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Tension narrative et storytelling

De
150 pages
Cet ouvrage se penche sur l'une des dimensions déterminantes du storytelling : la mise en tension des récits. Ce concept forgé en 2007 par Raphaël Baroni ouvre des perspectives nouvelles, dans les études littéraires comme dans les sciences sociales, les sciences du langage et de la communication. À travers l'épopée orale africaine, le transmédia, la politique, l'art, la psychanalyse ou la médecine légale, il s'agit de proposer une exploration inédite d'un phénomène qui reste encore une énigme.
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Sous la direction de
Marc MARTI et Nicolas PÉLISSIER

Tension narrative et storytelling

Communication etCivilisation
Collection dirigée par Nicolas Pélissier

La collectionCommunication etCivilisation, créée en septembre
1996, s’est donné un double objectif.D’une part, promouvoir des
recherches originales menées sur l’information et la communication
enFrance, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs
dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large.
D’autre part, valoriser les études portant sur l’internationalisation de la
communication et ses interactions avec les cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur acception
la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des sciences
qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux
technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la
très grande diversité de l’approche communicationnelle des
phénomènes humains.
Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être
envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Dernières parutions

Coordonné parAlexandreCOUTANT & Thomas STENGER,
Identités numériques,2013.
Sous la direction de J. MAAREK,Présidentielle 2012, une
communication politique bien singulière,2013.
Sous la direction de Sylvie P.ALEMANNO etBertrand
PARENT,Les communications organisationnelles.
Comprendre, construire, observer,2013.
Béatrice VACHER,Christian LEMOËNNEetAlain
KIYINDOU (dir.),Communication et débat public, 2013.
Mihaela-Alexandra TUDOR,Epistémologie de la
communication. Science, sens et métaphore, 2013.
FathallahDAGHMI,Farid TOUMI,Abderrahmane
AMSIDDER (dir.),?Les médias font-ils les révolutions
Regards critiques sur les soulèvements arabes, 2013.
ClaudeDEVOS,Derrick de KERCKHOVE,Ecrit-Ecran,
Formes d’expression, 2013.
ClaudeDEVOS,Derrick de KERCKHOVE,Ecrit-Ecran,
Formes de pensée, 2013.

Sous la direction de
Marc MARTIet Nicolas PÉLISSIER

Tension narrative et storytelling

n attendantla fin

Illustrations pages 131, 132 et 134 reproduites
avec lxaimable autorisation de The WaltDisneyCompany

© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www. harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-02495-0
EAN : 9782343024950

Sommaire
INTRODUCTION. Écrire le suspense : nouvelles pistes de
recherche
Marc Mart9i, Nicolas Pélissier
....................................................................................
La tension narrative à travers les genres: enjeux
éthiques et esthétiques du suspense
Raphaël Baroni17
...............................................................................................................................
Tensions narratives dans l’épopée orale: exemple des
récits du Fouta-Djalon (Guinée)
AmadouOuryDiallo37
..............................................................................................................
Tension narrative duSelf told man, approche clinique
et narratologique des discours auto-impliqués
d’autobiographie
Arthur Mary57
.........................................................................................................................................

Les émotions à la tribune : le discours de la Bastille de
Jean-Luc Mélenchon
Alexandre Eyries69
...........................................................................................................................

Mise en récit des fictions de fans de séries télévisées:
variations, granularité et réflexivité
Céline Masoni Lacroix83
........................................................................................................

On the verge of telling a story. Tension narrative dans
l’œuvre d’Edward Hopper
Hélène Gaillard101
..........................................................................................................................

7

Trois langages pour la tension narrative:L’apprenti
sorcierde Goethe, Dukas, Disney
GabrielSevilla119
.............................................................................................................................

Contributeurs145
...............................................................................................................................

8

Introduction

Écrire le suspense : nouvelles pistes
de recherche

Marc MARTI
Laboratoire LIRCES, Université de Nice Sophia Antipolis
Nicolas PÉLISSIER
Laboratoire I3M, Université de Nice Sophia Antipolis

Les textes réunisdanscet ouvrage constituent lesecond
voletdes travaux sur lestorytellingréalisésàl’université de
Nicesous l’égide des laboratoiresI3M(InformationsMilieux
MédiasMédiations)etLIRCES(Laboratoire Interdisciplinaire
RécitsCulturesetSociétés).En novembre2012, ceux-ci ont
réunideschercheurs issusde diversesdisciplinesdela Faculté
desLettres, ArtsetSciencesHumaines pour unejournée
d’études intitulée « Storytelling et tension narrative».

Reprenant lepostulatde départ selon lequel l’artderaconter
des histoires s’étendaitdésormaisauxdomaines les plus variés
etaucune activitésocialenesemblaitépargnéeparcettemise en
récitgénéralisée, cettesecondejournées’est proposée de
prolonger les travaux plusgénéralistes publiésdans le cadre du
premier volet.Eneffet,lapremière étape avait permisdemettre
en lumièreles relationsétroites qui pouvaientexisterentreles
analyses littérairesdu récitet l’approche del’objet storytelling
par les sciencesdel’informationetdela communication.Ence
sens,laproblématique delatension narrative,née desétudes

9

littéraires,ouvrait versdesapproches pluridisciplinaires,
notammentcommunicationnelles.
Lathématique choisieinvitaitàsepencher plus particu-
lièrement sur les processusde construction narrativepropres
aux misesen récitàtravers lanotiondetension narrative,
proposéeparRaphaëlBaroni qui la définitcomme «le
phénomène quisurvientlorsque l’interprète d’unrécitest
encouragé à attendreun dénouement, cette attente étant
caractérisée par une anticipationteintée d’incertitude qui
confère des traitspassionnelsà l’acte deréception. Latension
narrativesera ainsi considérée commeun effetpoétique qui
structure lerécitetl’onreconnaîtra en elle l’aspectdynamique
oula "force" de ce que l’on a coutume d’appeler une intrigue».
Cepouvoirdel’intrigueinterrogeant lephénomène du
storytelling,ila conduit leschercheursà déterminercequi
faisait sa force etapermisde dégager quatrequestionnements.
Toutd’abord, comment les récits mobilisent-ils lesaffects
chez lerécepteur, essentiellementàtravers la constructiondes
intrigues ?Il s’agissait icide définir si lanotiond’intrigue doit
renvoyeràune analyse formellequi s’appuieraitessentiel-
lement surdes prototypes narratifs,oubien si sa dimension
thématique,sapositiondans leregistre desdiscours,sarelation
aveclasphère deproductionconditionnentellesaussi sa
réception.
Ensuite,quelles sont les relationsentrelatension narrative et
lescompétencesdu récepteur ?Comment lesdifférents publics
mobilisentdes savoirs narratifsenfonctiondel’intrigue
proposée, deleur situationderéceptionetdescompétences
culturelles requises ?
Parailleurs,quelles sont lesfonctions thymiquesdu récit ?
Sien littérature,lesuspense,la curiosité et lasurprisejouent un
rôle essentieldans la créationdelatension narrative,ne doit-on
pasaussienvisager la dimensioncathartique des récitset leur
fonctionéthique?
Enfin, dans quellemesurelanarrativité est-elletributaire de
valeursetde contenus (conscientset inconscients) qui lasous-
tendentetdont l’intrigue assurelareprésentation ?En revisitant
une des problématiquesdelapremièrejournée d’études, doit-on
simplement voir latension narrativecommeunengrenage dela

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narrativité,quelesindividus sontconduitsàreconnaîtresans
réelle capacité de distanciationetde discernement,oubienau
contraire, doit-onconsidérer, àl’instard’une bonnepartie dela
théorie delaréception,quetout récit,mêmemal intentionné,
n’est jamaiscomplètementaliénantetcoercitif, et quela
lecture, commel’écriture,peutaussi être émancipatrice,malgré
desconstructions narrativescontraignantes ?
Au-delà desfrontières (sansdouteun peuartificielles)entre
fictionneletfactuel,les travaux sesont orientés vers l’analyse
des processusdeproductiondelatension narrative.
Globalement, àlalecture descontributions quisuivent,on ne
peut que constater la fécondité duconceptet son opérativité
dansdes universautres quelelangageverbalet lalittérature.
Pourinitier les travaux,lepointdevue de RaphaëlBaroni
nous semblaitindispensable.Sa contribution serten quelque
sorte d’ouverture à cet ouvrage.Dans un premier temps, il
s’interrogesur larépulsiond’unepartie deschercheurs vis-à-vis
desconceptsdestorytelling etdetension narrative associée à
l’intrigue.Celle-ci a été considérée àla foiscommeirréalisteet
nonartistique,principalement parcequ’elle favorise
l’immersiondu lecteuraudétrimentdu réelet/ouduconcept
modernistequi consiste à considérer quel’œuvre d’art«doit
exhibersa propre matérialité».De façonconcomitante,on
reproche aussi àl’intriguesoncaractèrecommercial, au
détrimentd’une conceptiondel’art plusélitiste.Lestorytelling
s’est retrouvé àpeu prèsdans lamêmepositiond’accusé,quand
on lui areproché deremplacer,voire detrahir,leréel tout
comme deprivilégier l’argumentationaudétrimentde
l’exposition.Plusglobalement, il lui est reprochésonabsence
descientificité, caril privilégierait lepathosaudétrimentdela
rationalité.Il seraitauboutducompte, commeon leretrouve en
1
partie dans lathèse de ChristianSalmon,uninstrument
d’asservissementdes masses.
Réévaluant lesconcepts, Baroni indiqueque «mêmes’il faut
reconnaître que lesuspense contribue à améliorer les ventes
deslivresoudesjournauxetque, par ailleurs, il constitueun
puissantoutil de persuasion, il[…]apparaîtnécessaire de
1
C.Salmon,Storytelling. La machine à fabriquer deshistoiresetà
formater lesesprits, Paris, La Découverte,2007.
11

nuancer certainescritiquesqui luisontadressées. Pour le dire
simplement, jesuisconvaincuque lavaleur du suspense dépend
avant toutdugenre dudiscoursqui l’actualise, deses
contraintespragmatiquesetde la finalité de l’interaction
discursive».Pour illustrercepropos,il s’appuiesur trois
exemples.Lepremierextraitest tiré deLa Chartreuse de
Parme,lesecond d’unarticle depresserelatant unfaitdiverset
letroisième d’unarticlepolitique.Cette analyseluifait
conclureque «l’intrigue etlesuspense peuventaussise loger
aucœur duquotidien, lorsque lesévénementsrestentencore
ouverts sur les virtualitésde l’histoire àvenir. Dans unetelle
situation,suspense etéthique convergentetfinissentpar
devenir indissociables:sans virtualités,sanscrainteset sans
espoirs, l’action responsable (encore moinsl’actionhéroïque)
est tout simplementimpensable. C’estpour cette raison que le
suspense peutêtre considéré comme réaliste lorsque la fiction
tente d’imiter l’actualité deshistoiresdanslesquellesnous
sommesengagés, etil peutmême devenirutile lorsqu’il conduit
le lecteur àvivre desexpériences simulées, maisnéanmoins
porteusesd’un enseignementéthique etpratique».Ce faisant,
RaphëlBaroni réhabilite aussi lalittérature engénéral, en
affirmant sarelationdirecte aveclemondequi l’entoure.Et
sans le citer nommément, c’estaussi lejournalisme,riche deses
fictionsdu réel,qui setrouveréhabilité :l’une des principales
caractéristiquesde certainesformesdejournalismenarratif
consiste d’ailleursàmobiliser notrequête éthique en nous
identifiantà des personnagescomplexes vivantdes situations
révélatricesd’un problèmepublic, décrites par les peintres
néoréalistesdel’informationd’actualité,qui n’hésitent pasà
mettre en intrigueleréelen utilisantdiversesformesde
tensions narratives.
Letexte d’AmadouOuryDiallo,pour sapart, analyseles
tensions narrativesdans l’épopéeorale avecl’exemple des
récitsduFouta-Djalon (Guinée).Dès letitre cependant,l’auteur
s’engagesur unevoieoriginale en reconnaissant l’existence de
plusieurs phénomènescontribuantàlatension narrativequ’ila
choisidetraitercommeunesomme deprocédés pluri-
sémiotiquesallant largementau-delà delasimple analyse des
textes.Pourcomprendretotalement les tensions narrativesà
l’œuvre dans l’épopée,ilfautaussiconnaîtreprécisément le

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statutdu texte et lesfonctions sociales qu’il remplit.En situant
historiquementet socialement non seulement le genre étudié
(l’épopéeorale),maisaussi lestatutdesconteurs (griots)et la
fonctiondes textesetdeleur producteurdans les mécanismes
depouvoir,l’auteurdémontrel’extension quepeut prendrele
conceptdetension narrative,surtoutdans unesociété «oùla
parole prime surtoutautre moyen de communication, où tout
repose sur elle, oùsa fonction officielle etpublique estassumée
par le griot».Dans lasecondepartie del’étude, AmadouOury
Diallo insistesur la créationdelatension narrativepardes
éléments quel’analyselittéraire considèreraitcommepéri-
textuels,mais qui, dans le cadre del’oralité,s’avèrentd’une
extrêmeimportance.Letexteoral,plurisémiotiqueparessence
(texte,voix,musique), faitainsifluctuer satension narrative en
fonctionducontexte d’énonciation singulieret unique de
chacune desesreprésentations.Cesélémentsconduisent
l’auteurà définir l’épopéeorale commeungenreoù l’on
pourrait observer unetension narrativetotalequi s’exprimerait
àplusieurs niveaux.«D’abord, ilya latensionsuisgenerisliée
à la parole même età ses conséquences extra-diégétiques
débordantle cadre narratif etdevenantdestensionsverbales
dans lavie réelle, ensuite, latension narrative proprement
dite :tension liée à l’artde raconter l’épique (la performance
narrative de l’épopée) mise en lumière àtravers l’air musical,
la curiosité, le suspense, la surprise etles motifs dramatiques. »
Cette approchelittérairedécaléeseretrouve d’une autre
façondans letravaild’ArthurMary qui propose d’analyser la
tension narrative duSelftold man,parapproche clinique et
narratologique du récitdesoiénoncé dans undiscoursauto-
impliqué.Àpartird’un support littéraire etd’undiscours
clinique,l’auteur s’engage dans une «une analyse pragmatique
des actes locutoires diégétiques (intra- etextra-, donc) afin de
préciser la spécificité de latension narrative prise dans des
jeuxd’auto-implication».Laspécificité de ces jeuxconsiste à
produireunetension narrativesansaucundénouement possible,
sepoursuivantet s’alimentantad nauseam.Aussibien les
dispositifs littérairesanalysés (dans unenouvelle de Kenzaburô
Oé et une autre de ThomasBernhard) qu’un segmentde
discourscliniquerapportéparFreud «fontentendre combien
l’auto-implication inhérente aufaitqu’un narrateur se narre

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narrant, disposeuntype detension narrativesusceptible de
capter l’attention dudestinataire jusqu’aupointde résolution
absurde de cette auto-implication. Or,un élémentd’explication
consisteraitàsouligner qu’un discoursauto-impliqué met
certeslesujetnarranten place d’objetde la narration, maisil
metl’autre dudiscours(destinataire, allocutaire) àune place
singulière».Pourconclurel’auteur rapprochesa conclusiondu
storytelling dela fictioncollective duself made man, del’auto-
entrepreneurdesoi, en se demandant siellenemobilisepas
«lesmêmesleviers: mettre l’acteursocial en position dese
faire lui-même, c’est-à-dire dese faire faisant(dese former à
être formé, etc.) en mettant toujoursaucentre de lascène le
processus vers une autonomie oubien illusoire oubien
délirante».
Cetteouverture duconcept vers les mondes sociauxet leurs
storytellingsest traitéeparAlexandre Eyriès quianalysele
discoursdela Bastille de Jean-Luc Mélenchonen posant la
questiondesanaturagee :ncement narratifoudispositif de
communication ?Commel’avaitdéfiniRaphaëlBaroni,les
émotions jouent ici un rôleprimordialdans la créationdela
tension narrative(fonction thymique).Seréférantàl’histoire
révolutionnaire et institutionnelle,letribunconstruit unethos
discursifqui lui permetde façonner l’imagequ’il va donnerde
lui-même au publicvenu l’entendre etaveclequel il partage
cettemêmehistoire.
Cetterelationdesaffectsaveclesocialestenvisagéesous un
autre angleparCéline MasoniLacroix qui s’interrogesur les
dimensionsaffectiveset transtextuellesdelamise en récitdes
fictionsde fansdeséries télévisées.Enchoisissantd’analyser
les productionsdéposées sur les sitesde fansde fictions,la
contribution s’inscritdans un modèlequi postuleun public actif
qui meten relation lesensdes textesau social.L’auteure
articule cepréalable avecle conceptdetension narrative en le
déplaçant «verslesappropriationsetles transformationsque
lesfanslui font subir», en particulier l’écriture de fictions
dérivéesdel’intrigue deréférence.Sesconclusions rejoignent,
en les illustrantd’une autre façon, cellesde RaphaëlBaroni sur
lavalidité del’intrigue,maisaussi sur soncaractèreouvertet
noncoercitif.Eneffet, Céline MasoniLacroixconstateque
«celui qui liten écrivant,selon le bon motde Genette,[…]

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