Systèmes d'Information pour la Sécurité Alimentaire

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AEDES a accumulé une expérience de plus de 15 ans dans la mise en oeuvre de systèmes d'information sur la sécurité alimentaire dans divers pays d'Afrique. Pour pouvoir dresser rapidement des pronostics et des diagnostics de sécurité alimentaire, AEDES a développé une méthode originale qui s'appuie à la fois sur les connaissances empiriques des populations locales et sur les acquis scientifiques les plus récents dans des domaines aussi divers que la nutrition et la santé, les causes des famines et la vulnérabilité, les modes de gestion du risque et d'assurance dans des économies rurales.
Publié le : lundi 1 mars 2004
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EAN13 : 9782296349780
Nombre de pages : 303
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SYSTÈMES D'INFORMATION POUR LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE L'expérience AEDES en Afrique

Paul-Marie BOULANGER, Denis MICHIELS et Christophe DE JAEGHER

SYSTÈMES D'INFORMATION POUR LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE
L'expérience AEDES en Afrique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-5885-1 BAN: 9782747558853

SOMMAIRE
Sigles et acronymes
Remerciements In.troduction
.

Il
..15 17

1

FAIM, MALNUTRITION, QUELLE S MESURES?

SOUS-NUTRITION... ...

QUELLES

RÉALITÉS, 25 26 26 31 34 34 35

1. A partir de quand est-on malnutri ? 1.1. La norme énergétique 1.2. Les normes anthropométriques 2. Comment mesurer la malnutrition? 2.1.Au niveau individuel 2.2. A l' éche lIe nationale

2 SECURITE

ALIMENTAIRE,

VULNERABILITE

ET FAMINE

41 45 46 49 49 50 51 53 54 56 57 58

1. Un cadre analytique: la théorie des droits d'accès à la nourriture (entitlement the0ry) 2. La vulnérabilité 3. Nature et causes des famines 3.1 Famine et mortalité.. ... 3.2 Famine et baisse des disponibilités 3.3 Facteurs climatiques et famines 4. Encore une autre définition de la famine? 5. Causes des famines et de l'insécurité alimentaire: la distinction « exogèneendogène » 5.1. Famines et conflits armés 5.2. Famines et politiques gouvernementales... ...... 5.3. L'insécurité alimentaire cyclique: des causes endogènes?

3 ASSURANCE,

CRÉDIT ET SOLIDARITÉ DANS LES SOCIÉTÉS PRÉ!ND USTRIELLES ... 61 61 64 65 67 69 69 75 78 79 7

1. Faire face, s'adapter, s'assurer? 2. La gestion du risque alimentaire dans les sociétés industrielles 3. Les conditions de possibilité d'un système d'assurance 4. Les conditions de possibilité d'un marché du crédit 5. La gestion du risque dans les sociétés traditionnelles 5.1. La gestion ex ante du risque 5.2. La gestion ex post du risque 6. Assurance et vulnérabilité 7. Quel avenir pour les institutions traditionnelles de gestion du risque?

4

AIDE ALIMENTAIRE, POLITIQUES , ET SYSTEMES D'IN'FORMA TI ON

DE SÉCURITÉ ALIMENTAIRE 81 81 83 85 89 91 91

1. L'aide alimentaire internationale 2. Les moyens d'action d'une politique de sécurité alimentaire 2.1. Politiques non ciblées en matière de disponibilité 2.2. Politiques globales en matière d'accessibilité 2.3. Aides ciblées agissant sur les disponibilités 2.4. Aides ciblées visant l'accessibilité.

5

LA DIVERSITE DES SYSTEMES D'IN'FORMATION POUR LA SECURITE ALIMENTAIRE: L'EXEMPLE DU SAHEL

101 101 102 ..102 103 103 104 ..106 106 109 .112 114 .115 121 130 .131

1. Introduction 2. Aide alimentaire et politiques alimentaires au Sahel: une évolution rapide 2.1. Al' origine: l'aide alimentaire comme dé,bouché pour les excédents agricoles du Nord 2.2. Les critiques des années 80 2.3. La libéralisation de l'approvisionnement.. 2.4. De l'aide alimentaire aux politiques de sécurité alimentaire 3. Une demande croissante en informations 3.1. Les années 80 : de nombreuses initiatives 3.2. Les années 90 : de nouveaux besoins d'informations pour de nouvelles politiques et de nouveaux acteurs 4. Les composantes du dispositif d'information lié à la prévention des crises alimentaires au Sahel 4.1. Le suivi de la campagne agricole 4.2. Le bilan céréalier 4.3. Suivi rapproché socio-économique 4.4. Suivi des marchés 5. Conclusions

8

6

LES SAP/AEDES COMME SYSTEMES D'INFORMATION: PRINCIPALES ORIENTATIONS METHODOLOGIQUES

133 134 138 142 .147 149 151 152 ...154 .175 .178 .181 .188

1. Système d'information et système décisionnel 2. Le modèle FAlFT et son évolution 3. Données structurelles et données conjoncturelles 4. Une métrique appropriée 5. Du modèle conceptuel au modèle opérationne1. 6. Structure et ty'pe de modèle 6.1. Les modèles arithmétiques 6.2. Les modèles statistiques. ... 6.3. Les modèles systémiques 6.4. Les modèles logiques 6.5. Les systèmes experts flous 7. Conclusions

7

LES SAP/AEDES AU QUOTIDIEN: COLLECTE, VERIFICATION, ANALYSE ET DIFFUSION DES DONNEES 189 .196 .196 .197 .197 .206 ..206 207 .208 211 213 ..213 214 .216 .219 .219 ...220 .222 .223 223 .226 ..233 .236

1. Les données structurelles 1.1. Unité de suivi 1.2. Signification des données 1.3. Variables répertoriées 2. Les données conjoncturelles 2.1. Unité de suivi... 2.2. Signification 2.3. Variables répertoriées 3. La base de règles 4. La collecte des données 4.1. Recueil des données structurelles 4.2. Collecte en routine des données conjoncturelles 4.3. Enquêtes exceptionnelles 4.4. Résumé des outils de recueil 5. La validation des données 5.1. Validation au niveau régiona1. 5.2. Validation au niveau national 6. L'interprétation des données 6.1. Le processus de prise de décisions 6.2. Le système expert du Mali 6.3. Les autres systèmes experts 7. La diffusion de l'information

9

8

EFFICACITE,

EFFICIENCE

ET VIABILITE

241

1. Quels objectifs évaluer? .242 2. Bénéfices primaires des SAP/AEDES 247 2.1. Optimiser les volumes d'aide engagés 248 2.2. Identifier les situations d'insécurité alimentaire localisées en période de bonne conjoncture globale .251 2.3. Intégrer la gestion des crises dans une politique globale de sécurité
alimentaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .251

2.4. Assurer la présence permanente de la sécurité alimentaire sur l'agenda
po litiq ue

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .252

3. Bénéfices secondaires des SAP/AEDES 253 3.1. Acquérir en temps opportun les céréales en prévision d'une intervention d'aide alimentaire d'urgence .253 3.2. Réduire les coûts de gestion d'un stock de sécurité 254 4. Un investissement rentabilisé 255 4.1. Coûts des SAP/AEDES .256 4.2. Comparaison des coûts des SAP/AEDES avec les montants engagés dans des opérations d'aide alimentaire .257 5. Conditions de pérennité des SISA ..25 8 5.1. Conditions générales .261 5.2. Conditions spécifiques au suivi de la vulnérabilité 265 6. Conclusions .268

9

EN GUISE DE CONCLUSION:

QUEL AVENIR POUR LES SISA ? 269

Annexe 1 : Mise en place et fonctionnement des SAP/AEDES en Afrique Annexe 2 : Pages de couverture des bulletins SAP/AEDES Bibliographie

279 291 295

10

SIGLES
AEDES AHFSI AICF AP3A ARD BET BMR CASAGC CASPAR CCI CE CGDIS CILSS CIS CLD CNNTA COC CTGC DAG DIAPER DPPASA DRN FAO FAP FCFA FED FEWS

ET ACRONYMES

Agence Européenne pour le Développement et la Santé Agregate Household Food Security Index Association Internationale Contre la Faim (France) Projet Alerte Précoce et Prévision des Récoltes Agricoles (CILSSItalie) Associates in Rural Development (USA) Borkou Ennedi Tibesti (Tchad) Basal Metabolic Rate Comité d'Action pour la Sécurité Alimentaire et la Gestion des Catastrophes (Tchad) Cellule Agro-Sylvo-Pastorale d'Alerte Rapide (Sénégal) Cellule de Coordination de l'Information (Burkina Faso) Commission Européenne Commissariat Général pour le Développement Intégré du Sud (Madagascar) Comité permanent Inter-Etats de Lutte contre la Sécheresse au Sahel Cellules Inter-MSF Sécheresse / Consolidated Information System (Mozambique) Comités Locaux de Développement (Mali) Centre Nationale de Nutrition et de Technologie Alimentaire (Tchad) Comité d'Orientation et de Coordination (Mali) Conseil Technique de Gestion des Calamités (Mozambique) Distribution Alimentaire Gratuite Projet Diagnostic Permanent (Cilss) Direction de la Promotion des Productions Agricoles et de la Sécurité Alimentaire (Tchad) Development Researchers' Network (Italie) Food and Agriculture Organisation (Nations Unies) Food Availability Decline Franc de la Communauté Financière d'Afrique Fonds Européen de Développement Famine Early Warning System (Projet de l'USAID) Il

FIVIMS

GERDAT
GFA GIEWS ICRISA T IDS IMC INGC lRAM MdB MSF MSF-B NASA NCHS NDVI OCDE OMS OPAM PAM PCM PFRDV pm PNUD PREGEC PRMC RESAL RMR SA SAP SAP/GC SAPR SCF-UK SE 12

Food Insecurity and Vulnerability Information and Mapping Systems (FAO) Groupement d'étude et de recherche pour le développement de l'agronomie tropicale (France) Bureau de Consultance (Allemagne) Global Information and Warning System (FAO) The International Crops Research Institute for the Semi-Arid Tropics Institute of Development Studies Indice de Masse Corporelle (Body Metabolic Indice) Institut National pour la Gestion des Catastrophes (Mozambique) Institut de Recherches et d'Applications des Méthodes de développement Métabolisme de base Médecins Sans Frontières Section Belge de Médecins Sans Frontières National Aeronautics and Space Administration (USA) National Center for Health Statistics (USA) Normalized Difference Vegetation Index Organisation de coopération et de développement économiques Organisation Mondiale de la Santé (Nations Unies) Office de Promotion Agricole du Mali Programme Alimentaire Mondial Protein Caloric Malnutrition Pays à Faible Revenu et à Déficit Vivrier Produit Intérieur Brut Programme des Nations Unies pour le Développement Unité de Prévention et de Gestion des Crises Alimentaires au Sahel (Cilss) Programme de restructuration du marché des céréales (Mali) Réseau Européen de Sécurité Alimentaire Resting Metabolic Rate Sécurité Alimentaire Système d'Alerte Précoce Système d'Alerte Précoce / Gestion des catastrophes (Niger) Système d'Alerte Précoce Rapproché Save the Children - Royaume-Uni Système Expert

SEECALINE

SI SIM SISA SISAAR SMIAR SNS UEMOA UGB UICN WIDER ZAR

Projet de Sécurité Alimentaire et de Nutrition Elargie (Madagascar) Système d'Information Système d'Information sur les Marchés Système d'Information pour la Sécurité Alimentaire Système d'Information sur la Sécurité Alimentaire et l'Alerte Rapide Système Mondial d'Information et d'Alerte Rapide sur l'alimentation et l'agriculture (FAO) Stock National de Sécurité Union Economique et Monétaire Ouest Africaine Unité Géographique de Base Union Mondiale pour la Nature World Institute for Development Economics Research Zone à Risque

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REMERCIEMENTS

L'objet de cet ouvrage est de faire connaître le travail de réflexion et d'action mené au cours de plus de 15 années par plusieurs dizaines de collaborateurs qui ont travaillé avec AEDES pour la conception et la mise en œuvre de Systèmes d'Alerte Précoce (SAP) pour la prévision des famines. L'origine de ce travail remonte aux années 1984-85 lorsque des médecins qui travaillaient avec l'organisation humanitaire MSF dans le cadre de l'urgence au Sahel ont compris l'importance qu'il fallait donner aux informations socioéconomiques pour le ciblage des distributions alimentaires. Un premier réseau d'enquête a été mis en place au Tchad en 1985. En 1986, forte de cette première expérience, mais cette fois dans le cadre de l'association AEDES, cette même équipe s'est vu confier par l'Union européenne l'exécution de deux nouveaux projets SAP, au Tchad et au Mali. Une méthodologie originale d'enquête pour identifier les populations susceptibles de connaître des crises alimentaires a été élaborée et mise en œuvre dans les deux pays. Nombre des principes encore appliqués aujourd'hui dans les SAP/AEDES avaient déjà été énoncés à l'époque. Dans la seconde moitié des années 90, l'expérience acquise dans le Sahel fut mise à profit pour développer des SAP en Afrique australe. Les personnes qui ont participé à la construction des SAP sont beaucoup trop nombreuses pour que nous puissions toutes les citer. Il faut, en effet, remercier l'ensemble des collaborateurs (les observateurs locaux, les équipes nationales et les assistants techniques) qui, par leur travail, ont rendu possible le fonctionnement de ces systèmes d'information. Sans leur dévouement et leur conscience professionnelle, ces vastes réseaux d'information se seraient rapidement ankylosés et auraient perdu toute crédibilité. Nous mentionnerons quand même les responsables qui ont successivement coordonné les différents projets sur le terrain et au siège d'AEDES : à Bruxelles: Philippe Autier, Jean-Pierre d'Altilia et Paul-Marie Boulanger, au Tchad: Beytoynar Tadinondjibé, Jean-Pierre d'Altilia, Lydie Vancauwenberghe, Christophe De Jaegher, Thierry Antoine et Bernard Bau, au Mali: Dasse Mariko, Vincent Vercruysse, Jean-Pierre de Lamalle, Christophe Rondeleux, Jean-Michel Guillaume, Gérard Schmets, Guillaume Fradin de Bellabre, Denis Michiels et Mary Diallo, au Mozambique: Tine Dussauchoit et Pierre Poivre de MSF-Belgique puis Jean-François Detry, 15

à Madagascar: Christophe De Jaegher, Michel Chantry, Cyril Nogier, Frédéric Fettweis et Jean de Dieu Mbola. Les SAP ont développé des systèmes informatisés de gestion des données qui ont été progressivement couplés à des systèmes experts d'aide à la décision. Ces travaux ont été réalisés avec l'appui d'Alain Wodon de la cellule informatique de AEDES à Bruxelles. G. Hervio, G. Winter, A. Lalau-Keraly, J. Egg, B. Terne, P. Baris, G. Traore et M. Winter ont participé à différentes missions de suivi et d'évaluation des SAP du Mali et du Tchad. Leurs analyses et leurs conseils nous ont été très utiles dans l'évolution de ces systèmes d'information. Nous remercions naturellement les gouvernements qui ont soutenu l'implantation de tels systèmes d'information, fourni un appui institutionnel et témoigné leur confiance aux équipes des SAP. Que soient aussi remerciés les nombreux partenaires (services techniques, ONG, systèmes d'information, projets de développement, etc.) qui ont alimenté les réseaux de recueil d'informations des SAP. Nous remercions aussi chaleureusement la Commission européenne et le PRMC du Mali sans lesquels aucun de ces systèmes d'information n'aurait vu le jour. Leur soutien fmancier et leur confiance renouvelée ont permis de développer les SAP tout au long de ces années. Pour la rédaction de cet ouvrage, Thierry Antoine, Jean-François Detry et Vincent Baquet ont contribué à la rédaction des textes sur le fonctionnement des SAP au quotidien. Benoît Faivre-Dupaigre, Agnès Lambert et François Doligez de 1'!RAM ont quant à eux relu la première partie du manuscrit; leurs commentaires très pertinents nous ont permis d'améliorer celui-ci. Le financement du long travail de rédaction de cette publication a été assuré par AEDES.

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INTRODUCTION
Lors du Sommet mondial de l'alimentation, qui s'est tenu à Rome du 13 au 17 novembre 1996, l'ensemble des chefs d'Etat et de gouvernement a réaffmné le droit fondamental que constitue l'accès pour chacun à une nourriture adéquate et s'est donné pour objectif la « sécurité alimentaire» aux niveaux de l'individu, du ménage, de la nation, de la région et du globe. La sécurité alimentaire, cela veut dire simplement « l'accès pour chacun à tout moment à suffisamment de nourriture pour mener une vie active en bonne santé» (Banque Mondiale, 1986) ou de façon plus complète: « La sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive, leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active» (Plan d'Action du Sommet mondial de l'alimentation, FAD, 1997). Pour atteindre cet objectif, les chefs d'Etat et de gouvernement ont adopté un plan d'action portant sur l'éradication de la pauvreté, le développement agricole, le commerce des denrées alimentaires, la prévention des catastrophes, etc. Ce plan d'action comportait 26 objectifs, ainsi que les moyens à mettre en oeuvre pour les atteindre. Trois d'entre eux nous intéressent particulièrement (les N° 2.2., 2.3. et 5.2). Le premier constitue une opérationnalisation de l'engagement en matière d'éradication de la pauvreté et d'accès à la nourriture pour tous. Il ambitionne de «Donner aux ménages, aux familles et aux particuliers en situation d'insécurité alimentaire, les moyens de satisfaire leurs besoins alimentaires et nutritionnels et (de) chercher à aider ceux qui en sont incapables ». Le deuxième vise à « s'assurer que les approvisionnements alimentaires sont sains, accessibles d'un point de vue physique et économique, qu'ils sont appropriés et correspondent aux besoins énergétiques et nutritionnels de la population ». Le troisième a pour but d' « établir au plus tôt des stratégies de prévention et de préparation à l'intention des PFRDV1 et d'autres pays et régions, sujets aux situations d'urgence ». Chacun de ces trois objectifs suppose, selon les recommandations mêmes du plan d'action mondial, la mise sur pied ou l'entretien de systèmes d'information en matière de sécurité alimentaire. Dans le premier cas, il s'agit d' « établir et mettre à
1

PFRDV : Pays à Faible Revenu et à Déficit Vivrier. 17

jour périodiquement, en cas de besoin, un système national d'information et de cartographie sur l'insécurité et la vulnérabilité alimentaires, indiquant les zones (y compris au niveau local) souffrant ou risquant de souffrir de faim et de malnutrition...». Dans le deuxième cas, il s'agit de surveiller la disponibilité et la qualité nutritionnelle des approvisionnements alimentaires et des stocks de réserve, en prêtant une attention particulière aux zones à risque élevé d'insécurité alimentaire, aux groupes vulnérables sur le plan nutritionnel et aux régions où les variations saisonnières ont des incidences nutritionnelles importantes ». Dans le troisième cas enfin, il est recommandé d' «établir et/ou mettre àjour, pour chaque PFRDV et pour les autres pays et régions vulnérables, des informations et des cartes sur la vulnérabilité, en utilisant notamment, dès qu'il sera créé, un système d'information et de cartographie sur l'insécurité et la vulnérabilité alimentaire et leurs conséquences ». L'établissement de systèmes d'information sur l'insécurité et la vulnérabilité alimentaire était ainsi clairement identifié comme moyen d'action d'une politique nationale de lutte contre l'insécurité alimentaire et la faim, que celles-ci soient le résultat d'une situation exceptionnelle ou non2. La déclaration du « Sommet mondial de l'alimentation: cinq ans après »3a confIrmé l'importance donnée par la communauté internationale à l'information, en appelant tous les partenaires du développement à renouveler et renforcer leur engagement en faveur des systèmes nationaux et internationaux d'évaluation de la sécurité alimentaire. Malgré l'importance ainsi reconnue aux systèmes d'information en matière de sécurité alimentaire, il est un fait que peu de pays exposés au risque alimentaire disposent d'un système d'information performant et fiable. Une des raisons de cette lacune tient sans doute à la difficulté de mettre en œuvre un tel système. En effet, il n'existe pas de manuel, ou de guide des bonnes pratiques, qui puisse aider un gouvernement ou une organisation à mettre sur pied un tel système. Dès lors, les opérateurs de la politique de sécurité alimentaire sont relativement démunis devant des questions aussi fondamentales, pour un système d'information, que celles de savoir quelle information collecter, à quel niveau d'agrégation, sous quelle forme, comment la vérifier, comment l'interpréter, etc. A l'heure actuelle, sept ans après le somment de 1996, il n'existe toujours aucun ouvrage en langue française exposant les principaux concepts à l'œuvre dans une telle entreprise, les problèmes méthodologiques, organisationnels et institutionnels qu'elle soulève et les moyens de les affronter. C'est cette lacune que cet ouvrage cherche à combler en tentant de
2

3

(résolution

5, objectif 5.2.) et (résolution

2, objectifs 2.2. et 2.3.).

Déclaration du Sommet mondial de l'alimentation: cinq ans après, 10-12 juin 2002, Rome.

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mettre à la disposition d'un public plus vaste l'expérience acquise par AEDES au cours de plus de quinze ans de tâtonnements, d'expérimentation, d'erreurs parfois, mais aussi, pensons-nous, de succès dans le pilotage de Systèmes d'Information la Sécurité Alimentaire (SISA). sur

En effet, AEDES - une association issue de MSF-Belgique - a créé des Systèmes d'Alerte Précoce des famines (SAP) au Tchad et au Mali en 1986, à Madagascar en 1996, et les a soutenus au plan technique et administratif jusqu'en 1999, date de la disparition du SAP/Tchad et de 1'« émancipation» complète du SAP/Mali. Elle reste encore, à ce jour, engagée auprès du SAP de Madagascar. Elle a également été associée avec MSF/B à la mise en oeuvre d'un SISA au Mozambique appelé CIS entre 1996 et 2000. AEDES a, par ailleurs, contribué à la définition et à l'évaluation de nombreux systèmes de ce type. Une telle expérience est probablement unique: à notre connaissance, nulle autre ONG, association privée ou bureau d'études ne peut se prévaloir d'une présence aussi longue et aussi ininterrompue, dans des SISA opérationnels, que AEDES dans les SAP du Tchad et du Mali. Tout au long de ce parcours, du fait de l'absence, quasi totale à cette époque, d'expériences similaires sur lesquelles s'appuyer, il a fallu construire et tester au jour le jour une méthodologie réaliste, pratique, permettant d'atteindre dans les budgets imposés les objectifs assignés à ces systèmes par les gouvernements et les bailleurs de fonds. Certes, il existait déjà dans différents pays, en Asie surtout mais également en Afrique, des systèmes efficaces d'information relatifs à des déterminants importants de la sécurité alimentaire, comme les productions agricoles, les importations, etc. Ces systèmes, dont l'utilité dans le cadre d'une politique macro-économique est indéniable, s'étaient cependant révélés incapables de détecter suffisamment tôt les crises alimentaires qui allaient frapper plusieurs pays d'Afrique subsaharienne dans les années 1973-1974 puis 1984-1985. Il fallait donc aborder le problème avec des approches et des méthodes nouvelles, mieux adaptées à la complexité du problème de la vulnérabilité alimentaire. A partir de la fin des années 1980, les approches, les préoccupations, les théories mêmes - les modes aussi, peut-être - se sont succédé dans le domaine de la sécurité alimentaire. Comme on le constatera à la lecture du chapitre 5, les politiques et la communauté scientifique ont profondément affiné et approfondi leur compréhension de l'insécurité alimentaire ainsi que leur conception des remèdes à y apporter. AEDES a été le témoin et peut-être aussi, pour une part modeste, un acteur de ces évolutions. Ce qui est certain, c'est qu'elle n'est pas restée imperméable à celles-ci, qui ont influencé les développements méthodologiques des SAP/AEDES. 19

Ceci posé, ce ne sont pas nos cheminements que nous retraçons dans cet ouvrage, mais ce qui constitue leur aboutissement actuel. Notre objectif, en effet, n'est pas de faire œuvre d'historien ou d'archiviste mais de pédagogue. Il nous a dès lors paru préférable de structurer l'exposé, non pas selon un ordre chronologique retraçant l'évolution de notre propre conception de la vulnérabilité alimentaire, mais selon un fil conducteur plus didactique, mais peut-être plus académique aussi, partant des concepts les plus généraux pour aboutir à la description des opérations plus terre-à-terre, de collecte, d'analyse et de restitution qui forment la trame fondamentale de tout système d'information. Il nous a semblé en effet que, pour comprendre la démarche qui préside à la construction d'un SISA, un assez long détour s'imposait au préalable par certains concepts et acquis de la diététique, de l'anthropométrie, de l'économie, de la sociologie, de l'anthropologie. Il est nécessaire, tout d'abord, de pouvoir s'appuyer sur des définitions et des méthodes d'évaluation précises, rigoureuses, de la malnutrition et de la sousalimentation, au niveau individuel et au niveau collectif. On commencera donc par se demander sur quel( s) critère( s) juger du caractère malnutri ou non, sous-alimenté ou non d'un individu et comment mesurer le degré de sévérité de cette malnutrition. Passer des diagnostics individuels à un diagnostic sur une zone ou une communauté tout entière pose le problème bien connu de l'agrégation. Nous verrons comment celui-ci est abordé théoriquement et résolu pratiquement lorsqu'il s'agit, pour la FAa par exemple, de produire des estimations par pays et par continent de la prévalence de la malnutrition. Nous verrons aussi pourquoi cette approche ne constitue qu'une réponse insuffisante à certains besoins en matière d'informations sur la sécurité alimentaire. Tel est l'objet du premier chapitre. Les concepts de sécurité ou de vulnérabilité alimentaire font référence au risque de connaître chroniquement ou épisodiquement des situations de malnutrition. Il nous faut donc distinguer nettement entre les situations d'insécurité temporaire et les situations de sous-nutrition chronique permanente. Parmi les premières, il nous faudra distinguer également entre les crises exceptionnelles et les crises cycliques, récurrentes. Pour comprendre leurs différences, il nous faudra donc remonter vers l'amont de celles-ci à la recherche des différents facteurs qui en sont responsables. Un bref survol de la très abondante littérature sur les causes et origines des famines nous permettra de prendre conscience de la grande diversité de ces facteurs sachant que la famine n'est qu'une manifestation - la plus spectaculaire sans doute - de l'insécurité alimentaire. Ceci nous occupera tout au long du chapitre 2. Les facteurs responsables de la vulnérabilité alimentaire sont l'envers d'une médaille qui nous montre, sur son autre face, les institutions, les stratégies et les comportements qui permettent aux populations des zones les plus pauvres de 20

subvenir à leurs besoins, de s'assurer peu ou prou contre les risques de famine et de s'adapter avec plus ou moins de succès à un environnement à haut risque. La connaissance de ces institutions et de ces stratégies est un élément fondamental de tout SISA. En effet, une des fonctions essentielles d'un SISA est de permettre d'anticiper sur une dégradation de la situation alimentaire afin d'éviter qu'elle ne prenne des proportions catastrophiques. La fonction de prévision suppose donc une connaissance suffisante de la dynamique du système alimentaire au sein de sociétés traditionnelles ou en transition. On verra, dans le chapitre 3, que ces systèmes obéissent en priorité à une stratégie de minimisation du risque alimentaire et non pas à une stratégie de maximisation du revenu. Il reste que le lien entre systèmes d'information et sécurité alimentaire n'est pas évident. On sait qu'un système d'information a pour fonction de mettre à la disposition d'un ou plusieurs organes de décision, les informations nécessaires à la prise de décision. Mais quels sont les acteurs de la sécurité alimentaire? Quelles sont les décisions qu'il leur appartient de prendre? De quelles informations ont-ils besoin pour les prendre en connaissance de cause? La réponse à ces questions passe par une analyse des moyens et des contraintes d'une politique de sécurité alimentaire aux différents échelons où elle est susceptible de s'exercer. Ce sont ces questions qui dictent le cahier des charges auquel doit obéir un système d'information, qui n'est jamais une fin en soi, mais toujours un instrument (technique) au service d'une volonté d'action (politique). Il est vrai que, dans leur fonctionnement de tous les jours, les SISA ont été sollicités beaucoup plus fréquemment pourjuger de la pertinence et de l'opportunité d'une requête d'aide alimentaire déjà formulée par des ONG, des responsables locaux ou des gouvernements, que pour susciter une telle requête. C'est que, dans le domaine de l'aide alimentaire, la demande excède largement l'offre et il est de la responsabilité d'un SISA d'aider les bailleurs de fonds et les responsables de la politique alimentaire, au niveau le plus élevé, à rejeter les requêtes non fondées susceptibles de perturber plutôt que de soutenir le fonctionnement à terme des systèmes alimentaires. Comme on le verra dans le chapitre 4, la question du ciblage des populations à risque est donc au cœur de tout système d'information en matière de sécurité alimentaire et de lutte contre la pauvreté en général. La mise en place de SISA et de SAP n'est pas une chose récente. Sur le continent asiatique, il en existerait probablement depuis la plus haute antiquité, à en croire Drèze et Sen (1989). En Afrique, cependant, il faudra attendre les sécheresses des années 70-80 pour les voir. Nous essayerons, au cours du chapitre 5, d'en proposer une typologie, d'en décrire les principales caractéristiques, de les comparer les uns aux autres, de faire apparaître leur complémentarité éventuelle. 21

On verra que leur diversité est, dans la plupart des cas, le résultat de l'existence de niveaux différents d'intervention en matière de politique alimentaire. Ces différents niveaux et modes d'intervention trouvent leur justification dans la diversité des situations d'insécurité alimentaire et des facteurs qui sont susceptibles de les susciter. Ce long détour par les mesures de la malnutrition, les définitions et les causes de la famine ou de l'insécurité alimentaire, les descriptions de systèmes alimentaires, les politiques de lutte contre la faim était indispensable pour comprendre les choix méthodologiques effectués dans les différents SAP/AEDES. Ces choix sont explicités dans le chapitre 6, dans lequel est introduite la distinction, cruciale à nos yeux, entre données structurelles et données conjoncturelles, ainsi que les raisons qui nous ont amenés à privilégier une approche qualitative ou semiquantitative plutôt que quantitative, apparemment plus précise mais, selon nous, pas nécessairement plus rigoureuse compte tenu des conditions de collecte de l'information. On y insiste aussi sur l'apport fondamental d'un modèle commun d'articulation des indicateurs en un « discours» explicatif cohérent, qui leur donne sens et permet une description cohérente et reproductible, partagée par les techniciens et les utilisateurs du système, des différentes situations particulières d'insécurité alimentaire. On verra que le recours à des modèles d'interprétation et d'aide à la décision permet d'objectiver et d'accélérer le processus d'analyse des indicateurs et d'élaboration d'un pronostic. Le choix du type de modèle dépend des données recueillies, des compétences disponibles au sein de l'équipe technique, de la nécessité ou non de justifier la décision au moyen d'une argumentation logique. L'importance accordée au traitement des différentes formes d'incertitudes, qui se manifestent aux étapes successives du processus, constitue un élément décisif pour le choix du type de modèle à privilégier. Ensuite, nous nous attacherons, dans le chapitre 7, à décrire le fonctionnement au quotidien de ces véritables « tapis roulants d'informations» comme on les a parfois qualifiés, que sont ou que furent les SAP du Mali, du Tchad, de Madagascar et du Mozambique. Il s'agit ici de décrire en détaille cheminement de l'information, depuis le questionnaire rempli au niveau local par un observateur jusqu'au bulletin mensuel, en passant par la vérification de l'information, son analyse et sa synthèse. Le travail des SAP est scandé par l'impératif de produire mois après mois un bulletin qui, malgré une apparence peut-être un peu répétitive et donc quelque peu rébarbative, joue un rôle essentiel dans la dynamique du système. C'est lui qui permet de maintenir en permanence la sécurité alimentaire à l'agenda des gouvernements, des bailleurs de fonds, des ONG. C'est lui aussi qui entretient la motivation des fournisseurs de l'information primaire, qui peuvent, par 22

son truchement, vérifier que cette information est toujours utilisée, vérifiée, analysée et diffusée. Le caractère un peu routinier des bulletins laisserait à tort penser que la collecte elle-même est de part en part routinière. Rien n'est moins vrai: à côté des bulletins standardisés remplis mois après mois, il existe toute une gamme d'instruments d'enquête qui sont mobilisés au cas par cas, en fonction des circonstances et des incertitudes du moment. On a parlé à propos de la démarche des SAP de « focalisation successive ». L'expression rend parfaitement compte de ce processus au cours duquel on recourt à des lentilles de plus en plus grossissantes au fur et à mesure qu'on se penche sur des situations de plus en plus localisées ou de plus en plus « aberrantes» . Enfin, nous terminerons par quelques éléments d'information permettant au lecteur sinon de juger, du moins de se forger une opinion sur l'efficience, en termes de coût et d'avantages, de tels systèmes. Il s'agit évidemment d'un critère fondamental de pérennité. On verra qu'il n'est pas le seul. L'ancrage institutionnel de ces structures et les relations qu'elles entretiennent avec les institutions politiques et administratives, tant au niveau central qu'en périphérie, sont également des facteurs très importants de durabilité. Dans le même ordre d'idées, il faut aussi mentionner leur capacité à faire face à de nouvelles demandes, à s'adapter à une situation économique et sociale en pleine évolution. En conclusion, et dans le prolongement direct de ce dernier chapitre, on se demandera quel rôle de tels systèmes sont amenés à jouer à l'avenir, comment ils peuvent trouver place au sein d'une politique de développement ou de lutte contre la pauvreté plus ambitieuse et qui déborde le cadre strict de la sécurité alimentaire? Avant d'entrer dans le vif du sujet, un point de vocabulaire encore: le lecteur aura sans doute été quelque peu interloqué par l'usage de différents acronymes (SISA, SAP, SAP/AEDES) pour désigner apparemment un même objet et en aura sans doute retiré une impression de confusion. En fait, l'appellation « Système d'Information pour la Sécurité Alimentaire» (SISA) désigne l'ensemble des dispositifs d'information en rapport avec la sécurité alimentaire. Les « Systèmes d'Alerte Précoce» (SAP) constituent un élément de cet ensemble. L'insistance sur le rôle d'alerte précoce que cette appellation évoque s'explique par leurs origines historiques: la plupart d'entre eux ont été mis en œuvre après une crise alimentaire d'envergure, qui n'avait pas été détectée suffisamment tôt pour permettre la mobilisation à point nommé de l'aide publique. Leur mission est donc bien d'éviter la répétition d'une telle situation en produisant, le plus tôt possible et sur base des informations à leur disposition, un pronostic en matière de sécurité alimentaire. Quant aux SAP/AEDES, il s'agit des Systèmes d'Alerte Précoce créés par AEDES et gérés avec son assistance technique et administrative au Mali, au Tchad et à 23

Madagascar. Il s'agit donc d'un sous-ensemble de l'ensemble des SAP existants. On parle également à leur sujet de SAPIR pour« SAP rapprochés », afin d'indiquer qu'il s'agit de systèmes d'information qui suivent des populations défmies à un niveau de désagrégation relativement fin (canton, arrondissement, etc.).

24

1

FAIM,

MALNUTRITION,

,SOUS-NUTRITION... ,
REALITES, QUELLES

QUELLES
MESURES?

La sécurité alimentaire a été définie comme l'accès, à tout moment et pour chacun, à une nourriture suffisante en quantité et en qualité pour satisfaire les besoins d'une vie active en bonne santé. Avant d'examiner les conditions susceptibles de la mettre en péril, il est indispensable de mieux cerner ce que recouvre la notion de « nourriture suffisante pour les besoins ». Les éléments nutritifs qui entrent dans l'alimentation humaine relèvent de 5 grandes catégories: les protéines, les hydrates de carbone, les lipides, les vitamines et les sels minéraux. Chacune de ces catégories intervient pour une certaine part dans la satisfaction des besoins biologiques de l'organisme. Elles sont complémentaires en ceci qu'une carence dans l'une d'entre elles ne peut être compensée par une augmentation de la consommation d'une autre. Ainsi, des enfants recevant une « supplémentation» énergétique ne connaîtront pas d'amélioration de leur situation sanitaire s'ils souffrent de carences en sels minéraux ou en acides aminés (Golden et Golden, 1990). Un régime alimentaire est équilibré si TOUS les différents nutriments y sont représentés en quantité suffisante. Des insuffisances en vitamines A, en sels minéraux, en iode, en vitamines B, etc., peuvent caractériser certains régimes alimentaires comportant par ailleurs un apport énergétique suffisant. C'est assez souvent le cas pour les carences en iode qui sont responsables du goitre et du crétinisme. C'est le cas également pour certaines carences en vitamines C responsables de cas de scorbut dans des camps de réfugiés alimentés trop longtemps avec des rations de survie, ou encore pour des déficiences en thiamine entraînant l'apparition de béribéri chez des réfugiés nourris exclusivement au riz trop raffiné. Ces carences n'apparaissent pas que dans des camps de réfugiés ou dans des circonstances exceptionnelles: on estime à 5.500.000 par an le nombre de cas d'enfants du continent asiatique souffrant de xérophtalmie (dont 500.000 accompagnées de lésions de la cornée), une maladie causée par une déficience en 25

vitamine A, et les carences en iode concernent environ 800 millions de personnes susceptibles de développer un goitre (Payne, 1990). En règle générale cependant, une déficience dans un ou plusieurs de ces nutriments est liée à une sous-nutrition générale, c'est-à-dire à un apport insuffisant en énergie. C'est pourquoi on peut considérer que la forme la plus grave (et la plus fréquente) de malnutrition est la malnutrition protéino-calorique (PCM : protein calorie malnutrition) c'est-à-dire un déficit en calories et en protéines qui fournissent à l'organisme l'énergie nécessaire à son fonctionnement. Dans la plupart des cas, protéines et calories vont de pair dans l'alimentation, mais il y a des exceptions: certains régimes alimentaires, notamment en Afrique subsaharienne, comportant une trop grande proportion d'aliments pauvres en protéines (manioc, igname, etc.) provoquent chez les enfants des maladies de carence comme le kwashiorkor. Le marasme est, en revanche, la manifestation la plus courante chez l'enfant des déficiences tant en calories qu'en protéines. Cette forme de malnutrition est également appelée sous-alimentation. « Undernutrition has been defined as a state of dietary energy deficiency whereby an individual is unable to maintain good health (in the sense of being free from avoidable morbidity, risk of premature mortality, etc.) or a desirable level of physical activity» (FAD, Sixth World Food Survey, 1996, p. 6).

1. A PARTIR DE QUAND

EST-ON

MALNUTRI

?

1.1. LA NORME ÉNERGÉTIQUE

Parler de déficiences en matière d'apport énergétique suppose que l'on soit capable de définir une norme, un seuil en deçà duquel les besoins caloriques de l'individu ne sont pas satisfaits. Pour la FAD, les besoins énergétiques minimaux sont l'apport calorique nécessaire pour compenser la consommation d'énergie chez un individu dont la taille ainsi que le type et le niveau d'activité physique est compatible avec une bonne santé durable et un niveau d'activité physique socialement désirable (FAD, 1985). Il s'agit là d'une défmition fonctionnelle (Dsmani, 1991; Beaton, 1989) puisque le critère est le maintien d'un certain nombre de fonctions internes (biologiques) et externes (activités économiques, sociales, etc.) consommatrices d'énergie à un niveau adéquat. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'elle ne comprenne aucun élément normatif. Quelle définition, autre que normative, peuton, en effet, donner à la notion de «niveau d'activité socialement désirable» ? 26

Nous n'entrerons pas ici dans une discussion (nécessairement quelque peu philosophique) de cette référence normative. Plus intéressante est la question de savoir dans quelle mesure le type et le niveau d'activité vont influer sur les besoins énergétiques et comment en apprécier l'effet en termes de calories/personne. Le point de départ d'une telle mesure est le métabolisme de base (MdB), soit la consommation énergétique d'un individu, au repos complet, dans un environnement thermiquement neutre (c'est-à-dire dont les variations thermiques sont insuffisantes pour entraîner des changements de température interne) et à jeun depuis au moins 13 heures. L'énergie dépensée sert donc exclusivement à maintenir la température interne, assurer les fonctions cardiaques et respiratoires, permettre le remplacement des tissus, etc. Le métabolisme de base est approché par le métabolisme au repos qui tient compte des inévitables mouvements (volontaires ou involontaires) entraînant un surcroît de dépense énergétique par rapport à l'état de repos absolu. A l'énergie minimum correspondant au métabolisme au repos vient s'ajouter celle nécessitée par un minimum d'activités physiques telles que s'asseoir, manger, assurer l'hygiène élémentaire. Enfin, une troisième dépense énergétique indépendante de toute activité économique et sociale est celle qui résulte de l'augmentation du métabolisme consécutive - parfois plusieurs heures durant - à l'ingestion d'hydrates de carbone, de lipides et de protéines. Il ressort de nombreuses études que le métabolisme de base varie d'un individu à l'autre en fonction de la taille et de la composition (poids relatif des différents tissus) de son organisme, ainsi que de son état de santé. L'âge joue également un rôle mais essentiellement parce qu'il s'accompagne de variations dans la composition de l'organisme4. Il en va de même pour le sexe. Grosso modo, cependant, pour un âge donné, le meilleur indicateur du métabolisme de base est le poids de l'individu. Le tableau ci-dessous constitue la référence actuelle en la matière.

4Ainsi, chez le nouveau-né, le cerveau intervient pour 10% du poids total mais pour 44% de son MdB du fait du métabolisme plus actif du système nerveux central. Chez l'adulte, cette proportion tombe à 19% du fait de la part plus importante prise par la masse musculaire. 27

Tableau 1 Métabolisme de base (Kcal/jour) par groupe d'âge selon le poids (W poids moyen en Kg)
Groupe d'âge Hommes 17,5W + 651 15,3W + 679 Il,6W + 879 13,5W + 487 Femmes 12,2W + 746 14,7W + 496 8,7W + 829 10,5W + 596 Adolescents 10-17ans Adultes 18-29 30-59 60+

source: FAO, 1997, 39.

Plusieurs facteurs viennent augmenter temporairement les besoins énergétiques d'un individu. A savoir: La croissance et le développement: l'enfance (surtout la prime enfance) et l'adolescence sont des périodes au cours desquelles l'individu dépense une énergie supplémentaire pour assurer sa croissance et son développement. On estime à 5% supplémentaires le coût énergétique de la croissance jusqu'à l'âge d'un an, ce surcoût diminuant ensuite pour atteindre 2% vers 3 ans (Waterlow, 1992). Ces exigences ont beau paraître faibles, elles sont cependant cruciales car les déficits de croissance et de développement à cet âge sont quasiment irréversibles. Nous y reviendrons plus loin. La grossesse et l'allaitement s'accompagnent de dépenses et donc de besoins énergétiques supplémentaires. On estime à 80.000 Kcalle coût énergétique de la grossesse sur les 9 mois de sa durée. Quant à l'allaitement, il demanderait 700 Kcal supplémentaires par jour, dont une partie serait fournie par l'énergie accumulée pendant la grossesse sous forme de graisses. Il est patent que dans beaucoup de pays pauvres un grand nombre de femmes ne disposent pas de ces calories supplémentaires et se trouvent, pendant la grossesse et l'allaitement, en situation de malnutrition. - La troisième consommation d'énergie supplémentaire par rapport au MdB est bien-entendu l'activité économique et sociale. Le tableau ci-dessous présente les besoins énergétiques journaliers, d'une part d'un agriculteur pratiquant l'agriculture de subsistance en région tropicale, et, d'autre part, d'une femme dans une zone rurale d'un pays en développement. 28

Tableau 2 Besoins énergétiques moyens dans les pays en développement HOMME (25 ans, 58 K2, 1,61m) Activités Heures Kcal Repos: 1,0 x MdB 520 8 Travail: 2,7x MdB 7 1.230 FEMME (35 ans, 50K2, 1,6m) Activités Heures Kcal Repos: 1,0 x MdB 425 8 Travail: ménage: 430 3 2,7 x MdB Travail: champs: 2,8 x MdB Sociales: 2,5 x MdB Résiduelles: 1,4 x MdB TOTAL: 1,76 x MdB 4 2 7 24 595 265 520 2.235

Sociales: 3,OxMdB Résiduelles: 1,4 x MdB TOTAL :1,78 x MdB

2 7 24

390 640 2.780

Source: OMS, 1985, tableaux 10 et 14

Pour des travailleurs de force, les besoins sont évidemment supérieurs à ceux indiqués ci-dessus, pouvant aller jusqu'à 3.550 Kcal/jour. Le tableau ci-dessous reprend les niveaux d'activité physique retenus par la FAO pour l'estimation des besoins énergétiques des populations d'Afrique.

29

Tableau 3 Niveaux d'activité physique utilisés pour calculer les besoins énergétiques en Afrique
GROUPE ENFANTS 0-9 ans ADOLESCENTS 10-11 11-12 12-13 13-14 14-15 15-16 16-17 ADULTES 18-59 60+
Source: FAO, 1997, 39

D'AGE

HOMMES

FEMMES

Pas de norme d'activité physique mais un besoin moyen selon le poids et l'âge 1,76 1,72 1,69 1,67 1,62 1,60 1,60 1,82 1,51 1.65 1,62 1,60 1,58 1,54 1,52 1,52 1,67 1,56

L'idée qu'il existe une norme unique d'exigences énergétiques5 a été fortement critiquée par les tenants de la thèse de l'adaptabilité de l'organisme à des niveaux variables d'apports énergétiques. Bien sûr, comme on le voit, la théorie classique admet aisément la possibilité de variations interindividuelles dans les besoins énergétiques, en fonction de différents paramètres dont l'activité, le sexe, le poids, l'âge, le capital génétique, etc. Ce qu'elle refuse, par contre, et qu'un auteur comme P.V. Sukhatme (1982) affirme, c'est la possibilité de variations intraindividuelles, c'est-à-dire, au fond, le caractère homéostatique du fonctionnement organique, qui a pour effet de maintenir un niveau satisfaisant de santé avec des apports énergétiques variables (dans certaines limites, bien entendu), et donc éventuellement inférieurs à la norme standard. Selon cette hypothèse, l'individu pourrait compenser la diminution ou l'insuffisance relative d'apports énergétiques par une utilisation plus efficiente de l'énergie disponible. L'acceptation de ce point de vue conduit à refuser de prendre comme seuil de malnutrition les exigences

« By and large, the mainstream view in nutrition science takes the position that the level of intake required for optimum functions (or ideal health, to put it differently) can be assumed for all practical purposes to be unique for any given individual. This obviously leads to the notion of fzxed requirement» (Osmani, 1992, p. 253).

5

30

caloriques moyennes au profit d'une valeur plus faible, située par exemple à deux écarts-types en dessous de cette moyenne (J.l- 20').
1.2. LES NORMES ANTHROPOMÉTRIQUES

Plutôt que de se référer aux quantités d'intrants nécessaires pour satisfaire les besoins énergétiques, une autre voie consiste à se demander quelles sont les caractéristiques physiques d'un individu convenablement nourri, compte tenu de son âge, de son sexe, etc., et d'en inférer un seuil en dessous duquel il pourra être qualifié de malnutri. Chez l'adulte, le meilleur indicateur de malnutrition est fourni par l'indice de masse corporelle (!MC), appelé également indice de Quételet, soit le poids (Kg) divisé par la taille (mètre) élevée au carré. Chez des individus convenablement nourris, cet indice varie entre 18,5 et 25, quel que soit le sexe. En principe, une valeur inférieure à 18,5 témoignerait déjà d'un état de malnutrition. On s'accorde, en tout cas, à considérer qu'en dessous de 17, on se trouve sans aucun doute devant un cas de malnutrition (Waterlow, 1992 ; James et al., 1992) et qu'une valeur de 12 constitue probablement la limite inférieure de la survie. En revanche, l'obésité commence avec des valeurs supérieures à 25. L'utilisation de 1'!MC est inadéquate pour des enfants n'ayant pas achevé leur croissance, il faut utiliser pour eux d'autres mesures anthropométriques. On trouvera les plus utilisées dans le tableau ci-dessous. On constate que le fondement de ces mesures consiste en normes de croissance. Ce sont les valeurs moyennes ou médianes de dimensions corporelles chez des populations d'enfants bien nourris et bien soignés qui servent de référence, et les variations individuelles autour de ces valeurs dans ces mêmes populations fournissent l'information sur l'importance des différences d'origine génétique (ou attribuables à d'autres causes qu'à la malnutrition). La classification des individus en «normaux », «faiblement malnutris », «modérément malnutris » ou « sévèrement malnutris » indique donc une probabilité croissante que l'insuffisance pondérale (ou autre) soit due à la malnutrition plutôt qu'à des facteurs génétiques.

31

Tableau 4 Principaux indicateurs anthropométriques
Mesure Poids pour l'âge (insuffisance pondérale) Taille pour l'âge (retards de croissance) Poids pour taille pour âge (émaciation) Circonférence du bras Référence standard

de la nutrition chez l'enfant
Caractéristiques Combine les effets de la malnutrition actuelle et de la malnutrition passée. Intègre l'ensemble de l' existence. Insensible aux épisodes aigus. Révélatrice de la malnutrition aiguë.

Echelle de sévérité exprimée en % par rapport à la médiane ou en Z scores (nombre d'écarts-types par rapport à la moyenne) Z Normes de Normale >90% croissance de 1erdegré (faible) 80-89 % 2èrne Harvard degré (modéré) 70-79 % (40èmecentile) 3 ernedegré (sévère) <70% Normes de croissance du NCHS (% médiane) Normes NCHS (% de la médiane) 16,5 cm pour tout enfant entre 1 et 5 ans Normale Faible Modérée 95% 90-94 % 85-89 %

Normale> 79,9 % >-1.9 Modérée >69,9 -<80 % <-2 >-2.9 Sévère <70% < -3.0 Normal Faible Modérée > 13,5 cm 12,5 -13,5 cm <12,5 cm

Révèle les épisodes actuels et passés de malnutrition.

On doit à Gomez et al. (1956) d'avoir mis en évidence le fait que la taille (ou le poids) selon l'âge constituait un bon indicateur de I'histoire nutritionnelle et sanitaire passée de l'enfant, et à Waterlow et al. (1977) d'avoir montré que le poids par rapport à la taille (compte tenu de l'âge) révélait une situation récente ou actuelle. De fait, la corrélation entre ces indices et la morbidité ou la mortalité infantiles ne fait guère de doute: de nombreuses études épidémiologiques l'ont établie. On a pu mettre ainsi en évidence un effet de seuil à partir duquel le risque de mortalité augmente significativement. Ce seuil correspond à ce que les indices anthropométriques caractérisent comme une malnutrition sévère «60 % pour l'indice poids/taille, <85 % pour l'indice taille/âge). On a vu que ces mesures sont basées sur des normes de croissance, généralement celles du National Center For Health Statistics, élaborées à partir d'un échantillon de la population des Etats-Unis en 1976. Peut-on considérer la population de la nation la plus riche du monde comme une référence en la matière? Peut-on même accepter l'idée qu'il n'existe qu'une seule norme de croissance universelle? 32

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