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Syrie, la force d'une idée

De
450 pages
En moins d'un siècle d'existence, la Syrie a connu 7 constitutions permanentes, 5 constitutions provisoires, 2 constitutions et une charte panarabes, 3 arrangements à caractère constitutionnel et 4 projets de constitution. A travers l'analyse de ces textes, cette étude aborde de manière inédite les moments clefs de la construction de l'Etat syrien, ses acteurs fondamentaux, ses enjeux majeurs, ses acquis ou ses occasions manquées et débouche sur un décryptage des événements les plus actuels.Š
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La Syrie est un pays complexe et cela se Karim AtASSiSyrie, la force d’une idée
refète dans l’histoire de ses constitutions
Architectures constitutionnelles et de ses régimes politiques. Avec
moins d’un siècle d’existence, la Syrie a des régimes politiques
connu sept constitutions permanentes,
cinq constitutions provisoires, deux Syrie, la force d’une idéeconstitutions et une charte panarabes, trois arrangements à caractère
constitutionnel et quatre projets de constitution. Cette multitude de textes
Architectures constitutionnellesà caractère constitutionnel refète l’intensité de l’histoire politique du
pays. Les régimes politiques syriens furent très variés (monarchique ou des régimes politiquesrépublicains, libéraux ou autoritaires, de droite ou de gauche, militaires ou
civils, unioniste ou souverainiste, etc.). Afn de pouvoir les comprendre il
faut d’abord en connaître les causes, la fnalité et en disséquer l’architecture
interne. Malgré leurs différences, tous les régimes politiques successifs
partagèrent depuis près de cent ans le même Projet national dont les
grandes lignes furent tracées par le Pères fondateurs de la Syrie moderne
en 1919 soit un an après la séparation des provinces arabes de l’Empire
ottoman. Lors du déclenchement de la crise de 2011 le système politique
syrien était sclérosé, obsolète, autoritaire et nécessitait des réformes
profondes, mais cela justifait-il pour autant une guerre civile qui risque, ne
serait-ce que par mégarde, de sonner le glas du Projet national des Pères
fondateurs? C e dont la Syrie avait besoin ce n’était pas d’une guerre civile,
mais d’un processus de développement politique, graduel, réféchi, négocié,
qui préserverait son unité nationale et l’idée de Syrie. À moins que l’objectif
non avoué de cette guerre soit précisément d’en fnir avec le Projet national Préface de
des Pères fondateurs et peut-être avec l’existence même de la Syrie. Un Jean MArCOU
Proche-Orient sans la Syrie serait une terrible régression pour tous. Malgré
ses imperfections, le modèle syrien a prouvé être un élément stabilisateur,
protecteur des minorités et un antidote à la désintégration de la région. Un
ordre régional sans la Syrie donnerait libre cours aux instincts primaires
et aux exclusions sectaires. Si au sortir de cette guerre la Syrie parvient à
maintenir son unité et à se doter d’un régime politique authentiquement
pluraliste, alors le concept de Syrie pourra avoir une seconde jeunesse. La
Syrie sera à nouveau perçue comme une idée prometteuse, une idée d’avenir.
Karim Atassi est docteur en droit public, diplômé en sciences politiques, licencié
en information et communication, ancien élève étranger de l’ENA, fonctionnaire
international.
Illustration de couverture :
Intérieur du parlement syrien à Damas.
ISBN : 978-2-343-04778-2
45 €
Conception graphique : Ata Ayati
Syrie, la force d’une idée
Karim At ASSi
Architectures constitutionnelles des régimes politiquesSyrie, la force d’une idée
Architectures constitutionnelles
des régimes politiques
atassi-final.indd 1 17/10/2014 09:27:02atassi-final.indd 2 17/10/2014 09:27:02Karim Atassi
Syrie, la force d’une idée
Architectures constitutionnelles
des régimes politiques
Préface de Jean Marcou
atassi-final.indd 3 17/10/2014 09:27:02Les opinions exprimées dans cet ouvrage sont celles de l’auteur et ne refètent
pas nécessairement celles d’une quelconque organisation
atassi-final.indd 4 17/10/2014 09:27:02CHAPITRE 5
Préface
La publication de l’ouvrage de Karim Atassi sur les constitutions syriennes,
qui a fait l’objet d’une thèse de doctorat en droit public que j’ai eu le plaisir
de diriger jusqu’à ce qu’elle soit soutenue à l’université de Grenoble, en
décembre 2012, est un événement dont il faut vraiment se réjouir. À l’heure
où cette recherche fut entreprise, la Syrie isolée de longue date et mal connue,
apparaissait à bien des égards comme totalement à l’écart des mutations du
monde contemporain. Lorsque Karim Atassi a terminé ses travaux, en 2012,
elle faisait malheureusement la une de l’actualité, le soulèvement survenu dans le
contexte des printemps arabes s’étant mué en une guerre civile terrible, qui vide
ce pays de sa population et le menace jusque dans son existence.
Dans un tel contexte, le lecteur qui ouvre ce volume estimera peut-être que
s’intéresser aujourd’hui à la question constitutionnelle syrienne est quelque peu
anachronique pour ne pas dire dérisoire. Et pourtant, pour ceux qui cherchent
simplement à mieux comprendre la crise syrienne en cours, comme pour les
spécialistes et les experts qui essayent de lui imaginer une solution, le livre de
Karim Atassi sera un outil de référence précieux. Car ce travail loin d’être une
exégèse positiviste des textes constitutionnels syriens traite, au travers de l’analyse
de ceux-ci, de la construction de l’État syrien et débouche sur un décryptage des
événements les plus actuels. Ce dont nous parle l’auteur, c’est en fn de compte
de la faillite du constitutionnalisme dans ce pays, en dépit de tentatives non
négligeables, notamment celles de la période qui a vu Hachem Atassi à l’œuvre.
Au travers, tant de l’observation de l’accentuation de la présence de l’armée dans
le système politique syrien, que de l’analyse des transformations du parti Baas,
Karim Atassi montre en fait comment se construit un régime autoritaire qui
s’éloigne d’un projet constitutionnaliste. S’appuyant sur la théorie de l’État d’Ibn
Khaldoun et sur l’analyse brillante qu’en a fait le regretté Michel Seurat, il insiste
sur la dimension sociale de l’échec des différents régimes syriens, qu’ils soient
libéraux ou autoritaires.
Le mérite de cet ouvrage est aussi d’aborder un sujet réellement inédit. Aucun
travail n’avait été jusqu’ici consacré à l’ensemble des constitutions syriennes, ni
en français, ni en anglais, ni même en arabe. À cet égard, les développements de
Karim Atassi permettent de dépasser les idées reçues qui supposent un peu vite
qu’un pays comme la Syrie peut se passer d’une architecture constitutionnelle
et des procédures complexes qu’elle génère forcément. L’auteur a ainsi investi
7 constitutions permanentes, 5 constitutions provisoires, 2 constitutions et
une charte panarabes, 3 arrangements à caractère constitutionnel, 4 projets
de constitution. Cette entreprise hardie montre que même un État, où la
constitutionnalisation du pouvoir a en grande partie échoué, peut produire une
littérature constitutionnelle conséquente et intéressante pour un chercheur.
atassi-final.indd 5 17/10/2014 09:27:02Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 6
On est impressionné par la capacité de l’auteur à nous fournir les clefs
de lecture d’une telle complexité, car il n’était pas facile d’investir autant
de textes inédits et d’en fournir la trame. Très méthodiquement, par la
rédaction d’un chapitre préliminaire consacré à la question syrienne et reliant
l’inconstance constitutionnelle de ce pays aux diffcultés de son existence,
Karim Atassi trouve une formule habile lui permettant de planter le décor
des écritures constitutionnelles syriennes successives. Il parvient par la suite
à livrer une synthèse complète et fnalement très compréhensible de l’histoire
constitutionnelle de la Syrie, grâce à une catégorisation pertinente (constitutions
libérales et constitutions autoritaires), qui évite le cheminement purement
chronologique et facilite le recensement des différents textes et leur analyse.
Cette étude, loin de s’appuyer sur des sources de seconde main, se base sur un
travail rigoureux et complet de défrichage des textes originaux. C’est ce qui
fait tout son intérêt. Au détour d’extraits de cette littérature constitutionnelle
syrienne que l’auteur rétablit systématiquement dans son contexte, on découvre
les moments clefs de la construction de l’État syrien, ses acteurs fondamentaux,
ses enjeux majeurs, ses acquis ou ses occasions manquées. Ce voyage au cœur de
l’écriture constitutionnelle de ce pays donne ainsi l’occasion de revisiter l’histoire
politique syrienne de façon particulièrement approfondie et surtout tout à fait
inédite.
Jean Marcou
Professeur des universités à Sciences Po Grenoble
atassi-final.indd 6 17/10/2014 09:27:02INTRODUCTION 7
Introduction
La Syrie est aux premières loges de l’actualité depuis mars 2011, elle n’en
demeure pas moins un pays mystérieux et captivant. Mystérieux car diffcile
d’accès depuis un demi-siècle et donc de ce fait partiellement inconnu. Malgré
l’abondante littérature sur la Syrie, ses centres de pouvoirs et le processus de
prise des décisions demeurent opaques aux observateurs étrangers. La Syrie
est-elle dirigée par des militaires ou des civils ? Son régime est-il républicain ou
héréditaire ? Mène-t-elle une politique de droite ou de gauche ? S’agit-il vraiment
d’un régime minoritaire ? Est-il soutenu par la majorité ? Autant de questions qui
ne sont pas aisées à répondre.
La Syrie est également un pays captivant. Les expressions les plus éloquentes
ont été utilisées pour décrire son histoire lointaine et moderne. La Syrie antique
est souvent qualifée de creuset des civilisations, berceau des religions, carrefour
des trois continents. L’analyse de l’apport de la Syrie antique à la marche de
l’humanité révèle une richesse immense : l’invention de l’alphabet et de l’algèbre
et pour n’en citer que les principaux. L’histoire de la Syrie depuis l’Antiquité est
éblouissante. Elle a vu les premiers États cités et les Premiers empires. La Syrie
fut, araméenne, grecque romaine, chrétienne, byzantine, arabe et musulmane.
La Syrie omeyyade se projeta en Andalousie. La Syrie de Saladin lutta contre les
Croisés, libéra Jérusalem et la Palestine. La Syrie ayyoubide de Baybars devint
mamelouke, puis ottomane jusqu’à devenir la Syrie moderne d’aujourd’hui
qualifée par Nasser dans une envolée lyrique dont il avait le secret de « cœur
palpitant de l’arabisme ».
Le terme de Syrie a toujours été territorialement ambiguë depuis le temps
de la Syrie antique lorsqu’elle fut hittite, akkadienne, hourrite, assyrienne,
partiellement égyptienne, babylonienne, perse et pour partie phénicienne
jusqu’à celui de la Syrie levantine qui regroupe l’actuel Liban, Palestine/Israël,
Jordanie, Syrie et certains territoires turcs. Depuis le détachement des provinces
arabes de l’Empire ottoman en 1918, la plupart des mouvements politiques
proche-orientaux et des hommes politiques ont exprimé leur conception de ce
que devrait être ou ne devrait pas être la Syrie en tant qu’entité politique. Ce
sont des sujets qui fâchent et qui ne laissent personne indifférent au
ProcheOrient où la plupart des frontières sont contestées. Il ne nous appartient dans le
cadre de cet ouvrage de porter un jugement de valeur sur les différentes opinions
quant à l’étendue territoriale de la Syrie. L’important concernant la Syrie n’est
pas l’étendue de son espace. Ce qui la distingue des autres entités politiques de
la région n’est pas l’étendue de son territoire, mais l’idée même de Syrie. Une
idée généreuse et protectrice dans un environnement souvent caractérisé par le
sectarisme et l’exclusion. Une idée rassembleuse et intégratrice sans pour autant
être assimilationniste dans un environnement morcelé et désintégrateur.
atassi-final.indd 7 17/10/2014 09:27:02Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 8
Les constitutions sont un thème qui est assez méconnu des premiers intéressés
1eux-mêmes, c’est-à-dire les Syriens . La littérature qui y est consacrée est très
succincte. Même les très rares spécialistes, tels que les quelques professeurs
de droit constitutionnel, semblent s’être dessaisis de l’étude de ce sujet. Il est
malheureux que le manuel de droit constitutionnel enseigné il y a peu à la faculté
de droit de l’Université de Damas et qui compte quelque 721 pages ne consacre
que 30 d’entre elles pour l’ensemble des constitutions syriennes. Et encore sur
ces 30 pages, 24 sont consacrées à la Constitution de 1973 qui resta en vigueur
jusqu’à la fn du mois de février 2012. Le manuel de droit constitutionnel
précédent contenait 56 pages sur les constitutions syriennes pour un total de
2603 pages . Cela est fort regrettable car c’est une partie de l’histoire très riche du
pays qui est volontairement occultée, mise en oubli et dissimulée.
Cet ouvrage a été partiellement rédigé pour tenter de combler ce vide.
L’approche retenue est celle de l’étude conjointe des constitutions syriennes
et des régimes politiques qu’elles ont établis. Cela comprend l’histoire et
l’analyse des régimes politiques, leurs constitutions, lois électorales et lois sur
les partis politiques. Cette tâche est complexe. Non pas tant en raison d’une
diffculté intrinsèque au sujet, mais plutôt en raison du foisonnement des textes
constitutionnels. J’analyse dans cet ouvrage vingt-deux textes à caractère
constitutionnel rédigés en moins d’un siècle. Cela comprend sept constitutions
permanentes (1920, 1928, 1950, 1953, 1962, 1973, 2012), cinq constitutions
provisoires (1949, 1961, 1964, 1969, 1971), deux constitutions et une charte
panarabes (1958, 1963, 1971), trois arrangements à caractère constitutionnel
(1949, 1951, 1966), dont un par référendum et quatre projets de constitutions
(1949, 2006, 2011, 2012). Cette multitude de textes constitutionnels refète
l’intensité de l’histoire politique du pays.
La première tâche a d’abord été de trouver ces textes en français. Seuls
quelques-uns d’entre eux avaient été traduits. C’est donc principalement sur des
sources en langue arabe que s’est fait le travail de recherche. En l’absence de
manuel de droit constitutionnel syrien ou d’étude comparée des constitutions
syriennes, le travail de recherche sur les circonstances historiques propres à
chacune des constitutions a été basé sur les mémoires rédigés en arabe par les
acteurs de l’époque. Certaines périodes étant mieux couvertes que d’autres. J’ai
également profté de mes séjours à Damas pour avoir des entretiens avec certains
grands témoins ou acteurs de la vie politique syrienne durant les cinquante
dernières années.
Pour comprendre les textes constitutionnels il faut en connaître les causes, en
comprendre les origines et la fnalité. Chacun de ces textes renvoie à un régime
politique particulier qui a dirigé le pays. Ces régimes furent aussi différents que
possible (monarchique ou républicains, libéraux ou autoritaires, de droite ou
de gauche, militaires ou civils, unioniste ou souverainiste, etc.). Malgré cette
diversité, il n’empêche que depuis près de cent ans tous les régimes syriens
1 Cet ouvrage est largement inspiré d’une thèse préparée par l’auteur à l’université de Grenoble sous la
direction du Professeur Jean Marcou soutenu en 2012 intitulée « Étude comparée des constitutions
syriennes depuis 1918 ».
2 Kalthoum Faysal, « Dirassat Fi Al-Qanoun Al-Doustouri Was Al-Nozom Al-Siyassiyah », (Etudes en Droit
Constitutionnel et régimes politiques), Université de Damas, 2005-2006 ; Al-Ghali Kamal, «Mabade’
AlQanoun Al-Doustouri Wa Al-Nozom Al-Siyassiya », (Les principes du droit constitutionnel et des régimes
politiques), Université de Damas, 2000-2001.
atassi-final.indd 8 17/10/2014 09:27:02INTRODUCTION 9
successifs partagèrent certaines valeurs communes sous la forme d’un Projet
national, dont les grandes lignes furent tracées par les Pères fondateurs de la
Syrie moderne dans un document capital, mais souvent passé inaperçu, le
Programme de Damas qui fut remis par le Congrès syrien à la Commission
King-Crane dépêchée par le président Wilson en 1919 au nom de la Conférence
de la paix pour s’enquérir des vœux des populations orientales qui faisaient
précédemment partie de l’Empire ottoman.
Le Congrès syrien prétendait représenter les aspirations de la population
dite « syrienne » dans les anciennes provinces ottomanes qui regroupaient non
seulement la Syrie d’aujourd’hui, mais également le Liban, la Jordanie, la Palestine/
Israël et certains territoires turcs. Tous les régimes politiques successifs, toutes les
constitutions et quasiment tous les projets de constitution s’inscrivirent dans le
droit fl de ce texte et reprirent, d’une manière ou d’une autre, les caractéristiques
principales du Projet national qui y furent développées. Celles-ci peuvent être
résumées de la manière suivante : la coexistence multiconfessionnelle entre
toutes les composantes de la société syrienne qui prendra la forme d’un laïcisme
syrien, le refus de la partition de l’espace syrien, le refus de toute hégémonie
étrangère, le rejet des ambitions sionistes sur la Palestine. C’est à l’intérieur de
ce cadre général, avec des variantes selon les époques et les circonstances, que
se développèrent toutes les politiques nationales et régionales syriennes. Deux
autres composantes consensuelles viendront s’ajouter par la suite à ces quatre
caractéristiques initiales du Projet national syrien : la justice sociale puis les
libertés individuelles et collectives.
Les caractéristiques originelles développées dans le Programme de Damas
façonnèrent les valeurs et les principes auxquels se rattachèrent les générations
de Syriens à venir. Ces thèmes sont l’élément immuable, sous-jacent à toutes
les contingences politiques, à tous les régimes et à leurs textes constitutionnels
légitimateurs. La permanence de ces thèmes est le refet que sciemment ou non,
les Syriens ont l’impression que leur Projet national reste encore à ce jour une
création inachevée. Cette création partielle a empêché l’établissement d’un
Étatnation moderne en focalisant l’attention des Syriens sur le contenant plutôt que
sur le contenu. Elle a affaibli tous les gouvernants, et a favorisé l’éclosion de
formes de dominations et de pouvoirs rebelles par nature aux concepts même de
l’État et de la citoyenneté.
C’est dans le cadre de la Question syrienne et du Projet national des
Pères fondateurs qu’il convient d’abord d’approcher les constitutions et les
régimes politiques syriens car historiquement c’est pour cela que les premières
constitutions furent rédigées, et non pas dans un souci de réguler les pouvoirs
entre l’exécutif et le législatif. La première référence d’une intention de créer un
pouvoir constitutionnel remonte au 5 octobre 1918, soit deux jours après l’entrée
triomphale de l’Émir Faysal à Damas après le départ des troupes ottomanes.
Ce jour-là, Faysal déclara établir au nom de son père, le Chérif Hussein, un
gouvernement constitutionnel indépendant sur l’ensemble des territoires syriens
qui respecterait les droits des minorités. Faysal ajouta que ce gouvernement
respecterait les principes de justice et d’égalité et traiterait de manière identique
l’ensemble des Arabes quelle que soit leur religion ou confession et n’établirait
aucune différence en droit entre musulmans, chrétiens et israélites. Cette
déclaration est remarquable à bien des égards car d’emblée Faysal annonce son
atassi-final.indd 9 17/10/2014 09:27:02Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 10
intention de créer un État constitutionnel, non despotique, non religieux, civil et
qui favoriserait la coexistence multiconfessionnelle.
Cette profession de foi fut reprise et développée dans le Programme de
Damas préparé par le Congrès syrien en juillet 1919 et remis à la Commission
King-Crane offciellement mandatée par la Conférence de la paix, mais de
fait composée uniquement de délégués américains dépêchés par le Président
Wilson. C’est encore à l’attention de la Conférence de la paix que le Congrès
syrien après avoir déclaré l’indépendance de la Syrie et proclamé Faysal Roi de
Syrie rédigea la Constitution monarchique de 1920. Le but de cet exercice n’était
pas de réguler les pouvoirs entre l’exécutif (Roi, gouvernement) et le législatif
représenté par le Congrès syrien. Le but était de forcer la main à la Conférence
de la paix et de la mettre devant un fait accompli : indépendance de la Syrie,
proclamation d’un Roi et adoption d’une constitution moderne et laïque.
La manœuvre était mal calculée et elle échoua d’une manière tragique.
Les nationalistes syriens frent preuve d’irrédentisme et d’irréalisme ; quant à
la France coloniale de l’époque elle ft preuve d’intransigeance et de cécité. Le
résultat en fut pitoyable. Le nationalisme syrien et la tutelle coloniale française
sous forme de Mandat allaient s’affronter pendant plus d’un quart de siècle.
C’est dans ce cadre que fut rédigée en 1928 la deuxième constitution syrienne
sous une forme républicaine et non plus monarchique : la France républicaine
ne pouvant créer une monarchie. Encore une fois l’objectif de cette constitution
n’était pas de réguler les pouvoirs entre l’exécutif et le législatif. L’objectif pour
les Syriens était d’exprimer par la constitution leur refus de la partition de leur
pays, leur refus du Mandat français. Quant à la France, elle devait, selon la
Charte du Mandat qui lui avait été octroyé par la Société des Nations (SDN)
en 1922, doter la Syrie d’une loi organique (constitution) en accord avec la
population dans un délai de trois ans, soit en 1925. La politique de morcellement
de l’espace syrien (État de Damas, État d’Alep, Grand-Liban, État Alaouite,
Territoire Druze) par la France puis de son remodelage (Fédération syrienne
en 1922, État de Syrie en 1925) et la Grande Révolte de 1925 avaient abouti
à des relations tendues entre les représentants de la puissance mandataire et
la population. Cette tension continue avait empêché la rédaction et l’adoption
d’une constitution dans le temps imparti par l’organisation internationale. C’est
fnalement en 1930 que cette constitution, après avoir été revue et corrigée par
le Haut-Commissaire, fut soumise à la SDN.
La Constitution de 1928 fut un instrument de combat contre le Mandat
français. Les institutions qu’elle créa, (parlement, gouvernement, présidence
de la République) menèrent la lutte pour l’indépendance et la réunifcation des
territoires syriens. En ce sens, la Constitution de 1928 tint toutes ses promesses.
C’est après l’indépendance que ses carences commencèrent à apparaître. Les
défauts n’étaient pas tant dans le texte même de la constitution ni dans ses
mécanismes, mais plutôt dans le manque de vision qui caractérisa une classe
politique incapable d’identifer les défs et de fxer les priorités de l’action
nationale. La classe politique donna l’impression désastreuse de ne s’occuper que
d’elle-même, de ses privilèges et d’ignorer les besoins sociaux les plus urgents
d’une population jeune et à majorité rurale.
C’est dans ce contexte que l’armée décida de renverser le régime et de prendre
le pouvoir en mars 1949. Cette année terrible pour la Syrie connu trois coups
atassi-final.indd 10 17/10/2014 09:27:02INTRODUCTION 11
d’État de l’armée. L’institution militaire venait de faire son entrée dans la sphère
politique. Elle ne la quitta plus à une exception près, la période entre 1954 et
1956 durant laquelle elle resta cantonnée dans ses casernes et laissa le pouvoir
aux autorités civiles sans interférence majeure ni rébellion.
Après la restauration du pouvoir civil par le deuxième coup d’État en août
1949, la classe politique fut pratiquement unanime à réclamer l’adoption d’une
nouvelle constitution. Une Assemblée constituante fut élue qui dota la Syrie
d’une Constitution provisoire qui reprenait les dispositions de la constitution
précédente sur les pouvoirs constitués. Puis une deuxième constitution
républicaine fut adoptée en 1950 et continua à être appliquée jusqu’en 1962 avec
deux interruptions. La première eut lieu entre 1951 et 1954 suite au coup d’État
du colonel Chichakli qui instaura une République militaire puis un régime
présidentialiste. La deuxième interruption eut lieu entre 1958 et 1961 durant
l’union entre la Syrie et l’Égypte qui donna naissance à la République arabe
unie. La fn de l’union vit le rétablissement des dispositions principales de la
Constitution de 1950 sous forme de Constitution provisoire avant l’adoption
d’une nouvelle constitution dans des conditions particulièrement diffciles en
septembre 1962.
La Constitution de 1950 reste à ce jour la seule constitution syrienne qui
cherchait véritablement et en premier à réguler les pouvoirs et à les limiter à
commencer par celui de l’exécutif. L’intention était louable, mais le contexte de
l’époque ne s’y prêtait guère. Le pays venait de connaître trois coups d’Etats,
en moins d’un an et l’armée prétendait ouvertement représenter également, tout
comme la Constituante, la volonté populaire. Dans un tel contexte, il n’était
probablement pas sage d’affaiblir le pouvoir exécutif. Il aurait fallu le renforcer
pour qu’il puisse assumer pleinement son rôle et faire front aux prétentions de
l’institution militaire. Ce n’est pas la direction qui fut choisie par le constituant
de 1950. Erreur d’appréciation et de jugement. Mais il n’empêche que cette
constitution continue d’avoir des partisans qui réclament son rétablissement.
Il faut mettre au crédit de la Constitution de 1950 d’avoir essayé de mettre
la question sociale et en particulier la question agraire au cœur du système
politique syrien. Mais les gouvernements de l’époque ne frent aucun effort pour
mettre en pratique les dispositions sociales généreuses contenues dans cette
constitution-programme donnant ainsi l’impression qu’aucune avancée sociale,
aucune réforme sérieuse ne pouvait en être réalisée sans une rupture violente de
l’ordre politique et social établi autrement dit sans un changement de régime.
L’insensibilité de la classe politique traditionnelle à la question sociale entraîna
en 1962 la chute de la dernière assemblée libérale démocratiquement élue en
1961 lorsqu’au lieu d’amender les lois dites « socialistes » (réforme agraire,
nationalisations) adoptées pendant la période de l’union avec l’Égypte, elle les
annula purement et simplement. C’est dans des conditions dramatiques intenses
que fut adoptée la Constitution de 1962 qui reprenait quasiment l’ensemble des
dispositions de la constitution précédente à l’exception de quelques articles dont
l’article 59 qui accordait au Président de la République le pouvoir de gouverner
par décrets-lois alors que le texte de cet article dans sa version de 1950 l’interdisait
formellement. Dérisoire habillage constitutionnel pour une réalité politique qui
échappait complètement aux autorités civiles malgré les pleins pouvoirs accordés
atassi-final.indd 11 17/10/2014 09:27:02Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 12
à l’exécutif. Et c’est sans résistance que des offciers indépendants, baasistes et
nassériens prirent le pouvoir par un coup d’État le 8 mars 1963.
La prise de pouvoir par le Baas tourna la page de l’histoire d’une Syrie libérale,
pluraliste, parlementaire et la ft entrer dans l’ère des régimes autoritaires,
présidentialistes, monolithiques, adeptes de la démocratie populaire de type
Europe de l’est durant la guerre froide. Les exceptions notoires à la période
libérale antérieure étant le court intermède du général Hosni Al-Za’im en 1949
et le régime établi par le colonel Chichakli entre 1951 et 1954, précurseur de tous
les régimes militaires arabes à venir et en particulier celui de Nasser en Égypte
et de Qassem en Irak. Le changement de régime en Syrie fut bien sûr refété
dans les textes constitutionnels qui devinrent tous autoritaires. La première
période du règne du Baas fut celle d’une direction qui se voulait collégiale entre
camarades. Ce qui n’empêcha pas une lutte acharnée pour le pouvoir entre les
différents clans chacun ayant des ramifcations au sein du parti et de l’armée.
L’habillage constitutionnel du pouvoir baasiste n’alla pas de soi car à l’origine
le Baas était, de par ses propres statuts, une formation politique de gauche de type
réformateur et partisan d’une démocratie représentative parlementaire libérale.
Ses statuts, son idéologie et son histoire parlementaire en faisaient foi. Ce sont
principalement des transfuges du Parti communiste syrien qui rejoignirent le
Baas après son arrivée au pouvoir qui lui donnèrent une orientation idéologique
marxisante légitimant un régime autoritaire. Ce maquillage ou revirement
idéologique fut opéré lors du Sixième Congrès national tenu en octobre 1963
et refété par l’adoption d’un texte important, les « Quelques bases théoriques »
annonciatrices d’un habillage constitutionnel à venir.
Les deux premiers textes constitutionnels du Baas à savoir la Constitution
provisoire de 1964 et l’arrangement à caractère constitutionnel de février 1966
après l’arrivée au pouvoir du néo-Baas refétaient bien l’aspect collégial du pouvoir
et du régime mis en place. La Constitution provisoire de 1969 maintiendra à sa
façon la collégialité. Bien qu’elle resta lettre morte et ne fut jamais appliquée,
cette constitution n’en sera pas moins la constitution-mère de toutes les autres
constitutions baasistes qui lui succéderont. Les deux constitutions suivantes,
celle provisoire de 1971 et la Constitution de 1973 furent taillées sur mesure pour
Hafez Assad. La première rétablit la fonction de Président de la République au
lieu du Chef de l’État de la Constitution provisoire de 1969. Signe précurseur de
la personnalisation du régime qui sera refétée dans la constitution suivante qui
accordera au Président de la République les pouvoirs les plus étendus qu’aucun
Président n’ait jamais eus en Syrie. Cette constitution fut synonyme de stabilité
non pas tant en raison de la force des institutions qu’elle mit en place ou des
mécanismes qui régulèrent leurs relations, mais en raison de la force du régime.
La stabilité était basée sur l’armée, les services de renseignements, le parti et une
politique régionale audacieuse, mais néanmoins prudente. De plus, le régime de
Hafez Assad réussit à développer et à maintenir une large base sociale grâce à un
pacte social informel.
Certains des éléments cruciaux de la stabilité antérieure disparurent sous
le règne de Bachar Assad. Dès son accession au pouvoir, le jeune Président
annonça son intention de réformer, mais le pouvoir ne disposait pas de base
idéologique pour le faire. Toutes les réformes partielles qu’il initia (économie,
secteur public, administration) ne furent en fn de compte que des tentatives de
atassi-final.indd 12 17/10/2014 09:27:02INTRODUCTION 13
modernisation d’un système devenu obsolète. Un retour à la pensée des Pères
fondateurs du Baas avant 1963 aurait pu lui donner une base idéologique et un
cadre général pour le changement. Une base idéologique qui allie l’ouverture
économique à l’ouverture politique. L’ouverture de l’économie au secteur privé
aurait dû s’accompagner d’une ouverture politique vers l’opposition. L’occasion
manquée de ce changement fut le Dixième Congrès du Baas en 2005 lorsque
le parti décida l’ouverture économique et adopta le principe d’une « économie
sociale de marché » sans aucune ouverture politique et se cramponna dans son
rôle confortable de parti dirigeant de l’État et de la société selon les termes de la
Constitution de 1973.
Cette constitution avait consacré la devise du Baas (union-liberté-socialisme)
et l’avait intégrée dans le texte constitutionnel. A l’origine simple devise partisane,
elle acquerra un caractère constitutionnel. Son analyse a donc toute sa place dans
un ouvrage consacré aux constitutions et aux régimes politiques syriens. Car la
devise du Baas connut des interprétations différentes avant et durant le règne
du Baas. Chacune de ses interprétations reféta les orientations du moment et
eut des conséquences importantes sur la politique du pays et sur ses institutions.
La dernière interprétation en date fut celle du Dixième Congrès du Baas qui ft
évoluer le concept de « socialisme » sans toucher à celui de « liberté » qui demeura
cantonné dans une acceptation désuète de type démocratie populaire.
Cette lacune aura des conséquences tragiques lorsque la crise éclatera en
mars 2011. Le régime se trouva désemparé, désarmé idéologiquement pour faire
face à des demandes légitimes de réforme politique. Intellectuellement le pouvoir
n’était pas prêt à dialoguer, à faire des concessions et à trouver un compromis.
Cela signifait sortir des dogmes où il s’était enfermé depuis 1963. C’est donc
dans l’urgence et la précipitation que des lois en principe d’inspiration libérale
furent adoptées, sans discussion aucune avec l’opposition ou presque, telles que
la loi sur le droit de manifester, la loi sur les partis politiques, la loi sur la presse
et une nouvelle loi électorale. Mais ces lois s’avérèrent être très restrictives et les
changements intervenus depuis le début de la crise eurent lieu dans la continuité.
Il fallut encore attendre le mois de février 2012 pour qu’une nouvelle
constitution introduise le multipartisme et l’élection du Président de la République au
suffrage universel. Cette constitution contient des dispositions novatrices sur
le plan social telles que la reconnaissance de toutes les cultures et donc de leurs
langues, la reconnaissance des syndicats et du droit de grève. Elle introduisit
également un contrôle de la constitutionnalité des lois par les citoyens eux-mêmes
par voie d’exception, prémisse d’un développement du constitutionnalisme.
Par contre elle ne fut pas à la hauteur des attentes de ceux qui espéraient une
émancipation de l’institution parlementaire et un rééquilibrage des pouvoirs
entre l’exécutif et le législatif. Il est probable que cette constitution malgré
quelques avancées indéniables ne sera qu’une constitution de transition qui, le
moment venu, laissera la place à un autre texte constitutionnel de sortie de crise.
La description chronologique des constitutions et régimes politiques syriens
n’est qu’un premier pas pour pouvoir les comprendre. Encore faut-il les classer, les
analyser et disséquer leur architecture interne. La classifcation qui a été retenue
est inspirée par la classifcation traditionnelle des régimes politiques en France :
à savoir la monarchie suivie par une classifcation chronologique des régimes
républicains. Une telle classifcation s’est avérée faisable. La Syrie ayant connu
atassi-final.indd 13 17/10/2014 09:27:02Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 14
une constitution monarchique suivie de plusieurs constitutions républicaines.
J’ai donc appelé la Constitution de 1920 et la période de Faysal depuis son
entrée à Damas en 1918, la Monarchie syrienne (chapitre 2), la Constitution
de 1928 et le régime qu’elle instaura la Première République (chapitre 3), la
Constitution de 1950 et le régime qu’elle instaura la Deuxième République
(chapitre 4). J’ai inclu dans la Deuxième République la Constitution de 1962
car elle n’est quasiment qu’une copie de la constitution de 1950. J’ai appelé la
Constitution de 1953 et le régime à caractère présidentiel qu’elle instaura la
Troisième République (chapitre 5), les Constitutions du Baas (Constitution
provisoire de 1964, Constitution provisoire de 1969, Constitution provisoire de
1971, Constitution de 1973) et les régimes qu’elles instaurèrent, la Quatrième
République (chapitre 6), la Constitution de 2012 et le régime actuel de la Syrie
la Cinquième République (chapitre 8). Enfn j’ai inclu dans un chapitre à part les
Constitutions panarabes auxquelles la Syrie a adhéré (chapitre7).
La structure de cet ouvrage refète la réalité de l’histoire des régimes
politiques syriens, à savoir des régimes parlementaires libéraux et des régimes
à caractère présidentiel autoritaire. Il n’y a évidemment aucune nécessité à ce
qu’un régime à caractère présidentiel soit forcément autoritaire, mais tel a été
le cas dans l’expérience syrienne. J’ai donc abordé dans une première partie les
constitutions parlementaires et les régimes libéraux. Cette première partie inclut
la Monarchie syrienne, la Première République et la Deuxième République. J’ai
abordé dans la deuxième partie les constitutions à caractère présidentiel et les
régimes autoritaires. Cette deuxième partie inclut la Troisième République, la
Quatrième République, un court chapitre sur les Constitutions panarabes puis
la Cinquième République. Pour introduire le sujet, j’ai pensé qu’il serait utile de
commencer dans un Chapitre 1 par un rappel de la Question syrienne depuis le
e début du XIX siècle en la replaçant dans le cadre de la Question d’Orient.
Les événements qui secouent la Syrie depuis mars 2011 sont évoqués dans le
chapitre 8 et la conclusion. Je déplore les pertes en vies humaines dans les deux
camps. Tout comme je déplore la militarisation de la crise par les protagonistes.
Il est exact que le système politique syrien est sclérosé, obsolète, autoritaire et
nécessite des réformes profondes, mais cela justifait-il une guerre civile qui
risque, ne serait-ce que par mégarde, de sonner le glas du Projet national des
Pères fondateurs ? Ce dont la Syrie avait besoin ce n’était pas d’une guerre,
mais d’un processus de développement politique, graduel, réféchi, négocié,
qui préserve son unité nationale et l’idée de Syrie. À moins que l’objectif non
avoué de cette guerre soit précisément d’en fnir avec le Projet national des Pères
fondateurs et peut-être avec l’existence même d’une Syrie souvent rebelle et
frondeuse. Un Proche-Orient sans la Syrie serait une terrible régression pour
tous, sans exception. Malgré ses imperfections, le modèle syrien a prouvé être un
élément stabilisateur, protecteur des minorités et un antidote à la désintégration
de la région. Un ordre régional sans la Syrie donnerait libre cours aux instincts
primaires et aux exclusions sectaires. En ce sens, la Syrie demeure, plus que
jamais, un idéal à atteindre et une idée d’avenir.
atassi-final.indd 14 17/10/2014 09:27:03LA QUESTION SYRIENNE 15
CHAPITRE 1
La Question syrienne
N’en déplaise aux partisans d’une Syrie naturelle, la Syrie contemporaine
est plutôt l’aboutissement d’une construction volontariste bien que pas toujours
rationnelle. Tous les protagonistes qui participèrent à sa formation durant
les deux derniers siècles ; personnages politiques, hommes d’idées ou de foi,
mouvements populaires, puissances étrangères et autres, avaient pour ambition
déclarée de vouloir bâtir une construction qui refète leurs convictions intimes
ou leurs intérêts avoués ou cachés. La préférence des uns allait vers une Syrie
fragmentée et multiple alors que d’autres la voyaient rassembleuse et unitaire.
Pour ces derniers, majoritaires parmi la population locale il y a près d’un siècle,
la Syrie devait correspondre à une construction politique idéale rassemblant
1l’ensemble de la population dans sa diversité . Mais pour d’autres irrédentistes,
une Syrie unitaire symbolisait ce qu’il fallait à tout prix éviter ou tout au moins il
fallait éviter d’en faire partie. Les compromis à caractère colonial entre puissances
européennes, parfois corrigés par des luttes victorieuses menées sur le terrain par
les nationalistes syriens, décidèrent en dernier ressort de l’étendue, de la nature
et de la forme de la Syrie contemporaine. Entre rêve et réalité, construction et
abstraction, la Syrie deviendra un fait tout en continuant à demeurer un idéal à
atteindre car la Syrie reste plus que jamais une création inachevée.
L’histoire de la Syrie contemporaine commence par celle de la Question
syrienne qui fut une partie intégrale de ce que l’Europe appela la Question d’Orient
e etout au long du XIX et jusqu’au début du XX siècle. Il est généralement admis
que la Question d’Orient commença avec la paix de Kutchuk-Kaïnardji en 1774
entre l’Empire ottoman et la Russie et prit fn avec le traité de Lausanne 1923
qui consacra le démembrement de l’Empire.
Chronologiquement, il est possible de distinguer deux grandes périodes
dans la Question d’Orient. La première s’étend de la paix de 1774 à la crise
grecque de 1827 et la seconde de 1827 jusqu’à la fn de l’Empire ottoman en
1923. Durant la première période, le jeu de la Question d’Orient consista pour
les cinq grandes puissances européennes désireuses de se partager, à terme, les
possessions de l’Empire ottoman (France, Russie, Angleterre, Prusse, Autriche),
à trouver et à maintenir entre elles un certain équilibre. Avec le soulèvement des
Grecs orthodoxes en 1827 et leur lutte pour l’indépendance nationale soutenue
les par les États et opinions publiques européennes et en particulier par la
Russie, la Question d’Orient changea de nature. Dorénavant, il ne s’agissait
plus de guerres opposant l’Empire ottoman à une puissance européenne ni de
1 Voir rapport King-Crane dans le chapitre 2 : La Monarchie syrienne.
atassi-final.indd 15 17/10/2014 09:27:03Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 16
la protection diplomatique de certains chrétiens ressortissants de la Porte par
une puissance européenne. Pour la première fois, l’Europe s’ingéra directement
dans les affaires internes ottomanes et favorisa le séparatisme d’une partie
de la population. L’intervention européenne dans l’affaire grecque fut lourde
de conséquences pour l’avenir de l’Empire. Désormais la Question d’Orient
acquerra une toute autre dimension. À la dimension traditionnelle d’un équilibre
externe entre les puissances européennes, vint s’ajouter une dimension interne
de lutte entre factions ottomanes rivales qui elles-mêmes seront graduellement
2étroitement liées au jeu des puissances européennes .
L’internationalisation des crises internes de l’Empire se manifesta une seconde
fois de manière éclatante lors de la campagne de Syrie (1831-1841) de Mohamad
Ali, vice-roi d’Égypte. Cette campagne militaire, théoriquement menée par un
vassal contre son sultan, fut l’occasion d’une intervention directe des puissances
européennes dans une crise ottomane, cette fois-ci en Méditerranée orientale
non pas pour soutenir un mouvement d’émancipation comme ce fut le cas pour
les orthodoxes grecs mais au contraire pour le réprimer.
La crise de 1860 fut une occasion de créer une grande entité syrienne. La
Grande-Bretagne ft une proposition en ce sens, mais la France aurait préféré la
création d’un royaume arabe syrien avec à sa tête l’Émir Abdel-Kader. Finalement,
proftant de la divergence des points de vue entre Français et Britanniques et du
refus d’Abdel Kader de monter sur un trône de Syrie, le Sultan reprit le contrôle
des provinces syriennes tout en accordant une autonomie locale au Mont-Liban.
e Après les deux crises syriennes du XIX siècle en 1831-1841 et en 1860, il
efaudra attendre le début du XX siècle pour que la Question syrienne soit à
nouveau posée au plan international. Cette fois-ci elle fut réglée en moins d’une
décennie (1913-1922).
La formation de la Syrie politique moderne commença en 1918 avec la
séparation des provinces arabes de l’Empire ottoman après plus de quatre
siècles de vie commune. La rupture avec la Sublime Porte fut vécue comme une
libération par les Arabes qui, durant les dernières années de l’Empire avaient
énormément souffert de la politique de domination et de discrimination de la
part du gouvernement des Jeunes Turcs et de la répression féroce exercée par leur
représentant sur place, Jamal Pacha. L’oppression politique accompagnée d’une
volonté de turquifer les provinces arabes à outrance s’était accentuée au fur à
mesure de la perte des provinces européennes (Balkans) et de la transformation
d’un Empire qui fut à l’origine pluriethnique et pluriconfessionnel en un Empire
musulman à majorité turco-arabe mais dirigé par les Turcs.
Section 1 : La Syrie d’Ibrahim Pacha
C’est avec la campagne de Syrie menée par Ibrahim Pacha contre la
Sublime Porte au nom de son père Mohamad Ali, vice-roi d’Égypte que les
traits caractéristiques d’une Syrie moderne et unitaire (territoire, population,
administration) commencèrent à émerger. Tout comme apparut à cette occasion
le rôle primordial des puissances européennes en Méditerranée orientale et le
2 Laurens Henry, « Le royaume impossible. La France et la genèse du monde arabe », éditions Armand Colin,
Paris, 2000, p. 80.
atassi-final.indd 16 17/10/2014 09:27:03LA QUESTION SYRIENNE 17
poids de leurs interventions dans le déroulement et le dénouement de la crise
syrienne.
L’emplacement géographique de la Syrie au carrefour de trois continents,
l’Europe, l’Asie et l’Afrique, bordant la Méditerranée orientale et traversée par
deux grands feuves, l’Euphrate et le Tigre en avait fait le berceau des civilisations
antiques et une voie de passage d’une importance stratégique pour les échanges
intercontinentaux. Cette voie de communication fut convoitée par toutes les
puissances souhaitant projeter leur infuence ou ayant des intérêts économiques
et politiques dans les continents de l’ancien monde. S’il est une règle en
géopolitique qui a peu varié depuis l’Antiquité jusqu’aux Temps modernes, c’est
celle qui veut que les puissances dominantes à une époque donnée doivent, pour
assumer pleinement leur rôle et défendre leurs intérêts, contrôler cet axe qui
relie les trois continents. À l’époque de la campagne de Mohamad Ali en 1831,
la Syrie ottomane formait une zone tampon entre plusieurs acteurs régionaux
primordiaux : l’Anatolie ottomane, cœur de l’Empire qui englobait encore à
l’époque des étendues importantes des Balkans et de l’Europe de l’est ; l’Égypte
formellement sous le contrôle de la Porte mais qui sous l’énergique commandement
de Mohamad Ali aspirait à devenir une entité politique autonome ; la péninsule
arabique tiraillée entre le Califat ottoman et une secte nouvelle à l’islam rigoriste,
les wahhabites, qui pour un temps dominèrent Nadjd et le Hedjaz lançant même
des razzias en Syrie ; et enfn la Perse soucieuse du développement de cette
nouvelle secte sur l’autre rive du Golfe. Dans ce contexte, chacun des ces acteurs
régionaux avait des intérêts particuliers à défendre et la Syrie apparut comme un
enjeu pour au moins deux d’entre eux, Le Caire et Istanbul.
La campagne de Syrie compta deux guerres. La première s’étendit de 1831
à 1833 et la seconde de 1839 à 1841. Pour certains historiens, l’origine de la
campagne de Syrie est à rechercher dans la crise grecque entre 1821 et 1827.
À l’époque, le Sultan ottoman Mahmoud II, incapable de venir à bout du
soulèvement des Grecs demanda l’aide militaire de Mohamad Ali. Ce dernier
obtempéra et envoya au secours de la Porte sa fotte et son armée. Mais en raison
du soutien unanime des puissances européennes et de leurs opinions publiques,
la guerre tourna à l’avantage des Grecs malgré les renforts venus d’Égypte.
La fotte égyptienne fut coulée à Navarin et l’armée de Mohamad Ali fut mise
en déroute. En contrepartie de son soutien et des lourdes pertes qu’il a subies,
Mohamad Ali, s’attendait à recevoir de la part du Sultan, la Syrie ou tout du
3moins le Pachalik d’Acre. Au lieu de quoi, il reçut à titre de reconnaissance et de
compensation le Pachalik de la Crète, ce qui laissa une certaine amertume chez
le vice-roi d’Égypte.
La Syrie ottomane était à l’époque divisée administrativement en cinq
Pachaliks : Damas, Acre, Saida, Tripoli et Alep. La population habitant la Syrie se
caractérisait depuis toujours par sa diversité religieuse et ethnique. Dans certains
endroits, la population jouissait d’une relative autonomie par rapport à Istanbul.
Tel était le cas de la montagne libanaise où cohabitait druzes et maronites sous
l’autorité de l’Émir Béchir Chéhab qui n’était que nominalement rattaché à la
Porte. Les chrétiens de la montagne, ceux des villes et des campagnes jouissaient
des privilèges traditionnels rattachés à leur statut. Ailleurs, la population était
3 Pachalik : circonscription administrative dirigée par un pacha nommé par le Sultan.
atassi-final.indd 17 17/10/2014 09:27:03Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 18
arabe à majorité sunnite, mais avec également certaines minorités musulmanes
non reconnues par le pouvoir ottoman telles que les chiites, les alaouites et les
ismaéliens. Les Arabes sunnites étant traités théoriquement à égalité avec les
sunnites turcs.
Les puissances européennes connaissaient bien le contexte où se déroula la
campagne de Syrie entre 1831 et 1841. Le régime des Capitulations inauguré
erpar Sulaiman Le Magnifque avait accordé à François I dès 1536 la protection
des maronites. Cet engagement fut renouvelé en 1553 et en 1740. La
GrandeBretagne avait obtenu la protection des druzes en 1583 et la Russie celle des
orthodoxes en 1774.
Depuis l’Antiquité, la Syrie a revêtu une importance stratégique pour
l’Égypte. Pour Mohamad Ali, elle lui permettait de protéger son domaine en
créant une zone tampon entre lui et le Sultan. Elle lui permettait également
de contrôler les échanges croissants entre l’Euphrate et la Méditerranée. Pour
Istanbul, la Syrie revêtait également une importance stratégique. Carrefour de
l’Empire, elle reliait d’une par les territoires européens de l’Empire et la vallée du
Nil et d’autre par elle commandait le passage vers l’Arabie et les deux premiers
lieux saints de l’Islam, La Mecque et Médine. Damas étant elle-même considérée
par les Ottomans comme la quatrième ville sainte de l’Islam après Jérusalem.
Prenant prétexte d’une querelle avec le Pacha d’Acre qui aurait donné refuge
à près de six mille fellahs égyptiens ayant fui le delta du Nil pour ne pas payer
leurs impôts, Mohamad Ali envoya son fls Ibrahim Pacha en octobre 1831 à la
tête d’une expédition de 30 000 hommes pour envahir la Syrie. Ibrahim était à
l’époque un guerrier averti et un chef militaire redoutable adulé par ses hommes
et craint par ses ennemis. Il avait déjà participé à la campagne du Soudan en
1821-1822, mais c’est surtout durant l’expédition menée contre les wahhabites
en 1816-1819 qu’il s’était distingué. Il avait réussi à les chasser des villes saintes
de La Mecque et Médine et les avait poursuivis jusqu’à leur capitale Diriyah au
cœur de la région de Nadjd à l’emplacement de laquelle s’élève aujourd’hui la
ville de Riad, qu’il avait complètement rasée sur ordre de son père. Il participa
également à la campagne contre les insurgés grecs entre 1824 et 1827.
L’expédition conquit Gaza au début de l’année 1832 puis se dirigea vers
Yaffa, Jérusalem, et Naplouse. Après un siège de plusieurs mois, Acre qui avait
vaillamment résisté à Bonaparte en 1799, tomba fnalement entre les mains
d’Ibrahim au mois de mai 1832. Ibrahim se dirigea alors vers Damas en plein
soulèvement contre le pouvoir ottoman. Il y pénétra au mois de juin et poursuivit
les Ottomans dans leur fuite vers le nord. Un mois plus tard, Ibrahim battit une
armée ottomane forte de 50 000 à 60 000 hommes aux environs de la ville de
Homs au centre de la Syrie et continua sa marche triomphale vers l’Anatolie.
Après avoir libéré les villes de Hama et d’Alep, il franchit les montagnes du
Taurus, et prit la ville d’Adana avant de se diriger vers Konya en Anatolie centrale
en décembre 1832 où il livra une bataille victorieuse face à près de 550 000
soldats ottomans. Après une pause de quelques semaines, il reprit sa marche
irrésistible vers Istanbul et le 2 février 1833, il s’empara de la ville de Kutahya.
Quelque deux cent quarante kilomètres seulement le séparaient alors de la ville
d’Istanbul. Prudent, Ibrahim s’arrêta à Kutahya et attendit les instructions de son
père. Pris de panique, le Sultan Mahmoud II qui ft appel à la Grande-Bretagne
pour qu’elle envoyât sa fotte aux Dardanelles et à Alexandrie. Mais le cabinet
atassi-final.indd 18 17/10/2014 09:27:03LA QUESTION SYRIENNE 19
britannique y était opposé. En désespoir de cause, le Sultan demanda l’aide au
Tzar pour protéger Istanbul. Pour la première fois de son histoire la fotte russe
pénétra dans le Bosphore en février 1833. Avant de se retirer d’Istanbul une fois
le danger d’Ibrahim Pacha écarté, les Russes signèrent avec l’Empire ottoman le
8 juillet 1833 un traité de non-agression pour une période de huit ans entre les
deux pays. Cet accord, connu sous le nom de traité de Hunkar Iskelesi, engendra
une très vive inquiétude dans les autres capitales européennes.
Les puissances européennes s’inquiétant de l’expansion de la marine du Tzar
vers les détroits stratégiques reliant la mer Noire à la Méditerranée réalisèrent
que pour pouvoir remercier la fotte russe et lui demander de quitter le Bosphore,
le Sultan Mahmoud II devait au préalable s’entendre avec Mohamad Ali. Elles
servirent donc d’intermédiaire entre le suzerain et son vassal. Mohamad Ali
aurait souhaité déclarer son indépendance comme l’avait fait les Grecs quelques
années plus tôt mais les puissances européennes l’en dissuadèrent de peur d’un
effondrement de l’Empire ottoman et de la main mise russe qui s’ensuivrait
sur les détroits du Bosphore. Réaliste, Mohamad Ali accepta fnalement un
compromis signé à Kutahya le 4 mai 1833 (accord connu sous le nom de la Paix
de Kutahya) lui octroyant l’Égypte à vie, les cinq Pachaliks de Syrie et accordant
la région d’Adana à Ibrahim Pacha. Dès l’accord conclu, Mohamad Ali supprima
les cinq Pachaliks et confa l’administration de son nouveau territoire à son fls,
Ibrahim Pacha. Pour la première fois la Syrie ne forma qu’une seule province
avec Damas comme capitale. Cette Syrie sous administration égyptienne
s’étendait du Taurus au nord jusqu’au Sinaï au sud, et de la Méditerranée à
l’ouest jusqu’à l’Euphrate à l’est. Bien que nominalement dépendant toujours de
la Porte, le pouvoir n’y était plus aux mains des Turcs mais des Arabes, syriens ou
égyptiens. La Syrie faisait alors partie d’un vaste territoire arabophone contrôlé
par Le Caire et qui s’étendait de la Méditerranée orientale jusqu’à l’Euphrate et
qui comprenait également la vallée du Nil et la mer Rouge.
L’administration égyptienne s’avéra rapidement être beaucoup plus
performante que l’administration ottomane qui l’avait précédée du fait de l’existence
d’un pouvoir central fort ayant déjà fait ses preuves en Égypte. La Syrie sous
l’administration d’Ibrahim Pacha fut divisée en quatre circonscriptions (Damas,
Alep, Tripoli et Saida), Adana ayant un statut spécial. Des conseils représentatifs
de la population furent créés où siégèrent des chrétiens et des juifs aux côtés
des musulmans. La Syrie connut son premier développement industriel de type
moderne, un accroissement des échanges commerciaux, le début de l’instruction
publique en langue arabe, l’ouverture d’écoles y compris pour les flles et de facultés
(600 élèves à Damas, 600 élèves à Alep et 400 élèves à Antioche), l’autorisation
fut également accordée aux missionnaires chrétiens d’ouvrir des écoles. La Syrie
connut une politique volontariste d’assèchement des marais, le développement de
l’agriculture, la collecte régulière des impôts sans distinction entre musulmans
et chrétiens, la réforme des droits de douane, le début de la sédentarisation de
bédouins habitués depuis des générations à lancer des razzias dans les campagnes
et à dévaliser les voyageurs sur les routes, la conscription obligatoire (sauf pour les
chrétiens), le développement de la poste, l’ouverture aux Européens de Damas et
4de Jérusalem qui ne fguraient pas parmi les Échelles du Levant .
4 Sur l’œuvre du gouvernement d’Ibrahim Pacha en Syrie voir p. 149-164 dans l’ouvrage en arabe de Soulaiman
Abou Izz Al-Din publié au Caire en 1929 et réédité en 2009 « Ibrabim Pacha Fi Sourya » (Ibrahim Pacha en
atassi-final.indd 19 17/10/2014 09:27:03Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 20
Mais une conjonction de facteurs internes et externes entraînera cependant
l’échec de cette première expérience unitaire syrienne. Les inconvénients de
la centralisation et de la modernisation de l’administration ne tardèrent pas à
se manifester. Les notables des grandes villes n’apprécièrent guère la perte de
leur rôle traditionnel au proft de simples fonctionnaires de l’État. La résistance
des musulmans à la conscription obligatoire fut accrue par l’impopularité des
nouvelles impositions fscales à caractère personnel jugées humiliantes car
proches de la pratique de la capitation imposée aux non-musulmans. Le jeu mené
par la Grande-Bretagne pour faire échouer l’administration égyptienne en Syrie
et son soutien quasi-ouvert à la révolte des druzes, l’irrédentisme endémique de
certains groupes de la population à toute forme de pouvoir central, les intrigues
de la Porte qui ne cessa de fomenter des troubles internes et qui n’aspirait qu’à
reprendre le contrôle de la Syrie, seront autant de défs auxquels sera confronté
Ibrahim et qui affaiblit son pouvoir avant et après la seconde guerre de Syrie
déclenchée par le Sultan (1839-1840). La Porte commença cette guerre en mai
1839 pour reprendre possession de la Syrie, mais une fois encore ce fut Ibrahim
qui en sortit vainqueur d’une manière magistrale lors de la bataille de Nezib, que
5certains analystes qualifèrent de « l’Austerlitz de l’Orient » en juin 1839.
La victoire de Nezib fut suivie par la défection de l’ensemble de la fotte
ottomane qui passa dans le camp de Mohamad Ali. Désormais, plus rien ne
semblait pouvoir arrêter Ibrahim dans sa marche vers Istanbul ni Mohamad
Ali dans sa quête de l’indépendance de l’Égypte et de la Syrie. Mais une fois
encore, comme en 1833, la crainte d’un effondrement de l’Empire ottoman et la
mainmise de la Russie sur les détroits incitèrent les autres puissances européennes
à intervenir dans la crise entre le Sultan et le vice-roi. Cette intervention, d’abord
diplomatique puis militaire se ft en faveur de la Porte et contraignit Mohamad
Ali à retirer ses troupes de Syrie mettant ainsi fn à l’expérience d’une Syrie
unitaire.
Hormis l’incitation aux troubles internes, l’intervention des puissances
européennes se ft en plusieurs étapes allant de la persuasion diplomatique
(ultimatums) suivie d’une intimidation militaire (la politique de la canonnière)
et enfn l’intervention directe (le débarquement). L’internationalisation de
la crise de Syrie prit corps à Londres durant l’été 1840. Les représentants de
l’Angleterre, la Russie, l’Autriche, la Prusse et de la Porte se réunirent à Londres,
sans la France de la monarchie de juillet jugée trop favorable à Mohamad Ali. Ils
adoptèrent le 15 juillet 1840, en accord avec le Sultan, le Traité de Londres. Selon
les dispositions de cet accord, les cinq puissances proposèrent à Mohamad Ali
6l’Égypte à titre héréditaire et le Pachalik d’Acre à titre viager contre son retrait
du reste de la Syrie, de l’Arabie et la région d’Adana en Cilicie. Les puissances
donnèrent à Mohamad Ali un délai de dix jours pour accepter cette offre. Passé
ce délai, l’offre serait retirée et remplacée par la seule concession de l’Égypte à
titre héréditaire. Cette seconde offre étant elle-même valable pour une durée de
dix jours seulement. Passé ce second délai, l’offre serait retirée et dans ce cas les
Syrie), éditions Dar Al-Chorouk, Le Caire 2009.
5 Sinoué Gilbert, Le dernier pharaon, éditions J’ai Lu, Paris, 2000, p. 460.
6 Le Traité de Londres détermina les limites du pachalik d’Acre appelé « La Syrie méridionale » et qui
correspond aux frontières du territoire qui deviendra la Palestine sous mandat britannique en 1922. Pour
plus de détails voir Laurens Henry, ibid., p. 102.
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puissances « s’engagent à prendre des mesures concertées et arrêtées entre elles,
7afn de mettre cet arrangement à exécution » (art. 4 du Traité de Londres) .
Le vice-roi se vit communiquer la première offre par un représentant de la
Porte et les consuls généraux des quatre puissances le 14 août 1840. Il la repoussa
et le délai commença à courir. Au bout de dix jours Mohamad Ali perdit la
possibilité de conserver le Pachalik d’Acre à titre viager. Quand le second délai
commença à courir, le vice-roi s’en remit au bon vouloir du Sultan, ce qui fut
interprété comme un second refus.
En conséquence, le 3 octobre 1840 les navires britanniques bombardèrent
Beyrouth. Le 5 octobre, 1500 marins anglais et quelque 8000 soldats turcs
débarquèrent à Jounié et à Nahr el Kaleb au nord de Beyrouth. Le 10 octobre
les troupes alliées occupèrent Beyrouth. L’Émir Béchir Chéhab, seigneur
maronite de la montagne libanaise et allié de la première heure de Mohamad
Ali se rendit le 11 octobre et fut envoyé en exil à Malte. Le 6 décembre 1840, les
alliés présentèrent à Mohamad Ali leur offre ultime : évacuation de la Syrie et
restitution de la fotte ottomane contre la conservation de l’Égypte. La France
le pressa d’accepter. Il le fera sans hésitation le 10 décembre 1840. Finalement,
le 13 février 1841, le Sultan accorda l’hérédité au vice-roi d’Égypte et l’armée de
Mohamad Ali se retira de Syrie.
Section 2 : Les enseignements de la campagne de Syrie d’Ibrahim Pacha
La campagne de Syrie fut riche en enseignements et leçons pour l’avenir.
Elles peuvent être résumées de la manière suivante :
1. Première expérience d’une Syrie unitaire, certes non indépendante, car
soumise au gouvernement du Caire et théoriquement toujours ottomane, mais
il n’empêche que c’est la première fois que les diverses provinces qualifées
généralement de « syriennes » sont unies au sein d’une seule entité administrative
s’étendant des montagnes du Taurus au nord jusqu’au Sinaï et l’Arabie au sud
et de la côte méditerranéenne à l’ouest jusqu’à l’Euphrate à l’est. Cette province
qui eut pour capitale Damas avait la particularité d’inclure en son sein une
région quasi-autonome, la montagne libanaise et connut une coexistence
interconfessionnelle assez harmonieuse. À la fn de la Première Guerre mondiale,
après la séparation des provinces arabes de l’Empire ottoman, le mouvement
indépendantiste arabo-syrien tentera de construire un royaume de Syrie avec
erFaysal I comme Roi constitutionnel dans pratiquement les mêmes limites que
la province de Syrie de Mohamad Ali et d’Ibrahim.
2. Malgré sa courte existence, la Syrie unitaire a servi de cadre pour
l’émancipation des chrétiens. Elle servit également de cadre pour affrmer
l’égalité de traitement, des droits et des devoirs entre les habitants avant même
le début de l’ère des réformes ottomanes et l’annonce des Tanzimat par l’Édit de
8Gulhane en 1839 proclamé par le Sultan Abdul-Majid . Cette Syrie moderne a
prouvé être un cadre adéquat pour une coexistence multiconfessionnelle de ses
diverses composantes.
7 Voir les principaux articles du Traité de Londres dans Sinoué Gilbert, ibid., p. 490-491.
8 Voir le texte de l’Édit de Gulhane dans Laurens Henry, L’Orient arabe. Arabisme et islamisme de 1789 à 1945,
éditions Armand Colin, Paris, 2002, p. 58 - 61.
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3. C’est également durant cette période que fut défnie d’une manière
contractuelle par le Traité de Londres de 1840 une région appelée « Syrie
méridionale » et qui par coïncidence, recouvrait les limites de ce qui deviendra
au siècle suivant les frontières de la Palestine sous mandat britannique.
4. Une des raisons de l’échec de cette première Syrie est qu’elle ne fut pas
perçue par la population locale ni par les Européens ni d’ailleurs présentée
par Mohamad Ali et Ibrahim comme une lutte pour l’émancipation nationale
et l’indépendance des Arabes contre les Turcs. Et pourtant elle en avait les
caractéristiques. Mais l’idée nationale, double héritage des Lumières et de la
Révolution française, n’était pas encore l’élément identitaire de référence en
Syrie. Le fait religieux et l’appartenance à l’islam sunnite continuait encore à
être l’élément identitaire principal. Le facteur national deviendra ultérieurement,
dans les dernières années de l’Empire, l’élément identitaire primordial. Et
pourtant, la campagne de Syrie avait probablement déjà toutes les particularités
requises pour être considérée comme une lutte pour l’indépendance nationale
comparable à celle que les Grecs avaient menée quelques années auparavant.
Car si la religion dans les deux camps se faisant face lors de la campagne de Syrie
était bien la même, la guerre avec la Porte pour l’indépendance de l’Égypte et
de la Syrie coïncidait largement avec un clivage géographique et linguistique qui
peut-être résumé par la formule suivante : Arabes contre Turcs. Mohamad Ali
n’en prit conscience que vers la fn de la campagne de Syrie vers 1838, mais son
fls Ibrahim y était sensible bien avant.
Plusieurs faits et témoignages peuvent être cités pour illustrer ces propos.
Trois d’entre eux sont assez évocateurs. Tout d’abord, au lendemain de la bataille
de Homs en 1832 durant la première guerre de Syrie, Ibrahim aurait prononcé
cette formule devenue célèbre « J’irai aussi loin que je pourrai me faire comprendre
9en parlant arabe » . Ce n’est pas encore de l’arabisme ni la revendication d’un
Etat-nation mais c’est déjà une conscience bien affrmée de l’arabité. Puis, un an
plus tard en 1833, il reçut l’envoyé spécial de la France, Boislecomte, qui rendra
compte en détail de sa conversation avec Ibrahim. Le diplomate français rapporte
« Il [Ibrahim] annonce ouvertement l’intention de faire revivre une nationalité arabe,
de rendre véritablement une patrie aux Arabes, de les admettre à toutes les places, soit
dans l’administration intérieure, soit dans l’armée ; d’en faire un peuple existant par
lui-même, prenant part à la jouissance des revenus publics, et à l’exercice du pouvoir,
10comme aux charges que nécessite l’entretien de l’État » Enfn, en 1838, Mohamad
Ali adresse une lettre au consul général d’Autriche au Caire par l’intermédiaire
de son ministre des Affaires étrangères dans les termes suivants : « … le vice-roi
notife aux représentants des puissances étrangères qu’il se voit obligé de proclamer
son indépendance, car la Sublime Porte ne vise qu’à saper son pouvoir et son autorité.
Seule une séparation défnitive entre les deux États, Turcs et Arabes, peut éviter à leurs
11capitales les conséquences funestes d’une guerre civile et d’une invasion étrangère » 
5. Il est à noter l’acharnement de la Grande-Bretagne, à vouloir à tout
prix mettre fn à l’existence de cette province syrienne sous administration
égyptienne. Il est certain que les puissances européennes, sauf peut-être la
France, avaient toutes des raisons objectives pour souhaiter le retrait du
vice9 Cité dans Sinoué Gilbert, ibid., p. 384.
10 Laurens Henry, ibid., p. 94.
11 Sinoué Gilbert, ibid., p. 441.
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roi d’Égypte de la Syrie. Ces raisons étaient liées à la nécessité de maintenir un
certain équilibre entre elles par la perpétuation du statu-quo en Méditerranée
orientale et dans la région du Bosphore. C’est pourquoi l’Angleterre, mais
aussi la France, voulaient maintenir l’existence de l’Empire ottoman de peur
que son démembrement ne soit une occasion pour que la Russie ne mette la
main sur les détroits reliant la Méditerranée à la mer Noire. À ces considérations
stratégiques s’ajoutèrent également pour Londres des intérêts considérables
d’ordre économique. La période de la crise syrienne coïncida avec le début du
développement de la doctrine impérialiste britannique par Lord Palmerston
Secrétaire au Foreign Offce. Celle-ci consistait à l’époque, non pas à acquérir
des colonies, cela viendra plus tard, mais à vouloir défendre les intérêts anglais
12partout où ils étaient menacés . La Grande-Bretagne était à cette époque la
première puissance industrielle et maritime. Elle avait un besoin vital de
pouvoir acheminer ses produits manufacturés vers les marchés lointains par
voie maritime ou terrestre. C’est dans ce cadre que l’extension des territoires
contrôlés par Mohamad Ali de la Syrie jusqu’au détroit de Bab El-Mandab entre
la mer Rouge et l’océan Indien était perçue comme une menace directe pour les
intérêts commerciaux britanniques. Non pas du fait que Mohamad Ali s’opposait
au passage des produits anglais, mais à cause des taxes perçues. En 1838, la
Grande-Bretagne obtint du Sultan le démantèlement du système des monopoles
d’État et l’autorisation pour les puissances européennes de commercer dans tout
l’Empire moyennant une taxe de 3 % par le traité de Balta Liman. Mohamad
Ali, refusa d’appliquer cet accord dans les territoires sous son contrôle pour
préserver l’industrie locale naissante.
Mais pour Lord Palmerston, Secrétaire au Foreign Affairs durant la crise
syrienne, il y avait en plus des raisons d’État objectives du fait du jeu des
puissances et de l’impérialisme britannique naissant, un motif plus personnel et
plus subjectif pour souhaiter voir disparaître une Syrie unitaire reliée au Caire.
Lord Palmerston appartenait à une mouvance religieuse chrétienne évangéliste,
millénariste, qui croyait que le retour des juifs à Sion c’est-à-dire en Terre sainte
allait hâter la venue du Messie. Ce sionisme chrétien, précurseur d’un sionisme
juif à venir, était assez répandu dans certains milieux anglais de l’époque. Cet
aspect, qui relève de l’ordre des convictions intimes de Lord Palmerston, n’aurait
probablement pas du être mentionné s’il n’avait eu une infuence et un impact
sur la politique étrangère de la Grande-Bretagne lors de crise syrienne entre
1831 et 1841. Le souci de restituer la Terre promise aux juifs donna à la politique
étrangère britannique sous Lord Palmerston une dimension quasiment mystique
13faisant de la Grande-Bretagne un instrument de Dieu . D’ailleurs, une fois les
armées de Mohamad Ali retirées en Égypte, Lord Palmerston demanda au
Sultan de placer les protestants et les juifs en Terre Sainte sous la protection
de l’Angleterre. Ce que le Sultan refusa de faire. Cette conjonction entre les
intérêts politiques anglais et les convictions religieuses d’ordre intime chez des
dirigeants britanniques à propos du retour des juifs en Palestine se manifestera
12 Voir Mansfeld Peter, A History of the Middle East, Penguin Books, London, 2003, p. 56-57. 
13 « According to the leading authority on Palmerston’s diplomacy, his policy ‘became connected with a
mystical idea, never altogether lost in the nineteenth century, that Britain was to be the chosen instrument
of God to bring back the Jews to the Holy Land’» citation de Sir Charles Webster dans Fromkin David, « 
A Peace to End All Peace » éditions Owl Books, New York, 2001, p. 268.
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e 14à nouveau au XX siècle sous la politique suivie par Lloyd George en Palestine .
Cette politique aboutira à la Déclaration Balfour en 1917, à la révision en
191819 par Lloyd George et Clemenceau des accords de Sykes-Picot conclus en 1916
entraînant ainsi le morcellement de la Syrie et favorisera la création d’un foyer
15national juif en Palestine .
Section 3 : L’occasion manquée de créer une entité indépendante en Syrie lors de
la crise de 1860
L’idée de créer une entité politique indépendante syrienne réapparut d’une
manière éphémère après la crise confessionnelle de 1860 qui secoua la Syrie et
le Liban. Des propositions furent faites par les puissances européennes pour
la création d’un royaume arabe de Syrie ou d’une Grande Syrie. La première
proposition fut suggérée par la France et la seconde par la Grande-Bretagne.
La crise de 1860 commença dans des régions de peuplement à caractère mixte
maronite et druze dans la montagne libanaise. Bien qu’à l’origine il s’agissait
d’une révolte de paysans maronites contre les propriétaires terriens chrétiens
et musulmans, les troubles prirent rapidement un caractère confessionnel et
entraînèrent des massacres de chrétiens par les druzes. Cette fambée de violence
à caractère confessionnel atteignit rapidement la ville de Damas où certains
musulmans fanatiques se livrèrent également à des massacres à l’encontre des
chrétiens. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette soudaine explosion de
violence dans des régions habituées à une coexistence multiconfessionnelle
depuis des siècles. Au premier rang de ces facteurs fgure la perception erronée
par les musulmans de la fnalité des réformes entreprises par le Sultan depuis
16l’Édit de Gulhane de 1839 jusqu’au Hatti Humayoun de 1856 . L’émancipation
des chrétiens qui en résulta ; le favoritisme en matière de commerce et d’éducation
dont ils frent l’objet de la part des puissances européennes ; l’extension abusive
du système des Capitulations par les consuls européens sur place ; le changement
d’un ordre millénaire basé sur la distinction de principe entre musulmans et
non-musulmans ; la centralisation de l’État avec une conscription obligatoire
pour les musulmans uniquement les chrétiens en étant exemptés par le paiement
d’une taxe ; la nouvelle fscalité ; furent autant de facteurs qui contribuèrent à
exacerber les tensions communautaires au Liban et en Syrie.
La conduite exemplaire de l’Émir Abdel Kader durant cette crise et sa
protection de la population chrétienne et du consul de France dans la ville
de Damas lui valurent les éloges de Napoléon III, de la presse française et de
l’opinion publique européenne en général. Napoléon III, envoya la fotte française
en direction des côtes syriennes. Il était favorable à la création d’un royaume
arabe en Syrie avec l’Émir Abdel Kader à sa tête. Mais celui-ci n’en voulait
pas. Le projet ne verra donc pas le jour et la Sublime Porte saisira l’occasion
de la crise de 1860 pour reprendre en main la situation dans les provinces
syriennes. L’expédition française, présentée comme une intervention armée à
but humanitaire fut suivie par l’établissement d’une commission internationale
chargée d’établir un nouveau régime pour les provinces syriennes.
14 Sur le sionisme chrétien de Lord Palmerston et de Lloyd George voir David Fromkin idem. p. 268-269.
15 Les accords de Sykes-Picot seront analysés plus loin dans ce chapitre.
16 Sur le Hatti Humayoun de 1856, voir Laurens Henry, L’Orient Arabe. Arabisme et islamisme de 1798 à 1945, 
ibid., p. 65-66.
atassi-final.indd 24 17/10/2014 09:27:04LA QUESTION SYRIENNE 25
En réaction aux massacres confessionnels de 1860 et de peur que la France
ne saisisse cette occasion pour imposer un protectorat en Syrie, le représentant
de la Grande-Bretagne au sein de la commission internationale sur la Syrie
proposa la création d’une grande Syrie unifée administrée par un gouverneur
17général nommé par le Sultan mais approuvé par les puissances européennes .
C’est la première fois qu’un projet de grande Syrie unifée est proposé par
une puissance européenne. Cette Syrie ottomane, assez semblable à la Syrie
égyptienne de Mohamad Ali et d’Ibrahim Pacha dont, ironie du sort, Londres
avait activement contribué au démembrement en 1840-1841, aurait eu à terme
tout comme l’Égypte, vocation à acquérir une autonomie graduelle qui un jour se
transformerait en indépendance. Il est paradoxal de noter que cette proposition
britannique fut faite à un moment ou le cabinet à Londres était dirigé par Lord
Palmertson qui s’était acharné à détruire la Syrie de Mohamed Ali et d’Ibrahim
Pacha deux décennies plus tôt alors qu’il occupait le poste de Secrétaire au Foreign
Offce. La France qui espérait encore pouvoir créer un royaume arabe en Syrie
avec Abdel Kader exprima son hostilité à ce projet. Proftant de l’opposition
entre la France et la Grande-Bretagne, la Sublime Porte mit à son proft la crise
de 1860 pour reprendre et accentuer son contrôle des provinces syriennes tout
en accordant en 1861 une autonomie au Mont-Liban. La montagne libanaise
devint autonome, une mutasarafa , dirigée par un fonctionnaire chrétien nommé
par la Porte avec l’accord des puissances européennes.
Après l’échec du projet de création d’un Royaume arabe à Damas et jusqu’au
déclenchement de la guerre mondiale en 1914 la France n’aura pas de politique
syrienne à proprement parlé, mais une politique ottomane globale qui inclut la
Syrie. Paris continua à soutenir le processus de réformes, Tanzimat, entrepris par
la Porte et se posa en garant de l’intégrité territoriale de l’Empire. La France y
avait tout à gagner car sous l’égide de l’Empire ottoman, ses intérêts continuaient
à se développer et à prospérer. Durant les cinquante dernières années de l’Empire,
la France multiplia ses infrastructures culturelles, éducatives, médicales et de
18bienfaisances , elle développa un réseau de missions religieuses et accrût ses
intérêts économiques. À la veille de la Grande Guerre, la France possédait une
part importante de la dette ottomane, des concessions de travaux publics, des
19intérêts dans l’industrie de la soie et du coton . Les établissements éducatifs et
scolaires français servaient de base pour une infuence culturelle et politique qui
reposait en grande partie sur une clientèle à majorité chrétienne, formée dans les
écoles françaises disséminées dans l’Empire (Istanbul, Beyrouth, Alep, Damas,
Mossoul, etc.)
L’ensemble des relations tissées par la France dans l’Empire ottoman formait
cette « France auxiliaire » ou « France du Levant » qui, par nature, ne pouvait
pas être territorialisée car elle n’avait pas d’assise géographique. Une partition
de l’Empire aurait obligé la France à territorialiser son infuence, ce qu’elle se
17 Laurens Henry, Le royaume impossible, ibid., p. 126.
18 Les établissements français de bienfaisances, hôpitaux, dispensaires et écoles étaient souvent appelés dans
la littérature de l’époque « les œuvres françaises ». Voir l’article « Les œuvres françaises et l’invention de la
eSyrie » par Jean Riffer dans France-Levant de la fn du XVII siècle à la Première Guerre mondiale, textes
réunis par Bernard Delpal, Bernard Hours, Claude Prudhomme, éditions Geuthner, Paris, 2005, pp. 223
à 240.
19 Bokova Lenka, La confrontation franco-syrienne à l’époque du mandat 1925-1927, L’Harmattan, Paris 1990,
p. 43 et s.
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refusait à faire avant 1914. En parallèle, Paris ne se privait pas de rappeler aux
puissances qui auraient des visées sur la Syrie que la France y avait des intérêts
plus qu’aucune autre puissance européenne et qu’en cas de partage elle entendait
bien les faire valoir. Une note du Quai d’Orsay en date de 1909 résume assez
bien la politique de la France jusqu’au déclenchement de la Première Guerre
mondiale : « Comme nous nous en tenons plus que jamais à l’intégrité de l’Empire
ottoman, nous devons nous garder de paraître songer à une mainmise sur la Syrie.
Mais il ne faudrait pas que notre réserve assurât les autres puissances à conclure qu’elles
pourraient elles-mêmes mettre la main sur ce pays sans avoir à compter avec nous.
Il est bon qu’on oublie point que nous n’avons fait abandon à personne des intérêts
20traditionnels que nous possédons en Syrie »
La crise des Balkans en 1912 avait entraîné une certaine agitation en Syrie
et au Mont-Liban. Craignant que la Grande-Bretagne n’en profte pour se saisir
de la question syrienne et l’internationaliser, la France obtint une déclaration
formelle de Sir Edward Grey, Secrétaire au Foreign Offce indiquant que
son pays n’avait en Syrie « ni intention d’agir, ni desseins, ni aspiration d’aucune
21sorte » . L’Angleterre, liée à la France par l’Entente cordiale, respectait son alliée
et se désengagea de la méditerranée orientale à la veille de la Première Guerre
mondiale.
Section 4 : L’afrmation graduelle d’une identité nationale
La crise de 1860 fut une occasion pour le Sultan de renforcer son emprise
sur les provinces syriennes. Elles ne connaitront plus de crise similaire à celle
de 1860. Par contre elles formeront le creuset où lentement se développera le
sentiment d’une identité nationale syrienne.
Sous-section 1 : La Nahda arabe
La prise de conscience du fait national par les Arabes vivant au sein de
l’Empire ottoman se manifesta graduellement, de plusieurs manières avant le
déclenchement de la Première Guerre mondiale. Certains historiens datent
l’origine de la prise de conscience nationale des Arabes avec le début de la
eNahda c’est-à-dire le projet de renaissance arabe qui commença au XIX siècle
avec l’arrivée des idées des Lumières et de la Révolution française lors de la
campagne d’Égypte de Napoléon en 1798. Cette renaissance fut accentuée par
la détermination politique du maître de l’Égypte, Mohamad Ali, de moderniser
son pays et de s’émanciper autant que possible de la pesante tutelle ottomane.
La campagne de Syrie, lancée par son fls Ibrahim Pacha en 1831 fut l’occasion,
de projeter par la force des idéaux politiques de la Nahda arabe dans un
ProcheOrient où la population n’avait pas encore pleinement prit conscience du fait
national.
Mais la Nahda arabe eut également une dimension religieuse importante et
d’autres historiens datent le début de la renaissance arabe avec l’œuvre de Jamal
Din Al-Afghani qui fut le chantre du réformisme et du renouveau de l’Islam
eau XIX siècle. Jamal Din Al-Afghani considéra l’ordre impérial ottoman qui
dirigeait la nation depuis plus de trois siècles comme responsable du retard de
20 M.A.E, Turquie, 112, 82, note de Jean Gout, sous-direction Asie-Océanie, 26 mai 1909, cité dans Cloarec
Vincent « La France et la question de Syrie, 1914-1918 », CNRS éditions, Paris, 1988, p. 21.
21 Cloarec Vincent, idem., p. 33.
atassi-final.indd 26 17/10/2014 09:27:04LA QUESTION SYRIENNE 27
22l’islam par rapport à l’Europe . Son fambeau sera repris par son fdèle disciple
d’origine syrienne, Ahmad Abdo, qui trouva en Égypte une terre féconde pour
la propagation de ses idées basées sur une lecture libérale de l’islam. Avant lui,
Rifaa Tahtawi, sheikh d’Al-Azhar avait publié à son retour d’un séjour à Paris
entre 1826-1831 un ouvrage intitulé « L’Or de Paris » où il développait le thème
de la possibilité d’une synthèse entre les innovations et idées européennes d’une
23part et l’esprit de la révélation coranique d’autre part .
Le renouveau arabe se manifesta également par un important courant de
pensée littéraire et artistique dû à des auteurs syro-libanais, toutes confessions
confondues et en particulier des chrétiens orthodoxes, dont certains n’hésitèrent
pas à s’exiler pour pouvoir s’exprimer librement. L’intelligentsia locale dans des
villes comme Le Caire, Beyrouth, Damas, Bagdad créa dans la seconde partie
e edu XIX siècle et au début du XX siècle des clubs culturels en langue arabe
et des cercles d’études à vocation religieuse. Ces diverses associations étaient
tolérées par les autorités ottomanes tant qu’elles ne remettaient pas en cause la
loyauté à l’Empire et se limitaient à promouvoir la langue arabe ou à souhaiter
un renouveau de l’islam sous la bannière du Sultan. Certains de ces clubs furent
d’ailleurs créés à Istanbul et bénéfcière nt pour une courte période de l’espace
de liberté offert aux sujets de l’Empire lors du rétablissement de la Constitution
en 1908.
Le premier mouvement créé par les Arabes dans la foulée du coup d’État
de 1908 et de l’arrivée au pouvoir du Comité Union et Progrès (CUP) fut
l’Association pour la Fraternité arabo-ottomane. Elle se posait en défenseur de la
Constitution de 1876, tout en affrmant sa fdélité au Sultan. Elle prônait l’égalité
et la fraternité entre Arabes et Turcs et voulait propager l’enseignement en langue
arabe. Elle fut autorisée à ouvrir des branches dans l’ensemble des provinces
arabes et à publier son propre journal. Mais la lune de miel entre Arabes et
Jeunes Turcs ne dura pas longtemps. La politique centralisatrice du CUP et la
volonté de turquifer les provinces arabes leur aliénèrent rapidement le soutien
qu’ils avaient eu parmi l’élite éclairée des Arabes en 1908-1909. L’Association
de Fraternité arabo-ottomane fut dissoute. Désormais les associations arabes
se scinderont en deux groupes : celles qui prônèrent un renouveau de l’islam
resteront dans le giron ottoman et celles qui appelèrent à l’émancipation nationale
des Syriens se transformeront en sociétés politiques secrètes ou émigreront vers
des cieux plus cléments.
Les chrétiens d’Orient jouèrent un rôle de premier ordre dans les associations
prônant l’affrmation de l’identité arabe et syrienne. Ces termes étaient perçus
à l’époque comme largement synonyme. Deux terres d’asile accueilleront les
associations en exil, la France et l’Égypte. Cinq de ces associations méritent
d’être citées car elles jouèrent un rôle important dans l’émergence graduelle du
24facteur national  :
1- Le « Parti de la décentralisation administrative ottomane » : Ce parti fut créé
au Caire en 1912. Depuis l’imposition d’un protectorat britannique en Égypte
22 D’autres penseurs syriens prônèrent des idées assez proches tel que Abdel-Rahman Al-Kawakbi auteur
d’un ouvrage célèbre « Om Al-Koura » (La mère des cités) [c’est-à-dire La Mecque, ndlr] publié de 1902.
23 Sorman Guy, Les enfants de Rifaa, musulmans et modernes, éditions Fayard, Paris 2003.
24 Voir Bachour Wadi’ « Sourya Son’ Dawla Wa Wiladat Ouma » (La Syrie, création d’un État et naissance
d’une nation), imprimerie Al-Yazji, Damas, 1996, p. 221-226.
atassi-final.indd 27 17/10/2014 09:27:04Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 28
en 1882, l’activité politique première des nationalistes du pays du Nil était de
libérer leur patrie du joug de la domination anglaise. Comme toute l’énergie des
nationalistes égyptiens était mobilisée pour atteindre cet objectif, ils laissèrent
aux nationalistes syriens et libanais la responsabilité de la lutte nationale des
Arabes pour leur libération de la domination turque. Durant cette période
l’Égypte se tint en retrait des affaires arabes mais Le Caire devint néanmoins
une terre de refuge pour les exilés syriens et libanais fuyant leurs régions du fait
25de la répression des autorités ottomanes . C’est ainsi que fut créé au Caire par
des exilés syriens le Parti de la décentralisation administrative ottomane qui,
comme son nom l’indique, réclamait la décentralisation des provinces arabes
de l’Empire. Le parti établit, dans le plus grand secret, des branches dans les
principales villes en Syrie, au Liban et en Irak. Au Liban, le Parti collabora avec
le Comité de la réforme, association secrète des nationalistes à partir de 1912.
2- L’Association Al-Kahtania : Elle fut créée à Istanbul en 1909 en réaction à
la politique centralisatrice du CUP. L’association avait pour but de transformer
l’Empire ottoman en un empire à deux couronnes, l’une turque et l’autre arabe.
Le schéma proposé était proche du modèle de l’Empire austro-hongrois. Turcs
et Arabes établiraient chacun leur propre royaume avec leurs constitutions,
leurs parlements, institutions et langues respectives sous l’autorité du Sultan qui
porterait les couronnes des deux royaumes. Cette association était composée en
majorité d’offciers arabes de l’armée ottomane.
3-L’Association « Al-Arabia Al-Fatat » : Cette association secrète fut créée
à Paris en 1911 par sept étudiants musulmans originaires de Damas, Jenin,
Beyrouth, Naplouse et Baalbek. Son but était d’obtenir l’indépendance totale
des provinces arabes. Le siège de l’association fut transféré à Beyrouth en 1913
avant d’être défnitivement fxé à Damas. Cette association jouera un rôle de
premier plan dans les développements politiques que connaitra la Syrie entre
1915 et 1920.
4- Le Comité de réforme : Créé à Beyrouth en 1912, le Comité de réforme
comprenait des membres de toutes les confessions. Il prônait la décentralisation
des provinces arabes, l’utilisation de la langue arabe y compris au parlement
à Istanbul. Il réclamait également que les conscrits arabes fassent leur service
militaire dans leur province d’origine en temps de paix. Le Comité établit des
branches à Damas, Alep, Naplouse, Acre, Bagdad et Bassora.
5- L’Association « Al-‘Ahd » (Le Pacte) : Cette association fut créée à Istanbul
au début de l’année 1914 par des anciens membres de l’association Al-Kahtania.
Elle recruta ses membres principalement parmi le corps des offciers d’origine
irakienne. Elle établit des branches secrètes à Bagdad et à Mossoul. Al-Kahtania
prônait les mêmes objectifs qu’Al-Arabia Al-Fatat mais les membres de chacune
de ces associations, l’une militaire et l’autre civile, ignoraient jusqu’en 1915
l’existence de l’autre. C’est en 1915 à Damas que les deux associations entrèrent
en contact et qu’elles décidèrent de joindre leurs forces pour libérer les provinces
arabes de la domination ottomane.
25 C’est un exilé libanais qui lança à l’époque le fameux journal cairote Al-Ahram.
atassi-final.indd 28 17/10/2014 09:27:04LA QUESTION SYRIENNE 29
Sous-section 2 : Le Congrès arabe de Paris en 1913
À la veille de la Première Guerre mondiale, les thèmes du mouvement de
renaissance arabe, la Nahda, s’étaient déjà propagés, sous une forme ou sous
une autre, politique, religieuse ou littéraire à l’ensemble des provinces arabes
de l’Empire ottoman. La genèse d’un projet national débuta par une première
phase de revendication d’une simple autonomie administrative au sein de
l’Empire ottoman avant de prendre la forme d’un programme d’action politique
qui rapidement acquerra toutes les caractéristiques nécessaires à la constitution
d’un véritable projet national.
En réaction à la volonté du gouvernement d’Istanbul dominé par les
membres du Comité Union et Progrès d’étouffer les demandes de réformes
revendiquées par les Arabes, la société Al-Arabia Al-Fatat prit l’initiative
d’inviter des membres du Parti de la décentralisation administrative ottomane et
des membres du Comité de réforme ainsi que des personnalités indépendantes
y compris des représentants de la communauté syro-libanaise émigrée en
Amérique à participer à un congrès syrien à Paris durant la première moitié
26de l’année 1913 . Un comité préparatoire composé de huit membres (quatre
musulmans et quatre chrétiens) fut nommé pour préparer le Congrès. Le comité
avait pour tâche de contacter les participants et de leur en expliquer les objectifs.
La nécessité de tenir ce congrès hors du territoire de l’Empire s’imposa
d’ellemême. Les autorités ottomanes sous le CUP ne l’auraient pas toléré. Le choix
de Paris s’explique par la présence de l’association Al-Arabia Al-Fatat et d’une
importante communauté syrienne.
Le Congrès se tient à Paris du 18 au 23 juin 1913. Les principaux points
inscrits à l’ordre du jour étaient les suivants : (1) la vie nationale et le refus
de l’hégémonie [turc ndlr], (2) les droits des Arabes à l’intérieur de l’Empire
ottoman, (3) la nécessité de réformer l’Empire sur la base de la décentralisation.
Les vingt-quatre participants au Congrès étaient des syriens, chrétiens ou
musulmans, à l’exception de deux irakiens. C’est d’ailleurs du fait de leur
présence que le Congrès, à la dernière minute, pris pour nom offciel « Congrès
Arabe » au lieu de « Congrès Syrien » comme prévu à l’origine. Le changement de
nom du Congrès du fait de la présence de deux délégués irakiens est signifcatif
de la perception que les nationalistes de l’époque avaient de l’identité arabe et de
l’identité syrienne. Les syriens, libanais et palestiniens étaient tous considérés
comme des Syriens, différents des irakiens, bien qu’étant tous des arabes.
En conformité avec l’ordre du jour du Congrès, toutes les interventions des
participants furent centrées sur la nécessité de décentraliser l’Empire ottoman.
À aucun moment la séparation ou la sécession des provinces arabes ne fut
évoquée. Les points les plus abordés lors des interventions des participants
étaient le besoin d’instaurer un gouvernement ottoman qui ne soit ni turc ni
arabe, l’égalité de droits et des devoirs de l’ensemble des sujets ottomans, et
l’absence de discrimination entre les sujets de l’Empire du fait de leur origine
ethnique ou religieuse.
Les principales conclusions du Congrès peuvent être résumées de la
27manière suivante  : nécessité de réformer en profondeur l’Empire ottoman,
26 Ali Sultan, ‘Tarikh Souriya’, Histoire de la Syrie, éditions Tlass, Damas, Syrie, 1996, p. 168 et s.
27 Idem., p. 175 et s.
atassi-final.indd 29 17/10/2014 09:27:04Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 30
reconnaissance des droits politiques des Arabes à participer d’une manière
effcace à l’administration de l’Empire au niveau central, décentralisation des
provinces arabes, reconnaissance de l’arabe comme langue offcielle de travail
au sein du parlement à Istanbul, reconnaissance de l’arabe comme langue
offcielle des provinces arabes de l’Empire, assignation de principe des conscrits
arabes effectuant leur service militaire au sein de l’armée ottomane dans les
provinces arabes de l’Empire sauf cas exceptionnels, soutien des revendications
arméniennes pour la décentralisation de leur province. Les conclusions du
Congrès peuvent apparaitre de prime abord comme timides et limitées en termes
de revendications. Mais elles étaient en conformité avec les objectifs initiaux que
s’étaient fxés les organisateurs. Ce Congrès fut une étape importante dans la
prise de conscience d’une identité nationale syrienne. Il représenta également la
consécration des efforts déployés depuis des années par le réseau des associations,
clubs culturels et sociétés politiques syriennes.
La plus grande réussite du Congrès arabe de Paris aura probablement
été la convergence d’intérêts et d’objectifs exprimés pour la première fois par
des nationalistes chrétiens syriens, traditionnellement partisans du courant
nationaliste syrien à caractère laïque, avec des musulmans syriens, à priori
pouvant être perçus comme étant plus favorables à un courant nationaliste à
caractère plutôt arabo-musulman. En ce sens, le Congrès de Paris fut une étape
importante dans l’émancipation politique et l’affrmation de l’identité nationale
des Syriens, toutes confessions confondues chrétiens et musulmans sans
aucune distinction ni aucune discrimination basée sur la religion. Cet aspect
fondamental sera désormais inséparable de l’idée même de la Syrie.
Section 5 : Le Protocole de Damas de 1915
Le gouvernement d’Istanbul dépêcha à Paris un émissaire pour discuter avec
les représentants du Congrès les recommandations adoptées par les congressistes.
Il les accepta toutes et celles-ci furent entérinées par le gouvernement du Sultan.
Mais en pratique l’application des ces recommandations fut très timorée et limitée
à quelques mesures timides telles la nomination de certains arabes à des postes
28honorifques à Istanbul . La seconde étape dans le développement d’un projet
politique syrien fut celle du passage de la revendication de la décentralisation
administrative à celle de l’indépendance nationale. Ce changement radical
d’optique fut matérialisé par l’élaboration en 1915 du « Protocole de Damas ». 
La Première Guerre mondiale commença effectivement en Orient au mois
de novembre 1914. Après une courte période de réfexion au lendemain du
déclenchement de la guerre sur le front européen, l’Empire ottoman décida de
se ranger du coté de l’Allemagne et de l’Empire austro-hongrois. Une des toutes
premières décisions prises par les autorités ottomanes avant même leur entrée
en guerre offcielle fut l’abolition des Capitulations. En prenant partie en faveur
de l’Allemagne, les Jeunes Turcs espéraient que cette guerre leur permettrait
de mettre fn à la tutelle économique qu’exerçaient la France et la
GrandeBretagne, d’éloigner la menace militaire que représentait la Russie et de rétablir
l’infuence de la Sublime Porte en Égypte. Les champs d’opérations militaires
en Orient étaient multiples. En 1914 les Britanniques débarquèrent à Bassora
28 Sur les réponses timides du gouvernement des Jeunes Turcs aux revendications du Congrès de Paris voir
Kayali Hasan, « Arabs and Young Turks », University of California Press, Londres, 1997, p. 177-178.
atassi-final.indd 30 17/10/2014 09:27:04LA QUESTION SYRIENNE 31
pour s’assurer le contrôle des champs pétrolifères et entamèrent une longue
et pénible remontée vers Bagdad. En 1915, les Français et les Britanniques
tentèrent d’occuper le détroit des Dardanelles pour ensuite attaquer Istanbul.
Mais cette attaque se solda par un échec à Gallipoli. En février 1915 Jamal
Pacha, le gouverneur turc de la Syrie tenta en vain de prendre le canal de Suez à
partir de raids lancés du Sinaï. La prise du canal devant préfgurer la reprise en
main de l’Égypte par l’Empire ottoman.
Les Arabes apparurent rapidement comme un des enjeux importants de
cette guerre pour les deux camps en raison de leur capacité supposée d’entraîner
avec eux les musulmans à travers le monde. La France et le Royaume-Uni du
fait de leurs Empires coloniaux étaient des puissances musulmanes, secondaires
certes en comparaison avec l’Empire ottoman, le califat du Sultan et son contrôle
des lieux saints de l’Islam ; mais avec néanmoins des zones d’infuences non
négligeables dans le monde musulman. Les autorités ottomanes poussèrent le
Chérif Hussein de La Mecque, descendant du prophète et gardien des lieux
saints de l’islam à déclarer le jihad contre les Alliés. Ces derniers de leur
coté tentèrent de le convaincre de se soulever contre la domination turque et
de déclarer le jihad contre l’Empire ottoman. Sur place les relations entre le
Chérif Hussein et le représentant ottoman à Médine étaient tendues. Les Jeunes
Turcs n’avaient pas une entière confance en la loyauté du Chérif à l’égard de
l’Empire. Celui-ci réprouvait la volonté affchée des Jeunes Turcs de turquifer
les provinces arabes. Il résista aux demandes qui lui étaient faites de déclarer le
jihad par la Sublime Porte sous prétexte que le Hedjaz avait besoin de l’Égypte
pour son ravitaillement.
En 1914 commença une correspondance entre le représentant britannique au
Caire, Lord Kitchener, et le Chérif de La Mecque. Les Anglais tentèrent de le
convaincre de ne pas soutenir l’effort de guerre de l’Empire ottoman. En janvier
1915, la société secrète Al-Arabia Al-Fatat lui envoya un émissaire de Damas
pour le sonder sur sa volonté de prendre éventuellement la tête d’une révolte
arabe contre les Turcs que les nationalistes syriens, civils et militaires, étaient en
train de préparer. En mars 1915, le Chérif Hussein envoya son fls l’Émir Faysal
en mission à Istanbul pour offciellement y rencontrer les dirigeants ottomans
29et se plaindre des agissements du gouverneur de Médine . Offcieusement,
Faysal avait pour consigne d’entrer en contact avec les nationalistes damascènes
et d’essayer d’avoir des informations supplémentaires sur cette révolte syrienne
en préparation contre les Turcs mentionnée par l’émissaire d’Al-Arabia Al-Fatat.
En chemin vers Istanbul, Faysal s’arrêta à Damas et y séjournera pendant
prés de quatre semaines. Comme convenu, il mettra à proft cette période pour
rencontrer discrètement les nationalistes syriens et en particulier les membres
les plus éminents des deux principales sociétés secrètes, Al-Arabia Al-Fatat
et Al-Ahd qui luttaient contre la domination turque. Ceux-ci lui expliquèrent
qu’ils avaient la confance de la majorité des offciers arabes stationnés dans les
provinces arabes. Faysal fut conquis. Il adhérera à ces deux sociétés secrètes et
30leur prêtera serment d’allégeance .
29 Le Cherif Hussein soupçonnait la Sublime Porte de vouloir le remplacer à la fn de la guerre. Voir Fromkin
David, ibid., p. 174.
30 Ali Sultan, ibid., p. 425 et s.
atassi-final.indd 31 17/10/2014 09:27:04Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 32
Faysal informera les nationalistes syriens des contacts déjà établis par son
père avec les Anglais et des deux lettres échangées avec Lord Kitchner. Les
nationalistes prirent acte avec intérêt de cet important développement, mais
ils étaient encore réticents à l’idée de rompre les liens avec l’Empire ottoman
et de se retourner contre les Turcs de peur des ambitions européennes sur les
provinces arabes. Après avoir vécu ensemble avec les Turcs au sein d’un même
État pendant près de quatre siècles, quitte à choisir entre européens et turcs, les
nationalistes syriens préféraient rester dans le cadre de l’Empire ottoman. L’état
d’esprit des nationalistes syriens à ce moment particulier refétait des sentiments
contradictoires vis-à-vis de l’Empire ottoman mêlant des considérations morales
telles que la loyauté envers la Sublime Porte et la solidarité religieuse à des
considérations politiques telles que la crainte des visées européennes et ce malgré
les griefs déjà amplement exprimés à l’égard de la politique et de l’administration
ottomane dans ses provinces arabes.
À son retour d’Istanbul en mai 1915, Faysal s’arrêta de nouveau à Damas pour
quelques jours. Mais c’est une situation toute nouvelle qu’il découvrira. Durant
son absence à Istanbul, les deux sociétés secrètes Al-Arabiya Al-Fatat et Al-Ahd
avaient pris conjointement une décision d’une importance capitale pour l’avenir
de la région, à savoir la rupture des liens entre Arabes et Turcs et le soutien de la
Grande-Bretagne dans la guerre au cas où celle-ci accepterait l’indépendance et
l’unité des provinces arabes ottomanes. Les deux sociétés secrètes damascènes
élaborèrent en commun un document conjoint qu’elles remirent à Faysal pour
le transmettre à son père lors de son retour à La Mecque. Ce document, connu
sous le nom de « Protocole de Damas », aura une grande importance par la
suite dans la correspondance entre le chérif Hussein et les Britanniques et sur le
ralliement des Arabes à la cause des Alliés.
De par la forme, le Protocole de Damas est un texte succinct qui contient
les conditions sous lesquelles les Arabes pourraient envisager de rejoindre le
camp des Alliés contre l’Empire ottoman. Ces conditions refétaient l’évolution
du mouvement nationaliste et la prise de conscience identitaire des Arabes en
Syrie. Ce sera l’indépendance et l’unité des provinces arabes contre une alliance
à long terme avec l’Angleterre. L’originalité de ce document est qu’il détermine
à grands traits les contours géographiques et les frontières du futur État arabe.
Cette délimitation sera entièrement endossée par le Chérif Hussein et reprise
à son compte dans sa correspondance avec Mac-Mahon dans les semaines
et les mois suivants. Le Protocole appelait la Grande-Bretagne à reconnaître
l’indépendance d’un grand État arabe asiatique au Moyen-Orient et au Golfe
à l’exception, bien compréhensible, d’Aden, colonie anglaise d’une importance
stratégique capitale sur la route des Indes. Selon les termes du Protocole l’État
arabe devait s’étendre au nord de la chaîne montagneuse du Taurus, au golfe
Arabique à l’est, à l’océan Indien au sud et jusqu’à la mer Rouge et la Méditerranée
à l’ouest. De même que pour Aden, il n’était pas demandé que cet État arabe
s’étendît aux territoires arabes africains (Égypte, Soudan, Libye, Afrique du
nord) sous la domination des Alliés (Angleterre, Italie, France).
Le Protocole de Damas réclamait également l’annulation de tous les privilèges
accordés aux étrangers. Il proposait la signature d’un accord de défense entre la
atassi-final.indd 32 17/10/2014 09:27:04LA QUESTION SYRIENNE 33
Grande-Bretagne et le futur État arabe et la préférence de la Grande-Bretagne
31sur toute autre puissance étrangère en matière de projets économiques .
Le Protocole de Damas est sans aucun doute un des grands textes fondateurs
du Projet national syrien et ce pour trois raisons. Premièrement, c’est à ce
moment précis que les sociétés secrètes arabes réclamèrent pour la première
fois la séparation d’avec les Turcs. Le Protocole de Damas ne revendique plus,
à l’instar des conclusions du Congrès de Paris, une simple décentralisation
administrative des provinces arabes et la reconnaissance des droits linguistiques,
et culturels des arabes au sein de l’Empire ottoman, mais prône au contraire la
rupture totale avec la Sublime Porte et l’alliance des Arabes avec l’Angleterre
dans la Grande Guerre en contrepartie de la reconnaissance de leurs droits
nationaux à l’indépendance et à l’unité.
Deuxièmement, la grande particularité du Protocole de Damas, qui surprit
par son audace à la fois la Sublime Porte et les puissances alliées, qui ne
découvrirent que beaucoup plus tard que la Révolte arabe avait été suggérée par
les nationalistes syriens et que les revendications formulées par le chérif Hussein
avaient été rédigées par ces mêmes nationalistes, a été de sceller une alliance
entre les nationalistes de Damas et le chérif Hussein de La Mecque. Véritable
association entre la modernité politique et la tradition historico-religieuse, cette
alliance à caractère géopolitique rapprocha la région du Hedjaz de celle du
Bilad Al-Cham (ou Syrie géographique) et lia pour un temps les nationalistes
arabes des grands centres urbains du Proche-Orient, à commencer par Damas,
aux tribus bédouines de la péninsule Arabique sous l’autorité du Chérif de La
32Mecque .
Troisièmement, l’autre grande particularité du Protocole est la demande faite
par les nationalistes damascènes au Chérif Hussein de prendre le commandement
de la révolte arabe en reconnaissance de son incontestable légitimité politique en
tant que descendant du prophète Mohamad et protecteur des lieux saints de
l’islam. Le Chérif Hussein était perçu par les nationalistes de Damas comme
un sauveur ou tout au moins comme l’emblème derrière lequel la région toute
entière était susceptible de se rassembler. Il est intéressant de noter que près
d’un siècle auparavant, lors de la première crise de Syrie en 1830, Mohamad Ali,
vice-roi d’Égypte avait déjà envisagé pendant un court moment d’avoir recours
au Chérif de La Mecque pour le soutenir et légitimer sa rébellion contre la Porte.
L’argumentation de Mohamad Ali consistait à nier la légitimité du Sultan-Calife
à Istanbul qui contrairement au Shérif Yahia de La Mecque ne descendait pas
33de la lignée du Prophète .
Les nationalistes syriens étaient assez confant en 1915 en leur capacité de
passer à l’action au moment voulu et de déclencher une révolte arabe car la
majorité des unités ottomanes stationnées en Syrie étaient composées de soldats
et d’offciers d’origine arabe largement acquis à leurs thèses. Faysal exprima son
enthousiasme pour l’organisation de la société « Al-Ahd » dont la majorité des
31 Voir le texte complet en arabe du Protocole de Damas dans Bachour Wadi’, ibid., p. 231.
32 Il est à noter qu’en 1911 déjà les députés arabes à la Chambre des Représentants à Istanbul avaient signé
un manifeste où ils proclamaient : « … Nous, députés arabes au Parlement confons à Hussein Pacha, le
gouvernement de La Mecque et nous lui reconnaissons à lui seul, la suprématie religieuse sur tous les pays
arabes,… au nom des pays que nous représentons… ». Cité dans Rabbath Edmond, « Unité Syrienne et
Devenir Arabe », Librairie Marcel Rivière, Paris, 1937, p. 102 et s.
33 Laurens Henry « Le Royaume impossible, la France et la genèse du monde arabe », ibid., p. 88.
atassi-final.indd 33 17/10/2014 09:27:05Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 34
membres étaient composée d’offciers arabes de l’armée impériale. Cependant,
par précaution ou par nécessité, les troupes arabes seront transférées par le
gouverneur ottoman Jamal Pacha vers les fronts lointains, et en particulier
à Gallipoli, où se déroulait une des batailles majeures de la Grande Guerre.
Cela priva les nationalistes de la possibilité de déclencher par eux-mêmes
l’insurrection contre les Turcs à partir de la Syrie. Cette impuissance d’agir sera
accentuée par la répression implacable qu’ils subiront de la part de Jamal Pacha
sous forme de persécutions, d’arrestation, d’emprisonnements et d’exécution des
nationalistes à Damas et à Beyrouth. Désormais, toute révolte arabe ne pouvait
être déclenchée que du Hedjaz par le Chérif de La Mecque. Elle le fut en juin
1916 sur la base d’un accord pour le moins ambigu entre le Chérif de La Mecque
et les Anglais.
L’insertion intégrale dans la correspondance du Chérif Hussein avec
McMahon de la délimitation géographique du futur État arabe constituera, plus
tard, à la fn de la guerre, la référence principale des revendications territoriales
34syriennes . La création de ce futur État arabe motivera le ralliement à la révolte
contre les Turcs de combattants venus d’Arabie, du Proche-Orient (Syrie) et
même de Mésopotamie (Irak). Ce qui fera dire à Faysal plus tard, que si ce sont
les hommes du Hedjaz qui ont déclenché la Grande Révolte Arabe, ce sont les
Syriens qui en étaient l’âme et les inspirateurs.
Britanniques et français ignoraient tout du rôle joué par les nationalistes
syriens dans la maturation des objectifs de la révolte et leur entente préalable
avec le Chérif de La Mecque. Cette lacune capitale aura pour conséquence
l’inaptitude et l’incapacité de Londres et de Paris à analyser correctement le
phénomène national arabo-syrien. Les français le sous-estimèrent et y virent
un épiphénomène créé par les services britanniques pour soulever les Arabes
contre les Turcs avant d’éliminer l’infuence de la France de la région. Quant
aux Anglais, ils sous-estimèrent l’infuence des nationalistes syriens et placèrent
tous leurs espoirs dans les hachémites qu’ils considéraient comme les véritables
hérauts de la révolte arabe alors que le cœur du nationalisme arabe se trouvait à
Damas comme ils le découvrirent plus tard.
Faysal retourna à Damas quelques mois plus tard en janvier 1916 à la demande
de son père pour y rencontrer discrètement les nationalistes. La situation qu’il
découvrit à son arrivée avait profondément changé depuis de sa visite précédente.
Le gouverneur ottoman Jamal Pacha avait entre temps transféré les régiments
arabes stationnés à Damas et à Alep vers les fronts lointains de la Première
Guerre mondiale et il les avait remplacés par des unités turcophones jugées
plus loyales. La plupart des offciers arabes avaient été mutés dans des régions
lointaines et remplacés par des offciers d’origine turque. À son retour, Faysal
informa son père que la révolte ne pouvait désormais plus être déclenchée de
Syrie et qu’elle devrait l’être à partir du Hedjaz.
La Grande Révolte arabe sera déclenchée en juin 1916 du Hedjaz par le
chérif Hussein qui en confa le commandement à son fls Faysal. Après un
début diffcile la Révolte fnit par triompher avec l’aide décisive des forces
35alliées sous l’autorité du général Allenby . Dès son entrée à Damas, le général
34 Les ambigüités de la correspondance Hussein-Mc Mahon seront analysées dans le chapitre 2.
35 Pour un récit détaillé de la Grande Révolte Arabe, voir Kauffer Rémi, La saga des Hachémites, éditions
Stock, Paris, 2009.
atassi-final.indd 34 17/10/2014 09:27:05LA QUESTION SYRIENNE 35
Allenby divisa les provinces arabes libérées de l’Empire ottoman en trois zones
d’occupation distinctes (Est, Ouest et Sud) couvrant respectivement les quatre
grandes villes de l’intérieur (Damas, Homs, Hama, Alep) et l’est du Jourdain
(Irbid, Amman, Al-Kark, Aqaba) pour la zone Est ; la côte méditerranéenne
36et la Cilicie pour la zone Ouest , et la Palestine pour la zone Sud. Ce sont ces
trois zones d’occupation Est, Ouest et Sud que l’Émir Faysal, commandant en
chef des forces arabes et futur Roi de Syrie essayera en vain d’unifer sous le
Royaume arabe de Syrie.
Moins d’un siècle sépare la Syrie d’Ibrahim Pacha (1831-1842) de celle de
l’Émir Faysal en (1918-1920). Le premier l’avait conquise par la force des armes
sur injonction de son père et le second la libéra pour le compte de son père,
mais avec l’aide décisive des Britanniques. Ce qui ne pouvait que restreindre son
contrôle sur les zones libérées. Le territoire conquis par le premier et revendiqué
par le second étaient assez proches. Cet espace syrien regroupe aujourd’hui la
Syrie, le Liban, la Jordanie, la Palestine/Israël.
La force première d’Ibrahim résidait dans son armée alors que celle de Faysal
résidait dans le nationalisme arabo-syrien. Entre Ibrahim et Faysal la perception
que la population avait de son identité nationale avait évolué. Si l’émancipation
des chrétiens de Syrie commença bien sous Ibrahim, l’égalité de droits entre
chrétiens et musulmans qu’il prôna ainsi que la coexistence confessionnelle dans
un cadre administratif moderne qu’il initia favorisèrent une prise de conscience
graduelle collective d’une identité nationale syrienne commune. Ce sentiment
national se manifesta par la participation des membres des deux communautés
e e aux clubs politico-littéraires arabes de la fn du XIX et du début du XX
siècle ainsi qu’au Congrès arabe de Paris en 1913. Le court règne de Faysal
confrmera cette volonté de vivre ensemble entre musulmans et chrétiens et
introduira pour la première fois dans l’histoire du Proche-Orient, par le biais de
la Constitution de 1920, le principe d’un État civil, non religieux et posera les
bases du laïcisme syrien.
Les élites syriennes chrétiennes et musulmanes commencèrent par
revendiquer une décentralisation administrative avant de demander l’indépendance
nationale, Ce changement refétait une autre évolution celle du passage de
l’arabité vers l’arabisme. Cet arabisme englobait un espace plus large que la
Syrie géographique. Il se manifesta par le Protocole de Damas et par l’alliance
entre les nationalistes syriens et les arabes du Hedjaz. Les défs auxquels les
Syriens furent confrontés à la fn de la Grande Guerre le transformeront en un
nationalisme souverainiste peu enclin aux compromis.
Ces éléments constitutifs de l’identité syrienne qui émergèrent graduellement
e eentre le XIX le début du XX siècle ; à savoir un espace proche-oriental, une
population diverse et une idée, se reféteront dans un Projet national syrien que
les Pères fondateurs allaient développer durant la courte, mais intense période
de la Monarchie syrienne.
36 La Cilicie sera détachée plus tard de la zone Ouest pour former la zone d’occupation Nord.
atassi-final.indd 35 17/10/2014 09:27:05Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 36
atassi-final.indd 36 17/10/2014 09:27:05LA QUESTION SYRIENNE 37
PREMIÈRE PARTIE 

Constitutions parlementaires
et régimes libéraux
atassi-final.indd 37 17/10/2014 09:27:05Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 38
atassi-final.indd 38 17/10/2014 09:27:05LA MONARCHIE SYRIENNE 39
CHAPITRE 2
La Monarchie syrienne
Nous appelons Monarchie syrienne le règne de Faysal à Damas d’octobre
1918 à juillet 1920 et le régime instauré par le Congrès Syrien. L’histoire
politique de la monarchie peut-être divisée en deux périodes, celle de l’Émirat
et celle du Royaume de Syrie proclamé par le Congrès Syrien. La première
commence début octobre 1918 après le retrait des troupes ottomanes de Damas
et l’entrée triomphale de l’Émir Faysal dans l’ancienne capitale des Omeyyades.
La seconde commence le 8 mars 1920 avec la proclamation de Faysal Roi de
Syrie par le Congrès syrien et s’achève tragiquement le 24 juillet 1920 lors de la
bataille de Mayssaloun et l’entrée des troupes françaises à Damas le lendemain.
La brève histoire de la monarchie fut riche en événements capitaux pour
l’avenir du Proche-Orient dont les effets continuent encore à se faire sentir
près d’un siècle plus tard. Les défs auxquels durent faire face les fondateurs
de la monarchie étaient colossaux : contrôler l’espace géographique sur lequel
construire leur État, développer un projet national fédérateur respectueux des
diversités dans lequel se retrouverait l’ensemble des composantes de la société
du futur État et mettre en place des institutions représentatives modernes. Les
moyens matériels, fnanciers, et militaires, dont disposaient les hommes de la
monarchie, pour réaliser un tel programme et faire face aux ambitions coloniales
affchées française et britannique, étaient passablement limités. Mais ils avaient
une foi inébranlable dans la justesse de leur cause et la naïveté de croire aux
promesses faites par les Alliés, principalement anglais, durant la guerre.
La période de la monarchie marque la rencontre entre un espace aux contours
incertains et une idée à y développer, la Syrie. Elle scella également la rencontre
entre un homme, un prince du désert, Faysal, descendant du prophète et une
population arabe, musulmane, chrétienne et israélite au passé millénaire à la fois
urbaine et rurale qui se reconnut en lui et le proclama Roi de Syrie. Les Pères
fondateurs de la monarchie syrienne et les puissances coloniales françaises et
britanniques se livrèrent une course effrénée contre la montre. Les uns voulant
mettre en place le plus rapidement possible des institutions représentant un État
moderne, indépendant, fédérateur, avec un Roi, un gouvernement, un parlement,
une constitution, pour retirer toute justifcation à une quelconque domination
étrangère. Les autres cherchant à neutraliser ces velléités d’indépendance en
détruisant les institutions naissantes, en divisant la population pour mieux
régner et pour se partager l’espace syrien et le remodeler à leur convenance tout
en le défgurant.
L’histoire politique de la monarchie ne coïncide que partiellement avec
l’histoire militaire de la Syrie post-ottomane. Les troupes alliées, principalement
atassi-final.indd 39 17/10/2014 09:27:05Syrie, la force d’une idée. ARCHITECTURES CONSTITUTIONNELLES DES RÉGIMES POLITIQUES 40
britanniques, restèrent dans la zone d’occupation Est (Damas, Homs, Hama,
Alep) jusqu’en septembre 1919 avant de se retirer vers la Palestine et l’est du
Jourdain et de remettre le pouvoir au sein de cet espace formé des quatre grandes
villes de la Syrie intérieure à l’autorité de Faysal. Mais ce n’est que six mois plus
tard, en mars 1920 que le Congrès syrien annoncera l’indépendance de la Syrie
et proclamera Faysal Roi. De septembre 1919 jusqu’en juillet 1920, la France et la
jeune Syrie en gestation se feront face sans réussir à trouver un terrain d’entente
bien qu’à un moment elles arrivèrent à trouver un compromis. Cet accord s’il
avait été appliqué aurait pu éviter bien des malheurs aux deux partis et aurait
probablement changé les rapports entre la France, plus largement l’Occident,
et le nationalisme arabe. Mais la toute jeune monarchie syrienne était d’une
humeur nationaliste quelque peu intransigeante sans pourtant être totalement
opposée à un compromis avec la puissance mandataire. Quant à la France de la
e III République, elle était encore à l’époque dans une phase coloniale active, ce
qui n’empêcha pas certains d’essayer d’arriver néanmoins à un compromis avec
la Syrie, mais en vain.
Section 1 : L’installation d’un pouvoir arabe à Damas
Trois institutions dominèrent les vingt-deux mois de la monarchie syrienne.
En premier lieu le Roi Faysal, personnage complexe, mais sincère qui fut perçu
par la population comme un héros, un libérateur. Mais inexpérimenté et peu
exposé à la politique internationale, c’est durant cette période charnière de
l’histoire de la Syrie et de la région, qu’il fera le dur apprentissage des subtilités
de la politique internationale. Deuxièmement, le gouvernement arabe à Damas.
Premier gouvernement arabe depuis plus de quatre siècles dans cette ville,
quatrième lieu saint de l’islam, exclusion faite de la courte période du règne
d’Ibrahim Pacha entre 1831-1840. Ce gouvernement aura un statut ambigu
durant la première période de la monarchie. S’agissait-il du gouvernement
d’une région ennemie occupée militairement par les puissances alliées ou du
gouvernement national d’un territoire libre ? Troisièmement, à partir du mois
de juin 1919 il y eut le Congrès syrien qui joua un rôle de premier plan durant
cette période et qui laissa en héritage une impressionnante collection de textes
politiques de la plus grande importance qui éclairent sur la vision des Pères
fondateurs de la Syrie moderne.
Sous-section1 : Faysal, un souverain arabe
Faysal, fls d’Hussein, serait né au Hedjaz en 1883 ou en 1885. Selon la
généalogie des Hachémites, Faysal serait le trente huitième descendant direct du
prophète Mohamed par le lignage de sa flle Fatima Al-Zahra et de son époux
1Ali Bin Abou Taleb . Il passa ses premières années à Rehab, petit village du
Hedjaz, où il fut initié à la dure vie des bédouins du désert, à l’équitation et
à l’art du combat. En 1893, son père fut convoqué à Istanbul, par le Sultan
Abdul Hamid II après qu’il eût contesté la nomination d’un autre membre de
la famille Hachémite en tant que Chérif de La Mecque par la Sublime Porte.
Hussein se rendit à Istanbul avec ses enfants et fut placé en résidence surveillée.
1 Pour une biographie de Faysal, voir Alaywi Hadi Hassan, « Faysal Bin Al-Hussein, Mou’assess Al-Hikm
Al-Arabi Fi Souriya Wa Al-Irak 1883-1933 », (Faysal Bin Al-Hussein, fondateur du pouvoir arabe en Syrie
et en Irak 1883-1933), éditions Riad El Rayyes Books, Beirut, 2003, p. 24.
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Ils resteront à Istanbul jusqu’au coup d’État des Jeunes-turcs en 1908. Hussein
sera fnalement autorisé à rentrer au Hedjaz et nommé Chérif de La Mecque par
le Sultan Abdul Hamid II en 1908.
Durant les quinze années passées à Istanbul, Faysal compléta son éducation.
Il apprit les mathématiques, la géographie, l’histoire. Son père lui enseignant le
Coran. Il apprit à parler couramment le turc, l’anglais et quelques rudiments de
français. Il fréquenta des offciers de l’armée ottomane ainsi que des intellectuels,
politiciens et des hommes de lettres qui visitaient régulièrement son père et
s’entretenaient avec lui des affaires du moment.
Faysal commença sa carrière politique après son retour à La Mecque. En
1909, il devint député de Djeddah au Conseil des Représentants à Istanbul. Son
frère Abdullah, futur Roi de Transjordanie, fut élu député de la ville sainte de La
Mecque. Faysal avait pour habitude de se rendre régulièrement à Istanbul pour
assister aux sessions du Conseil des Représentants.
Le tournant décisif dans la vie politique de Faysal et qui aura un impact sur
la suite de sa carrière et sur l’avenir de la région tout entière fut sa rencontre à
Damas en 1915, alors qu’il se rendait du Hedjaz à Istanbul, avec les nationalistes
des sociétés « Al-Arabia Al-Fatat » et « Al-‘Ahd » formées sur le modèle des sociétés
2secrètes turques à Istanbul . Faysal eut plusieurs séries d’entretiens avec eux à
Damas au mois de mars 1915 en se rendant à Istanbul et au mois de mai 1915
sur le chemin du retour vers le Hedjaz. Il informa les groupes nationalistes des
premiers contacts de son père avec Lord Kitchener, le représentant britannique
au Caire. Entre ces deux séries rencontres, en mars et mai 1915, la position des
nationalistes évolua sensiblement et se radicalisa à l’égard de l’Empire ottoman.
Lorsque Faysal rencontra les nationalistes pour la première fois au mois de mars
1915, ces derniers se limitèrent à revendiquer plus de droits pour les Arabes au
sein de l’Empire ottoman. Cette position somme toute assez modérée, s’inscrivait
en droite ligne avec les conclusions du Congrès de Paris de 1913. Elle changea
radicalement lors de la seconde série d’entretiens au mois de mai 1915 lorsque
les nationalistes informeront Faysal de la décision prise conjointement par les
deux sociétés ‘Al-Arabia Al-Fatat’ et ‘Al-Ahd’ de rompre défnitivement les liens
avec l’Empire ottoman, de se soulever contre les Turcs au cas où les Anglais
accepteraient de soutenir le principe de l’indépendance et de l’unité d’un État
arabe en Asie.
À cette date, les nationalistes étaient encore assez confants en leur capacité
à mener par eux-mêmes la révolte contre les Turcs sans la nécessité d’une
aide extérieure. Les membres de la société «  Al-‘Ahd » dont la majorité était
des militaires, expliquèrent à Faysal que la plupart des régiments ottomans
stationnés en Syrie étaient composés de soldats et d’offciers d’origine arabe qui
se rallieraient facilement à une révolte arabe. Ce dont les nationalistes avaient
besoin était que son père, le Chérif Hussein de La Mecque, acceptât de prendre
la tête du mouvement d’insurrection et de libération des provinces arabes de
l’Empire ottoman en sa qualité de plus haute autorité morale et politique du
monde arabe et musulman. Les nationalistes remirent à Faysal à l’attention de
son père le Protocole de Damas qui déterminait le but de la révolte arabe et
délimitait les frontières du future État arabe. Ce Protocole sera repris fdèlement,
2 Voir chapitre 1 La Question syrienne.
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quasiment mot à mot par le Chérif Hussein dans sa correspondance ultérieure
avec Mac Mahon.
La révolte sera déclenchée du Hedjaz au mois de juin 1916 et Faysal, à la
demande de son père, en prit le commandement militaire. Faysal n’était pas
un militaire de profession, mais il avait eu déjà l’occasion depuis son retour
d’Istanbul en 1909 de se distinguer lors de plusieurs expéditions punitives
qu’il avait menées contre des insurrections locales au Hedjaz (région de l’Assir)
3visant l’autorité de la Sublime Porte . La Révolte arabe sera matériellement
soutenue par la Grande-Bretagne qui fournira des armes et des conseillers dont
4le fameux T.E. Lawrence qui entra dans l’histoire comme Lawrence d’Arabie .
La première année de la révolte eut plutôt le caractère d’une insurrection locale
visant à libérer le Hedjaz de la présence militaire ottomane bien que nombre
de partisans et de volontaires arabes venus en majorité de Syrie et d’Irak, mais
aussi d’Égypte se joignirent aux forces locales de Faysal, baptisées par la suite
Armée arabe. C’est en 1917, dans sa seconde année que la révolte arabe acquerra
un caractère véritablement régional et national avec la prise de la ville d’Aqaba.
Cette conquête ouvrit les Portes du Proche-Orient et de la Syrie toute entière
aux forces arabes et aux Alliés. Les troupes britanniques venues d’Égypte
débarquèrent en Palestine puis rejoignirent l’armée arabe en Syrie.
Faysal fut accueilli en libérateur par une foule en liesse lors de son arrivée
à Damas, le 3 octobre 1918. Allenby l’informa que la zone d’occupation Ouest
serait sous contrôle français, la zone d’occupation Sud serait sous contrôle
britannique et que la zone d’occupation Est serait sous le contrôle des forces
arabes de Faysal avec l’assistance de la France. Faysal objecta cette division
territoriale en trois zones d’occupation inspirée des accords de Sykes-Picot qu’il
prétendit ignorer car il n’en avait pas été informé offciellement. Il refusa que la
Syrie soit un pays enclavé dont la façade maritime en Palestine serait aux mains
des Anglais et dont la façade maritime libanaise et orientale, jusqu’à la frontière
turque serait entre les mains de la France. Allenby ne put trancher cette question
quant au fond et répondit qu’en tout état de cause la division de la région en
trois zones d’occupation distinctes n’était qu’un arrangement technique d’ordre
opérationnel, militaire et que les arrangements politiques défnitifs seraient
5discutés à la fn de la guerre avec les autorités compétentes .
Sous-section 2 : Un gouvernement arabe
Le 5 octobre 1918, soit deux jours après son entrée triomphale à Damas,
Faysal proclama la création d’un « gouvernement constitutionnel indépendant…
6au nom du Sultan Hussein s’étendant sur l’ensemble des territoires syriens »
et nomma le général Rida Rikabi à la tête de ce gouvernement qui dépendait
7de facto de Faysal. Les principaux points du communiqué furent les suivants  :
(1) formation d’un gouvernement arabe indépendant et constitutionnel dans
3 Alaywi Hadi Hassan, ibid., p. 43 et s.
4 Voir son récit de la révolte arabe dans Lawrence T.E,  Les sept piliers de la sagesse, collection Folio, Paris 2008.
5 Pour les détails de la rencontre Faysal – Allenby à Damas le 3 octobre 1918, voir Fromkin David, ibid.,
pp. 330-339
6 Hadi Hassan Alaywi, ibid., p.67.
7 Voir texte du communiqué en arabe dans Al-Husri Sate’e, « Yaoum Mayassaloun » (La journée de
Mayassaloun), Publications du ministère de la culture, République Arabe Syrienne, Damas, 2004,
p. 196-197.
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l’ensemble des pays syriens, (2) nomination de Rida Pacha Rikabi en tant que
chef du gouvernement, (3) affrmation solennelle que ce gouvernement est bâti
sur la base des principes de la justice et de l’égalité, qu’il traitera de manière
identique l’ensemble des Arabes quelle que soit leur religion ou confession et qu’il
n’établira aucune différence en droit entre musulmans, chrétiens et israélites.
La première proclamation de l’Émir Faysal en tant que dirigeant de la
Syrie allait avoir d’importantes implications, pour l’avenir. Tout d’abord Faysal
adressa son message à l’ensemble des Syriens et tenta ainsi de délimiter son
champ d’action politique sur la base de son interprétation de la correspondance
de son père avec les Britanniques. Ce champ d’action s’étendait à l’ensemble des
provinces arabes libérées de l’emprise de l’Empire ottoman et couvrait dans son
esprit des régions (Palestine, Liban, littoral syrien) qui allaient bien au-delà de
la seule zone d’occupation du territoire ennemi Est que lui avait confé Allenby
deux jours auparavant en sa qualité de commandant en chef des forces alliées
en Syrie et en Palestine. D’autre part, en nommant Rida Rikabi comme chef du
gouvernement, Faysal ne faisait que confrmer indirectement une décision prise
par Allenby de nommer Rikabi gouverneur militaire de la zone d’occupation Est
sous le commandement direct de Faysal, commandant en chef des forces arabes.
Rikabi eut donc dorénavant deux positions offcielles, l’une militaire dans le
cadre de l’occupation d’un territoire ennemi et l’autre politique avec pour tâche
8de mettre en place les institutions d’un État indépendant . Le choix des ministres
du premier gouvernement arabe allait avoir une importance capitale. L’origine
géographique des membres du cabinet Rikabi confrma la volonté de Faysal de
couvrir les trois zones d’occupation militaire, et même l’Irak et le Hedjaz. Les
ministres nommés par Faysal furent d’origine diverses. Le cabinet regroupa des
Syriens, des Libanais, des Jordano-palestiniens, des Irakiens et des Hedjaziens.
9Les ministres étaient de toutes origines confondues, chrétiens et musulmans .
Ce faisant, Faysal confrmait indirectement le but de la Grande Révolte arabe
fxé dans le Protocole de Damas et l’interprétation arabe de la correspondance
entre son père et McMahon, à savoir créer un État arabe en Asie qui s’étendrait
des monts Taurus jusqu’à l’océan Indien.
En plus de l’instance de Faysal de couvrir toutes les régions réclamées par son
père, la proclamation solennelle du 5 octobre 1918 contenait en germe une des
caractéristiques principales du futur État arabe : ce sera un État constitutionnel
basé sur l’égalité de droits entre tous les Syriens toutes religions confondues
(musulmans, chrétiens, israélites). Cela avait de quoi rassurer les minorités.
Ce premier communiqué publié par Faysal après avoir libéré la Syrie de
quatre siècles de domination turque et de Califat ottoman fut très bien reçu
par la population. Bien que le héros-libérateur appartienne à la descendance du
prophète Mahomed il proclama qu’il entendait former un État-nation moderne
de type constitutionnel et non pas un État religieux basé sur la loi islamique.
La proclamation de l’égalité de droits entre tous les citoyens sans aucune
8 Le gouvernement formé par Rikabi sera composé de directeurs d’administration et non pas de ministres.
En août 1919, Faysal créa le Conseil des Directeurs en prémisse d’un futur gouvernement national. Il
faudra attendre la création du Royaume de Syrie en mars 1920 pour voir un cabinet politique composé de
ministres.
9 Pour la liste complète du cabinet Rikabi et l’origine de ses membres voir Al-Hakim Youssef « Souriya Wa
Al-’ Ahd Al-Faysali » (La Syrie sous le règne de Faysal), éditions Al-Nahar, Beyrouth, 1986, p. 35 et s. Il est
à noter que les druzes se plaignirent du fait que ce cabinet ne comprenait aucun de leur coreligionnaire.
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distinction d’ordre religieux ou confessionnel confrma cette intention et fut très
bien accueillie par les communautés chrétiennes et israélites. L’égalité de droits
refétait la volonté collective des Arabes de vivre ensemble, toutes communautés
confondues, et de créer les conditions objectives devant faciliter l’intégration des
10citoyens dans un creuset national moderne respectueux de toutes les identités .
Le gouvernement Rikabi se mit rapidement à pied d’œuvre sous l’œil
11bienveillant des autorités anglaises . Mais la double nomination de Rikabi par
Faysal et par Allenby créera une confusion sur la nature du pouvoir qui s’installait
dans les provinces arabes libérées. Pour les Alliés, cette division en trois zones
d’occupation, bien que coïncidant étrangement avec les accords de Sykes-Picot,
était de nature purement militaire et opérationnelle et ne préjugeait en rien de
l’avenir politique de la région et à fortiori des futures souverainetés nationales.
Pour Faysal et ses partisans, la formation de ce premier gouvernement arabe
à Damas était l’ébauche du futur État pour lequel les arabes s’étaient révoltés
contre l’Empire ottoman. Dans l’esprit des nationalistes, le gouvernement arabe
établi à Damas par Faysal n’était pas uniquement celui de la zone d’occupation
Est, mais devait à terme s’étendre aux trois zones d’occupation. Cette confusion
s’accroîtra dans les mois suivants au fur à mesure que la vision que Faysal et
les nationalistes auront de l’avenir de la Syrie divergera de celle qu’en auront la
Grande-Bretagne et surtout la France attachées aux accords signés entre eux
durant la guerre. La confusion sur la nature du gouvernement Rikabi prendra
fn lorsque les troupes britanniques quittèrent le nord de la zone d’occupation
Est et se redéployèrent à l’est du Jourdain Palestine en septembre 1919.
Le premier gouvernement arabe maintint dans la mesure du possible
les structures administratives héritées de l’Empire ottoman en y changeant
simplement les titulaires. Ainsi le gouvernement créa en lieu et place des
ministères de tutelle à Istanbul qui supervisaient l’administration des vilayets,
des « directions générales » de l’intérieur, de la justice, de l’enseignement, des
fnances, de la sûreté générale et de la guerre. Le gouvernement créa également
un Conseil de la Choura de l’État, équivalent d’un Conseil d’État, et une Cour
de Cassation, comme ceux qui existaient à Istanbul.
Sous-section 3 : La vie politique interne et la construction de l’État 
Damas post-ottomane est une ville libre qui bouillonne de vitalité durant
la période monarchique. Elle est le centre de l’activité politique et culturelle de
l’ensemble du Proche-Orient. Notables, politiciens, militaires et intellectuels
affuent non seulement des zones d’occupation Ouest et Sud vers Damas, mais
aussi de l’Irak voisin. De multiples partis politiques sont créés, des journaux
voient le jour. La classe politique s’enfamme pour l’indépendance et l’unité de
la Syrie. Des sujets, encore inimaginables il y a quelques mois, sont discutés
ouvertement dans la presse et au Congrès tels que le droit de vote des femmes.
Faysal n’a aucune peine à bâtir un très large consensus parmi les différentes
composantes de la société syrienne en faveur de l’indépendance. Il s’efforce de
rassurer toutes les minorités, chrétiennes en premier lieu mais aussi israélites.
10 Voir à ce sujet Rabbath Edmond, « Al Takouine Al Tarikhi Liloubnan Al Siyassi Wa Al Destouri »
(La formation historique du Liban politique et constitutionnel), Tome I, Université de Beyrouth, 2002,
p. 492-493.
11 Voir Al-Hakim Youssef, ibid., p.70 sur l’aide fnancière des britanniques au gouvernement arabe de Faysal
à Damas.
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