TECHNIQUES DU CORPS ET TRAITEMENTS DE L'ESPRIT AUX XVIIIE ET XIXE SIECLES

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Soigner les " maladies des nerfs et de la tête ", traiter les fous et les aliénés, guérir les vaporeuses, les hystériques, les hypocondriaques, épileptiques, nymphomanes et les maniaques : voilà les espoirs des médecines de l'esprit à l'âge classique et au siècle de l'aliénisme. Dans ce livre, on voit des malades trempés dans des bains chauds ou froids, mis sous la douche, saignés parfois de la tête aux pieds, électrisés... Etranges complicités entre le corps et l'esprit. Par la vertu de techniques qui révèlent les connivences entre les suggestions de la science et l'imaginaire médical, des hommes auraient renoué avec les idées et retrouvé la raison. Par la vertu de techniques qui révèlent les connivences entre les suggestions de la science et l'imaginaire médical, des hommes auraient renoué avec les idées et retrouvé la raison.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296344365
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TECHNIQUES DU CORPS

et
TRAITEMENTS DE L'ESPRIT

aux XVIIIe et XIXe siècles

L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5611-1

@

Serge Fauché

TECHNIQUES DU CORPS

et
TRAITEMENTS DE L'ESPRIT

aux

XVIIIe

et XIXe siècles

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

I
A la mémoire d'André Fauché, mon père

Publié par l'auteur:
Du corps au psychisme. Histoire et épistémologie Paris, PUF, 1993. de la psychomotricité,

SOMMAIRE

INTRODUCTION

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CHAPITRE 1. LES TRAJETS THERAPEUTIQUES DE L'EAU
1. Une machine hydraulique Premiers contacts avec le bain Pressions externes et apoplexie Le bain froid peut-il imbiber? Pénétrer ou expulser: antinomies du chaud et du froid Ambivalences de la fraîcheur 2. Constitution de la machine. Un corps entre liquides et solides La cornue ou la machine Texture et travail des nerfs Du nerf au muscle. Enigmes de la contraction 3. Principes des bains locaux Les sédations ponctuelles. Une inflexion épistémologique? Sémantiques de l'irritation et de la sensibilité Le cerveau entre chaud et froid 4. L'eau, la peur et les rédemptions de l'esprit La surprise et les enragés Asphyxie et bouleversement sensitif Suffoquer pour bien penser

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CHAPITRE 2. LES ENJEUX DE LA SAIGNEE

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1. Techniques de la saignée. Paradigmes et contradictions 68 La saignée et la fièvre 70 Analogies: du vin au sang ou les illusions de la saignée 74 Saigner à la tête ou au pied? 76 Vider, dériver, révulser 79 Illusions d'une technique? 83 2. Libérations de la mécanique cérébro-cardiaque 86 Mécanique cardiaque et maladie nerveuse 87 De la force du coeur à celle du sang 91 3. Rappeler les menstrues et les hémorroïdes 92 4. Les saignées de la tête 96 Saigner le cerveau ou le sexe? 96 Suggestions des «documents nécroscopiques» 98 Phlegmasies, matière et folie 102 Tâtonnements théoriques, permanence technique 106 Des mystères du cerveau à la remise en cause 108 de la saignée CHAPITRE 3. DES LESIONS ET DES PURGATIONS VERS LE RETOUR A LA RAISON 1. Rôles et principes des évacuations Purger pour soulager l'esprit Intérêt des nausées et des vomissements 2. Chasser les vers ou ne pas les déranger 3. Du lait qui se fourvoie à la folie des nourrices 4. Blesser la peau pour rappeler les esprits Le fer et le feu Conservez les maladies de la peau! Des sensations cutanées à l'éveil de la pensée 8

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CHAPITRE 4. LE CORPS ENTRE TUMULTES DU MONDE ET DISCIPLINES DE L'ESPRIT
1. Mécaniques et thérapies des passions Les passions et la machine hydraulique Dynamiques corporelles de la passion 2. Nouritures et boissons, remèdes de la passion 3. Climats et maladies de l'esprit 4. Médecines de l'excitation 5. Des perversions du monde à l'invasion de la folie Folies des femmes Folies de riches, folies de pauvres 6. De l'ordre du corps Du corps exercé à l'hannonie des fonctions L'onanisme et le remède de la gymnastique Gymnastiques et innervation Des promenades qui moralisent Paradoxes de la danse et des sons 7. Le corps endormi et les guérisons de l'esprit 8 Le travail, police des corps et des pensées

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CHAPITRE 5. DES METAMORPHOSES DE LA MACHINE AUX GYMNASTIQUES DE LA VOLONTE
1. L'hystérie et les glissements épistémologiques 2. Les traques techniques de l'onanisme Contentions du plaisir solitaire Les préventions de l'onanisme 3. L'hydrothérapie et les refontes énergétiques Une «science thennodynamique» L'eau dans la dialectique sédation-stimulation 4. Les électrisations de l'organisation nerveuse
Repères dans l'histoire de l'électricité thérapeutique

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Ranimer la machine thermo-électrique 5. Du corps que l'on exerce pour fabriquer la volonté Gymnastiques et fondements du vouloir Les gymnastiques et la lutte contre les impulsions Dialectiques idéo-motrices CONCLUSION BffiLIOGRAPHIE

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INTRODUCTION
Ce livre n'est pas une contribution à l'histoire de la psychiatrie. C'est une histoire de techniques, d'images et de représentations du corps. Qu'a-t-on fait de celui-ci, quelles opérations lui a-ton fait subir pour soigner les affections nerveuses, les «maladies de la tête», les vices des sensations, des mouvements et des idées, les folies et les aliénations? Car le terme d'esprit est synonyme, bien sûr, de pensée, mais il faut le comprendre aussi selon des acceptions beaucoup plus larges, métaphore de «l'âme» et des actes cérébraux. Le XVIIIè siècle fut celui des esprits animaux ou du fluide nerveux qui, venu du cerveau, se distribue aux différents organes de la machine humaine pour en assurer la marche. Corriger l'esprit, c'est alors mettre en oeuvre des procédés pour modifier les circulations humorales et les fonctions physiologiques qui en découlent. On rétablit les mouvements et les sensations perdus, on ramène le délirant dans le droit chemin de la raison, on calme le furieux et on stimule l'apathique. Pour cela le corps est baigné, saigné, purgé en tous lieux qui se prêtent à ces opérations; il est brûlé, irrité, et il arrive même qu'on le malmène un peu. Les médecines agissent sur lui, éclairées par les savoirs de la physique, de la chimie, de la physiologie et de la mécanique. A l'aube du XIXè siècle, on entre dans l'ère de la neurologie sans quitter tout à fait celle de la physique des fluides. Moment d'un grand partage entre maladies nerveuses et mentales, instant de débats sur des questions essentielles d'étiologie et de thérapeutique. Les maladies de l'esprit viennent-elles d'un vice de la matière cérébrale ou d'une altération primitive des pensées et des sentiments? Les techniques du corps s'intègrent maintenant à un ensemble de médications physiques, mais elles peuvent participer aussi à l'oeuvre du traitement moral. Les principes de la

Il

liaison du corps et de l'esprit se transfonnent, soumis aux suggestions scientifiques de leur temps. Voilà donc la matière d'un livre qui constitue la suite d'une recherche antérieure sur l'avènement et l'évolution des pratiques I psychomotrices au XXè siècle. L'histoire de la psychomotricité nous fit découvrir en effet des croisements et des imbrications de discours venus du médical et du pédagogique, du physiologique et du psychologique, de la science et de l'idéologie. A l'origine de la psychomotricité, il y eut les gymnastiques de la volonté apparues aux derniers instants du XIXè siècle. Puis, au fil du temps, le corps et ses usages furent chargés de transfonner un psychisme dont les figures se multiplièrent. C'est ainsi que les pratiques psychomotrices furent préposées au développement de la volonté et de l'attention, à l'amendement du caractère et de la personnalité, à la fabrique des mécanismes du raisonnement, à la discipline des conduites, au retour à la conscience d'actes et de pensées inscrits primitivement au tréfonds de l'inconscient. Or, était-ce le XXè siècle qui avait inventé ces dispositifs thérapeutiques articulés sur l'ordre de la motricité? Des usages du corps parés de vertus curatives de l'esprit n'avaient-ils point existé dans un passé plus ou moins lointain? Si oui, quelles avaient été les fonnes et les significations de ces procédés techniques nés de l'imagination des hommes confrontés aux mystères des maladies de la pensée et de la raison? Commençons par fixer quelques repères épistémologiques en situant notre étude parmi les approches historiques de la folie et de ses traitements. M. Foucault, dans L'histoire de lafolie à l'âge classiqu/, décrit d'abord les figures de la déraison en insistant sur le rôle des institutions sociales et scientifiques attachées à la naissance de l'asile. Mais de manière plus fondamentale, il cherche à cerner «l'objet folie» au croisement des discours qui l'ont constitué.
1. S. Fauché, Du corps au psychisme, Histoire et épistémologie de la psychomotricité, Paris, PUF, 1993. 2. M. Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, lè éd. 1961, Paris, Gallimard, 1972.

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Des discours médiés par un jeu de règles «qui définissent Ileursl transformations, leur non-identité à travers le temps, la rupture qui se produit entre eux, la discontinuité interne qui suspend leur permanence»3. Le projet du philosophe est de retrouver les strates constitutives de la folie, de débrouiller «des formulations de niveaux bien trop différents et de fonctions bien trop hétérogènes pour pouvoir se lier et se composer en une figure unique et pour simuler; à travers le temps, au-delà des oeuvres individuelles, une sorte de grand texte ininterrompu»4. C'est ainsi que les figures de la déraison ont conduit M. Foucault à la rencontre du corps du fou et à dévoiler les opérations auxquelles celui-ci fut soumis pour retrouver les assises de la raison: la consolidation des fibres des organes, la purification et le nettoyage internes, l'harmonisation des mouvements et des pensées à la sagesse du monde. Pourtant, le travail philosophique n'a fait qu'effleurer les variantes techniques des opérations du corps sollicitées par la rédemption de l'esprit. Or, c'est précisément la logique de ces mécanismes que l'on se propose d'étudier ici, dans une évolution aux termes fluctuants et parfois mystérieux. En ce sens, notre projet se distingue aussi de celui de R. Castel cherchant les dispositifs qui fondèrent l'ordre psychiatriqu/ . Etude c~ntrée sur «l'âge d'or de l'aliénisme» et sur sa politique de santé mentale, qui «articule un nombre fini d'éléments: un code théorique; 1../ une technologie d'intervention; un dispositif 6 institutionnel; un statut d'usagers» . L'approche de R. Castel est une investigation sociologique appliquée à une institution où se nouent, bien au-delà des savoirs sur la folie et sur la façon de la soigner, des enjeux de pouvoirs. Pouvoirs du médecin sur le malade, pouvoirs plus lourds de sens de l'institution asilaire sur l'homme que l'on enferme, dit-on, pour le guérir des ratés de la sagesse. Il y a aussi les histoires traditionnelles de la psychiatrie. Une histoire que J. Postel et J. Quetel ont souhaité dégager «des narra3. 4. 5. 6. Ibid., 47. Ibid., 52. R. Castel, L'ordre psychiatrique, Ibid., 12.

L'âge d'or de l'aliénisme,

Paris, Minuit, 1976.

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tions officielles et de ses mythes trop complaisamment répétés», avec l'ambition de «suivre avec rigueur et objectivité le développement dialectique d'une spécialité dont les enjeux scientifiques, socio-économiques et politiques doivent être, à chaque stade de son évolution, soigneusement repérés» 7. Postel et Quete! ont procédé à un travail de recensement des pathologies mentales, de leurs définitions et de leurs classifications, des thérapeutiques créées au fil des âges par des spécialistes dont c'était la vocation. Descriptions minutieuses où les techniques de soins ne sont cependant pas interrogées dans l'intimité de leurs principes et de leurs fonctions. Quant aux médecines de lafolie, c'est un ouvrage que les auteurs P. Morel et C. Quetel ont construit «en renonçant aux grilles d'interprétation, 1.../pour que le paysage ainsi dépouillé y /gagne/ en acuité»8. Morel et Quetel décrivent mais n'expliquent pas, sourds aux fondements de l'évolution d'une histoire à la fois technique et scientifique. Cette mise à distance délibérée avec les variantes de la théorie est clairement indiquée dans le chapitre relatif aux usages de l'eau, où les auteurs choisissent de ne pas «entrer dans le maquis des divergences d'opinions». Dés lors, ils s'interdisent l'accès aux subtilités épistémologiques qui, nous allons le voir, sous-tendent tout processus thérapeutique de l'esprit. Car c'est précisément la découverte de ces territoires où se rencontrent la technique et le savoir qui guide notre recherche; c'est là que s'articule notre projet, dans l'intervalle où s'unissent pratiques et théories, où s'affirment les divergences et les oppositions d'images et de représentations d'un corps engagé dans une oeuvre de thérapie nerveuse et mentale. La méthode que nous avons suivie décrit et observe d'abord les gestes auxquels le corps du malade est soumis. Elle intègre de nombreuses histoires cliniques pour illustrer un parcours qui commence à l'âge classique et s'achève au soir de l' aliénisme. Ces opérations sont comprises dans l'environnement scientifique du temps

7. J. Postel, C. Quetel, Nouvelk histoire de la psychiatrie, Toulouse, Privat, 1983,9. 8. P. Morel, C. Quetel, Les médecines de la folie, Paris, Hachette, 1985, 13.

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pour qu'apparaissent les convergences, les oppositions et les divergences d'opinions médicales qui donnent à cette histoire toute sa complexité et toute sa richesse. Il s'agit de saisir les scansions, les permanences et les ruptures dans l'ordre du faire et dans celui du dire. Pour cela, il est nécessaire de retourner au chevet des malades et d'écouter les explications des hommes de l'art qui saignent, baignent ou blessent les corps pour le plus grand profit de la raison. Il faut franchir les portes de l'asile, entrer dans une salle de douche ou un atelier d'électrisation, suivre les aliénés dans leur promenade quotidienne, les regarder travailler et comprendre pourquoi ils doivent se reposer. C'est ainsi que l'on accède aux interrogations, aux doutes et aux certitudes des médecins confrontés aux mystères de l'union du corps et de l'esprit. L'organisation de cet ouvrage est thématique. Les quatre premiers chapitres traitent successivement des usages de l'eau, de la saignée, des purgations et des procédés de remise en ordre de la pensée: les voyages, les jeux, les divertissements, les promenades, les gymnastiques, etc. Chaque thème s'inscrit dans une période qui englobe le XVIIIè et la première moitié du XIXè siècle. Pourquoi ce découpage? Car l'analyse nous a convaincu que cette périodisation permettait de replacer les gestes techniques dans une unité historique et épistémologique. Non pas que les pratiques corporelles de restauration de l'esprit soient restées identiques ou que les représentations qui guidèrent les gestes des médecins aient été imperméables à la dynamique des savoirs. Car si l'âge classique a fabriqué un socle de procédés et de connaissances relativement homogènes, la première moitié du XIXè siècle fut un moment où les médecines de l'esprit ont pris des aspects résolument novateurs tout en restant infiltrées d'anciennes figures techniques et de leurs assises théoriques. Il semblait donc sinon impossible, du moins très artificiel, de respecter une chronologie un peu mécanique en séparant un siècle de l'autre. Par contre, la seconde moitié du XIXè siècle fut un moment d'authentiques bouleversements des thérapies de l'esprit. En entrant dans l'ère de la neurologie, les médications de l'esprit prirent d'autres tournures et connurent d'autres justifica-

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tions, analysées dans la dernière partie de l'ouvrage. Tels sont l'ordre et la logique qui ont présidé à la construction et à la l'organisation de cette étude. Un travail qui fait apparaître les métamorphoses de la machine humaine et des procédés auxquels elle fut soumise pour qu'elle reprenne ses esprits.

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CHAPITRE

1 DE L'EAU

LES TRAJETS THERAPEUTIQUES

D'après les Anciens, raconte Cabanis, c'est Médée, la légendaire magicienne, «qui employa la première les bains chauds par le moyen /desquels/ elle rendait la peau plus souple et les muscles plus agiles. C'est pour cela qu'elle prétendait guérir les vieillards et qu'elle fut accusée de les faire bouillir dans de grandes chaudières»9. Aux XVIIIè et XlXè siècles, les médecines de l'esprit ont échappé à ces soupçons car elles ont utilisé les bains à d'autres fins que le rajeunissement des personnes âgées. Elles les ont prescrits, en effet, pour soigner les «maladies des nerfs» ou de la tête, les vapeurs et l'apoplexie, le délire, la manie et le vertige, l'hystérie et l'hypocondrie. A l'âge classique, l'utilisation thérapeutique de l'eau pose aux médecins deux types de problèmes: les uns concernent les modalités d'application du bain et les autres le choix de sa température. Lesquels des bains froids, tièdes ou chauds doit-on employer et dans quels types d'affections? Quel est leur mode d'action respectif? Pourquoi sont-ils efficaces et quand sont-ils dangereux? En réponse à ces questions d'ordre technique se révèle l'imaginaire du fonctionnement corporel à l'état normal et pathologique. C'est là que se dévoile aussi toute la complexité de la nature des rapports du corps et de l'esprit.
1. UNE MACHINE HYDRAULIQUE

Prenons un repère facile. Dans les années 1750, Raulin, spécialiste des maladies des femmes, soignait les affections vaporeuses
9. P.J.G. Cabanis, Du degré de certitude de la médecine, Paris, Didot, An VI, 45.

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en utilisant les bains tièdes et les bains de vapeur. Il avait la vision très claire d'un corps parcouru de liquides. Chez une personne en bonne santé, les vaisseaux où coulent les humeurs sont toujours pleins et les fluides qui y circulent atteignent facilement les lieux fixés par la nature. Que se passe-t-il dans les maladies vaporeuses, ces «mouvements irréguliers ou contre-nature des muscles, des 10 membranes ou des fibres dont ils sont composés» ? Une perturba-

tion du rapport des liquideset des solidesIl. En effet, quand le sang
s'épaissit, «sa distribution est inégale, il gêne les oscillations des fibres etfait obstacle à leur élasticité: c'est une cause ordinaire des spasmes et des mouvements convulsifs»l2. Un sang épais, sujet aux engorgements, aux embarras et aux obstructions, entrave mécaniquement l'oscillation des fibres. En outre, se dégage de la stase sanguine une certaine âcreté qui durcit les tissus baignés par le sang. Telle est l'origine des vapeurs. Le remède? L'eau du bain dont les actions sont plurielles. Premiers contacts avec le bain D'après Raulin, seul le bain tiède humecte et ramollit. Trop fraîche, l'eau a les vertus du froid qui coagule le sang et favorise les obstructions. Voilà une idée typique du fonctionnement corporel au XVIIIè siècle. Un corps composé de tubes et d'organes qui bougent en se contractant, en ondulant ou en oscillant. Ces mouvements ont une régularité associée non seulement à la qualité physique des fibres et des membranes, mais aux propriétés des humeurs qui les irriguent. Ainsi, les femmes aux fibres délicates et fragiles, sontelles sujettes, plus que les hommes, aux dérèglements humoraux,

tO. J. Raulin, Traité des affections vaporeuses du sexe, avec l'exposition de leurs symptômes, de leurs différentes causes, et la méthode de les guérir, Paris, Hérissant, 1759, xxv. Il. On entend par liquides, toutes les humeurs, autrement dit les fluides circulant dans l'organisme: le sang, la lymphe, le fluide nerveux (ou esprits animaux), la salive, la bile, etc. 12. J. Rauljn, op. cil., 330.

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causes de vapeurs. Selon quels principes l'eau tiède agit-elle alors? En humectant les parties dures et en délayant les liquides. Car un tissu sec est apathique et indolent, tandis qu'un corps humide et souple se meut en toute liberté. C'est pour cette raison que Marteau, convaincu lui aussi des bienfaits des usages de l'eau, soigne les maniaques et les mélancoliques en utilisant des bains légèrement tiédis, dont la température dépasse de très peu celle du corps. La manie est un délire sans fièvre accompagné d'audaces et de fureurs, tandis que le délire du mélancolique est plein de craintes et de tristesse13.Ces formes de «folies» s'expliquent par la sécheresse du sang. L'aridité gagne les fibres qui s'assèchent et durcissent. Durs et secs, les solides n'oscillent plus selon les règles fixées par la nature. Il faut donc les humecter et les débander pour qu'ils retrouvent leurs efficacités fonctionnelles. C'est le rôle des bains tièdes d'autant plus efficaces qu'on y aura dissous du savon pour faciliter la pénétration de l'eau. Selon les chimistes, l'émulsion savonneuse est plus légère que l'eau pure et donc plus apte à traverser la peau. La pénétration des particules d'eau est favorisée par la propension du savon à glisser aisément entre les atomes de toute substance, comme il glisse entre les mains. Une question se pose. Pourquoi cette insistance à ne prescrire alors que des bains tempérés? L'eau froide n'agit-elle point de la même manière? Non, et cela en vertu d'un principe d'équivalence entre la matière et le vivant. Au contact du froid, un corps durcit, devient inerte, et un liquide coagule. L'eau froide a des influences identiques sur l'économiel4 : elle raffermit les solides et fige les liqueurs. Ce n'est pas le cas de l'eau tiède qui donne aux parties qu'elle baigne la souplesse nécessaire à leur libre fonctionnement. Voilà les premiers termes d'une opposition entre les incidences thérapeutiques du chaud et du froid qui a existé durant une bonne partie du XVIIIè siècle.

13. P.A. Marteau, Traité théorique et pratique de$ bain$ d'eau simple et d'eau de mer, avec un mémoire sur la douche, Amiens, Godart, 1770, 178-179. 14. L'économie désigne l'ordre fonctionnel qui régit l'organisation du vivant.

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Faut-il admettre alors que le bain tiède puisse être utilisé sans danger et sans précaution pour soigner toutes les maladies des nerfs et de la tête? Sûrement pas, car l'eau ne mouille pas simplement la périphérie ou les constituants internes du corps. Comme l'air, mais plus que celui-ci, elle exerce des pressions de surface avec toutes les conséquences que cela entraîne sur les déplacements du sang: «Les parties du corps qui sont couvertes Id 'eau! sont comprimées par le poids de ce liquide beaucoup plus que par le poids de l'air; de sorte que cette compression, si elle dure trop longtemps, fait que le sang se porte en trop grande quantité à la tête et aux parties du corps qui ne sont pas submergées.. de là des vertiges, des pesan-

teurs, des douleurs de tête, de poitrine»

15.

A l'intérieur du corps, les

trajectoires des liquides obéissent non seulement aux mouvements des organes et des membranes, mais encore à la pression des forces extérieures. Quelle est donc cette machine complexe sur les rouages de laquelle l'eau a tant de pouvoirs? C'est une machine hydraulique «jouissant de la vie au moyen d'un mouvement assidu et réglé des humeurs qui passent par des vaisseaux et ayant en soi des conduits

semblables aux racines des plantes», répond La Mettrie. Une machine dont les fonctions «ne peuvent s'accomplir que par le mouvement progressif des liqueurs qui doivent parcourir continuellement ses tuyaux.. /.../ les maladies étant une interruption, un ralentissement ou lune! violence de ce mouvement qui paraît empêché par la quantité ou par l'épuisement des liquides I.../, par la rapidité de leur mouvement ou leur raréfaction» 17, précise Quesnay. Et le mouvement de la machine s'enraye ou s'interrompt quand le sang se précipite vers l'organe cérébral où il stagne.

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15. J. Raulin, op. cÎt., 355. 16. M. de la Mettrie, Abrégé de la théorie chymique tiré des propres écrits de M. Boerhaave, Paris, Huart, 1741, 8. 17. M. Quesnay, Traité des effets et de l'usage de la saignée, lè éd. 1748, Paris, d'Houry, 1770, nouvelle édition, 11-12.

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Pressions externes et apoplexie La menace qui pèse sur le corps immergé ne relève pas d'une crainte immémoriale sans fondement. Elle est entretenue par les découvertes de la physique des XVIIè et XVIIIè siècles. Ce sont, au XVIIè siècle, les recherches de Pascal sur l'équilibre des liqueurs et la pesanteur de la masse d'air (1663), après la formulation des premières lois d'hydrodynamique par Torricelli en 164418. Au XVIIlè, l'hydrodynamica de D. Bernoulli (1738) définit les lois de l'hydrostatique, science de l'équilibre des fluides, et de l'hydraulique, science de leurs mouvements. C'est également le Traité d'équilibre et du mouvement des fluides publié par D'Alembert en 1744, et complété par les travaux d'Euler en 175519.La machine humaine contient des humeurs dont les déplacements obéissent à la physique des liquides. Son fonctionnement est également tributaire des forces exercées à la surface du corps. Physiciens et physiologistes ont cherché à évaluer ces pressions. Marteau, médecin au Collège d'Amiens, conclut « que la pression de l'air sur le corps d'un homme de taille moyenne est égale à celle d'un poids de trente et un mille six cent quatre vingt livres»2o.Zimmermann, l'élève de Haller, confirme ces déductions: «L'air agit avec une force de trente deux mille livres sur un homme de moyenne grandeur letl, ajoute-t-il, nous succomberions nécessairement sous ce poids si cette pression ne se faisait pas en tous sens et que nos fluides n'opposassent aucune résistance» 21.Or, voilà le problème auquel sont confrontés les prescripteurs et les utilisateurs du bain: le fait d'immerger un corps décuple les pressions qui s'exercent sur lui, à la mesure «de chacune des colonnes d'eau
18. R. Lenob1e, La révolution scientifique du XVIlè siècle, ln R. Taton, Histoire générale des sciences, tome Il, Paris, PUF, 1958,242 et sq. 19. R. Dugas, P. Costabel, Organisation de la mécanique classique. La mécanique des fluides, ln R. Taton, Histoire générale des sciences, tome Il, Paris, PUF, 1958, 470. 20. PA Marteau, op. cit., 11. 21. G. Zimmermann, Traité de l'expérience en général et en particulier dans l'art de guérir, trad. Febvre, Montpellier, Vidal, 1797,283.

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dans lesquelles fill baigne»22. Fortes ou faibles -les évaluations varient selon les auteurs et en fonction des techniques de mesures, de quelques onces à des milliers de livres-, les compressions se répercutent sur les trajectoires sanguines qu'elles ont tendance à concentrer dans la tête. Les inquiétudes attachées à ce phénomène sont entretenues par des rapports cliniques souvent alarmants. Beaucoup ont entendu parler de l'histoire tragique d'un grand seigneur dont Portal fut le témoin: vêtu habituellement d'habits étroits pour cacher son embompoint, il fut surpris un jour, à table, d'une attaque d'apoplexie dont il mourut sur le champ. Or, ce que produit un habit trop serré, l'eau, dont les pressions sont beaucoup plus fortes, ne peut-elle le faire aussi? La technique du bain doit donc mobiliser toute la vigilance du médecin. Pour que les forces externes demeurent inoffensives, il faut en réduire la durée aux seuls temps de délayage et d'humectage, autrement dit interrompre l'immersion avant que ne débute la migration du sang vers l'organe cérébral. Ce ne sont point là les seules inquiétudes du médecin. Car la constitution et les déplacements de la masse sanguine dépendent également de la température de l'eau. Le risque existe en effet qu'une eau trop chaude n'active la transpiration au point d'assécher l'intérieur du corps. Au contraire, l'eau judicieusement tempérée respectera le jeu d'ouverture et de fermeture des orifices cutanés qui règlent l'harmonie des flux d'entrée et de sortie des liquides de l'organisme. Car la peau a un double rapport structurel avec l'extérieur: certains pores, en communication avec les artérioles, exhalent la transpiration; d'autres, liés aux veinules, absorbent l'eau. Une eau très chaude ouvre en grand les terminaisons des artérioles, favorisant l'exhalaison des sueurs, tandis que l'eau tiède, ramollissant la peau, n'ouvre que les veinules par où l'eau pénètre à l'intérieur du corps. Un bain trop chaud et trop longtemps prolongé crée des étourdissements, des éblouissements, des vertiges, des battements dans la tête et des tintements d'oreille, signes annonciateurs des affections comateuses ou de
22. Ibid., 12.

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l'apoplexie, symptômes liés à l'excès d'humeurs devenues trop coulantes dans les conduits corporels. Aussi, les limites du bain sont-elles fixées par l'apparition des rougeurs de la face qui annoncent l'imminence de troubles graves de l'esprit. Humecter sans dessécher et délayer sans fluidifier à l'excès: s'agit-il là des seules fonctions de l'eau tiède? Non, car le bain joue également un rôle par son action directe sur la peau. La tiédeur relâche et diminue le spasme. Alors, par sympathi/3, la détente extérieure diffuse à tout le corps, dissipant les convulsions nerveuses et musculaires. On comprend mieux pourquoi des médecins, comme S.A. Tissot, ne prescrivaient jamais de bains trop frais aux vaporeuses. Comme tous les solides mis au contact du froid la peau se resserre, crée des spasmes superficiels qui diffusent aux différents organes24. Pour cette raison, les vertus tonifiantes du bain froid ne sont alors réservées qu'aux atonies consécutives aux relâchements des fibres et des vaIsseaux. Ces premiers contacts avec le bain, avec les peurs qu'il engendre et les espoirs qu'il suscite, donnent une idée du fonctionnement de la machine humaine, assemblage de tuyaux qui conduisent les humeurs à ses diverses parties. L'eau maintient les uns et les autres en état naturel de souplesse. Tel est le schéma général d'une mécanique soumise aux pressions qui s'exercent sur elle de toutes parts. La bonne marche de la machine, autrement dit la santé
23. La sympathie est, d'après Whytt, à la fois un phénomène de liaison des organes entre eux, et des parties externes et internes du corps. C'est la sympathie qui explique, par exemple, que "les personnes sensibles qui portent des souliers trop étroits ont trés vite mal à la tête". Cf. M. Whytt, Les vapeurs et les maladies nerveuses hypocondriaques ou hystériques reconnues et traitées dans les deux sexes, trad. Lebegue de Presle, tome premier, Paris, Vincent, 1768,279. Goodwynn entend le terme de sympathie "dans sa signification stricte et originairei...!, c'est-à-dire la coexistence de deux effets, ou la constance avec laquelle une altération, un changement dans l'économie du corps animal, en suit ou en accompagne toujours un autre, sans avoir égard à la cause efficiente de l'un ou de l'autre, et sans s'occuper de la manière connue ou problable dont se fait leur connexion". D.M.E. Goodwynn, La connexion de la vie avec la respiration, lè éd., 1789, trad. J.N. HaIlé, Paris, Méquignon, An VI, 46. 24. S.A. Tissot, Traité des nerfs et de leurs maladies, Paris, Didot, 1778, 362.

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du corps et de l'esprit, est un état de «juste équilibre 1.../ entre les liqueurs et les tuyaux»25, organisation réglée par le jeu rythmé des organes et l'écoulement harmonieux des liqueurs vitales. Le bain froid n'est-il pas capable de donner à la machine corporelle ces qualités là ? Pomme le crut, qui défendit ses usages, conforté par les résultats de nombreuses observations cliniques. Le bain froid peut-il imbiber? Pomme, médecin du Roi, s'est fermement opposé aux conceptions de Tissot et de ceux qui, comme lui, furent partisans des bains tièdes ou chauds. Au nom de quelles complicités du corps et de l'esprit a-t-il préconisé alors l'usage de l'eau froide? Ecoutons, pour le savoir, l'histoire de la cure extraordinaire de Madame de Cligny 26. Madame de Cligny était âgée de cinquante ans quand Pomme fut appelé à son chevet. De tempérament robuste et sanguin, elle avait été prise de vapeurs dès la première année de son mariage et, depuis 27 ans, elle gardait le lit, en proie à des vertiges continus, des vomissements, des crampes et des tremblements convulsifs. Voici le traitement que Pomme lui réserva: «Ce fut le 14 juin 1763 que Madame de Cligny entra dans le bain pour la première fois, low son séjour fut de huit heures, à savoir cinq heures le matin et trois heures le soir, ce qui Jut continué pendant cinq mois consécutifs» 27. Les premiers jours, la malade «surnage» (flotte dans le bain), puis elle s'y enfonce progressivement. Elle ressent alors des douleurs sourdes dans tous les membres, tandis que son corps retrouve un peu d'aise et d'agilité. Les symptômes vaporeux régressent progressivement. Seule gêne, un alourdissement dû aux fréquentes

25. E. Hales, Haemastatique ou la statique des animaux: expériences hydrauliques faites sur des animaux vivants, trad. de Sauvages, Genève, Cramer et Philibert, 1744, xv. 26. P. Pomme, Traité des affections vaporeuses des deux sexes, ou maladies nerveuses vulgairement appelées maux de nerfs, Paris, Imprimerie Royale, 1782, 78. 27. Ibid., 79-80.

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imbibitions. Alors, pour activer les éliminations d'une eau entrée en excés dans le corps, Pomme recommande à Madame de Cligny d'embarquer tous les jours dans une voiture lancée à vive allure sur le pavé. Les secousses favorisent l'ouverture des pores et l'exercice passif entraîne la transpiration. C'est ainsi que le corps de l'infortunée retrouve de l'aisance, et Madame de Cligny marche après avoir couru la poste. Oublions pour l'instant le rôle de la secousse sur lequel nous aurons l'occasion de revenir, mais essayons de comprendre la façon dont l'eau froide a guéri une vaporeuse: «Si le bain n'a montré ses effets qu'après /quelques/ jours, c'est sans doute par la raison que
la peau étant obstruée par la sécheresse de ses tuyaux, il a fallu tout

ce temps à l'eau pour la ramollir et la rendre perméable,. si les douleurs et les éclats ont suivi de près l'intromission des particules d'eau, c'est par le développement des vaisseaux ci-devant oblitérés et raccourcis». Le corps malade, plein d'air et sec comme du parchemin, a d'abord flotté dans la baignoire. Progressivement l'eau fraîche a ramolli la peau dont les orifices se sont ouverts. Le fluide aqueux est entré dans le corps, se frayant un chemin vers les vaisseaux sanguins, lymphatiques et nerveux. Il a rétabli du même coup les consistances naturelles du sang et du fluide nerveux. Ce n'est pas tout car, d'après Pomme, les affections vaporeuses (affections hystériques chez les femmes et hypocondriaques chez les hommes) ont d'abord pour origine le racornissement des nerfs: «Qu'on imagine un parchemin trempé, mou et flexible: tels doivent être les neifs dans leur état naturel. Les physiologistes savent que les tuyaux des glandes dispersées çà et là séparent du sang le suc qui arrose le tissu des neifs pour entretenir leur souplesse naturelle, et cette flexibilité les rend propres à accomplir librement leurs fonctions ,.par le défaut de ce suc, le parchemin se raidit, et par une sécheresse totale, il se racornit»28.Or les vapeurs apparaissent avec l'interruption des mouvements du fluide nerveux. Pour le véhiculer

28. Ibid., 74.

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sans heurts, les nerfs doivent avoir la souplesse et la flexibilité d'un parchemin humide et l'eau rétablit ces qualités en pénétrant le corps à la manière d'un torrent: «Laforce avec laquelle l'eau s'insinue dans les pores est immense, affirme Pomme. Les particules de ce fluide pénètrent dans les pores des téguments, dans leur tissu le plus serré, jusque dans les glandes,' elles en écartent les fibres, les séparent les unes des autres avec la même force qu'elles fendent les rochers: le tissu des parties abreuvées cédant en tout sens, se ramollit au lieu de se fendre!...!. Les vaisseaux capillaires dont le calibre est tellement rétréci que la circulation y est interceptée, devenus souples, cèdent aisément à l'impulsion des fluides qui y abordent. /Les sécrétions et les fluides/ reprenant leur véhicule, contribuent au rétablissement général de la machine»29. C'est ainsi que l'eau froide répare les conduits d'un mécanisme hydraulique. Pourquoi, aux yeux de Pomme, l'eau chaude est-elle incapable de remplir le même office? Ne pénètre-t-elle pas aussi bien dans l'économie, comme l'ont affirmé Raulin, Tissot et tant d'autres avec eux? En fait, sous les enjeux de l'humectage, se profilent différentes perspectives théoriques. Pénétrer ou expulser: antinomies du chaud et du froid.

Restons à l'écoute de Pomme qui raconte maintenant l'histoire de la guérison de Louise Bourbone, attaquée en août 1764 d'une colique hystérique et convulsive à l'arrivée de ses règles. Louise avait dix-huit ans. Jamais, à ce jour, le flux menstruel n'avait pu pénétrer dans les vaisseaux excrétoires de sa matrice. Il s'y était formé des engorgements qui provoquaient de graves tensions douloureuses dans le bas-ventre, des suffocations, des insomnies, la perte d'appétit, bref tous les signes de l'hystérie. Les saignées du bras et du pied faites pour déclencher cette émission sanguine étaient restées sans effets, ayant même aggravé le mal. Or, huit

29. Ibid., 183.

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mois après les dix-huit ans de Louise, l'évacuation d'urine et l'expulsion des selles s'interrompent à leur tour. La malade est sondée, mais on ne trouve aucune trace de liquide dans la vessie. Pomme explique que cette sécheresse vient du sang dont l'urine ne peut se séparer faute de matière pour la fournir, tandis que l'absence de selles s'explique plus prosaïquement par le manque de nourriture. Pomme prescrit donc à Louise des bains agréablement frais, prolongés plusieurs heures par jour. Et, comme celui de Madame de Cligny, le corps de la jeune fille commence par surnager. Très vite il en sort des excréments fétides, des vers et des grumeaux sanguins, mais rien qui ne ressemble encore à de l'urine. Les lavements d'eau froide qui accompagnent le bain pour humecter directement l'intimité corporelle ne sont même pas restitués. Pourquoi, en dépit de ces applications qui firent leurs preuves en d'autres circonstances, la sécheresse persiste-t-elle si longtemps? Le corps de Louise résisterait-il à la théorie de Pomme? Non, et l'explication est très simple: le traitement se déroule en été, une saison où «la transpiration insensible /fait/ obstacle à l'écoulement des urines, en enlevant le peu d' humide que /l'on fait/ pénétrer chaque jour dans le sang par les pores cutanées»30. Les sueurs mobilisent la faible quantité d'eau contenue dans le corps desséché, contrariant les effets du bain froid. Que faut-il faire alors pour obliger l'eau à demeurer dans l'économie? Diminuer tout simplement la température du bain en y mêlant d'importantes quantités de glace pour augmenter «la résistance du côté de la peau et obliger le sang à se décharger sur les reins>/l. Soumise pendant quelques jours à cette thérapeutique, Louise urine de nouveau tandis que régressent les convulsions et les symptômes de l'hystérie. Telle est la règle fondamentale de tout humectage bien conduit: dès que la chaleur ambiante augmente, celle du bain doit diminuer. Et quand l'eau froide a pénétré l'économie, il faut en empêcher le reflux: c'est le rôle dévolu à la glace qui resserre les orifices externes et oblige le

30. Ibid., 181. 31. Ibid., 181.

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