Temps, espaces, langages

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C'est sous l'égide de l'interdisciplinarité et de l'interculturalité qu'a été organisé le colloque Temps, Espaces, Langages, à l'occasion du 21e anniversaire de la fondation du Centre Interuniversitaire d'Etudes Hongroises, avec pour dessein de parler de la Hongrie dans un contexte multidimensionnel et de faire parler du même objet différentes disciplines, chacune dans son langage propre. On peut lire dans ce deuxième tome les interventions qui ont été présentées dans les sections Sociologie, Histoire et sciences politiques.
Publié le : jeudi 1 mai 2008
Lecture(s) : 227
EAN13 : 9782296197398
Nombre de pages : 573
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Temps, Espaces, Langages
La Hongrie à la croisée des disciplines@
L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.Iibrairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05566-7
EAN : 9782296055667Cahiers
,
d'Etudes
Hongroises
Temps, Espaces, Langages
La Hongrie à la croisée des disciplines
Tome II
Paris: 7-9 décembre 2006
Actes du Colloque
èmeorganisé pour le 21 anniversaire du
Centre Interuniversitaire d'Études Hongroises
L'HarmattanLe CIEH tient à remercier pour leur soutien
la Hongrie: Ministère de l'Éducation et de la Culture,
Ministère des Affaires étrangères, Institut Hongrois de Paris
la France: Ministère de l'Éducation Nationale, de l'Enseignement Supérieur
et de la Recherche (DREIC), Université Paris 3 - Sorbonne NouvelleCahiers d'Études Hongroises
14- 2/2007 -2008
Revue publiée par le Centre Interuniversitaire d'Études Hongroises
de l'Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle
l'Institut Hongrois de Paris
et Balassi de Budapest
DIRECTION
Patrick Renaud
COMITÉ SCIENTIFIQUE DU COLLOQUE
Martine Azuelos (Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle), Andras Blah6 (Université
Corvinus), Bertrand Boiron (Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle), Bernard
Bosredon (Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle), Christiane Brabenec (DREIC-
MENESR), Mihaly Csak6 (ELTE), Sandor Csernus (Institut Hongrois de Paris),
Catherine Garnier (INALCO), Marie-Josèphe Gouesse (Université Paris VII),
Gyôrgy Granaszt6i (ELTE), Catherine Horel (CNRS), Judit Karafiath (ELTE), Ilona
Kassai (Université de Pécs), Ferenc Kiefer (MTA), Béla Kôpeczi (Ancien Ministre
de l'Éducation Nationale hongroise), Christian Lequesne (CEFRES), Judit Maar
(Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle), Marie-Claude Maurel (EHESS), Stéphane
Michaud (Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle), Istvan Monok (Bibliothèque
Nationale Széchényi de Hongrie), Jean-Luc Moreau (INALCO), Jolan Orban
(Université de Pécs), Jean Perrot (ADEFO), Patrick Renaud (Université Paris 3-
Sorbonne Nouvelle), Gerald Stieg (Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle), Janos
Szavai (Université de la Sorbonne-Paris 4, ELTE)
RÉDACTION
Rédacteur en chef
Judit Maar
Comité de lecture
Jean Bessière, Andras Blah6, Bertrand Boiron, Mihaly Csak6, Marie-
Élisabeth Ducreux, Marie-Josèphe Gouesse, Mikl6s Hadas, Catherine Horel,
Ilona Kassai, Judit Maar, Marie-Claude Maurel, Stéphane Michaud, Istvan Monok,
Jolan Orban, Jean Perrot, Patrick Renaud, Gerald Stieg, Janos Szavai, Étienne Vari
Secrétariat
Martine Mathieu
ADRESSE DE LA RÉDACTION
Centre Interuniversitaire d'Études Hongroises
1, rue Censier
75005 Paris
Tél. : 01 45 87 41 83
Fax: 01 45 87 48 83
5Avertissement pour le Tome II
Le Centre Interuniversitaire d'Études Hongroises de l'Université Paris 3-
Sorbonne Nouvelle (CIEH-Paris 3) se veut, avec son cadre institutionnel, un espace
offert à des recherches pluri- et mieux encore, interdisciplinaires, orientées vers la
Hongrie entité politique sans doute dotée d'une langue et d'une littérature, mais
au-delà dotée d'histoire sur chacun des éléments qui la constituent, de paysages,
d'ordre social, de vie culturelle et économique - dans un contexte international,
multiple, celui de l'Europe centrale et orientale dans l'espace récemment élargi de
l'Union Européenne.
C'est sous l'égide de l'interdisciplinarité et de l'interculturalité qu'a été
organisé le colloque Temps, Espaces, Langages - La Hongrie à la croisée des
disciplines, à l'occasion du 21e anniversaire de la fondation du Centre avec pour
dessein de parler de la Hongrie dans un contexte multidimensionnel, de faire parler
du même objet, différentes disciplines, chacune dans son langage propre. Cette
tentative en effet n'a pas manqué de faire surgir chaque discipline sollicitée dans sa
différence, comme on pourra le constater à travers les communications réunies dans
le présent ouvrage: différences aussi bien dans leur langage que dans leur regard et
dans leur méthodologie. La réflexion en revanche sur un objet principal commun a
permis à chaque discipline un retour sur elle-même et une réinterprétation de ses
objectifs, de ses perspectives, de ses objets propres. Et fmalement, quant à une
pratique du dialogue entre les disciplines, une forme possible en est précisément la
présente publication, cet ensemble de textes comme espace d'entrecroisement et de
diversité offert aux parcours que voudra bien y tracer le lecteur.
***
Les actes du colloque Temps, Espaces, Langages - La Hongrie à la croisée
des disciplines sont mises à la disposition des lecteurs en deux tomes. Dans le
premier, on peut lire les interventions qui ont été présentées dans les sections
Sciences du langage, Littérature, Géographie culturelle et Vie économique; dans le
deuxième, se trouvent les communications prononcées dans les sections Sociologie,
Histoire et sciences politiques, suivies de l'atelier de Clôture et d'une conclusion
finale. Chaque section est structurée selon le même principe qui était également
celui de l'organisation du colloque: une conférence invitée en constitue l'ouverture,
pour donner ensuite la place aux ateliers, ceux-ci suivis de communications
individuelles. Cette structuration invite à une lecture transversale, à la place d'une
lecture traditionnellement linéaire: les lecteurs pourront mesurer les rencontres, les
correspondances et les spécificités des six disciplines aussi bien selon une
problématique d'une ampleur plus vaste, telle que les conférences plénières le
proposent, que selon des questions et des sujets plus concrets élaborés par les
groupes de travail des ateliers et par les communications individuelles.
7v -SOCIOLOGIEModernisation, assimilation, dissimilation
Hommage à Victor Karady
70èmeà l'occasionde son anniversaire
Introduction
La libido academica au service d'un parcours protéiforme
par
Mikl6s HADAS,UniversitéCorvinusde Budapest
StéphanevAR!, EHESS
La carrière scientifique de Victor Karady est bien connue des spécialistes
français et hongrois, et même au-delà dans le large domaine qui a été et qui est le
sien: de l'école durkheimienne au surinvestissement scolaire des minorités
religieuses dans la monarchie austro-hongroise, en passant par la formation des
élites littéraires de l'université française. À l'occasion de ses soixante-dix ans, il
nous a semblé opportun d'évoquer certains aspects très caractéristiques de sa
carrière scientifique permettant de tirer des enseignements plus généraux.
Nous savons que Victor fait partie de la «grande génération» ayant dû
quitter la Hongrie communiste en 1956. Par chance il était assez jeune pour
reprendre ses études et pour être suffisamment ouvert aux influences intellectuelles,
culturelles et scientifiques des années 1950-1960 de l'Europe occidentale. Après dix
huit mois passés à Vienne où il a appris l'allemand, Victor est parti avec sa future
femme, Veronika, pour Paris où grâce à des bourses d'études, ils entreprirent à la
Sorbonne des études en sciences sociales couronnées quelques années plus tard par
des diplômes, d'ethnologie pour elle et de sociologie et de démographie, pour lui.
Dès 1965, il commença à travailler comme assistant de Raymond Aron, et
il faut insister là-dessus, car cela n'a pas toujours suffisamment été mis en valeur. En
effet c'est avec ce grand maître de la politologie et de la sociologie françaises que
Victor entreprit d'apprendre le métier avant d'intégrer, après 1968, le groupe autour
de Pierre Bourdieu. À ces étapes de l'accumulation du capital intellectuel s'ajoutera
son expérience anglaise, quand il passera deux ans à Oxford (1980-1982). La
capacité de s'exprimer en trois "grandes" langues européennes en dehors du
hongrois l'a rendu très à l'aise pour s'imprégner de littérature, de sociologie et
d'histoire, souvent bien au-delà de ce qui était en relation avec ses recherches. Tout
cela a marqué son œuvre d'une sorte de cosmopolitisme européen, dont témoigne la
bibliographie, linguistiquement très diversifiée.
IlL'influence de Raymond Aron a été primordiale, car au-delà de son
charisme personnel, il a lancé la carrière scientifique de Victor Karady en le faisant
entrer au CNRS et en lui confiant la charge de l'édition critique de l'œuvre dispersée
de Mauss. Ce travail, suivi par l'édition de trois volumes de textes dispersés de
Durkheim et d'un volume de Halbwachs, a permis à Victor d'acquérir une
connaissance très intime de l'émergence historique de la sociologie française et de
se faire un renom: celui de spécialiste de l'école durkheimienne. Nous pensons que
la démarche de Victor Karady garde fondamentalement quelque chose
d'intrinsèquement durkheimien. Si dans sa méthodologie objectiviste, dans la
première partie de son activité, avant 1980, c'est l'histoire de la sociologie française
qui forme le creuset de ses nombreuses publications, un autre thème se détache
progressivement dans ses recherches: la formation de l'élite française et le rôle
majeur des grandes écoles, notamment de l'École Normale Supérieure.
Après 1980 Victor Karady porte progressivement intérêt à une autre aire
géographique, apparue dès les années 1970 dans son horizon intellectuel: l'Europe
Centrale, et surtout la monarchie austro-hongroise et la Hongrie. À partir de cette
époque le sujet qui s'impose de plus en plus dans ses analyses est l'éducation, puis le
rôle de la scolarisation dans l'histoire sociale de la Hongrie. La période de maturité,
osons utiliser cette expression, est marquée par cette thématique originale et
personnelle.
Autre nouveauté de cette période après 1984 : sa production se fait dans une
quatrième langue, sa langue maternelle. Le tout premier écrit en hongrois est paru à
Paris, sous la férule de Péter Kende, dans sa série des Magyar Füzetek (Cahiers
hongrois) qui, ne l'oublions pas, n'arrivaient en Hongrie que clandestinement. La
première et longue étude reprend un sujet alors tabou dans la sociologie et
l'historiographie hongroises, avec «L'essai sociologique sur la situation des juifs en
Hongrie entre 1945 et 1956» dans le numéro de la série consacré aux juifs de après 1945.
Puis c'est le début d'une démarche tout à fait authentique, qui s'intéresse au
rôle des juifs dans la modernisation de la société hongroise, dont les exemples
viendront de l'histoire des pays issus de la Monarchie habsbourgeoise.
À la suite de ce rapprochement thématique avec l'Europe centrale, en
parallèle avec le relâchement puis l'effondrement du système communiste, il publie
de plus en plus dans sa langue maternelle, s'intègre dans le milieu scientifique
hongrois où sa renommée ne cesse de croître: il devient membre au début des
années 1990 de la plus haute instance scientifique de Hongrie qu'est l'Académie des
Sciences Hongroise et professeur de la prestigieuse Université d'Europe Centrale
(CEU - Central European University). Son retour en Hongrie marque aussi le début
des œuvres monographiques et de l'élaboration de bases de données d'une richesse
exceptionnelle.
Pour le public français il reste bien sûr l'une des personnalités marquantes
de l'école bourdieusienne. Dans sa contribution, Mihai Dinu Gheorghe souligne que
les publications de Victor Karady dans les Actes de la recherche en sciences
sociales sont les plus nombreuses après celles de Pierre Bourdieu, ce qui témoigne
d'une forte position effective et symbolique parmi les chercheurs autour du Maître,
tout en restant en marge du noyau très intégré.
12Victor Karady, en privilégiant l'école, l'impact du capital culturel, se trouve
dans le sillage bourdieusien. Peu de sociologues ont recouru aussi massivement à un
appareil statistique: il est indéniablement durkheimien. Et pourtant il cite très peu
ses maîtres, comme si ses savoirs faisaient partie non d'un surmoi mais d'une sorte
de subconscient scientifique parfaitement assimilé.
Son modèle est plus dynamique que ceux de ses maîtres, et dans ce sens il
est plus optimiste aussi, ce dont témoigne également son caractère. Il estime qu'on
peut tracer la ligne de l'évolution, qu'il existe une possibilité de projection à partir
de la description statistique du passé et qu'on peut élaborer une vision moderne de
1'histoire dont la trame serait sociologique. Ces dernières années, il a beaucoup
progressé dans l'élaboration d'une Histoire sur le rôle des juifs dans la
modernisation européenne, et peut-être sera t-ill'auteur d'une somme qui servira de
référence pour des générations à venir de sociologues et d'historiens.
Il nous est particulièrement agréable de fêter ce soixante-dixième
anniversaire sans avoir à évoquer l'œuvre achevée d'un savant retiré des activités
scientifiques. En effet, Victor Karady est au contraire, comme un jeune chercheur,
dans sa période peut-être la plus féconde, engagé qu'il est dans d'importants projets
dont la réalisation semble nécessiter bien plus que les années originellement
prévues. C'est sûrement le cas de sa grosse enquête actuelle sur les diplômés de
Hongrie avant l'ère socialiste (1867-1940).
Nous espérons pour notre part que la réception de ses travaux ira croissant
comme durant les vingt dernières années.
Pour tous ceux qui ont ou ont eu la chance de travailler avec lui, il est
frappant de constater que si Victor est indéniablement un homo academicus, il est
assurément mû, pour user d'une terminologie bourdieusienne, par une libido
academica : un désir passionné d'apprendre, de savoir, d'analyser, de démontrer et
de transmettre.
Le connaissant, nous n'allons pas lui souhaiter la force, la santé,
l'inspiration pour faire aboutir les projets actuels ainsi que ceux qui suivront sans
aucun doute. Nous espérons très vivement que son ardeur se maintienne.
13Vilmos VAZSONYI
Paris
Karady
Je crois que Miklos Hadas a organisé ce colloque dans un esprit très
bourdieusien en me demandant d'ouvrir la conférence en mémoire des festivités pour
70èmele anniversaire de mon ami Victor Karady puisqu'il voulait qu'il y ait parmi les
scientifiques une voix personnelle, une voix minoritaire, une voix dans le sens de
Bourdieu qui est un peu la voix des exclus dans cette salle. C'est aussi un peu la voix
de ceux qui ne contribuent pas à des institutions sociologiques dont nous voyons ici
tant de représentants importants et dignes. C'est vrai que moi, en tant que critique et
journaliste, je me sens un peu perdu parmi vous. C'est vrai aussi que je peux porter
témoignage sur des évènements importants de notre vie, de notre amitié.
Victor et moi nous sommes rencontrés pour la première fois le 23 octobre
50ème1956, jour de la révolution hongroise dont nous venons de fêter ensemble le
anniversaire.
Je crois que nous pouvons dire à ce sujet deux choses: d'une part, la
fameuse phrase de Sir Winston Churchill: "This was the finest day of our history"
(c'était le plus beau jour de notre histoire) et je ne crois pas seulement de l'histoire de
notre génération mais aussi de l'histoire millénaire de notre pays. Et je crois qu'au
cours de cette histoire, jamais génération n'a eu la chance de faire autant pour la
liberté, pour la dignité nationale que la nôtre. Une rencontre qui a lieu un jour
historique comme celui-ci, évidemment, s'inscrit dans une amitié durable. On était
étudiants en langue étrangère occidentale; moi, je venais de rentrer en septembre
56, j'étais admis de nouveau à l'université en français et en italien. Victor était
étudiant en anglais et en langue hongroise. Les étudiants de langue étrangère étaient
ensemble ce jour-là. Le régime n'acceptait pas beaucoup d'étudiants dans ces
disciplines. Il y avait 8, 10 étudiants par langue: allemand, français, anglais, italien,
gréco-latin, mais ensemble ça faisait quand même un certain nombre; les 4 années
d'études étaient grosso modo représentées.
Ce jour-là, des étudiants ont décidé, pour soutenir les revendications
d'indépendance de la nouvelle Pologne, d'organiser une manifestation qui a été
interdite par le régime. Les fonctionnaires ont commis l'erreur de parler de cette
interdiction à la radio. L'attention de beaucoup de personnes apolitiques a été attirée
sur le fait qu'il y aurait une manifestation, à Budapest, qui visiblement n'avait pas les
faveurs du régime. Depuis des jours nous avions contacté différentes facultés pour
qu'il y ait le plus grand nombre d'étudiants à la manifestation ce mardi. Pendant ces
démarches, les filles et certains garçons découpaient les cocardes. Nous avions
décidé de maintenir la manifestation malgré l'interdiction. Ce qui était très émouvant
c'était que partout dans les facultés les étudiants ont montré la même détermination.
À cause de l'interdiction tout le monde voulait marcher en tête et je me souviens de
Victor Karady, à quelques escaliers devant moi, qui disait "oui, je veux être au
15premier rang". Nous voulions marcher en tête car nous savions que si les forces de
sécurité tiraient, ce qui n'était pas du tout exclu, on serait touchés. Cet état d'esprit
était déjà l'esprit de cette révolution.
Les délégations des communistes réformistes qui souhaitaient le maintien
de la manifestation avaient quand même gardé des contacts avec le parti. Ils ont
réussi à obtenir l'autorisation de la manifestation vers 2 heures. A ce moment-là ils
sont revenus en annonçant cette nouvelle et la manifestation se mit en route.
Je connaissais déjà Victor de vue parce que je connaissais son amie Vera
qui faisait français comme moi, mais c'est là qu'on a eu le premier échange de
parole en attendant le départ de la manifestation. On se trouvait devant la statue de
Petôfi quand la manifestation s'est mise en marche en criant des slogans. De l'autre
côté, à Buda, l'Université technique a fait une manifestation silencieuse. Nous avons
décidé de les rejoindre à la statue du général Bem, héros polonais de la révolution de
1848.
Beaucoup plus tard, à Vienne, Victor m'a dit qu'il s'était interrogé pendant
toute cette manifestation où il était quelque part devant moi: "Qui est ce fou qui
veut radicaliser la manifestation ?" Ce fou c'était moi. J'avais choisi parmi les
différents slogans les plus radicaux que j'essayais de faire reprendre par les
manifestants: "Même l'hôte le plus cher, 12 années ça suffit largement" ou "Que les
soldats de tous les pays rentrent chez eux". Ces slogans visaient évidemment
l'Armée rouge. Ils me plaisaient beaucoup plus que les slogans concernant les
personnes, les procès, Imre Nagy, des staliniens, parce que ces derniers étaient
beaucoup plus conjoncturels et beaucoup moins fondamentaux. Victor confIrme
encore aujourd'hui que déjà au milieu de l'après-midi, à sa très grande surprise, j'ai
commencé à essayer de scander un slogan qui a été repris très doucement par les
quelques étudiants autour de moi, et qui disait: "Les Russes dehors". Et donc il
pensait, comme il était modéré, avec un esprit de futur sociologue réaliste, que ça
pouvait devenir dangereux. C'est vrai aussi que j'étais tellement radical que je ne
voulais pas d'une manifestation mais d'une révolution, je l'admets et j'en suis fier
encore aujourd'hui. C'est bien devenu une révolution.
Pendant les événements on s'est peu vu même si on a coopéré tous les deux
au comité révolutionnaire des étudiants de la faculté de philosophie. J'avais toute
sorte de travail important, j'ai publié des articles dans le journal des étudiants. Victor
m'a signalé plus tard à Vienne qu'il en avait lu quelques-uns. Après la fm de la
révolution, c'est-à-dire après la seconde intervention soviétique, j'ai quitté la Hongrie
assez rapidement, Victor et son amie Vera un peu plus tard. On s'est retrouvé à
Vienne où j'étais inscrit à la faculté de philosophie. Je crois que Victor était de
nouveau en anglais, en philo et en socio ; moi, en histoire d'Europe de l'Est et en
philo. Comme j'avais un poste dans une revue qui s'appelait "Forum", j'avais
beaucoup de nouvelles d'eux parce que Vera, l'amie de Victor, habitait chez la
secrétaire de rédaction de cette revue. Quand on s'est revu, on a beaucoup discuté.
J'ai été frappé de la rapidité avec laquelle Victor, qui parlait déjà très bien l'anglais,
apprenait l'allemand. Vera aussi, mais elle était surtout spécialiste de français. Quant
à moi, j'étais euphorique de travailler pour une revue, pour une organisation d'aide
16aux réfugiés qui s'occupait d'étudiants et d'artistes. Victor avait déjà un regard
beaucoup plus critique que le mien sur la société autrichienne. Son côté sociologue a
prévalu, il a commencé à me parler des différences de situations sociales, des
différences de situations économiques des gens. Ceci ne m'a absolument pas
intéressé à l'époque mais je l'ai écouté avec intérêt. Comme, en même temps, on était
très littéraire, on avait évidemment beaucoup à échanger sur les lettres et sur la vie
culturelle de Vienne mais nos points de vue étaient déjà divergents. Nous sommes
venus à Vienne pour découvrir l'Europe et non pas pour y rester. Victor et Véra ont
rejoint Paris assez rapidement à l'initiative de Vera. A Paris aussi c'est avec une
déconcertante rapidité que Victor a appris le français. Donc, il avait déjà les 3, 4
langues nécessaires à une éducation européenne.
En ce qui me concerne, je suis d'abord allé en Amérique puis j'ai divagué à
la découverte de l'Occident. Une nouvelle phase de notre amitié a débutée quand j'ai
passé l'année 62-63 à la résidence universitaire de Paris. Nous étions très heureux
d'y être avec toutes les commodités de l'époque. C'est le moment où nous avons eu
des conversations interminables avec Victor.
J'étais à Vienne le jour de l'arrestation d'Adolphe Eichmann. C'est mon ami
Alexander von Sacher-Masoch, l'ancien secrétaire général du Pen Club autrichien
qui me l'annonçait en me réveillant. Cette arrestation m'a fait découvrir pour la
première fois de ma vie, malgré ma judéité toujours assumée, l'existence d'Israël,
c'est-à-dire d'un pays qui est prêt à châtier les criminels de guerre nazie. Ils les
condamnaient non pas pour crimes contre les victimes du fascisme mais précisément
pour le crime majeur, le génocide juif qu'on a toujours occulté, à l'Ouest comme à
l'Est. Ce n'est pas qu'on n'en ait pas parlé mais ce n'était pas l'accusation principale
faite à ces assassins. Quand enfin le procès Eichmann a eu lieu, pour la première fois
de ma vie je suis allé pour trois mois en Israël. Je revenais de là complètement
obsédé et je n'arrêtais pas d'en parler avec Victor Karady.
J'ai rarement vu quelqu'un, peut-être jamais, qui avait une telle empathie à
l'égard des Juifs, une telle compréhension, un tel savoir déjà, alors que c'était encore
très difficile d'avoir connaissance de dates et de faits précis. Les seules bribes qu'il
aurait dû en avoir lui venaient de Véra. On a eu de longs, longs dialogues sur ce
sujet, lors de nos promenades à Antony, la nuit. Et je me flatte encore aujourd'hui,
en lisant les différentes dédicaces des œuvres de Victor qu'il a eu la gentillesse de
me faire, de l'avoir sensibilisé à ce sujet, de l'avoir poussé dans cette recherche. Je
suis aussi très heureux qu'un grand savant, grand spécialiste de cette question ait pu
me côtoyer et peut-être bénéficier de mon témoignage.
On s'est à nouveau perdu de vue. À mon retour d'Amérique, je poursuivais
des études d'histoire de l'art à Rome dans la deuxième partie des années 60, Vera et
Victor habitaient dans un charmant studio de Montparnasse où ils menaient la vie de
Bohème. Ce studio était un peu l'héritage du locataire précédent, notre ami, notre
ange tutélaire, Janos Heller; et à cette occasion je voudrais rendre hommage à Janos
Heller qui a cédé son appartement aux Karady. Janos Heller nous a tous aidés
comme il a aidé de nombreux autres Hongrois. Jeune homme, jeune résistant social-
démocrate, il était le directeur à Paris de la section hongroise de la Radio Europe
Libre. Il nous a tous aidés à comprendre avec une acuité, une vision politique
17absolument incomparable, sans se mettre jamais en valeur, à la fois l'Occident et la
nature du régime communiste. Je voudrais lui rendre hommage comme Victor et
Véra le feraient également, car Janos Heller est malheureusement totalement oublié
dans le mouvement actuel.
À cette époque Victor travaillait au Centre de sociologie européen sous la
direction du plus grand sociologue français de l'époque Raymond Aron. Ce n'est pas
par hasard que l'auteur de "La révolution anti-totalitaire", à côté d'Albert Camus (ou
ailleurs Hannah Arendt), était l'un des rares qui ait découvert l'importance de la
révolution hongroise. C'est à côté d'Aron que Victor a fait ses premiers pas décisifs
en sociologie française. C'est à cette époque là, et plus tard encore qu'il a eu la
lourde tâche de rédiger les œuvres complètes de Marcel Mauss, ce qui lui assura un
très grand prestige parmi les spécialistes, puis les œuvres complètes d'Émile
Durkheim. Ne serait-ce que par ces deux éditions, Victor a pénétré dans le centre de
la sociologie française. Il est devenu d'une certaine façon plus française que des
français grâce à ces classiques, aussi bien en anthropologie qu'en sociologie. Je crois
cependant que la France n'a pas su totalement utiliser les données de Victor Karady.
Son talent dans le grand travail effectué sur l'École Normale Supérieure n'a pas
abouti au niveau, au degré qu'il aurait dû avoir pour la science française.
Chaque fois que j'étais à Paris, j'ai revu Victor et Véra. J'ai pu constater, le
progrès du travail sur ce qu'on a appelé plus tard chez Bourdieu la question des
minorités dans l'extraction. Victor est allé exclusivement vers les analyses de
l'enseignement, l'analyse de ceux qui ont fait des études supérieures ou secondaires.
Il faut quand même rendre hommage à Pierre Bourdieu d'avoir découvert la qualité
des œuvres de Victor Karady et d'en avoir publié certaines dans Actes et
Recherches.
J'ai encore un souvenir à évoquer. Au moment du putch de Jaruzelsky, fin
81, quelques intellectuels hongrois exilés se sont retrouvés à la maison des Sciences
de l'Homme, dans le bureau de Pierre Kende. Nous avons recueilli des signatures
d'intellectuels et d'artistes en faveur de Solidarnosc après avoir constaté
l'incompréhension de la société hongroise à l'égard des événements polonais. Le
régime Kadar a en effet réussi à convaincre une partie des travailleurs du pays de la
nocivité des grèves des Polonais ce qui a provoqué une certaine distance par rapport
à la Pologne. Nous avons voulu montrer que les Hongrois de l'étranger et parmi
ceux-là les plus importants, un grand nombre de prix Nobel, de musiciens, d'artistes
de très grande qualité, ont signé cette déclaration. Par solidarité Victor Karady nous
a beaucoup aidés dans cette recherche de signatures, c'est lui, qui a convaincu entre
autres Arthur Koestler de nous soutenir. Nous avons exclu les signatures de ceux qui
n'étaient pas vraiment connus pour avoir plus de poids dans les journaux
occidentaux. D'une certaine façon c'était notre dernier acte politique direct même si
Victor a pu intervenir utilement sur différents sujets par ses recherches en Hongrie,
où il avait des invitations par l'Académie.
En conclusion, je pense qu'une amitié qui commence le 23 octobre 56 à
Budapest est une amitié inscrite d'une certaine façon dans l'Histoire. Je crois aussi
qu'en portant témoignage de ces cinquante ans, j'ai peut-être au moins contribué à
mieux faire connaître Victor Karady, sa personnalité généreuse ainsi que sa culture à
70èmeanniversaire.l'occasion de son
18Christophe CHARLE
Université Paris I, IUF, IHMC (CNRS/ENS)
Victor Karady, historien des sociétés impériales
Notre rencontre remonte à plus de trente ans puisqu'elle a eu lieu dans les
années 1970 au séminaire que Pierre Bourdieu donnait le mardi soir à l'École
normale supérieure et où nous avions l'occasion d'entendre, outre Pierre Bourdieu et
les chercheurs du Centre de sociologie, de l'éducation et de la culture, des historiens
aussi divers qu'Edward P. Thompson, François Furet ou un sociologue historien
comme Charles Tilly. À l'époque, V. Karady était encore engagé dans sa grande
enquête sur les universitaires français et c'est donc tout naturellement que je me suis
tourné vers lui quand j'ai moi-même abordé ce thème pour ma thèse d'État à partir
de 1976. Il a mis très généreusement à ma disposition les énormes fichiers de fer
pleins de grandes fiches mécanographiques qui encombraient son petit bureau au
3ème étage de la Maison des sciences de l'homme. Cela m'a permis non seulement de
ne pas refaire ce qu'il avait déjà fait mais aussi d'apprendre mon métier de
prosopographe en discutant avec lui et de croiser les pétitions d'intellectuels de
l'affaire Dreyfus avec ses fiches et d'opérer un enrichissement réciproque des deux
bases de données. Ces souvenirs de recherche commune résument assez bien
l'originalité de sa démarche: une ambition d'exhaustivité, une volonté de travail
collectif et un généreux échange d'informations, bref une véritable communauté de
travail. Non pas celle, formelle, des organigrammes des institutions mais celle
concrète des chercheurs qui s'apprécient et se lisent, parfois intégrés à des
laboratoires ou des disciplines différentes mais qui partagent les mêmes
problématiques, les mêmes méthodes et parfois les mêmes matériaux.
Mon second souvenir de coopération intellectuelle avec Victor Karady
coïncide avec le colloque franco-hongrois de Mâtrafiired de 1980 où, jeune
chercheur inexpérimenté, on m'avait convié à présenter ce qui allait devenir dix ans
plus tard Naissance des « intellectuels». La rencontre était assez surprenante dans
cette ville d'eau à 80 km de Budapest où nos hôtes ne cachaient pas leurs sentiments
plutôt hostiles au régime Kadar qui allait encore tenir près de dix ans et où
Jacques Le Gof~ Roger Chartier, Jacques Revel et Albert Soboul débattaient sans
complexe et sans cohésion avec leurs collègues hongrois sur l'histoire des
intellectuels en France et en Hongrie loin de toute orthodoxie. Comme l'attestent les
actes publiés en 19851, Victor Karady y a présenté une étude comparative du collège
Eotvos et de l'École normale supérieure, premier contact pour moi avec I'histoire
comparée informée par la sociologie historique et I'histoire de l'éducation et des
1
in 1. Le Goff et B. Kopeczi, (dir.), Intellectuels français, intellectuels hongrois, XII/me _xx!me siècles,
Budapest, Akademiai Kiado, Paris, Ed. du CNRS, 1985.
19élites, thèmes que je n'ai abordés moi-même que plus d'une dizaine d'années après
mais ce que je n'aurais sans doute pas fait sans son exemple et ses travaux pionniers.
Avec ces deux souvenirs, je crois avoir expliqué à la fois pourquoi nos
échanges, malgré la différence de génération, de discipline d'appartenance et de
parcours académique, ont pu être constants, réguliers et convergents en dépit des
réorientations régulières de nos thèmes de recherche. Tout le monde connaît
Victor Karady, historien de la sociologie et des sciences sociales, éditeur de Mauss,
de Durkheim et d'Halbwachs, Victor Karady historien des universités et sociologue
des élites universitaires françaises, Victor Karady, historien social de la
modernisation de la Hongrie et de la place des Juifs dans ce processus. On connaît
moins, à cause de l'éloignement, le chercheur au CNRS devenu professeur à la
Central European University, l'entrepreneur infatigable d'enquêtes toujours en cours
sur les élites et les universités d'Europe centrale et orientale. On se demande parfois
si c'est le même homme qui a pu s'attaquer à des sujets aussi différents avec
toujours le même souci de construire des banques de données permettant des
enquêtes statistiques de plus en plus ambitieuses et complexes, infatigable pour
organiser des tables rondes, monter des équipes multinationales, faire converser et
traduire les chercheurs de ce qu'on appelait naguère l'est et l'ouest.
Pour réunifier toutes ces orientations et toutes ces activités, j'ai choisi de le
défmir comme un historien des sociétés impériales. Sans doute ses amis sociologues
vont s'insurger contre cette captation, bien dans la manière de ma discipline toujours
à l'affût des annexions des marches des sciences sociales. Il s'insurgera peut-être
lui-même contre cette étiquette qu'il n'emploie pas et contre ma prétention à
l'engager sous ma bannière des sociétés impériales. Mais en dépit de ces objections,
je crois que l'expression résume assez bien tous les terrains qu'il a investis
successivement ou parallèlement. Par l'expression société impériale je défmis des
États qui englobent différents territoires et populations hétérogènes mais s'assignent
pour mission de les unifier progressivement autour d'un projet national et culturel à
dimension universaliste. Certaines sociétés impériales y parviennent tant bien que
XXèmemal, c'est le cas au moins pendant une partie du XIXèmeet du siècle de la
France et du Royaume-Uni. D'autres le tentent mais échouent à des stades plus ou
moins avancés du projet. C'est le cas de l'Allemagne et bien sûr et surtout de
l'Empire austro-hongrois. Il me semble que les enquêtes de Victor Karady sur ce
dernier espace nous donnent toutes les clés pour souligner à la fois la réalité du
projet modernisateur entre 1867 et 1914 (dont les formidables statistiques
autrichiennes et hongroises qu'il a tant utilisées sont l'un des produits tout comme la
multiplication des établissements universitaires et secondaires qu'il a analysés en
détail) et en même temps les multiples tensions et forces centrifuges (langue,
religion, ethnie) qui vouaient celui-ci à l'échec. Le paradoxe du projet était aussi
d'être porté en partie par le groupe jusque là tenu à l'écart, celui des Juifs, pour qui
cette société nouvelle ouvrait la possibilité d'intégration, d'assimilation et de
réalisation des potentialités de leur passion pour l'éducation comme l'indique leur
percée dans toutes les professions urbaines et les secteurs dynamiques de
l'économie. Mieux, comme Victor Karady l'écrit lui-même, cette nouvelle élite
déracinée pouvait mieux porter le projet nationalisateur hongrois que tout autre:
20«Si ce pays se distingue en effet par l'absence de tout mouvement d'opinion
antisémite soutenu par l'État pour la classe politique régnante, c'est que les Juifs
« magyarisés» étaient nécessaires à la réussite de la construction nationale sous
hégémonie magyare dans une société à majorité allogène dont certaines
composantes ethniques (les Roumains, les Luthériens saxons de Transylvanie, les
ISerbes) y étaient franchement opposés. »
L'échec de la société impériale projetée avec l'effondrement de la Première
guerre mondiale déclencha en même temps une formidable régression d'ambition,
des luttes intestines inexpiables entre anciennes et nouvelles élites et la recherche
d'un bouc émissaire conduisant à un antisémitisme de plus en plus virulent dont
Victor Karady a remarquablement défmi les ressorts dans Gewalterfahrung und
Utopie.
Si ma thématique s'applique assez bien pour ses recherches sur l'empire
défunt d'Europe centrale, elle marche peut être encore mieux pour ses recherches
sur la France. L'émergence des sciences sociales coïncide avec une grave crise
nationale française où l'ancien universalisme des Lumières que la France prétendait
incarner depuis 1789 reçoit un cruel démenti avec la défaite de 1870 et la guerre
civile en France. Partis de cette expérience traumatisante (la famille Durkheim est
originaire d'Épinal sur la « ligne bleue des Vosges»), Durkheim et ses disciples ont
cherché à refonder le lien social, par la sociologie et l'ethnologie, à redonner un
nouvel élan émancipateur au projet républicain fondé scientifiquement contre le
projet néo-conservateur d'un Taine, d'un Renan, d'un Maurras qui prétendaient
fonder aussi sur la science leur rejet de l'héritage de la Révolution française. Plus
largement les réformes universitaires, la transformation de l'espace des disciplines,
la refondation de l'idéal scientifique des jeunes générations universitaires sur
lesquels V. Karady a écrit des articles et des chapitres fondateurs2 participaient de ce
projet d'une nouvelle société impériale, à la fois colonisatrice d'espaces extérieurs
pour rééquilibrer l'Allemagne et l'Angleterre (d'où la naissance d'une forme
d'ethnologie spécifique) mais aussi pôle d'attraction, comme il l'a montré dans
I
V. Karady, "Les Juifs, la modernité et la tentation communiste. Esquisse d'une problématique
d'histoire sociale ", in N. Bauquet et F. Bocholier, Le communisme et les élites en Europe centrale, Paris,
PUF, éditions rue d'Ulm, 2006, 94.
2 V. Karady," L'expansion universitaire et l'évolution des inégalités devant la carrière d'enseignant au
4, 1973, 443-470 ;début de la Troisième République ", Revue française de sociologie, XIV, Lettresn° "
et sciences. Effets de structure dans la sélection et la carrière des professeurs de faculté (1810-1914) ", in
C. Charle et R. Ferré (éd.), Le personnel de l'enseignement supérieur en France, Paris, Editions du
CNRS, 1984,29-45 ; "Normaliens et autres enseignants de la Belle Époque. Note sur l'origine sociale et
1, 1972, 35-58 ;la réussite dans une profession intellectuelle ", Revue française de sociologie, XIII, n°
Les professeurs de la République. Le marché scolaire, les réformes universitaires et les transformations
"
XIXèmede la fonction professorale à la fin du siècle", Actes de la recherche en sciences sociales, 47-48,
juin 1983, 90-112 ; "Recherches sur la morphologie du corps universitaire littéraire sous la Troisième
République ", le Mouvement social, juillet-septembre 1976, 47-79; "Scientists and Class Structure:
Social Recruitment of Students at the Parisian ENS in the 19th century", History of Education, 1979,
vol. 8, 2, 99-108.n°
21plusieurs articles, des élites de l'Europe moins développée, pour les convertir au
message républicain méritocratique et démocratiquel. Il ne s'agit pas d'idéaliser
cette période qui a vu naître les sciences sociales, l'université moderne et les
« intellectuels» comme instance critique collective, mais aussi le colonialisme, le
XXèmemilitarisme, l'antisémitisme, le nationalisme, fondements des catastrophes du
siècle. La combinaison de la sociologie et de I'histoire, de l'empathie et de la
distance, la double appartenance culturelle et nationale, les grands mouvements
historiques auxquels Victor Karady a été confronté en Hongrie comme en France
l'ont préservé de toute complaisance académique pour «nos grands anciens »,
«notre chère France» (ou notre «grande Hongrie»). Il a trop édité de textes
inconnus ou inédits d'auteurs célèbres pour oublier que les lectures anachroniques et
décontextualisées qu'on pratique beaucoup depuis la vogue de la «philosophie
politique» sont le plus sûr moyen de ne pas savoir lire les messages des «pères
fondateurs». Victor Karady a trop construit de banques de données et pratiqué les
XIXème siècle pour sous-estimer lesanalyses secondaires de statistiques du
différences des temps et des lieux, les faux-semblants de certaines catégorisations,
ce que le discours nostalgique et anachronique produit immanquablement. En cela
aussi Victor Karady est pleinement historien puisque comme le rappelait Pierre
Bourdieu dans sa leçon inaugurale au Collège de France, « seule I'histoire peut nous
débarrasser de I'histoire».
I
V. Karady, « Student Mobility and Western Universities: Patterns of Unequal Exchange in the
European Academic Market, 1880-1939 », in C. Charle, 1. Schriewer, P. Wagner (eds.), Transnational
; « La migration internationale d'étudiants enIntellectual Networks, Frankfurt, Campus, 2004, 361-399
Europe, 1890-1940 », Actes de la recherche en sciences sociales, 145 décembre 2002, 47-60.n°
22Louis PINTO
EHESS, Centre de Sociologie européenne
Karady, au delà des apparences
Ce colloque me donne l'occasion de parler de Victor, quelqu'un que je
connais et apprécie depuis longtemps. Et l'exercice proposé, pas facile quand on ne
veut pas tomber dans les solennités pompeuses dont ni Victor ni moi ne sommes
amateurs, peut être l'occasion de réfléchir amicalement et sociologiquement (ce qui
n'est pas incompatible) sur chacun de nous, son image, sa réputation, son identité.
Si l'on suit les hypothèses de Pierre Bourdieu, on peut considérer un centre
de recherches, y compris le CSE, comme un champ, un espace différencié de
positions. Je ne vais pas tenter ici de les «construire» toutes, ce qui serait
évidemment la procédure la plus rigoureuse. La question qui m'intéressera est
simplement: comment situer Victor Karady au CSE ? Ce qui est certain c'est qu'il y
apparaît un peu comme un solitaire, un franc-tireur: il vient d'un lointain et petit
pays, il n'a pas d'enseignement, d'élèves ou de disciples, il s'occupe de sujets sans
enjeux immédiats, il ne parle pas ou peu, le langage « bourdieusien » (construction
d'objet, champ, habitus, capital) qui le fait sourire quand il l'entend dans ses
versions routinisées, et enfin, dernier signe objectivé, même son bureau est un peu
excentré, au troisième étage. Passons sur sa vaste culture qui concerne plusieurs
pays d'Europe occidentale et centrale, des domaines les plus différents (l'histoire de
la sociologie, les étudiants, les juifs, les clubs de football...). Karady n'est jamais à
court de propositions quand un numéro thématique d'Actes s'annonce pour un
avenir rapproché.
Qui est-il« vraiment» ? Si l'on se réfère à sa pratique scientifique, on
pourrait soutenir qu'il est avant tout un positiviste paradoxal. Il collecte avec
minutie des informations sur des biographies, des institutions, dont les fiches
envahissent son bureau; il utilise le langage des données, mais il se livre aussi à une
réflexion inlassable sur leur fiabilité, leur pertinence et leur portée. Le registre
inductif de la formulation d'hypothèses concurrentes se trouve plus volontiers
mobilisé que celui, déductif, des modèles et des constructions. Et tout cela inspire
respect, sinon crainte, dans la communauté académique.
Sans doute, s'amuse-t-il à placer très haut la barre de l'administration de la
preuve. Humilité, orgueil? Ou peut-être, secrète cruauté envers des chercheurs
moins perfectionnistes? Ainsi, en note de son article «Durkheim, les sciences
sociales et l'Université », rempli d'autres notes, de tableaux et de chiffres, il
écrit ceci: «Ce travail doit être considéré comme une recherche" d'atelier" en ce
sens que la plupart des données sur lesquelles il prend appui sont tirées d'enquêtes
encore inachevées. Elles n'ont donc pas fait l'objet d'élaboration définitive ».
Or ce positivisme apparent peut avoir masqué les ambitions théoriques.
Bourdieu, par amitié et par une sorte d'exercice de réflexivité sociologique, ne
23cessait de s'interroger sur la diversité des talents dans une équipe (qu'il était loin de
concevoir sur le modèle d'un régiment ou d'un commando) ainsi que sur l'écart
entre les réputations, les habitudes, les méprises sur soi d'une part, et les
« inclinaisons» profondes des individus engagés dans la recherche, d'autre part.
Une remarque de lui donne à penser, celle qu'il a un jour exprimée en ma présence:
«on ne le sait pas assez (même vous, Pinto): Karady a de grandes
hypothèses investies dans son travail mais qu'il ne montre pas ».
L'anti-académisme est un autre trait de Karady qui apparaît d'abord dans
l'échange oral très libre qu'il sait entretenir avec ses interlocuteurs. Son regard plein
d'humour sur le monde académique ne se limite pas aux grandeurs d'institution, et
porte même sur le saint des saints de la sociologie scientifique.
C'est ce qui ressort aussi d'une lecture attentive de ses textes. Alors qu'on
aurait pu être tenté de le classer simplement dans la confrérie des « spécialistes du
durkheimisme », Karady a offert autre chose qui n'est ni hagiographie dissimulée, ni
érudition sans terme et sans finalité, ni histoire des idées (cette «reconstruction
intellectualiste du passé », selon ses termes, qui caractérise l'histoire de la
sociologie). Issu d'un autre système d'enseignement, il ne perçoit que trop à la fois
la relativité historique de tout système, et donc du nôtre, et le rôle des conditions
sociales de possibilité de la production intellectuelle comme production autonome.
Ce qui l'intéresse n'est pas un récit de « ce qui s'est réellement passé », mais, grâce
à un immense travail comparatif, la réponse à la question de la genèse des
investissements psychiques, affectifs, intellectuels et, en particulier des dispositions
individuelles et collectives à la science (le mot d'habitus n'est pas prononcé). Ce
point constitue un lien secret entre ses recherches sur la sociologie et celles sur les
juifs dans les professions intellectuelles de l'Empire austro-hongrois.
Durkheim ne bénéficie, de la part de Karady, d'aucun traitement de faveur :
il se voit soumis à une analyse objectivante, impliquant des analyses
morphologiques de populations universitaires, des études structurales de marchés
universitaires, des analyses de carrières académiques et de reconversions, etc.
Relisons son article « Stratégies de réussite et modes de faire valoir de la sociologie
chez les durkheimiens ». L'entreprise scientifique de Durkheim est décrite comme
un effort tout à fait noble, désintéressé, intense, pour fonder l'autonomie de l'objet
sociologique, et dans le même temps, Karady évoque un autre registre, celui de la
supercherie, du bluff vertueux: Durkheim vise à faire croire, à travers des signes de
scientificité (choix de sujets gratuits et inactuels, non contaminés de «prénotions »,
notes érudites...), que la sociologie n'est pas un pari risqué, mais qu'elle est déjà
solidement engagée dans la «voie sûre d'une science». À propos de L'Année
sociologique, « lieu d'une savante mise en scène épistémologique », Karady écrit:
« Ses rubriques (...) servaient de décors devant des coulisses disciplinaires vides ou,
au mieux, de façade pour immeuble intellectuel en projet» et des durkheimiens, il
dit qu'ils «ont réussi l'exploit de légiférer avec autorité dans un vaste empire
scientifique avant même de l'avoir exploré ».
Pour autant, Karady contourne l'alternative entre célébration de la
scientificité et démystification de l'usurpation. Trop subtil pour y céder, il nous
24montre que, au cœur du faux-semblant, sont présents un engagement à la science et
un ensemble de savoir-faire qui, tels l'agenouillement pascalien, finiront bien par
démentir la mauvaise foi et l'arbitraire des origines. Le bluff était vertueux,
mensonge pieux pour la science. Ainsi, la science de Durkheim aura peut-être été
une science à crédit, mais le crédit méritait indiscutablement d'être accordé d'après
la nature des gages fournis. Un peu comme dans le cas du savant karadyen qui n'a
pas achevé son enquête (le pourrait-il ?).
Si la sociologie fait appel à des talents différenciés, il est hors de doute que
Victor, savant, érudit et sociologue de la sociologie, incarne l'une des voies les plus
difficiles, celle qui se définit moins par le sérieux que par un sérieux qui se moque
du sérieux.
PS . Je voudrais donner le dernier mot à Victor qui, réagissant à mon
propos concernant son rapport à Bourdieu, a tenu à me faire savoir ceci: « Tu disais
très justement que je ne cite guère Pierre Bourdieu dans le texte. C'est probablement
vrai, quoique probablement un produit de l'inconscient. Toute forme de lèche-
majesté me répugne. C'est plus fort que moi, et c'est sans doute un reste d'une
disposition d'esprit développée ou acquise sous le communisme quand la flagornerie
conformiste relevait de l'obligation du bon citoyen... Mais, très sincèrement, je suis
convaincu que tout ce que je sais du métier de sociologue, je l'ai appris chez
Bourdieu. Si j'écris quoi que ce soit, je le fais pour répondre à son exigence telle que
je peux l'imaginer... J'en suis maintenant tout à fait conscient ».
25Arpâd AJTONY
Université de Versailles/Saint-Quentin-en- Y velines, Laboratoire Printemps
Victor Karady, le sociologue
Bien sûr, je ne veux pas démontrer que Karady est sociologue; s'il le faut,
d'autres sources plus compétentes peuvent produire plus aisément une telle
attestation. Remarquons tout de même que certains de ses travaux publiés encore au
milieu des années 70 sur l'école de Durkheim par exemple, sont toujours considérés
comme une référence indispensable et souvent cités dans des écrits spécialisés dans
ce domaine.l Par ce titre, je souhaiterais plutôt dire que les représentations que nous
pouvons avoir sur lui en tant que sociologue, peuvent être complexes, voire
déconcertantes.
C'est en 1973 que j'ai fait la connaissance de Victor Karady, l'année où je
suis arrivé en France. En changeant de pays, de langue et de bien d'autres choses
encore, je voulais changer également de domaines d'activité. Ancien littéraire, je
voulais avoir un métier fondé non seulement sur des savoirs mais encore sur des
savoir-faire, c'est-à-dire que je voulais avoir une pratique exercée avec des procédés
précis dans des conditions réglementées et qui concerne tout de même 1'homme. A
l'époque, les études médicales me paraissaient trop difficiles. Mais à mes yeux, le
sociologue ressemblait un peu au médecin. Dans les deux cas, les premières
impressions acquises sur le terrain sont vagues mais, grâce à des investigations plus
techniques et en respectant un certain protocole, les problèmes se précisent, peut-
être même les solutions... Avec sa longue tradition, la médecine se montre plus
sérieuse mais pour l'essentiel, les démarches des professionnels sont proches dans
les deux domaines. Pour devenir sociologue, je me suis inscrit à l'Université de
Vincennes.
Dans ces temps agités, Paris VIII était un lieu de rencontre et de rétention
des courants novateurs d'obédiences variées, des révoltes et des espoirs. J'y ai
trouvé des connaissances précieuses et des expériences enrichissantes mais non cette
version de la sociologie que j'avais cherchée, celle dont la pratique postule une
certaine technicité. Et à ce moment, j'ai eu la chance de rencontrer Victor Karady. Il
venait de commencer une recherche, depuis peu, je crois, sur les normaliens. Notre
collaboration au sens étroit du terme a duré environ deux ans. Ce fut de la « vraie»
sociologie, avec le recueil des données selon des méthodes bien définies, puis leur
traitement à l'aide des ordinateurs fonctionnant encore avec des cartes perforées. Au
cours de ce travail, nous avons beaucoup discuté. La période était typiquement
intermédiaire, baba cool, si cette expression a encore un sens: 68 était déjà loin,
mais la présence punk n'était pas encore évidente pour tout le monde. Je me suis
1
«Durkheim, les sciences sociales et l'université: bilan d'un semi-échec », Revue française de
sociologie, 1976,17-2,277-311.
27laissé tout de même contaminer par l'esprit de Vincennes, Victor fut plus sceptique.
Là où je voyais des effets de lumières ou, à la limite, des couleurs, il cherchait des
traces, des preuves et des lignes directrices. Les observations doivent être soutenues
par des arguments solides et les affmnations doivent être vérifiées avant de recevoir
leur formulation définitive. Finalement, j'ai pensé que la sociologie, la «vraie»
avait son prix. Même si elle peut être rangée par certains parmi les sciences
humaines, l'homme qui y est étudié possède toutes ses facultés mais pas l'ensemble
de ses qualités.
Par la suite, Karady a commencé ses recherches sur les Juifs. Quant à moi,
je me suis orienté vers la psychologie sociale. On se voyait moins souvent mais le
contact n'a jamais été rompu. J'étais témoin de ses nouvelles collaborations dans
son étroit bureau au troisième étage du bâtiment du boulevard Raspail. Ce petit
espace était parfois tellement plein que personne ne pouvait entrer ou sortir. Lorsque
j'ai commencé à enseigner la sociologie, c'est lui que j'ai consulté pour préparer
mes premiers cours. Et au fil des années, j'ai découvert que l'image que je me
formais de lui en tant que sociologue n'était pas identique à celle que j'avais eue
quelques années auparavant. Je ne sais pas à quel moment avait eu lieu le
changement, ni même si un tel moment avait existé. Cependant, j'avais l'impression
que, lui aussi, se laissait guider par ses sensibilités, plus qu'il ne le montrait. Puis au
cours de l'un de mes séjours en Hongrie je suis tombé sur un de ses articles plus
récents qui m'a réellement surpris. C'était déjà après le changement de régime.
L'article, signé avec Mikl6s Hadas, avait pour thème le football hongrois, ses
supports sociaux et ses usages dans des perspectives politiques. Par la suite, j'ai vu
qu'il avait été publié d'abord dans les Actes de la recherche, mais sa version
hongroise, parue dans la revue Replika est plus longue et plus complète.1
C'est un travail exemplaire en ce sens qu'il montre qu'un thème ponctuel
et, en apparence, de portée limitée, permet de soulever des questions capitales d'une
société donnée.
Mais au-delà de l'exploitation ingénieuse du thème, c'est le choix méthodologique
qui a retenu mon attention.
Ce papier ne manque pas de faits vérifiables. Le classement des clubs dans
le championnat national depuis le début du vingtième siècle jusqu'aux années 80
montre clairement les rapports entre «performances collectives» d'une part,
« l'esprit du temps» et/ou pressions politiques successives d'autre part. Cependant,
les auteurs utilisent aussi des données venant de sources dont la crédibilité n'est pas
précisée. La version française de leur article est plus explicite sur ce point. Dans une
note en bas de la page, ils évoquent l'origine de leurs renseignements: en dehors de
quelques interviews ciblées avec des « informateurs attitrés», ils exploitent « des
expériences vécues, sans parler de données informelles issues de "l'air du temps"
(propos de table, de tramway ou de brasserie, discussions entre supporters après des
1
« Football et antisémitisme en Hongrie», Actes de la recherche en sciences sociales, nOl03, 1994, 90-
101. «Futbal és târsadalmi identitâs », (Football et identité sociale), Replika, n017-18, 89-119.
28matchs de football, etc.). » (Actes de la recherche, 90) C'est une méthodologie bien
différente de celle que l'on pouvait observer dans les premières publications de
Karady. En plus, l'examen des faits est accompagné régulièrement d'observations
sur des phénomènes de langage, entreprise qui apporte facilement plus de questions
que de réponses. Toutefois leurs remarques dans ce domaine semblent être
pertinentes dans la plupart des cas. L'interprétation de la dénomination du club
MTK et celle FTC montre comment une sorte de rivalité a été programmée
pratiquement dés le début de I'histoire du football hongrois. Et les différentes
explications avancées à propos du changement de nom des clubs dans les années 50
orientent le lecteur vers une véritable « sémantique historique ».
Mais ce qui m'a le plus frappé, c'est l'analyse quasi herméneutique des
non-dits et des sous-entendus. Une telle approche caractérise par exemple l'étude de
l'opposition traditionnelle entre les deux clubs mentionnés parmi lesquels le
premier, le MTK est considéré souvent comme un club «juif» et le second, le FTC,
est présenté parfois comme un club «chrétien» ou «non-juif» dont certains
supporteurs se distinguent de temps à autre par des manifestations antisémites.
Problématique délicate puisque les rapports entre réalité et rumeurs sont complexes,
les indices peuvent être produits aussi bien par des facteurs identifiables et
descriptibles que par des bruitages collectifs spontanés. Cette fois les hypothèses
rigoureuses renvoyant en fin de compte à des liens d'ordre causal, sont remplacées
par des suppositions nombreuses et surtout plus fines. Ces dernières ne veulent pas
prouver quelque chose, elles indiquent plutôt diverses pistes de lectures sur l'objet
étudié. Les auteurs s'excusent: leur travail n'est qu'une « esquisse », une « première
approche» (Replika, 89) qui ne veut mettre au jour que quelques lignes directrices
pour une étude ultérieure et approfondie (Replika, 109). Mais tout compte fait, leur
démarche conduit à des résultats non négligeables, même si ceux-ci ne se traduisent
pas sous forme de conclusions au sens habituel du terme. Ce qu'ils font, me rappelle
un procédé utilisé de nos jours par certains créateurs de tableaux de mosaïques
d'images qui construisent une œuvre à partir des éléments contenant eux-mêmes des
mini-images. Ces dernières peuvent être identiques, différentes voire contradictoires
ou antagonistes avec la figure globale. Peu importe ce qu'ils représentent. Ce sont
les nuances qui comptent, les ombres, foncées ou plus claires, ainsi que leurs
articulations, aussi bien à l'intérieur des éléments qu'entre eux. Les suppositions -
les succédanés d'hypothèses - fonctionnent comme les mini-images constitutives du
grand tableau. Elles indiquent la possibilité de faire des interprétations valides dans
des cadres restreints. Mais leur succession, leur ordre pour ainsi dire, puis les
rapports entre eux, suggèrent ou, en tout cas, permet au lecteur de formuler lui-
même une explication plus générale. En dépit de cette comparaison, il serait erroné
de qualifier d'artistique le travail de ces auteurs. La pratique présentée est
sociologique, compréhensive si l'on veut, mais dans un sens où l'intuition a une
place peut-être non privilégiée mais en tout cas importante.
Il apparaît ainsi que Karady, le sociologue peut jouer sur plusieurs registres.
Indéniablement, il est le scientifique qui vérifie non seulement les faits mais aussi ce
que l'on peut dire sur eux. Mais il est prêt à adopter une écriture plus spontanée si le
29traitement d'une problématique l'exige. Voilà, pourquoi j'ai pensé qu'il était en tant
que sociologue, sainement déconcertant.
30Monique de SAINT MARTIN
EHESS, CEMS-IMM
Reconversions et modernisation
Comprendre et expliquer le processus de modernisation post-féodale des
sociétés d'Europe centrale est l'une des préoccupations majeures des recherches de
Victor Karady. Cerner et étudier les acteurs, et notamment les élites qui conduisent
ce processus en Europe centrale, en particulier en Hongrie, est alors un impératif
pour l'observateur et l'analyste, frappé par la dualité des élites, et des acteurs de
XXèmecette modernisation au XIXèmesiècle et au début du siècle.
Cette dualité des élites modernisatrices ne repose pas, écrit Karady, sur « la
simple opposition entre noblesse et bourgeoisie et intelligentsia capitalistes, voire
entre Juifs et chrétiens, mais sur deux cultures d'élite, typique de la gentry d'une
1part, de la bourgeoisie et des "nouvelles couches" montantes d'autre part» qui
représentent deux modes de vie et surtout deux types opposés de rapport à la
reproduction sociale.
Ainsi, la question du rapport des élites à la reproduction est posée comme
centrale et induit d'une certaine façon la question des reconversions des anciennes
élites. Les reconversions ne seraient-elles pas d'ailleurs une forme de reproduction
subtile et déguisée des élites qui tairait son nom? Si l'on fait l'hypothèse d'une
spécificité des reconversions, ne faut-il pas prendre en compte d'autres critères que
la conversion de ressources de tel ou tel type en ressources de tel ou tel autre type ou
le changement d'activités et le déplacement dans l'espace social? Les analyses
réalisées par Victor Karady nous y incitent.
Le problème de la « conversion de classe des élites» est, selon Karady,
« une forme singulière de la mobilité sociale qui survient lorsque les groupes dont il
s'agit - n'étant plus capables d'assumer leurs anciennes fonctions ou n'y ayant plus
d'intérêt -, optent pour de nouveaux rôles publics, que cela soit dans le domaine
économique à proprement parler ou (...) dans les champs politique, intellectuel ou
professionnel. Pareille "conversion" ne concerne pas, le plus souvent, tout le groupe
mais seulement certaines de ses fractions les plus motivées ou les plus poussées à se
2
replacer dans de nouvelles positions».
Il convient, en ce qui concerne les conjonctures qui la rendent possible ou
qui l'imposent, de distinguer, propose Karady, d'une part des situations qui ont des
1
V. Karady, «Une élite dominée: la bourgeoisie juive et la noblesse en Hongrie» in : D. Lancien, M. de
Saint Martin dirs, Anciennes et nouvelles aristocraties de 1880 à nos jours, Paris, Éditions de la MSH,
2007, 317-319.
2
V. Karady, « La conversion socio-professionnelle des élites: deux cas historiques en Hongrie» in :
Donald Broady, Monique de Saint Martin, Mikael Palme éds., Les élites: formation, reconversion,
internationalisation, Stockholm, Paris, Institute of Education, CSEC, 1995, 87-103.
31effets de contrainte ou de poussée dans le sens de la conversion des élites, contrainte
qui est manifeste lorsque les fonctions sociales tenues par les groupes concernés
deviennent caduques et que la base matérielle s'effrite ou s'effondre et d'autre part
des conjonctures socio-économiques qui représentent surtout des chances neuves
pour les élites, exerçant plutôt un effet d'attraction.
La distinction n'est pas toujours évidente, et bien souvent effets de
contrainte et effets d'attraction se combinent en sorte qu'il peut être malaisé de
préciser ce qui l'emporte. Cependant, selon Karady, l'effet d'attraction l'emporte
lorsque de nouvelles fonctions s'offrent à certains membres d'une élite leur
garantissant des chances de réussite supérieures à leur situation antérieure.
La reconversion de la noblesse terrienne en bureaucratie
C'est le cas, semble-t-il, dans l'étude menée par Karady de la reconversion
de la noblesse terrienne en bureaucratie politique en Hongrie à la fm du XIXème
XXèmesiècle et au début du siècle. Dans l'incapacité de moderniser son
comportement économique et ayant des habitudes de surconsommation, une partie
de la noblesse était ruinée. Il existait alors une attraction relativement importante
pour les reconversions des nobles à la suite de la modernisation de l'État, dont l'élan
s'est accéléré au lendemain du Compromis de 1867, et avec la multiplication des
places rémunérées dans la fonction publique.
La situation ne paraît pas très éloignée d'une certaine façon de celle de la
France où les reconversions les plus fréquentes pour les nobles de Franche Comté,
étudiés par Claude Isabelle Brelot, étaient au XIXème siècle dans la fonction
publique.l Ces se traduisaient en fait par le passage d'une noblesse
rentière à une noblesse salariée de l'administration, le salaire devenant l'appoint qui
de plus en plus souvent complétait revenu foncier et rente. Des réticences
demeuraient à l'égard du statut de salarié; les nobles comtois paraissent souvent
partagés entre des sentiments contraires. La haute administration exerçait le plus
grand attrait sur eux; les entrées dans la diplomatie, la haute magistrature, la carrière
préfectorale n'étaient pas rares. Cependant, en France comme en Hongrie, la
fonctionnarisation de la petite et moyenne noblesse devait beaucoup à la nécessité.
Les nobles qui cherchaient à se reconvertir en Hongrie dans la bureaucratie
étatique s'appuyaient principalement sur leur capital de relations sociales sous forme
de parenté par alliance, de cercles d'amis, de camaraderie de lycée ou d'armée, de
compagnonnage de club et disposaient aussi du niveau d'éducation nécessaire à
l'occupation des postes de l'État. En 1890, pas moins de 59 % des fonctionnaires
ministériels appartenaient aux familles nobles et en 1910 encore plus de 49 %. Sans
doute ces nobles ont-ils été souvent des demi-reconvertis tiraillés entre deux mondes
et cherchant à les concilier, et leurs reconversions sont-elles restées en quelque sorte
inachevées.
1
C.-I. Brelot, La noblesse ré inventée. Nobles de Franche-Comté de 1814 à 1870, Annales littéraires de
l'Université de Besançon, 1992,2 tomes.
32Alors que les anciennes élites nobiliaires mettaient en œuvre des stratégies
de reconversion ou de reproduction relativement peu élargie, consentaient peu
d'investissements nouveaux, faisaient de préférence des études juridiques\ et
beaucoup d'efforts pour maintenir et affirmer le statut symbolique atteint, les
nouvelles couches (bourgeoisie et professions intellectuelles), en particulier les
Juifs, accumulaient ce que Victor Karady appelle, selon une très belle expression,
des «biens de mobilité» ou des «capitaux mobiles», qui deviendront une
composante importante dans le fonds commun des nouvelles élites et s'engageaient
dans une course à l'ascension par de nombreux moyens, économiques, intellectuels,
politiques et peut-être surtout scolaires.2 Les dispositions économiques des uns et
des autres étaient fortement contrastées: à une orientation vers les valeurs
économiques s'opposait une orientation vers le prestige, «défini par le besoin
qu'éprouve la noblesse de conserver -même en cas de reconversion professionnelle
contrainte- la symbolique statutaire des dominants. »3
Les stratégies de reconversion des ressources sociales, culturelles ou
symboliques des nobles en ressources économiques et professionnelles ne sont
généralement pas orientées vers une seule fin, et peuvent être analysées comme des
stratégies plus ou moins ouvertes; elles sont l'occasion de faire apparaître les
compromis acceptés ou refusés, les chances qu'ont les nobles de reproduire, avec
plus ou moins de transformations, la position qu'ils occupent, de l'améliorer ou au
contraire de se déclasser. L'une des questions qui se posent alors est de savoir si les
nobles parviennent, en mettant en oeuvre des stratégies de reconversion, à maintenir
leur capital symbolique, culturel ou social, ou si ce capital se trouve en quelque sorte
dilué au cours de ces mouvements. Sans doute ne devrait-on d'ailleurs utiliser la
notion de reconversion au sens fort que s'il Y a rupture avec l'ancien héritage, les
anciennes ressources détenues et acceptation de la dissolution puis d'une
recomposition sur des bases différentes. C'est ici que le deuxième cas de
reconversion étudié par Karady est particulièrement éclairant.
Les descendants de la bourgeoisie juive dans l'appareil communiste
La reconversion de descendants de la bourgeoisie juive commerçante,
industrielle ou fmancière, et aussi de professions libérales et intellectuelles,
survivants du génocide dans l'appareil stalinien (1945-1956) constitue un cas où se
combinent effet de poussée ou de contrainte de l'état de frustration et effet
d'attraction du communisme, qui apparaissait comme un régime libérateur avec
1
V. Karady, « Une 'nation de juristes'. Des usages sociaux de la formation juridique dans la Hongrie
d'Ancien Régime », Actes de la recherche en sciences sociales, 86-87, mars 1991, 106-124.
2
C'est ainsi que dans les années 1930 les Juifs se distinguent en Hongrie par un sous investissement
relatif dans l'accès à la propriété et par le sur-investissement relatif dans la location ce qui leur permet
une meilleure adaptation de l'habitat à leurs besoins et à leur solvabilité au cours du cycle de vie ainsi
qu'une concentration dans les quartiers modernes du centre-ville, la réduction des rigidités. Cet usage de
l'habitat s'inscrivait dans une stratégie de sur-investissement dans des biens capables de promouvoir la
mobilité sociale de la lignée. Cf. V. Karady, « Les Juifs et le "placement pierre" en Hongrie autour de
1930 », Actes de la recherche en sciences sociales, 85, novo 1990, 81-93.
3
V. Karady, « Une élite dominée: la bourgeoisie juive et la noblesse en Hongrie », art. cil., 315.
33l'ouverture de la fonction publique qui avait été refermée auparavant; il y avait alors
« pénurie de cadres ». Ce n'est cependant qu'une partie des survivants à la Shoah
qui ont opté pour le communisme au retour des camps et les Juifs, nouveaux venus
dans l'engagement militant, n'ont formé qu'une fraction mineure de l'appareil
communiste.
Les rares survivants de la Shoah n'avaient guère pu faire d'études (numerus
clausus, interdictions professionnelles, lois anti-juives de 1933-34, antisémitisme
d'avant-guerre). Mais ces antifascistes avérés disposaient d'atouts politiques acquis
et ne pouvaient être soupçonnés d'avoir partie liée avec l'ancien régime. Certains
avaient un capital politique à proprement parler, accumulé pendant les années
d'opposition ou de clandestinité et avaient participé à des réseaux. «Pour être
profitable, le "passé de gauche" demandait une "reconversion politique" de ses
»1titulaires en forme de soumission aveugle à la "volonté du Parti".
Les descendants de la bourgeoisie juive avaient aussi ce que Karady appelle
des contre-atouts (passé bourgeois, engagements idéologiques antérieurs pris en
faveur de l'assimilation de type nationaliste ou sioniste, poids des traditions
religieuses et de l'ensemble des investissements économiques, sociaux et
symboliques qui s'y trouvent rattachés), en fait des handicaps. Ceux qui étaient ainsi
handicapés étaient particulièrement exposés aux purges rituelles, mais n'étaient pas
forcément exclus des carrières communistes. Pour ces reconvertis, la rupture était
radicale avec l'ancien héritage culturel, avec leurs propres traditions et
s'accompagnait d'une prise de risques importante.
Ceux qui se sont reconvertis sont ceux qui disposaient d'un «capital
politique de bon aloi (selon la défmition communiste)>> et aussi des jeunes sans
passé politique, souvent orphelins sans attaches au retour des camps, qui parvenaient
le mieux à camoufler des origines bourgeoises. Il leur fallait faire des efforts de
compensation supplémentaires, redoubler de « vigilance idéologique », et faire du
volontarisme dans les manifestations d'engagement stalinien. L'effort pour faire
oublier leurs origines est devenu une stratégie de survie, et les reconvertis adoptaient
des comportements allant délibérément à l'encontre des « manières juives» jusqu'à
Yvouer haine et mépris. Toute référence au judaïsme disparut après 1948 dans la vie
publique. L'entrée en communisme a probablement divisé les familles, les cercles
d'amis, ceux qui optaient pour le sionisme et ceux qui étaient hostiles au
communisme stalinien.
La reconversion n'a cependant pas été achevée pour tous. Une fois que les
déformations et abus du régime se sont révélés, la désillusion apparaît autour de
1953 -, une partie des cadres se sont retournés contre les communistes qu'ils avaient
auparavant loués et célébrés. D'autres ont persévéré. La reconversion a supposé
dans leur cas une rupture totale et aussi une prise de risques ainsi qu'une
1
v. Karady, « La conversion socio-professionnelle des élites: deux cas historiques en Hongrie », art.
cil., 100.
341 ; la reconversion a peu à voir alorsreconstruction ou recomposition identitaires
avec une forme de reproduction.
Les anciens aristocrates russes devenus des travailleurs soviétiques
L'analyse des reconversions des anciens aristocrates russes demeurés en
URSS après la Révolution de 1917, que j'ai menée avec Sofia Tchouikina, fait
apparaître des processus du même type.2 La quasi totalité des « ci-devant nobles »,
hommes et femmes, restés en URSS après 19173 ont à un moment ou à un autre
tenté des reconversions; les récits recueillis et reconstruits par Sofia Tchouikina font
4apparaître des enchaînements difficiles à prévoir ou imaginer a priori. Ces
tentatives de reconversion ont été réalisées de fait sous la contrainte et ont été
massives - ce qui les a sans doute rendues plus difficiles; en effet d'un seul coup
des milliers de personnes se sont trouvés expulsés de leurs terres ou de leurs
propriétés, confrontés à l'obligation de chercher un emploi régulier alors qu'elles
n'y avaient parfois jamais songé auparavant et de devenir des travailleurs
soviétiques. Les ressources sur lesquelles les nobles comptaient jusqu'alors, en
particulier le nom, le titre, la reconnaissance, étaient brutalement discréditées,
dévalorisées, et pouvaient représenter des dangers ou des contre-atouts; d'autres ne
leur étaient plus accessibles, telles les propriétés dont ils ne pouvaient plus tirer de
ressources.
Les tentatives de reconversion devaient se réaliser dans une
méconnaissance assez grande des possibles; une nouvelle structure sociale
s'élaborait, les transformations touchaient tous les groupes de la population russe et
il était très difficile d'en avoir une vision synthétique et précise. Ces reconversions
n'allaient bien sûr pas de soi; les freins et les obstacles externes étaient très
nombreux en raison des changements politiques, des purges et des vagues
d'arrestations, et les plans ne pouvaient jamais être élaborés pour longtemps.
Diversification des savoirs amateurs et des relations (par la famille,
l'institution scolaire, l'entourage), et capital culturel, ont constitué les ressources les
1
Introduisant un ouvrage rassemblant différentes contributions sur les « reconversions militantes »,
Sylvie Tissot distingue trois perspectives proposées pour analyser les reconversions: déplacements dans
l'espace social, transformations et valorisations de ressources spécifiques, et recompositions identitaires.
Cf. Reconversions militantes. Textes réunis par Sylvie Tissot, avec Christophe Gaubert, Marie
Hélène Lechien, Avant propos d'Yvon Lamy, Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 2005, 10.
2
M. de Saint Martin, S. Tchouikina, «La noblesse russe à l'épreuve de la Révolution d'Octobre:
représentations et reconversions », Vingtième siècle, 2007 (à paraître).
3
Un grand nombre ont émigré, et beaucoup sont morts. Pour une analyse d'ensemble des modes
d'adaptation et de la vie privée des anciens nobles restés en URSS, cf. Sofia Tchouikina, Dvorjanskaja
pamjat': byvsie v sovetskom gorode (Leningrad, 1920-30 gody. (La mémoire noble: les anciennes élites
dans la ville soviétique. Leningrad dans les années 1920-30), Sankt Peterburg, EUSPb Press, 2006.
4
Ci-devant (ou « gens d'autrefois », en russe byv~ie), c'était la désignation officielle de l'ensemble des
yreprésentants des « classes exploiteuses d'autrefois ». Il avait des ci-devant nobles, des ci-devant
prêtres, des ci-devant propriétaires, etc. Cf. Sheila Fitzpatrick, « Ascribing Class. The Construction of
Social Identity in Soviet Russia », The Journal of Modern History, vol. 65, 4, 745-771.n°
35plus importantes pour les anciens nobles restés en URSS. Ainsi, la connaissance des
langues étrangères (anglais, allemand et français en particulier), de I'histoire et de la
géographie, de la géologie, des mathématiques, et les savoirs amateurs acquis
(musique, chant, dessin, danse, théâtre) étaient assez souvent mobilisés dans
l'enseignement ou les institutions culturelles, dans les orchestres ou les troupes de
théâtre amateurs et pouvaient être valorisés dans la société soviétique, étant ainsi
convertis en connaissances et automatismes professionnels.
Au moins autant et peut-être plus que les ressources ou les savoirs sur
lesquels ils pouvaient s'appuyer, ce qui incitait les anciens nobles demeurés en
Union Soviétique aux reconversions ou au contraire les freinait dans leurs tentatives,
c'était leurs représentations du temps présent, et surtout passé, inséparables des
représentations du groupe et du pays. La reconversion supposait en effet de renoncer
à inscrire l'avenir dans la continuité du passé, d'accepter l'idée que le retour de
l'ordre ancien et la transmission du statut n'étaient plus possibles, de faire des
compromis et d'apprendre à mener une double vie. Il ne leur était quasiment plus
possible de s'enfermer dans le passé. Ce passé familial, autrefois glorieux, dont la
valorisation quotidienne servait à maintenir des réseaux, devenait stigmatisant et
devait être oublié - les caricatures, les histoires comiques dans les journaux
décrivaient d'ailleurs les nobles comme des personnes décalées de la réalité,
« vivant dans le passé ».
En prenant en compte les représentations du temps et les attitudes par
rapport aux reconversions, trois types de parcours des « ci-devant nobles» ont été
distingués: les premiers, les plus nombreux qui ont entrepris des reconversions
professionnelles, mais qui ont maintenu le sentiment de la différence et le lien avec
le passé, en quelque sorte des demi reconvertis, les seconds, des « nobles
soviétiques », complètement reconvertis, ont opéré une rupture complète avec le
passé et se sentaient soviétiques à part entière, les troisièmes, des nobles attachés au
passé, n'attendant rien du présent, peu ou pas reconvertis professionnellement, et
déclassés. Ce qui suscite le plus d'interrogations d'un point de vue sociologique,
c'est le cas de ceux qui peuvent être appelés « les nobles soviétiques» et qui ont
opéré une rupture consciente avec le milieu de l'ancienne noblesse et avec le passé,
qui vivaient à part entière dans le présent, manifestaient de différentes façons leur
loyauté et l'espoir dans l'avenir, désiraient s'intégrer le plus complètement possible,
et se fondre en quelque sorte dans le nouveau monde soviétique.l
L'histoire de Boris M., reconstituée à partir d'un entretien réalisé par Sofia
Tchouikina en 2000 à Saint Petersbourg, permet de tenter d'appréhender ce que la
reconversion a pu exiger comme rupture, comme investissements nouveaux et
comme reconstruction identitaire. Boris M., né en 1908 dans une famille noble de
haut rang, dont le père, officier, avait auparavant émigré en France, et dont la mère
1
Dans le cas des anciens nobles en URSS comme d'ailleurs dans le cas des descendants de la bourgeoisie
juive en Hongrie, ces stratégies de reconversion achevée ne concernaient que des individus, et ne
touchaient pas des familles dans leur ensemble.
36était devenue une artiste nomade voyageant de ville en ville avec une troupe de
théâtre, a choisi de vivre en Union Soviétique et d'être communiste. Après avoir
passé une grande partie de son enfance et de son adolescence dans des orphelinats, il
a dû se résoudre à faire une carrière d'ingénieur praticien, formé sur le tas, en
gravissant les échelons: ouvrier, dessinateur, puis ingénieur. Il s'est ainsi frayé un
chemin dans la société soviétique, a travaillé beaucoup, plus que les autres, sans aide
de la famille. Patriote de l'URSS et partisan fidèle du socialisme, ayant éprouvé de
la honte pour le départ à l'étranger de son père et surtout de son oncle, commandant
de l'Armée rouge, ayant pris le parti de l'Armée Blanche, il expliquait lors de
l'entretien qu'il n'a jamais éprouvé de ressentiment contre l'idéologie soviétique.
Les discriminations des nobles lui semblaient justifiées. Il a épousé une femme de
même origine que lui, avec laquelle il a vécu 60 ans; tous deux fêtaient le jour de la
erRévolution d'Octobre et le 1 mai, mais aussi Pâques, malgré son athéisme déclaré;
il participait d'ailleurs à des manifestations anti-religieuses. Après la guerre, il a été
décoré de diverses médailles et est devenu membre du Parti dans les années 1950.
Au cours de l'entretien, il a évoqué avec nostalgie l'époque soviétique et a tenu à
affirmer son identité de noble et de patriote soviétique et communiste.
Les reconversions des nobles russes ou des anciens descendants de la
bourgeoisie juive dans le système communiste paraissaient « contre nature », leurs
motifs ont souvent été fort contingents, un peu au hasard des trajectoires
individuelles; il est cependant possible de repérer des critères objectifs. Ainsi, dans
les deux cas, se trouvaient parmi eux des orphelins sans attaches ayant quasiment
tout perdu, le mouvement communiste faisant alors figure de famille de
remplacementl, et le volontarisme dans les manifestations d'engagement
communiste était probablement plus marquant dans ce groupe qu'il ne l'était dans
les autres. L'intégration dans l'appareil communiste devait reposer sur des efforts
réussis de compensation supplémentaire, un redoublement de la «vigilance
idéologique» exigible des cadres et un surcroît de manifestations de bonne foi et de
convictions.
Ces phénomènes et ces processus de reconversion, plus ou moins radicale,
sont très importants à étudier pour comprendre nombre de trajectoires, à condition,
comme me le faisait remarquer Jérôme Heurtaux, que l'analyse puisse rendre
compte de la façon dont les individus, dotés d'une expérience et de ressources de
différentes natures, s'adaptent, tout en contribuant à les définir, aux règles
émergentes des jeux politiques et sociaux auxquels ils sont amenés à participer, mais
aussi pour tester le potentiel d'adaptation de différents groupes aux changements
sociaux et leur capacité à répondre aux défis de la modernisation.
*
* *
1
v. Karady, «La conversion socio-professionnelle des élites: deux cas historiques en Hongrie »,
art. cit., 101-102.
37En échangeant et en discutant depuis de très nombreuses années avec
Karady sur ces questions et sur bien d'autres, à l'occasion de recherches collectives,
de séminaires du Centre de sociologie de l'éducation et de la culture, ou de
colloques, et en lisant ses travaux, j'ai beaucoup appris. De Karady, je retiens
notamment le sens de la confrontation, de la recherche comparative, alliant les
grandes synthèses, l'étude de longs processus et les études de cas très précises. Ses
travaux incitent à la confrontation permanente entre différents groupes, différents
types d'élites, par exemple entre anciennes élites nobles et autres groupes sociaux ou
ethniques, notamment la bourgeoisie montante, les Juifs, ce qui évite de s'enfermer
dans l'étude des spécificités de chaque groupe.
Pourquoi s'interroger pour savoir si Karady est plutôt un sociologue ou
plutôt un historien? Victor Karady est, selon moi, un chercheur en sciences sociales
international au sens que Marcel Mauss donne à ce mot, celui qui ne nie pas la
nation, mais la situe 1.Il est en effet celui qui relie les chercheurs en sciences sociales
et les nations: la Hongrie, la France, la Roumanie, la Pologne, l'Allemagne, toute
l'Europe centrale, sans oublier le Brésil, pour ne prendre que ces quelques exemples
que j'ai pu accompagner, et qui explore et incite à explorer de façon privilégiée et
approfondie les processus et les phénomènes de modernisation, d'assimilation, de
reproduction, de reconversion et de dissimilation.
1
Marcel Mauss, « L'internationalisme et les nations» (1920) Oeuvres, Paris, Minuit, 1969, Tome III,
Cohésion sociale et division de la sociologie, 626- 634.
38Odile HENRY
Paris Dauphine-IRISES
Pour une histoire sociale de la sociologie française
Les jeunes sociologues sont de plus en plus nombreux aujourd'hui à
s'interroger sur I'histoire de leur discipline, comme l'atteste le nombre de
propositions inscrites dans cette thématique qui ont été adressées aux responsables
du réseau thématique « sociologie des intellectuels », en préparation du second
congrès de l'Association française de sociologie (septembre 2006). Pour ces
doctorants, les travaux menés par Victor Karady sur le processus
d'institutionnalisation de la sociologie française entre le début de la Troisième
République et les années 1950 offrent un cadre d'analyse et des pistes de recherche
extrêmement stimulantes. De cette œuvre, particulièrement dense et riche, trois
aspects principaux peuvent être dégagés. Tout d'abord les fondements d'une
sociologie historique de la sociologie, proposés par Victor Karady dès le milieu des
années 1970 comme alternative aux lectures internalistes plus traditionnelles,
comme l'histoire des idées. D'autre part, en élaborant une sociologie historique de la
discipline capable de prendre en compte à la fois les contraintes exercées par
l'institution universitaire, en tant que système des disciplines établi depuis le
XIXèmesiècle, et les différentes stratégies développées par les sociologues,
représentants des principales écoles de pensée, pour inscrire leur discipline au sein
de l'université, I'histoire institutionnelle, faite de récits mythiques des origines -
souvent construits après coup, une fois I'histoire faite, Victor Karady offre les
moyens de rompre avec. Enfin, en mettant en évidence les rapports qui unissent les
structures cognitives, c'est-à-dire les formes de pensée, et les structures
institutionnelles, ses travaux contribuent à dévoiler une part de l'inconscient
académique de la discipline.!
Contre une « reconstruction intellectualiste» du passé de la sociologie
comme « succession de paradigmes» dans laquelle « les idées répondent aux
idées »2, Victor Karady indique par ses travaux une voie féconde qui met en
évidence ce que ces idées doivent aux enjeux institutionnels et aux luttes sociales
pour l'occupation de positions au sein du champ universitaire. Situant clairement à
la fin du XIXèmesiècle le début du processus d'institutionnalisation de la sociologie
et rejetant du même coup les analyses de ceux qui découvrent dans Le Play et son
école des précurseurs de la sociologie empirique contemporaine, Victor Karady nous
!
P. Bourdieu, « L'inconscient d'école », Actes de la recherche en sciences sociales, 135, décembre 2000,
3-5.
2
V. Karady, « Durkheim, les sciences sociales et l'Université: Bilan d'un semi échec », Revuefrançaise
2, avril juin 1976,267-268.de sociologie, vol. XVII, n°
39invite à remplacer les analyses d'ensemble des grands courants par une étude fme de
la stratification interne du groupe des sociologues, seule en mesure de restituer « les
rapports de compétition, d'interdépendance, de domination ou de relégation» entre
chaque école de pensée, «les bases sociales de ces rapports» et « les pratiques
I
scientifiques» engendrées par la position occupée au sein des ces rapports sociaux.
Cependant, parce que la compréhension d'un évènement historique, comme
l'institutionnalisation d'une nouvelle école de pensée, impose de reconstituer les
séries causales, relativement indépendantes les unes des autres, qui l'ont rendu
possible, les travaux de Victor Karady ne se limitent pas à une analyse socio-
historique du groupe des sociologues; ils proposent une véritable histoire structurale
des relations entre les différentes facultés, apportant ainsi une importante
contribution à I'histoire du système d'enseignement supérieur français au cours des
XIXèmeet XXèmesiècles? Outre le fait qu'elle ouvre aux travaux de sociologie
historique des perspectives théoriques et méthodologiques très fécondes, une telle
recherche est particulièrement précieuse pour les jeunes enseignants chargés des
cours de sociologie « générale », lesquels, dans la tradition universitaire française, se
réduisent le plus souvent à une lecture déshistoricisée des grandes pensées
sociologiques de la fm du XIXème siècle. Elle leur offre en effet un moyen
d'échapper à une certaine histoire institutionnelle, ensemble de savoirs routinisés
transmis par les manuels de la discipline, qui met « entre parenthèses tout ce qui
relie un texte à une histoire et à une société et, en particulier, l'espace des possibles
par rapport auquel le texte s'est originairement défini» et offre, de ce fait, un
support aux lectures actualisantes plus ou moins anachroniques.3
Les années 1890 sont marquées par l'émergence de différents groupements
de pensée, sociétés savantes ou écoles de sociologie, la création de nouvelles
publications (revues, manuels de sociologie) et par la fondation d'enseignements, au
sein de l'université ou à l'extérieur, voués aux sciences sociales. Les grands clivages
qui structurent alors le groupe des sociologues opposent ceux que Victor Karady
qualifie de boursiers, représentant des élites intellectuelles politiquement dominées,
aux héritiers, « clercs des classes dominantes », issus des facultés professionnelles et
valorisant une sociologie définie comme un art social. Ainsi, les membres de l'école
durkheimienne de sociologie, issus de la petite et moyenne bourgeoisie cultivée,
sont majoritairement liés à l'enseignement public et aux facultés de lettres tandis que
les agents réunis au sein des autres écoles de pensée viennent plus souvent de la
bourgeoisie économique ou de la noblesse rentière, ont des attaches professionnelles
beaucoup plus variables (haute fonction publique, positions politiques, bourgeoisie
d'affaires, professions libérales « libres », journalistes, essayistes, etc.) et sont plutôt
I
v. Karady, « Les sociologues avant 1950 », Regards sociologiques, 22, 2001, 6 et 8.
2
V. Karady, Stratification intellectuelle, rapports sociaux et institutionnalisation. Enquête socio-
historique sur la naissance de la discipline sociologique en France, ATP du CNRS n° 6448,
novembre 1974 et, parmi de nombreuses autres publications, «Recherches sur la morphologie du corps
universitaire littéraire sous la Troisième République », Le mouvement social, 96, juillet septembre 1976,
47-79.
3
P. Bourdieu, Les règles de l'art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Éditions du Seuil, 1992,
422.
40liés aux facultés de droit, publiques et parisiennes pour les membres de la Revue
internationale de sociologie, privées et provinciales pour les représentants des deux
courants le playsiens, La réforme sociale et La science sociale.
Ces deux groupes de sociologues tentent, chacun de son côté, d'inscrire la
sociologie parmi les nouvelles disciplines promues par les autorités administratives
de la Troisième République pour moderniser l'université. Cependant, les efforts
pour instituer la sociologie au sein des facultés de droit se soldent par un échec
relatif. D'une part, la sociologie répond mal aux objectifs pragmatiques de ces
facultés professionnelles, dont les enseignements «se justifient toujours
prioritairement par l'utilité professionnelle ou du moins par l'utilité sociale pour
l'homme public ».1 D'autre part, parce que les sociologues liés aux facultés de droit
ont limité leurs recherches à des objets préconstruits « qui ressortissent dans certaine
mesure à l'enseignement même des facultés de droit et des instances de diffusion qui
demeurent dans sa mouvance, comme l'École libre des sciences politiques (...) »,
les savoirs sociaux qu'ils proposent se distinguent mal des discours de «journalistes
éclairés» sur les « problèmes sociaux» du moment et n'apportent rien d'original par
rapport à d'autres disciplines, comme l'économie politique ou les sciences sociales
«de l'État» par exemple, dotées d'une plus grande légitimité institutionnelle et
2scientifique et bien mieux établis dans les facultés de droit. Si les durkheimiens, du
fait de leurs propriétés sociales, scolaires et intellectuelles, parviennent à faire
admettre la sociologie dans les facultés de lettres, la place qui lui est accordée reste à
la fois précaire et marginale: en 1920, la sociologie n'obtient qu'un demi certificat
dans la nouvelle licence de philosophie. Victor Karady souligne les limites de
l'institutionnalisation de cette nouvelle discipline, que les durkheimiens vouaient à
la recherche empirique, au sein des facultés littéraires dont la finalité reste quasi
exclusivement la formation des enseignants du secondaire.
Un des apports essentiels de cette analyse est sans doute d'avoir mis en
lumière la manière dont l'institution universitaire parvient, sur le long terme, à
intégrer les innovations disciplinaires sans pour autant renoncer aux valeurs, normes
et fonctions qu'elle doit à son histoire. En attirant l'attention sur la «résistance
proprement structurale que le système établi des disciplines a opposé avec succès
aux changements de fonctions qu'aurait entraînés l'intégration massive des
disciplines sociales autonomes» ou encore, comme dirait Norbert Elias, sur
« l'extraordinaire puissance autonome [des positions sociales] par comparaison à la
puissance de [leurs] détenteurs », Victor Karady offre les moyens de rompre avec la
vision mythique, exploitée par les critiques de droite, qui fait l'amalgame entre le
prestige intellectuel du groupe des durkheimien et la position réellement occupée par
la sociologie dans les facultés de lettres ou encore qui explique le déclin de cette
école comme une conséquence de «"l'épigonisme" des élèves survivants ».3 Le
1
V. Karady, « Durkheim, les sciences sociales et l'Université: bilan d'un semi échec », art. cité, 286.
2
Ibidem, 303-304.
3
V. Karady, « Les sociologues avant 1950 », art. cité, 22. N. Elias, « Sociologie et histoire », avant
propos, La société de cour, Paris, Flammarion, 1985,57.
41numéro «Morale et sciences des mœurs» de Actes de la recherche en sciences
sociales est le fruit d'un effort collectif pour comprendre cette humeur anti-
sociologique qui prend racine dans les luttes structurales spécifiques à des univers
distincts: les hommes de lettres (Gisèle Sapiro), les intellectuels catholiques
(Hervé Serry), les représentants des milieux familialistes et médicaux
(Francine Muel-Dreyfus), les philosophes bergsoniens (Louis Pinto) et les
ingénieurs sociaux et organisateurs-conseils que j'ai étudiés.} Tous ces travaux sont
redevables aux analyses pionnières menées par Victor Karady.
Enfin, en mettant en relation les exigences inscrites au sein des positions
institutionnelles et les stratégies originales mises en œuvre par ceux qui tentent de
s'approprier ces positions, les travaux de Victor Karady permettent de saisir ce que
les structures cognitives doivent aux structures institutionnelles. Il met en évidence,
d'une part, les liens entre le vaste projet intellectuel mené par E. Durkheim et son
équipe, qui place la sociologie au carrefour entre philosophie, histoire, ethnologie et
droit, et les stratégies de ces agents, qui visent à effacer le caractère doublement
dominé de la sociologie (faible utilité institutionnelle, inorganisation professionnelle
de la communauté scientifique) par la mise en œuvre de relations d'interdépendance
avec les disciplines les mieux établies des facultés de lettres, et tout particulièrement
la philosophie et l'histoire. « L'idée que la sociologie doit être une science carrefour
procède pour les durkheimiens non seulement de considérations heuristiques mais
aussi d'une visée pratique: accroître la demande universitaire à son égard,
consolider les relations d'alliance et de services susceptibles de la lier aux
disciplines établies dans les facultés et de l'intégrer au cursus normal des études ».2
Une telle stratégie exclut l'isolement particulariste qui était pratiqué par les
sociologues appartenant aux tendances rivales. D'autre part, une autre conclusion
importante des travaux de Victor Karady montre que ce projet intellectuel -
innovation thématique, synthèse théorique, modes d'analyse et techniques de
présentation ou d'enseignement fondés sur une démonstration positive en rupture
avec la tradition lettrée - était davantage possibles dans les facultés de lettres que
dans les facultés de droit, qui ont constamment privilégié l'art sur la science: « cette
recherche, précisément parce qu'elle était avant tout théorique, c'est-à-dire
affranchie de la pesanteur d'une pratique professionnelle (qui impose ses sujets
canoniques et ses limites disciplinaires empiriques), pouvait déboucher sur
l'organisation en quelque sorte «possibiliste » de la sociologie dont les cadres sont
objectivés par exemple dans les définitions et dans le système de classement des
objets élaborés dans l'Année sociologique ».3 La contrepartie de cette grande liberté
intellectuelle est, en la quasi absence d'un marché professionnel pour les
compétences scientifiques, la fragilité institutionnelle de la sociologie qui, par
comparaison avec les sciences sociales implantées dans les facultés de droit (le
doctorat de sciences économiques et politiques est créé en 1895) ou avec la
}
Actes de la recherche en sciences sociales, 153,juin 2004, coordonné par O. Henry et H. Serry.
2
V. Karady, « Stratégies de réussite et modes de faire-valoir chez les durkheimiens », Revuefrançaise de
sociologie, vol XX, l,janvier mars 1979,53.n°
3
V. Karady, « Durkheim, les sciences sociales et l'Université: bilan d'un semi échec », art. cité,303.
42psychologie (qui dispose d'un certificat plein dans la licence de philosophie après
1920), reste enfermée dans un «statut subalterne [...] d'annexe obligatoire de la
1
formation philosophique». Malgré ses efforts, Durkheim n'a pas réussi à obtenir
pour la sociologie une place suffisamment importante dans les programmes de
philosophie de l'enseignement secondaire pour que soit exigée une formation
spécialisée des professeurs dans ce domaine, condition nécessaire à l' autonomisation
de la sociologie vis-à-vis de la philosophie.
En mettant en évidence le travail, social et intellectuel, réalisé par
Durkheim et son équipe pour arracher la sociologie « aux demandes sociales extra
universitaires, voire extra scientifiques» auxquelles elle devait « l'essentiel de son
existence» jusqu'à la fm du XIXème siècle et pour la constituer, en tant que
discipline universitaire, contre la tradition lettrée mais aussi contre toute forme de
vulgarisation engendrée par une demande sociale croissante d'expertise sur des
problèmes de société, Victor Karady nous donne les moyens de nous approprier un
héritage intellectue1.2 Une part importante de cet héritage est le produit des efforts
menés par cette école pour « assurer aux objets de la sociologie la même hauteur
épistémologique» que ceux des sciences de l'esprit établies: l'emprunt de
thématiques philosophiques, la démarche méthodologique fondée sur le
comparatisme et le recours aux observations de seconde main (statistiques,
observations ethnographiques ou historiques), la construction scientifique, en
rupture avec le sens commun, d'un objet enraciné dans les pratiques sociales les plus
ordinaires.3
La question de la transmission de cet héritage au sein de l'université se pose
aujourd'hui, semble-t-il, de manière particulièrement aiguë. Parce que la sociologie
est restée dans une large mesure une discipline non «professionnelle» à la
différence de la psychologie, elle ne prépare pas à un métier précis dont le titre est
protégé -, elle est aujourd'hui, à la faveur des réformes récentes du système
universitaire, invitée à « s'hybrider» ou à se fondre dans d'autres cursus
d'enseignement mieux professionnalisés auxquels elle offrira ses services. Dans
cette perspective, certains enseignants s'interrogent sur l'opportunité de maintenir
un enseignement théorique ainsi que sur le contenu d'un tel enseignement, qui parait
de plus en plus décalé par rapport aux attentes et aux dispositions intellectuelles des
étudiants inscrits en sociologie, dont on sait que les effectifs n'ont cessé
d'augmenter avec l'université «de masse ».4 Par ailleurs, l'étroitesse du marché
offert aux compétences scientifiques est à mettre en relation avec le tarissement des
vocations à la recherche, comme l'atteste la diminution au cours des dernières
années du nombre d'inscriptions dans les masters «recherche ». Enfin, s'il existe
aujourd'hui une agrégation de sciences économiques et sociales supposée à préparer
1
Ibid., 307.
2
Ibid., 296.
3
V. Karady, « Stratégies de réussite et modes de faire-valoir chez les durkheimiens », art. cité, 79.
4
L'Association des Sociologues Enseignants dans le Supérieur (ASES) a organisé récemment une demi
journée sur ce thème.
43les futurs professeurs des filières économiques et sociales créées au sein de
l'enseignement secondaire, la sociologie universitaire n'a pas réussi, pour des
raisons socio-historiques qui restent à identifier, à s'emparer de ce nouveau
débouché professionnel: les professeurs certifiés, qui forment l'essentiel des
enseignants en sciences économiques et sociales, sont très majoritairement issus des
facultés d'économie. Si « l'impérialisme» des sciences économiques est aujourd'hui
souvent rendu responsable de la position actuelle de la sociologie universitaire,
d'autres raisons sont sans doute à rechercher dans l'inconscient académique des
sociologues. Pourquoi les sociologues universitaires les plus fidèles à la tradition
académique inaugurée par Durkheim ont-ils laissé à d'autres disciplines la
responsabilité des voies de professionnalisation les plus en accord avec cet
héritage? Cette question ouvre sur un programme de recherche qui prolongerait les
travaux de Victor Karady et construirait les nouveaux principes de clivages qui
structurent le milieu des sociologues universitaires de l'après guerre au début des
années 1980. Il conviendrait ainsi d'examiner les effets de la montée en puissance,
après la Seconde Guerre mondiale, d'une sociologie spécialisée, empirique et
l,pragmatique, et construite en tant que telle contre I'héritage durkheimien sur les
milieux universitaires les plus attachés à la défense de la « pureté» académique. Et
de saisir les propriétés sociales communes qui ont porté certains d'entre eux à
défendre, contre ce qu'ils perçoivent alors comme une sociologie « vulgaire », une
culture sociologique désintéressée et élitiste, au nom de l'argument selon lequel la
sociologie n'est pas faite pour former des professionnels mais pour répandre une
culture générale. En prenant pour objet les médiations par lesquelles s'exerce
certaines formes d' allodoxia, « fausse reconnaissance fondée sur la relation
2,méconnue entre deux histoires qui porte à se reconnaître dans une histoire autre»
une telle recherche contribuerait à mettre à jour les fausses complicités qui sont
nécessaires pour que prenne corps et se perpétue l'histoire réifiée, inscrite dans
d'autres positions: celle des défenseurs de l'enseignement traditionnel, de la
tradition lettrée et des humanités, hommes de lettres ou philosophes qui furent les
adversaires les plus acharnés de Durkheim, de la spécialisation, de la culture
scientifique moderne et de la Sorbonne nouvelle.3
1
Un bel exemple de cette reconstruction est offert en 1946 par J. Stoetzel, « L'esprit de la sociologie
3, 443-456. Pour l'analyse de cettecontemporaine », Revue française de sociologie, vol. XXXII, n°
reconstruction, L. Blondiaux, «Comment rompre avec Durkheim? Jean Stoetzel et la sociologie
française de l'après guerre (1945-1958), ibid, 411-441.
2
P. Bourdieu, « Le mort saisit le vif Les relations entre l'histoire réifiée et l'histoire incorporée », Actes
de la recherche en sciences sociales, 32/33, 1980, 14.
3
G. Sapiro, « Défense et illustration de l'honnête homme. Les hommes de lettres contre la sociologie »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 153,juin 2004, 11-27.
44Francine MUEL-DREYFUS
EHESS, Centre de Sociologie européenne
Souvenir d'un séminaire de sociologie historique
En mai 97, nous avions présenté, Gisèle Sapiro et moi-même, au séminaire
de Pierre Bourdieu à l'EHESS, un exposé intitulé « Sociogenèse des oppositions à la
sociologie durkheimienne dans le champ intellectuel, 1890-1944 ».
Ce travail avait été mené en commun à partir de nos recherches respectives
sur les années 40, le régime de Vichy nous étant apparu comme un révélateur sur ce
terrain: en effet, s'y cristallisent des luttes engagées depuis l'avènement de la
Troisième République, où peuvent se lire de façon plus explicite que dans les
périodes ordinaires de I'histoire des systèmes d'opposition à une sociologie se
voulant science du monde social et non simple expertise des « problèmes sociaux ».
Les questions centrales que nous posions étaient les suivantes: comment
Durkheim a-t-il cristallisé tant de haines dans ce qu'on peut appeler 1'« inconscient
d'école» français ?l Comment la sociologie durkheimienne risque-t-elle toujours de
redevenir une science paria?
Gisèle Sapiro avait surtout travaillé sur les oppositions du champ littéraire à
cette école sociologique de la fm du XIXèmesiècle à la guerre de 14, et moi-même
sur les oppositions qui s'étaient exprimées dans le champ intellectuel, notamment à
l'occasion des luttes scolaires, de l'entre-deux-guerres à la fin du régime de Vichy.
Odile Henry s'était jointe à nous pour présenter les conceptions d'une
nouvelle science de l'homme élaborée par les ingénieurs en organisation,
particulièrement Jean Coutrot, dans les années 30.2
Dans ce trajet de sociologie historique, les travaux de Victor Karady sur
l'école durkheimienne nous avaient servi de boussole et notamment son rapport de
recherche ronéoté de 1974 intitulé « Stratification intellectuelle, rapports sociaux et
institutionnalisation: enquête socio-historique sur la naissance de la discipline
sociologique en France ».3 Il en existe une version plus accessible, malheureusement
réduite, parue dans la Revue Française de Sociologie en 1976, sous le titre
« Durkheim, les sciences sociales et l'Université: bilan d'un semi-échec ».
Il y analyse entre autres certaines des oppositions à la sociologie
durkheimienne et met en avant le refus passionné d'un traitement objectiviste des
phénomènes religieux et moraux. Il y analyse également le processus de
1
Pierre Bourdieu, « L'inconscient d'école », Actes de la recherche en sciences sociales, 135, décembre
2000.
2
Ces recherches ont donné lieu à trois articles publiés dans le numéro « Morale et science des mœurs»
d'Actes de la recherche en sciences sociales, 153, juin 2004.
3
ATP du CNRS n° 6348.
45construction de 1'« image d'Epinai» d'une école durkheimienne toute puissante,
celle-là même qui a prévalu sous Vichy, et qui a continué à avoir la vie dure dans de
nombreux travaux consacrés à I'histoire des sciences sociales. « Le rappel du poids
des rapports universitaires sur la formation et l'institutionnalisation de la sociologie
en France offre aussi l'occasion de prendre la mesure de la réussite universitaire
attachée à l'Ecole sociologique qui, le prestige intellectuel de son fondateur aidant,
s'est transformée en mythe: les critiques de droite surtout n'ont pas manqué de
l'exploiter en l'amplifiant et en la présentant comme un abus accusant cette réussite
d'être usurpée. (...) « la mémoire collective de la communauté des spécialistes s'est
plu à confondre, parfois pour des raisons partisanes, le prestige intellectuel, voire le
pouvoir universitaire, auxquels les Durkheimiens ont effectivement accédé et la
position de leur discipline dans les facultés ».1 Cette image d'EpinaI est
effectivement devenue un véritable mythe faisant inlassablement retour dans la
pensée conservatrice. Y est associée l'indignation que soulève le postulat
durkheimien de l'autonomie de la réalité sociale (par rapport à I individu), base chez'
Durkheim de la légitimité d'une science indépendante: « c'est la possibilité
même de la nouvelle discipline qui est ainsi contestée », écrit Victor Karady.
Sous le régime de Vichy, la diabolisation de la sociologie durkheimienne
obéit à cette même logique: dénonciation de la toute-puissance, de l'emprise de
cette doctrine dans le système d'enseignement depuis le tournant du siècle, de son
influence néfaste dans les écoles normales primaires et chez les instituteurs désignés
comme responsables de la débâcle par la faute de la morale laïque, du scientisme et
2de la « divinité sociale» comme l'écrit en 1942 le R.P. Gillet. Pour les penseurs de
la Révolution nationale, la dérive marxiste de la sociologie durkheimienne aurait
engendré le SNI. Et, last but not least, l'antisémitisme n'était pas absent de tous ces
constats.3
Pour les intellectuels du régime, la bonne sociologie, c'est la sociologie
réduite aux « problèmes sociaux », ainsi la science de la famille et la sociobiologie
des aptitudes qui, chacune à leur manière, aboutissent à la remise en cause du projet
scolaire républicain: familialiser et médicaliser la pédagogie, c'est remettre en cause
le rôle de l'Ecole ou, plus exactement remettre l'Ecole à sa place, une place
subordonnée (prééminence de la famille sur l'École et des experts en « don naturel»
sur les maîtres pédagogues et les spécialistes de la pédagogie.
Et c'est à ce titre aussi que Durkheim est excommunié puisqu'il s'était
arrogé le droit de penser «l'évolution pédagogique en France », avait mis en
question la prééminence des Humanités et défendu la légitimité d'un nouveau
rapport au savoir, la spécialisation contre la « culture générale» qu'il qualifiait de
1
Victor Karady, article cité, pages 269 et 307.
2
R.P. Gillet, Réveil de l'âmefrançaise, Flammarion, 1942, 134.
3
Durkheim est qualifié de « maître impérieux et fuyant» et la sociologie de « philosophie facile et
populaire» qui « enchante beaucoup d'Israélites, brusquement admis à enseigner (...), héritiers de
générations formées par les controverses talmudiques ». Albert Rivaud, « L'enseignement de la
philosophie », Revue des Deux Mondes, novembre 1943.
46dilettantisme. Plus profondément peut-être, ce qui était insupportable et subversif
sous Vichy, comme auparavant, c'était l'entreprise durkheimienne de construction
des déterminations sociales et historiques des croyances et des institutions (la
religion et la morale notamment, sans oublier la famille), et des déterminations
sociales des destins individuels et collectifs.
La mise en perspective de Vichy avec les années 30 et le tournant du siècle
faisait apparaître une extraordinaire potentialité de résurgence de ces schèmes
d'opposition à la sociologie durkheimienne qui revenaient, inchangés, dans les
moments de crise sociale.l
Une discussion avait suivi nos trois exposés.
Pierre Bourdieu était frappé par les citations que nous avions retenues: une
même rhétorique, les mêmes mots, les mêmes cadences, les mêmes sous-entendu
«bien entendus », comme il disait, lui semblaient caractériser ces polémiques et
celles dont sa propre théorie et sa personne-même étaient alors l'objet, y compris
dans la presse quotidienne, et, à travers lui, une certaine conception de la sociologie.
Ces polémiques en cours, qu'il résumait dans la formule la «haine de la
sociologie », étaient en effet à leur tour centrées sur la défense de la singularité
unique du sujet contre la prise en compte et la prise au sérieux des déterminations
sociales, le « terrorisme déterministe» comme disaient certains.
Mais au-delà du repérages des invariants dessinant une sorte d'inconscient
d'école national, dont l'inconscient anti-sociologique pouvait être considéré comme
une des composantes, Bourdieu s'interrogeait sur les changements dans la structure
sociale d'une période à l'autre, sur la façon dont les grandes oppositions (par
exemple, catholiques/non catholiques) changent d'une période à l'autre et sur
l'influence de ces changements sur les polémiques idéologiques. Bref il posait cette
question difficile: comment articuler l'étude de ce qu'il appellera plus tard un
« transcendental historique» avec une histoire des modèles de transformation des
structures.
Il s'était alors tourné vers Victor Karady pour lui demander en quelque
sorte de se prononcer sur la légitimité scientifique de notre esquisse. Victor avait
souligné que, jusqu'à Vichy, des configurations idéologiques se retrouvaient de
façon immédiate, gardaient une allure identique, une prégnance et une force
constantes (par exemple, Eglise/Etat) et qu'on pouvait les faire remonter jusqu'aux
interprétations de la Révolution française. Bourdieu avait ponctué, acquiesçant,
«Bon si c'est vous qui le dites », témoignant ainsi de l'autorité indiscutable de
Karady à ses yeux en matière de sociologie historique.
À un moment où la historique est « re-découverte» en France et
où elle fait l'objet de débats théoriques (qui sont aussi des débats politiques) aux
Etats-Unis2, il me semble important de rappeler à la fois la place centrale qu'elle a
1
Francine Muel-Dreyfus, «La rééducation de la sociologie sous le régimes de Vichy», Actes de la
recherche en sciences sociales, 153,juin 2004.
2
Voir notamment Craig Calhoun, «The Rise and Domestication of Historical Sociology», in
Terrence J ; Mac Donal ed., The Historic Turn in the Human Sciences, University of Michigan Press,
47occupée dans l'entreprise scientifique des Actes de la recherche en sciences sociales
et le travail pionnier de Victor Karady en ce domaine.
Dans un entretien avec Lutz Raphael mené en 1989, Pierre Bourdieu
résumait ainsi le projet scientifique de la revue qu'il avait fondée en 1975 : « Je peux
dire qu'un de mes combats les plus constants, avec Actes de la recherche en
sciences sociales notamment, vise à favoriser l'émergence d'une science sociale
unifiée où I'histoire serait une sociologie historique du passé et la sociologie une
1histoire sociale du présent». Dès le départ effectivement, cette revue, que l'on peut
aussi considérer comme un atelier de recherche, publie des articles de sociologues
intégrant une dimension historique et d'historiens soucieux de dialoguer avec la
sociologie.
Il faut souligner aujourd'hui l'apport unique, me semble-t-il, de Victor
Karady à cette entreprise de sociologie historique à la fois par ses travaux sur la
naissance de la sociologie dans le champ universitaire français et par le vaste
chantier de recherches qu'il a construit et qu'il anime sur l'histoire sociale comparée
de la Hongrie et des sociétés du Centre-Est européen et, notamment, sur la place des
XXèmeJuifs dans cette histoire et sur l'antisémitisme du siècle.
1996; et George Steinmetz ed, The Politics of Method in the Human Sciences, Duke University Press,
2005.
1
Pierre Bourdieu, « Sur les rapports entre la sociologie et I'histoire en Allemagne et en France. Entretien
avec Lutz Raphael », Actes de la recherche en sciences sociales, 106/107, mars 1995.
48Gisèle SAPIRO
EHESS, Centre de Sociologie européenne
Antisémitisme et antiféminisme dans le champ intellectuel
Quand Miklos Hadas m'a demandé de faire une intervention dans cet
hommage à Victor Karady, le thème qui m'est immédiatement venu à l'esprit est
celui de l'antisémitisme et de l'antiféminisme dans le champ intellectuel. Ce thème,
pour lequel il a mis en place de puissants instruments de réflexion à propos de
l'antisémitismeI, me semble relier différents aspects de ses travaux tout en
permettant de jeter les bases d'une réflexion plus générale sur les rhétoriques de la
stigmatisation.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, j'aimerais évoquer le souvenir de ma
première rencontre avec Victor Karady à mon arrivée au Centre de sociologie
européenne en 1990. Chercheur de réputation internationale, Victor Karady
apparaissait alors comme une des figures intellectuelles majeures du centre, qui
articulait un haut niveau de problématisation et un travail de recherche empirique
très rigoureux, avec une exigence et une modestie que l'on trouve rarement associés
dans le monde de la recherche. C'est donc assez intimidée que j'étais allée le voir
pour lui demander conseil à propos de l'enquête que je menais alors sur les membres
XXèmede l'Académie française du début du siècle à la Libération dans le cadre de la
préparation d'un mémoire de DEA sous la direction de Pierre Bourdieu. Je tiens à le
remercier ici de tout cœur de la disponibilité qu'il a témoignée et de l'accueil
chaleureux qu'il a su réserver à des jeunes aspirants-chercheurs comme moi. Ces
échanges intellectuels, qui sont devenus aussi au fil du temps des relations d'amitié,
ont beaucoup compté pour mon insertion au CSE et ont constitué aussi un modèle
que j'essaie à présent de suivre moi-même avec la nouvelle génération des jeunes
chercheurs arrivant au Centre.
Je proposerai donc ici quelques hypothèses pour réfléchir à la forme
spécifique qu'ont pris l'antisémitisme et l' antiféminisme dans le champ intellectuel
XXèmedu XIXème au siècles, en m'appuyant sur le cas français principalement,
même si nombre de principes sont d'autant plus facilement transposables que les
représentations qui nourrissent ces deux tendances ont circulé à l'échelle
internationale. Pourquoi associer antisémitisme et antiféminisme? Parce que cela
permet de réfléchir plus généralement aux mécanismes de la stigmatisation et de
l'exclusion dans un milieu donné, indépendamment des propriétés particulières des
groupes sociaux stigmatisés. L'analyse qui suit entend montrer que le croisement
des rhétoriques de stigmatisation visant des groupes sociaux divers peut apporter un
éclairage sur les formes spécifiques que revêtent les logiques d'exclusion dans les
I
Voir Victor Karady, The Jews of Europe in the Moderne Era. A Socio-historical Outline, Budapest/Ny,
CEU Press, 2004, chap. 4.
49différents univers sociaux. Elle s'inscrit dans une approche anti-essentialiste qui,
dans la tradition de Merton (les prophéties auto-réalisatrices ), de Goffman (les
usages sociaux des stigmates) et d' Élias (la construction sociale des « outsiders»), et
à la suite des travaux de Victor Karady sur l'antisémitisme et de Francine Muel-
Dreyfus sur l' antiféminisme, s'interroge sur les fonctions de la stigmatisation au sein
1des groupes sociaux dont elles émanent.
On pourrait, par exemple, tenter d'expliquer le schème antisémite qui
assimile les juifs et l'argent par le fait que, en tant que nouveaux venus, « dotés de
capitaux mobiles (d'origine commerciale) d'une part, de compétences spécifiques
d'autre part »2, les juifs ont investi la presse et l'édition qui étaient les secteurs les
plus modernes de l'industrie et des corps de métiers du livre, comme l'a analysé
Victor Karady pour le cas hongrois, et que donc c'est à travers eux que les
intellectuels ressentaient le poids des contraintes que la logique au propre au champ
économique faisait peser sur le champ intellectuel. Mais ce serait encore faire fausse
route.3 Car on ne peut expliquer que la religion, plutôt que l'origine sociale par
exemple, soit prise comme propriété «pertinente» dans ces procédés de
dénonciation si elle ne se proposait comme un schème préexistant, disponible dans
le répertoire culturel pour classer les groupes sociaux et leur assigner un stigmate.
Dans une conjoncture de concurrence accrue pour les postes et les positions du fait
du développement de la scolarisation, ces schèmes se trouvaient immédiatement
disponibles pour disqualifier la prétention de certains groupes de concurrents.
La question de la concurrence sera abordée dans la première section, en
distinguant les professions organisées des activités comme la littérature auxquelles
l'accès n'est pas réglementé. Si les différents types de rhétorique de stigmatisation
identifiés par Victor Karady se retrouvent dans le champ intellectuel, c'est à un
degré variable. Ils sont en outre inégalement distribués aux différents pôles du
champ intellectuel, comme on le montrera dans la deuxième section. Ils y revêtent
une forme spécifique, selon les enjeux propres aux univers culturels intellectuels,
comme l'illustrera le thème de l'argent dans la troisième section. Enfm, la rhétorique
antisémite peut se greffer sur la rhétorique antiféministe, comme on le verra dans la
dernière section.
Les formes de la concurrence dans les milieux intellectuels
II faut voir au moins en partie dans le mouvement de professionnalisation
qui s'amorce à la fm du XIXèmesiècle un appel des groupes professionnels les mieux
1
Victor Karady, ibid. ; Francine Muel-Dreyfus, Vichy et l'éternel féminin. Contribution à une sociologie
politique de l'ordre des corps, Paris, Seuil, 1996.
2
Victor Karady, «Les juifs dans l'édition hongroise avant 1945 », Actes de la recherche en sciences
sociales, 130, décembre 1999,67.n°
3
Victor Karady montre d'ailleurs, pour le cas hongrois, qu'en dépit de la très forte sur représentation des
juifs dans les métiers du livre, l'antisémitisme reste relativement marginal dans les milieux intellectuels,
même après 1919 (ibid., 74-75)
50organisés à l'État pour réguler la concurrence à l'entrée et limiter l'accès au corps.
Partout en Europe, le mouvement de professionnalisation et de fermeture des
marchés de production des biens symboliques s'est accompagné d'une
nationalisation des professions, qui a pris des formes différentes selon les régimes:
1
alors que dans le système de reproduction « à composante scolaire» mis en place
par les régimes libéraux d'Europe occidentale, la concurrence était censée opérer sur
la base de la compétence, même si en réalité, elle était généralement suspendue à la
condition de nationalité2 et tendait à favoriser la reproduction sociale, dans les
régimes autoritaires, elle fut limitée sur le fondement de la discrimination raciste,
comme l'attestent les mesures d'exclusion des juifs de certaines professions
libérales, qu'avait précédé l'instauration de numerus clausus à l'Université dans
nombre de pays d'Europe centrale.3 S'inspirant en partie des modèles corporatistes
fascistes (allemand, italien et portugais), le régime de Vichy allait adopter des
mesures discriminatoires contre les Juifs et les enfants d'étrangers pour l'accès à la
fonction publique et l'exercice des professions libérales.
Les femmes furent aussi victimes des mesures de limitation de la
concurrence: longtemps exclues de l'enseignement secondaire classique, elles ne
pouvaient obtenir le baccalauréat, qui était la condition d'accès aux études
supérieures et donc aux professions libérales. Dans les régimes fascistes et sous le
régime de Vichy, elles furent exclues de fait de certaines professions.
Francine Muel-Dreyfus a analysé la rhétorique de justification de l'exclusion qui
consiste dans la réactualisation de schèmes anciens sur la « nature féminine» qui
réduisent les identités sociales aux différences biologiques.4 Les résistances à la
féminisation de ces professions sont une constante de leur histoire, qui est encore
d'actualité.
Contrairement aux professions où le droit d'entrée est réglementé, et qui
peuvent donc mettre en place des mécanismes d'exclusion de fait, il n'y a pas de
condition d'accès formelle au champ intellectuel ni au champ littéraire. Ceci a deux
conséquences.
Premièrement, c'est un espace qui a pu attirer ceux qui étaient exclus
d'autres espaces sociaux. On peut s'étonner sous ce rapport du faible nombre
d'écrivains juifs en France au tournant du siècle, au moins parmi ceux qui sont
parvenus à se faire un nom. Cela tient sans doute en partie à leur sur-scolarisation,
qui leur a permis d'investir les nouvelles disciplines des sciences humaines et
1
Pierre Bourdieu, La Noblesse d'Etat. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989.
2
En France, trois lois votées entre 1933 et 1935 avec le soutien des associations professionnelles ont
restreint les possibilités d'exercer la profession médicale et celle d'avocat pour les étrangers et les
« naturalisés », un délai de dix ans étant imposé à ces derniers. Gérard Noiriel, Les Origines républicaines
du régime de Vichy, Paris, Hachette, 141-149.
3
Sur le cas hongrois, voir Victor Karady et Istvan Kemeny, «Antisémitisme universitaire et concurrence
de classe: la loi du numerus clausus en Hongrie entre les deux guerres », Actes de la recherche en
34, septembre 1980, 67-97.sciences sociales, n°
4 Francine Muel-Dreyfus, Vichy et l'éternel féminin, op. cil. Voir aussi Juliette Rennes, Le Mérite et la
nature. Une controverse républicaine: l'accès desfemmes aux professions de prestige, 1880-1940, Paris,
Fayard,2007.
51sociales, comme l'a suggéré Victor Karady\ mais aussi au fait que, dans un univers
très élitiste, l'accès à la reconnaissance littéraire reste fortement limité pour les
prétendants issus des minorités et de l'immigration, comme des classes populaires.2
Il le reste aussi pour les femmes qui, exclues des professions libérales et
XXèmeacadémiques jusqu'au début du siècle, sont pourtant de plus en plus
nombreuses à exercer cette activité.3
Les femmes sont aussi présentes en tant que consommatrices. L'accès des
XXèmefemmes à la lecture est un thème central des débats sur la lecture au siècle. La
féminisation du lectorat constitue un des arguments brandis par les censeurs officiels
ou auto-proclamés (critiques, représentants de ligues de moralité, etc.) pour limiter
les droits de la littérature. Les femmes apparaissent donc associées, dans
l'imaginaire social des producteurs culturels, aux contraintes hétéronomes que
l'industrialisation de la littérature fait peser sur eux. On reconnaît là la logique du
« bouc-émissaire» identifiée par Victor Karady (voir infra).
Deuxième conséquence, le champ intellectuel est, comme le champ
littéraire, un espace où la concurrence est ressentie non seulement à l'entrée, mais
aussi à I'intérieur, l'accès au champ ne garantissant pas la pérennité de la position.
Du coup, le recours à la rhétorique de stigmatisation est un procédé courant de
disqualification des concurrents. Rhétorique hétéronome qui enfreint les règles de
l'argumentation du débat d'idées, elle se développe dans les franges les moins
légitimes, symboliquement, du champ intellectuel, et notamment dans la presse, le
degré d'euphémisation étant variable selon le degré d'autonomie du champ
intellectuel. Ainsi, dans des périodes de crise, comme sous l'Occupation allemande,
les conditions hétéronomes faites à la production culturelle favorisent l'affmnation
de fractions qui tentent de mobiliser les forces extérieures - appareil de répression,
appel aux sentiments xénophobes du public - pour arbitrer les rapports de force au
sein du champ intellectuel. Mais ces tentatives ont échoué à renverser les rapports de
force interne et ont même favorisé la cristallisation de l'opposition active des
défenseurs de l'autonomie, comme j'ai pu le montrer ailleurs4.
Rhétorique de stigmatisation et structure du champ intellectuel
On retrouve dans les milieux intellectuels presque tous les types de
rhétorique de stigmatisation antisémites identifiés par Victor Karady : métaphore
fonctionnant comme un code culturel désignant le mal (qui atteint un degré extrême
1
Victor Karady, «Les intellectuels juifs et les sciences sociales. Esquisse d'une problématique », in
Johan Heilbron, Remi Lenoir, Gisèle Sapiro, avec la collaboration de Pascale Pargamin (dir.), Pour une
histoire des sciences sociales. Hommage à Pierre Bourdieu, Paris, Fayard, 2004, 159-180.
2 Voir Gisèle Sapiro, «Je n'ai jamais « 'Je n'ai jamais appris à écrire'. Les conditions de formation de la
vocation d'écrivain », Actes de la recherche en sciences sociales, 168,juin 2007, 13-33.
3
Monique de Saint-Martin, « Les 'femmes-écrivains' et le champ littéraire », Actes de la recherche en
83, 1990, 53.sciences sociales, n°
4 Gisèle Sapiro, La Guerre des écrivains, 1940-1953, Paris, Fayard, 1999.
52dans les pamphlets de Céline par exemple) ; légitimation de la violence verbale ou
physique pour elle-même (les appels au meurtre dans la presse d'extrême droite) ;
valorisation de soi pour des groupes sociaux au bas de l'échelle sociale, déclassés ou
en déclin, sur la base d'un nationalisme apte à gommer les différences de classe;
imputation de la responsabilité des maux de la société selon la logique du bouc-
émissaire (la désignation des juifs comme responsables de la guerre de 1939-1940
est récurrente dans les propos des intellectuels de l'époque) ; recours à des mesures
légales d'exclusion ou de limitation de l'accès aux postes (Charles Maurras
réclamait depuis le début du siècle un tel antisémitisme d'État, qui se réalisera
pleinement sous le régime de Vichy); rhétorique du complot, qui remplit une
fonctionnalité plus directement politique (que l'on trouve au pôle le plus politisé du
champ intellectuel).
Ces types idéaux, qui fonctionnent en bonne partie selon le principe de la
prophétie auto-réalisatrice telle que défmie par Merton, comme l'explique
Victor Karady, peuvent aisément être transposés, au moins en partie, à
l'antiféminisme, comme à tous les groupes sociaux stigmatisés (selon l'opposition
entre « in-group» et « out-group») : le féminin peut fonctionner métaphoriquement
comme un épithète à connotation négative (voire une insulte); les femmes sont
régulièrement victimes d'agressions verbales ou physiques; les hommes de classes
populaires tendent souvent à affmner une virilité qui marque leur supériorité par
rapport aux femmes, et c'est aussi le cas des groupes en déclin qui tendent à
dénoncer la «féminisation» de la société; elles ont souvent servi de bouc-
émissaires (les femmes tondues à la Libération par exemple); elles se sont vu
longtemps barrer légalement l'accès à nombre de professions et de responsabilités
sociales, et il se trouve même des équivalents à la rhétorique du complot, des procès
en sorcellerie aux formes modernes de conjuration du mouvement féministe.
Si ces différents types existent donc dans le monde intellectuel, c'est
cependant à des degrés variables, puisque, comme le souligne Victor Karady, ils
sont plus ou moins caractéristiques de certains milieux sociaux, l'opposition majeure
étant ici celle qui oppose violence symbolique, prédominante dans les milieux
cultivés, et violence physique, plus courante dans les milieux populaires.
On peut affiner l'analyse de la rhétorique de stigmatisation propre aux
milieux intellectuels en articulant le modèle de Victor Karady avec celui que j'ai
proposé pour étudier les formes de politisation des milieux intellectuels.l S'ils
prévalent au pôle hétéronome du champ intellectuel, les différents types de
rhétorique de stigmatisation ne se distribuent pas également selon qu'il s'agit de
positions dominantes ou dominées.
Ainsi, les «notables », qui occupent les positions temporellement
dominantes dans le champ intellectuel (membres d'académies, lauréats de prix, etc.),
et chez qui prévaut le discours moralisateur, tendront à dénoncer les responsabilités
1 )),Gisèle Sapiro, « Forms of politicization in the French literary field Theory and Society, 32, 2003,
)),633-652, et «Figures d'écrivains fascistes in Michel Dobry (dir.), Le mythe de ['allergie française au
fascisme, Paris, Albin Michel, 2003, 195-236.
53dans les maux de la nation et peuvent, dans certains cas, réclamer ou justifier les
mesures légales prises contre les groupes exclus, le premier type étant plus
caractéristique des discours prophétiques propres aux intellectuels les moins
professionnalisés (les hommes de lettres et publicistes), tandis que le second est plus
spécifique aux professions organisées. Rien ne les empêche cependant de cohabiter,
par exemple chez un Léon Daudet qui, après avoir échoué dans ses études de
médecine, s'est fait romancier et pamphlétaire avant de devenir un « notable» des
lettres et être élu membre de l'Académie Goncourt. Au lendemain de la défaite de
1940, il justifie les mesures antisémites prises par le régime de Vichy, notamment la
limitation de l'exercice de la médecine aux personnes nées de parents français -
« Des métèques et des juifs appartenant à des races différentes se substituaient ainsi
aux autochtones et transformaient peu à peu l'esprit professionnel par le vulgaire
appât du lucre à tout prix [...] »1 -, ainsi que la punition des fauteurs de trouble qui
ont conduit à la défaite: il applaudit notamment la peine prononcée contre Jean Zay
au procès de Riom.2
Les « polémistes », qui se recrutent au pôle dominé du champ intellectuel,
étant dépourvus de toute reconnaissance symbolique ou temporelle, recourent tantôt
au schème identitaire, tantôt au schème du complot. C'est à ce pôle qu'on trouve des
appels à la violence physique, parfois au meurtre. Selon la logique identitaire qui
permet d'effacer les différences de classe pour unir la nation en désignant les
ennemis de l'intérieur, les Juifs sont accusés d'être responsables de la « décadence»
de la France: ce thème maurrassien est relayé à partir de la seconde moitié des
années 1930 par Lucien Rebatet qui évolue de l'antijudaïsme à l'antisémitisme
raciste. Dans son pamphlet Les Décombres, l'un des best-sellers de l'Occupation, où
l'on retrouve articulés la plupart des arguments de la rhétorique antisémite, il
dénonce notamment l'influence directe et indirecte des juifs dans le monde
intellectuel- « Le compte est effrayant des artistes et des écrivains français, souvent
parmi les meilleurs, que leurs femelles, leurs maîtresses juives, leurs amis juifs ont
dévoyés, qui sont peut-être irrémédiablement perdus pour la France ». Et de
recommander des autodafés des œuvres produites par les écrivains, artistes et
penseurs juifs (il cite notamment Levy-Bruhl et Durkheim).3 Cet argumentaire
donne lieu à un appel à « l'assainissement» de la vie intellectuelle qui, en littérature,
prend la forme d'une véritable biologisation de la critique accordée à la conception
organiciste du corps social et au racisme doctrinaire.
La théorie du complot, que l'on trouve dans les franges les plus politisées
de cette région du champ intellectuel, représentées par les Henry Coston et les Jean
Drault, peut s'attacher alternativement, selon le contexte, aux thèmes les plus
opposés: le grand capitalisme financier ou le bolchevisme, le pacifisme (pendant la
1
Léon Daudet, « La médecine française aux français », L 'Actionfrançaise, 29 août 1940 ; voir aussi « La
médecine française et les métèques, ibid., 18 septembre 1940.
2
Léon Daudet,« La mauvaise conscience », L'Actionfrançaise, 12 octobre 1940.
3
Voir Robert Belot, «Lucien Rebatet ou l'antisémitisme comme événement littéraire », in Pierre-
André Taguieff: L'Antisémitisme de plume, 1940-1944. Etudes et documents, Paris, Berg international
éditeurs, 1999,205-232 (citation p. 230).
54Première Guerre mondiale) ou le bellicisme (pendant la Deuxième).
L'anticapitalisme est un thème qui fait converger l'extrême gauche et l'extrême
droite, sur représentées à ce pôle du champ intellectuel. Il y revêt une forme
spécifique par la dénonciation des effets nocifs de l'argent sur le fonctionnement de
la vie intellectuelle et l'accusation portée contre des auteurs à succès comme le
dramaturge Georges Porto-Riche de dépraver la vie culturelle. Sa candidature à
XXemel'Académie française au début du siècle «devint une manière d'affaire
Dreyfus académique» (il fut élu au bout de vingt-quatre scrutins).}
Mais c'est le thème du bellicisme qui prévaut chez les intellectuels fascistes
français à la veille et au lendemain de l'Occupation. Robert Brasillach dénonce par
exemple dans Je suis partout du 7 février 1942 «la conjuration antifasciste au
service du Juif». Un autre journaliste collaborationniste reproche à Jean Giraudoux
d'avoir, en tant que ministre de l'Information, accepté de « seconder les Juifs dans
'leur' guerre» :
« Malgré lui, et cela prouve et la ruse et le danger juifs, Jean Giraudoux fut
entraîné dans les rangs des embusqués aux cheveux crépus du Continental et devint
leur homme de main.
Pourtant Jean Giraudoux n'est plus un enfant: s'il a obéi à Mandel, s'il a
accepté trop de Juifs dans ses services qui contrôlaient la vie spirituelle de la nation
2en guerre, il est tout de même un peu responsable».
Outre les appels au meurtre et à la violence physique, qui se multiplièrent
dans la seconde moitié des années 19303, la tristement célèbre phrase de
Robert Brasillach au moment des rafles de juifs: « Il faut se séparer des juifs en bloc
et ne pas garder les petits », fournit une illustration de l'appel à la violence physique.
Au pôle relativement autonome, la rhétorique antisémite est beaucoup plus
rare et n'intervient pas ou peu (et sous une forme beaucoup plus euphémisée) pour
disqualifier les concurrents. C'est sous la forme métaphorique du code culturel
qu'elle est la plus susceptible d'apparaître, aussi bien chez les « avant-gardes» que
chez les « esthètes ». Néanmoins, ces derniers, surtout lorsqu'ils sont issus des élites
en déclin à l'image de Drieu La Rochelle, recourent aussi à la rhétorique identitaire,
laquelle s'articule parfois avec le thème de la concurrence pour les postes, comme
chez Marcel Jouhandeau, auteur du Péril juif (1937), qui mène un combat pour la
défense de la « culture française» contre les juifs et les « métèques» qui ont pris
4« toutes nos premières places».
On pourrait être tenté de ranger Céline au pôle des avant-gardes.
André Gide a fait une lecture purement métaphorique du leitmotiv des «juifs» dans
}
René Peter, L 'Académiefrançaise et le xx!me siècle, Paris, Librairie des Champs Élysées, 1949, 134 sq.
2
Jean Théroigne, « Giraudoux parafumier », Au pilori, n° 104, 9 juillet 1942.
3
Voir Ralph Schor, L'Antisémitisme en France pendant les années trente. Prélude à Vichy, Éditions
Complexe, 1992. Voir aussi le livre récent de Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en
France, XIxme _xxme siècle: discours publics, humiliations, Paris, Fayard, 2007.
4
Marcel Jouhandeau, « Comment je suis devenu antisémite », L'Action française, 8 octobre 1936, repris
dans Le Péril juif, Sorlot, s.d. [1937], p. 10. Cité par Pierre Hebey, La NRF des années sombres, ûuin
1940-juin 1941). Des intellectuels à la dérive, Paris, Gallimard, 1992, p. 351.
55ses pamphlets.l Cependant, si Bagatelles pour un massacre innove formellement en
mêlant le genre pamphlétaire, l'autobiographie et la fiction (il met en scène des
personnages qui renvoient à ses romans), l'antisémitisme forcené et le racisme
biologique, thématisés dans ce pamphlet, ne peuvent être lus au niveau
métaphorique: ne prétendent-ils pas dire la « vérité », en s'appuyant sur les théories
racistes pseudo-scientifiques (celle de l'ethnologue Georges Montandon en
particulier) et en donnant des «preuves» (données chiffrées, documents, etc.),
2directement puisées dans les écrits antisémites les plus virulents de l'époque? Si
Céline demeure inclassable, ses pamphlets s'apparentent beaucoup plus aux
productions des « polémistes », dont ce genre est le plus typique. Ce n'est pas un
hasard si ceux-ci ont fait de lui sous l'Occupation leur prophète, et un modèle de la
littérature «saine ». Filant la métaphore chirurgicale en référence à l'activité de
médecin de Céline, un critique écrivait ainsi dans l'hebdomadaire antisémite Au
pilori: le Dr. Destouches [alias Céline], à l'aide d'un« scalpel sûr» qu'est la langue
française, a procédé à la « vivisection» du « Juif, produit du métissage hideux 'de
barbares asiates et de nègre' » et réaffmné la« supériorité biologique de l'Aryen ».3
Spécificité de la rhétorique antisémite et antiféministe dans le champ
intellectuel: le thème l'argent
La forme spécifique que revêtent l'antisémitisme et l' antiféminisme dans le
champ intellectuel peut être illustrée à travers un thème emblématique de cette
rhétorique de stigmatisation, celui de l'argent. L'association des juifs et de l'argent
dans la rhétorique antisémite est assez connue pour qu'on n'y revienne pas. Elle
prend, comme je l'ai suggéré, une forme spécifique dans le champ intellectuel par la
dénonciation de l'asservissement de la presse et de l'édition aux lois de l'intérêt
économique et du profit, auxquels sont sacrifiées toutes les valeurs intellectuelles et
morales, à commencer par le désintéressement et l'intégrité. Moins connue est la
rhétorique qui associe les femmes à l'argent dans ce milieu. C'est que cette
association s'opère sur un plan plus métaphorique comme je vais tenter de le
montrer.
XIXèmesiècle consiste à assimilerUne représentation commune à partir du
l'acte de vendre sa plume à la prostitution. Cette métaphore renvoie à une
conception personnaliste de l'œuvre, comme étant l'émanation de la personne de
l'auteur. Conception qui s'incarne aussi bien au niveau juridique qu'au niveau de
l'imaginaire social. Au niveau juridique, le droit moral de l'auteur sur son œuvre est
inaliénable en droit français, contrairement au droit anglo-saxon qui conçoit l'œuvre
1 erAndré Gide, « Les Juifs, Céline et Maritain », La NRF, 1 avril 1938, 630-636.
2 Alice Yaeger Kaplan, Relevé des sources et citations dans Bagatelles pour un massacre, Tusson, Du
Lérot, 1987. Sur la rhétorique de persuasion et la « pédagogie de la démystification» des pamphlets de
Céline, voir Annick Duraffour, « Céline, un antijuif fanatique », in Pierre-André Taguieff, dir.
L'Antisémitisme de plume, op. cil., 150 sq.
3
André Gaucher, « Céline, le Génie Français et le Juif », Au pilori, 25, 27 décembre 1940.n°
56avant tout comme un bien commercial; du point de vue de la responsabilité pénale,
l' œuvre est également appréhendée comme l'expression de l'intention subjective de
l'auteur. Au niveau de l'imaginaire social, on peut citer les métaphores de la
création conçue comme un enfantement dans la douleur ou encore la lecture des
œuvres qui met en avant ce qui relève le plus de la personnalité singulière de
l'auteur (sa biographie, sa « structure psychique », sa subjectivité, son originalité),
au détriment des aspects les plus codifiés ou routinisés du genre, du style, du
traitement des personnages, etc.
De ce fait, vendre sa plume est perçu comme synonyme de vendre son
corps. Les écrivains qui vendent leur plume, c'est-à-dire les écrivains
« mercenaires» qui sacrifient les règles de l'art en se soumettant aux attentes d'un
public largement féminin, sont stigmatisés comme trahissant les valeurs
fondamentales de désintéressement, d'intégrité et de spiritualité dans leur recherche
d'un profit tout matériel, par appât du gain.
La relation entre presse, argent, femmes aux prétentions intellectuelles,
prostitution alimente l'imaginaire social du champ intellectuel au point de se trouver
symbolisée dans les œuvres même. Ainsi, par exemple, dans Les Filles de Plâtre
(1856) de Xavier de Montépin, qui met en scène un journaliste recevant de
ravissantes jeunes femmes, actrices ou écrivaines, qui monnayent une recension
dans le journal en échange du don de leur corps.
L'articulation de deux oppositions, spiritualisme-matérialisme et intérêt-
désintéressement, touche à la fois les motivations des producteurs culturels et les
modes de consommation. D'un côté, on stigmatise les animés par la
recherche du profit économique plus que par des exigences intellectuelles. De
l'autre, on oppose deux types de rapport aux œuvres: au plaisir esthétique
désintéressé des élites (masculines) cultivées (selon la défmition kantienne du
jugement esthétique) est opposé un mode de consommation utilitaire des œuvres qui
vise satisfaction de besoins immédiats, qu'il s'agisse de divertissement ou de
recherche de modèles de vie. Le personnage de Madame Bovary incarne bien cette
figure de la lectrice comme consommatrice incapable d'avoir un rapport distancié
aux œuvres.
La rhétorique antiféministe au service de l'antisémitisme
La antisémite est non seulement transposable à l'antiféminisme,
mais elle peut également se greffer sur elle. Je prendrai un exemple tiré d'une
polémique bien connue de Victor Karady, qui a mené une recherche pionnière sur
l'institutionnalisation de la sociologie en France autour de l'école durkheirniennel :
il s'agit des attaques contre la durkheimienne, lancées par Agathon et par
1
Voir notamment Victor Karady, «Durkheim, les sciences sociales et l'université: bilan d'un semi-
échec », Revue française de sociologie, 1976, n° XVII.
57

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