Supercheries littéraires : La vie et l'œuvre des auteurs supposés. Nouvelle édition revue et augmentée / Préface de Michel Arrivé

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Bête noire des critiques et des bibliographes, les supercheries occupent une place obscure, et parfois honteuse, dans l’histoire de la littérature française. Si l’usage du pseudonyme est un subterfuge banal, il est plus rare – et plus grave, aux yeux des censeurs sourcilleux – qu’un homme ou une femme de lettres attribue ses propres écrits à un être imaginaire. En occultant provisoirement sa responsabilité personnelle, en laissant croire à la réelle existence d’un personnage de pure invention et à l’authenticité de ses œuvres, le simulateur se rend coupable de supposition d’auteur. Sont ici réunis une trentaine d’auteurs effectivement supposés par des écrivains célèbres (Sainte-Beuve, Mérimée, Louÿs, Gide, Larbaud, Apollinaire, Vian, Queneau, Gary...) ou de moindre renommée (Desforges-Maillard, Fabre d’Olivet, Vicaire, Picard, Gandon...). Le corps de l’ouvrage comprend une partie strictement anthologique où figurent, d’un côté, les textes de présentation (généralement biographiques) relatifs aux auteurs supposés, de l’autre, plusieurs " morceaux choisis " de leur production. Des notices spécifiques précisent en outre comment furent conçues, puis reçues, " la vie et l’œuvre " de chacun.
En fin de volume, une étude de synthèse examine l’ensemble des techniques utilisées dans ce genre de supercherie : une typologie des auteurs imaginaires et des auteurs pseudonymes permet de cerner en particulier les différences entre texte apocryphe, plagiat, pastiche et mystification proprement dite. L’analyse de ces stratégies falsificatrices s’appuie régulièrement – au besoin pour les critiquer – sur les travaux de Barbier, Quérard, Nodier, Lacroix, Lalanne, Augustin-Thierry et Wirtz, tous experts en ces délicates et brûlantes questions de littérature légale.

Jean-François Jeandillou, Professeur à l’Université Paris X-Nanterre, est membre de l’Institut universitaire de France. Il a notamment publié un essai sur l’Esthétique de la mystification (éd. de Minuit, 1994) et l’Analyse textuelle (Armand Colin, 1997).


Publié le : lundi 1 janvier 2001
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782600305204
Nombre de pages : 544
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Références numériques :

EAN : 9782600305204

Copyright 2014 by Librairie Droz S.A.,
11, rue Massot, Genève

Références de l’édition papier :

ISBN : 2-600-00520-X
ISBN 13 : 978-2-600-00520-3

ISSN : 1420-5254

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Sur le maniement de l’ouvrage

 

VIISur le maniement de l’ouvrage

 

La typographie du titre courant, en haut de chaque page, indique la nature du texte correspondant. Par exemple :

 

1. JACQUES TRÉMORA :

Texte (généralement biographique) relatif à l’auteur supposé.

2. Jacques Trémora :

Œuvre attribuée à l’auteur supposé.

3. Jacques Trémora :

Notice bibliographique et critique.

 

Dans la partie anthologique (1-2), l’orthographe des éditions citées a toujours été respectée à la lettre, sauf en cas de coquille manifeste. Toutes les notes – et leur agencement – font partie intégrante des textes reproduits : la responsabilité en revient à l’auteur supposé, à son éditeur ou, le cas échéant, à son biographe.

Dans les études critiques (3), les citations respectent également la graphie d’époque ; les notes sont reportées à la fin, sur deux colonnes.

L’astérisque(*)qui suit le nom d’un auteur renvoie au chapitre spécialement consacré à ce dernier. La mention « Biblio » invite le lecteur à se reporter à la Bibliographie en fin de volume ; les indications de pages subséquentes concernent l’ouvrage cité.

Sommaire

La vie et l’œuvre des auteurs supposés 1
LE TROUBADOUR DE L’ESPÉROU 17
ANDRÉ FRÉDOLI 34
CLOTILDE DE SURVILLE 45
CLÉMENCE ISAURE 78
ANNIBAL LOUVIGNÉ DU DÉZERT 89
MLLE DE MALCRAIS DE LA VIGNE 100
JOSEPH DELORME 116
CLARA GAZUL 140
HYACINTHE MAGLANOVICH 157
LUDWIG SCHNORR 183
TSING PANN YANG 195
JACQUES TRÉMORA 204
ADORÉ FLOUPETTE 220
ANDRÉ WALTER 245
A.O. BARNABOOTH 262
LOUISE LALANNE 279
MYRIAM MESTER 292
[JULIEN TORMA] 301
MAURICE BURNAN 323
SALLY MARA 334
Vernon Sullivan 353
DANIELLE SARRIÉRA 370
JOHN W. HICKS 378
JEAN-MARIE CÉRURE 391
HARALD STÜMPKE 401
MARC RONCERAILLE 417
ÉMILE AJAR 431
VINGT-DEUX LYCÉENS 448
L’auteur en question 463
BIBLIOGRAPHIE 499
INDEX NOMINUM 505
Figures de circonstance 515

IXPRÉFACE

« Des auteurs, comment dites-vous, “supposés” ? Oui, c’est bien cela ? Mais alors je ne comprends plus, non, plus du tout. Voyons, réfléchissons : une œuvre, nous sommes d’accord, a bien un auteur, un vrai auteur (le Colonel s’arrangea pour faire entendre les italiques), n’est-ce pas ? C’est bien celui qui l’a écrite, qui l’a signée, de son nom, de son vrai nom ? Il en est responsable, de son œuvre, oui, responsable, on n’a pas peur des grands mots dans la Gendarmerie : ce n’est pas pour rien que j’y ai passé trente-sept ans ! Responsable comme je l’ai toujours été, et comme je le suis encore, moi, de ce que je dis en ce moment : c’est bien moi qui parle, n’est-ce pas, et pas un autre ? Eh bien, pour l’auteur, c’est exactement la même chose : il écrit et il signe, il donne son nom à son œuvre, il l’authentifie, il la reconnaît, en somme. Alors, vos auteurs “supposés” – c’est bien ce mot-là que vous utilisez ? – ce sont, forcément, de faux auteurs. Des usurpateurs, tout compte fait, qui s’approprient l’œuvre d’un autre. Des plagiaires. »

Le Colonel, gagné par la colère, s’interrompit un instant. Pour s’apercevoir, avec un début d’inquiétude, de ce qu’il venait de proférer :

« Vous entendez ce que vous me faites dire, avec vos auteurs supposés ? Voilà que je les traite d’usurpateurs, de plagiaires ! Mais ils sont bien innocents, les pauvres : ils n’existent pas ! Dans chacun des cas dont vous me parlez – dont vous vouliez me parler, plutôt, car je ne veux plus rien entendre – c’est le vrai auteur qui est le coupable : il renonce à son noble statut, il récuse sa responsabilité, il la fait endosser par un autre. Un autre ? A peine un autre : un fantôme, rien de plus qu’un fantôme. Je vais vous le dire, moi : c’est un faux-cul, passez-moi le mot, votre vrai auteur ! »

Le Colonel s’étranglait d’indignation. Mais il lui restait encore un peu de fiel à déverser :

X« Finalement, vos auteurs supposés, ce n’est rien d’autre que, comment dirais-je ? de la mystification, j’irai même plus loin : de la supercherie ! Ce n’est pas honnête ! Il devrait y avoir des tribunaux pour ces délits-là : oui, j’ose le mot, ce sont des délits. Et d’ailleurs, Dieu merci, un Tribunal, il y en a un : celui de l’Histoire Littéraire (le Colonel réussit à faire entendre les majuscules), qui, tôt ou tard, les juge et les condamne, vos auteurs supposés, ou plutôt les vrais coupables : ceux qui les “supposent” – puisqu’il faut bien un actif à votre passif1. Pensez à Émile Ajar, je veux dire à Romain Gary. Quelle juste réprobation, partout, quand on découvrit le pot-aux-roses ! Comment diable un ancien militaire – car il avait été militaire, n’est-ce pas ? – a-t-il pu se laisser aller à une telle ignominie2 ? »

C’est qu’il était loin d’être inculte, le vieux Colonel de Gendarmerie ! Depuis son admission dans le Cadre de Réserve, il s’astreignait, chaque semaine, à dépouiller le supplément littéraire de son quotidien favori. Et, longtemps, il avait acheté, tous les ans, en novembre, le Prix Goncourt, « le seul qui compte vraiment », disait-il à l’époque. Jusqu’au moment du « scandale » : ce jour-là tout son univers littéraire s’était écroulé. « Comment, maugréait-il, voilà une brochette de nos meilleurs écrivains, l’élite des lettres françaises, et ils ne sont même pas fichus de subodorer la supercherie ! J’avais des soupçons, moi – on n’est pas gendarme pour rien, que voulez-vous, on soupçonne, on soupçonne – : le style, un peu trop homogène, vous voyez ce que je veux dire ? Et surtout le nom : non, on ne s’appelle pas Émile Ajar, personne ne s’appelle Émile Ajar. D’ailleurs, au fait, le coupable, Romain Gary, ce n’est pas son vrai nom, n’est-ce pas ? Comment s’appelait-il vraiment, déjà ? Vous me demandez ce que j’entends par vraiment ? Mais vous avez perdu la tête, à force de vous occuper de vos auteurs supposés ? On s’appelle vraiment de son nom propre, du nom de son père, en somme. Alors, Romain Gary, ce n’était pas Romain Gary, c’était Romain Kacew, dites-vous ? Un nom slave, sans doute ? Mais cela ne change rien : le plus grave, voyez-vous, c’est de changer de nom, de prendre un pseudonyme. Cultivé comme vous l’êtes, vous avez sûrement fait du grec ? Alors, vous savez ce que cela veut dire, pseudonyme ? C’est un “nom menteur”. Mais attention ! Ce n’est pas le nom qui ment – il n’y peut rien, le pauvre – c’est celui qui l’emploie. C’est là le début du délit : on prend un pseudonyme, et puis on mystifie. Après, il ne reste plus que la supposition d’auteur, car je ne vois pas qu’on puisse aller plus loin dans l’ignominie falsificatrice. »

Le bon Colonel était un peu naïf : il n’avait pas encore lu – pour l’instant il refusait de lire – la Vie et l’œuvre des auteurs supposés. Il n’avait jamais entendu le nom de Julien Torma, et il n’imaginait pas àXI quel degré de perversité on peut arriver : un auteur réel qu’on réussit à faire prendre pour un auteur supposé – au point de le faire impitoyablement exclure des Anthologies et des Dictionnaires3 – c’était plus qu’il ne pouvait, à l’époque, imaginer. Mais en même temps il était pétri de curiosité, le vieux Colonel. Il se fit bien un peu prier – chaque âge, chaque condition a sa coquetterie – mais finalement il se laissa convaincre : il accepta de lire les épreuves des Auteurs supposés, telles qu’elles arrivaient, par paquets successifs, de chez l’éditeur. Il y passa de longues soirées, d’abord indigné – « On ne plaisante pas avec les noms, voyez-vous : c’est ce qu’il y a de plus sacré4 ! » – puis intéressé – il s’amusait de voir « mystifiés » professeurs et journalistes, notamment « les petits blancs-becs de Libération » – enfin séduit, oui, séduit, même s’il n’osait pas trop l’avouer.

Il dissimulait négligemment sur sa table de travail quelques griffonnis très travaillés. Il s’agissait des Mémoires du Général Jacques de la Piatière, héros de la dernière guerre mondiale, compagnon du Maréchal Leclerc, et auteur, à ses heures, de petits poèmes érotiques assez galammeent troussés. Faut-il dire que le Général Jacques de la Piatière ne se confond pas avec le Colonel ? Il ne porte pas le même nom, et il a réussi à « décrocher les étoiles », objets restés inaccessibles à la patiente convoitise du bon Colonel. Il est vrai que le Général bénéficiait d’un privilège considérable, qui facilita sa carrière militaire : il n’existait pas. Et il faut avouer quel le Colonel, très au fait des us et coutumes de la hiérarchie militaire, réussissait assez adroitement à construire l’illusion du réel pour son Général d’auteur. Rien n’eût empêché Jean-François Jeandillou de citer quelques pages des Mémoires– elles n’auraient point déparé son Anthologie, où elles auraient dignement poursuivi leur carrière jusqu’à leur terme : la publication, indice indiscutable de leur reconnaissance par l’institution Littéraire – c’est-à-dire de leur qualité. Pourquoi le Colonel n’entreprit-il pas l’aventure ? C’est ce qu’on ne sait pas.

Les Mémoires du Général Jacques de la Patière resteront donc sans doute lettre définitivement morte. Il n’en ira pas de même pour les réflexions théoriques du Colonel. Au cours de sa lecture des épreuves, il annotait le texte des Auteurs supposés. Contrainte, au sens le plus matériel du mot, par l’espace dont elle dispose, la réflexion du Colonel prend un aspect sentencieux et aphoristique. Avec sa bienveillante autorisation, nous reproduisons ici quelques-unes de ses Maximes : puissent-elles donner à cette modeste Préface l’autorité qui lui manque5 !

XII« Sacré Nom de Nom ! Ainsi le Nom a un Nom. Quel NOM ? DIEU : Dieu est son nom, dans tous les sens. Il en va de même pour cet autre Dieu qu’est l’auteur : il se confond avec son nom. »

« Auteur supposé : il faut bien un actif à ce passif. Je propose supposteur, union d’un suppôt et d’un imposteur.»

« Une imposture manifeste ? Mais non : une posture magnifique6. »

« Julien Torma : il confond tout : l’être et le nom, le réel et le supposé. Et tous : ceux qui croient en Lui et ceux qui n’y croient pas7

Michel ARRIVÉ
Professeur à l’Université Paris X-Nanterre
avec la collaboration du Colonel X.


1 On verra plus bas l’écho que le Colonel, plus tard, donnera à cette remarque grammaticale (voir la seconde Maxime).

2 On trouvera tous les renseignements nécessaires sur Romain Gary et Emile Ajar dans le chapitre qui leur est conscré.

3 Le chapitre consacré à Julien Torma donne les principales informations. Nous y ajoutons le détail suivant : deux articles sur Torma ont été rédigés, par deux auteurs différents, pour l’Encyclopœdia Universalis et pour le Dictionnaire des littératures de langue française. Ils ont été l’un et l’autre refusés, par les Directeurs… confondus (voir la quatrième Maxime) : laissons-les à leur confusion, mais reconnaissons néanmoins aux responsables de ladite Encyclopœdia le mérite d’avoir, tardivement, agréé une notice rédigée par Noël Arnaud.

4 Là encore on retrouvera, dans la première Maxime, l’écho – inversé ? – de cette indignation.

5 Avions-nous à citer le nom du Colonel ? Nous aurions pu le faire : admis depuis plusieurs années dans le Cadre de Réserve, il n’est plus soumis à l’obligation de réserve – et d’anonymat, c’est-à-dire de pseudonymat, quand ils publient des livres – qui s’impose aux Officiers Supérieurs et Généraux. Il nous a d’ailleurs autorisé à révéler son nom. Mais du bout des lèvres. Et son épouse, interrogée, nous a laissé entendre que, s’il n’avait évidemment plus de crainte pour une carrière achevée, il s’inquiétait encore pour sa progression dans l’Ordre de la Légion d’Honneur, où il n’atteignait qu’un grade assez modeste. Nous avons donc, en accord avec Jean-François Jeandillou, décidé de respecter son anonymat, en formulant le vœu de le voir enfin accéder aux Honneurs qu’il mérite.

6 Le Lecteur averti aura repéré un écho du texte de Jarry.

7 De facon mimétique, le Colonel laisse stagner l’ambiguïté sur ce qu’il « pense » du « cas Torma ».

1 La vie et l’œuvre des auteurs supposés

3 BILITIS

Pan, si pour éluder ta poursuite hardie,

La fuite de Syrinx n’eût ombragé les eaux,

Les lèvres de Daphnis animant neuf roseaux N’auraient point suspendu les fleuves d’Arcadie.

Ces quatre vers de Chénier, pour lesquels j’ai une tendresse particulière, je les écris en tête de cette Vie, comme on cite les livres saints avant de commencer un panégyrique. Leur enseignement est délicieux : il est vrai que Pan fut cruel, qu’il eut une passion trop ardente et causa la mort d’une enfant, mais cette passion même est à sa louange, car elle s’est purifiée par miracle : il reste d’elle une petite flûte.

Des amours de Bilitis il reste aussi une petite flûte. Je ne sais si elle suspendrait les rivières d’Arcadie ; mais elle suffit à excuser une vie un peu en dehors de la morale vulgaire.

Bilitis naquit au commencement du sixième siècle avant notre ère, dans un village de montagnes situé sur les bords du Mélas, vers l’orient de la Pamphylie. Ce pays est grave et triste, assombri par des forêts profondes, dominé par la masse énorme du Taurus ; des sources pétrifiantes y sortent de la roche ; de grands lacs salés séjournent sur les hauteurs, et les vallées sont pleines de silence.

Elle était fille d’un Grec et d’une Phénicienne. Elle semble n’avoir pas connu son père, car il n’est mêlé nulle part aux souvenirs de son enfance. Peut-être même était-il mort avant qu’elle ne vînt au monde. Autrement on s’expliquerait mal comment elle porte un nom phénicien que sa mère seule put lui donner.

Sur cette terre presque déserte, elle vivait d’une vie tranquille avec ses soeurs. D’autres jeunes filles, qui furent ses amies, habitaient non loin de là. Sur les pentes boisées du Taurus, des bergers paissaient leurs troupeaux.

Le matin, dès le chant du coq, elle se levait, allait à l’étable, menait boire les animaux et s’occupait de traire leur lait. Dans la journée, s’il4 pleuvait, elle restait au gynécée et filait sa quenouille de laine. Si le temps était beau, elle courait dans les champs et faisait avec ses compagnes mille jeux dont elle nous parle.

Bilitis avait à l’égard des Nymphes une piété très ardente. Les sacrifices qu’elle offrait, presque toujours étaient pour leur fontaine. Souvent même elle leur parlait, mais il semble bien qu’elle ne les a jamais vues, tant elle rapporte avec vénération les souvenirs d’un vieillard qui autrefois les avait surprises.

La fin de son existence pastorale fut attristée par un amour sur lequel nous savons peu de chose bien qu’elle en parle longuement. Car elle cessa de le chanter dès qu’il devint malheureux. Devenue mère d’un enfant qu’elle abandonna, elle quitta la Pamphylie, d’une façon assez mystérieuse, et ne revit jamais le lieu de sa naissance.

Nous la retrouvons ensuite à Mytilène où elle était venue sans doute par mer. Elle avait à peine seize ans, selon les conjectures de M. Heim qui établit avec vraisemblance quelques dates dans la vie de Bilitis, d’après un vers qui fait allusion à la mort de Pittakos.

Lesbos était alors le centre du monde. A mi-chemin entre la belle Attique et la fastueuse Lydie, elle avait pour capitale une cité plus divine qu’Athênes et plus corrompue que Sardes : Mytilène, bâtie sur une presqu’île en vue des côtes d’Asie. La mer bleue entourait la ville. De la hauteur des temples on distinguait à l’horizon la ligne blanche d’Atarnée qui était le port de Pergame.

Les rues étroites et toujours encombrées par la foule resplendissaient d’étoffes bariolées, tuniques de pourpre et d’hyacinthes, cyclas de soies transparentes, bassaras traînantes dans la poussière des chaussures jaunes. Les femmes portaient aux oreilles de grands anneaux d’or enfilés de perles brutes, et aux bras des bracelets d’argent massif grossièrement ciselés en relief. Les hommes eux-mêmes avaient la chevelure brillante et parfumée d’huiles rares. Les chevilles des Grecques étaient nues dans le cliquetis des periscelis, larges serpents de métal clair qui tintaient sur les talons ; celles des Asiatiques se mouvaient en des bottines molles et peintes. Par groupes, les passants stationnaient devant des boutiques tout en façade et où l’on ne vendait que l’étalage : tapis de couleurs sombres, housses brochées de fils d’or, bijoux d’ambre et d’ivoire, selon les quartiers. L’animation de Mytilène ne cessait pas avec le jour : il n’y avait pas d’heure si tardive, où l’on n’entendît, par les portes ouvertes, des sons joyeux d’instruments, des cris de femmes et le bruit des danses. Pittakos même, qui voulait donner un peu d’ordre à cette perpétuelle débauche, fit une loi qui défendait aux joueuses de flûte trop fatiguées de s’employer dans les festins nocturnes ; mais cette loi ne fut jamais sévère.

Dans une société où les maris sont la nuit si occupés par le vin et les danseuses, les femmes devaient fatalement se rapprocher et trouver entre elles la consolation de leur solitude. De là vint qu’elles s’atten5 drirent à ces amours délicates, auxquelles l’Antiquité donnait déjà leur nom, et qui entretiennent, quoi qu’en pensent les hommes, plus de passion vraie que de vicieuse recherche.

Alors, Sapphô était encore belle. Bilitis l’a connue, et nous parle d’elle sous le nom de Psappha qu’elle portait à Lesbos. Sans doute ce fut cette femme admirable qui apprit à la petite Pamphylienne l’art de chanter en phrases rhythmées, et de conserver à la postérité le souvenir des êtres chers. Malheureusement Bilitis donne peu de détails sur cette figure aujourd’hui si mal connue, et il y a lieu de le regretter car le moindre mot eût été précieux touchant la grande Inspiratrice. En revanche elle nous a laissé en une vingtaine d’élégies l’histoire de son amitié avec une jeune fille de son âge qui se nommait Mnasidika, et qui vécut avec elle. Déjà nous connaissions le nom de cette jeune fille par un vers de Sapphô où sa beauté est exaltée : mais ce nom même était douteux, et Bergk était près de penser qu’elle s’appelait simplement Mnaïs. Les chansons qu’on lira plus loin prouvent que cette hypothèse est sans fondement. Mnasidika semble avoir été une petite fille très douce et très innocente, un de ces êtres charmants qui ont pour mission de se laisser adorer, d’autant plus chéris qu’ils font moins d’efforts pour mériter ce qu’on leur donne. Les amours sans motifs durent le plus longtemps : celui-ci dura dix années. On verra comment il se rompit par la faute de Bilitis, dont la jalousie excessive ne comprenait aucun éclectisme.

Quand elle sentit que rien ne la retenait plus à Mytilène, sinon des souvenirs douloureux, Bilitis fit un second voyage : elle se rendit à Chypre, île grecque et phénicienne comme la Pamphylie elle-même et qui dut lui rappeler souvent l’aspect de son pays natal.

Ce fut là que Bilitis recommença pour la troisième fois sa vie, et d’une façon qu’il me sera plus difficile d’excuser, si l’on ne comprend pas à quel point l’amour était chose sainte chez les peuples antiques. Les courtisanes d’Amathonte n’étaient pas comme les nôtres, des créatures en déchéance, exilées de toute société mondaine ; c’étaient des filles issues des meilleures familles de la cité qui remerciaient Aphrodite de la beauté qu’elle leur avait donnée, en consacrant cette beauté au service de son culte. Toutes les villes qui possédaient comme celles de Chypre un temple riche en courtisanes avaient à l’égard de ces femmes les mêmes soins respectueux.

L’incomparable histoire de Phryné, telle qu’Athénée nous l’a transmise, donnera quelque idée d’une telle vénération. Il n’est pas vrai qu’Hypéride eut besoin de la mettre nue pour fléchir l’Aréopage, et pourtant le crime était grand : elle avait assassiné. L’orateur ne déchira que le haut de sa tunique et révéla seulement les seins. Et il supplia les juges « de ne pas mettre à mort la prêtresse et l’inspirée d’Aphroditê ». – Au contraire des autres courtisanes qui sortaient vêtues de cyclas transparentes à travers lesquelles paraissaient tous les détails de6 leur corps, Phryné avait coutume de s’envelopper même les cheveux dans un de ces grands vêtements plissés dont les figurines de Tanagre nous ont conservé la grâce. Nul, s’il n’était de ses amis, n’avait vu ses bras, ni ses épaules, et jamais elle ne se montrait dans la piscine des bains publics. Mais un jour il se passa une chose extraordinaire. C’était le jour des fêtes d’Eleusis ; vingt mille personnes, venues de tous les pays de la Grèce, étaient assemblées sur la plage, quand Phryné s’avança près des vagues ; elle ôta son vêtement, elle défit sa ceinture, elle ôta même sa tunique de dessous, « elle déroula tous ses cheveux et elle entra dans la mer ». Et dans cette foule il y avait Praxitèle qui d’après cette déesse vivante dessina l’Aphrodite de Cnide; et Appelle qui entrevit la forme de son Anadyomène. Peuple admirable, devant qui de telles choses pouvaient se faire sans exciter le rire ni la fausse honte !

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