Tahiti 40

De

Si j’entreprends aujourd’hui la rédaction de ces souvenirs — dont certains ont déjà figuré dans des correspondances officielles, tandis que d’autres sont restés enfouis depuis trente années dans les pages jaunies du journal que je tenais au moment même du déroulement des événements dont j’ai été le témoin actif à Tahiti pendant l’année 1940 — c’est pour tenter de sauver de l’oubli un épisode important de l’histoire de ce petit pays, perdu dans les Mers du Sud, dont l’attirance quasi magique n’a pas fini de s’exercer sur ceux qui rêvent encore d’ordre et de beauté, du luxe de ses lagons transparents, du calme de ses plages de sable noir, de la volupté de ses nuits bercées par le bruissement des palmes de cocotier. Témoignage donc, et d’abord témoignage personnel. J’ai vécu au cœur des événements que j’essaie de relater ; mais je sais bien que je n’en ai saisi que des images partielles, que d’autres ont vu les mêmes faits sous un angle, avec un éclairage différents et que les souvenirs qu’ils en ont gardés ou les récits qu’ils pourraient en faire modifieraient sensiblement celui que m’ont inspiré ces journées déjà bien lointaines. Mais témoignage sincère, au cours duquel n’ont été évoqués que des faits qui me sont directement connus, étayés de documents dont je conserve, ou dont j’ai pu consulter les originaux.


Publié le : mardi 8 octobre 2013
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EAN13 : 9782854301021
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Tahiti 40

Récit du ralliement à la France libre des Établissements français d’Océanie

Émile de Curton
  • Éditeur : Société des Océanistes
  • Année d'édition : 1973
  • Date de mise en ligne : 8 octobre 2013
  • Collection : Publications de la SdO
  • ISBN électronique : 9782854301021

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Édition imprimée
  • ISBN : 9782854300550
  • Nombre de pages : 176 [60 planches]
 
Référence électronique

CURTON, Émile de. Tahiti 40 : Récit du ralliement à la France libre des Établissements français d’Océanie. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Société des Océanistes, 1973 (généré le 19 décembre 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/sdo/248>. ISBN : 9782854301021.

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© Société des Océanistes, 1973

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Sommaire
  1. Avant-propos

  2. Dans les mers du sud

    1. Journées papeetiennes

    2. Les Tuamotou et Gambier

    3. Aux Iles Marquises

    4. Drôle de guerre à Tahiti

    5. Aux Iles Sous-le-Vent

  3. Ralliement des E.F.O. à la France libre

    1. Retour à Tahiti

    2. Premières escarmouches

    3. L’affrontement

    4. Le ralliement

    5. Le gouvernement provisoire

    6. Le gouvernement Mansard

  4. Tahiti terre française libre

    1. Mon gouvernement des E.F.O.

    2. Politique locale

    3. Contexte international

    4. Effort de guerre

    5. Problèmes économiques

    6. Conclusion

  5. Documents annexes

  6. Illustrations

  7. Index chronologique

    mai-décembre 1940

  8. Table des documents

  9. Index des personnes citées

Avant-propos

1Si j’entreprends aujourd’hui la rédaction de ces souvenirs — dont certains ont déjà figuré dans des correspondances officielles, tandis que d’autres sont restés enfouis depuis trente années dans les pages jaunies du journal que je tenais au moment même du déroulement des événements dont j’ai été le témoin actif à Tahiti pendant l’année 1940 — c’est pour tenter de sauver de l’oubli un épisode important de l’histoire de ce petit pays, perdu dans les Mers du Sud, dont l’attirance quasi magique n’a pas fini de s’exercer sur ceux qui rêvent encore d’ordre et de beauté, du luxe de ses lagons transparents, du calme de ses plages de sable noir, de la volupté de ses nuits bercées par le bruissement des palmes de cocotier.

2Témoignage donc, et d’abord témoignage personnel. J’ai vécu au cœur des événements que j’essaie de relater ; mais je sais bien que je n’en ai saisi que des images partielles, que d’autres ont vu les mêmes faits sous un angle, avec un éclairage différents et que les souvenirs qu’ils en ont gardés ou les récits qu’ils pourraient en faire modifieraient sensiblement celui que m’ont inspiré ces journées déjà bien lointaines.

3Mais témoignage sincère, au cours duquel n’ont été évoqués que des faits qui me sont directement connus, étayés de documents dont je conserve, ou dont j’ai pu consulter les originaux.

4Témoignage unique en tout cas, car rien n’a été publié par ceux qui ont été avec moi les acteurs essentiels de cette aventure tahitienne. La plupart d’entre eux ont maintenant disparu et la liste est douloureusement longue de ceux qui ne pourront plus témoigner… Que ceux qui se souviennent encore et ne trouveraient pas dans cette histoire vraie « leur » vérité veuillent bien m’en excuser : leurs commentaires viendront enrichir ce récit que je dédie, affectueusement, à mes amis de Tahiti.

5Car c’est d’abord d’eux qu’il s’agit.

6Quelle réponse pouvait attendre celui qui, s’adressant au volontaire tahitien accablé par le soleil de Libye ou grelottant dans la forêt vosgienne, au marin français venu de sa base de Papeete pour servir une escadrille perdue dans les brumes d’Écosse ou affronter à bord d’une corvette les houles glacées de l’Atlantique Nord, leur posait cette question : « Comment avez-vous pu quitter vos îles polynésiennes, renoncer à ce séjour idyllique, pour vous jeter dans cette aventure inhumaine à laquelle rien ne vous obligeait à participer ? »

7Que de fois la même question nous fut posée à notre arrivée en Angleterre, par un matin blafard de janvier, alors que nous venions de traverser deux océans immenses et un continent encore pacifique pour rejoindre à Londres, ensevelie sous la neige, la troupe de ceux qui subissaient chaque nuit l’assaut des bombardiers ennemis avant de reprendre chaque jour leur tâche obscure dans les rangs de la foule des combattants anonymes.

8Notre réponse devait être bien peu convaincante, car nos interlocuteurs concluaient bien souvent pour nous : « Ah : si nous avions eu la chance d’être si loin de la tourmente, comme nous eussions préféré profiter de cet éloignement providentiel pour attendre dans ce paradis des Mers du Sud la fin d’un conflit mondial auquel votre participation individuelle ne pouvait qu’être dérisoire : »

9Des centaines de Tahitiens et quelques dizaines de popaa en ont jugé autrement, dès septembre 1940. Beaucoup sont allés volontairement au-devant de la souffrance et du danger. Quelques-uns ne sont pas revenus. Aucun n’a regretté d’avoir choisi, librement, l’action et le combat.

Dans les mers du sud

Journées papeetiennes

1L’air est tiède et doux ; un léger bruit de ressac nous parvient de la côte encore invisible. Nous longeons dans l’obscurité les masses sombres de la presqu’île de Taïarapu, d’où émergent des aiguilles dressées vers un ciel où s’éteignent une à une des étoiles inconnues.

2Le jour découvre peu à peu les sommets : l’Aorai, le Diadème, l’Orohena. Au pied de leurs pentes, la ceinture verte des cocotiers dont nous sépare bientôt un lagon étroitement cerné par son anneau de corail. La passe franchie dans un grand tourbillon d’écume, le gracieux bouquet de palmes de Motu-Uta nous accueille à l’entrée de la rade de Papeete et c’est l’approche prudente du quai, couvert de monde malgré l’heure matinale.

3Dès la coupée abaissée c’est l’assaut du bateau par les vahine porteuses de couronnes : chacun a sa part des guirlandes habilement tressées où se mêlent avec bonheur les corolles rouges de l’hibiscus, les fleurs du frangipanier dont le contact est doux comme une caresse et les tiare tahiti que leur parfum suave et délicat a fait choisir comme symbole de la Polynésie.

4Tandis que s’accomplit le rite de l’accueil tahitien ponctué d’embrassades sonores et de Ia orana prometteurs, amis ou officiels attendent sans impatience que vienne leur tour de monter à bord. Chaque groupe s’applique à reconnaître à distance les passagers auxquels sont destinées les couronnes dont chacun est amplement pourvu. Deux d’entre eux nous adressent de loin des signes de bienvenue : celui des camarades, en uniforme du Corps de Santé, et de leurs épouses, celui, plus détendu, en shorts et chemisettes, des amis « tahitiens » auxquels nous sommes annoncés.

5Un adieu rapide aux compagnons de voyage qui, pendant un long mois, ont partagé notre vie à bord du Ville d’Amiens, un affectueux au revoir au toubib du bord, le docteur Devau, que nous retrouverons à chacun des grands moments de notre séjour océanien, et nous prenons notre premier contact avec cette île dont nous avons si longtemps rêvé, où tant d’aventures imprévues nous attendent.

***

6Le « Stuart » nous héberge pour les premières semaines : hôtel typiquement tahitien dont la vie est centrée sur les larges vérandas ceinturant chaque étage et sur lesquelles donnent directement des chambres sommairement meublées, munies en guise de portes d’un simple rideau de pareu ne procurant qu’un isolement illusoire.

7Ce n’est qu’au petit matin, quand personne n’est encore éveillé, que la véranda est à nous. Au-delà des flamboyants qui ornent la promenade du bord de mer, les goélettes à l’ancre se laissent doucement bercer par les rides du lagon ; au loin Motu-Uta souligne la passe du panache de ses cocotiers ; le silence serait oppressant s’il n’était bientôt troublé par le bavardage insolent des merles des Moluques se disputant une flaque laissée par l’averse de la nuit.

8Quand le soleil, filtrant entre les roseaux des auvents, prend possession du plancher lavé comme une coursive de bateau, la véranda s’anime et c’est bientôt un va-et-vient incessant : une vahine sort de la douche commune, des perles d’eau roulant sur une peau ambrée frottée de monoï, renouant sans hâte un pareu mal retenu par une poitrine cependant généreuse ; un grand Américain dont la nudité velue serait parfaite, n’était la serviette qui entoure ses hanches, ramène de chez le Tinito un énorme pot de café entouré de frifri appétissants ; un couple, accoudé à la balustrade, répond d’une voix ensommeillée aux saluts des premiers flâneurs qui échangent en contemplant l’horizon des propos de convention sur une journée qui sera, comme la précédente, belle et ensoleillée.

9Inutile de chercher à s’isoler dans sa chambre. Une grande fille très brune, des yeux fiévreux dans un visage au modelé parfait, ses longs cheveux dénoués tombant jusqu’aux reins, vient nous faire visite : « Ia or ana ! c’est moi, Hina. Je suis la vahine de taote Rollin. Quand tu le vois à l’hôpital, tu lui dis qu’on a fait une grande « bringue » cette nuit. On a bien rigolé ! Tu oublies pas de dire aussi je suis crevée et je dors ici ». Le message ne varie guère d’un matin à l’autre, mais c’est une voix différente qui appelle de la chambre voisine : « Hina, demande l’heure qu’il est ! », « Hina, apporte-moi deux aspirines ! » Nous donnons l’heure, nous donnons l’aspirine, je ferai le message… Hina repartie, un marin en bordée passe la tête ; il ne retrouve plus sa chambre, écarte chaque porte de pareu et s’affalera sur le premier lit qui lui paraîtra disponible…

10A mon retour de l’hôpital, l’hôtel Stuart semble abandonné. Tout y est rentré dans un ordre muet : certains sont sans doute partis à leurs occupations, d’autres dorment paisiblement afin d’être en forme si quelqu’autre occasion de bringue s’offre dans la soirée. De fait, quand le soleil disparaît derrière Moorea, la véranda reprend vie ; des voitures s’arrêtent, un klaxon impérieux réveille les derniers dormeurs : « Riro ! Hina ! On va au Fayette. Amenez vos tane, on vous attend au Col Bleu ! » Et la joyeuse compagnie s’éloigne dans un accord de guitare.

11Plus tard, c’est à nouveau le calme. Tout le monde est parti vers les boîtes de nuit où l’on boit, où l’on chante, où les danses se succèdent sans interruption. On peut alors jouir des petites lueurs phosphorescentes qui courent à la surface lisse du lagon, du balancement des bateaux pointant de leurs mâts des semis d’étoiles. On peut somnoler doucement avant les bruyants retours qui se succèderont jusqu’à l’heure où le trot silencieux des porteurs, ployant sous les lourdes charges de légumes, les tui de poissons, les filets d’oranges, indiquera le début d’un jour nouveau au marché voisin.

12Premier contact avec l’hôpital, bâtiment vétuste, massive construction en carré autour d’une cour sans air sur laquelle s’ouvrent de tristes salles blanchies à la chaux.

13Je dois me présenter au chef du service de santé à midi, en grande tenue. Le lourd képi de velours grenat, la redingote empesée au col dolman étroitement agrafé, le ceinturon à boucle dorée marquée de l’ancre et du caducée, semblent parfaitement insolites dans ce soleil qui, rétrécissant les ombres, a heureusement vidé les rues de passants.

14Le médecin-chef m’attend chez lui pour l’apéritif. Il a pris une large avance, aussi, après la diatribe attendue sur l’inconséquence du Ministère qui envoie de jeunes médecins mariés dans ce paradis de célibataires, j’ai droit à des « confidences »… qui sont la fable de tout Papeete. Par contre il n’est guère question de ce pays et de ces gens auxquels nous avons reçu mission d’apporter nos soins, et je quitte le « patron », consterné de ce long soliloque, pour retrouver à l’hôpital mes anciens de l’École dont la gentillesse et le sérieux m’auront vite réconforté. Diaz et Pujo me parlent avec bonne humeur et compétence de leurs services respectifs. Nous parcourons ensemble les salles, et l’accueil que leur font malades et infirmiers ne trompe pas sur l’estime et la confiance qu’ils ont su inspirer.

15A la pharmacie, Paul Pétard nous montre sa dernière récolte de plantes indigènes dont il a entrepris de dresser le catalogue, prétexte à ces longues courses en montagne qu’il préfère à la manipulation des onguents.

16Plus tard, nous serons rejoints par le docteur Rollin, seul civil de notre équipe, d’autant plus sympathique qu’il est d’une serviabilité touchante et que, sous son air un peu “ Nimbus ”, se cache une profonde connaissance du pays et une rare érudition.

17Somme toute, ce premier contact avec l’hôpital aura été très réconfortant et, lorsque je rejoins ma femme à Aina Pare, tout me paraît confirmer la perspective exaltante d’une vie active dans un pays merveilleux.

18Aina Pare sera bien souvent notre point de ralliement, non seulement lorsque la grande famille dont nous ferons bientôt partie se rassemblera autour de papa Martin pour le dîner dominical, mais aussi quand les promoteurs de la France Libre y établiront, en 1940, leur quartier général officieux.

19Sa position centrale en fait le point de rencontre privilégié des flâneurs et, chaque matin Lucie, une énorme fille dont l’obésité n’entame nullement, la gaîté, prend position sur son banc et commente dans un langage truculent les potins de la ville.

20En l’absence du chef de famille, retenu en France, Yves Martin l’aîné de ses fils, et Jean Gilbert son gendre, nous font les honneurs de la maison et nous présentent la famille : Tonina et Simone, leurs ravissantes femmes qui partageront avec nous tous les moments, bons ou mauvais, de notre séjour ; tante Sissi, majestueuse et nonchalante, les jeunes sœurs Rose et Frieda dont on devine, sous la gaucherie de grandes fillettes, les promesses d’une éclatante beauté ; le petit Michel, des yeux rieurs dans un fin visage qu’éclaire un nez brûlé de soleil. Et puis des fetii et des amis qui vont et viennent dans la grande pièce où nous nous tenons, face à la rade où les goélettes, retour des Iles, viennent mouiller une à une à la nuit tombante.

21Rien que de banal dans les menus propos que nous échangeons au milieu des allées et venues des uns et des autres. Mais une conversation confiante et naturelle, comme entre amis qui se retrouvent après une longue absence ; une harmonie de sentiments crée d’emblée ce courant de sympathie, d’intimité vraie qui ne se démentira jamais.

22Quand nous nous séparons, tard dans la soirée, nous nous savons adoptés et sommes heureux de l’être. Désormais, il ne se passera guère de jour sans que nous nous rencontrions. Soit à Mamao où vivent les Gilbert depuis que Jean, conquis par le pays, a renoncé à une brillante carrière d’aviateur et de marin pour épouser Simone et partager avec son frère, Yves, la direction des affaires de la Maison Émile Martin. Soit à Pirae où Tonina aménage un agréable fare qu’une pelouse ombragée et fleurie sépare de la plage et d’un bain délicieux.

23Émile Martin est membre du Conseil Privé du Gouverneur ; le père de Tonina, Georges Bambridge, est Maire de Papeete. Leur influence facilitera grandement notre action lorsque se décidera le ralliement de Tahiti à la France Libre. Mais en ce début de l’année 1938, nos nouveaux amis ont bien autre chose à nous offrir : leur gentillesse et leur générosité, leur ouverture d’esprit et leur sincérité ont attiré autour d’eux tout ce que Papeete compte de gens sympathiques, sans distinction de race, de fortune ou situation sociale. Par le seul fait de leur amitié, nous serons aussitôt acceptés dans une société dont le petit nombre de groupes actifs masque l’étonnante complexité.

***

24La société tahitienne, en 1938, était une société typiquement coloniale. Et si cette dure réalité n’est pas évidente, c’est qu’une longue tradition littéraire en a adouci les contours.

25Célébrant la force et l’adresse des Maoris, la grâce et la beauté de leurs vahine, idéalisant leur existence idyllique consacrée aux jeux et se déroulant dans une nature généreuse où les besoins quotidiens sont satisfaits sans effort, les premiers découvreurs aussi bien que les romanciers les mieux inspirés, les journalistes en quête de copie comme les voyageurs de passage, ont si bien mis en vedette les aimables habitants des archipels polynésiens qu’ils semblent y occuper le devant de la scène, alors qu’ils n’en sont le plus souvent que les humbles figurants.

26A toujours parler des « Iles où l’on meurt d’amour », on oublie trop souvent qu’au banquet de la vie, même dans les archipels les plus accueillants — et il en est de moins hospitaliers par leur relief ou leur climat, tels ceux des Marquises et des Tuamotou — même dans les plus charmantes de ces îles, les Polynésiens sont rarement assis aux meilleures places.

27Mes premières visites d’arrivée, mes premières promenades dans les districts, mes premières tournées dans les îles voisines, auraient dû m’éclairer et me faire prendre conscience de cette dure réalité.

28En Polynésie, toute la haute administration est métropolitaine, depuis le gouverneur jusqu’au receveur des postes, du trésorier-payeur au pilote du port, du directeur de la météorologie au chef de l’imprimerie. A une exception près tous les membres de professions libérales — médecins et avocats, notaires et dentistes, pharmaciens et huissiers — sont des popaa, comme le sont les banquiers, assureurs, prêtres et pasteurs de diverses confessions. Les officiers et sous-officiers de la base aéronavale et de la marine, de la compagnie d’infanterie ou de la gendarmerie sont tous métropolitains.

29Et ce sont encore des popaa — plus anciennement implantés toutefois que les fonctionnaires — qui dirigent les principaux commerces, les chantiers navals et les quelques industries. Sans doute ne sont-ils pas là en position de monopole, puisque les Chinois — exclus par leur nationalité des administrations et des professions libérales — ont réussi à se hisser dans ce domaine au niveau des Européens… et sont souvent dénoncés par eux comme boucs émissaires, seuls exploiteurs des Polynésiens.

30Quant à ceux-ci, leur participation à la vie administrative et économique de leur pays se réduit à peu de chose : ils sont plantons au gouvernement, commis dans les administrations et les commerces, caporaux et soldats à la caserne, sous-diacres ou catéchistes au temple ou à l’église, chauffeurs dans les garages, vendeuses dans les magasins, servantes dans les familles. Par ailleurs, la vie politique du pays est à peu près inexistante, la seule ville de Papeete élisant un Maire et les chefs des districts étant nommés par le Gouverneur.

31Comment expliquer que cette situation purement coloniale ait été si rarement dénoncée et même à peine mentionnée ? Trois éléments ont pu la masquer aux yeux d’esprits non prévenus.

32Tout d’abord, le Maori, être charmant et peu agressif, ne donne jamais l’impression de souffrir de sa condition. Il se sent bien dans sa peau, prend la vie du bon côté ; insouciant et sans rancune, il se comporte, dans ses rapports avec les popaa, avec une aisance ingénue, une familiarité naturelle, qui ne soulignent nullement cet état d’infériorité où il est placé. Cette liberté dans les relations quotidiennes passe même souvent pour l’indice d’une société sans classes. C’est ainsi que je l’ai ressenti quand je croyais tous ces problèmes résolus parce que notre servante, m’entendant parler d’aller au cinéma, disait tout naturellement : « Attends-moi ! Je viens avec toi », ou que, après le spectacle, je dansais avec elle tandis qu’un Tahitien inconnu invitait ma femme sans aucun formalisme.

33Et puis, de nombreuses femmes tahitiennes participaient à la vie des dirigeants : épouses ou maîtresses apparaissaient dans les réunions les plus officielles ; elles étaient non seulement acceptées partout, mais recherchées pour leur entrain, leur bonne humeur, leur tact et leur délicatesse. Capables de s’adapter à toutes les situations et presque toujours séduisantes, elles étaient à l’aise et fêtées au Gouvernement aussi bien qu’à la plage, dans les sorties amicales comme au carré d’un bateau de guerre.

34Un troisième élément, et non des moindres, achevait de dissimuler ce déséquilibre social. Bien peu de Polynésiens avaient une connaissance convenable du français : la vitalité de la langue maori conjuguant ses effets avec l’insuffisance de formation des enseignants indigènes, limitait à un très faible pourcentage le nombre de Tahitiens capables de converser avec un popaa. Bien entendu, aucun popaa — à l’exception de quelques « originaux » ou « encanaqués » — n’apprenait le maori ! D’où ce malentendu permanent, cette absence de communication réelle et de contact profond qui, sans conflit apparent, sans base juridique et sans volonté ni système, maintenait une ségrégation de fait que personne ne songeait à condamner.

35Cette situation était très sensible à l’hôpital où tous les médecins venaient de France, ainsi que l’infirmière en chef et la maîtresse sage-femme, tandis que les infirmiers de salle et les sages-femmes étaient Tahitiens, comme le petit personnel de service et d’entretien. Et si, côté femmes, toutes parlaient un français excellent, il n’en était pas de même chez le personnel masculin, ce qui n’était pas sans créer quelques difficultés.

36Autre signe marquant la société que je viens de décrire : les Européens, rarement hospitalisés, disposaient de chambres individuelles et, si un second-maître armurier y était normalement accueilli, le chef d’Afareaitu — personnage considérable — traînait son fefe dans la salle commune…

***

37J’étais impatient de prendre mon service ; mais le médecin-chef, désireux de laisser son successeur libre de fixer les attributions de chacun, m’avait conseillé de profiter de ces premières semaines pour m’installer et faire mes visites d’arrivée. J’avais été également invité à seconder mon camarade Pujo, momentanément surchargé de travail.

38Les visites protocolaires allaient me permettre de rencontrer les principaux chefs des services civils, courtois et généralement satisfaits de leur sort. Leurs épouses, auxquelles ma femme rendait parallèlement visite, se plaignaient volontiers de leur isolement que renforçait une subtile hiérarchie ignorant les affinités pour ne tenir compte que du grade et de la fonction du mari.

39Le milieu « marine » était par contre nettement plus détendu depuis la récente arrivée du commandant Brachet. D’épais sourcils dans un visage buriné qu’il s’efforçait en vain de rendre sévère mais que trahissaient des yeux pétillants de bonne humeur et une grosse voix débordant d’une bonté mal contenue. Le dynamisme, le rire éclatant et la joie de vivre de sa jeune femme lui attiraient irrésistiblement des amitiés qu’elle savait rendre au centuple.

40Au commandement de la Zélée et de la Compagnie d’infanterie coloniale, des officiers de qualité dont les ménages bien assortis formaient un cercle de relations agréables et peu contraignantes.

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