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Sur la sédition des Nu-Pieds

De
422 pages

Mécontentement provoqué en 1639 par les nouveaux impôts. Le Roi et le Cardinal de Richelieu s’éloignent de Paris pour se rapprocher de l’armée. — Etablissement de la Gabelle dans le Cotentin et du contrôle des teintures pour toute la Normandie. Août : Jacob Hais se rend à Rouen pour l’exécution de ce dernier édit. — 4 août, il est mis à mort par la populace sur la place de la Cathédrale. — Difficultés de compétence criminelle soulevées par l’instruction.

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À propos de Collection XIX

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Alexandre Bigot de Monville

Sur la sédition des Nu-Pieds

Et l'interdiction du Parlement de Normandie en 1639

INTRODUCTION

Nous avons eu déjà l’occasion de raconter1 comment les loisirs forcés que nous créa l’occupation prussienne, nous jetèrent dans le dépouillement des manuscrits non encore classés, légués à la ville de Rouen par M. le marquis de Martainville, et comment, dans une liasse plus poudreuse et moins lisible que les autres, portant sur son enveloppe cette mention : « Rien n’est classé dans ce manuscrit ; on ne sait de quoi il traite, » nous découvrimes le manuscrit d’Alexandre Bigot, Président à mortier, dont la première partie fait l’objet de la publication. qui paraît aujourd’hui sous le patronage de la Société de l’Histoire de Normandie.

Nous avions pensé, et la Société a partagé notre appréciation, que le sujet, à l’occasion duquel notre auteur avait cru devoir noter, presque jour par jour, ses impressions, offrait par lui-même un véritable intérêt. On connaît assez mal les causes des soulèvements populaires qui, en 1639, ensanglantèrent la Normandie et Rouen tout spécialement, et l’on s’explique difficilement la responsabilité que l’autorité royale ne craignit pas de faire rejaillir jusque sur le grand corps judiciaire qui illustrait la province, en frappant d’interdiction le Parlement, comme coupable de félonie. Cette interdiction fut, en outre, accompagnée de mesures qui lui donnèrent un éclat inaccoutumé. Le chancelier de France, revêtu de pouvoirs à peu près inconnus jusque là, vint à Rouen pour surveiller lui-même l’exécution de la sentence. En même temps que le Parlement, d’ailleurs, étaient frappés la Cour des Aides et les Trésoriers de France ; la ville elle-même, atteinte dans son existence communale, fut englobée dans la répression. La Chambre des Comptes trouva seule grâce devant la sévérité du tout-puissant premier ministre.

Le chancelier Seguier ne s’est point fait faute de conserver à la postérité les renseignements qui pouvaient l’éclairer sur l’importance de sa mission. Un maître des Requêtes fut chargé par lui de consigner avec soin les événements qui devaient la rendre mémorable ; de là ce Diaire que notre éminent collègue, M. Floquet, a publié comme annexe à son histoire du Parlement de Normandie. A côté de ce récit, et à titre de renseignements justificatifs, Pierre Seguier recueillit, dans un volume spécial, tous les documents à l’appui du récit de son historiographe.

Ces documents, fort intéressants d’ailleurs, ont passé de la bibliothèque du Chancelier dans celle de Saint-Germain-des-Prés, et de là dans la Bibliothèque nationale, où ils portent le numéro 18,937 (fonds français). C’est là également que les puisa le savant annotateur du Diaire.

Ce fut évidemment, sous l’impression de ces renseignements si précieux, qu’il écrivit toute la partie de son histoire du Parlement de Normandie, où il raconte la sédition des Nu-Pieds et fait le récit de l’interdiction du Parlement.

Toutefois, ces documents donnent aux événements une importance un peu surfaite. Il est douteux, lorsqu’on examine les faits et qu’on les pèse à leur juste valeur, que la mesure rigoureuse dont le Parlement fut l’objet, nous allions presque dire la victime, soit justifiée par une appréciation impartiale des circonstances qui l’avaient précédée. Il eut fallu, pour motiver ces gros mots, de « négligence, connivence et lascheté, » qui se trouvent dans les lettres-patentes d’interdiction, et que Renaudot, dans sa Gazette, n’osa pas reproduire2, que le Parlement se trouvât bien directement mêlé aux faits de l’émeute et s’y associât pour ainsi dire, et cependant il est impossible de voir, dans les circonstances imputables au Parlement, autre chose que de l’inexpérience et de la faiblesse. Et quand on sait, par les mémoires du temps, que cette interdiction ne parut même pas suffisante au chancelier Séguier ; qu’il ne craignit pas de proposer au redoutable premier ministre, de raser l’Hôtel-de-Ville et d’élever sur ses ruines une pyramide où serait gravé en lettres d’or le texte de l’arrêt du conseil3, et que cet excès de zèle dut être modéré par le cardinal lui-même, on regrette de voir, dans le caractère du chef de la justice, quelque chose qui ressemble singulièrement à l’adulation du courtisan.

Du reste, le Chancelier signala sa présence à Rouen par une double exécution, que ses contemporains lui reprochèrent plus tard, et qui nous paraît devoir singulièrement être à charge à sa mémoire. A deux reprises différentes, sept accusés furent envoyés par lui à l’échafaud, sur son ordre verbal, après simple lecture des pièces, et sans qu’il entendît leur défense. Il sentit lui-même le besoin de justifier sa façon d’agir auprès des conseillers d’Etat qui le suivaient4 ; mais nous doutons que la nécessité « de faire des exemples » puisse légitimer un pareil mépris des formes tutélaires de la défense des accusés, et cette appréciation se trouve corroborée, lorsque l’on voit les commissions spéciales en pleine activité, quand il recourut pour la seconde fois à ces exécutions sommaires et qu’il les motive, cette fois, parce, qu’il ne comptait pas trop, écrit-il au cardinal de Richelieu, « à la justice des commissaires qui sont de deçà.5 »

Bigot ne cite que l’une de ces exécutions, mais nous croyons que la réserve, avec laquelle il en parle6, prouve une fois de plus que le silence a aussi son éloquence. Pour nous, nous n’avons pu trouver ce fait sous notre plume, sans faire entendre une protestation contre ce mode arbitraire et hautain de décider de la vie des accusés7.

Ajoutons d’ailleurs que la manière pleine d’ostentation, avec laquelle on procéda contre notre malheureuse cité, ne nous paraît guère justifiée par la part que ceux que l’on frappa prirent aux violences populaires qui troublèrent son calme habituel.

Les souvenirs conservés par Bigot fournissent des renseignements précis sur la situation de la ville, au moment où les lettres-patentes du roi y furent publiées. La sédition était depuis longtemps éteinte, l’ordre ne courait plus aucun danger, la justice régulière allait suivre son cours, et l’on a tout lieu de penser que le déploiement de forces militaires, qui occupa Rouen pendant plusieurs semaines, était surtout, et il est douloureux de le constater, un moyen financier de décharger le budget ordinaire de l’entretien de ces troupes et de l’obtenir de la ville à titre de subsistance.

De même la peine qui frappa le Parlement, et qui devait être rapportée en partie lors de la création du Parlement semestre, c’est-à-dire lors du doublement des offices qui le composaient, était-elle autre chose qu’un moyen de tirer, sous forme d’emprunt forcé, deux millions de livres de la bourse des particuliers qui se présenteraient pour acquérir les charges nouvelles ? Ou bien encore le surintendant des finances n’avait-il pas encore la pensée que cette mesure, qui déconsidérait le Parlement en réduisant ses membres à l’inaction pendant la moitié de l’année, qui lui faisait perdre son esprit de corps, par l’intrusion de magistrats, animés d’idées différentes et systématiquement hostiles à celles des anciens, l’amènerait forcément lui-même à proposer de nouvelles combinaisons financières ; et n’espérait-il pas y trouver pour les coffres du roi la source des mêmes avantages, en dégageant sa propre responsabilité des inconvénients qui en résulteraient pour le public, et en les faisant endosser par le Parlement lui-même ?

A ce point de vue, les mémoires de Bigot offrent un récit qui méritait d’être publié, et fait toucher du doigt les difficultés financières auxquelles l’absence de contrôle et d’une représentation nationale régulière exposait à chaque instant l’ancienne monarchie. Malheureusement elle devait, après cent cinquante ans, chercher le remède là où il était véritablement, mais trop tard pour la paix et le bonheur de la France.

Nos mémoires ont un autre mérite au point de vue de l’histoire locale. Ils édifient sur la valeur de certaines individualités et en laissent apercevoir tous les petits côtés.

Et d’abord le premier Président, Faucon de Frainville. On peut dire que c’est à sa pusillanimité et à son défaut d’énergie que le Parlement dut la répression sévère qui l’atteignit plus tard. Bigot fait saisir sa conduite, jour par jour, et permet d’affirmer que le soin excessif qu’on le voit prendre de sa personne, cette faiblesse dont il fit preuve lors de la démarche à laquelle il poussa le Parlement en corps dans la rue de la Vicomté, sa frayeur de faire incarcérer Gorin, dans les prisons de la Conciergerie, l’indécision qui l’empêcha d’ordonner une prompte et immédiate répression de l’outrage porté à la dignité de la justice, lorsque la populace traîna dans les rues la potence élevée place du Vieux-Marché, furent les vraies causes qui permirent au ministère de colorer plus tard, d’une manière si douloureuse pour le Parlement de Normandie, la déclaration d’interdiction. Ajoutons qu’une fois ce Parlement déclaré semestre, le Premier Président fit ce qui dépendait de lui pour le maintenir en cet état, voyant une diminution de l’honneur attaché à sa charge, dans celle du nombre des magistrats faisant partie de la cour ; ces préoccupations personnelles n’ont certes rien qui grandissent sa situation.

L’archevêque, François de Harlay, occupe aussi quelques pages dans ces mémoires, mais elles ne présentent pas les grandes lignes de son caractère. Il est vrai qu’il avait eu des démêlés avec le Parlement et que Bigot le juge en parlementaire. On trouvera dans notre récit bien des traits précieux qui peignent l’homme avec une grande finesse, et qui laissent apercevoir en lui plus de vanité peut-être que de grandeur réelle.

Au reste nous n’avons pas la prétention de faire connaître ici tout ce que le lecteur relèvera dans ces mémoires.

Nous croyons qu’on les parcourra sans fatigue ; le style en est coulant, et l’on y rencontre une infinité de détails sur la vie de nos pères, détails de deux cents ans de date, que l’on sera tout heureux de glaner en passant ; nous voulons laisser à ceux qui, sur la foi de notre affirmation, se laisseront tenter, le plaisir de faire eux-mêmes ces petites découvertes. Elle leur paraîtront avoir d’autant plus de saveur.

Aussi, sans plus nous attarder aux considérations générales, que pourraient motiver ces mémoires envisagés dans leurs rapports avec l’histoire, nous allons consigner ici tout ce que nous avons pu recueillir sur l’auteur, et sur ses œuvres ; nous terminerons par quelques détails précis sur le manuscrit que nous plaçons sous les yeux du public, et sur la manière dont nous avons compris sa publication.

I

La généalogie d’Alexandre Bigot est facile à établir ; il se rattachait à cette grande famille parlementaire des Bigot, dont les branches les plus connues furent celles de la Turgère, de Sommesnil, de Monville, à laquelle il appartenait, et de Sassetot, dont descendait le marquis de Martainville, ce qui explique la provenance du manuscrit de la biliothèque de Rouen.

Cette famille paraît avoir eu pour auteur Emery Bigot, vicomte de Verneuil, à la fin du XIVe ; siècle, dont le fils Guillaume vint s’établir à Rouen, où il fut avocat au bailliage, en 1451 ; il aurait acheté une charge de secrétaire du roi, en 1459.

Son fils Antoine eût plusieurs enfants, Laurent entr’autres, qui exerça avec talent la charge d’avocat général au Parlement de Rouen et eût un fils plus célèbre que lui, le fameux Emery Bigot de Thibermesnil, avocat général, puis président à mortier au même parlement. Cette branche, qui avait commencé à marquer au XVIe siècle, s’éteignit, en 1585, en la personne du président, qui ne laissa que des filles.

Mais Laurent avait eu un frère, Etienne, qualifié dans la généalogie sieur de la Turgère, qui s’allia à Marie Puchot, issue de l’une des familles bourgeoises de Rouen les plus notoires au XVIe siècle, et qui, prenant rang bientôt dans les rangs de la noblesse, se divisa en différentes branches, dont les plus célèbres furent celles de Gerponville et de Malaunay ou des Alleurs. C’est de cet Etienne Bigot que descendent toutes les branches depuis connues de la famille.

Laurent, leur fils aîné, fonda la branche des sieurs de la Turgère et de Graveron.

Jean, lieutenant-particulier du bailly de Rouen, fut père de Jean Bigot, sieur de Sommesnil, conseiller à la Cour des Aides, qui, de son mariage avec Barbe Groulard, fille du premier président, eut Jean Bigot, sieur de Sommesnil, conseiller au Parlement, mort sans enfants ; Nicolas, sieur de Cleuville, puis de Sommesnil, conseiller à la Cour des Aides, dont la postérité masculine ne s’éteignit qu’au commencement de ce siècle, et enfin le savant Emery Bigot de Sommesnil, qui porta à son apogée la bibliothèque fondée par son père et ses frères.

Un autre fils d’Etienne Bigot, Charles, fut conseiller au Parlement. C’est de son alliance avec Jeanne du Pont que sortit Alexandre Bigot, notre auteur, baron de Monville. Nous reviendrons tout à l’heure sur la généalogie de leur branche.

Enfin, un dernier fils, André, fut la tige des sieurs du Heaume ; leur notoriété ne date guère que de l’époque où ils recueillirent, en 1757, leur part de la succession des Bigot de Monville. Ils furent, dès lors, connus sous le nom de Sassetot et produisirent un président à mortier, aïeul du marquis de Martainville, maire de Rouen sous la Restauration.

Ce président Bigot de Sassetot soutint, conjointement avec un Bigot de Bolleville, chevalier de Saint-Louis, un procès généalogique assez curieux contre un autre membre du Parlement, portant le même nom, M. Bigot de Sainte-Croix. Il prétendit lui faire défenses de porter les armes de Bigot qui sont d’argent au chevron de sable accompagné de trois roses de gueules.

M. de Sainte-Croix les brisait d’une croisette en la cime du chevron8.

Il voulait de plus lui interdire le droit de se prétendre de sa famille à lui, président Bigot.

L’affaire vint directement à la Chambre des requêtes qui, par arrêt du 17 janvier 1771, donna raison au président Bigot, mais sur appel interjeté en la grande Chambre intervint, à la date du 14 août 1771, arrêt qui, faisant droit à l’appel, déclara le président Bigot autant non-recevable que mal fondé dans ses demandes principales et incidentes et le condamna à tous les dépens.

Ce procès n’offre d’intérêt que parce que M. Bigot de Sainte-Croix, qui se prétendait de la famille du président, avouait en même temps pour aieul un Etienne Bigot, reçu en 1530, sur chef d’œuvre, maître dans la communauté des orfèvres de Rouen, et soutenait que Marie Puchot, sa veuve, avait été reçue dans la même communauté, comme femme de maître, en 1582 ; que ses fils, André, Jean et Charles, furent baptisés à Saint-Herbland comme fils d’orfèvre. Il produisait d’ailleurs l’estampe gravée d’un sien ascendant, Ellye Bigot, avec les roses et le chevron des Bigot, et pour brisure une étoile de gueules en la cime.

Quoiqu’il en soit de ce débat, sur lequel nous ne nous prononcerons pas, puisque nous n’en avons pas les pièces sous les yeux, nous avons cru intéressant d’en noter l’existence, parce que, sans ôter rien à la vraie illustration des Bigot, il prouverait dans tous les cas la facilité avec laquelle nos grandes familles commerçantes du XVIe siècle parvenaient, grâce aux charges judiciaires, jusqu’aux premiers rangs de la noblesse de province.

II

Nous voulons maintenant étudier de plus près ce qui touche à notre président.

Son père, Charles Bigot, reçu avocat au Parlement le 27 juin 1585, fut pourvu, par lettres du 1er janvier 1589, de l’office de conseiller, vacant par la mort de Claude Hédiart9.

Un petit incident marqua sa réception : Jean Thomas, procureur syndic des Etats de Normandie, bailla requête au Parlement séant à Caen, « par laquelle il remonstra que le Roy avoit promis aux Estats de Blois de ne point pourvoir aux offices qui vacqueroient pendant la séance desdits Etats, pendant lequel temps, l’office dudit Hédiart ayant vacqué, il avoit esté chargé par MM. desdits Etats d’opposer au sceau à ce qu’il n’en fut expédié aucunes provisions, au préjudice de laquelle opposition les lettres dudict Ch. Bigot avoient esté délivrées. » Un arrêt du 21 juillet 1589 ordonna au procureur syndic de faire apparoir dans le mois des ordres du Roy, et, à défaut de justification, on procéda, le 25 août 1589, à l’examen de Charles Bigot, qui fut définitivement reçu le 26.

Il exerça jusqu’au 14 juin 1627, époque où Alexandre, son fils, fut reçu à son office, et lui-même obtint l’enregistrement de lettres de conseiller honoraire datées du 26 mars précédent.

Il avait épousé Jeanne Dupont, fille unique de Jérosme Dupont, advocat au Parlement de Rouen.

Ils eurent six enfants ; deux seulement atteignirent l’âge d’homme : un fils, Alexandre, né le 19, novembre 1607, et une fille Fleurimonde, née le 27 janvier 1606, qui épousa, le 19 octobre 1625, Robert de Bonshoms, sieur de Couronne, conseiller, puis président au Parlement de Rouen.

Nous rapporterons plus loin ce qui concerne les travaux et les services d’Alexandre Bigot ; disons ici qu’il épousa à vingt-six ans, le 26 février 1632, après contrat passé devant les notaires de Rouen le 7 de février précédent, Geneviève Le Roux, fille de Robert Le Roux, seigneur de Tilly, conseiller au Parlement de Rouen, et de Marie de Bellièvre, et en secondes noces, après 1657, Jeanne-Charlotte de Nouveau.

Il fut inhumé à S.-Laurent, dans la chapelle de sa famille, le 30 mars 1675, alors âgé de 67 ans. Sa veuve, Charlotte de Nouveau, mourut le 18 juillet 1677.

Le premier mariage fut fécond ; outre trois enfants - morts en bas âge, on compte :

1. Robert, baron de Monville, dont nous dirons tout à l’heure la descendance ;

2, Pomposne, sieur de Blasqueville, né le 2 novembre 1636, capitaine au régiment de Champagne, mort le 23 octobre 1699 et enterré à Saint-Laurent, lieu de sépulture de la famille ;

3. Alexandre, né le 4 septembre 163..., prieur de Saint-Gilles et de Saint-Martin-de-Brucdalle et de Ribeuf, chanoine en l’église cathédrale, prieur de Saint-Gilles du Pont-Audemer, mort le 27 août 1721 et enterré à Saint-Laurent ;

4. Raoul, né le 1er septembre 1639, sieur de Sasseville, prêtre doyen d’Yvoy, mort avant 1700, enterré à Saint-Eustache, à Paris ;

5. Marie, née le 21 mars 1642, qui épousa, le 5 juin 1669, Claude Fournier, sieur de Joigny, suivant contrat de mariage passé le jour précédent devant les tabellions de Rouen ;

6. Madeleine, née le 16 juin 1647 ; morte le 16 décembre 1736.

Le fils aîné Robert, né le 13 février 1633, reçu avocat au Parlement le 22 septembre 1652, et conseiller aux Requêtes le 6 juillet 165410, épousa le 21 février 1655 Marie du Moucel, dame de Sassetot. Leur contrat de mariage fut passé devant les notaires au Chatelet de Paris, à la date du 20 février 165511.

Nous extrayons ce qui suit, relatif aux qualifications prises par les parties ; on y trouve un renseignement exact sur les possessions féodales de cette branche de la famille.

« Pour parvenir au mariage qui au plaisir de Dieu sera faict entre Monsieur Robert Bigot, baron de Monville, conseiller du Roy en son Parlement et commissaire aux requestes à Rouen, fils aisné de Messire Alexandre Bigot, chevalier seigneur et baron de Monville, Gruchy, vicomte de Blaqueville, conseiller du Roy en ses conseils et président en son Parlement de Normandie et de dame Geneviève Le Roux, d’une part ;

« Et Damoiselle Marie du Moucel, fille unique et seule héritière de Louis du Moucel, escuier, sieur de Sassetot et de Varengeville et de dame Marguerite Le Seigneur, d’autre part, ont esté faits les dons et promesses cy aprez employés.

.... En faveur duquel mariage, le dit sieur président Bigot a promis paier audit sieur son fils la somme de dix mil livres pour chacun an et le faire pourvoir de la charge de président, lorsqu’il aura les qualités requises, au prix qu’elle lui a cousté, ou qu’elle vaudra lors desdites provisions, au choix dudict sieur son fils, et néantmoins se pourra réserver d’exercer la dite charge tel nombre d’années qu’il jugera à propos, comme aussi il a promis pléger ledit sieur son fils de la somme qui sera nécessaire pour le faire pourvoir d’une charge de la valeur de 60,000 escus, y compris ce qui proviendra de la vente de celle qu’il exerce, de laquelle il payera le prix et ce qu’il a cousté pour l’y faire parvenir et réussir, au moyen des avancements à luy faits. »

Le futur avait 60,000 livres de don mobil sur les meubles de la demoiselle de Sassetot et au besoin sur les immeubles.

Ce contrat, sous seings-privés entre les parties, fut le même jour déposé devant les notaires au Châtelet de Paris.

Robert Bigot devait perdre sa femme quelques années plus tard ; le 9 décembre 1668, elle mourait en couches à l’âge de vingt-sept ans, et était inhumée à Saint-Laurent, dans le caveau de famille. Ce fut sans doute la douleur qu’il en ressentit qui lui fit vendre sa charge au Parlement de Rouen, pour en acheter une au Parlement de Paris, et c’est sans doute à cette circonstance qu’il faut attribuer la dispersion de la célèbre bibliothèque des Bigot de Sommesnil. Formée par Jean Bigot, seigneur de Sommesnil et de Cleuville, qui reunit plus de 6,000 volumes, augmentée par Jean et Nicolas Bigot, sieurs de Sommesnil et de Cleuville, et portée à son apogée12 par Emery Bigot, elle fut, à la mort de ce dernier13, léguée par lui à son cousin Robert Bigot de Monville, qu’une conformité de goûts14 et une grande fortune semblaient désigner naturellement comme plus apte à la conservation de ce dépôt précieux.

Malheureusement il mourut le 8 août 1692, et son corps fut rapporté à S. Laurent de Rouen, dans le caveau de famille, et après lui, la bibliothèque fut vendue à la date du 1er juillet 1706.

Il eut plusieurs enfans, la plupart morts en bas âge, à l’exception d’Alexandre, seigneur et patron de Sasseville, qui mourut le 27 août 1724, syndic général du clergé de Normandie, et de Robert Bigot, seigneur de Sassetot, qui mourut le 24 mars 1757, âgé de 91 ans.

L’aîné fut Henry, né le 2 mai 1659, baptisé le 6 juillet suivant, et qui eut l’honneur d’avoir pour parrain Henry d’Orléans, duc de Longueville, gouverneur de Normandie (S. Laurent, id., ibid.). Il fut reçu Conseiller au Parlement de Rouen, le 11 août 1684, et épousa, le 5 février 1686, Caterine Le Couteulx, veuve de Louis Le Roux, seigneur de Tilly.

Elle ne mourut que le 22 avril 1742, à l’âge de 87 ans. Quant à lui, il fut, comme ses ancêtres, enterré à S. Laurent, le 2 décembre 1725, et son acte de décès lui donne les titres de baron de Monville et de Gruchy, vicomte de Blaqueville, seigneur de Sassetot, Sasseville et Sallenelle, Conseiller en la Grand Chambre du Parlement de Normandie.

De leurs cinq enfants, un seul paraît avoir vécu : Alexandre, né le 26 août 1691, reçu conseiller au Parlement de Rouen en mars 1714, président à mortier, le 13 juillet 1722, qui mourut à Marseille, le 19 octobre 1747, âgé de 55 ans. L’acte de décès dressé parmi les actes de la paroisse S. Laurent, le 20 octobre suivant, porte qu’il fut inhumé à N.D. du Cloître, à Marseille. Sa fortune retournait à son oncle Robert Bigot de Sassetot, qui mourut en 1757 sans postérité, de sorte qu’à sa mort, la grande fortune des Bigot dé Monville se divisa, comme nous l’avons dit, entre les trois branches de la Turgère, de Sommesnil et du Heaume.

III

Laissons maintenant ces préliminaires généalogiques, pour entrer plus intimement dans la vie du président Bigot

Né le 19 novembre 1607, il succéda en 1627 à la charge de son père. Plus tard, en avril 1637, un édit royal, vérifié le 2 juillet, ayant créé une septième charge de président à mortier, Bigot s’en porta acquéreur, et présenta le 11 août suivant ses lettres de provision ; il fut reçu le même jour au serment de son office, « sans faire information de sa vie et mœurs, attendu qu’il estoit du corps du Parlement. »

Il devait exercer cette charge jusqu’à son décès, et après la mort du Président de Franquetot, en 1666, elle lui valut, en qualité de second Président au Parlement, l’honneur d’exercer, en vertu d’une commission du roi, la charge de Premier Président alors vacante. Il en fut revêtu jusqu’à la réception du Premier Président Claude Pellot, le 14 avril 1670. Ce fut dans cet intervalle que Farin publia la première édition de son Histoire de la ville de Rouen ; il y insérait ces lignes : « Cette charge éminente (de P.P.) est maintenant exercée avec honneur par messire Alexandre Bigot, chevalier, baron de Monville. Conseiller du Roy en tous ses Conseils et second Président en ce Parlement, sur lequel S.M. se repose, ayant reconnu en plusieurs occasions les talens admirables qui rendent son nom illustre par toute la France15. »

Notre collègue, M. Gueroult, possède un curieux manuscrit du XVIIe siècle où sont inscrites des notices biographiques et généalogiques sur un bon nombre de, membres du Parlement. Les quelques lignes que l’auteur anonyme a consacrées à notre président ne sont pas moins emphatiques que celles que nous venons de relever : « La vie de cet homme nous fait bien voir que les têtes les plus glorieuses n’ont pas toutes les couronnes, et comme les premiers maîtres de l’univers n’ont pas toujours porté le titre de monarque, quoiqu’ils commandassent à tous ces hommes ; aussy ce magistrat, quoiqu’il n’aye pas porté la qualité de premier président, toutefois il en faisoit les fonctions, et s’il n’en porta le titre, il l’exerça en effet..... »

M. Floquet, dans son Histoire du Parlement, parle de lui comme de l’un des députés que le Parlement chargea de poursuivre la révocation du semestre, et dit qu’il était fort aimé dans le Parlement. C’était le digne descendant16 des Laurent et des Emery Bigot, les grands magistrats qu’on a vu si souvent en scène dans les premiers temps de cette histoire. Sa personne non moins que son nom était chère au Parlement de Normandie17. »

La Cour de Rouen possède encore le portrait de cet éminent magistrat. Il est encastré dans le lambris placé au-dessus de la cheminée de la Bibliothèque.

Tel est l’ensemble des renseignements biographiques que nous avons pu recueillir sur celui dont nous livrons aujourd’hui les mémoires à la publicité. Il était, à coup sûr, admirablement placé pour connaître les choses du Parlement, et c’est cette situation qui donne une valeur toute particulière aux renseignements qu’il fournit.

Nous consacrerons tout à l’heure notre dernier paragraphe au manuscrit même que nous publions. Mais il n’est pas isolé, et avant de nous en occuper, nous tenons à signaler ceux que la Bibliothèque de Rouen possède encore ; ils prouveront avec quel patient labeur notre président recueillit tous les renseignements qu’il pouvait rencontrer sur la mission, les droits ou les membres du corps auquel il avait l’honneur d’appartenir.

IV

La Bibliothèque de Rouen, fonds Martainville, possède trois manuscrits différents qui émanent de lui et sont écrits de sa main.

Le plus important, comme étendue, contient cinq volumes in-folio. Il a pour titre : « Recueil des présidents, conseillers et autres officiers de l’Eschiquier et Parlelement de Rouen, depuis l’establissement de l’Eschiquier fait en l’an 1499 jusques à présent18. »

Il figure sous les numéros 34 et 35 du catalogue des manuscrits récemment publié par notre regretté confrère, M. Edouard Frère, et il est indiqué comme continué jusqu’en 1702 ; il eût été plus exact de dire jusqu’en 170719, car les dernières réceptions mentionnées vont jusqu’à cette époque ; nous relèverons seulement l’erreur évidente qui le fait attribuer au XVIe siècle, puisqu’il est incontestablement du XVIIe. Nous verrons tout à l’heure que la même erreur chronologique d’attribution a été commise pour les autres manuscrits du président Bigot.

Chaque officier du Parlement trouve dans ce manuscrit une page spéciale, sur laquelle sont consignés d’abord les renseignements relatifs à l’exercice de sa charge, puis ses armes, sa généalogie, le tout appuyé de citations d’actes, et notamment d’arrêts du Parlement, relevés par Alexandre Bigot. Il y a là une source précieuse et authentique pour l’histoire des familles, et toutes celles qui comptent dans leurs ancêtres, antérieurement au XVIIIe siècle, un membre du Parlement, y trouveraient certainement des renseignements d’une haute valeur. Nous y avons largement et presque exclusivement puisé les notes biographiques, placées dans le corps de notre publication.

Ce vaste recueil est du reste précédé d’une introduction où Bigot fait connaître sa pensée. Elle nous a paru mériter d’être ici reproduite in-extenso.

« Ayant faict diverses remarques par escript des choses qui m’ont semblé plus notables touchant ma profession, il m’a semblé à propos, afin qu’il me soit plus facile de m’en servir, de les mettre en ordre et les diviser en plusieurs volumes selon la diversité des matières.

J’ay traité au premier volume de l’establissement de l’eschiquier et Parlement de Normandie, des privilèges et prérogatives du dit Parlement et officiers d’iceluy, des changements qui y sont arrivez par les diverses créations et suppressions des officiers, de la division et compétence des Chambres, des règlements entre divers officiers, de la forme observée par le Parlement aux actions publiques et autres choses concernant l’honneur, dignité et intérieur de la compagnie. Au second, j’ay mis en ordre plusieurs arrests notables, tant pour l’application de la coustume de Normandie, que sur plusieurs autres questions difficiles ; j’y ay aussi inséré plusieurs réglements de police et autres qui ne concernaient pas les matières traitées au précédent livre. En ce troisième, j’espère avec l’aide de Dieu expliquer la suite des officiers qui ont composé le Parlement, selon l’ordre de leurs réceptions, ensemble me remarquer ce qui me semblera notable concernant leurs personnes et familles. Au quatrième, seront traitées les généalogies de plusieurs autres familles de la province, hors laquelle je ne prétends point étendre mon dessein.

Au reste ce volume sera divisé en trois livres : au premier sera parlé des présidents du Parlement ; au second des conseillers ; au troisième des gens du Roy et autres officiers.

Ce que j’ay recueilly en ce traité est tiré en partie des registres du Parlement, en partie de plusieurs autres registres, titres et contrats qui sont tombés en mes mains et aussy de la conférence de ceux que j’ay cru plus intelligents en ceste matière.

M. Baptiste Chandelier, conseiller au Parlement, ayant esté reçu en l’an 1519, composa en 1543 un traité de tous les officiers de ladite compagnie, depuis l’an 1499 jusque audict an 1543. II a fait 24 vers sur chaque président, et douze sur chaque conseiller. Le traité divisé en IV livres, lesquels j’ay fait transcrire sur une copie qui m’en a esté baillée par M. de Tilly mon beau père, laquelle copie il avait eue de M. Le Brun, conseiller au dict Parlement, duquelle l’ayeulle estoit fille du dict Chandelier et dont l’original est entre les mains de M. Loys, sieur de Gruchy, conseiller audit Parlement, héritier à cause de sa mère dudict sieur Chandelier.

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