfants], quand le jeu [de la vie] ne leur plaît pas, disent: 'Je ne veux plus jouer', toi, de même, si les circonstances te paraissent également déplaisantes, dis: 'Je ne veux plus jouer', et va-t'en; mais si tu restes, ne te lamente pas13.»

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cf Epictète, Entretiens, Livre I, tract. par 1. Souilhé, Paris 1975, p. 88. 17

Ces vues sont reflétées partiellement dans les lois romaines qui ne formulent pas d'interdiction générale du suicide et statuent sur le problème uniquement dans les cas exceptionnels. Par exemple, le suicide du soldat est considéré comme désertion; le criminel suicidé voit ses biens confisqués après la mort. Sous le règne de Tibère, la mort volontaire était proposée aux condamnés: s'ils se suicidaient, ils pouvaient laisser un testament respecté par la loi et être enterrés, ce qui n'était pas le cas de ceux qui étaient exécutés 14. Les premiers chrétiens avaient une conception instrumentale de la mort, y compris du suicide. Elle pouvait être désirée si elle libérait l'homme des tentations temporelles, le préparant à la vie éternelle. C'est vers cette époque que l'art de mourir avec dignité devient une valeur dominante. Une ascèse rigoureuse (conduisant dans les cas extrêmes à la mort), le désir de martyre pour s'assurer le salut étaient placés très haut dans l'échelle des valeurs reconnues. Ces conceptions trouvent une expression particulièrement radicale chez les donatistes, secte fondée par Donat de Carthage, dont les comportements suicidaires perdurent jusqu'au VIlle siècle. Les membres de la secte profanaient les temples païens afin de mourir en martyrs ou bien se jetaient par centaines dans les précipices afin que « les rochers rougissent de leur sang », comme le dit Augustin15. Ce sont peut-être ces excès fanatiques qui ont donné lieu à la condamnation ferme du suicide par saint Augustin, qui deviendra l'autorité principale de l'Église en cette matière. Augustin use d'une extrapolation sophistique du cinquième commandement du Décalogue: se tuer est un homicide, par conséquent le suicide est un meurtre, or « tu ne tueras point. » On admettait que l'homme rejetait instinctivement l'idée du suicide grâce à l'instinct qui lui a été donné par Dieu. Le suicide est un péché contre les lois divines et humaines et de ce fait il se doit
14 La source principale sur le suicide chez les Grecs et les Romains demeure l'ouvrage de C. Moore A Full Inquiry into the Subject of Suicide, London 1790, 2 vols. 15Saint Augustin, La Cité de Dieu, édition polonaise, Varsovie 1934, p. 23. 18

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