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« Etudes africaines»

Beyem Roné

TCHAD L'ambivalence l'intégration culturelle et nationale

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris (France)

L'Harmattan
55, rue Saint-Jacques

Inc.

Montréal (Qc)

Canada H2Y IK9

L'auteur Beyem Roné est né le 17 octobre 1951 au Tchad. Il a auparavant publié deux fascicules sous forme ronéotypée: La reconstruction de l'économie tchadienne: retrospective et perspectives d'avenir (1988) et Profil de pauvreté à N'Djaména (1995). Il est collaborateur de l'hebdomadaire N'Djaména-Hebdo où il fait des analyses socio-politiques et économiques. Il y anime également un billet satirique, «Les commérages de Kréo et Laou.»

@L'Harmatlan, 2000 ISBN: 2-7384-8685-1

Avaut-propos
Dans sa conférence du Il mars 1882 sur la nation, conférence restée célèbre par la formule « la nation est un plébiscite de tous les jours », Renan disait ceci: «l'oubli, je dirais même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, et c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L'investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de la violence qui se sont passés à l'origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été les plus bienfaisantes. L'unité se fait toujours brutalement; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d'une extermination et d'une terreur continuée pendant près d'un siècle» 1. A l'opposé, dans le FIS de la haine, Rachid Boudjedra, traitant du drame algérien qui, depuis 1992, défraie la chronique par ses dizaines de morts quotidiennes, écrit: « ...cette plaie est une plaie ouverte, vive, honteuse et douloureuse. Il ne faut pas y remuer le couteau, certes, mais y mettre les doigts. Les dix doigts de la main pour la sonder, savoir jusqu'où elle s'engouffre parce qu'il y va de l'honneur d'être une personne humaine, de savoir, de comprendre de tels phénomènes intolérables avant de parler dans les salons tranquilles de tolérance, de démocratie, de constitutionnalité et de droit... à l'expression »2. Nous devons avouer que, tout au long du travail dont l'aboutissement est le présent ouvrage qui traite de la formation de la nation tchadienne, nous avons été tiraillés entre ces deux idées contradictoires, mais merveilleusement exprimées par Ernest Renan et Rachid Boudjedra respectivement. De ce fait, le manuscrit a été plusieurs fois mis à la poubelle et autant de fois repris. Si le lecteur peut, aujourd'hui, disposer de cet ouvrage, c'est que nous avons finalement opté pour Boudjedra. L'évidente raison est que Renan donnait sa conférence plus d'un siècle après la cicatrisation de la «plaie» française alors que Boudjedra cherchait à contribuer à la guérison de la « plaie» algérienne. Et
1. Ernest Renan, Qu'est ce qu'une nation ?, Presses Pocket, Agora, 1992. 2. Boudjedra, FIS de la haine, Editions Denoël, 1994. 5

la « plaie» tchadienne, comme la plaie algérienne, est encore loin de se cicatriser. Bien au contraire, elle continue à faire ses ravages dans le corps social et personne ne sait encore jusqu'où elle ira. Aussi, le lecteur peut-il automatiquement refermer cet ouvrage s'il ne peut supporter de regarder une plaie purulente.
Beyem Roné le 31 décembre 1999

N'Djaména,

Indications pour la lecture de l'ouvrage Les crochets indiquent souvent une référence bibliographique. Exemples: - [5, page 48] se lit: ouvrage n° 5 de la bibliographie, à la page 48 - [18] se lit: ouvrage n° 18 de la bibliographie Mais les crochets peuvent aussi indiquer un rajout de l'auteur à une citation pour une meilleure compréhension de celle-ci. Exemple: - Il [le Frolinat] a été créé le 22 juin 1966 à Nyala [Soudan].

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Introduction
Avec probablement beaucoup plus de difficultés que la plupart des autres pays africains, le Tchad doit relever les deux défis suivants: la construction de la nation et le développement socioéconomique. L'acuité de ces deux grands problèmes et leurs évidentes interactions peut empêcher l'acteur politique de donner priorité à l'un ou à l'autre, même s'il a, et le cas est jusque-là rarissime, la volonté de s'y attaquer résolument. Bénéficiant de la position de l'analyste pour qui cette contrainte est beaucoup plus lâche, nous avons choisi de ne traiter que du défi de l'intégration nationale. Ce choix se justifie aussi par le fait que la stabilité socio-politique est une condition préalable à toute entreprise de développement. Or, cette stabilité a, par manque d'un minimum d'intégration nationale, littéralement fait défaut depuis cinquante ans que le Tchad tente d'émerger en tant qu'Etat-nation. Même la démocratie, en deuxième expérience depuis une dizaine d'années après celle de 1946-1962, ne parvient véritablement pas, dans les faits, à rassembler les Tchadiens autour des idées, toujours à cause de ce manque d'intégration nationale. La preuve en est, entre autres, que les rebellions armées continuent de se créer comme du temps, pas bien loin d'ailleurs, des dictatures formelles. Pourtant, ce deuxième exercice démocratique avait, au départ, pris des allures de véritable révolution. Dès décembre 1990, avec la prise du pouvoir par le Mouvement Patriotique du Salut (MPS) d'Idriss Déby, la société civile avait fait irruption sur la scène politique nationale avec une presse privée indépendante des plus dynamiques d'Afrique, une floraison de partis politiques et une explosion du mouvement associatif dont les célèbres associations de défense des droits de l'homme. Aussi, avait-on abondamment parlé de liberté, de démocratie, de la forme de l'Etat et de ses institutions, du bilinguisme, des droits de I'homme, etc... On avait eu comme l'impression d'assister à une totale remise en cause de tout ce qui avait prévalu jusqu'alors. Malheureusement, cet enthousiasme n'était qu'un feu de paille, même si la presse privée, elle seule, tient encore la dragée haute, donnant ainsi l'impression d'un réel changement, surtout vu de l'extérieur. Et pour cause, il n'y avait pas eu, au préalable, un travail intellectuel de fond 7

permettant de dessiner le cadre dans lequel cette «révolution» démocratique devait s'inscrire et comment il fallait, pour sa pérennisation, l'adapter à l'homme tchadien et aux réalités de son environnement socioculturel. La réflexion sur la société tchadienne n'est cependant pas tout à fait inexistante. Dans certains domaines, notamment celui de la démocratie, elle est, à notre connaissance, restée effectivement nulle jusqu'à présent. Mais dans d'autres, comme celui de la forme de l'Etat, elle avait commencé bien avant l'indépendance, dans le cadre des structures administratives. Elle avait abouti, en 1961, à la décentralisation dont la mise en œuvre avait été arrêtée sous des contraintes politiques. En 1971, l'idée de la décentralisation était revenue dans les esprits, avec la Mission (française) de Réforme Administrative (MRA), sans plus de succès qu'auparavant. Elle devait ensuite resurgir lors de la dislocation de l'Etat de 1979 à 1982. Au Séminaire National des Cadres organisé en 1981 par le Gouvernement d'Union Nationale du Tchad (GUNT) de Goukouni Oueddeye, la décentralisation avait, en effet, fait l'objet de propositions de toutes les délégations de cadres du Sud. Mais les chefs de tendance politico-militaire et les membres du GUNT, présents à ce forum, l'avaient trouvée inoppol1une. Ils avaient préféré s'en tenir à la forme unitaire centralisée de l'Etat qui était, pour eux, le véritable gage de l'unité nationale. Il est à signaler aussi que pendant cette même période, il avait aussi été beaucoup question de la fédération, dans des cercles restreints des cadres et dans les milieux populaires du Sud. Tant à Moundou qu'à Sarh, des conférences avaient été organisées sur la forme de l'Etat. La Conférence Nationale Souveraine (CNS), organisée en 1993, retiendra alors la formule de «forte décentralisation» qui est un compromis, semble-t-il, entre les fédéralistes et les partisans de l'Etat unitaire. Pour ce qui est des individualités, le précurseur fut probablement Sanabé Waïtoloum qui, en février 1980, avait fait paraître un article dans le journal Mula, article fortement imprégné des sentiments inspirés par la situation de guerre de l'époque. L'objectif était de montrer la nécessité de la fédération au Tchad [157]. Viendront ensuite Michel N'Gangbet (1984), Christian Bouquet (1986) et Abderhaman Dadi (1987) qui ont consacré quelques pages de leurs ouvrages à ce problème de fond. Thierry Michalon doit également être cité, lui qui ne cesse de dénoncer l'inadéquation de l'Etat unitaire centralisé aux réalités sociologiques de l'Afrique (1984). En ce qui concerne particulièrement le Tchad où il avait eu à enseigner, il a développé des thèses fédéralistes à travers de nombreux articles et 8

conférences. Feckoua Laoukissam apportera sa contribution avec son ouvrage Tchad, la solution fédérale paru en 1996. Il Y a enfin Ezéchiel Oner (l'auteur du présent ouvrape) pour notamment son article Bilinguisme rime avec fédéralisme Cinq colloques et conférences, ont fortement contribué à la compréhension des problèmes relatifs à l'intégration nationale. Quatre de ces colloques ont été organisés par le Centre Culturel AI-Mouna dont la philosophie d'action recoupe largement l'idéologie dominante du moment. Le premier de ces colloques a été organisé en juin 1995 avec pour thème: « Conflit Nord-Sud: mythe ou réalité? ». Il y a ensuite eu le colloque organisé en décembre 1997 sur le thème « Langue, identité, pouvoir, religion: le contentieux linguistique franco-arabe au Tchad ». L' avantdernier colloque organisé par le Centre Culturel AI-Mouna a plutôt été une série de quatre conférences organisées sur La laïcité au Tchad en mars-avril 1998. Enfin, une autre série de conférences a été organisée, en 1999, sur le Frolinat. Le cinquième colloque date d'octobre 1996, à l'instigation de l'institut PANaS, de la Ligue Tchadienne des Droits de l'Homme et de l'Association Tchadienne pour la Promotion des Droits de l'Homme et l'Association Tchad Non-Violence, avait pour thème: «Ethnie et alternance politique au Tchad ». En tout état de cause, c'est un grand débat qui s'impose ainsi, peu à peu, sur les problèmes qui retardent la formation de la nation tchadienne. C'est en quelque sorte la preuve qu'on ne saurait les contourner! Le présent travail est une contribution à ce débat, travail qui a pour ambition de rechercher les racines du mal. Car notre conviction est qu'un problème, identifié à sa racine, se résout facilement et définitivement. Aussi, dans l'analyse par exemple d'un affrontement armé donné, le plus important dans cet ouvrage est-il de savoir qui a tiré le premier et pourquoi l' a-t-il fait. Que l'autre ait répondu par un coup disproportionné présente peu d'intérêt ou, parfois, n'en présente même pas pour ce travail. Ce choix nous a, par conséquent, imposé l'analyse des causes premières des grands événements politiques et militaires qui se sont produits, de même que celle des tendances lourdes qui peuvent se dégager à travers l'histoire du pays. Il nous a aussi conduit, de temps à autre, sur les sables mouvants du non-dit, du nié avec la main sur la Bible ou le Coran, mais absolument présent dans la conscience collective et surtout dans l'inconscient des différents groupes sociaux et des acteurs de la vie politique.

1. N'Djaména-Hebdo n° 74 du Il février 1993. 9

C'est à ce niveau de l'inconscient collectif que surgira probablement le principal reproche à ce travail, celui de l'objectivité. Dans ce domaine en effet, il n'existe pratiquement pas de documentation, notamment celle écrite par des nationaux qui ont incontestablement l'avantage d'être des acteurs, conscients ou inconscients, de leur histoire et de ressentir les différents problèmes dans leur corps et âme. Fallait-il l'éviter à cause des nombreuses incertitudes qui le jalonnent? Et si la racine des problèmes tchadiens se trouvait là et qu'on le rate parce qu'il faut éviter de se tromper? Les actes posés par les hommes ne sont pas seulement mus par la raison. Le cœur y joue un rôle au moins aussi important que la raison qui n'est que du domaine du conscient. Néhémie Bénoudjita n'a-t-il pas raison lorsqu'il dit que les problèmes tchadiens ne s'analysent pas seulement «avec la raison. Mais surtout avec le cœur» [83] ? Et le cœur, en termes psychanalystes, c'est l'inconscient dont Leslie Lipson, parlant de son importance, écrit ceci: « en termes freudiens, (...), la véritable explication des actes des hommes, seuls ou en groupe, doit être recherchée en profondeur. Comme un iceberg, la plus grande partie du psychisme est cachée à la vue, et c'est là que les causes fondamentales de conflit ou de cohésion sont latentes. Les apparences extérieures sont trompeuses, car ni les individus, ni les groupes ne sont ce qu'ils semblent être» [166, page 57]. Aussi, ne commet-on pas d'erreur méthodologique lorsque, dans les analyses des actes d'hommes ou de groupes d'hommes, on cherche, coûte que coûte, à se débarrasser de sa propre subjectivité et de ses sentiments, de même que de celles des autres? Pourquoi se limiter aux discours longuement mâchés de Hissein Habré alors que les propos de ses combattants, les Forces Armées du Nord (FAN), concordent mieux avec les actes que luimême pose? Ce type de reproche a déjà été fait par Monique Brandily à N' Gangbet à propos de son ouvrage [143]. Brandily écrit notamment ceci: « il suffit de mettre 'Frolinat' ou 'Nord' là où il faudrait mettre 'Habré' ou 'les FAN' pour créer dans l'esprit du lecteur non suffisamment averti un flou qui le conduit à mettre tout le monde dans le même sac» [147, page 56]. Dans le 'même sens, Jean-Pierre Magnant a, dans de nombreux écrits (dont [129] et [147]), montré que les populations tchadiennes n'ont nullement été impliquées dans les différentes guerres du Tchad, guerres qui, d'après lui, n'ont été le fait que des seules élites et forces organisées se disputant le pouvoir. Dans l'approche de ces deux auteurs, on peut y voir une certaine volonté à limiter le conflit au sein d'une certaine minorité, et à appeler au calme et à l'oubli JO

parce qu'il y va du devenir du pays. Mais cela mis à part, il est difficile d'exclure les populations de cette guerre et on a comme l'impression d'entrer dans un véritable débat d'intel-lectuels. En effet, Magnant, qui ne croit pas ~ue ce qui s'est passé en 1979 peut être qualifié de guerre civile' évoque, quelques lignes plus loin, pour le mettre sur le dos des élites, le fait même qui consacre cette guerre comme guerre civile2. Les masses et les élites sont, dans toute société, comme des vases communiquants, nous semble-t-il. Quand c'est plein d'un côté, cela se déverse nécessairement de l'autre et inversement. Mais nous croyons que, pour mieux l'apprécier, ce problème d'engagement et de responsabilité des masses peut aussi être posé de la manière suivante: a-t-il déjà existé, à travers le monde, une guerre civile dans laquelle, de chaque côté, toute la population s'est engagée comme un seul homme? Il nous semble que toute guerre, civile ou pas, est le fait des élites et des corps organisés qui incarnent un certain sentiment du reste de leur population! Et lorsqu'un homme est, implicitement ou explici-tement, investi par sa communauté ou même s'érige de lui-même en représentant de sa communauté, il est difficile de lui faire porter tout seul la responsabilité de ses actes. Par exemple, lorsque De Gaulle s'était rebellé, contre le gouvernement de Vichy en 1940, pour appeler à la résistance contre l'occupant allemand, ce n'était pas le peuple français qui l'avait investi. Il l'avait fait parce qu'il croyait qu'en agissant ainsi, il serait tout à fait en phase avec les sentiments profonds d'indépendance et de liberté de l'ensemble des Français. Aussi, la plupart des Français, des civils, s'étaient-ils reconnus en lui, approuvaient ses actes et le supportaient moralement pendant que d'autres s'étaient physiquement engagés à ses côtés. Il y avait donc obligatoirement une certaine complicité entre les populations du Sud-Tchad et le Comité Permanent de Kamougué. Il en était de même entre les populations du Nord-Tchad et les FAN de Habré ou les Forces Armées Populaires (FAP) de Goukouni. Dans la guerre de 1979, ces dernières avaient d'ailleurs, sur des bases régionalistes, apporté leur soutien à leur co-régionnaire Habré opposé à Malloum, pour défendre les intérêts de la population du Nord-Tchad. Goukouni et ses hommes l'avaient eux-mêmes reconnu plus tard, en 1983, après avoir été évincés du pouvoir par
1. « Jamais, écrit-il, la guerre civile (si tant est que cela ait été une guerre 'civile', puisque la population n'a pratiquement pas participé aux combats)... »[129, page Il ]. 2. «Les massacres et contre-massacres de musulmans et de méridionaux à N'Djaména en février 1979 et, au même moment, la tuerie de Sarh qui mit aux prises sara et non-sara »[129, page 12]. Il

Habré. Justement, au sujet de Habré, Gali Ngothé Gatta, qui le connaissait bien, note: «lorsque Hissein Habré sera nommé Premier ministre, il déclarait à la grande mosquée de N'Djaména qu'avec lui, aucun Nordiste, aucun musulman ne baisserait la tête devant un Sudiste; qu'il les représentait et que la lutte irait jusqu'au bout. La foule applaudit et le lendemain, le muezzin appelait à la guerre sainte» [138, page 177]. Ce qui est intéressant dans l'idée défendue par Brandily et Magnant, c'est de faire savoir que d'importantes franges de la population ne s'y étaient pas explicitement impliquées. Elle permet aussi d'expliquer ces nombreux cas particuliers où, « au Nord, à l'Est et au Centre du pays, de nombreux' sudistes' ont été protégés par leurs compatriotes musulmans [et] les musulmans 'nordistes' installés au Sud ont été également protégés par des chrétiens et par des animistes », comme l'écrit Mamadou Gabriel, ancien préfet et ancien directeur de la sûreté sous le régime de Tombalbayel. Cet ouvrage plonge donc, de temps à autre, dans la poubelle, dans cette poubelle que les bien-pensants, comme les participants à la CNS naguère, cherchent à éviter comme la peste. Hypocrites que nous sommes! Nous avons, avec nos modestes moyens, fouillé dans cet intraitable subconscient qui, malgré la fermeture hermétique que nous, Tchadiens, lui avons mise, arrive toujours à faire passer son mortel venin pour nous empoisonner la vie consciente que nous voulons propre et sans reproche. C'est dire que beaucoup de Tchadiens, suivant la mortelle hypocrisie habituelle, pourront ne pas se reconnaître dans cet ouvrage. Parmi ceux-là, il y en aura qui, carrément, le réfuteront. C'est une pure hérésie, diront-ils. Mais on n'écrit pas pour nécessairement plaire. D'ailleurs, y a-t-il vraiment du plaisir, qui mérite ouvrage, dans ce baiser de Judas que les Tchadiens aiment, depuis toujours, à se donner les uns les autres? Nous souhaitons, en effet, que cet ouvrage ne soit effectivement que pure hérésie, cela nous rassurerait sur la vie future de nos enfants et petits enfants qui échapperont alors à toutes les atrocités que notre génération connaît. L'existence de ce livre servira au moins à éviter de telles divagations à ceux qui suivront. Ceux-ci se consacreront alors au politiquement correct, car le débat ne fait que commencer. Un des lecteurs du manuscrit nous a fait remarquer que ce genre de travail est beaucoup plus aisé en France qu'en Afrique parce que toute la documentation nécessaire y serait disponible. Aussi, notre reconnaissance va-t-il tout d'abord à Robert Buijtenhuijs pour ses ouvrages sur le Frolinat([165] et [148]), à
1. Le Temps n° 180 du 29/09 au 5/10/99. 12

Jacques Le Cornec [179] et à Bernard Lanne [24] pour ce qui est de la vie politique au Tchad avant 1960, à Jean Claude Zeltner [126] et Jacques Fortier [153] pour tout ce qui est de l'esclavage et enfin, à Maxime Rodinson [106] pour ce qui concerne l'Islam et le monde musulman. Les ouvrages de ces auteurs nous ont fourni d'importants et infiniment précieux matériaux de base. Viennent ensuite tous ceux que nous avons interrogés, qu'il s'agisse des acteurs politiques d'aujourd'hui ou d'hier, de tout bord socio-politique. Nos remerciements vont enfin à tous ceux qui ont lu les différentes versions de cet ouvrage, souvent crayon à la main, et qui plus est, nous ont vivement encouragé à aller jusqu'au bout. Beaucoup d'entre eux préfèrent garder l'anonymat. C'est pourquoi, aucun nom n'est ici cité, sauf lorsque cela s'imposait pour les besoins d'une démonstration, d'une preuve. Il va sans dire que nous assumons l'entière responsabilité des idées qui sont émises dans cet ouvrage.

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Première Les causes d'essence

partie:
nationaliste du mal

« Si I'homme était forcé de se prouver à lui-même toutes les vérités dont il se sert chaque jour, il n'en [mirait pas; il s'épuiserait en démonstrations préliminaires sans avancer; comme il n'a pas le temps, à cause du court espace de la vie, ni la faculté, à cause des bornes de son esprit, d'en agir ainsi, il en est réduit à tenir pour assurés une foule de faits et d'opinions qu'il n'a eu ni le loisir, ni le pouvoir d'examiner et de vérifier par lui-même, mais que de plus habiles ont trouvés ou que la foule adopte. » Alexis De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique [180]

Il Y a trop d'idées reçues sur le Tchad et ses problèmes. Bon nombre d'elles sont fausses, ce qui est plutôt déroutant pour la recherche des solutions. Pour y voir clair, il faut donc partir à point, en se posant la toute première question qui doit être la suivante: y a-t-il problème à la construction de la nation tchadienne? Pour beaucoup de Tchadiens et amis du Tchad, c'est une évidence, le Tchad regorge de problèmes qui viennent en sus de celui du sous-développement économique commun à tous les pays du Tiers-monde. Mais d'autres, parmi les plus remuants surtout, apeurés peut-être par la gravité des problèmes ou mus par des intérêts individuels égoïstes, préfèrent les nier: il n'y a pas de problème fondamental au Tchad, disent-ils; si ce pays connaît guerres et rebellions, les responsables sont, soit les intellectuels en mal de pouvoir, soit la France et la Libye, pour ne citer que les habituels accusés. Ainsi, ni les structures et les institutions du pays, ni les populations ne sauraient être tenues pour responsables de ces problèmes. Ce genre d'argumentation, qui relève de la politique de l'autruche, conduit beaucoup de Tchadiens à se taire sur toutes les contradictions sociales pour n'exalter que les complémentarités ou les unanimités, d'ailleurs fort bien rares. Espère-t-on ainsi vouer les problèmes à l'obsolescence? 15

Aujourd'hui, on devrait pouvoir se rendre compte de la mortelle illusion que cette attitude procure. Car, voilà près de quarante ans que cette attitude est adoptée, sans succès, par chacun des régimes politiques qui se sont succédés pour ne profiter qu'à ceux qui la mettent en œuvre. Il semble évident que l'étranger ne peut s'interposer entre deux « frères »1 que si ceux-ci lui font de la place en s'écartant l'un de l'autre. Le nouveau venu n'aura pas créé le problème qui les écarté l'un de l'autre. Il n'aura fait qu'occuper la place qui lui a été faite et s'en servir pour la poursuite ou la préservation de ses intérêts. C'est ce qu'exprime merveilleusement une fable de Jean de La Fontaine, Les voleurs et l'âne, connue de presque tous les écoliers tchadiens, dès l'âge de six ans. Raisonnement simpliste? Peut-être. Le rôle des intellectuels dans les conflits tchadiens obéit à la même logique. Les intellectuels n'ont pas crée ces problèmes. Certains s'en sont servi ou s'en servent pour assouvir leur passion du pouvoir ou de richesses. Le cas probant est celui de Hissein Habré en 1979. D'autres, par contre, sont injustement accusés de fauteurs de troubles parce qu'ils refusent la politique de l'autruche. Pour ces derniers, c'est maintenant qu'il faut débarrasser le Tchad de ces problèmes afin de libérer les générations futures. Et ceci passe par un débat franc. C'est le cas de Néhémie Bénoudjita2 qui traite ce sujet à longueur de parution du journal Le Temps qu'il dirige, notamment dans les numéros 7 et 8. En effet, analysant le conflit Nord-Sud, il écrit: « considérer que le conflit Nord-Sud est un mythe, c'est se comporter en irresponsable, c'est surtout insulter la mémoire de tous ceux qui, du Nord au Sud, sont tombés, innocentes ou conscientes victimes d'une tragédie dont l'évolution leur échappe... Nous souhaitons, tel un chirurgien, opérer de manière tranchée, avec les moyens qui sont les nôtres, jusqu'au cœur de ce qui empoisonne, depuis plus de trente ans, la vie des femmes et des hommes de ce pays et les dresse systématiquement les uns contre les autres» [83]. Il existe donc effectivement des problèmes dans notre pays. Et ces problèmes sont de racine intérieure. Certains pays étrangers et
1 Suivant la propre et hypocrite interpellation des Tchadiens entre eux: : «frères du Nord» et «frères du Sud» alors qu'ils sont concitoyens. Avec le recul du temps, on peut, de nos jours, apprécier, autrement peut-être, l'appellation Compatriote que Tombalbaye, par souci de rapprocher les Tchadiens entre eux, avait imposé, en lieu et place du traditionnel Monsieur, à l'occasion de Révolution culturelle qu'il avait lancée en 1973. 2. Bénoudjita, décédé en octobre 1999, a été le tout premier lecteur du manuscrit de cet ouvrage, un an avant sa mort. 16

certains intellectuels, les mal intentionnés, ne font que les exploiter à des fins égoïstes. Quels sont ces problèmes? Il faut, probablement, chercher ces problèmes dans la configuration sociale et les institutions du pays. Que le Tchad soit un monde de diversités, cela ne peut point se contester. La géographie, l'histoire, la religion, l'ethnie, les colonisations, etc., sont autant d'éléments qui ne sont pas toujours uniformes dans ce pays. Qui dit diversité dit, bien sûr, possibilité de convergence entre certains des différents éléments qui font cette diversité. Mais il proclame du même coup la possibilité d'existence d'éléments divergents et même contradictoires. Il y a donc de fortes possibilités de divergence et de contradiction, donc de sources de problèmes dans ce pays. Pour avoir une bonne idée de la multiplicité de ces sources possibles de problèmes, on peut faire des croisements entre les différentes variables précitées. Cette méthode statistique, bien qu'exhaustive, nous perdra dans des détails inutiles. Nous allons plutôt recourir au Frolinat qui se trouve d'ailleurs être incontournable lorsqu'on veut analyser les problèmes politiques de ce pays. Pendant les quarante ans d'indépendance et de toutes les rebellions tchadiennes, le Frolinat a été le plus grand mouvement de contestation du pouvoir et a servi de principal exutoire aux mécontentements. Le plus intéressant est aussi que ce mouvement de rébellion est à l'origine de la plupart des explications avancées aux problèmes tchadiens, soit par ses cadres et dirigeants, soit par ses sympathisants. C'est donc une à une que nous allons tenter de les analyser, en commençant par la lecture marxiste que le Frolinat avait fait des problèmes de la société tchadienne.

i7

I

- Le marxisme

et la lutte des classes

« Un mouvement armé sans idéologie ne peut se prétendre révolutionnaire. Il faut absolument que celui qui prend un fusil sache où il va, s'il veut se transformer de simple combattant en combattant révolutionnaire ». Manifeste du Frolinat de juin 1970 cité par Buijtenhuijs [165] « On ne peut pas dire maintenant, par exemple, qu'on va appliquer une économie socialiste ».

Abba Sidick cité par Buijtenhuijs [165] Les deux citations ci-dessus, quelque peu contradictoires, sont caractéristiques du Frolinat quant à son inconstance idéologique pendant sa longue lutte. Buijtenhuijs, l'ami du Frolinat, dit d'ailleurs que la révolution tchadienne est « une véritable auberge espagnole, chacun y trouvant ce qu'il a lui-même apporté, ou encore qu'il n'y a pas de plat unique à la cuisine révolutionnaire tchadienne, mais qu'on y mange à la carte» [165, page 345]. Néanmoins, on peut dire que l'explication marxiste de la lutte du Frolinat est historiquement la toute première et la plus constante tout au long de cette lutte. Elle est aussi celle dont le Frolinat a le moins rougi. En effet, elle a été l'un des motifs qui ont conduit à la création de l'UNT, le pré-Frolinat d'après Buijtenhuijs, et elle est restée permanente jusqu'à l'accession du Frolinat au pouvoir en 1978, date à partir de laquelle cette idéologie a commencé par être reléguée aux oubliettes. A notre connaissance, il n'existe pas de document qui explique comment les révolutionnaires du Frolinat voyaient la réalité tchadienne à travers leur prisme idéologique et ce qu'ils entendaient faire à leur éventuelle accession au pouvoir. C'est une limite considérable à l'analyse de ce thème. Néanmoins, en se référant au schéma général tracé par Marx, il est possible, sans trop se tromper, de libeller comme suit la perception marxiste de la société tchadienne par le Frolinat: la société tchadienne est composée de bourgeois et de prolétaires, les premiers détenant les moyens de production et le pouvoir d'Etat et les seconds, rien que leur force de travail. La lutte du Frolinat est donc celle des seconds contre les premiers, pour une révolution populaire 18

socialiste. Ce schéma originel du marxisme a été préféré pour deux raisons: d'abord parce qu'il n'y a aucune raison de choisir un quelconque schéma dérivé comme les cas yougoslave et chinois; ensuite parce que, on le verra plus loin, les révolutionnaires du Frolinat ont fait peu de cas des populations paysannes. Il s'agit donc d'examiner l'économie tchadienne, secteur par secteur, pour voir si, au moment du déclenchement de la guerre révolutionnaire du Frolinat, les rapports de production qui prévalaient à l'époque, pouvaient s'interpréter suivant cette approche idéologique. Signalons, en passant, l'analyse marxiste de l'économie tchadienne faite par Manasset Nguéalbaye, ancien du Frolinat, à son intervention au colloque sur le conflit NordSud. Manasset Nguéalbaye s'est livré à une véritable gymnastique intellectuelle qui, de ce fait, n'a pu se conclure, non pas par une proposition de révolution prolétarienne mais, très curieusement, par une proposition de planification économique régionale: « ... tous les acteurs de la scène politique tchadienne se doivent d'intégrer la dimension régionale dans la définition de la politique économique du pays. Il s'agit de réduire les inégalités et, partant, les sources de tension qui existent entre les différentes régions du pays en une économie équilibrée» [72, page 134]. Les rapports 1966 de production dans le secteur primaire en

Jusqu'à nos jours, le principal moyen de production, reste la terre, travaillée à la houe!, outil rudimentaire, accessible à tous. En 1993, le recensement général de la population et de 1'habitat avait, sur l'ensemble de la population active, dénombré 83% de ruraux qui « travaillent dans l'agriculture, l'élevage et la pêche» [96, page 39]. C'est dire qu'en 1966, date officielle de la création du Frolinat, la proportion de ces ruraux devait avoisiner les 100% de la population active. Ces agriculteurs et éleveurs étaient-ils des salariés au service des propriétaires terriens? La réponse est tellement évidente pour ceux qui connaissent le Tchad, que cette question peut paraître idiote. Mais que le lecteur excuse ce souci tatillon de ne rien laisser au hasard! Dans la zone soudanienne, l'agriculture est de pratique itinérante. Chaque année, tout paysan s'approprie de nouvelles terres dont l'étendue dépend de sa propre capacité de travail. Ses
1. Appelée aussi daba, la houe est une variété de pioche faite d'un morceau de fer aplati allongé d'un manche en bois. Elle sert à débroussailler les champs. En 1966, elle coûtait 100 FCFA (2 FF à l'époque, donc 1 FF depuis la dévaluation de 1994). 19

anciennes possessions, qui sont concomitamment mises ainsi en jachère, ne lui appartiennent plus et retournent dans le domaine des possessions communautaires. C'est vraiment le cas de dire que la terre est la propriété commune de toute la communauté. La fonction de chef de terre, quand elle existe, est pratiquement sans pouvoir réel sur les terres. Elle n'est qu'honorifique dans la plupart des cas. Ainsi, dans la zone soudanienne, l'explication marxiste des conflits tchadiens passe à côté de la plaque puisqu'il n'existe pas de propriétaires terriens. Dans la zone sahélienne, zone d'agro-pastoralisme, la situation n'est guère différente. Suivons Angelo Maliki Bonfiglioli qui cite Conte « ... on peut dire que 'la Terre' appartient au groupe et 'les terres' aux familles individuelles. En fait, ce principe est sujet à trois restrictions: en premier lieu, l'individu ne peut pas transférer son propre droit de jouissance aux autres (principe de l'inaliénabilité de la terre); deuxièmement, une terre est transmissible d'une génération à l'autre, mais doit être mise en valeur et maintenue en exploitation (autrement elle revient à la collectivité); enfin, le bénéficiaire doit remettre un certain nombre de redevances ou taxes à l'autorité cantonale et clanique (Conte, 1983)>> [109, page 19]. Cette dernière règle n'implique qu'une forme d'impôt qui est d'ailleurs inhérent à toute société organisée, comme l'étaient les sociétés du Sahel tchadien sous forme de chefferie ou de sultanat. On ne peut donc l'interpréter dans le sens de l'usure et donc de l'exploitation d'une personne par une autre. Et même si c'était de l'usure, la rébellion du Frolinat, qui est née dans cette zone, ne se serait pas orientée contre les autorités politiques nationales mais contre ces usuriers locaux. En ce qui concerne la zone saharienne, Jean Chapelle donne de précieuses indications sur la vie des groupes humains, des Toubous en particulier, du Borkou-Ennedi- Tibesti (B.E.T.). Les Toubous, population majoritaire dans cette zone, faisaient faire de l'agriculture par des esclaves. Car «ils ont une répugnance marquée à se fixer et à cultiver la terre ». Ce sont ces esclaves qui, au fil des générations, sont devenus des Kamadja, un groupe ethnique, qui sont « liés à leur maître [Toubou], par une sorte de contrat de servitude (...) Depuis notre arrivée, continue Chapelle, les Kamadja se sont libérés de la totalité de leurs obligations, sinon tout à fait de leur complexe d'infériorité; ils traitent maintenant avec les nomades [Toubous] d'égal à égal, ne cédant les produits de leur travail que contre des compensations en nature ou en argent. Cependant, les nomades sont restés, en certains endroits, propriétaires du sol ou des palmiers déjà plantés; dans 20

ce cas, les rapports de servitude se sont transformés en contrats de métayage» [152, pages 195-196]. Donc, dans cette zone aussi, la thèse marxiste du Frolinat ne tient pas debout. Une analyse similaire peut être également menée pour les rapports de production dans le domaine de l'élevage, deuxième activité principale dans le pays. Ses résultats seraient tout à fait identiques à celles obtenues dans le domaine de l'agriculture. En effet, quelle que soit la zone géoclimatique considérée, le bétail est une possession familiale. L'activité principale d'élevage, qui est la conduite quotidienne du bétail au pâturage, est confiée à un homme (un adolescent ou un adulte de la famille). Mais dans les zones de grand élevage, cette activité est organisée de manière à libérer des bras pour les travaux champêtres et pour faire face aux éventuelles razzias de bétail: chaque clan ou village met ensemble son bétail et le confie à un groupe de deux ou plusieurs personnes suivant l'importance du bétail du village ou du clan. Ce groupe change régulièrement. C'est un travail gratuit puisque, pour chaque personne, cela revient à le faire quotidiennement pour le bétail de sa propre famille. Il est vrai aussi que pour acquérir des bestiaux, des individus se mettent au service des possesseurs de grand bétail pour une durée déterminée. Pour les nomades, c'est tout le clan qui fait la transhumance avec son bétail. Tout ceci ne peut donc nullement s'interpréter comme l'exploitation de l'homme par l'homme. Et les fondateurs de l'UNT ou du Frolinat, qui sont tous originaires des zones d'élevage, sont mieux placés que quiconque pour le savoir. Il en découle, que dans aucune des trois zones agro-climatiques du pays, les rapports de production du secteur primaire ne pouvaient donner lieu à une lecture marxiste. Ils ne pouvaient même pas se prêter à une réforme agraire comme le Frolinat le réclamait dans son programme élaboré par Ibrahim Abatcha, fondateur du mouvement. Cela est d'autant plus vrai qu'en 1993, il n'est compté que 10 242 salariés dans le secteur primaire qui est essentiellement agricole, soit 0,4% de la population active [87]. Gali Ngothé Gatta explique que dans les régions du Nord, « l'oppression politique et économique existait à travers les structures sociales inégalitaires mais réglées par des règles religieuses fondées sur le Coran. Le sultanat, c'est la suprématie de la famille régnante sur le reste de la société» [138, page 25]. Des informations concordantes et persistantes apprennent que cette oppression féodale existe toujours dans la zone sahélienne. En 1996, nous avons, personnellement, eu à le constater dans une des chefferies du Chari-Baguirmi. Pendant la période des récoltes vivrières, le chef traditionnel est allé dans chacun des villages 21

dépendant de sa chefferie pour faire, à son seul profit, des prélèvements sur les récoltes des paysans. Pour ceux-ci, ces prélèvements constituent en quelque sorte une deuxième imposition puisqu'ils viennent en sus de l'impôt prélevé par l'Etat sous forme monétaire. C'est une pratique qui procède des textes coraniques et qui peut donner lieu à d'importants abus. Elle est très répandue en zone sahélienne, semble-t-il. Est-ce cette pratique de type féodal qui avait justifié l'adoption du marxisme par l'UNT, le pré-Frolinat, et plus tard par le Frolinat même? Dans ce cas, ce n'était pas contre le régime de Tombalbaye que le Frolinat devait prendre les armes mais contre ces chefs traditionnels. Rappelons d'ailleurs qu'à cause de leurs abus sur les populations et de leur connivence avec le pouvoir colonial, ces chefs et sultans avaient été la seule catégorie sociale contre laquelle le PPT (de Tombalbaye et Lisette) avait mené campagne pendant la lutte pour l'indépendance. Tombalbaye aurait donc, avec enthousiasme, accepté de réduire le pouvoir des chefferies ou de supprimer l'exploitation qu'ils opéraient sur les populations. Or, une telle idée n'a jamais figuré dans un quelconque document de l'UNT ou du Frolinat. Elle n'a jamais, non plus, fait l'objet de proposition d'une quelconque personnalité politique du Nord. Mieux, lorsqu'arrivé au pouvoir, Tombalbaye, dans son souci d'instaurer un Etat moderne, avait commencé à écarter les chefs traditionnels de l'arène politique, ces derniers rejoignaient systématiquement l'opposition, avec leur base [138]. Pour les besoins de maintien de la paix sociale, Tombalbaye était revenu sur sa décision. En effet, hier comme aujourd'hui encore, pour les populations du Nord, un ministre est nommé, non pas seulement pour exercer des fonctions nationales, mais aussi et surtout, pour représenter sa région ou sa tribu dans les instances nationales. Aussi, il leur est inadmissible d'avoir pour représentant gouvernemental ou parlementaire un individu qui n'est pas de la chefferie: un Tchadien de la tribu Kamadja (descendants d'esclaves dans la région du BET) ne peut être ministre, du moins pas encore de nos jours, quelles que soient ses capacités. C'est une loi non écrite à laquelle on ne peut déroger qu'au prix de la paix sociale. Arrivé au pouvoir, et malgré le marxisme professé pendant sa longue lutte, le Frolinat n'a même pas daigné lever le petit doigt contre ces féodalités du Nord-Tchad. Il les a, bien au contraire, renforcé et même créé d'autres, tout en maintenant l'appartenance à une chefferie comme un des critères de nomination des Nordistes à des postes de responsabilité de l'Etat. 22

Les rapports de production et tertiaire en 1966

dans les secteurs

secondaire

Au niveau du secteur secondaire (secteur de transformation industrielle), quasiment toutes les unités (il n'yen avait d'ailleurs que très peu) étaient du secteur parapublic. Elles étaient essentiellement constituées d'usines d'égrenage de coton. Les autres, plus rares, appartenaient au capital étranger. En tous cas, à notre connaissance, il n'existait aucun Tchadien industriel avant 1966, date officielle de la création du Frolinat. Quant au secteur tertiaire (secteur du commerce et des services), il faut se référer à Claude Arditi [95, pages 311-354] pour se rendre compte des efforts que les régimes d'antan avaient déployés pour permettre aux autochtones de s'insérer dans le grand commerce alors largement dominé par le capital étranger arrivé au Tchad dans le sillage de la colonisation. Il s'agit ici du grand commerce car c'est le seul à même d'occasionner, par l'emploi de la force de travail locale, l'exploitation de l'homme par l'homme. A l'époque, les Tchadiens étaient dans le menu commerce qu'ils connaissaient de longue date (grâce à leurs contacts avec les Arabes) et auquel ils étaient contraints par la faiblesse de leur capital. Ce commerce de détail des biens de première nécessité, aujourd'hui appelé secteur informel commercial, n'avait souvent qu'un seul employé, le propriétaire lui-même, qui pouvait se faire aider de temps à autre par un membre de sa famille, ce qui n'a toujours pas changé jusqu'à nos jours. Le commerce de gros était concentré entre les mains des étrangers (Haussa, Kanouri, Fezzanais et Djellaba auquels il faut ajouter, à partir de 1930, les Libanais, les Grecs et les Français et leurs grandes maisons de commerce qu'étaient la NSCKN, la SCOA). Aussi, le pouvoir colonial n'avait-il pas hésité à faire la promotion des autochtones dans le secteur du commerce de gros en commençant d'ailleurs, dès la décennie 1900, par la promotion des Libanais et des Syriens installés dans le pays. C'était aussi dans l'intérêt du colonisateur qui voulait ravitailler ses troupes et les nouvelles colonies de peuplement induites par la présence de ces dernières, comme à Fort-Lamy, Fort-Archambault, etc. et dans d'autres villes de l'AEF et même au Nigeria. A partir de 1946, les partis politiques tchadiens, dont certains chefs étaient eux-mêmes des commerçants à l'image d'Ahmed Koulamallah, Jean Baptiste et Ahmed Kotoko, avaient aussi poussé à la tchadinisation du commerce. Enfin, les gouvernements locaux, après l'indépen-dance donc, avaient également donné un coup de pouce à ce secteur, par esprit nationaliste, tout en créant des unités com-merciales d'Etat. Les capitaux européens, qui avaient commencé à quitter le pays à 23

partir de 1960, avec l'indépendance, avaient ainsi fait place surtout aux Africains non-Tchadiens (Fezzanais, Soudanais et Nigérians). Il avait fallu attendre la guerre civile de 1979-1982 pour voir ceux-ci partir sous la contrainte des événements! Le tableau suivant montre que la population active travaillant dans les secteurs secondaire et tertiaire en 1993 est de 380044 actifs, soit 16,6% de la population active totale. Les salariés, c'est-à-dire ceux qui vendent leur force de travail sont au nombre de 101 472, soit 4,4% de la population active totale, ce qui est même inférieure à la proportion des indépendants non-employeurs qui est d'environ 10,0% [87]. Combien étaient-ils ces exploités avant 1966, date de la création du Frolinat? Pour les trouver, il fallait probablement les chercher au peigne fin. Gali Ngothé Gatta indique qu'en 1972, les effectifs de salariés n'étaient que de 7 700 pour l'ensemble de l'économie [138, page 126]. Il s'ensuit qu'à l'instar du secteur primaire, les secteurs secondaire et tertiaire ne pouvaient, à l'époque de la création de l'UNT et du Frolinat, donner lieu à une quelconque lecture marxiste des rapports de production!
Tableau 1 : Répartition
Secteur orimaire secondaire tertiaire indéterminé Total Secteur orimaire secondaire tertiaire indéterminé Total Salariés 10 242 13 553 87 919 1 382 113 096 Autres 1 727 97 855 98 3777

de la population
Indépendants 1269113 28 973 199 522 2283 1 499 891 Indéterminés Il 547 662 4048 4 157 20 414

active occupée en 1993
Aides familiales 608 3 18 2 179 36 069 1 218 647 844 Ensemble 1 904 248 46 581 333 463 9271 2 293 563

Emploveurs 2628 556 1 707 60 4951 Apprentis 613 561 2343 73 3 590

Source: Ministère du plan et de la coopération, Recensement général de la population et de l'habitat, Population active, octobre 1995.

Cependant, en ce qui concerne l'industrie et le commerce, le problème du Frolinat résidait peut-être en la situation de dépendance de l'économie tchadienne vis-à-vis de l'extérieur, puisque ces deux secteurs étaient largement dominés par des intérêts étrangers, français notamment. Cette hypothèse se justifie par la part belle que l'UNT-Frolinat a réservée dans sa littérature 24

au néo-colonialisme et à l'impérialisme. C'est un sujet très important dans l'optique marxiste. Aussi, le chapitre suivant lui sera-t-il entièrement consacré. Il est possible aussi que les marxistes tchadiens et le Frolinat aient fait référence aux fonctionnaires qui occupaient de hauts postes dans le secteur public (administration centrale, collectivités locales et établissements publics industriels et commerciaux). Mais alors, que possédaient-ils, ces pauvres salariés de l'Etat, en termes de moyens de production? S'était-on insurgé contre leurs privilèges et salaires qui étaient effectivement sans commune mesure avec le revenu du paysan tchadien, majoritaire dans le pays? Si oui, l'UNT-Frolinat se serait-elle donc révoltée contre ce qui semblait être une bourgeoisie bureaucratique? Non! A l'UNT-Frolinat, il n'avait jamais été question de la condition paysanne, du moins sur la période qui nous intéresse. L'UNT, au temps du multipartisme d'avant 1962, ne s'appuyait que sur les ouvriers, les chômeurs et les syndicalistes. Le thème de bourgeoisie bureaucratique ou de bourgeoisie d'Etat, d'ailleurs très porteur à l'époque, n"avait pas été développé comme tel par les révolutionnaires du Frolinat. Sur ce point, deux des plus hauts cadres du Frolinat, Gali Ngothé Gatta et Hissein Habré, semblent être d'accord avec nous. Tous les deux avaient préféré le terme de « mandarins », terme peut-être plus fort, pour désigner l'élite tchadienne au pouvoir à l'époque. Hissein Habré avait même parlé de «faux mandarins» dans son «discours du balai» en 1978. Mais si Hissein Habré ne faisait que le citer au passage, Gali est plus explicite: « les hommes qui exercent dans l'appareil d'Etat sont des mandarins parce qu'ils forment une caste, mais ils ne forment pas une classe» [138, page 179]. Gali continue ainsi: « les commis, les instituteurs, les militaires, bref les hommes que le pouvoir colonial a spécialisés dans des activités spécifiquement politiques ou idéologiques pour le maintien du système et dont le développement social a accru l'effectif et la technicité, sont pris dans des rapports politiques qui tirent le plus souvent leur forme des relations en vigueur dans l'instance économique. Ils constituent certes un groupe à part, distinct, indépendant des autres corps sociaux comme les paysans, les travailleurs des petits secteurs productifs développés à partir de l'indépendance, mais ne constituent pas des classes. Les fonctions sociales à caractère politique, idéologique ou technique peuvent donner lieu à la longue, avec le développement économique de la société et la complexité des relations nouvelles, à la naissance et au développement des classes sociales. Si c'était le cas, les hommes assumant ces fonctions changent de nature. Ils glissent de 25

l'instance politique à l'instance économique» [138, page 179]. Gali termine sur ce point en disant qu'il «semble bien que les 'bourgeois' tchadiens émergent par ce processus ». Cette analyse, Gali la faisait en 1984. Mais on verra plus loin que ceux qui ont créé l'UNT étaient marxisants bien avant 1960. Peut-on dire, en s'appuyant sur Gali, que les fameux bourgeois tchadiens avaient déjà émergé pour justifier l'adoption de l'idéologie marxiste par ces Tchadiens? C'est une hypothèse à écarter puisque le raisonnement même de Gali montre que cette émergence est un long processus qui ne saurait déjà porter fruit avant 1960, c'est-àdire avant même que les accusés n'aient pris les rênes de l'Etat pour bénéficier de ses avantages. D'ailleurs, l'UNT et le Frolinat n'ont même pas fait leurs analyses en termes de mandarins et d'exploités. L'angle qu'ils avaient choisi pour leurs analyses était d'ordre régionaliste: le Nord est défavorisé dans le partage du pouvoir et des postes de responsabilité dans les structures de l'Etat. Est-ce à dire que les Sudistes, qui étaient au pouvoir, étaient des bourgeois et les Nordistes des prolétaires? Il n'y a rien de plus faux que cette vision! En effet, pour qu'il y ait classe, il faut qu'il y ait conscience de classe autour des intérêts économiques communs, ce que les Sudistes au pouvoir étaient loin de posséder. Les Nordistes n'avaient pas non plus la conscience de classe prolétarienne même s'ils avaient la conscience d'appartenir à la même nation, la Oumma, impulsée par la religion musulmane. Il faut ajouter que les ministres et les députés étaient ceux qui avaient les plus hauts revenus. Or, dans ces groupes, les ressortissants du Nord musulman étaient toujours les plus nombreux comme nous le verrons plus loin. Il fallait donc avoir l'esprit bien tordu pour dire qu'à cette époque, les Sudistes étaient des bourgeois et les Nordistes des prolétaires. Enfin, les activités commerciales n'étant pas de leurs habitudes, n'est-ce pas que les fonctionnaires sudistes, pour la plupart, ne se contentaient que de leur salaire stricto sensu? Les vrais bénéficiaires des régimes sudistes étaient bel et bien les Nordistes dont beaucoup, comme aujourd'hui encore, étaient dans les affaires? Lorsque, dans l'un des paragraphes ci-dessus, nous écrivions que l'Etat colonial comme le nouvel Etat indépendant avaient fait la promotion des Tchadiens dans le commerce de gros, il fallait comprendre qu'il s'agissait de la promotion des Nordistes essentiellement. Evidemment, les cadres et sympathisants de l'UNT-Frolinat ne s'étaient jamais embarras-sés de telles questions, ce qui leur facilitait la tâche de désinformation. Mais sur cette pente, nous glissons vers les causes d'essence régionaliste des problèmes 26

tchadiens, qui feront l'objet de la deuxième partie de l'ouvrage. Revenons donc à la thèse marxiste. Cette thèse n'a donc aucun fondement réel dans la société tchadienne, ni de l'époque, ni d'aujourd'hui. Pourquoi alors l'UNT-Frolinat s'y était-il accroché, sans en démordre, jusqu'à la prise du pouvoir en 1978 ? Le point un du programme du Frolinat (cf. Annexe 1) énonce clairement que le Frolinat veut « lutter par tous les moyens pour renverser le régime néo-colonial et dictatorial... ». Cet objectif nécessite des « moyens» comme le dit le programme. Or, à cette époque de la guerre froide, où donc, que dans les pays de l'Est et leurs relais africains, trouver ces « moyens» nécessaires au renversement d'un régime qu'on sait ou croit installé et supporté par l'impérialisme? Dans sa lutte contre le capitalisme en effet, le bloc socialiste était derrière quasiment tout mouvement de rébellion dans les pays du Tiersmonde, pour peu que celui-ci prône l'instauration du socialisme. C'est le seul motif qui explique l'adoption de l'idéologie marxiste par le Frolinat et qui mette de la cohérence dans les actes qu'il a posés. Il explique ainsi la dénaturation, vue ci-dessus, des réalités socio-économiques, opérée par le Frolinat. Il se confirme par le périple suivi par Ibrahim Abatcha et ses compagnons de lutte dans leurs premières démarches qui les ont conduit jusqu'en Corée du Nord. Les prises Frolinat de position par rapport au marxisme du

Ce débat est très important. Car, sans cette étiquette de révolutionnaire socialiste ou progressiste, le Frolinat serait resté sans noblesse. C'est bel et bien cette étiquette qui avait subjugué la plupart des intellectuels tchadiens, notamment les étudiants de France, de Belgique et d'URSS, lesquels avaient joué un rôle très important pour accroître l'audience du Frolinat dans les milieux occidentaux, particulièrement français. Mieux, à cette étiquette que le Frolinat devait un ami de taille en la personne de Robert Buijtenhuijs à qui nous devons, à notre tour, la monumentale analyse de la lutte du Frolinat, et partant, de la vie politique tchadienne d'après l'indépendance (les documents [165] et [142]), même si le parti pris de Buijtenhuijs a largement vidé son travail de sa scientificité comme il l'a lui-même reconnu [142, page 8]. Car, malgré cet monumental aveu pour un chercheur, c'est toujours, avec bec et ongles, que Buijtenhuijs continue à défendrel
1. En 1993 encore, Buijtenhuijs, très logique avec lui-même, a posé deux actes dans ce sens. Le premier est d'avoir écrit un article dans le journal N'Djaména27

l'étiquette révolutionnaire du Frolinat contre ceux qui avancent que ce n'était que l'emballage expressément confec-tionné pour vendre le mouvement. En effet, dans le même ouvrage où il se répand en mea culpa, Buijtenhuijs écrit: «on doit admettre que les dirigeants du Frolinat n'ont pas fait un effort de réflexion et d'analyse suffisant en arrêtant le fameux programme en huit points. Cette naïveté, car je ne pense pas qu'il s'agisse de malhonnêteté comme on l'a prétendu, a été dénoncé par certains responsables de la rébellion comme Goukouni Oueddeï, quand il affirma en avril 1983, que la cause principale de l'échec du GUNT était 'l'absence d'une doctrine idéologique qui aurait permis de dépasser les divisions artificielles et de cimenter l'unité des masses tchadiennes, doctrine par rapport à laquelle nous aurions pu situer nos amis et nos ennemis' » [142, page 399-400]. Plus loin, Buijtenhuijs ajoute: «je refuse également les termes de 'vernis superficiel' ou de 'paravent' (Mahamat-Saleh, 1987 :171) que certains utilisent pour renvoyer aux oubliettes le programme politique 'révolutionnaire' du Frolinat, car, il me semble que l'on occulte ainsi une dimension importante de la rébellion» [142, page 401]. Et Buijtenhuijs, de s'appuyer sur R. Fox pour faire comprendre que l'idéologie politique du Frolinat est bel et bien révolutionnaire. Seulement, dit-il, elle va de pair avec la conception musulmane du monde. Il ajoute aussi: «je pense donc que les rebelles Tchadiens croient sincèrement à leurs idées 'révolutionnaires' et que le grand malheur du Frolinat est que ces idées n'ont pas été suffisamment repensées pour qu'elles s'accordent aux circonstances spécifiques du Tchad» [142, page 402]. Enfin, Buijtenhuijs conclut par un argument supplémentaire contre les détracteurs du Frolinat: «sur le plan des aides matérielles, ou même morales, son idéologie marxisante n'a pas
Hebdo pour inviter à la reconstitution d'un grand Frolinat sous la houlette de Goukouni Weddeye. Et le second est d'avoir signé, « sans trop d'hésitations », à la Conférence Nationale Souveraine, une pétition destinée à faire réhabiliter Ibrahim Abatcha, fondateur du Frolinat, à l'instar ce qui a été fait pour Tombalbaye à la même occasion. Pour le dernier acte, il s'est, comme suit, justifié: « si certains Tchadiens pensent que le Frolinat a enfanté un monstre, je ne pense pas qu'Ibrahim Abatcha fut un monstre» [104, page 198]. Rappelons qu'avant 1962, Abatcha a été reconnu auteur de malversations financières au services des finances de l'Etat où il n'était qu'un simple commis aux écritures, donc sans pouvoir de décision sur ces finances. A notre avis, une telle ingéniosité négative ne procède probablement pas d'un esprit d'ange. Lanne : « le premier chef de la rébellion Ibrahim Abatcha - que la propagande du Frolinat devait présenter comme un nouveau Che Guevara - fut un petit employé de commerce, agent auxiliaire de l'administration. Après avoir accumulé les échecs, renvoyé de partout, sanctionné, il devait trouver sa destinée dans camps d'entraînement de N'Krumah... » [139]. 28

rapporté grand-chose au Frolinat, à part un soutien très limité, mais important sur le plan symbolique, accordé par la Corée du Nord à Ibrahim Abatcha en 1966 » [142, page 401]. Arrêtons-nous quelques instants sur ces différents arguments. C'est en 1983, cette date est importante, que Goukouni justifiait ainsi, par «l'absence d'une doctrine idéologique », l'échec du Frolinat au pouvoir. C'était un an après son éviction du pouvoir par Hissein Habré. Une telle justification n'est-elle pas vraiment trop facile? Le Frolinat même, dans son manifeste de 1970 cité par Buijtenhuijs, ne disait-il pas qu'un «mou-vement armé sans idéologie ne peut se prétendre révolu-tionnaire»? Goukouni était au maquis, depuis plus de deux ans déjà, quand ce manifeste avait été écrit. Ne l'avait-il pas lu? Lui a-t-il fallu, douze ans après ce manifeste, être évincé du pouvoir pour se rendre compte de la nécessité d'une « doctrine idéologique» alors que pendant tout le temps qu'il était au maquis, au moins dix ans, il aurait dû s'en apercevoir, d'autant plus que tout mouvement révolutionnaire en dispose toujours? De plus, le Frolinat n'a jamais été un mouvement unifié. Les « divisions artificielles », qui n'ont d'ailleurs rien d'artificiel puisqu'elles sont les excroissances ethniques au sein du mouvement, que Goukouni prétendait ainsi dénoncer dans le GUNT, existaient déjà au sein du Frolinat. Par ailleurs, dès sa création, le Frolinat avait des amis et des ennemis, tant à l'intérieur du mouvement qu'à l'extérieur. La nécessité d'une doctrine unificatrice s'imposait donc de manière plus qu'évidente, et cela, depuis le maquis. En principe, le Frolinat avait adopté l'idéologie marxiste d'où Goukouni avait tiré, pour ses troupes, la dénomination de Forces Armées Populaires! C'était aussi par rapport à cette idéologie que Habré était qualifié de « Mao de l'Afrique» par les médias occidentaux! Pourquoi se plaindre a posteriori de la non existence d'une idéologie? Non! Ce n'est vraiment pas la peine de continuer à se torturer les méninges sur ces propos de Goukouni. Ce dernier manifestait simplement sa colère par rapport à ce qu'il considérait comme une ingratitude, une trahison de la part de Habré. Par ces propos de 1983, Goukouni ne faisait qu'exprimer son amertume vis-à-vis de Habré qu'il avait « fabriqué» (sic) mais qui n'a pas hésité un seul instant à chasser son « tuteur» du pouvoir, et cela, sans remords. En effet, c'était tout de même lui, Goukouni, qui avait propulsé Habré sur la scène politique en lui confiant la direction de la deuxième armée du Frolinat, devenue CCFAN à l'occasion. C'était toujours lui qui avait volé au secours du même Habré dont les troupes étaient aux prises avec celles de Malloum à N'Djaména en 1979 et cela, malgré le fait que juste un an 29

auparavant, Habré l'avait traité de « marionnette» et de « sosie» de Khadafi. Donc, les «ennemis» dont Goukouni parlait, n'étaient autres que Habré et ses hommes. Et « l'échec », ce n'est pas qu'il s'était rendu compte que le Frolinat n'avait pas un programme à appliquer. Goukouni pouvait choisir entre les programmes politiques les plus connus, ceux d'Abatcha, de Sidick et de Habré. Cet « échec », c'était sa propre éviction du pouvoir, son échec personnel. Passons à la thèse de la « naïveté », thèse chère à Buijtenhuijs. Bien curieuse est cette démarche du Frolinat qui consiste à d'abord épouser une doctrine politique et engager toute une guerre sous cette bannière avant de chercher, par la suite, à accorder cette doctrine aux réalités de la société qu'on projette de transformer au moyen de cette doctrine! Si la thèse de Buijtenhuijs est juste, alors c'est un mariage à l'aveuglette que le Frolinat a réalisé avec l'idéologie marxiste. Conséquence, des milliers de morts pour. payer la naïveté de quelques illuminés! Plutôt des «martyrs », comme on aime à le clamer depuis que le Frolinat est au pouvoir. Oui, mais comment peut-on, avec des gens aux grandes capacités intellectuelles comme Abba Sidick, Outel Bono, Acheik Ibn Oumar, Manassé Nguéalbaye, Gali Ngothé Gatta, Assaïd Gammar Sileck, Ibni Oumar Mahamat Saleh et Hissein Habré, sans parler des illustres inconnus mais non moins brillants intellectuels du Frolinat, admettre que pendant les vingt ans de lutte de l'UNTFrolinat (1958-1978), on n'ait pas pu repenser les idées révolutionnaires pour les accorder aux « circonstances spécifiques du Tchad»? Nous ne pouvons pas souscrire à la thèse de Buijtenhuijs, pour ne pas leur faire l'injure de les prendre tous pour des naïfs! Enfin, ce n'est pas parce que «l'idéologie marxisante n'a pas rapporté grand chose au Frolinat » que celui-ci n'a pas misé dessus! On a vu des montagnes accoucher d'une souris! N'est-ce pas? Le français Yves Benot, marxiste du cru, a écrit: «... le marxisme n'avait pas de formules ready-made à donner à l'Afrique: il pouvait seulement mettre en lumière l'exigence d'une connaissance scientifique des structures sociales africaines, d'un préalable à l'établissement d'une doctrine politique. Il pouvait montrer la nécessité d'une connaissance précise de 1'histoire de l'Afrique, de ses particularités et de ses contradictions propres. Il pouvait montrer la nécessité d'analyser avec rigueur les forces économiques et sociales en action et en puissance à l'intérieur et à l'extérieur de l'Afrique, dans ses différents territoires. Il pouvait confirmer que cette doctrine politique devrait faire place à l'insertion de l'idéologie africaine 30

dans une perspective mondiale» [172, page 20]. Même si les intellectuels du Frolinat, nombreux en France à l'époque, peuvent arguer n'avoir jamais lu Yves Benot, ils ne peuvent pas feindre ignorer les cas concrets des révolutions chinoise, yougoslave, etc., qui ont opéré une véritable adaptation du marxisme aux réalités de leur terrain. S'ils étaient, tous, très occupés par la guerre de libération qu'il fallait urgemment mener, qu'attendent-ils depuis 1978 que la libération est faite? La thèse de « l'insuffisance du travail intellectuel» et de « la naïveté» de la part des dirigeants du Frolinat ne résiste nullement à l'analyse. Car, en plus des arguments ci-dessus développés, ne l'oublions pas, l'exercice du pouvoir par le Frolinat, de 1978 à nos jours, est un démenti sans appel de sa pseudo-idéologie révolutionnaire. Le Frolinat n'a absolument rien changé aux structures et au fonctionnement de l'Etat néo-colonial qu'il a combattu. Il a même adopté les pratiques de la «clique de marionnettes »du «gouvernement fantoche» de Tombalbaye, contre lequel il avait levé les armes. Il les a même renforcées. Absolument rien du progressisme professé pendant les vingt ans de lutte du l'UNT-Frolinat n'a été mis en œuvre. Constatant luimême ce fait, Buijtenhuijs écrit: «c'est surtout au niveau de l'interprétation idéologique du mouvement contestataire que je serai amené à faire des 'repentirs' » [142, page 8]. Mais alors, combien de gens et surtout combien de centres de décision Buijtenhuijs avait-il ainsi induits en erreur, sachant pertinemment qu'il avait été, dans le domaine de la recherche et de l'information sur le Tchad politique, une référence sérieuse? Examinons maintenant la thèse concurrente, celle du vernis superficiel destiné à faire vendre la lutte du Frolinat. La révolution « vernis » n'est qu'un leurre et le marxisme un

Christian Bouquet, qui ne croit pas non plus au caractère révolutionnaire du Frolinat, mais qui semble en être un sympathisant, lui trouve une porte de sortie en écrivant ceci [135, page 131] : « le point 4 [du programme du Frolinat portant sur la réforme agraire] relève d'un souci d'imiter les autres mouvements de lutte du Tiers-Monde ». Le Frolinat se serait donc simplement conformé à la mode de l'époque. Mais le socialisme du Frolinat traînait en longueur depuis 1958 avec l'UNT, et même depuis le début de la lutte politique au Tchad si l'on considère que les fondateurs de l'UNT étaient d'abord membres du MSA ! On ne peut donc pas limiter cette interminable ferveur à une simple question de mode. Si ce n'était effectivement qu'une mode, alors 31

c'était un masque. Dans quel but le Frolinat avait-il alors porté ce masque? Probablement pour effrayer le camp occidental et s'attirer les sympathies du camp de l'Est qui l'aurait pris pour un des siens. Le terme de «vernis superficiel» se trouve alors pleinement justifié. C'est même de la mauvaise foi! En faisant référence à cette même clause du programme du Frolinat, celle de la réforme agraire, N'Gangbet, nous fait avancer un peu plus dans notre débat. Il dit, en effet, que ces lignes avaient été écrites «soit par insuffisance idéologique, soit par méconnaissance des données nationales» [143, page 17],. Parlant de naïveté, Buijtenhuijs visait l'ensemble des dirigeants du Frolinat, anciens et nouveaux confondus. N'Gangbet, lui, restreint son jugement aux seuls dirigeants de l'UNT, devenus par la suite ceux du Frolinat. A la limite, N'Gangbet ne vise d'ailleurs que la seule personne d'Abatcha. Car, ajoute-t-il, quelques lignes plus loin: « le contenu de ce programme quelque peu révolutionnaire va disparaître avec la mort de son animateur Ibrahim Abatcha pour faire place à une propagande haineuse contre les Saras ». Mais le plus important à retenir de N'Gangbet est que, si les deux tares qu'il reproche aux dirigeants du Frolinat sont vraies, alors il n'y avait pas de révolutionnaires dans le Frolinat, et par conséquent pas de révolution en projet. Car, ne peuvent être considérés comme révolutionnaires, des hommes qui, bien qu'engagés corps et âme dans la lutte armée, se caractérisent par une insuffisance idéologique et par une méconnaissance des réalités qu'ils se proposent de transformer par la révolution. Obligation nous échoit donc d'analyser cet important jugement de N' Gangbet, s'il doit servir par la suite, ce qui exige une bonne connaissance de l'UNT et de ses dirigeants. Il y a peu d'informations sur la vie de l'UNT et de ses dirigeants. Sur l'UNT, on sait simplement, par Buijtenhuijs, qu'elle était un parti créé, in extremis, en 1958, juste un mois environ avant le référendum de De Gaulle sur la communauté française. Il était dirigé par un bureau de quatorze membres dont Issa Dana, Mahamat Abba, Ibrahim Abatcha, Aboubakar Djalabo et Outel Bono [165, page 115]. Alors que pour ce référendum, tous les autres partis agréaient la formule proposée, celle de la communauté française, l'UNT voulait l'indépendance immédiate, ce qui est la première caractéristique importante à retenir pour le débat qui va suivre. La deuxième est que, d'après Mahamat Abba, le groupe dirigeant de l'UNT comptait en son sein des « éléments marxisants ». Enfin, toujours d'après Mahamat Abba, ce parti « défendait les chômeurs, les ouvriers et les syndicats». C'est la 32

troisième caractéristique à retenir en ce qui concerne l'UNT [165, page 115]. Il n'existe pas nécessairement de relation de cause à effet entre ces trois traits fondamentaux de l'UNT. En effet, on peut être indépendantiste (indépendance immédiate s'entend, ce que permettait d'ailleurs le discours de De Gaulle à Brazzaville) sans être marxiste ou syndicaliste. On peut également être syndicaliste sans être indépendantiste ou marxiste. Mais on ne peut pas être marxiste sans être indépendantiste et sans vouloir défendre les plus défavorisés de la société dont les chômeurs, les ouvriers et les syndicats. Donc, c'est d'abord cette dernière possibilité que nous allons tenter d'explorer parce que, a priori, elle semble être la seule à même de mettre de la cohérence entre les faits et l'idéologie de l'UNT-Frolinat. Alors, la question revient en ces termes: bien que marxisants, les dirigeants de l'UNT souffraient-ils effectivement d'une insuffisance idéologique? Aussi bien Buijtenhuijs que Yorongar Ngarlejy [70, page 106] disent qu' Abatcha était commis aux écritures, c'est-à-dire d'un niveau maximum d'études de Certificat d'Etudes Primaires Elémentaires (CEPE), diplôme qui, au Tchad, sanctionne les six premières années de scolarisation ( le cycle primaire). Il en est de même de Mahamat Abba, autre dirigeant de premier plan de l'UNT et plus tard du Frolinat. Il est d'ailleurs à noter qu'avant 1960, il était rare d'aller plus loin que le CEPE. Ce n'était pas l'objectif de l'administration coloniale. Cette dernière n'avait besoin d'indigènes que pour des tâches subalternes. Donc, mis à part autel Bono qui sortait du lot parce qu'étudiant en médecine en France, tous les autres dirigeants de l'UNT ne devaient pas avoir, plus loin que le CEPE, poussé leurs études. C'est bien peu, il faut le reconnaître, pour comprendre le marxisme-léninisme qui a rebuté plus d'un lettré. Mais alors pourquoi les dirigeants de l'UNT n'auraient-ils pas tous été de brillants autodidactes? Pour cela, il leur aurait fallu aussi de la documentation sur la doctrine de leur cœur, ce qui n'était pas la chose la plus courante pendant la colonisation. A propos d'Abatcha, Buijtenhuijs ajoute cecî: «quant à sa formation politique, elle aurait été rudimentaire au moment de son départ du Tchad» [165, page 117]. C'était probablement le cas de tous ceux de son âge, en particulier ceux de l'UNT. Car, n'oublions pas que la vie politique n'avait commencé qu'en 1946 dans les territoires français d'outre-mer et nous sommes en 1958. L'objection, par l'hypothèse d'une exceptionnelle autoformation, arrête donc le débat objectif sur l'insuffisance idéologique des dirigeants de l'UNT. Par le bénéfice du doute, 33

faute d'informations probantes! Cependant, on doit ajouter que si Abatcha et ses camarades avaient assimilé le marxisme, ne seraitce que de manière rudimentaire, ils auraient pu comprendre que cette doctrine politique, aussi belle soit-elle, avait été forgée à partir des réalités socio-économiques de l'Europe du dixneuvième siècle, en pleine expansion industrielle, sous la houlette d'un capitalisme pratiquement débridé. Les Chinois, qui vivaient dans une économie essentiellement agricole, l'avaient si bien compris qu'ils n'en avaient retenu que l'aspect exploitation de l'homme par l'homme. Ce qui leur a permis d'asseoir leur révolution sur les masses paysannes qui étaient à la merci des propriétaires terriens et des mandarins. Or, les dirigeants de l'UNT ne s'étaient limités qu'aux «chômeurs, ouvriers et syndicats». C'est dire qu'ils ne voulaient faire leur révolution qu'avec ceux-là, c'est-à-dire selon le schéma prévu par Marx, mais dans une économie inadéquate. « L'insuffisance idéologique» était donc notoire. Il en est incontestablement de même de «la méconnaissance des données nationales ». Car, à l'UNT, on n'avait même pas pensé à inclure les agriculteurs et les éleveurs dans les rangs des protégés du parti. Et pourtant, cela crevait et crève encore les yeux que les ruraux représentent plus de 83% d'électeurs ou de révolutionnaires potentiels. Bien que les conclusions de cette petite démonstration soient très sévères, on ne peut se dérober: il n'y avait ni révolutionnaire, ni marxiste au sein de l'UNT et par conséquent au sein du Frolinat. Il en découle qu'il n'y a jamais eu, non plus, de révolution qui ait été trahie ou qui ait dérapé. Le langage marxiste et révolutionnaire n'était donc que «vernis superficiel». Les objectifs de l'UNT, repris plus tard à son compte par le Frolinat, étaient tout autre que ce que leurs dirigeants faisaient croire. Alors quels étaient ces objectifs? Avant de tenter de répondre à cette question, il s'avère utile de relever une objection à ces conclusions, objection majeure faite par Buijtenhuijs [142, pages 345-346] et [144, page 26]. En effet, s'appuyant sur une déclaration de Goukouni faite dans les colonnes du journal Afrique-Asie en 1982, Buijtenhuijs fait croire que si le Frolinat n'a pas appliqué son programme révolutionnaire sous le règne de Goukouni, c'était pour éviter l'éclatement du pays, en ce sens que le Sud allait faire sécession: «le Frolinat n'ayant jamais su acquérir une audience véritable dans la zone méridionale du Tchad où la rébellion était vue comme une menace régionaliste et confessionnaliste, et le GUNT étant un gouvernement réunissant toutes les forces politiques du pays, y compris celles du Sud, imposer d'emblée le programme intégral 34

du Frolinat aurait très probablement provoqué la sécession du Sud» [144, page 26]. Allons au texte même de l'interview de Goukouni, texte que nous empruntons à Buijtenhuijs lui-même, pour voir s'il peut donner lieu à une telle interprétation de la part de ce dernier: « un certain nombre de cadres du Frolinat sont (...) venus me demander l'autorisation de manifester dans la capitale. Compte tenu de la nature du gouvernement que je préside, je leur ai demandé de ne pas manifester publiquement à N'Djaména. (...). Si j'ai pris cette décision (...), c'est dans le souci (...) d'éviter le pire, d'éviter l'éclatement du pays ». L'interview dit donc clairement qu'il ne s'agissait nullement de l'application d'un quelconque programme révolutionnaire que le Frolinat n'avait d'ailleurs pas, étant entendu que les programmes d'Abatcha, de Sidick et de Habré, concoctés pour la consommation extérieure, avaient été, depuis 1978, relégués aux oubliettes. En allant voir Goukouni dans son palais de président du GUNT, les cadres du Frolinat voulaient simplement de lui une autorisation et de l'argent (il avait toujours sa mallette d'argent à portée de main, dit-on) pour célébrer le quinzième anniversaire du Frolinat. Ils voulaient donc faire la fête et rien de plus! C'était aussi, pour ces cadres du Frolinat, l'occasion de se sucrer comme on a pu ultérieurement le constater à plusieurs occasions de ce genre. Il n'y avait donc rien qui puisse faire penser à l'application d'un quelconque programme révolutionnaire devant conduire les Sudistes à la sécession. Les Sudistes, qui aiment bien faire la fête, allaient tout simplement se joindre à eux pour sabler le champagne! Non! Soyons sérieux! Si un programme effectivement révolutionnaire devait être appliqué, ce serait pour le bien-être de toute la population tchadienne et donc des Sudistes aussi Ces Sudistes qui, bon gré ou mal gré, et contrairement à leurs concitoyens du Nord, supportent à bout de bras ce pays depuis sa création en 1900! (C'est ce qui a d'ailleurs fait écrire Buijtenhuijs [165] que si la rébellion du Frolinat était une réaction à l'exploitation capitaliste, elle aurait dû avoir lieu dans le Sud). Par contre, si cela devait être un programme « régionaliste et confessionnaliste » enveloppé d'une aura révolutionnaire, il est clair que cela ne pouvait concerner les Sudistes. Enfin, l'argument d'un GUNT hétéroclite est, lui aussi, tout à fait fallacieux. En effet, les différentes forces représentées dans le GUNT auraient-elles refusé vraiment des mesures progres-sistes, si celles-ci venaient à être proposées par les tendances du Frolinat, majoritaires dans ce gouvernement, dans un rapport de neuf contre deux (les FAT de Kamougué et l'UND de Balam Facho qui était 35

d'ailleurs communisant)? Si les FAT pouvaient être considérées comme viscéralement réactionnaires, puisque résidus de l'ancien régime, ce ne pouvait être le cas de l'UND qui était une tendance communiste. Mieux, ces deux tendances politico-militaires, toutes deux du Sud, étaient-elles à ce point insensibles aux souffrances de leurs propres populations qu'elles se mettraient au travers de toute mesure progressiste? Enfin, cette histoire de sécession sudiste est beaucoup plus dans la tête des anti-sudistes et des nonsudistes que dans celle des Sudistes eux-mêmes. Nous en reparlerons bien plus loin. Aussi, l'objection étant levée, reprenons le fil de notre discussion arrêtée sur la recherche des véritables objectifs de l'UNT-Frolinat. Objectif réel de l'UNT

- Frolinat

: rompre avec la France

Pour poursuivre notre recherche, Buijtenhuijs nous donne une précieuse indication sur la création de l'UNT: « sa création remonte en effet au 16 septembre 1958, quand le référendum de De Gaulle avait provoqué l'union sacrée de tous les partis politiques tchadiens, y compris le MSA, pour voter 'oui'. Un petit groupe se détache alors du MSA auquel se joignent quelques intellectuels progressistes jusqu'alors indépendants; il prend le nom d'Union Nationale Tchadienne et fait campagne pour le 'non' au référendum du 28 septembre» [165, page 115]. De cette citation, il apparaît clairement que l'objectif fondamental qui a présidé à la création de l'UNT, c'est l'indépendance immédiate du Tchad et non la révolution marxiste comme supposé au départ. Examinons de près cette piste. Au sujet de l'issue du référendum de 1958, le discours de De Gaulle du 24 août 1958 à Brazzaville était clair de menaces à l'égard d'éventuels indépendantistes: « l'indépendance, quiconque la voudra pourra la prendre. La métropole ne s'y opposera pas. Un territoire donné pourra la prendre aussitôt s'il vote 'non' au référendum du 28 septembre. Cela signifie qu'il ne veut pas faire partie de la communauté proposée et qu'il fait en somme sécession. Cela signifie qu'il veut poursuivre son chemin isolément, à ses risques et périls. La métropole en tirera les conséquences et je garantis qu'elle ne s'y opposera pas» [55, page 76]. Ce discours voulait tout au moins dire, à l'intention des potentiels indépendantistes, que l'indépendance acquise, il n'était plus possible de recourir à la France pour une quelconque aide ou assistance. Or, à l'UNT, on devait être bien conscient de la nécessité de l'aide. Dès lors qu'elle était d'avance refusée par la France, et partant par l'Occident, à qui d'autre recourir en cas de nécessité si ce n'était aux pays marxistes? Ceci prouve, une fois 36

de plus, que le marxisme n'était qu'un «vernis ». Et nous le savons maintenant, ce vernis recouvrait le motif de l' indépendance immédiate qui serait donc l'objectif recherché. Or, en 1960, le Tchad était devenu indépendant. Mais l'UNT n'avait pas arrêté sa course pour autant. De parti politique, elle s'était aussitôt transformée en une rébellion armée en vue de lutter pour «la libération nationale». C'est bizarre: pourquoi continuer à rechercher l'indépendance alors qu'on l'a déjà obtenue? C'est là le pot aux roses de l'UNT-Frolinat, comme nous allons le voir. La première manifestation concrète de cette rébellion avait été le coup d'Etat préparé par l'UNT et découvert en mars 1963. Le procès qui s'en était suivi en dit plus long que ne l'avait cru le gouvernement de l'époque. En effet, pendant le procès, le Président de la Cour avait produit une lettre signée d'autel Bono et adressée à Mahamat Abba, lettre dont la date et le lieu de rédaction sont très importants pour notre débat: 29 janvier 1962 à Toulouse (France). Signalons que les autres dirigeants de l'UNT (dont Mahamat Abba, le destinataire de la lettre) étaient à FortLamy (actuelle N'Djaména). Et cette lettre prescrivait à ceux-ci « d'organiser le travail clandestin, en attendant que le moment soit venu de relever la tête». Ce travail clandestin consistait à trouver: «militant prêt à rencontrer des difficultés; militaire ayant travaillé dans les explosifs, et prêt à tout» [165, page 116]. Il est clair que, pour que de Toulouse, autel Bono écrive de telles recommandations à ses camarades restés au pays, il avait fallu que le groupe dirigeant de l'UNT ait discuté du sujet avant la date de rédaction de cette lettre (le 29 janvier 1962), c'est-à-dire entre août 1958, date de la création de l'UNT, et Décembre 1961. En effet, on ne peut discuter d'un coup d'Etat par courrier, surtout entre plusieurs personnes; et n'oublions pas que Bono, qui étudiait en France, ne pouvait être au pays que pendant les vacances d'été, de juillet à septembre, et cela tous les deux ans conformément à la réglementation alors en vigueur. A moins que l'idée ait été discutée en son absence par ses camarades restés au Tchad. Dans ce cas alors, le temps, de le mettre au courant par courrier postal (le message électronique n'existait pas encore !) pour qu'il réponde le 29 janvier 1962, situe toujours le premier acte de préparation du coup d'Etat avant janvier 1962, c'est-à-dire bien avant l'institutionnalisation du parti unique par Tombalbaye, le 19 janvier 1962. Il en découle que l'idée de coup de force contre le régime de Tombalbaye était dans l'air depuis fort longtemps à l'UNT. Dès mai 1962, soit bien avant la découverte du complot en janvier 1963, on avait aperçu Ibrahim Abatcha à Accra au 37

septième anniversaire de la révolution camerounaise. Pourquoi avait-il quitté le pays? Il est clair que ce n'était pas pour échapper aux éventuelles répressions découlant de la découverte du complot, intervenue seulement près d'un an après son départ. Buijtenhuijs donne la réponse à la question: «Mahamat Abba insiste sur le fait qu'Ibrahim Abatcha et les siens furent dûment mandatés par l'UNT et qu'ils avaient pour mission de préparer la lutte armée à laquelle le comité directeur du parti s'était alors décidé» [165, page 117]. C'était donc une erreur pour le régime d'avoir cru que c'était un simple complot qu'il pouvait facilement démanteler du moment qu'il était découvert. Il s'agissait d'une lutte armée en bonne et due forme. Celle-ci était, comme démontré dans le paragraphe ci-dessus, en préparation bien avant 1962. Peut-être même dès 1958, avec l'échec de l'UNT au référendum. C'est ce qu'il faut maintenant essayer d'élucider. Juste après le référendum, on savait, y compris à l'UNT, qu'on s'acheminait inexorablement vers l'indépendance. La Communautél n'était qu'une transition. On le savait même bien avant, puisque, d'après Jacques Le Cornec, c'était en ouvrant cette perspective qu'on avait pu convaincre des partis, comme le MSA de Koulamallah, à se joindre aux autres partis en vue de mener campagne pour le 'oui' à ce référendum. Effectivement, deux ans après, le Tchad devenait indépendant. Pourquoi l'UNT voulait-elle obligatoirement entrer en rébellion armée alors que l'indépendance, qu'elle voulait dès 1958, avait été déjà acquise, quand bien même avec deux ans de retard? La seule réponse, cohérente avec les déclarations anti-impérialistes d'Abatcha, est que l'UNT n'admettait pas le type d'indépendance acquise en 1960. Quel type d'indépendance voulait-elle ou que reprochaitelle alors à cette indépendance de 1960? En mai 1962, à Accra, au septième anniversaire de la révolution camerounaise, Abatcha, s'adressant aux Camerounais de l'UPC, mouvement de rébellion, terminait son discours par ces propos [165, page 462] : « une fois de plus, je vous assure de notre soutien total à la juste, difficile mais combien héroïque lutte de libération nationale, car nous sommes convaincus que la libération de l'Afrique Equatoriale est conditionnée par le triomphe de la Révolution Kamerunaise». Abatcha continuait donc à parler de « libération nationale» alors que les pays d'Afrique Centrale, dont il parlait ainsi, étaient régulièrement devenus indépendants depuis deux ans déjà, avec au pouvoir des gouvernements dirigés et composés uniquement de
1. Lanne fait remarquer, en effet, que c'était la « Communauté, tout court et non la communauté franco-africaine comme on l'écrira plus tard» [24, page 310]. 38

nationaux. Pour l'UNT donc, cette indépendance ne changeait rien à la situation de dépendance d'avant 1960. Or, dans cette situation nouvelle des pays anciennement colonisés, le seul élément qui pouvait faire penser à la situation coloniale, c'était le maintien des relations avec la France. C'était, pour l'UNT, de l'impérialisme et pratiquement tous les discours d'Ibrahim Abatcha tournaient autour de ce thème. Pour elle donc, il n'y a pas d'autre issue à notre discussion, il fallait totalement rompre avec la France. C'est le sens du 'non' qu'elle avait préconisé au référendum de 1958. Un 'non' catégorique: France exit du Tchad! En plus, c'est la seule explication qui puisse justifier une rébellion armée qui vise la « libération nationale». On s'aperçoit que la rupture préconisée par l'UNT était une rupture beaucoup plus radicale que celle de la Guinée de Sekou Touré en 1958. En effet, comme on le verra dans le chapitre suivant, s'il est vrai que Sekou Touré n'agréait pas la formule de la communauté française et qu'il voulait immédiatement obtenir l'indépendance, il voulait aussi continuer à traiter avec la France dans une forme de coopération où la dignité du Guinéen serait désormais respectée. Alors, pourquoi l'UNT voulait-elle une rupture totale avec la France? Les principaux fondateurs de l'UNT venaient du MSA de Koulamallah auquel ils avaient adhéré pour son panarabisme. Or, en décidant, lors de la campagne pour le référendum de 1958, de militer pour l'adhésion à la communauté française, le MSA trahissait la cause du panarabisme. En effet, si le oui l'emportait au référendum, cela encrerait davantage le Tchad dans l'espace français, du moins ne l'en sortirait pas, et réduirait les chances immédiates du retour du Tchad dans le monde arabe. Il s'agit bel et bien d'un retour parce que, pour les militants de l'arabisme au Tchad, ce pays a toujours fait partie du monde arabe jusqu'à l'arrivée des Français. Cette conviction implique qu'ils ne savaient même pas qu'avant les Français, le Tchad n'existait pas, à moins de faire, en même temps, deux amalgames: la première, entre le Tchad et le Nord-Tchad et la seconde, entre musulman et arabe. Reprenons le fil de notre discussion pour résumer que les arabophiles et arabisants du MSA avaient alors quitté ce parti pour immédiatement créer un autre parti, l'UNT, dans le but de battre campagne pour le 'non' au référendum, c'est-à-dire pour une rupture totale avec la France et la réintégration du Tchad au monde arabe. Dans la plupart des discours d'Abatcha, le thème de l'arabisme côtoyait presque toujours celui de l'impérialisme, ce qu'il ne faut pas oublier de rattacher aux deux amalgames cidessus évoqués. C'est un sujet important sur lequel nous reviendrons un peu plus loin. 39

Dans tous les cas, seule contre tous les autres partis, l'UNT espérait-elle réellement gagner au référendum? Répondre par l'affirmative, c'est lui attribuer un optimisme béat. Les dirigeants de l'UNT savaient que le 'non' ne l'emporterait pas. Le 'oui' fit effectivement un raz-de-marée au référendum. A partir de ce moment, tout s'était passé comme si l'UNT s'était retirée de la scène politique. Elle n'avait même pas participé aux législatives qui avaient eu lieu juste après ce fameux référendum. Tout ce qui se faisait au niveau politique semblait ne plus l'intéresser, même pas l'indépendance, bien sûr. Ce ne sera seulement, quatre ans plus tard, à l'institutionnalisation du parti unique en 1962, que son sigle réapparaîtra sur la liste des partis dissous. Que faisait l'UNT pendant tout ce temps? Rien de clair et de connu jusqu'en janvier 1963, date à laquelle le complot qu'elle préparait avait été découvert. Elle mijotait donc une rébellion. Car, pour elle, il n'y avait plus rien d'autre à faire contre toute cette classe politique qui permettait à la France de se maintenir au Tchad. L'idée de rébellion avait ainsi germé dans l'esprit de l'UNT dès l'annonce de son échec au référendum, à l'image de l'UPC, au Cameroun, qui avait pris les armes après avoir vécu une situation presque similaire pendant la même période. C'est cette même UPC qui allait initier Abatcha à la révolution. On a ainsi tort de situer le début de la rébellion du Frolinat en septembre 1963 (manifestations organisées à Fort-Lamy par les partisans de certains chefs de parti et réprimées par les forces de l'ordre), ou en 1965 (révoltes de Mangalmé) ou encore en 1966 (création officielle du Frolinat au Soudan). Cette datation, à la légère, déconnecte artificiellement la lutte du Frolinat de celle de l'UNT et surtout, relève de la falsification de l'histoire dont l'objectif est de faire des fautes du régime de Tombalbaye, et nul doute que celui-ci en commettait de monstrueuses, la cause de la rébellion du Frolinat. Contrairement donc à ces allégations, la période 1958-1966 a bien été la période d'incubation et de maturation, à l'UNT, de l'idée d'organiser une rébellion contre le pouvoir PPT-RDA. C'est sans appel aussi que cette démonstration dément la relation de cause à effet établie par certains analystes et historiens entre l'instauration du parti unique à partir du 19 janvier 1962 et la rébellion de l'UNT-Frolinat. Il faut enfin retenir que, pour l'UNT, l'indépendance devait se traduire par une rupture totale avec la France et le retour du Tchad dans le giron du monde arabe. Mais puisque cela n'avait pas été possible, ni en 1958 ni en 1960, et qu'il y avait même une alliance objective entre le pouvoir nouvellement installé et l'ancienne puissance colonisatrice, il ne 40

restait qu'à mettre à exécution la seule alternative qui restait, celle de la guerre pour parvenir à la « libération nationale» ou pour se libérer du « néocolonialisme ». En tous cas, pour Abatcha et ses camarades, peu importait les termes, du moment que la réalité était la même: la France était toujours présente au Tchad, même si c'était par des marionnettes nationales interposées. Cet objectif constituait même le chapeau du programme politique du Frolinat, ce qui soulignait toute son importance aux yeux de ceux qui l'ont écrit. Il s'avère donc utile de chercher à comprendre la réalité de ce néocolonialisme qui avait si bien justifié toute une rébellion au Tchad. Ce sera l'objet du chapitre suivant.

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II - Tchad, néo-colonie
« Lutter par tous les moyens pour renverser le régime néocolonial et dictatorial que la France a imposé à notre peuple depuis le Il août 1960, après avoir hissé et maintenu au pouvoir une clique de marionnettes dociles à exécuter sa nouvelle politique tendant à perpétuer la domination, l'oppression et l'exploitation extrême de notre peuple sous une nouvelle forme, la plus subtile, la plus dangereuse et la plus barbare, mais qui n'en demeure pas moins la dernière: le néo-colonialisme, en vue de reconquérir l'indépendance nationale et totale de notre patrie ». Programme politique du Frolinat, point 1 [Annexe 1]

Comme il se doit, le débat sur la situation néo-coloniale du pays prendra pour base le point 1 ci-dessus cité du programme politique du Frolinat d'Abatcha. Dans cet extrait, il y a deux motsclés: néo-colonialisme et dictature. Nous discuterons de la dictature dans le chapitre suivant. Dans celui-ci, nous ne traiterons que la question du néo-colonialisme. Voyons tout d'abord ce que revêt, concrètement au Tchad, le concept de néo-colonie suivant l'acception, plus riche, utilisée par Buijtenhuij s qui écrit: «si nous définissons la situation néocoloniale comme un développement économique axé sur des intérêts étrangers et non pas sur des intérêts autochtones, un développement dont les principaux centres de décision se trouvent à l'extérieur, il ne fait aucun doute que le Tchad répond à la définition» [165, page 21]. Cette définition rejoint celle du dictionnaire Robert qui dit que le néocolonialisme est une « forme de colonialisme qui impose la domination économique à une ancienne colonie ». Rappelons que si le Frolinat a été créé en 1966, Abatcha avait, dès 1962 déjà, quitté le Tchad pour la rébellion qu'il envisageait lancer. Aussi, peut-on se poser la question suivante: étant donné que toute l'économie (infrastructures de production, production et distribution) des pays africains anciennement colonisés était, avant 1960, organisée suivant les intérêts du colonisateur pendant au moins soixante ans, quel pays pouvait affirmer avoir, en l'espace de deux ans d'indépendance, déjà réorganisé son économie en fonction des intérêts nationaux? Même la Guinée de Sekou Touré qui avait, du 42

jour au lendemain, en 1958, fait partir les Français pour les remplacer par des Soviétiques et qui, en 1962, avait déjà cumulé quatre années d'indépendance, ne pouvait se targuer d'un tel tour de force. Alors, pourquoi le Tchad, à l'instar de la plupart des pays africains, n'avait-il pas fait l'économie d'une guerre antiimpérialiste? On peut d'ailleurs aujourd'hui constater, qu'après plus de vingt ans de régime Frolinat, le Tchad est toujours resté une néocolonie française suivant l'acception de Buijtenhuijs. L'économie tchadienne reste toujours extravertie et manque totalement d'endogénéisation. Le Tchad est toujours membre de la zone Franc. L'aide française reste prépondérante dans la structure de l'aide bilatérale; elle constitue même une importante composante des recettes budgétaires où elle représentait près de 7% du total en 1997. La France est toujours le premier partenaire commercial du Tchad (importations et exportations); l'assiette des produits d'exportation reste exiguë et limitée au coton et au bétail sur pied essentiellement; le secteur industriel est toujours peu développé et reste dominé par les intérêts étrangers. Avec Goukouni, ancien du Frolinat, comme chef d'Etat, on ne s'était même pas embarrassé de la forme: ce n'était pas seulement un rapport de subordination économique à la Libye mais le Tchad était carrément devenu une province libyenne. Sous Hissein Habré, ancien du Frolinat lui aussi, on avait refait un code des investissements, encore plus alléchant que celui de Tombalbaye, pour les capitaux étrangers, ce qui a concouru, au lieu de la réduire, à accroître la dépendance du pays vis-à-vis de l'extérieur, notamment de l'Occident et de la France. Rappelons que Habré n'avait pas hésité à confier le dossier du pétrole tchadien à un Français. Celui-ci dirigeait le Bureau des Affaires Pétrolières (BAP) créé à cet effet. Quant à Déby, autre chef d'Etat tchadien issu du Frolinat, il a, pendant longtemps, eu pour conseiller un Français. Et grâce à lui, les Français ont pu mettre pied dans le pétrole tchadien, renforçant ainsi le statut néo-colonial du pays vis-à-vis de la France alors que Tombalbaye, la marionnette du néocolonialisme français au Tchad, avait catégoriquement refusé de le faire, ce qui lui avait valu son fauteuil. En effet, Magnant écrit: « le 18 octobre 1974, un communiqué de la Présidence de la République du Tchad annonçait que la société américaine Continent ail Company (CONOCO) avait découvert du pétrole au Kanem. Le résultat ne se fit pas attendre: le 13 avril 1975, Tombalbaye, malgré les pressions, s'était entêté à demeurer à la présidence de la République du Tchad, était tué lors d'un coup d'Etat [120, page 183]. 43

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