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Technologies numériques du soi et (co)-constructions identitaires

De
225 pages
Avec l'avènement de technologies de plus en plus performantes, les rapports au Soi et à l'Autre ont été transformés et par la même les revendications identitaires. Cet ouvrage interroge le concept d'identité et propose un regard nouveau sur le contexte précis des technologies (ordinateurs, réseaux sociaux virtuels tels que Facebook, podcasts, téléphones portables, robots...). Les auteurs des contributions examinent les mécanismes de (co-)constructions et d'inventions identitaires ainsi que l'impact de ces "Technologies Numériques du Soi".
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AUTEURS Yasmine Abbas : Architecte DPLG française, Harvard University Graduate School of Design (États-Unis) Laurence Allard : Université de Lille 3 Alain Bouldoires : Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3 Stéphanie Cardoso : Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3 Karim Chibout : Université de Reims, IUT de Troyes Chloé Delaporte : Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris 3 Fred Dervin : Universités de Turku & Joensuu (Finlande) Nikoleta Kerinska : Université de Paris I Panthéon, Sorbonne Martial Martin : Université de Reims, IUT de Troyes Nayra Vacaflor : Université Michel de Montaigne, Bordeaux 3 Biliana Vassileva Fouilhoux : Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris 3 Les directeurs de la publication remercient chaleureusement Liesbeth De Fossé (http://www.liesbethdefosse.com/index.html) qui les a autorisés à reproduire son travail en couverture de ce livre. Ils adressent également leurs remerciements à Anaïs Malié qui a relu méticuleusement cet ouvrage. Les auteurs demeurent les seuls responsables des idées exprimées dans le texte ainsi que de toute erreur pouvant y apparaître. NB : Dans tous les articles, les extraits de sites Internet sont retranscrits tels quels, sans correction orthographique.

Introduction: nous surfons donc je suis I Fred Dervin & Yasmine Abbas

(a) I’m scared to send you my secrets because of what you’ll think... even if you don’t know who I am. (b) I wrote a letter I never intended to send to the girl my husband cheated on me with in hopes it would help me hate her less. It didn’t work so I’m sending it to you. I still hate that bitch. (c) Positioning the self... and writing an introduction. (d) Just a reminder that I’m Andrew and I’m tweeting on behalf of Stephen Fry as he gives a Talk at Apple Regent St London #fryappletalk. (e) In Barack Obama’s White House, his BlackBerry is VIP. (Chicago Tribune, janvier 2009).

Ces cinq citations extraites de blogs (a, b), twitters (d et e) et journaux interactifs en ligne (f) font partie de « la toile vivante » (the living web, Crumlish, 2004) qui a remplacé le cyberespace (« un endroit lointain »). Cette toile, c’est « le chez nous » des Webs 2.0 et 3.0 (ibid.). Les deux premiers extraits sont anonymes et ont été d’abord écrits sur une carte postale puis envoyés à un bloggeur qui révèle les secrets d’internautes. L’auteur de (a) procède à un discours sur un discours raté : il sous-entend qu’il a des secrets mais qu’il ne souhaite pas les révéler par peur de la réaction du bloggeur, même si ce dernier ne le connaît pas. (b) permet à son auteur de faire part d’un acte manqué, à savoir ne pas avoir le courage de dire à la maîtresse de son mari qu’elle la déteste. Les auteurs des extraits suivants sont, eux, identifiables : (c) est tiré du twitter de l’un des éditeurs de ce livre – tweet écrit lors du processus de rédaction de cet ouvrage et du volume équivalent en anglais (Abbas & Dervin,
Les auteurs remercient Michèle Abbas pour ses relectures et précieux commentaires sur cette introduction.
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2009). (d) a été mis en ligne par un assistant de l’acteur anglais Stephen Fry sur son compte Twitter à partir d’un IPhone pour que ses fans puissent continuer à être informés de ses activités heure par heure, alors que celui-ci intervenait dans le magasin Apple à LondresII. Enfin, la citation tirée du Chicago Tribune en ligne n’a pas été écrite par celui dont on parle (Barack Obama, le « président 2.0 ») mais par un journaliste qui définit l’importance de son téléphone portable dans la vie du président qui venait d’être investi. Malgré les différents outils technologiques utilisés (hardware comme software) par les auteurs de ces propos, le point commun entre les discours produits est qu’ils révèlent tous un aspect de ces individus et contribuent à les positionner, les construire, les co-construire… devant des millions de surfeurs connus et inconnus d’eux-mêmes. Ces extraits ne représentent qu’une infime partie de ce qui est rendu possible par les technologies numériques en termes de construction de soi et de l’Autre. L’avènement de nouveaux espaces relationnels tels que weblogs, podcasts, vidéocasts, Facebook, Second Life, Youtube... offre une plus grande possibilité de partager ces discours. L’hypothèse de départ de cet ouvrage est que la présence de ces témoignages, confessions et autres, s’apparente à l’une des quatre technologies « sociales » définies par Michel Foucault en 1988 : les technologies du soi. Foucault a traité de ces technologies dans ses cours au Collège de France au début des années 80 et lors d’un séminaire à l’Université de Berkeley aux Etats-Unis, en démontrant comment elles sont dérivées de phénomènes culturels. Le philosophe introduit la problématique des technologies de soi de la façon suivante en anglais : « I am now interested in how the subject constitutes itself in an active fashion through practices of the self, these practices are nevertheless not something invented by the individual himself. They are models that he finds in his culture and are proposed, suggested, imposed upon him by his culture, society and his social group » (Foucault 1997 : 291). Dans son séminaire à Berkeley, Foucault (1988 : 18) explique que « technologies of the self [...] permit individuals to effect by their own means or with their help of others a certain number of operations on their own bodies and souls, thoughts, conduct, and
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http://twitter.com/stephenfry

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way of being, so as to transform themselves in order to attain a certain state of happiness, purity, wisdom, perfection, or immortality ». Ainsi, afin d’illustrer ce qu’il appelle « la pratique de soi », Foucault (2001 : 152-153), dans son cours du 27 janvier 1982 au Collège de France, lit un passage du livre IV des Pensées pour moi-même de l’empereur philosophe romain Marc Aurèle. Pour pratiquer son soi, Marc Aurèle y passe en revue ses activités du jour – même les plus insignifiantes –, ce qui n’est pas sans rappeler ce que nous pouvons lire ou entendre à notre époque sur la Toile au quotidien. A la lecture de ces extraits, on note de nombreux points communs entre les technologies décrites par Foucault lorsqu’il passe en revue le « souci de soi-même » ou le fait de « s’occuper de soi-même » (Foucault, 2001 : 4) de la Grèce Antique ou des Confessions de la Chrétienté (par exemple dans le cas de l’exomologèse ou la confession des pêchés) et les nouvelles formes de mise en récit du soi de la Toile. Evidemment, les enjeux sont différents de nos jours et comparer la Grèce antique avec nos mondes hypermodernes (Aubert, 2004) sera perçu sans aucun doute comme étant quelque peu exagéré. Néanmoins, si l’on confronte les technologies de Foucault (qui comprennent la lecture, l’écriture, la méditation, la marche…) aux technologies numériques, celles-ci se fondent en fait sur les mêmes bases : prendre soin de soi. Il est clair qu’au XXIème siècle, ces technologies de soi se sont généralisées. Dans des mondes contemporains où « une crise du sens frappe la planète entière » (Augé, 1995 : 16-17), où dominent aussi l’urgence et une incitation à une hyper-réflexivité, chacun est amené à s’interroger sur qui il est et à justifier son existence face aux autres et à soi-même. D’ailleurs, de nombreuses métaphores proposées par les chercheurs pour décrire l’individu contemporain intensifient l’aspect inhérent de mobilité, de mouvance ou de ce que Michel Maffesoli a appelé le « retour du désir d’errance » (2004) des mondes contemporains : le vagabond, le nomade, le pèlerin, le motel, le paparazzi, le flâneur (Deleuze & Guattari, 1986 ; Bauman, 1993 ; Braidotti, 1994 ; Jokinen & Veijola, 1997 ; Kenway & Bullen, 2008)… et même Internet (Urry, 2000 : 40) ! Il n’est pas étonnant qu’à partir de là, le concept omniprésent d’identité constitue foncièrement, pour le sociologue Zygmunt Bauman (2004 : 77) « un champ de bataille » scientifique, sociétal, individuel... L’hypothèse de la multiplicité

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identitaire – même si elle est loin d’être une innovation (on pourrait, par exemple, se référer au Cratyle de Platon) – taraude, comme nous le verrons, de plus en plus les chercheurs (Lewis & Todd, 2004 : 43)... tout en rencontrant, il est vrai, un certain nombre d’obstacles. Il en est de même pour l’espace dont l’identité se transforme comme les individus qui y habitent et qui devient un « non-espace », un espace-poubelle, un « junkspace » (Augé, 1995 ; Chung et al., 2001). Ce livre s’intéresse aux liens entre identité (plurielle et singulière) et utilisation des nouvelles technologies de l’individu hypermoderne (Aubert, 2004) et propose de théoriser celles-ci comme étant dans la lignée des technologies du soi de Foucault. Les problématiques suivantes sont posées par les auteurs : - Quelles sont les spécificités des (co-)constructions du soi par le biais des technologies numériques ? Comment ces technologies contribuent-elles à présenter le soi ? - Que dit-on du soi ? Comment le dit-on ? Comment le construit-on ou le met-on en scène ? Avec qui ? Pour qui ? Et pourquoi ? - Trouve-t-on des signes de manipulation de soi dans les discours et les collages identitaires ? - Quels mythes de l’identité sont identifiables dans les productions sur le soi ? - Quelle est la place de l’interlocuteur (fictif ou réel, identifiable ou non) et des groupes dans ces constructions ? - Comment l’Autre, partie intégrante du soi, est-il construit ? - Qu’apporte l’ensemble des constructions du soi au simple visiteur, lecteur, spectateur ou auditeur en termes de réflexions sur eux-mêmes ? L’introduction ouvre la discussion sur ces problématiques en interrogeant les concepts d’identité et d’altérité en liaison avec les technologies numériques du soi. Un modèle d’analyse des coconstructions identitaires dans ce contexte est aussi proposé.

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1. Identités de soi, identités de l’Autre (et de soi comme un Autre) De nombreux chercheurs issus de divers domaines s’entendent actuellement sur le fait que l’identité n’existe pas, que c’est un mythe (Boumard et al., 2006). Brubaker et Cooper (2000), dans un article qui critique la notion, expliquent que les sciences humaines et sociales ont capitulé face à l’identité (ibid. : 1) et que le terme est souvent mal défini, voire pas du tout, par les chercheurs. En outre, ils soutiennent que la notion est problématique car elle représente à la fois une catégorie de pratiques (je me (co-)définis) et une catégorie d’analyse (j’analyse comment tel individu se définit) (ibid. : 4). Nous aurons recours aux deux catégories dans ce livre. Face à cela, Brubaker et Cooper (ibid. : 14-17) proposent de remplacer la notion d’identité par les termes anglais identification, categorisation, self-understanding, social location, commonality, connectedness, groupeness qui sont plus à même de traduire, selon eux, son côté flexible, mouvant et pluriel et le fait que l’identité est un processus sans fin. L’identité se pensera ici en termes de communautés de soi pluriels et multivocaux (Mair, 1977) dans le sens où le soi a recours à de multiples voix dans ses constructions, qui lui sont externes (voix des Autres) et internes (ses propres voix, présentes, passées et futures). Ces voix – bien qu’elles soient souvent inaudibles et invisibles – contribuent à la co-création de l’individu (Hermans & Dimaggio, 2007 : 27). Ceux qui fréquentent les technologies numériques ont donc la possibilité de devenir davantage multivocaux et donc pluriels (Hermans, 2004 : 305) puisqu’ils sont amenés à traverser des voix multiples d’individus, de groupes ou de communautés qui entrent dans leur sphère privée. Bien sûr, il ne s’agira pas dans cet ouvrage de tomber dans du « constructivisme mou » (Brubaker & Cooper, 2000 : 1), qui laisserait se dégager de prétendues identités, que l’individu qui opère des « pratiques de soi » peut contrôler à sa guise, car, malgré la mouvance des identités et des multiples positionnements au quotidien, l’individu réussit tout de même à garder une cohérence significative (Rowan & Cooper, 1999 : 2). De plus, le contrôle de ces « jeux du je » n’est pas du tout systématique. En effet, au quotidien, des identités solides se manifestent dans les discours de chacun (je suis suédois donc je… ; je suis une femme, donc je…).

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Cela fait dire à de Singly (2008 : 87), face au paradigme de l’identité liquide de Bauman par exemple, que « la société n’est pas si liquide car nous ne détestons pas tout ce qui dure ». Ainsi, l’individu peut parfois dévoiler des identités à certains, les cacher à d’autres ou s’en voir imposer, les accepter ou les refuser. Le tableau suivant, inspiré des travaux en psychologie sociale (Mucchielli, 1986 : 21-22), montre bien la complexité et la multiplicité des phénomènes de représentations de soi et de l’autre ainsi que les rapports entre les deux dans les constructions de ce que l’un et l’autre sont :
Identités auto-énoncées Identité subjective (je crois ce que intimement) je suis Identités imposées par l’Autre Identité inférée (il peut énoncer ce qu’il croit sur l’identité de l’autre) Identité vécue (il peut énoncer ce que cet autre est subjectivement pour lui) Identité souhaitée (il peut énoncer ce qu’il voudrait que l’autre soit) Identité prescrite (il peut se comporter de façon à ce que l’autre se comporte comme il veut qu’il se comporte) Identité attribuée (il peut énoncer ce que normalement cet autre acteur doit être)

Identité ressentie (j’éprouve ce que je suis) Identité affirmée (j’énonce mon identité devant les autres) Identité présentée (je présente aux autres ce que je veux être) Identité de circonstance (je présente certaines parties de ce que je suis) Identité agie (je fais un certain nombre de choses qui correspondent à ce que je crois devoir faire) Identité négative représentée (je peux éprouver, énoncer, présenter partiellement ou totalement ce que je ne veux pas être)

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Au sein des technologies numériques, où le visage, le corps, le non-verbal, entre autres, ne sont pas toujours visibles, on peut imaginer à quel point ces mécanismes et stratégies peuvent se démultiplier et nous tenterons plus loin de proposer un modèle (forcement incomplet !) d’analyses de ces manifestations identitaires. Dans cet ouvrage, l’identité est comprise comme une coconstruction qui est encadrée par les doubles enjeux de la complexité et de la réduction (solidité/liquidité). Celle-ci est donc une identification plurielle et instable. C’est pourquoi, l’identification (i.e. le processus de co-création) met les individus face à « the daunting task of ‘squaring a circle’: that generic phrase, as you know, implies tasks that can never be completed in a ‘real time’, but are assumed to be able to reach completion in the fullness of time – in infinity… » (Bauman, 2004 : 11). En bref, elle ne prend jamais fin. 2. Nous surfons donc nous suis Le titre de cette section peut surprendre. En effet, la forme « nous suis » est étonnante, surtout si l’on considère la phrase originale de Descartes qui l’a inspirée. Pour les auteurs de cet ouvrage, le « nous suis » traduit d’abord la pluralité des identités introduite supra. Si chaque individu est divers, alors son je l’est obligatoirement. Dans cette section, nous nous intéressons au rôle essentiel de l’altérité dans cette multiplicité car sans le nous (surfons), le soi pluriel ne peut exister. M. Bakhtine (1984 : 53) écrivait il y a déjà plus d’un siècle : « Je ne suis pas seul quand je me regarde devant le miroir, je suis sous l’emprise de l’autre âme ». Par ses travaux sur la polyphonie inhérente à tout discours – donc à toute prise de parole –, il allait, sans le savoir, révolutionner de nombreux domaines et avoir un impact jusqu’à nos jours sur la pensée contemporaine. L’idée que le soi n’existe pas sans un Autre (soi-même ou l’Altérité, avec un grand A) est dorénavant acceptée par la plupart des domaines de recherche. En anthropologie, par exemple – domaine qui a été transformé par les remises en question des positionnements des anthropologues dans la mise en scène des cultures –, Marc Augé (2000 : 35) souligne que « nous nous identifions tous à une certaine image de nous-mêmes et le regard d’autrui participe à

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l’élaboration et à l’évolution de cette image ». Pour M. Maffesoli (1988), la postmodernité est fondée sur le principe d’hétéronomie. Ainsi, ce sont nos « tribus » qui permettent au soi d’exister (ibid.) et par leur multiplicité et instabilité (on n’appartient pas à une seule et unique tribu) d’exister au pluriel. Le sociologue (ibid. : 213) affirme également que le mythe du narcissisme postmoderne est en fait un « narcissisme de groupe ». Toutes les tribus rencontrées, dans lesquelles on entre sur Internet par exemple, ou les communautés portemanteaux de Bauman (2004) permettent ainsi des remises en question de soi, des interrogations permanentes sur ce qu’on est et ce que l’on fait. Ainsi, pour donner un exemple, sur le site www.postsecrets.com, une jeune lesbienne qui a été violée et qui attend un enfant explique avoir décidé de ne pas avorter après avoir lu un « secret » sur le blog (www.postsecrets.com) :
Yesterday a few hours before i came to your event, i found myself sitting alone in a public restroom starting at a positive pregnancy test. My first thought was there was no way i could keep this baby, or go through with the pregnancy. My girlfriend is in the hospital fighting a severe eating disorder about 14 hours away from me. The pregnancy is a result of rape. My girlfriend being the only one who knows about it. Until you. When i saw the secret that said “When we decided to keep you, your life wasnt the only one spared” i had to fight back tears. That secret changed my life. I am keeping this baby. and i am proposing to my girlfriend next time i go up to Boston to see her. Even if we cant legally get married here in PA. I want that secret to save her life too!

Sans l’accès à cette technologie de soi et au « déversement » de secrets, la jeune fille n’aurait peut-être pas eu l’opportunité de s’interroger sur sa situation et de se positionner ainsi. Le blog participe donc à la recherche indirecte d’aide. De même, le bloggeur suivant (blogstalker.com) explique clairement pourquoi il a besoin de savoir ce que font ceux qui visitent son blog au quotidien :
No trick questions here, just want to know what you did today. Maybe it is so I can live through your exciting days events and dream big.

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Maybe it’s because I want to feel like I am not the only person who has ho-hum drag on boring days. Maybe I didn’t have anything else to post about. Maybe I spent too much time creating a new music play list to put together a coherent thought. Maybe it is all of the above. So, do me a favor. Take 90 seconds(more or less) and click the little comment button and tell me at least one thing you did or are going to do today. It does not matter when you read this. The day you read this is the day you tell us about. Easy enough ? Well, we shall soon see.

Les explications sont claires : vivre de façon excitante à travers l’Autre, se rassurer par l’Autre (ma vie n’est pas la seule à être ennuyeuse), avoir de la matière pour le blog… et donc faire vivre son blog par ce que les autres produisent… Dans la création de tribus virtuelles, les alliances vont souvent bien au-delà des espaces géographiques qui entourent les surfeurs et donc au-delà par exemple des Etats-Nations (Morley, 2000 : 205). Néanmoins, Boyd et Heer (2006) affirment que souvent le local peut avoir autant d’importance que le global dans ces tribus – ce qui peut poser problème et limiter les confessions et multiprésentations de soi. Les mêmes chercheurs ont démontré par exemple à quel point le système Friendster – qui, au moment de leur étude, ne permettait pas de hiérarchiser les groupes auxquels on appartenait –, a posé de gros problèmes à ceux qui acceptaient comme « amis » à la fois leurs collègues de travail et, par exemple, de « vrais amis » et qui ne se sentaient pas aussi libres dans leurs possibilités d’utiliser cette technologie pour « s’identifier », ou « se représenter ». Bien sûr, ce besoin d’être avec les autres, de socialiser à outrance, et donc ces identifications multiples, ont leurs limites. Avec la naissance des sites de socialisation, l’individu « branché » est suscité en permanence (Turkle surnomme ce phénomène « the always-on culture », 2008) pour qu’il s’inscrive à tel service, suive la vie et les confessions de tel membre de sa tribu (physique comme virtuelle), etc. Dans un article tiré du journal anglais « The Independent », Rhdri Masden explique (repris dans « Le Courrier International », 2007 : 18) que « les gens en ont tellement marre des groupes qui les intègrent dans leur cercle d’amis pour se faire de la publicité que MySpace a créé une option permettant de

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rejeter automatiquement toutes les demandes d’amis ». De même, le journaliste américain C. Suddath du magazine « Time » affirmait en février 2009 à propos de Facebook que « Facebook is a loose social network ; a “friend” on Facebook might translate to someone you’d barely recognize in real life. I don’t care that my college roommate’s sister is anemic or that my stepcousin’s boyfriend gets nervous around old people (apparently he’s afraid they’re going to die) ». La multiplicité des réactions face à ces technologies numériques du soi est évidente. Celles-ci soulignent bien la prudence face aux généralisations à observer dans l’analyse de ces phénomènes. Finalement, on s’interrogera sur les raisons qui se cachent derrière le recours à ces technologies numériques du soi. Ainsi, de nombreuses hypothèses concernant ces potentielles « inventions de soi » (Kauffmann, 2008), ce déversement quotidien de secrets, de confessions, d’identifications peuvent être posées. L’hypothèse la plus probable est qu’il pourrait s’agir de la réalisation du « fantasme de la multiplicité » permise sans véritables limites par les technologies. L’anonymat dans les nouvelles technologies faciliterait les essais d’identités. L’individu hypermoderne peut ainsi goûter aux joies des excès de soi face aux lieux et individus multiples inconnus sur la Toile, même s’il en fait l’expérience dans son univers « physique » au quotidien sans toujours s’en rendre compte (on est tous plus ou moins différents selon les contextes d’interaction, les interlocuteurs…). Cet accès simplifié à l’altérité et à divers modèles de soi permis par les technologies peut pousser un individu à essayer des identités autres, ou à mettre en avant des identités qu’il n’ose révéler à ses proches. En bref, tous ces actes de mise en scène de soi par soi ou avec/par l’Autre peuvent donner l’impression à chacun d’être capable de trouver son/ses « altérité/s de soi » et de l’/les essayer (Maffesoli, 1997 : 109). Comme le suggère Maffesoli (2000 : 93), la navigation sur Internet et les constructions multiples qui peuvent en découler ne seraient-elles pas une remise en question de la maîtrise de soi et du monde que la modernité a essayé de mettre en place ? Ou bien, au contraire, les utilisateurs des technologies numériques ont-ils l’impression en fait d’unifier leur soi en

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essayant d’innombrables identités, i.e. en espérant que cela leur permettra de trouver un soi stable ? 3. Multiplicité des constructions : une grille de lecture Dans ce qui suit, nous proposons une grille de lecture qui démontre la complexité des points d’approche de l’identité dans les technologies numériques du soi. Ce modèle peut permettre au lecteur de se positionner face à ce concept dans les analyses proposées dans cet ouvrage. Les questions auxquelles on pourrait tenter de répondre avec ce modèle sont : comment tel individu se définit-il dans la Toile Vivante ? Comment l’Autre participe-t-il à cette construction ? Le modèle est articulé autour des impacts de la technologie sur la définition du soi « présentiel » (en dehors des technologies) et au sein des technologies (possibilités de construction dans les nouvelles technologies). Les deux contextes sont structurés selon les rapports entretenus entre le soi, les technologies et les autres. Les flèches (>) indiquent la direction des impacts. L’analyse à partir de ce modèle peut se baser soit sur des données disponibles directement sur Internet soit en dehors (entretiens, groupes centrés…), voire les deux.
1) Impacts des technologies sur les constructions du soi « présentiel » Soi > technologies > les autres > soi présentiel - La technologie me donne une identité supplémentaire (positive ou négative, ou les deux) dans mon entourage physique (l’identité est attribuée mais elle peut être aussi affirmée) : - par mon utilisation de tel artefact (un Blackberry, un Mac,…) ou software (cf. l’appellation « le président 2.0 » pour Obama). - par mon utilisation de tel lieu virtuel pour me construire (je suis sur MySpace, Twitter… identité renvoyée si je tape mon nom sous Google) On voit dans ce qui suit, écrit sur le Twitter de l’acteur Stephen Fry (grand adepte de cette nouvelle technologie de soi) en février 2009, que l’image que lui apporte cette nouvelle technologie face aux médias peut mener à une « fatigue identitaire » :

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- Did interviews with Sunday Times and PA (both British) before filming scene. Journos more interested in Twitter than Bones. - Worry that talking about Twitter too much will somehow spoil it. But hard when asked all the time. Don’t want to become a bore on the subject. - par ma fréquentation de tel site (par exemple : j’ose avouer ou non que je vais sur tel site ; si je le fais, on m’attribuera une identité). - la non-présence sur un espace relationnel peut mener au rejet en présentiel cf. l’exemple d’un enfant qui affirme que « if you’re not on MySpace, you don’t exist » chez Boyd & Heer, 2006 ou bien une journaliste du Daily Mail en février 2009 qui explique qu’en refusant une présence sur Facebook, « I’ve committed social suicide by shunning social networking ». - Mon identité présentielle peut être transformée par mon identité « tenue en laisse » par les nouvelles technologies (cf. le « tethered self » de Turkle, 2006) que je le veuille ou non (identité inférée) : - Boyd & Heer (2006) donnent l’exemple d’une enseignante dont les Friendsters (« amis sur la plateforme Friendsters ») avaient des profils qui ont fait croire à ses étudiants qu’elle était associée à des drogués et pédophiles (car ceux-ci avaient mis des photos de marijuana et un des amis était habillé en jeune fille sur sa page) - Turkle (2006) mentionne la simultanéité des identités souvent contradictoires ou parallèles par l’utilisation de ce qu’elle appelle les « tethering devices » (dispositifs qui « tiennent en laisse » : téléphone portable, mini-ordinateur…) dans des lieux où les identifications peuvent se mélanger (parent et homme d’affaires, si celui-ci répond à sa fille au téléphone). Soi > technologies > soi présentiel - Je me regarde / je regarde qui je suis / deviens sur la Toile virtuelle - Phénomène d’autoscopie par le biais de mes productions (mon blog, mes vidéocasts… ; ou de celles des autres : je me google)

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- J’explique mon moi présentiel par ma présence virtuelle (au singulier ou au pluriel) Dans un article du « Monde » de février 2009, le bloggeur Perez Hilton explique que son pseudonyme (son vrai nom est Mario Lavandeira) « résume complètement qui je suis, mon côté fan, mon côté gay, mon côté latino, et mon sens de l’humour ». 2) Constructions de soi au sein des technologies Soi > Soi - Je me représente comme ce que je pense vraiment être au singulier - Je créé une identité solide (extrémisme religieux, revendications culturelles…) / officielle (professionnelle) - Je me représente comme ce que je pense vraiment être au pluriel - J’énonce une identité double/plurielle (cas de certains immigrés, par exemple) - Je créé plusieurs moi virtuels sur différents sites, par différentes adresses e-mail, plusieurs pages sur Facebook… - Je ré/invente ma présence virtuelle (je modifie mon site, je détruis pour mieux reconstruire) - Je m’ « hyper-représente » pour attirer l’Autre, pour me « vendre » mieux que les autres (cf. Bauman, 2008 : 71) - Je représente un sur-soi de court-/long-terme (Jauréguiberry, 2004 : 168) - J’essaie d’autres identités (je m’invente par des avatars (un homme devient une femme et vice versa…), discours sur soi inventés… cas des Fakesters ou Pretendsters qui sur Friendster s’inventent de fausses identités d’amis (Boyd & Heer 2006) - Je m’invente pour que mes pairs m’identifient (cf. l’analyse de Boyd et Heer 2006 sur la fréquentation déguisée de Friendster par les moins de 18 ans qui incluent dans leurs noms d’utilisateurs les chiffres 61 ou 71 pour que les autres jeunes les reconnaissent et les approchent). - Je représente une identité négative - Je présente ce que je n’aime pas en moi (dans le virtuel/le présentiel)

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- Je critique les façons dont l’Autre me définit (dans le virtuel/le présentiel) - Je représente qui j’aimerais être - Je décris ce que je pourrais changer en moi (physique et/ou virtuel) - Je suis absent-présent (épieur – lurker –) - Je ne laisse pas de trace dans les lieux virtuels visités alors qu’eux m’influencent dans mes constructions Les autres > Soi - L’Autre me demande de devenir Autre - cas des blogs « critiques »/ pressions des tribus virtuelles pour changer son soi - L’Autre me raconte/me met en scène/m’invente - L’Autre devient moi - Il me vole mon identité ou s’impose à moi (hacker, SPAM, phishing, faux blogs de François Mitterrand pendant les élections présidentielles de 2007 ou de Madonna…) - Il me remplace (le blogsitting, cas des garde-blogs pendant que les auteurs sont en vacances, cf. www.blogsitter.net) - Je recherche un Autre idéal (robots, botchats…) sur lequel je projette une rencontre avec un sujet (cf. Turkle (2007) et ses études sur les tamagotchis, le robot Cog du MIT…). Je peux me remettre en question et m’interroger sur qui je suis par cet Autre. Soi > les autres - Je représente qui l’Autre veut/voudrait que je sois (positionnements identitaires imposés, souhaités ou prescrits par l’Autre) - Je refuse de me représenter comme l’Autre veut que je sois - Je suis construit par la présence de l’Autre - Il m’enrichit par sa présence dans mes networks : il met mes photos sur son site ; il m’accroche sur ses technologies (parfois il « m’oblige »/parfois je lui propose) ; il écrit sur moi, que je le sache ou non.

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