Télérévolutions Culturelles

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Cet ouvrage réunit des approches pluridisciplinaires de chercheurs de terrain qui ont observé la pertinence des changements survenus dans certains pays après la chute du mur de Berlin, où les médias deviennent à la fois acteurs et agents de l'histoire. Trois axes convergents permettent d'animer une réflexion collective autour de la démocratisation de l'espace public, la médiation des industries culturelles et l'apparition de nouveaux acteurs de la communication impliqués dans ces relations cinéma/audiovisuel.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296366961
Nombre de pages : 320
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TELEREVOLUTIONSCULTURELLES

Chine, Europe Centrale,

Russie

Collection Communication et Civilisation dirigée par Nicolas Pelissier
Comi<~ de Iwure : Olivier Ariron. Christine Baral'. Philippe Bouquillion. Agn~s Chauveau. Philippe Le Guern. TriSlan Mattelart. Cécile Meadel. Arnaud Mercier. Alain Milon. Dominique Pages. Fmneoisc Papa

Design des couvertures:

Philippe Quinton

La collection Communication et Civilisation, créée en septembre 1996, s'est donné un double objectif. D'une part, promouvoir des recherches originales menées sur l'information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D'autre part, valoriser les études portant sur l'internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales. Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d'interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l'on se réfère à l'anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l'histoire, il s'agit de révéler la très grande diversité de l'approche communication ne lie des phénomènes humains. Cependant, ni l'information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants. Leur étude montre que toute société a besoin d'instances de médiation et qu'ils constituent des composantes à part entière du processus de civilisation. Or, à l'Ouest, à l'Est, au Nord et au Sud, ce processus admet des formes souvent spécifiques, parfois communes, mais toujours à découvrir.

Déjà parus
Sophie BACHMANN, L'éclatement de l'ORTF. Anne MAYÈRE, La société informationnelle. Hélène CARDY, Construire l'identité régionale. Philippe QUINTON, Design graphique et changement. Anne NIVAT, Quand les médias russes ont pris la parole. Dana RUDELIC-FERNANDEZ, Jeunes, Sida et langage. Marie-Christine MONNOYER, L'entreprise et l'outil informationnel. Pascal LEFEBVRE, Havas et l'audiovisuel. Kristian FEIGELSON, Nicolas PELISSIER (sous ladir.), Télérévolutions culturelles, Chine, Europe Centrale, Russie.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6791-1

Sous la direction de Kristian FEIGELSON et Nicolas PELISSIER

TELE REVOLUTIONS

CULTURELLES

CHINE, EUROPE CENTRALE, RUSSIE

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

75005 Paris

Remerciements

Nos remerciements vont à :

- l'Université de Rennes Il, dont Alain Calmès, instigateur d'un premier colloque Médias à Z'Est en décembre 1995, - l'Ecole Doctorale A.S.S.I.C.E.E. (Paris III-Sorbonne Nouvelle), dont Roger Odin (I.R.C.A.V.) et Michael Palmer (D.E.S.T.E.C.), qui ont permis le financement de la mise en forme de cette édition,
- l'LD.A.T.E. (Institut de l'Audiovisuel et des Télécommunications en Europe), dont Olivier Oartois et Gilles Fontaine, qui ont fourni les tableaux publiés en annexe,

- enfin, Coline Brogé, qui a conçu l'illustTation de couverture, et Alice M.-Pélissier, qui a réalisé la mise sous forme éditoriale de l'ensemble de l'ouvrage.

Note
Pour des raisons de simplification, nous avons adopté transcriptions anglo-saxonnes du russe et du chinois. les

INTRODUCTION
Images plurielles, Regards croisés
Kristian FEIGELSON et Nicolas PELISSIER

«L'impatience du futur se nourrissait de la culture du passé.»
(Chris Marker, extrait dufilm Le Tombeau d'Alexandre, /993)

En 1989, la chute du Mur de Berlin et l'émancipation espérée des sociétés à l'Est du Rideau de fer voient émerger de nouvelles frontières audiovisuelles avec la construction d'un espace public plus démocratique, construction cependant confrontée à une crise générale des valeurs. Près d'une décennie a passé, et les retrouvailles Est-Ouest font souvent place à d'amères désillusions rendant difficiles les reconfigurations sociales. L'Etat n'est plus Providence et les sociétés apparaissent désorientées. Artistes, cinéastes perdent leurs statuts d'antan, face au développement rapide d'un consumérisme de masse et à un phénomène de «marchandisation» de la culture qui bouleversent des sociétés où le processus de création s'est fragilisé. Les télévisions y ont aussi initié de véritables «révolutions culturelles». Le présent ouvrage, Télérévolutions culturelles, tente d'éviter l'écueil d'une approche territoriale trop figée, d'un découpage Est/Ouest trop classique et a priori peu pertinent pour l'analyse, étant donné l'aspect très différencié! de sociétés qui avaient comme seul point
I Cf., sur ces différenciations respectives, les numéros récents des Courriers des pays de

l'Est: «Les pays de la C.E.I.: des marchés émergents», n0417, mars 1997; «Une Chine plurielle», n0418, avril 1997 ; et «Europe Centrale et Orientale: croissance économique et

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commun d'appmienir depuis 1949 à l'ex-bloc soviétique. Un bloc qui implma dès la guerre froide, avec la bipolaJ'isation Chine/U.R.S.S., puis la dissidence graduelle de l'Europe centrale, jusqu'aux événements de 1989. Les médias paliicipent évidemment à cette implosion sociale et à l'accélération de l'histoire. Quelques temps fmis d'une mémoire visuelle aujourd'hui devenue collective et planétaire: images des chars soviétiques à Prague en 1968, de l'information en uniforme à la télévision polonaise en 1981, de la solitude de l'individu face à une colonne de chm's sur la place Tiananl11en et images manipulées de Timisoara en 1989, images zappées des putschs de Moscou en 1991 puis 1993, et récemment lors de la guerre des Balkans2. Dans une perspective comparatiste, Télérévolutions culturelles réunit des approches pluridisciplinaires émanant de chercheurs de terrain qui ont observé la pertinence de ces changements, où les médias deviennent à la fois acteurs et agents de l'histoire. Il s'agit, à partir de nos observatoires respectifs, de leur donner une grille d'intelligibilité renouvelée, de mieux comprendre les origines pour évaluer l'ampleur des transitions selon les contextes, d'analyser les nouvelles stratégies d'acteurs et les conditions actuelles de fonctionnement de la relation cinéma / audiovisuel. Si les crises liées à la transition peuvent apparaître comme communes, les expériences de reconstruction, le recours aux références du passé, l'arsenal législatif diffèrent profondément en fonction des pays analysés. Nous n'avons pas eu prétention à l'exhaustivité. Ainsi, nous n'avons pas analysé les situations de celiains pays de l'ex-bloc satellisé (République Tchèque, Hongrie...) ou de la C.E.I. (Géorgie, Kazakhstan...), qui connaissent de manière parfois similaire ou innovante des transformations convergentes'. Il ne s'agissait pas ici de réaliser une

éléments

de niveau de vie en 1996 et 1997», n0419, mai 1997. et Gregory 1991 Coup»,

2 Ct: nos propres observations de terrain et: Victoria E. BONNELL FREmIN, «Televorot : the Role of Television Coverage in Russia's August Soviet Hieroglyphics, Indiana University Press, 1995. Voir, en annexe de cet ouvrage, les extraits du rapport de J'l.D.A.T.E. G. FONTAINE. «Le marché mondial de l'audiovisuel et du secondaires / marchés émergents».

: O. DARTOlS et cinéma. Marchés

3 Au sujet de la C.E.1., cf. le récent ouvrage dirigé par J. RADVANYI, De l'U.R.S.S. à la c.E. J. : 12 Etats en quête d'identité, Observatoire des Etats post-soviétiques, Paris, éds. Ellipses, 1997.

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encyclopédie ou un guide des «médias à l'Est», mais de dégager des problématiques de recherche. Trois axes nous ont permis d'animer cette réflexion collective, menée en réseaux, quelles que soient nos appartenances et nos localisations.

1- La démocratisation

de l'espace public

Comme le précisent Marcin Frybes et Maria Holubowicz, les origines de cet1e démocratisation sont parfois à rechercher, en particulier pour la Pologne, dans une période antérieure à 1989. Dans ces conditions, comment évaluer aujourd'hui, s'interroge Kristian Feigelson, les relations entre sphère publique et sphère privée? Les limites actuelles de la démocratisation (certaines institutions totalitaires pouvant encore être présentes selon les contextes et grever les changements) soulignent la disparité des situations. C'est, par exemple, la quasi-disparition d'un Etat de droit en Chine, où Florence Padovani analyse les enjeux de la démonopolisation, tandis qu'on assiste à de nouvelles désillusions de la liberté en Russie, lors de la médiatisation de la guerre de Tchétchénie, visualisée sur les écrans par Anne Le Huérou. Face à ces dysfonctionnements, quelles peuvent être les conditions d'émergence d'un Etat de droit et l'efficacité des nouvelles législations, notamment dans le secteur audiovisuel, se demande enfin Françoise Tomé?

2- La médiation des industries culturelles
Bien avant 1989, l'impact des industries culturelles transnationales s'était fait ressentir par-delà le Rideau de fer, comme le met en évidence Tristan Mattelart. Puis Dominique Colomb, quant à lui, tente d'appréhender la nouvelle donne de la relation audiovisueltélécommunications. En analysant les enjeux nouveaux de la médiation, il en montre les limites et l'expansion sur un marché capitaliste chinois en transition où les notions de spectateurs I consommateurs prennent des tours variés. De même, en Russie, comme le montre Michael Palmer, un réel marché de l'information, lié aux marchés financiers, est progressivement apparu. Ces changements, en période de crise, impliquent aussi des relations reconfigurées entre l'audiovisuel et le cinéma, écrit lakov loskévitch. Elles ont de plus une incidence sur la 9

formation professionnelle, donnant à repenser le statut des échanges entre écoles de cinéma, comme le note Kostia Milhakiev, en retraçant une expérience concrète de formation. Ces nouvelles fonnes de médiation ont surtout une répercussion profonde sur les structures de production et distribution comme sur la création cinématographique, rappelle Alla Christoforova, tandis que Denis Oustinov esquisse le bilan des coproductions cinématographiques Est! Ouest, envisageant leur statut futur .

3- L'apparition

de nouveaux acteurs

Parmi ces acteurs figurent ceux qui mettent en scène l'information: les journalistes, décrits dans leurs nouveaux statuts par Mihai Coman et Waléry Pisarek. Derrière ces acteurs invisibles, se profilent dans l'ombre de nouveaux types d'entrepreneurs gérant un paysage audiovisuel plus internationalisé, enjeu d'intérêts politiques et financiers conflictuels, dépeints en Russie par Olga Yartséva et en Roumanie par Joan Dràgan et Valentina Marinescu. Par ailleurs, avec l'apparition d'un nouveau marché des technologies de l'information et de [a communication (Internet, etc.), comment mesurer l'impact de ces technologies sur ('ensemble de ces acteurs, conclue Nicolas Pélissier?

Ce travail collectif ne prétend pas apporter de réponses définitives à ces questionnements. Mais en faisant le point, il vise à décliner les interactions de ce champ médiatique et à montrer les dynamiques de changement: une télévision aujourd'hui plurielle (câble, parabole, satellite...), un cinéma en crise, une montée en puissance des industries culturelles, ('impact de la mondialisation et les effets d'Internet... Ce livre se veut l'approfondissement de discussions sur des questions devenues plus complexes: il s'agit de repérer les points communs, d'analyser (es différences, les continuités comme les discontinuités, en contextualisant ces expériences diverses de télérévolutions culturelles. Les variations et les transferts culturels ont produit des systèmes médiatiques aux effets variés, tant d'un point de vue qualitatif que quantitatif. JI ne s'agit pas de les décrire dans ces contextes d'évolution rapide où la notion de temps mondial accélérerait une uniformité d'ensemble, mais de mieux comprendre ces convergences ou ces logiques globales, comme le précise 10

dans sa post-face Jean-Yves Patel. Que sont-elles, par-delà leurs différences profondes? Etapes d'une réflexion collective pour stimuler des pistes nouveHes de recherche...

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PREMIERE PARTIE

DEMOCRATISATION

DE L'ESPACE PUBLIC?

LA RECONSTRUCTION DE L'ESPACE PUBLIC DANS LES SOCIETES DE L'APRES-COMMUNISME

Marcin FRYBES

Après 1989, la fin du contrôle politique et idéologique de l'information et l'adoption de nouvelles législations libérales dans le domaine de la communication ont permis la mise en place, dans l'ensemble des anciens pays communistes de l'Europe du Centre-Est, de nouveaux marchés des médias. Ces marchés restent toujours soumis à d'importantes fluctuations et transformations internes, en particulier, en raison de la forte pénétration des groupes étrangers. Toujours est-il que l'opinion publique de ces pays dispose désormais d'une grande diversité de messages et d'images de la réalité qui s'expriment de façon libre et non régulée par une instance centrale. Les entraves à la liberté de parole et les tentatives de contrôle politique de l'information constituent plutôt des exceptions. Dans quel1e mesure cependant peut-on parler d'une progressive reconstruction d'espaces publics, condition nécessaire à l'émergence et au bon fonctionnement de nouvelles sociétés démocratiques?

L'héritage

communiste

Il y a encore quelques années, les médias des pays d'Europe centrale et orientale étaient dirigés, contrôlés et manipulés par le pouvoir communiste. Ce dernier disposait dans ce domaine d'un monopole quasitotal, renforcé le plus souvent par l'institution de la censure. Les pouvoirs en place pouvaient ainsi fabriquer, selon les besoins du moment (ou en fonction des contraintes idéologiques), des discours, des images et des 15

représentations de la réalité conformes à leurs propres intérêts et interdire, discréditer ou marginaliser toute autre forme de représentation du réel. La presse, la radio et surtout la télévision, au lieu d'être des outils et des moyens d'information et de communication sociale, étaient avant tout des instruments de propagande, d'éducation et de manipulation aux mains des fonctionnaires de l'Etat-Parti. Dans une telle situation, il était difficile de parler de l'existence d'un véritable espace public, même s'il faut reconnaître que, dans certains pays, l'offre proposée par les médias officiels était, bien avant les transformations politiques de 1989, souvent assez diversifiée. Malgré la présence de pouvoirs politiques aux mêmes origines et de même nature, la situation dans les différents pays n'était pourtant pas la même. La Pologne et la Hongrie apparaissaient comme les pays où la diversité des messages était de loin la plus importante, et où le contrôle politique et idéologique de l'information était devenu, avec le temps, beaucoup moins contraignant, traduisant non seulement un celiaÏn «libéralisme» des dirigeants communistes, mais surtout un véritable réveil des sociétés civilesl. En effet, pour les mouvements d'opposition, la libération de l'espace de la communication sociale a constitué, dès le début, un eIÙeu prioritaire de leurs combats2. Les publications clandestines ou parallèles, de même que les émissions des radios étrangères diffusées en direction des pays communistes3 ont ainsi largement contribué à détruire le monopole du pouvoir dans le domaine de l'information et à rendre l'espace de la communication sociale sensiblement plus pluraliste. Tout cela a accéléré la formation d'un mouvement d'«émancipation civile» pouvant conduire, à terme, à une reconquête de la capacité sociale à se représenter. La libération de l'espace de la communication et la subordination de ce dernier aux lois du marché, devenaient ainsi, à la fin des années 1980, les conditions nécessaires d'une «transition démocratique» de ces sociétés.

1 Jean COHEN, 1992. 2 Jacques

Andrew

ARATO,

Civil Society

and Political

Theory, Cambridge, 1997.

Mass.,

SEMELlN,

La liberté au bout des ondes, Paris, BeJfond,

3 Tristan MA TTELART, Le cheval de Troie audiovisuel. Le rideau de fer à l'épreuve des radios et télévisions transfrontalières, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1995.

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La formation

de nouveaux marchés de la communication

Dans J'ensemble des pays de l'Europe centrale et orientale, on a vu se développer de nouveaux marchés des médias. Les premiers signes d'une libéralisation dans le domaine de la communication apparaissent déjà, dans certains pays, avant 1989. En 1988, le pouvoir polonais décide de mettre fin définitivement au brouillage des émissions des radios étrangères. Quelques années auparavant, il avait déjà décidé de sacrifier son monopole dans le domaine de la communication, en autorisant la création de nouvelles publications indépendantes, le plus souvent sous le patronage de l'Eglise catholique. C'est aussi en 1988 que les dirigeants hongrois décident de dissoudre le département de l'agitation politique et de la propagande auprès du Comité Central du Parti (instance politique chargée de contrôler les médias) et d'abandonner définitivement le contrôle central de la presse. Même s'il faut attendre 1989 pour voir apparaître des signes de libéralisation dans les autres pays, les médias (et tout particulièrement la presse) ont joué un rôle tout à fait déterminant dans les événements de «l'automne des peuples» de 19894. Depuis, les changements politiques ont ouvert la voie à l'adoption de nouvelles législations qui, du moins en théorie, devaient garantir la liberté et le pluralisme dans le domaine de la communication. Pourtant, dans tous les pays, la libération dans le domaine de la presse a été beaucoup plus rapide et plus radicale que dans celui de l'audiovisuels. La presse se trouve aujourd'hui pratiquement entièrement aux mains d'opérateurs privés. Démonopolisation, dérégulation, suppression de la censure, levée des entraves politiques et administratives, ouverture aux capitaux étrangers, les nouveaux paysages médiatiques dans les pays d'Europe centrale et orientale ne rappellent aujourd'hui en rien la situation d'avant 1989. Dans le domaine de l'audiovisuel, les anciens monopoles d'Etat ont parfois du ma! à disparaître, le pouvoir politique s'efforçant de garder des instruments de contrôle et de pression. Le contrôle de la télévision publique constitue, dans la plupart des pays (Pologne, Slovaquie, Bulgarie, Hongrie, Roumanie) un enjeu important des luttes politiques6. Les gouvemements (indépendamment des forces
4 Timothy GARTON ASH, La chaudière, Paris, Le Seuil, 1989. 5 Karol JAKUBOWICZ, «Media Legislation as a Miror of Democracy», Transition, vol. 2, n02l, 1996, pp. 17-21. 6 Cf notamment, in Transition, vol. 2, n08: Zsotia SZILAGYI, «Hungary has a Broadcast Media Law, at Last», pp. 22-25 ; et Jakub KARPINSKI, «Politicians Endanger 17

politiques qui les constituent) hésitent à entreprendre les privatisations annoncées, par crainte de se priver d'un puissant instrument de formation de l'opinion publique. D'oÙ la difficulté de parler d'une véritable télévision publique. Dans le domaine de la radio, les succès de quelques nouvelles stations privées ne peuvent pas cacher la suprématie (en termes d'audience nationale) de la radio publique. Le caractère «révolutionnaire» des transformations intervenues depuis 19897 ne tient pas seulement à la disparition des entraves politiques, administratives et idéologiques. En l'espace de quelques années, les habitants de tous ces pays ont eu à découvrir non seulement la liberté de parole (auparavant confisquée ou manipulée), mais aussi une nouvelle diversité de produits de la communication auxquels le public occidental avait eu le temps de s'habituer depuis des années mais qui, à l'Est, ont représenté une véritable «révolution». De façon nécessairement simplifiée, on peut délimiter trois grandes étapes dans la constitution de nouveaux marc11ésdans le domaine de la communication.

Trois étapes dans la constitution

d'un marché de l'information

Dans un premier temps, on a assisté à une formidable libération de la parole et à une fascination pour cette liberté retrouvée. La chute des pouvoirs communistes a été suivie d'une véritable explosion de nouvelles initiatives. Dans tous les pays, le nombre de publications a au moins doublé en l'espace de quelques mois8. La création de nouveaux titres, t'ouverture de nouvelles stations FM ont souvent correspondu à une volonté de se construire une nouvelle identité et aux besoins d'une expression si longtemps entravée sous le communisme. Le fait même d'envisager la publication d'une revue (de nombreux projets n'ont finalement pas abouti ou ont été abandonnés après quelques numéros) constituait une façon d'aménager un nouvel
Independence ofPolish Public TV», pp. 28-31. paysage médiatique à l'Est», L'Autre

7 Voir à ce sujet le numéro spécial «Le nouveau Europe, n032-33, Paris, L'Âge d'Homme, 1996.

8 «Media w poskomunistycznych krajach Europy srodkowej» [«Les médias dans les pays post-communistes de l'Europe centrale»], Zeszyty Prasoznawcze, n03-4, 1991, pp. 161172 ; Chantal DEL TENRE DE BRUYCKER, Le marché des médias en Europe centrale ] 994. et orientale, Paris, D.A.T.A.R.,

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espace de liberté en même temps qu'une tentative de définir cet espace et la place que l'on souhaite y occuper. La libération de l'espace de la communication a permis ainsi la cristallisation de nouvelles identités, tant du côté des opérateurs sur le marché que du public, obligé désormais à choisir et donc à définir ses goûts et ses besoins. De ce point de vue, la presse a joué, au début des années 1990, un rôle absolument capital dans la mise en place de nouvelles scènes politiques dans ces pays, la création de nouveaux titres facilitant la cristaHisation d'opinions particulières et conduisant finalement à la constitution de partis politiques. Encore aujourd'hui, certains titres de la presse quotidienne restent étroitement associés à une option politique particulière, facilitant le repérage des clivages politiques et idéologiques. Cette première phase d'euphorie de «la parole retrouvée» n'a pas duré longtemps. Bien vite, de nouveaux problèmes liés à la découvelie des contraintes propres à l'économie de marché sont apparus. La fin des subventions publiques, les hausses du prix du papier et des coûts de production, l'esprit naissant et parfois assez sauvage de la concurrence et surtout l'arrivée des grands groupes internationaux, ont contribué à créer une situation toute nouvelle. De nombreuses publications ambitieuses ont définitivement disparu du marché. D'autres ont perdu leur vocation initiale, forcées de s'adapter aux exigences du public. L'information, considérée au début comme une valeur en soi, est devenue de plus en plus une marchandise. La publicité a rapidement occupé une place de plus en plus grande dans les agendas des médias. La véritable découverte des conséquences qu'implique l'introduction des lois d'une économie de marché a commencé avec l'arrivée des grands groupes de presse internationaux (Hersant, Springer, Bertelsmann, Marquard). Relativement plus vite en Hongrie, un peu plus tard en Pologne et en République Tchèque, à un degré toujours faible en Slovaquie. A l'heure actuelle, les investisseurs étrangers contrôlent plus de la moitié du marché de la presse en Europe centrale (ce chiffre allant jusqu'à 70% dans le cas de la Bulgarie). Les grands groupes de presse étrangers ont racheté sans scrupule les meilleurs titres de l'ancienne presse communiste, en particulier les grands quotidiens nationaux et une grande patiie de la presse régionale. La concurrence des groupes étrangers a obligé des titres, célèbres pour leurs origines clandestines et fiers de leur indépendance (comme Gazera Wyborcza en Pologne et Lidove Noviny en République tchèque), à s'ouvrir aux capitaux extérieurs 19

afin de faire face aux défis de la modernisation. Enfin, la troisième phase de constitution des marchés des médias en Europe centrale et orientale correspond à la découverte du poids des médias dans l'opinion publique. Dans des situations politiques encore fragiles et instables, le monde des médias est confronté directement à la question du pouvoir. Plus populaires parfois que les responsables des patiis politiques, les rédacteurs des journaux et des revues se voient obligés de penser, non seulement en termes de recherche d'un lectorat fidèle, mais aussi en fonction des implications politiques éventuelles de leur ligne rédactionnelle. Dans un univers marqué par la perte des repères stables et la destruction des autorités traditionnelles, le pouvoir des médias apparaît souvent démesuré. Bien que ce ne soit pas là une particularité des pays d'Europe centrale, les médias, et notamment la presse quotidienne, sont en train de devenir une sorte de «système de médiation» entre des intérêts, des demandes sociales, des programmes et des opinions différents. En ce sens, le système que constituent les médias tend parfois à se substituer au système politique lui-même, en voie de formation. D'où des conflits de plus en plus nombreux entre le monde des médias, soucieux de préserver son autonomie, et un monde de la politique, en voie de constitution. D'où aussi un intérêt croissant pour les médias de la part des nouveaux groupes d'intérêts économiques (entrepreneurs privés, banques, etc), qui s'efforcent de s'assurer le contrôle ou la bienveillance de certains titres importants.

Marchés de l'information

et espace pubJic

Des marchés des médias (et par conséquent, un véritable marché de ('information) existent bien, à l'heure actuelle, dans la plupart des pays de l'Europe du centre-est. Les changements par rapport à la situation d'avant 1989 sont impressionnants et tout à fait spectaculaires. Pourtant, on peut se demander dans quelle mesure une libération et une déréglementation de J'espace de la communication favorisent l'apparition d'une nouvelle culture démocratique. Une telle culture reste nécessaire au succès d'une «transition démocratique», car cette dernière ne saurait se réduire à la mise en place de nouveaux mécanismes et de nouvelles institutions. La réponse à cette question est plus complexe. Bien qu'en grande 20

partie libres et indépendants, les médias en Europe centrale et orientale sont encore à la recherche de leur véritable rôle, d'un langage propre et, surtout, de leur nouvelle place dans des sociétés profondément désintégrées, déstructurées et en pleine transformation. Il est vrai que par leur présence même, et par leur caractère pluriel, les médias ont contribué à la «desétatisation» de la vie sociale, condition nécessaire à l'autonomie de la société civile. Mais en même temps, en essayant de rendre compte d'une façon parfois trop littérale et peu critique de la complexité des réalités sociales, politiques et économiques (elles-mêmes constamment bouleversées) et en refusant d'adopter un ton plus pédagogique, les médias contribuent, malgré eux, à accroître le sentiment de désintégration sociale, rendant plus difficile la reconstruction des sociétés civiles en Europe post-communiste. Engagés dans une concurrence acharnée, ils sont souvent à la recherche du scoop, du sensationnel, de l'événementiel, délaissant par la même occasion le souci de fournir aussi des éléments de cohérence. La pluralité des messages (et des supports) favorise paradoxalement la persistance d'un sentiment de chaos. Le public post-communiste ne reçoit plus, comme avant 1989, une vision d'ensemble de la réalité, une vision structurée et homogène, une vision conforme à une idéologie, une vision qui «faisait sens» et qui permettait facilement de se définir, soit par adhésion soit par opposition à elle. Au contraire, il est confronté à une vision éclatée, qui ne renvoie plus à aucune vision d'ensemble. Rien d'étonnant à ce que face à un tel marché de l'information, le public se retrouve le plus souvent perdu. A cela vient s'ajouter un autre problème. <Œ'absencede précision dans les nouvelles régulations juridiques conduit à créer des ambiguïtés dans le travail des journalistes. Souvent, les informations ne sont pas vérifiées et il est difficile de dire que le public a accès à une information précise, équilibrée et honnête>/. Une telle situation conduit à accentuer le sentiment de chaos. Celui-ci ne tient pas seulement à la nouvelle pluralité des messages, mais aussi à leur caractère totalement relatif. Le «vrai» message est ainsi parfois difficile à distinguer du «faux».

La libération de l'espace de la communication et la subordination de ce dernier aux lois du marché n'apparaissent plus, comme cela a été le

9 Cristian Florin POPESCU, «lamet w rumunskich mediach» [«Désordre roumains»], Zeszyty Prasoznawcze, nOI41-142, 1995, pp. 53-56.

dans les médias

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cas à la fin des années 1980, comme les garanties de réussite d'une «transition démocratique» des anciennes sociétés communistes. La formation démocratique d'une opinion publique est au centre de la question de l'espace public et du succès d'une «transition démocratique». Le marché des médias ne peut pas venir remplacer l'opinion publique. Celle-ci nécessite la formation d'acteurs sociaux, de groupes d'intérêts, aux identités définies et aux opinions bien précises. C'est seulement à partir de là que peuvent apparaître des débats d'idées, condition nécessaire à l'existence d'une opinion publique. Dans la situation actuelle, les médias donnent parfois l'impression de se substituer à une opinion publique encore faiblement constituée. La «sortie du communisme», que vivent aujourd'hui les sociétés de l'Europe de l'Est, ne se réduit pas, comme certains ont pu le penser, à la seule instauration des mécanismes de l'économie de marché et au respect des procédures démocratiques. La «transition» vers une société moderne est aussi un processus de changement culturel, qui suppose notamment la reconstruction d'espaces dans la communication sociale, l'élaboration conceliée de nouveaux repères et de nouveaux codes de communication. La façon dont se constituent les nouveaux paysages médiatiques dans ces pays revêt ainsi une importance capitale pour leur avenir démocratique.

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LES JOURNALISTES POLONAIS, AGENTS DE LA DEMOCRATISATION?
Maria HOLUBOWICZ

En 1989, l'opposition démocratique remporte les élections en Pologne. Un nouveau système politique se met en place: la démocratie dite «occidentale», caractérisée avant tout par le libéralisme politique et le libéralisme économiquel. Les médias (surtout la presse polonaise et la radio), qui sont restés pendant longtemps assujettis au régime communiste, se sont vite diversifiés et se sont adaptés à un environnement nouveau, créé, entre autres, par le pluralisme politique et paT l'économie de maTché. Aujourd'hui, ses principaux acteurs, à savoir les journalistes, semblent se sentir à l'aise dans les structures de la jeune démocratie polonaise. Notre enquête, menée parmi les journalistes de la presse écrite nationale polonaise et parmi les correspondants polonais à Paris2, semble confirmer leur attachement aux valeurs de la démocratie occidentale. A la question «De quel système d'idées politique, économique et social vous sentez-vous proches ?», la plupart d'entre eux ont indiqué soit une
1 Cf. Francis BALLE, «Libéralisme», in Encyclopaedia Universalis, Paris, 1992; et G. Bingham POWELL, «Liberl.ll democracies», in Mary HA WKESWORTH and Maurice KOGAN (dir.), Encyclopedia of Government and Politics, London and New York, Routledge, 1992. 2 Cette enquête a été réalisée entre août 1996 et août 1997 auprès de 36 journalistes (d'âges et de fonctions divers) de cinq journaux nationaux. Ainsi, le quotidien Gazeta Wyborcza (centre-gauche), le newsmagazine hebdomadaire Polityka (centre-gauche) et le newsmagazine hebdomadaire Wprost (centre-droite) ont été retenus en raison de leur grande influence dans le pays. On y a a,jouté Tlybuna (quotidien post-communiste) et Gazeta Polska (hebdomadaire de la droite nationaliste) afin que toutes les principales tendances poJitiques du pays soient représentées dans l'enquête. Par ailleurs, des entretiens ont été menés avec six journalistes de Trybuna, dix de Gazeta Wyborcza, cinq de Polityka, cinq du newsmagazine hebdomadaire Wprost, quatre de Gazeta Polska et avec six correspondants de la presse polonaise à Paris, travaillant pour des médias ditférents. 23

idéologie étant aux fondements de la démocratie libérale, soit une forme de gouvernement propre à ce système. Les réponses varient selon l'option du journal-employeur: il s'agit du Jibéralisme ou du libéralisme social dans le cas des journalistes de la presse centriste; de la social-démocratie pour les journalistes de Trybuna, héritière du principal journal du P.O.u.P., parti communiste polonais. Mais personne parmi les enquêtés ne remet en question le pluralisme démocratique; ce qui est pour le moins étonnant dans le cas d'un groupe professionnel qui, pendant presque un demi-siècle, se devait d'être au service du régime communiste. Comment donc expJiquer une conversion aussi rapide, un changement de cap à première vue aussi radical? Ceci a pu se produire pour deux raisons principales. Premièrement, parce que les journalistes polonais ont été amenés à contester, voire à renier le système communiste en tant que professionnels, en tant qu'individus et en tant que Polonais. Chaînon important dans la conception totalitaire de l'exercice du pouvoir, mais entièrement instrumentalisé par le Parti Communiste dès le lendemain de la deuxième guerre mondiale, le milieu journalistique polonais a entrepris très tôt de tenter de recouvrer un minimum d'indépendance par rapport à ses autorités politiques de tutelle. En second lieu, parce qu'en raison du caractère même de leur travail consistant à traiter l'information, les journalistes polonais ont pu subir et subissent toujours l'influence de cultures autres que la leur, dont la culture occidentale, et ont pu, de ce fait, se familiariser avec ses valeurs et leurs incarnations occidentales. Et dans beaucoup de cas, ces dernières ont constitué une sorte de réservoir de pièces de rechange pour le modèle d'organisation de société imposé à la Pologne dès 1944, qui s'est révélé très défectueux dans son application.

Le système de la presse en Pologne Populaire Les premières années après la Deuxième Guerre mondiale (19441947) se caractérisent par un relatif pluralisme de la presse qui renouait avec la tradition de l'entre-deux guerres. Mais dès les élections législatives de 1947, le Parti Polonais Ouvrier (P.P.R.), devenu Parti Ouvrier Unifié de Pologne (P.Z.P.R.) après la réunification avec le P.P.S. (Parti Socialiste Polonais), en ] 948, s'est employé à instrumentaliser la presse. La presse d'opposition a vite été éliminée avec celle-ci, et les 24

organes des partis de coalition S.L. (parti paysan) et S.D. (parti de l'intelligentsia) ainsi que la presse catholique, ont été soumis à un contrôle très strict du P.O.U.P. Pour subordonner la presse à la réalisation des objectifs idéologiques et politiques du Parti, on a introduit la réglementation du papier et limité les tirages des titres non désirables: on a aussi monopolisé le marché de la distribution et on a réservé à l'agence de presse d'Etat (P.A.P.) le monopole des informations venant de l'étranger. Tout le dispositif de censure et de propagande a aussi été créé au service de l'Etat-parti et pour combattre les idées de l'opposition. C'est la conception soviétique de la presse qui a été prise pour modèle par les communistes polonais. L'influence de la presse soviétique sur la presse polonaise a été particulièrement forte dans les années 19491953. Cependant, les idées de Lénine sur la presse «de type nouveau» n'ont été que partiellement appliquées en Pologne, conformément aux intérêts du Pal1i. Ainsi on mettait en avant la nécessité, pour la presse, de contribuer activement à la création d'une «nouvelle réalité socialiste» et d'un «homme nouveau» ; mais en même temps, on passait sous silence le rôle de la presse en tant que forum de discussion entre la direction du Parti et sa base, et on rejetait le concept d'opinion publique3. Dépendance idéologique et politique de la presse

Le journaliste devait être «un soldat du front idéologique qui mobilise les masses à ['effort et au travail»4. Dès le début, la conception de la presse développée par fe Parti Communiste polonais était fondée sur une liberté de parole et d'opinion «restreintes» par rapport à la liberté «absolue» garantie par des constitutions «bourgeoises». Elle voyait fa presse comme entièrement soumise aux besoins de l'idéologie et du Parti. Dans la pratique, cela se traduisait sm10ut par la manipulation des faits et par la primauté de leur interprétation sur leur simple exposition. Ces pratiques devaient remplacer la transmission objective de l'information. Dans cette conception, il n'y avait pratiquement pas de place pour l'initiative individuelle des journalistes qui devenaient activistes politiques au service du Parti. Leur loyauté et leur disponibilité comptaient avant tout pour les décideurs. (<L'affaire des journalistes n'était pas de généraliser, mais d'appliquer des directives d'autres pensaient à leur place», écrit Dariusz Fikus5. Rien d'étonnant " donc à ce
3 Andrzej KOZIEL, Studium 0 polityce prasowej PZPR w latach 1948-/957, Warszawa, Wydzia\ Dziennikarstwa i Nauk Politycznych Instytutu Dziennikarstwa UW, 1991, p. 50.

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que le pourcentage de membres du P.O.D.P. parmi les journalistes polonais ait été l'un des plus élevés des professions intellectuelles6. Au congrès fondateur du S.D.P. (Association des Journalistes Polonais), en mars 1951, la liste des nouveaux objectifs des journalistes avait été formulée. Selon ce programme, inspiré par les décideurs politiques de la presse, la presse et les journalistes avaient pour objet de : - démasquer le mal répandu dans les pays capitalistes, ainsi que les ennemis de classe à l'intérieur du pays; - propager les attitudes dignes du citoyen d'un pays socialiste; - dénoncer les «organisateurs impérialistes de la guerre», les «faux de la propagande impérialiste», ainsi que «l'ennemi de classe au service de l'impérialisme américain» ; - propager «le patriotisme, l'amitié et la solidarité avec les peuples de la Z.S.R.R., des pays de la démocratie populaire et de R.D.A.» ; - mobiliser la société dans la lutte pour la paix; - populariser la compétitivité au travail ; - «organiser la société autour de la réalisation du plan de six ans» ; - «soutenir les petits fermiers dans la lutte contre les koulaks» ; - «lutter sans cesse pour la propagation de la pensée marxisteléniniste» 7. Formation idéologique; politique de recrutement

Le système d'enseignement du journalisme en Pologne Populaire, dont les débuts remontent au tournant des années 1940 et 1950, avait un double objectif: former le personnel pour satisfaire les besoins d'un appareil de propagande très développé (dont la presse faisait partie) d'une pilli; de l'autre, fournir à ce personnel un encadrement jouissant de la totale confiance du Parti. Dès l'automne 1949, les journalistes, au même titre que tous les membres du Parti, ont été tenus de suivre une formation idéologique mettant l'accent sur la conception léniniste et stalinienne de la presse. Quant aux institutions de formation professionnelle des
4 Id., p. 58.
5 Dariusz FJKUS, F aksal 81, Londres, Aneks, 1984, p. 28.
6 Au milieu des années soixante, près de 46% de journalistes polonais étaient membres du Parti (ce chiffre dépassait les 50% dans les rédactions des quotidiens; ce pourcentage s'élevait à 58,3% pour les procureurs). Voir Tadeusz KUPlS, Zawad dziennikarza w PRL, Warszawa, Ksiazka i Wiedza, 1966, pp. 235-236. 7 Prasa Palska,

n03, 1951 ; cité par Andrzej KOZIEL, op. cit., pp. 67-68. 26

journalistes, elles ont repris leur activité en Pologne dès 1946. Le premier institut de recherche dans le domaine des médias et de l'enseignement supérieur pour les futurs journalistes a été créé auprès de l'Université de Varsovie, en 1950. Très vite, on a coordonné l'enseignement du journalisme avec la formation politique, en créant des instituts de journalisme et de science politique. Mais l'encadrement de la presse était préparé soit dans des écoles du Parti, soit pendant des stages de formation qui duraient un an. Et se faire proposer une telle formation était souvent considéré comme une distinction, car elles ouvraient la voie à une rapide carrière professionnelle et politique. Les futurs rédacteursen-chef étaient choisis parmi les activistes du Parti, parmi les fonctionnaires des services de sécurité ou parmi les enseignants8. En même temps, dans l'enseignement du journalisme aussi bien que dans d'autres filières de l'enseignement supérieur, on a créé un système préférentiel de recrutement pour les jeunes d'origine ouvrière et paysanne. Cette pratique se situait dans le cadre de la politique du Parti visant la création, en Pologne, d'une «nouvelle élite intellectuelle», qui devrait tout au nouveau régime. C'est à cela que servait également le «mouvement des correspondants ouvriers et paysans». Créé dans la première moitié des années cinquante, il était une fidèle copie de la pratique soviétique. Recrutés sur le terrain, ces correspondants avaient pour objectif de modeler l'opinion publique, de contrôler l'application des directives du Parti et de fustiger des pratiques sociales jugées négatives à la base même de la société. Pour le Parti, soucieux des origines idéologiques et sociales «convenables» des personnes travaillant dans la presse, ce mouvement a constitué par la suite un point de départ pour le renouvellement du corps professionnel des journalistes. De nouveaux critères ont été introduits dans le recrutement et l'évaluation des journalistes: une «bonne» attitude politique et idéologique (soit l'identification avec la ligne du Parti), une «bonne» origine sociale (ouvrière ou paysanne) ; ainsi que des qualités morales. Le professionnalisme, lui, passait au second plan9. «Le choix dans ce métier consistait (...) en une sélection négative. Des personnes

8 Jerzy MYSLINSKI, «Prasa w Po]sce Ludowej» [«La presse en Pologne Populaire»], in Jerzy LOJEK, Jerzy MYSLINSKI, Wieslaw WLADYKA, Dzieje prasy polskiej (Histoire de la presse polonaise], Varsovie, Interpress, 1988, p. 185; Andrzej KOZIEL, op. cit., pp. 50-51 et 55-56). 9 Andrzej KOZIEL, op. cU., p. 54. 27

obéissantes,

irréfléchies faisaient

carrière plus rapidement»lO.

La subordination

du Z.Z.D.R.P.

Le Z.Z.D.R.P. (Syndicat Professionnel des Journalistes de la République de Pologne), syndicat professionnel des journalistes polonais de l'avant-guerre, a été réactivé dès novembre 1945. C'était une organisation corporatiste et élitiste, adepte d'une conception libérale de la presse, relativement indépendante des influences politiques et servant les intérêts de tous ses membres indépendamment de leurs convictions politiques. Progressivement, le P.P.R. a réussi à ouvrir l'accès au syndicat aux jeunes journalistes engagés du côté du Parti et à obtenir le contrôle politique de sa direction. Déjà, en septembre 1947, dans la déclaration de son Service Exécutif, le Z.Z.D.R.P. s'était démarqué de tous les journalistes qui avaient été engagés dans la Résistance du côté de l'opposition. La déclaration finale du deuxième congrès national des journalistes polonais, tenu du 16 au 18 novembre 1947 à Szczecin, prônait «(ses) liens indissolubles [ceux du Z.Z.R.P.] avec le monde du travail» et considérait le syndicat des journalistes comme «une partie intégrante du mouvement des travailleurs et des ouvriers» 11. En mars 1951, le Z.Z.D.R.P. a été remplacé par le S.D.P. (Association des Journalistes Polonais). La création de cette nouvelle structure professionnelle a encore renforcé la main-mise du Parti sur la presse. En effet, ses représentants en provenance du Département de la Presse et des Spectacles, en faisant partie de la direction générale de l'Association, avaient le moyen d'influencer toutes les résolutions de cette dernière. Le S.D.P. a perduré jusqu'au 19 mars 1982, moment de sa dissolution par le pouvoir. La procédure des «Vérifications»

Les actions de vérifications (weryfikacjeJ menées régulièrement servaient à épurer le milieu des éléments indésirables, «idéologiquement étrangers», trop critiques envers la politique du Parti ou tout simplement jugés insuffisamment loyaux envers lui. Elles sont devenues un moyen de «pacifier» certains groupes professionnels, après les grandes crises
10 Dariusz Il Andrzej FIKUS, KOZIEL, op. cit., p. 28. op. cit., p. 31.

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politiques et les périodes de contestation qui ont secoué la Pologne Populaire. Qu'entre 1949 et 1950, entre le mème et le IVèmePlénum du Parti, le milieu de la presse ait été parmi les premiers à subir une épuration de ce genre en dit long sur l'importance de la presse pour le régime. A l'issue de la première vérification, ordonnée par le Département de la Presse du Comité Central du Parti, une centaine de journalistes ont été congédiés. On leur a essentiellement reproché leur appartenance à l'Armée du Pays (A.K.) et à d'autres organisations sous obédience du gouvernement d'émigration à Londres, mais aussi le fait d'avoir travaiIJé dans la presse d'avant-guerreI2. D'autres grandes vérifications parmi les journalistes ont suivi le dégel de 1956, les événements de 1968 et l'instauration de l'état de guerre en 1981.

La critique interne du système de presse par les journalistes
Tout cela rendait les conditions d'exercice du métier de journaliste extrêmement difficiles. El1es étaient probablement pour quelque chose dans le taux élevé de mortalité dans cette branche professionnelle. Une schizophrénie permanente était, peut-être, la chose la plus dure à supporter dans la pratique professionnelle des journalistes polonais. Elle découlait (surtout dans les années cinquante) d'une énorme dissonance entre 1a réalité brute et son image idéalisée, voire totalement fausse, qu'ils étaient obligés de présenter à leur public13. Et c'est cette dissonance qui s'est trouvée aux fondements de la critique, par le milieu journalistique, du système de presse imposé par le Parti. Mais avec le temps, les journalistes en sont aussi venus à demander plus de liberté intel1ectuel1e dans l'exercice de leur métier. Ils ont aussi commencé à revendiquer une association à la prise de décision concernant le système de presse. Bien que profondément transformée et minutieusement contrôlée, la presse polonaise du début des années cinquante ne répondait pas non plus aux exigences du Parti. Pendant les réunions des journalistes avec leurs décideurs politiques, on reprochait à la presse une insuffisante réalisation des objectifs de propagande, on fustigeait sa langue incompréhensible et son manque d'attrait pour le lecteur, on blâmait son
121d., pp. 54-55. J3 Jerzy MYSLINSKI, «Prasa w Polsce Ludowej» [«La presse en Pologne Populaire»], in Jerzy LOJEK, Jerzy MYSLINSKI, Wieslaw WLADYKA, op. cil., p. 186. 29

optimisme excessif. Mais c'est dans un mauvais travail des journalistes qu'on cherchait les causes de ces problèmes, la politique du Parti étant exclue de toute critique14. L'attitude critique des journalistes envers la conception de la presse créée par le Parti et les conditions de travail qui en découlaient s'est amplifiée après la mort de Staline. Ainsi, par exemple, pendant une série de consultations avec les employés de onze rédactions de Varsovie, organisées par le Secteur de la Presse, fin septembre et début octobre 1953, les journalistes ont revendiqué l'augmentation de la part des informations locales et internationales dans les journaux. Pendant la réunion de la section varsovienne du S.D.P. qui a suivi (novembre 1953), les journalistes ont souligné les dangers de la création d'une réalité fictive, ont critiqué l'activité de l'agence de presse gouvernementale P.A.P., et ont tourné en dérision le genre de reportage de production. Pour la première fois, on a parlé publiquement de la «censure interne», du manque de respect pour l'originalité du style et du manque de discussion au sein des rédactions 15. Mais ce sont les crises majeures de la Pologne Populaire qui ont permis aux revendications des journalistes de davantage s'exprimer, et à la presse de contourner (au moins temporairement) la règle de sa totale instrumentalisation par le Parti. Il s'agit, surtout, de l'année 1956 et de l'avant-dernier grand tournant du régime avant son éclipse, c'est-à-dire de la période 1980-1981. L'année 1956 a constitué une période-charnière pour la presse polonaise. Dans ses colonnes, la critique du système de presse a été remplacée par la critique du stalinisme, de l'appareil de Parti, de leur rigidité et de leurs abus devenus manifestes. La contestation la plus virulente est venue, à la surprise générale, de l'hebdomadaire Po Prostu, organe de l'organisation communiste des étudiants (Z.M.P.), peu signifiant jusqu'alors. Dans un article devenu célèbre, paru le 8 avril 1956 sous le titre évocateur «Que faire ?», l'hebdomadaire de la jeunesse communiste polonaise traçait la voie d'une transformation du système déformé par le stalinisme et la bureaucratie, à partir de la base: «Il faut rendre aux gens le sentiment de leur force et de leur puissance. Il faut rétablir les normes de vie communistes (...). Partout, à chaque pas [il faut] démasquer le mal, démasquer les altérations du système et ses partisans, lutter pour les idéaux d'une véritable démocratie socialiste»,
14 Andrzt<i KOZIEL, 15 Id., pp. 96-98. op. cil., pp. 71-72.

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écrivaient ses auteursl6. D'autres titres (Sztandar Mlodych, Nowa Kultura, Przeglad Kulturalny, Zycie Gospodarcze...) ont suivi Po Prostu sur la voie de la contestation. Un article de Sztandar Mlodych, paru le jour de l'ouverture du vmème Plénum du P.O.D.P., allait dans le même sens. Il préconisait que le pouvoir soit rendu à la Diète et aux conseils de la nation, que les entreprises soient dirigées par des conseils autonomes d'ouvriers, que la Diète trace une politique étrangère souveraine, que les tâches de la censure soient bien délimitées et que les associations scientifiques et artistiques ainsi que les syndicats redeviennent autonomes 17. La révolution d'octobre polonaise avait pour objectif de «transformer un modèle de socialisme stalinien en un modèle polonais et de donner à la Pologne le droit de choisir sa propre voie vers le socialisme»18. Certes, elle a été étouffée par le pouvoir. Dans la presse, les répressions se sont traduites entre autres par la fermeture de Po Prostu en octobre 1957 et par le renforcement du contrôle politique sur les rédactions. Mais en même temps, certaines acquisitions de cette période ont perduré. Depuis 1956, la presse remplissait mieux son rôle d'information et de divertissement, certaines limitations réglementaires ont été supprimées et on a élargi l'éventail des problèmes pouvant être soulevés par les journalistes 19. Cependant, d'une manière générale, la période qui a suivi en Pologne le dégel de 1956, jusqu'au début des années 1980, a été peu favorable à la liberté de parole et à l'autonomie de la profession de journaliste. Ces années-là se caractérisent surtout par la poursuite de la centralisation et de l'uniformisation de la presse, et la fonction consistant à modeler l'opinion publique l'a emporté sur la fonction d'information2o. Et il a fallu attendre l'avènement de «Solidarnosc» pour que le mouvement de libéralisation de la presse officielle du pays reprenne et pour que les journalistes polonais recommencent leur lutte pour le «droit
16 Po Pros tu, 8 avril 1956. Cité par A. FRTSZKE, /980, Lonctyn, Aneks, 1994, p. n. Opozycja polityczna w PRL /945-

t7 «Do Mlodziezy. Slowo 0 wyborach i walce politycznej» [«A la jeunesse. Un mot sur les élections et la lutte politique»], in Sztandar MLODYCH, 19 octobre 1956. Cité par Andrzej FRlSZKE, op. cit., p. 79. 18 E. LASOTA, R. TURSKI, A. FRTSZKE, op. cil., p. 80. «Polski Pazctziernik», Po Proslu, 28 octobre 1956, cité par Populaire»], in

19 Jerzy MYSLINSKI, «Prasa w Polsce Ludowej» [«La presse en Pologne Jerzy LOJEK, Jerzy MYSLINSKI, Wies]aw WLADYKA, op. cil., p. ]93. 20 Id., pp. 194-197.

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à la respectabilité»21. La presse polonaise entrait dans les années I980 totalement discréditée auprès de son public. Sa contribution à la propagande de succès de la décennie précédente et son attitude passive, voire sa participation aux campagnes de désinformation menées à la suite des mouvements de protestation des ouvriers dans les années 1970, en étaient la cause principale. En 1980, l'histoire risquait de se répéter. Les premières grèves étaient décrites comme des «arrêts de travail», puisque telles étaient les consignes du Parti. Les événements de Gdansk ont contribué à l'éveil du milieu de la presse. Les journalistes envoyés aux chantiers navals au moment des grèves ont d'abord été surpris par la détermination des ouvriers. Mais en voyant que, malgré leurs efforts, aucune de leurs communications sur la situation à Gdansk n'avaient franchi les murs de leurs rédactions, ils ont protesté contre le blocage de l'information sur les grèves et sa falsification. «Nous, journalistes polonais, présents sur la côte de Gdansk pendant la grève, déclarons que beaucoup d'informations déjà publiées, et avant tout la manière de les présenter, ne correspondaient pas à la réalité des faits qui .(y sont produits. Cet état de choses favorise la désinformation. Le blocage des télécommunications existantes ainsi que l'impossibilité de publier les matériaux montrant la véritable image de la situation nous blesse et rend impossible l'accomplissement honnête de nos obligations professionnelles. Nous considérons qu'informer entièrement la société sur tout ce qui se passe dans le pays ne peut que favoriser la résolution des situations de conflit et, dans l'avenir, contribuer à un développement social», ont écrit les journalistes présents à Gdansk durant les grèves dans leur Déclaration signée le 25 août 198022. Le Congrès Extraordinaire de l'Association des Journalistes Polonais, qui s'est tenu en octobre 1980, a été pour les journalistes polonais ce qu'Août avait été pour les ouvriers, selon les termes dé Dariusz Fikus23. C'était un lieu de contestation et de revendications conceliées du milieu qui, à cette occasion, a exprimé son avis sur les moyens de redressement de la situation du pays. La résolution du Congrès, portant le titre significatif Notre voix dans les affaires
21 L'allocution Dariusz FIKUS, 22ld., pp. 28-29. 23 Id... p. 30. de Stefan BRATKOWSKI op. cil., p. 131. à un congrès de «Solidarnosc».

Cité par

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