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Teilhard de Chardin

De
292 pages

Il y a près de soixante ans décédait dans un certain isolement, au cœur de New York, Pierre Teilhard de Chardin, dont les idées avant-gardistes sur l'origine et l'épopée du « phénomène humain » ont ébranlé l'intelligentsia de son temps.
Savant reconnu dans les sciences de la géologie et de la paléontologie, explorateur infatigable, découvreur des ossements du sinanthrope, il parvint à conjuguer science et foi.
Par son audace intellectuelle, il annonça des perspectives des plus pertinentes sur le sens à donner à l'émergence et à la destinée de l'humanité, toujours d'une actualité brûlante dans le tohu-bohu de notre monde déboussolé d'aujourd'hui.


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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-77577-1

 

© Edilivre, 2014

Igneus est ollis vigor et celestis origo

De feu est leur vigueur et du ciel leur naissance

Devise de la famille Teilhard de Chardin

Hommage

En hommage au Père Teilhard de Chardin, qui annonce que le Monde peut être aimé, car il a un sens.

Citation

Si tant d’âmes ont été touchées par le Père Teilhard, c’est peut-être avant tout parce qu’il savait refaire de l’univers un temple.

Jean Lacroix
in Le Sens de l’athéismemoderne p. 28

Introduction

Sur la planète « Terre », depuis des millénaires, l’Humain s’active à survivre, à mieux vivre. Ce n’est pas rien. La Nature l’a malmené par tous les dangers capables de l’anéantir. Ce n’est pas tout, car aujourd’hui l’Humanité est confrontée à la responsabilité du maintien de son existence et de la préservation des qualités vitales de la planète qui la porte.

Si, physiologiquement, l’Homme est issu du monde du vivant, il est devenu, au fil du temps, un être mental capable de réflexion. Devenu du « vivant réfléchi », il a acquis le pouvoir du questionnement. Pressé par mille et une interrogations sur le monde et sur lui-même, il s’est mis en recherche de réponses sur la signification du fait de son existence. Y a-t-il un sens à ces mouvements géants du Monde qui l’emportent au travers du temps vers une destinée inconnue ?

L’Homme est un animal d’exploration. Après avoir conquis tous les recoins de la planète, il veut savoir d’où il vient. Avec le regard qu’il est venu à porter sur son passé, il voit ses origines s’enfoncer dans les brouillards de primitives cellules vivantes, qui ont émergé, il y a des milliards d’années, d’un stupéfiant frémissement de la Matière.

Tournant son regard vers le futur, l’Homme est saisi de perplexité, car les réponses apportées par ses découvertes lèvent sans fin de nouvelles interrogations.

Depuis le moment où il a ouvert au plus large sa vision sur l’Univers, ne voilà-t-il pas qu’il se découvre comme un étranger du cosmos, un prisonnier sur un éphémère vaisseau spatial, où la Nature l’a fait mystérieusement émerger. II en vient à rêver de pouvoir s’en évader dans le futur, par une technologie hypersophistiquée. Dans le présent, il s’inquiète des exploitations forcenées de la planète, qui causent des blessures irréversibles aux substrats naturels dont elle est composée.

Pour mieux vivre, les Hommes se sont en effet ingéniés à déployer tous les moyens techniques pouvant satisfaire leurs aspirations de confort, même les plus capricieuses.

Mais les mille inventions, la mise en œuvre des technologies les plus performantes, les montagnes de biens produits, n’arrivent pas à effacer les questionnements existentiels les plus lancinants. Entre autres, y a-t-il un sens à ce gigantesque labeur accompli par la Nature et par l’Homme lui-même ? Aujourd’hui les réponses des sagesses et philosophies traditionnelles sont en perte de crédibilité, tandis que les espérances aux lendemains qui chantent, tant celles d’un « En-haut » parfait, que celles d’un « Ici-bas » paradisiaque, perdent leur pertinence face aux phénoménales avancées scientifiques.

Un nouveau danger est en voie de guetter l’Humanité. En effet, en l’absence d’une vision chargée de sens sur leur futur, les humains pourraient être saisis de doute sur la nécessité de vivre et de prolonger leurs efforts.

Le Père Pierre Teilhard de Chardin est un de ces penseurs qui a passé son existence à chercher les raisons, qui pourraient éclairer l’Homme, sur le bien-fondé de son existence et sur la grandeur de sa destinée. Son nom n’est pas inconnu, mais sa pensée devient de moins en moins connue. À plus de cinquante ans de son décès, le personnage s’est éloigné suffisamment de notre temps pour qu’il soit considéré comme appartenant au passé. Il n’en est pas de même pour sa pensée, qui reste de toute première actualité. Cela tient du fait qu’il s’est efforcé de voir loin et de très haut.

Teilhard s’est efforcé de mieux voir pour mieux comprendre. Sa vie fut celle d’un chercheur et d’un érudit accompli. Il s’adonna à la géologie, à la paléontologie, pour mieux comprendre la montée de l’Humain au travers de la lignée animale. C’est avec passion qu’il chercha à comprendre tant le passé de la Terre, et l’histoire du vivant, qu’à suggérer des pistes pour le futur de l’Humanité. Savant par l’esprit, mystique par le cœur, sa vie sera menée par une double tension dialectique entre l’affectif du cœur et la rationalité de la pensée.

« Par éducation et par formation intellectuelle, j’appartiens auxenfants du ciel.

Mais par tempérament et par études professionnelles, je suis unenfant de la Terre.»

(1)

Si sa vie intérieure fut alimentée incessamment par une foi dans le Transcendant, il défendra toujours sa croyance au Monde qui, pour lui, est nécessairement signifiant.

Il ira jusqu’à déclarer :

« Si par suite de quelque renversement intérieur je venais à perdre successivement ma foi au Christ, ma foi en un Dieu personnel, ma foi en l’Esprit, il me semble que je continuerais invinciblement à croire au Monde. »

(2)

Bien qu’il ait abouti à déceler des axes de croissance du Monde, il s’est refusé d’élaborer un système fixe qui serait plombé par des axiomes auxquels il faut adhérer. Il propose une vision d’un Monde qui est sous-tendu par des forces de croissance orientées vers plus de conscience. Aujourd’hui l’Univers doit être compris comme un mouvement. Il ne peut évidemment plus être considéré comme une construction géante parfaite et immuable, telle que le concevaient les philosophies antiques et médiévales. De même, l’Univers ne peut non plus être assimilé à un mouvement cyclique sans fin, comme l’affirment les spiritualités orientales. Teilhard va comprendre l’Univers comme un gigantesque phénomène qui semble programmé, informé en l’intime de ses structures en vue de favoriser la croissance de la conscience. D’un état apparent d’une absolue inconscience en ses débuts, l’Univers est bien parvenu à dérouler, sur la planète Terre, un phénomène de conscientisation grandissante.

Pour Teilhard, ce gigantesque théâtre du Monde n’est certes pas la résultante d’effets de causalités aveugles, s’avançant dans une suite sans fin d’événements hasardeux.

Il a vu qu’au cours du Temps, les composantes du Monde s’ordonnent entre elles, faisant apparaître des arrangements favorisant des structures complexes, amorces du Vivant, qui deviendra siège du conscient. L’Univers a bien abouti à manifester la Pensée, c’est-à-dire qu’il en est venu au travers du Temps à se réfléchir sur lui-même.

Attentif à dépasser les apparences de surface des phénomènes, il a décelé les subtiles dimensions d’un « Dedans », sous-jacentes à toutes les formes apparentes des phénomènes. L’Univers, en ses manifestations de surface, est bien « matérialité », mais au cœur de leurs dimensions internes, se dévoilent des potentialités de conscience. Par ses réflexions, il a conclu que si l’Univers est en pouvoir de se connaître, c’est qu’il est généré par une Réalité qui le transcende, une Réalité que l’on peut appeler « Esprit ».

Si Teilhard a étudié la lente et tâtonnante montée de l’espèce humaine de son passé, il n’a pas manqué de porter un regard interrogateur sur les horizons de son avenir. Amoureux passionné de l’histoire de la Terre et de l’Humanité, il a tenté de déceler ce qui peut l’inscrire dans une perspective chargée de sens. Constatant l’inquiétude des hommes sur leur sort futur, il va présenter des perspectives optimistes sur le destin de l’Humanité. Il a bien reconnu que les sciences ont été capables d’établir des cartes du réel de plus en plus pertinentes, mais elles restent, à ses yeux, dans l’incapacité d’apporter des réponses aux anxiétés existentielles de l’Humain. Aussi il va proposer une vision plus globalisante qui, débordant les cadres stricts de la connaissance scientifique, sera capable d’apporter des réponses aux questionnements de l’homme contemporain sur le sens de son existence.

Il viendra à proclamer que les horizons du Monde ne sont pas fermés, mais peuvent s’ouvrir sur des perspectives qui sont à même de répondre aux attentes les plus vives du cœur de l’Humain. Il décèle des possibilités de lendemains lumineux, si les Hommes choisissent les voies qui s’ouvrent à leur croissance spirituelle. Ses conclusions tiennent du fait qu’il a ouvert sa vision, tant aux dimensions les plus larges du temps et de l’espace, qu’à celles de perspectives spirituelles les plus hardies… Embrassant l’épopée millénaire de l’Homme, il annonce qu’il n’est qu’une étape dans une gigantesque programmation du Monde.

L’œuvre de Teilhard est sous-tendue par l’idée que, s’il y a eu un » Alpha » de l’Homme, il y aura, par effet d’irréversibilité de l’évolution, l’accomplissement d’un « Ultra-humain » en un « Oméga » du futur. Pour Teilhard, l’Humain peut croire que, bien que se découvrant comme une infime parcelle d’un Tout géant, il a bien pour vocation de participer activement à la genèse cosmique de l’Univers, en œuvrant pour établir les conditions terrestres qui permettront l’émergence d’une Ultra-humanité.

Suite au constat de l’oubli de l’œuvre de Teilhard de Chardin, il nous a semblé utile de réveiller l’attention sur sa pensée, qui par son élévation, le positionne parmi les plus grands penseurs du XXe siècle. C’est vrai qu’il y a eu beaucoup de grands esprits durant les dernières décennies, mais Teilhard de Chardin se caractérise par une exceptionnelle ouverture du cœur, qui n’a pas manqué de charger son œuvre, par une tension d’amour du Monde et de l’Humain d’une manière inégalée. C’est bien par cette tension d’amour qu’il a abouti à démontrer, qu’envers et contre tout, le Monde doit être perçu comme « aimable » dans toute sa profondeur.

Vu l’ampleur de ses écrits, il est impossible de les résumer sans affaiblir toute la complexité de la pensée qui les sous-tend. C’est la raison pour laquelle l’ambition de cet ouvrage se limite à ne présenter que des extraits parmi les plus significatifs des thèmes de son œuvre écrite. Par une approche en petits pas, au travers de touches concises, le lecteur pourra ainsi, avec plus de facilité, prendre connaissance de toute l’originalité de sa pensée. Ce sera au lecteur de décider s’il souhaite reprendre l’intégralité de ses écrits pour mieux saisir toute l’ampleur de la vision de cet éminent savant, philosophe et mystique que fut Pierre Teilhard de Chardin.

Première partie

Biographie, personnalité et pensée de Pierre Teilhard de Chardin

Image 3

En 1892 Pierre Teilhard de Chardin a 11 ans et entre au collège
des Jésuites à Notre-Dame-de-Mongré à Villefranche-sur-Saône.

Portrait en esquisse

1886

Des enfants s’ébattent dans une grande demeure ancienne, lovée en creux dans le Puy-de-Dôme, à Sarcenat.

Parmi ceux-ci, un garçonnet de quelques années… Pierre.

« Il porte une blouse-casaquin de lingerie, ornée de ruchés de dentelle. Ses cheveux bouclent à gauche et à droite. Une frange courte laisse dégagé son grand front. Le visage est rond, harmonieux, les traits bien dessinés. L’enfant est, dit-on, affectueux, sage, et semble déjà empreint d’une piété naturelle. »

(3)

1892

À onze ans, Pierre entame ses humanités au Collège des Jésuites à Notre-Dame-de-Mongré, à Villefranche-sur-Saône. Un de ses anciens professeurs, Monsieur Bremond, en fit la description suivante :

« J’ai eu pour élève en humanités, un petit Auvergnat très intelligent, le premier en tout, mais d’une désespérante sagesse. Les plus rétifs de la classe et les plus lourdauds s’animaient parfois […] lui jamais. Je ne sus que longtemps après le secret de cette indifférence apparente. Il avait une autre passion, jalouse, absorbante, qui le faisait vivre loin de nous l’éternel sous les pierres. »

(4)

1896

Dans une lettre du 27 février 1957, le général René Ract-Madoux, qui fut condisciple de Teilhard en dernière année d’humanités, rappelle le souvenir qu’il en gardait :

« Simple, bon camarade, travailleur, ayant un sens élevé du devoir, d’une conduite exemplaire et d’une grande piété, le jeune Teilhard était un élève modèle, très estimé de ses camarades. »

(5)

1914-1918

Teilhard se frotta au monde dans ses réalités les plus sombres, particulièrement durant les années passées au front de la Première Guerre mondiale. Son attitude y fut exemplaire.

« Brancardier d’élite qui, pendant quatre ans de campagne, a pris part à toutes les batailles, à tous les combats où le régiment était engagé, demandant à rester dans le rang pour être plus près des hommes dont il n’a cessé de partager les fatigues et les dangers. »

Citation à l’ordre de la Légion d'honneur en 1921.

1922

Teilhard va prêcher une retraite pour éclairer les jeunes postulants Lazaristes.

Parmi l’assemblée, est présent le futur philosophe Jean Guitton.

Il dressa le portrait suivant de Teilhard :

« Il avait un regard d’acier qui vous troublait. Je revois son visage triangulaire, son teint rose, ses yeux métalliques, ses lèvres en accent circonflexe. Je me rappelle son élégance. Il avait le costume de l’homme du monde, dans les deux sens : l’univers et la bonne compagnie. On sentait qu’il avait ses entrées partout, même en Dieu. Il semblait sûr de sa postérité. »

1929

En 1929, Teilhard de Chardin est en excursion sur le bateau le « Pirate » avec Henry de Monfreid au Ghubbet Kharab, au fond du golfe de Tdjourah.

Claude Cuénot dresse le portrait d’un Teilhard explorateur, alors âgé de 48 ans.

« L’ex-professeur, devenu explorateur aux semelles de vent, a été invité par le patron duPirateet, quand on bourlingue, on ne met pas de cols ronds.

De la manche étroite s’échappe une main longue, noueuse et fine. […] De l’encolure émerge un visage aux traits accentués. Les cheveux, qui volettent où bon leur semble, ne sont plus très fournis et dégagent un grand front. Les yeux s’enfoncent sous les arcades sourcilières. Grand nez, grande bouche, menton volontaire.

Le Père fixe l’opérateur et cependant il regarde au-delà ; il est libre, et toutefois ce visage maigre, énergique, intelligent, demeure tendu : la vision intérieure est trop forte.

C’est une âme ardente et passionnée que celle du Père, qui n’est pas seulement un homme sincère, mais dans certains domaines, un naïf et, disons-le, un casseur de vitres délicieusement enfantin, il aime foncer.

Il a le sens de l’amitié. Mais, plus profondément encore en lui que l’amitié, règne l’amour charnel de l’Univers : le Monde a pris son cœur, car le sensible l’inonde de ses richesses.

Assis sur le bastingage […] il est l’aventurier de la recherche, celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, parce qu’il s’est fait de la recherche un devoir sacré, absolu.

À son propre regard il ne compte plus, il n’existe plus. D’une humilité quasi cosmique, visant à l’anonymat, […] il n’oublie pas que le terme vers lequel se meut la Terre est au-delà, non seulement de chaque chose individuelle, mais de l’ensemble des choses. Cet aventurier au visage émacié, au regard profond […] se sent comme transi quand le feu de la Présence divine, autour de lui, n’est pas encore suffisamment allumé. […] Son ambition suprême est de réconcilier notre siècle avec Dieu car, pour lui, l’Univers ne peut que s’achever que dans un « état de divinité christique » qui ne peut s’atteindre qu’à travers l’Univers, et qu’il poussa jusqu’aux limites de ses facultés. »

(6)

1931

C’est l’année de l’expédition de la « Croisière Jaune ». Un coup de publicité fracassant inventé par le talentueux André Citroën, qui conduit cette épopée à traverser les déserts asiatiques sur les traces de l’ancienne route de la soie.

Raymond, un des accompagnateurs de l’expédition, donnera la description suivante de Teilhard :

« Il faut l’avoir vu en ces jours, je voudrais que vous l’ayez vu, que vous voyiez se dresser devant vous, comme si vous le voyiez se dresser vivant devant vous, comme il se dresse, vivant dans ma mémoire, vibrant comme un drapeau sur le ciel de l’Asie, énergique, vivant généreux, infatigable – un élan d’enthousiasme joyeux et quotidien – ici courant comme un jeune homme en le laissant sur place pour aller au marteau vérifier un contact […] ne s’épargnant jamais, épargnant peu les autres qui n’avaient cure de s’épargner. »

(7)

Un autre participant A. Sauvage en fit le portrait suivant :

« C’était un homme très beau […] un homme d’un style inégalable, d’une distinction effacée et irrésistible. Sa voix, sa diction de clavecin, son sourire, qui jamais ne s’abaissait jusqu’au rire, se gravait en celui qui lui avait été quelque peu attentif.

Absence totale de jeu ecclésiastique.

On sentait que, pour être au niveau de son corps, on n’en était pas moins à une distance infinie de sesengagements,de cette pensée qui jamais ne se gonflait.

Le plus souvent, on restait en arrêt devant ce visage préfiguré par le Greco, coupé à la serpe, et l’on se réfugiait dans les banalités de l’expédition.

De cet être courtois, plaisant, charmant, charmeur même, il émanait une solitude désarmante.

Il ne semblait ne s’intéresser à ses camarades qu’à la mesure de la camaraderie. »

(8)

1950

Signalement de son dernier passeport :

« Grande taille : 1,80 mètre, maigre, cheveux blancs, légèrement clairsemés, yeux gris clair, raie à gauche, nez busqué. »

(9)

1955

Teilhard est établi à New York depuis 1951

Le 25 décembre 1955 il est foudroyé par une crise cardiaque.

« Sa dépouille est exposée dans la chapelle de Park avenue, placée dans un cercueil capitonné de satin blanc et muni d’ornements violets, du crucifix et d’un chapelet.

À la suite de l’embaumement, le visage du défunt avait acquis une frappante ressemblance avec le masque de Pascal, front dégagé, joues tirées en arrière, pommettes et nez saillants, lèvres pincées. »

(10)

Dévoilement du caractère par la graphologie.

« L’écriture fine, précise, simple, régulière, rapide, contrôlée indique l’intelligence.

Dextrogyre, elle est le signe d’une activité orientée vers des buts et vers l’avenir.

La régularité du cadrage, la rectitude verticale de la marge et horizontale des lignes, signale la force d’une volonté capable d’attention et de persévérance.

La sensibilité apparaît doublement : par une légère oscillation des lignes, mais surtout par une inclinaison prononcée, qui indique évidemment la pente de Teilhard vers le réel et vers autrui. »

(11)

L’enfance et le cadre familial

Au cœur de la vieille France, aux abords de Clermont-Ferrand, sur fond de la chaîne des Puys-de-Dôme, se tapit, sur le plateau de Gergovie, une bâtisse ancestrale cachée par des arbres centenaires. C’est la gentilhommière de Sarcenat. Un peu retranchée du monde, la famille Teilhard y vit en grande simplicité.

Un petit Pierre y vient au monde le 1er mai 1881. C’est le quatrième des onze enfants d’Emmanuel Teilhard de Chardin (1844-1932) et de Berthe-Alice de Dompierre d’Hornoy (1853-1936).

En cette année, Albert Einstein a trois ans, Charles Darwin, soixante-douze. Karl Marx a écrit « Le Capital » quatorze années plus tôt.

Le père est un gentilhomme de grande taille, moustache tombante à la gauloise. Assez austère de caractère, il ne dédaigne toutefois pas l’humour. Très cultivé, il aime la nature, s’intéresse à la philosophie et aux sciences. Il gère avec compétence le domaine agricole et forestier, principale ressource de la famille. C’est avec attention qu’il instruit et éduque ses enfants.

Sa mère, d’origine picarde, arrière-petite-nièce de Voltaire, est la douceur et l’humilité même. Elle est naturellement pieuse, ce qui la conduit hiver comme été, à se rendre dès l’aube à travers bois, à l’église d’Orcines, distante de plus de trois kilomètres du domicile. La perte de sept de ses enfants en bas âge n’altérera en aucune manière sa foi chrétienne.

Dans une lettre datée du 7 février 1936, Teilhard ne manque pas de rendre un bel hommage à sa « chère et sainte Maman ».

« Je lui dois le meilleur de moi-même. D’elle, me sont venus l’amour de Dieu et l’indépendance de l’âme devant l’adversité. »

L’éducation que lui donnent ses parents sera certainement stricte, mais suffisamment souple pour ne point brider les caractères. Comme ses frères et sœurs, il est enseigné par son père jusqu’à l’âge de onze ans.

Il est de caractère doux, mais capable d’obstination. Sa droiture de caractère s’affirme précocement. Il se fixe pour règle de ne jamais s’écarter de la vérité.

« J’ai été un enfant sage. On m’assure que je n’ai jamais menti », dira-t-il.

Ce souci de la vérité, tant dans sa pensée que dans ses actes, se confirmera durant toute sa vie. Il sera libre des sollicitations, des flatteries, des contraintes.

La dimension spirituelle de sa personnalité se manifestera dès son plus jeune âge.

Il écrira :

« Il me semble que, chez moi, tout effort, même portant sur un objet naturel, a été un effort religieux et substantiellement unique. J’ai conscience d’avoir visé en tout à atteindre l’Absolu. »

(12)

Le choc devant l’éphémère d’une mèche de cheveux

À six ans, un événement d’importance va marquer son enfance. Sa mère lui coupe les boucles de cheveux devenues un peu longues. Les mèches sont livrées aux flammes et, devant ses yeux, se consument instantanément. Un choc, une émotion qu’il n’oubliera jamais. Il voit disparaître à tout jamais un élément de ce qui semblait le constituer intimement. Il prend brutalement conscience de l’éphémère qui semble pouvoir anéantir toute chose. Après cet événement, et en grandissant, il sera en recherche de trouver « quelque chose » qui serait marqué du sceau de l’indestructibilité. Il se mettra en quête d’une réalité solide, d’une consistance inaltérable. Dans la nature, où trouver cette qualité ? Il lui paraît que de solides morceaux de fer semblent capables de détenir les propriétés de durabilité qu’il recherche. Il commence alors à les collectionner.

« Pourquoi le fer, et pourquoi plus spécialement tel morceau qu’il me fallait épais, massif, sinon que, pour mon expérience enfantine, rien au monde n’était plus dur, plus lourd, plus tenace, plus durable que cette merveilleuse substance saisie sous forme aussi pleine que possible… La Consistance, telle a indubitablement été pour moi l’attribut fondamental de l’ÊTRE. »

(13)

Il connaît toutefois un second désenchantement en constatant que le fer rouille et se désagrège. Il fait part à sa mère de sa déception de voir son « dieu de métal » périssable. Celle-ci lui avance un précepte qu’il n’oubliera jamais.

« Console-toi, petit Pierre, les choses ne se perdent pas, elles changent, ellesse transforment.»

Dès ce moment la recherche de l’inaltérable dans la Matière deviendra une des sources de ses recherches philosophiques. Avec le temps, cette quête va s’élargir au Monde et à l’Univers, au travers desquels il va chercher des signes tangibles d’une Consistance Universelle.

« Or, […] c’est sous l’effet de l’attrait nouvellement né en moi pour le monde des pierres, qu’un élargissement définitif allait se dessiner au fin fond de ma vie intérieure.

C’est justement à la faveur de l’issue ouverte à mes tâtonnements, par substitution du Quartz au Fer, sur les vastes édifices de la Planète et de la Nature que je commençai à déboucher vraiment sur le Monde, jusqu’à ne pouvoir plus rien goûter qu’aux dimensions de l’Universel. »

(14)

Teilhard étudiant et savant

En avril 1892, le jeune Teilhard entre au Collège des Jésuites à Notre-Dame-de-Mongré, à Villefranche-sur-Saône. C’est un excellent élève, qui réussit aussi bien en lettres, grec, latin, allemand, qu’en sciences. Le 20 mars 1899 il entre dans la Compagnie de Jésus, au noviciat d’Aix-en-Provence. C’est le long parcours des études de jésuite, qui va se dérouler durant quinze années.

C’est alors que va commencer sa destinée de voyageur de la planète. Dès 1905 le voilà en Égypte. C’est au Caire, au collège secondaire jésuite de la Sainte qu’il est nommé lecteur de physique et chimie de 1905 à 1908.

Il reçoit le titre honorifique de « conservateur du musée » qui regroupe, à côté du cabinet de physique et du laboratoire, les trésors minéraux et fossiles recueillis en Égypte par les pères fouilleurs. Ses premières fouilles de recoins de sable ou de roches annoncent ses futures grandes expéditions à travers le monde. Il écrira dans « Le Cœurde la Matière » :

«Tel était à vingt-huit ans le complexe spirituel passablement confus, au sein duquel fermentait,sansparvenir encore à être une flamme bien nette, mon amour passionné de l’Univers.»

Ce contact avec les immensités brûlantes du désert ne manquera pas de susciter en lui des élans d’une mystique panthéiste. La magie des grands espaces silencieux, les splendeurs des couchers de soleil sur le Nil, lui donneront la tentation de se laisser perdre dans un infini ineffable. Mais il se ressaisira à temps et se dégagera de cette voie de facilité. Le père dominicain Jacques Arnould, auteur d’une biographie sur Teilhard, écrivit sur cette crise « qu’il s’en est fallu de peu qu’il ne succombe à la beauté et à l’attrait d’un panthéisme imprégné de mystique orientale. Se dissoudre dans le Multiple, se fondre dans le Tout et la Matière. Bien des facettes de sa personnalité et de son histoire auraient pu le conduire à emprunter cette voie ».

Teilhard lui-même avouera dans un écrit du 7 février 1916 : «J’ai toujours eu, je crois, l’âme panthéiste. »

Dès son retour d’Égypte, il gagne l’Institut des jésuites dans le Sussex où, de 1908 à 1912, il accomplit ses quatre années de philosophie et de théologie. Durant ses loisirs, muni de son marteau de géologue et de sa loupe de naturaliste, il multiplie les randonnées scientifiques avec son ami Félix Pelletier. Par l’exploration assidue sur le terrain, il s’enthousiasme pour la recherche paléontologique et accède au niveau professionnel de chercheur.

Le 24 août 1911 est un très grand jour pour lui. Il y est ordonné prêtre par Mgr Amigo, évêque de Londres. C’est pour lui un événement des plus solennels. Très émus, ses parents sont présents avec ses frères Joseph, Gonzague et Victor. Albéric, l’aîné, n’y est pas, ni Françoise, la Petite-Sœur-des-Pauvres, fauchée par la variole le 7 juin à Shanghaï.

Lors de l’ordination, il reçoit de sa mère un calice. Par ce don symbolique elle manifeste à la fois l’amour maternel qu’elle porte à son fils et la plénitude de ses certitudes chrétiennes.

La conception qu’il porte sur sa vocation sacerdotale est des plus élevées. Dans « Le Prêtre » il écrit : « Porter le Christ au cœur des réalités réputées les plus dangereuses, les plus naturalistes, les plus païennes, voilà ma mission. »

Dans son Journal du 24 février 1917 il définit ce que devrait être l’état de prêtre.

« Le prêtre n’est pas celui qui se drape dans les rites, ni se confine dans l’église et l’administration des sacrements, ni s’absorbe dans les œuvres. C’est le modèle et le premier des hommes, celui qui est le premier à s’enthousiasmer et à souffrir, le premier à attaquer le Réel pour le faire plier. »

Éternel étudiant il reprend, de 1912 à 1914 des cours de sciences à Paris. Il y fait la rencontre avec Marcellin Boule, connu comme le paléontologue spécialiste des Néanderthaliens. Initié à l’étude de l’existence des premiers Hominiens, Teilhard devient un passionné de ces recherches qui ouvrent des perspectives innovantes sur les origines de l’homme. La collaboration avec le savant Boule va favoriser la rencontre avec l’abbé Breuil, le futur pape de la Préhistoire. Ensemble ils effectuent, en juin 1913, une tournée dans les cavernes à peintures préhistoriques du nord-ouest de l’Espagne.

Le jeune savant acquiert ainsi une culture préhistorique forte, qui le rendra plus tard apte à mener à bien toutes ses campagnes de fouilles, entre autres celles de Chine.

Image 1

Teilhard est brancardier au front durant la Guerre de 1914-1918

Teilhard soldat et jésuite

En août 1914, Teilhard n’est toujours pas mobilisé, ce qui lui permet d’entamer, à Canterburry, son « Troisième An », c’est-à-dire la dernière année qui couronne les études de jésuite. Il ne l’achèvera pas, car le conseil de révision le déclare « bon pour le service ».

Mobilisé, il est affecté à la treizième section d’infirmiers. Il connaîtra d’incessants déplacements avec son régiment. En 1918, il rejoint la région de Chalons, à l’ouest de Soissons. Au mois de novembre, il entre en Alsace et à Strasbourg. Début 1919, c’est l’occupation à Bade. Le 15 mai 1919, il est nommé caporal.

Il connaîtra l’enfer de la guerre de près. Le 1er mai 1915, son régiment combat aux confins de l’Oise et de la Somme. Dans sa lettre adressée à sa cousine Marguerite il raconte : « Les boches fusillaient les glacis qui nous séparent et c’était un crépitement continu de balles de mitrailleuses mêlé d’éclatements sourds de bombes. Des fusées éclairaient la ligne, suivies de salves. »

Il prend conscience de l’horreur que peut bien représenter la guerre.

« Ce qui m’a déconcerté, écrit-il sans illusions dans son journal du 3 juin 1916, c’est la vision concrète et prochaine de la destruction possible. J’ai palpé ce que c’est que se perdre, et d’avoir à renoncer à tous les espoirs nourris, à tous les cadres aimés. »

Cette guerre lui ravira des personnes qui lui sont très chères, comme son frère Gonzague, tué à l’assaut d’une tranchée le 1er novembre 1916, ainsi que son jeune confrère, le professeur de géologie Jean Boussac, tué près de Verdun.

En juin 1916, devant toutes les horreurs qui l’entourent, il connaît la dépression, qui le conduit jusqu’à l’éclipse du goût de vivre.

Dans son journal daté du 27 juin 1916 il écrit :

« Que faire dans ce cas où tout point d’appui manque, sinon se cramponner, sans rien sentir, à Notre Seigneur et prier, jusqu’à ce que le courant d’activité se rétablisse […] M’assouplir ardemment et jusqu’à l’extrême au sein de la volonté divine […] gardez-moi, Seigneur, la passion de vivre unie à votre volonté. »

Ce face-à-face avec les tués et les horreurs incessantes affligent son moral.

Il le reconnaît dans une lettre du 30 octobre 1917 qu’il adresse à sa cousine.

« Mon moral n’a pas été aussi haut et fort que je l’aurais voulu. Quand on se sent vraiment au pied du mur ou au fond du fossé, les appréhensions se font sentir. En fait, elles sont pires que la réalité, car tous ceux que j’ai vu mourir l’ont fait simplement. »

Toutefois il se reprend très rapidement et écrit quelques jours plus tard :

« La mort nous livre totalement à Dieu ; elle nous fait passer en Lui ; il faut en retour nous livrer à elle en grand amour et abandon, puisque nous n’avons plus, quand elle est là, qu’à nous laisser entièrement dominer et mener par Dieu. »

Pour Teilhard cette guerre, avec le quotidien de peines, de peurs et de morts, sera bien un véritable « baptême dans le réel » qui marquera, plus tard, toutes ses réflexions philosophiques d’un sceau de réalité, qui en garantiront la solidité.

Entre deux combats, il utilise son temps libre pour méditer, écrire, prier. Il rédige nombre d’articles, des essais, envoie beaucoup de courriers. Durant toute la guerre il ne cessera d’écrire. Il entretiendra, entre autres, un journal de près de quatre cents pages, d’une densité extrême.

Ainsi, au cœur du désastre, alors que toutes les valeurs et certitudes s’effondrent chez la plupart des hommes affectés, Teilhard affermit sa pensée et se sent porté à exprimer toutes les réflexions que suscite un vécu dramatique. Le 24 mars 1916 il rédige l’introduction d’un premier ouvrage «La Vie Cosmique », dans laquelle toute l’orientation de sa vie est clairement énoncée.

« J’écris ces lignes par exubérance de vie et par besoin de vivre ; pour exprimer une vision passionnée de la Terre et pour chercher une solution aux doutes de mon action ; parce que j’aime l’Univers, ses énergies, ses secrets, ses espérances et parce que, en même temps, je me suis voué à Dieu, seule origine, seule issue, seul terme.

Je veux laisser s’exhaler ici mon amour de la matière et de la vie, et l’harmoniser, si possible, avec l’adoration unique de la Divinité. »

Malgré les moments de perte d’espoir qu’il a pu connaître, il ne sort pas de la guerre aigri. C’est son inaltérable optimisme, ancré dans sa foi en un Dieu juste, qui l’emporte. Bien qu’ayant vécu au plus près les horreurs de la guerre, il maintient une vision optimiste sur la destinée future du Monde. Il interprète le phénomène des guerres, comme la manifestation de crises inéluctables qui résultent de la croissance des sociétés humaines. À la vue des ruines et des morts, il ose écrire dans «La Grande Monade »:« Comme si tout ordre plus grand n’était pas toujours sorti des ruines de l’ordre plus petit.»

Cette hypothèse sera reprise dans son maître livre, « Le Phénomène Humain », dans lequel il explique que tant les espèces naturelles que les civilisations humaines naissent puis s’écroulent, non pour le pire, mais pour un meilleur à venir.

Sur le Front de la guerre, il ne va pas que philosopher… Il y déploiera un vrai courage dans ses prises d’initiatives, qui seront officiellement reconnues. Il obtiendra des citations, celles de la Croix de guerre de la Médaille militaire. À sa démobilisation en mars 1919, il se voit nommé Chevalier de la Légion d'honneur.

Les vœux de Jésuite

Le 26 mars 1918 il prononce, à Sainte-Foy-lès-Lyon, ses vœux solennels de jésuite. À une personne qui lui demande dans quel état d’esprit il se trouve, il répond :

« Je vais faire vœu de pauvreté ; jamais je n’ai mieux compris à quel point l’argent peut être un moyen puissant pour le service et la glorification de Dieu.

Je vais faire vœu de chasteté ; jamais je n’ai mieux compris à quel point l’homme et la femme peuvent se compléter pour s’élever à Dieu.

Je vais faire vœu d’obéissance ; jamais je n’ai mieux compris à quel point Dieu rend libre dans son service. »

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