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TENTATION PARANOÏAQUE ET DÉMOCRATIE

De
288 pages
" Par quelle étrange tentation des populations s'engagent-elles, ici ou là, à la suite de dangereux leaders ? Par quelle étrange dérive les plus horribles " barbaries " succèdent-elles peu à peu aux plus folles promesses ? Le nazisme, tel qu'il s'est répandu en Allemagne et ailleurs, représente maintenant un sommet dans ce qu'on appelle horreur. Ce travail se propose d'aller au-delà des réprobations émotionnelles de bon aloi et des idéologies du Bien, pour tenter de saisir des éléments de ce qui organise profondément ces jouissances meurtrières.
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TENTATION PARANOÏAQUE ET DÉMOCRATIE

Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal

L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions
Freud, l'antisémitisme et la langue-mère, SABINERAILLARD Le problème de l'inconscient (livre I), CLAUDEBRODEUR La structure de la pensée (livre II), CLAUDEBRODEUR La vie de l'esprit (livre III), CLAUDEBRODEUR Essai sur les phénomènes transgénérationnels, J.P. DUTHOIT Le corps et l'écriture, CLAUDEJAMARTet VANNI DELLAGIUSTINA(eds). Travail culturel de la pulsion et rapport à l'altérité, H. BENDAHMAN(sous la direction de), 2000. Autisme, Naissance, Séparations. Avec Thibaut sur le chemin. Chronique d'un parcours psychanalytique avec une enfant de quatre ans, B. ALGRANTI-FILDIER,2000.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9364-5

Jean-Pierre BÉNARD

TENTATION PARANOÏAQUE ET DÉMOCRATIE
Essai sur !'}{orreur

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Avec mes remerciements à Elisabeth GODART-BENARD pour sa précieuse collaboration

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« Dans L'Anthologie raisonnée de la Littérature chinoise (1948), de Margouliès, figure ce mystérieux et tranquille apologue, œuvre d'un prosateur du IXèmesiècle: Il est universellement reconnu que la licorne est un être surnaturel et faste.. cela est chanté dans les odes rituelles, cela est porté dans les annales, cela ressort en de nombreux endroits des biographies, notices et autres ouvrages semblables. Jusqu'aux femmes du peuple et aux enfants en bas âge, tout le monde sait que la licorne constitue un présage favorable. Mais cet animal ne figure pas parmi les bêtes domestiques, on n'en trouve pas toujours dans le monde.. aussi bien, son aspect ne se prête-t-il pas à une classification. Ce n'est pas comme un cheval ou un bœuf, un chien ou un porc, un loup ou un celf Dans ces conditions, même si l'on se trouvait en présence d'une licorne, il serait difficile de savoir que c'en est bien une. Les bêtes à cornes, on sait que ce sont des bœufs .. les bêtes à crinière, on sait que ce sont des chevau.-r:. chien et le porc, le loup et Le le cer}; on sait qui ils sont. Il n JI a que la licorne qu'on ne puisse pas reconnaître. » Borges et Guerrero. Manuel de zoologie fantastique « Si la création est l'œuvre de l'amour, l'anéantissement, la mort seraient-ils celle de la haine? L'amour nous fait exister et la haine nous détruit? Ou peut-on envisager la possibilité que la mort soit aussi l'œuvre de l'amour? » Imre Kertèsh. Un autre « ... où est le point qui fait pivoter sur lui-même ce monde du bien pour attendre qu'il nous entraîne tous à notre perte... » Jacques Lacan. Séminaire, L'éthique de la psychanalyse

INTRODUCTION

Au moment où commençait ce travail, on parlait un peu moins du Rwanda, et puis il y eut à nouveau l'actualité yougoslave, avec toutes les violences du conflit au Kosowo. Etait-ce imprévisible? En 1989, Slobodan Milosevic, dirigeant serbe, réunit un million de personnes pour la commémoration du 600èmeanniversaire de la prise d'une partie de ce qu'il considérait comme un élément à part entière du territoire serbe par des troupes de l'empire ottoman. 1999, Kosowo : la guerre. Déportations, viols, vols, tortures, exterminations. Dans les années 1930, Hitler réunit des foules tout aussi considérables. Franco. Mme Mégret réunit autour de sa candidature à la mairie de Vitrolles 52% des votants de cette ville, au nom de ce leader particulier qu'est J.M. Le Pen... Quoi de commun entre ces différents événements? Un individu et une foule. Nous avons pris pour habitude de tenter de nous interroger sur les leaders de ces sortes de mouvements en laissant de côté l'adhésion

nécessaire d'une part importante des populations. Mais imagine-t-on
Hitler gesticulant et vociférant devant une place vide? On a parfois invoqué la fascination qu'il a pu exercer sur nombre d'Allemand, mais que serait-il resté de lui sans cette multitude qui lui renvoyait une image charismatique sans laquelle il n'eût été qu'une vaine agitation, et sans laquelle il lui aurait été impossible de mettre en . œuvre son programme fou?

Le problème ainsi posé montre qu'il ne s'agit ni vraiment d'Hitler, ni vraiment de la foule qui l'a soutenu, mais d'une relation, une relation très particulière, très intime, attendue! Que nous disions attendue mérite que nous précisions que lorsque certains leaders prennent le devant de la scène, ils ne peuvent le faire qu'avec des réponses, réponses à des difficultés qui se présentent comme autant de questions angoissées qui attendent des réponses - pas n'importe lesquelles. Nous dirons que face à un « malaise», pour reprendre un terme utilisé par Freud, s'établit parfois une relation particulière entre un leader et une partie d'une population. C'est à l'intérieur même de cette relation, complexe, que nous allons essayer de pénétrer. C'est une nécessité que de tenter d'expliquer, faute de quoi nous n'aurions à opposer à ces types d'entreprises que des sentiments ou encore ce qu'Alain Finkelkraut nomme, se référant à Max Weber: « Les arguments de la morale de conviction» I. La conviction, le sentiment sont impropres à nous faire avancer dans cette difficulté, car ils peuvent aboutir à ordonner la formation d'une opposition, gouvernée par une condamnation émotionnelle dont l'ultime recours peut se déployer sous la forme d'une guerre contre la dictature qui reproduit parfois ce qu'elle vise à éradiquer, soit une autre forme d'extermination. Une conviction peut produire des regroupements, des sociétés, des communautés, mais cet effet ne dit rien de ce qui la génère, rien de la manière dont elle se produit. Nous utiliserons plutôt des concepts produits dans le champ analytique pour tenter de nous y retrouver un peu. A J'aube même de son invention, la psychanalyse s'est trouvée être liée au champ social par son inventeur lui-même, Freud. On sait par ses lettres à sa future femme Martha, écrites alors qu'il travaillait à la Salpétrière chez le maître Charcot, qu'il avait comme projet de soigner les psychonévrosés, et qu'il pensait pouvoir rien moins que de changer le monde. Il y avait dans cette idée de changer le monde, du moins peut-on le supposer, la pensée chez Freud que ce qu'il était en train de préparer pourrait amener une modification dans l'organisation des rapports des humains"entre eux, dans leur présence à ce monde.

I Alain Finkelkraut,

Le mécontemporain,

Gallimard,

Folio, 1991, p. 31.

g

Pourtant vers la fin de sa vie et devant le désastre nazi, il s'estima trahi dans ses espoirs. Entre temps, il avait écrit Malaise dans la civilisation. Même si, dans ce texte, l'espoir que le monde devienne moins dur reste présent, l'ampleur de l'obstacle qui tient aux fondements mêmes du champ social dans son rapport avec l'organisation subjective paraissait devoir nécessiter de reporter l'échéance d'un mieux-vivre vers un horizon temporel qui s'éloignait singulièrement. Nous pouvons observer que Freud ne réservait pas son concept d'inconscient au champ privé de quelques psychonévrosés, mais en faisait un élément de la structure subjective pour toute personne engagée dans le champ social, dans sa vie de relation, sur quelque plan que cette relation se situe. Toujours, ces relations engagent libidinalement vis-à-vis d'un autre ou d'autres, dans des rapports complexes à ses propres identifications, projections, relations à la loi, à la mère, au père, etc. bref, dans un ensemble qui posait et repose encore, d'une manière radicalement nouvelle, le lien du sujet au champ social comme engendré par un ensemble structural aux multiples ressorts. La surdétermination! qui atteint la personne humaine et l'oriente à son insu vers des choix qu'elle croit maîtriser au niveau de son orgueil narcissique l'atteint aussi dans la place qu'elle vient à occuper dans le champ social. Mais ce dernier n'est pas seulement ce monde de relations dans lequel nous vivons, immergés, mais celui que d'autres ont construit avant nous, et à la construction duquel nous participons encore. Le champ social s'avère être un effet, et un reflet de la complexité et de la multiplicité des structures humaines. C'est un redoublement de la prise du sujet saisi à la fois dans ce qui le détermine singulièrement et dans ce qui le reprend comme être socialement inscrit dans un groupe dont les lois ne sont pas fondées par d'autres éléments que ceux qui le régissent déjà. Ainsi le sujet de ladite deuxième topique fieudienne est régi par un ensemble constitué du moi, du ça et du surmoi. et c'est ce dernier élément que Freud va concevoir comme réalisant, au niveau de l'institution sociale. une sorte de surmoi culturel (Kultllr-über-lch2) mis par les hommes eux-mêmes à un niveau

I On appellera sI/l'détermination le processus par lequel nos actes se trouvent le plus souvent détemlinés par d'autres raisons que celles que nous invoquons consciemment. 2 Sigmund Freud. (( Das Unbehagen in der Ku!tur». in Abriss des Psychoanalyse. Fischer Taschenbuch Verlag, p. 126. On peut proposer comme traduction pour cette 9

si coercitif, selon Freud, que celui-ci fera de ce surmoi un responsable des processus névrotiques. L'enjeu est de taille, car il laisse entrevoir que si l'humain est producteur du champ de relations dans lequel il baigne, en retour, il en subit les effets. II apparaît ainsi qu'il n'est pas sans fondement de penser que les grandes manifestations hystériques des femmes de la fin du XIXème siècle, inscriptibles comme phénomène social, et qui ont disparu du moins sous cette forme, étaient certainement liées à la place à laquelle elles étaient assignées par la classe des hommes comme autant de maîtres. Il n'y a pas lieu de penser le surmoi culturel freudien comme un surmoi collectif dans son rapport à un supposé inconscient collectif qui prendrait dans ses rets l'ensemble des hommes, mais comme un corpus signifiant qui ne peut tenir lieu d'Autre que par l'intermédiaire de phénomènes d'identifications sur lesquels nous reviendrons. Le champ social est devenu, avec Freud, le reflet de ce que le corpus structural du sujet lui offre comme possibilités d'organiser du groupe. L'un ne va pas sans l'autre. Une étape suivante sera franchie par Lacan qui fera du sujet, non un quelque un, un Moi, qui a un inconscient, mais qui fera de l'être parlant, essentiellement une relation. C'est la fin de l'in-dividu, comme prétention soutenue depuis des millénaires de l'individu comme indivisible. Cette sentence impérative: « Sois un individu, un in-divisible», résonne depuis les travaux de Freud comme une incroyable dénégation, concept qu'il a inventé dans son rapport à l'invention de la psychanalyse, dénégation transmise depuis des générations et des générationsl et qui pourrait se dire ainsi: « Il n'est pas vrai que l'être parlant est divisé», « tâche de ne faire qu'un avec ton toi-même». Le : « Moi-je pense que...», est devenu la manifestation impertinente de l'injonction précédente dont la visée d'établissement du : « Moije », en un seul mot, serait ('effet de l'effacement de ce que le langage produit là comme un trait d'union, et dont la place ne tient qu'avec le préalable d'une
expression: « sur-moi-culturel ». à la condition d'entendre par culture l'ensemble des règles qui régit à un moment donné tel corps social. I Cette question de la transmission fait obstacle à la conception d'un inconscient collectit: comme superstructure qui régirait. et extérieurement à lui. l'ensemble des humains. en ce sens que chacun reçoit singulièrement ce qui fera Autre pour lui. L'inconscient collectif serait Un. qui gouvemerait l'ensemble des actes de chacun, ce que l'expérience dément. On comprendra que cc Un est très proche d'un monothéisme ou d'un communisme, pris sous l'angle d'un monolithisme.

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séparation, comme manifestation d'une sorte de division interne complexel. Cela signifie que la conscience, le Moi, la conviction, ne constituent pas les termes derniers avec lesquels peut s'arrêter une réflexion sur les cruels conflits qui agitent répétitivement des pans entiers de tous les continents. Dans sa modalité de proposer des solutions idéales, voire définitives, aux problèmes qu'il rencontre comme autant de violences qui lui sont faites, l'homme (ou plus exactement des hommes) peut répondre par une violence pour laquelle le terme d'horreur est entré dans l'usage. Il n'y a pas d'époque, ni de culture, qui n'en ait produit, pour deux résultats constants, répétitifs: l'horreur justement, et l'échec. Des convictions moïques (expression qui est un pléonasme), sont à l'origine de ces engagements meurtriers, régulièrement dénoncés. Que la dénonciation d'une répétition de déferlements meurtriers, ici ou là, ne suffise pas à faire leçon, mérite d'interroger ce qui insiste audelà du phénomène, au-delà des singularités de chacun de ces phénomènes. Quelque chose insiste en se répétant d'une manière telle que cette constance impose de lui supposer une structure, structure dont nous dirons d'emblée qu'elle est paranoïaque. 11s'agira de montrer qu'il s'agit d'une dynamique qui organise, sous la forme d'un singulier aveuglement, l'adhésion d'une partie des populations, avec un élu. Cet élu qui revêt souvent, sinon toujours, l'aspect d'un homme providentiel, celui qu'une Providence aurait envoyé pour accomplir une mission salvatrice et purificatrice, celui qui mettra fin, définitivement, au problème rencontré. La notion de solution finale au problème juif est un paradigme dramatique de cette dialectique particulière à laquelle ont été cruellement confTontés ceux qui ont eu à faire à Pol Pot par exemple, sans oublier ni les victimes arméniennes, ni celles de Staline, ni celles de Nankin, ni celles de l'Inquisition qui brilla en France pendant plusieurs siècles sous la lumière de ses bûchers...
I Nous avons d'ailleurs une perception de celte division dans des situations particulières. Ceci se produit lorsque. confrontés à certaines fonnes de nos réactions. nous concluons avec un certain malaise que nous avons bien du mal à nous comprendre nousmêmes. C'est à ce moment-là que chute l'illusion que nous serions constitués dans une sorte d'unité. pour laisser apparaître une sorte de part de soi énigmatique qui échappe à notre entendement. L' illusion entretenue que le Moi fonnerait une unité a pour contrepartie la sensation d'être en faute devant l'irruption d'un quelque chose qu'on ne comprend pas de soi-même.

Il

Peut-on regrouper sous une même bannière des épisodes aussi différents qui marquent profondément l'histoire humaine? D'emblée nous répondons: oui, à partir de ce trait commun que constitue pour ces systèmes la nécessité d'une exclusion radicale de ce qui se présente sous la forme d'un certain autre, quel que soit l'habillage idéologique sous lequel ces systèmes s'avancent. Nous aurons à faire à des variantes. Les buts poursuivis par les uns et les autres semblent différents, au nom d'idéologies qui semblent n'avoir rien de commun. Mais elles sont toutes animées par la même croyance en l'Avènement, sous quelque forme qu'il se présente, et utilisent les mêmes moyens, dont seuls l'ampleur et les techniques varient. On observera que c'est précisément au nom des buts apparents poursuivis qu'apparaissent des divergences d'interprétation sur l'identité ou non de ces phénomènes. Mais cela tient sans doute à l'aveuglement que produit une certaine sympathie pour des buts manifestes dont on se sent plus proche que d'autres. « C'est la vie !... », entendons-nous parfois dire à l'évocation de ces drames, comme on peut dire aussi: « C'est la guerre 1... », dires qui résonnent comme l'acceptation, voire la justification d'une espèce de fatalité devant ce qui se présente comme radicalement incompréhensible, voire impensable. Mais peut-être sommes-nous parvenus à un moment
où nous pouvons, si nous le voulons

-

ce qui n'est pas certain

-

penser

cet impensable autrement qu'avec des explications conjoncturelles, historiques, qui ne peuvent jamais rendre compte de l'insistance et de la répétition. Enonçons que le refus d'aller au-delà du conjoncturel et du particulier de chacun de ces massacres aboutit à une forme de complicité dont le bénéfice est la préservation d'une certaine modalité de concevoir le monde et donc soi-même. Vont dans le même sens des positions de pure condamnation. Or ce refus. sous la forme de cette sorte d'évidencel par laquelle il n'y aurait rien à comprendre, par laquelle il faudrait même se refuser à comprendre, est bien curieux. Car elle se refuse en même temps toute possibilité d'entendre ce qui insiste dans la répétition. Il suffirait de condamner; ce qui a pour effet répétitif d'effacer la
1 On ne peut pas dans le même temps dénoncer comme stupide ce que proposent les Mégret comme évidence quant à la différence des races. et dire que les exactions commises ici et là sont à l'évidence des manifestations de l'Horreur. C'est l'Evidence de l'un contre l'Evidence de \'autre.

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dimension d'un processus lié à une logique particulière, et de se retrancher dans le sentiment d'une horreur et d'une fausse surprisel. Ce refus s'appuie parfois sur la peur qu'à comprendre on prenne le risque d'accepter. Ce propos repose sur une certaine modalité d'entendre ce que comprendre peut vouloir dire. Il est certain qu'il existe une modalité de comprendre, du : ({Je te comprends» emphatique et empathique que dénonçait Lacan, d'où résulterait: ({Je t'accepte, maintenant que je t'ai compris », c'est-à-dire: ({Je peux prendre avec moi ton raisonnement, avec ce raisonnement je te prends avec moi. ». Ceci imposerait le préalable d'un savoir, savoir le risque dans lequel tel peut se trouver pris de devoir partager avec l'autre un même raisonnement, au nom même d'un certain transitivisme : ({Je ne veux pas savoir ce que tu penses, car si je le savais, alors, je le penserais de même.» Mais le refus peut avoir pour autre raison de maintenir une haine à l'égard de la haine, et dans ce cas c'est sa propre haine qu'on peut avoir pour objectif de ne pas voir. Le refus même d'essayer de comprendre peut s'entendre comme une dénégation: « N'allez pas croire que moi, je pourrais comprendre quoi que ce soit à ces exactions. Loin de moi l'idée que je puisse avoir quoi que ce soit de commun avec ces monstres. » Ou encore on peut craindre de devenir impuissant dans l'application de sanctions, dès lors qu'on pourrait entendre les déraisons qui conduisent à certains actes. « Des gens comme ça, on ne devrait même pas les juger, il faudrait les exécuter dès qu'on les arrête. ». On peut voir là comment une logique exterminatrice vient répondre au crime ou se servir du crime pour se manifester, car le moyen d'une fm précède nécessairement sa mise en œuvre. Il est nécessaire qu'une logique de la nécessité de tuer l'autre précède l'événement qui viendrait rendre compte de la légitimité de cette nécessité. Or la compréhension vers laquelle nous pouvons peut-être nous orienter est d'une autre nature. Il s'agit d'un prendre avec, avec ce que nous offre de possibilités de lecture le corpus logique dont nous disposons et qui préside aux différentes organisations structurales subjectives dans leurs effets sur la relation à l'autre.
1 « Les raisons des comportements des bourreaux, des victimes, et souventjusqu 'à leurs propos apparaissent toujours comme une énigme insondable, confortant dans leur opinion ceux qui voudraient qu'Auschwitz demeure àjamais incompréhensible ». Agemben, Ce qui reste d'Auschwitz, Editions Payot et Rivages, Paris, 1999, p. 9. 13

Sur ce thème qui vise la dynamique du comment on comprend l'autre, nous allons nous servir d'un exemple, apparemment banal. Est paru dans le journal Le Monde du 21.04.1999, l'article suivant: « DES VITICULTEURS REPROCHENT A LA METEO DE FAIRE LA PLUIE MAIS PAS LE BEAU TEMPS. Toulouse. De notre correspondant régional. Mercredi 21 avril, Perpignan, Pyrénées-Orientales, 18 heures. Le ciel se couvre de nuages noirs. Le permanent de Météo France quitte son bureau « sereinement ». Aucune station météo du Sud n 'a « vu » arriver la grêle. A 20 heures, cependant, le ciel dégringole avec une force exceptionnelle. Un violent orage de grêle s'abat sur le nord du département, laissant dans la région des Fanouillèdes des milliers d'hectares de vignes et de vergers déchiquetés et des centaines d'agriculteurs traumatisés. Le matin de ce mercredi, Météo France annonçait « un risque possible d'orage susceptible de donner de la grêle », mais aucun élément ne permettait de confirmer ce risque dans la journée. L'établissement public ne déclenche donc pas d'alerte. La grêle est d'ailleurs la chose la plus difficile à prévoir. « On ne la constate que quand elle est tombée », dit Maurice Valaude, directeur du centre Météo de Perpignan. A

Toulouse,au siège de Météo France, on plaide

((

le droit à l'erreur » :

(( C'était imprévisible », estime Guy Le Goff, directeur inter-régional. « La météo ne sera jamais une science exacte à 100 % », observe Jean-Pierre Verdou, adjoint au directeur de l'information. Les viticulteurs et arboriculteurs sont peu sensibles aux explications sur l'aléa des sciences de la prévision et sur (( la théorie du chaos », selon laquelle la moindre perturbation survenue à un bout de la planète - un battement d'aile - peut provoquer des manifestations climatiques extrêmes à l'autre bout de la terre. Dès samedi, ils descendent à huit cents dans les rues de Perpignan. Cette fois, ils ne s'en prennent pas au sort ou à Bruxelles. Ils accusent Météo France de ne pas avoir déclenché la procédure d'alerte qui aurait permis d'actionner canons et brûleurs antigrêle. Mercredi 28 avril, le syndicat des vignerons, la FDSEA et le CDJA déposent un recours contre les services météorologiques devant le tribunal administratif de Montpellier. Ils accusent Météo France de (( carence et négligence» et demandent 14

réparation - 240 millions de francs, 36,6 millions d'euros - « pour erreur manifeste d'appréciation ». C'est la première fois qu'une telle procédure judiciaire est mise en œuvre contre Météo France. « Nous sommes déterminés à aller jusqu'au bout, explique Georges Manager, directeur du syndicat des vignerons. Pas pour mettre un fonctionnaire en prison, mais pour que la carence soit reconnue. Sinon à quoi bon les dispositifs d'alerte? C'est inconcevable qu'on nous dise qu'on n'a pas vu venir un orage pareil alors qu'on sait prévoir la moindre goutte de pluie sur Roland-Garros. » Les paysans revendiquent dans cette affaire leur « droit à l'information et à la sécurité ». « Il faut un radar sur le département », disent-ils. « On en construit un, mais ça n'évitera pas les imprévus météorologiques, répond Météo France. Le ciel ne porte jamais la signature de la grêle. » Le risque n'est donc pas totalement maîtrisable ? « Ce cas nous confronte aux limites de ce que nous savons faire, reconnaît M Le Goff. La qualité de nos prévisions a beaucoup progressé. Du coup, les gens acceptent de moins en moins nos limites. » C'est au tribunal, désormais, de fIXer la responsabilité du service public face à l'impondérable. Jean-Paul Besset, Le Monde du 30.04.1999. » On peut comprendre le désarroi des viticulteurs qui sont comme d'autres susceptibles de perdre le bénéfice d'une année de travail sous l'effet d'un aléa climatique, et c'est dramatique. Peut-on comprendre leur colère? On pourrait penser qu'elle est légitimée par ce désarroi, et donc admissible, voire excusable - excusable par la gravité du préjudice qu'ils subissent. Mais ce que cet événement peut nous montrer, c'est comment, jusqu'à preuve du contraire, une situation critique qui semble résulter d'un aléa météorologique peut servir de détonateur, pour que se dévoile , la possibilité de basculer dans un autre univers. Constatons que c'est à partir de la notion de préjudice que s'enclenche un processus bien particulier. Il ne justifie la violence de la colère de ceux qui ont manifesté qu'à partir d'une certaine lecture de l'événement causal: la grêle. Or cette lecture s'avère hautement problématique, dans la mesure où elle déplace la cause sur un Autre, qui non seulement aurait dû prévoir d'une manière certaine, en offrant la garantie d'un Autre absolu mais qui, de plus, est accusé d'accorder une préférence à d'autres, ceux de Roland-Garros, à leurs dépens, ce qui signerait l'injustice avec laquelle ils sont traités, et le mépris avec lequel ils seraient considérés. C'est à partir d'un point d'inconcevable que 15

s'arrête pour les représentants de certains vignerons la possibilité de penser. Ils ne peuvent plus concevoir l'événement qu'avec les données du système dans lequel ils basculent, qui établit en certitude la faute de l'Autre. Le « pas pour mettre un fonctionnaire en prison », résonne comme une dénégation, en ce sens qu'on ne peut nier une pensée qu'à la condition de l'avoir eue tout d'abord. Ce Fonctionnaire devient, ici, une forme de l'Autre, responsable garant du « droit à l'information et à la sécurité ». Qu'il soit bien entendu qu'il n'est pas impossible que ces viticulteurs aient eu raison, mais pas avant que la preuve de la faute n'ait été établie. C'est avec cette temporalité décalée dans la manifestation de la colère qu'on peut repérer le basculement inquiétant dans un autre univers, qui semble pour le moins paranoïdel, courant, banalisé. Cet autre univers, nous dirons qu'il s'agit d'une certaine vision du monde qui se dévoile au décours d'une situation critique, d'une forme de « malaise» qui se présente comme une menace d'ordre vitale. La catastrophe météorologique ne se présente pas ici comme un aléa possible, mais comme une véritable spoliation du fait d'une supposée préférence accordée à d'autres, les nantis de Roland-Garros qui profitent des deniers publics pour leur agrément. Le fait de non-prévision de ce qui était peut-être imprévisible est devenu une sorte d'acte délibéré, inadmissible. Le ravage des cultures est devenu une véritable agression commise par un autre, ici un grand Autre de type imaginaire, auquel il est de fait accordé un pouvoir tel que la non-prévision est devenue une faute par rapport à la dette absolue de sécurité que cet Autre aurait envers ses administrés. Ceci représente un premier temps phénoménologique qui est un temps d'établissement d'une certitude diagnostique. Le deuxième temps est celui de la réponse à la situation angoissante proche d'une menace de destruction et qui va se déployer d'une manière homogène à l'agression supposée, sous la fOlme d'une agression en retour. Il s'est produit là quelque chose de grave concernant une problématique de la destruction. Nous sommes passés d'une destruction des récoltes, ce qui est une catastrophe éventuellement naturelle, à une
1 Nous utiliserons le ternIe de paranoide pour définir des manifestations subjectives qui se présentent sous une fornle paranoïaque. sans pour autant que leurs auteurs puissent être a priori être considérés comme relevant d'une forme de psychose paranoïaque.

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chose qui, par l'intermédiaire de l'importance de ces récoltes, est devenue une menace de destruction à l'égard des producteurs euxmêmes. La réponse sous la forme d'une manifestation de foule se présente comme une amorce de vengeance exigeant des représentants institutionnels une réparation inconditionnelle des torts subis. Nous appellerons cela un mouvement de colère dont nous pouvons déduire que cette forme de colère n'est pas une chose simple, pas plus que sa gestion. La voie revendicative emprunte ici les voies légales du recours en justice. Et nous en resterons là pour cet exemple. Mais, au profit de cet exemple, nous pouvons nous attarder un peu sur la notion de mouvement de colère. Ce terme est passé en usage courant. Pourtant il contient les germes d'un type de réaction sommaire et potentiellement dangereuse face à une situation critique dont il est fait une lecture paranoïde. Nous essayerons de comprendre pourquoi. L'événement que nous venons d'évoquer disparaît comme événement pour devenir la lecture qui en est faitel, avec toutes les conséquences que cette lecture implique. Certains mouvements de colère comportent en eux-mêmes un point de gravité en tant qu'ils se fondent sur l'irruption d'un point d'évidence qui fait d'un autre l'unique responsable d'une spoliation. Ce point d'évidence représente une difficulté considérable si on veut bien admettre que le monde n'est que le monde tel qu'on se le représente, avec quelque chose, avec un corpus signifiant, un ensemble de concepts, concepts qui ne sont pas seulement ceux dont nous disposons, mais surtout ceux qui nous constituent. Nous ne voyons dans le monde que ce que nous y mettons. Le leurre dans lequel le Moi trouve sa jouissance tient à la réalisation de ce court-circuit qui efface le passage obligé par ce qui n'est pas Moi, par le réseau de ce que nous fondons abusivement comme évidences, et dont la moindre question démontre l'inanité. « Il est évident, dit Mme Mégret, qu'il y a des différences entre les races. » Seulement ce qu'elle en infère, au titre même de cette évidence, ce sont d'autres évidences qui lui sont aussi évidentes que la première. Ce qui est oublié, refoulé, ou forclos, est le circuit par lequel passe son
l Il en est d'ailleurs toujours ainsi. et ce qui reste d'un événement est la lecture qui en est faite. Le fait disparaît derrière les différentes significations qui lui sont données. là où la signification donnée est le reflet de la stmcture de celui qui la propose. 17

évidence. Ce circuit passe par l'Autre, disons pour l'instant le lieu de ses concepts, auquel elle est inféodée et à partir duquel se forme ce qui lui semble, à elle, faire évidenceI. Une forme de cet Autre pour elle, c'est Le Pen: « Ainsi, ajoute-telle, que l'a dit M, Le Pen ». Cette forme d'arrêt de la pensée, qui pose le principe absolu et évident d'un dire vrai, dans son lien avec ce qui fait Autre référentiel pour elle, univoque, est toujours dangereuse, parce qu'elle ne supporte aucune dialectique, parce que ce qui se présente comme autre avis est nécessairement mensonger, pas bien, ou menaçant et comme tel à éliminer, car faisant obstacle à l'avènement du Bien absolu et à la Vérité. Les analyses économiques, politiques, sociologiques, historiques, scientifiques, démontrent à l'envi combien les conceptions du monde, j'idée qu'on peut avoir de ce qu'est sa réalité supposée objective sont différentes selon le point de vue avec lequel on organise cette vision du monde, Si la question de la vérité est ainsi posée d'emblée, c'est bien parce qu'elle est au cœur de nos affirmations, comme pivot implicite ou explicite: « En vérité, je vous le dis... », pivot de ce qui les soutiendrait. Or cette prise d'appui sur cette chose énigmatique que serait la Vérité n'est que le prolongement de cette difficulté à fonder, de cette impossibilité à trouver le point à partir duquel il y aurait de l'irréfutable, le point à partir duquel ce qui est dit emporterait absolument la conviction, C'est dans cette errance que va s'engager le roi Lear dans la pièce de Shakespeare, à laquelle va s'opposer le comte de Kent. L'intervention du comte de Kent, dans Le roi Leal', est con'élée à la décision que Lear vient de prendre. Il entend se retirer des affaires du royaume et diviser celui-ci en trois parties, de telle sorte que chacune de ses trois filles puisse dès à présent régner sur la part qui lui revient. Mais il y a une condition. Chacune devra préalablement assurer son père de son total amour à son égard, dans une déclaration immédiate et publique, ce que ne manquent de faire ni Goneril, ni Régane. Mais quand vient le tour de Cordélia, celle-ci refuse. Elle ne peut se résoudre à une telle
IL' Autre est ce qui est invoqué dans une phrase de ce genre: « Qui vivra. verracOlllllle dil f'Aulre». instance anonyme. indéterminée. bien proche de ce que Koestler nomme sa « fiction grammaticale ». Arthur Koestler. Le =éro el/ïnjini. Le Livre de Poche. Calmann-Lévy. 1945. p. 139, p. 304. 18

déclaration. C'est au pied de la lettre qu'elle entend les énoncés de ses sœurs, pour dire: « Pourquoi mes sœurs ont-el/es des maris, si, comme el/es le disent, el/es n'aiment que vous... Assurément, je ne me marierai pas comme mes sœurs, ]Jour n'aimer que mon père. ». Si elle prend ces énoncés au pied de la lettre, sans doute est-ce parce que dans sa manière d'être aimante de ce que serait un père, elle tient peut-être plus à la cohérence de sa fonction, qu'à la part de royaume qui pourrait lui revenir, où elle serait reine. Ne pouvant entendre cela, Lear la déshérite, lui reprochant son manque de tendresse. Il l'exclut de tout héritage, parce qu'il ne supporte pas de l'entendre dire qu'il n'est pas pour elle le « rayonnement sacré du soleil» qui illumine sa vie et son cœur. Il n'aura plus pour elle ni « charité », ni « pitié », ni « sympathie ». Kent est dans le plus grand embarras. D'une part, il considère que la décision royale est tout à fait injuste mais, d'autre part, le roi occupe pour lui cette place d'être comme son « père », comme son « maître », comme son « patron sacré ». Mais Lear ne cède pas, et lui dit: « Kent, sur ta vie, assez! ». Kent pourtant insiste: « Ma vie, je ne l'ai jamais tenue que pour un enjeu à risquer contre tes ennemis, etje ne crains pas de la perdre, quand ton salut l'exige ». Fou de rage, Lear le chasse: « Hors de ma vue! », à quoi Kent répond: « Sois plus clairvoyant, Lear, et laisse-moi rester le point de mire constant de ton regard. » C'est en ce point, où Kent se situe, comme point de mire du regard du Roi, qu'il existe. C'est de ce point imaginaire qu'il peut dire: « Je suis Comte », au titre d'une existence qui ne tient qu'à l'illusoire du mirage que le roi lui renvoie, et pour laquelle il était prêt à engager sa vie, au niveau de ce point: Comte, il se voit, tel un être-vu, du lieu d'un maître absolu, d'un référent totalitaire, par lequel sa propre vie s'organise pour l'étemisation d'une figure idéale: le Roi, comme lieu de ce qui ferait Autre pour lui. Le roi est ici cette instance, imaginaire, idéale, qui est la réponse à toutes les questions qu'il n'y a pas lieu de poser, le lieu de la Vérité absolue, où le roi, c'est le Roi, un Dieu. C'est cela le sacré, dans toute son horreur possible. Entendons là qu'un même discours de dévouement absolu peut être engagé vis-à-vis de n'importe quelle figure: la Nation, la France, la Liberté, la Pureté, ('Homme, la Nature, la Race, etc. Mais Kent se manifeste dans un deuxième temps, dans un au-delà de cette position d'allégeance extrême. 19

Le roi ne saurait, pour Kent, se réduire à cette position totalitaire; il est aussi le garant d'une loi dont il n'est que subrogateur, Mais sa résistance entraîne nécessairement son bannissement, non sans qu'il ait maintenu sa parole jusqu'au bout: « Tant que je pourrai arracher un cri de ma gorge, je te dirai que tu as mal fait, », A partir de ce moment, Kent cesse d'être comte, Il entre en félonie, Dans son rapport à l'instance royale, Kent se situe donc vis-à-vis de la mort de deux manières radicalement différentes, mais qui toutes deux peuvent se dire: «Mourir pour le Roi ». Dans le premier cas, il n'est qu'un objet de la puissance royale, disposé à engager sa vie pour soutenir le point d'où il existe, vis-à-vis duquel, en acceptant d'être marqué du trait Comte, il a souscrit, dans son attachement à ce trait, une dette infinie. Dans le deuxième temps, il témoigne de son inscription dans un autre ordre, qui, en tant que tel, fait limite au premier. Il refuse d'être aveugle devant les débordements insensés du Roi, il refuse tout simplement de se taire, avec toutes les conséquences que cet acte comporte. Nous verrons plus loin qu'il se met en place d'Hérétique. Il témoigne de son existence de sujet, face à un autre sujet, mis en cause dans sa fonctionl. Mais là, c'est d'une autre existence dont il s'agit, qui situe un autre champ du sujet, et qui est le domaine du symbolique lié à la notion de fonction, S'il y a dans cette histoire une rencontre avec du réel, il se situe là où, pour Kent, il est impossible que le roi, parce qu'il est roi, enfreigne ce qui est de l'ordre du symbolique pour tout sujet, autrement dit: ce n'est parce que le roi est roi qu'il aurait tous les droits, c'est-à-dire qu'il ne saurait faire exception à la règle, quand bien même sa place serait celle qui représenterait cette exception.

1 Ceci nous permet d'approcher une différence entre ce que serait l'Etre du roi et sa fOllction de roi. L'être roi serait ce quelque chose par quoi il y aurait une essence royale qui fonderait l'être de celui-eL alors que la notion de fonction fait surgir un écart entre tel et cette fonction qu'il est tenu de respecter, fonction qui comme telle obéit à des règles consensuelles précises devant lesquelles il peut être amené à répondre. Tel n'est pas le cas de ce qui fonctionne comme Etre. L'empereur Hiro Hito, comme émanation directe de la grande déesse Soleil. n'avait à répondre de rien d'autre que de son bon vouloir comme vouloir divin, ininterrogeable comme tel. Pour différentes raisons, mais aussi pour celle-eL il n'eut pas à répondre des terribles massacres Chine et en particulier à Nankin en 1937. que des milliers de Japonais commirent en

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Ce qui est en jeu c'est la possibilité manifestée par Kent de perdre son titre de Comte, c'est-à-dire une dimension imaginaire de ses identifications au lieu de l'Autre. Cette opération de perte se produit dans le même temps qu'une sorte de destitution du Roi, et la fin d'une soumission, la fin d'une emprise qu'il lui avait concédée, qu'il l'ait su ou pas. Nous pourrions dire que c'est au moment où le roi franchit la limite de sa fonction qu'apparaît à Kent la limite de son engagement imaginaire. Kent se libère de sa fidélité, au-delà même du bannissement prononcé par le roi, avec cette déclaration: « Adieu! Roi! Puisque c'est ainsi que tu veux apparaître, ailleurs est la liberté. et l'e.:'dlest ici! ». Avant même son bannissement, il avait posé un deuxième point mortel, deuxième si nous maintenons que Kent avait été dans cette position de mourir pour le Roi. Ce deuxième point était mortel du fait de sa position nouvelle à l'égard du Roi, quand il déclarait que, tant qu'il pourrait arracher un cri de sa gorge (sous-entendu: quels que soient les moyens utilisables pour le faire taire), il soutiendrait que le Roi avait mal fait. Kent perd son titre de Comte, parce qu'il se compte comme sujet, face au roi comme pas-tout Roi. Par rapport à l'impératif du rapport amoureux, il fait valoir un autre ordre tel qu'il apparaît dans les propos de Cordélia, une modalité de la castration symbolique, dans son rapport à ('impossibilité de faire prévaloir l'absolu d'une prévalence imaginaire. Kent représente cette impossibilité par ce seul fait de pouvoir dire non, ce qui n'est pas sans risque. Cette scène shakespearienne est une histoire tout à fait intéressante, mais justement ce n'est pas une histoire. C'est un mode shakespearien d'illustrer deux versants du sujet qu'il n'y a pas lieu de confondre. L'un renvoie à la dimension narcissique de l'identification imaginaire, dans un rapport à un Autre tout-puissant, là où Kent est Comte dans la prestance comme accomplissement d'un Moi-idéal sous les auspices d'un ldéal-dumoi: le Roi, le deuxième versant renvoie précisément à la limite de la toute-puissance de cet Autre idéal, du fait d'une parole autre. Ces deux versants ne vont pas l'un sans l'autre, mais sont radicalement irréductibles. Kent représente la possibilité d'un exil libérateur, au prix de la chute de l'une de ses identifications: il n'est plus Comte, dès lors qu'au nom de ce que serait l'amour, le Roi se révèle totalitaire dans la demande d'une allégeance absolue. Kent démissionne d'une certaine place. Il entre en dé-Mission. 21

Nous avons pris cet exemple qui semble loin de toute actualité; remarquons pourtant que bien des traits dont nous nous parons peuvent fonctionner comme un titre et nous engager sur des chemins douteux. Quand on se dit Français ou Africain, Serbe, Croate, Arménien, Turque, Arabe, Juif, Musulman, Chrétien, Blanc, Noir, Plombier, Camionneur, Infirmier, Médecin, Prolétaire, Capitaliste, Socialiste, Démocrate, Chrétien, etc., avec une majuscule, il y a toujours une part de ces titres qui peut occuper la même place imaginaire que: Comte, telle qu'un Roi l'ordonne. Tous ces noms peuvent valoir comme des titres sacrés auxquels on peut attacher sa vie par rapport à un point royal, comme lieu de la vérité de ce que nous serions. Et c'est là que pour chacun d'entre nous réside la part d'un leurre éventuellement ravageant. A ce niveau de valoir comme un titre, aucun de ces noms n'est pourtant susceptible de pouvoir prétendre à une définition univoque, ni de se réduire univoquement à sa fonction imaginaire. (La fonction imaginaire du Roi est de soutenir l'univocité de chacun de ces noms, là où le sujet est sujet du Roi, dans une inféodation absolue). En fait, ces noms ont valeur symbolique de trait, de marque, comme on dit la marque d'une voiture, qui nous donne existence, et emporte les corps. Ce ne sont que des traits, qui font des communautés fictives, des corporations, traits avec lesquels se constitue ce qui fait l'ordre moral d'où nous pouvons être bien vusl. Qu'importe à ce niveau de quel trait nous sommes couverts. Ils fonctionnent tous de la même façon; ils suscitent les mêmes conflits, à quelques variantes près. Mais tous se révèlent éventuellement caducs dès l'entrée de Cordélia, comme rappel d'une autre nécessité qui fait trou dans la première: « Je ne saurais t'aimer, pour n'aimer que toi ». Elle fait limite à la toute-puissance supposée, pour introduire un autre ordre: celui d'une fonction particulière, autre que celle de l'Autre imaginaire, qui consiste en ce qu'on appelle castration symbolique. Tous ces titres cités, dans leur rapport au trait qui nous aveugle narcissiquement, ne sont rien d'autre que des croyances. Là où je crois que je peux dire: « Je suis Français », je ne me le dis que parce qu'il

1 Ces traits font communauté. rapport à ce qui se présente fonctionnement imaginaire.

du fait que chacun peut se croire:

même que l'autre, par de

comme même trait. 11 s'agit

ici du trait dans une modalité

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m'aura été dit] : « Tu es Français», d'un lieu qui est censé implicitement dire la vérité de mon être. Et ce seul trait, qui fonctionne donc au nom de la vérité, est susceptible d'entraîner tout l'Etre. Ce qui est réel dans cette affaire c'est la complexité de la nomination, et non ce que serait un réel d'un Etre Français, dont la valeur est imaginaire. Avec cette identification imaginaire, complexe, productrice d'une certaine image de soi, nous souscrivons implicitement une dette imaginaire à l'égard de ce lieu qui nous aura nommés, créés, ainsi. La dette que nous souscrivons à des identifications imaginaires, qui nous aliènent jusqu'à devoir en payer le prix de notre vie, est censée en retour, en un contrat factice, nous assurer la satisfaction des biens qui sont dus au titre, comme l'est pour Kent son comté2, donné et garanti par le Roi. Ce lieu de la Vérité, à quoi nous souscrivons implicitement, peut, au nom de ce que nous sommes Français, décréter, par exemple: la mobilisation générale, obligatoire. Il ne s'agit pas là de discuter l'éventuel bien-fondé d'un tel appel, mais bien de faire saisir le champ de forces dans lequel vient s'inscrire cette identification. L'individu ainsi marqué est comme appartenant imaginaire ment au lieu dont il aura reçu ce qui le marque. Par ailleurs, et c'est de là que vient le danger: la Vérité, dans cette modalité imaginaire où le roi c'est le Roi, se veut une et une seule. C'est quelque chose dont on peut facilement rendre compte avec un exemple trivial: nous n'avons en général qu'une seule nationalité, nous sommes Français et rien d'autre. Il ne vient en général pas à l'esprit de demander une double, ou triple, ou quadruple nationalité, et de demander, en cas de difficultés, à être jugé dans la raison des lois d'un autre état3. Le danger vient donc de ce que la vérité se veut une, éternelle, d'une éternité dont elle nous inonderait, pour une transfiguration de l'Être. A ce niveau imaginaire, à quoi nous ne pouvons nous refuser totalement, la Vérité est synonyme d'intolérance. Plus la Vérité du trait marquant se fait forte,
I Futur antérieur. comme modalité de dire. après-coup nécessairement. ce qui aura eu valeur tèmdatrice. 2 Le comté fonctionne ici comme ce que Lacan a nommé objet a. que je note ainsi de cette lettre @. objet @. pour indiquer la singularité de cet objet. qui pourrait émaner de I"Autre et dont le sujet pourrait tirer jouissance. Ce dispositif a une valeur générale. et le « Royaume de Dieu» par exemple. promis aux obéissants. occupe la même place. par rapport à une promesse concernant ce qu'il en serait de la jouissance. On trouvera en annexe quelques éléments concernant la difficile question de I"objet. 3 Encore que ce soit possible aux Etats-Unis dans certains cas. pour des délits non régis par les lois fédérales.

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plus le fanatisme est proche, et plus la haine de l'altérité s'approche, meurtrière. Le roi Lear est une sorte de dictateur. La vérité, qui lui dit qu'il est le roi et que le roi c'est le Roi, ne supporte rien qui viendrait contrarier ses projets. Tout est fait, maintenu, préservé pour que la Vérité imaginaire vaille, pour chacun comme Une. Ainsi fonctionnent les dogmes religieux, et les idéaux laïques. Ils ne s'opposent pas vraiment, ils rivalisent pour occuper le même terrain. Peut-être pourrons-nous un jour limiter l'impact qu'a sur nous cette instance imaginaire, qui se présente comme une force à laquelle tout est dû, qui n'aimerait que nous et que nous devrions défendre contre tous ses agresseurs. Nous montrerons la dérive paranoïaque des idéaux au fur et à mesure que le semblant de Vérité qu'ils font prévaloir est posé comme absolu. L'idéalisme laïque et l'idéalisme religieux repose sur le même fond d'absolu, la place de la promesse y est tout aussi essentielle, même si la réalisation n'est pas promise au même espace temporel. Pour l'un, la promesse doit trouver son accomplissement dans le temps même de la vie, pour l'autre, c'est parfois dans un supposé au-delà de la mort. Il y a une espèce d'équivalence entre une certaine destitution de l'imaginaire et ce qui s'en produit comme effet: une loi de non-massacre de l'autre. Le roi n'est plus tout à fait le Roi. Kent a le pouvoir de dire au roi Lear: « Cen est assez! Il Y a de l'autrel, sur lequel tu n'as pas tout pouvoir. La loi n'est pas celle que tu fais, mais celle que tu peux reconnaître qui nous assujettit tous, toi y compris quelle que soit la fonction qui est la tienne ». Bien sûr, ce texte de Shakespeare n'a de sens qu'à ce qu'on entende )bien, que d'une certaine manière, nous nous prenons tous pour des rois, des Moije. Ce serait la moindre des choses que nous le sachions, et en cOlmaissions les dangers. Cela pourrait nous éviter de faire glisser la démocratie vers la débilité du plus offi-ant, dans laquelle s'est engagé, par exemple, un président des Etats-Unis, qui a poussé le ridicule jusqu'à oser proclamer qu'il était « l'incarnation du rêve américain». Le rêve du grand tout est toujours un coup de force à l'égard de l'autre, une volonté d'inclusion qui est une violence, un massacre de son altérité. L'autre, c'est essentiellement celui auquel j'accorde qu'il pourra

1 autre réel.

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refuser le bien que je lui otITe: être même que moi. L'autre, dans sa venue désirante singulière, c'est ce qui m'exclut. Il en résulte qu'il n'y a nulle nécessité à ce que nous aimions l'autre pour qu'il existe. C'est l'effet de la reconnaissance d'une coupure fondamentale entre imaginaire et symbolique, dont l'enjeu, d'un côté comme de l'autre, peut être la mort réelle. A ceci viennent répondre deux modalités d'ingérence, qui sont l'une à l'autre irréductibles; l'une, dont l'histoire est pleine, correspond à la violence des évangélisations de toute nature et à la colonisation, l'autre renvoie à l'interdit de tuer, à la loi du non-massacre. Nous essayerons de cerner pourquoi c'est spécifiquement le permis de tuer qui correspond à une ligne de partage entre deux modalités de se prononcer quant à l'autre). Quel rapport avec le ravage des Vignes par la grêle? Peut-être est-il repérable que le mot viticulteur peut venir fonctionner comme un titre, comme une inscription Majuscule liant son porteur à une instance supposée toute-puissante, l'Etat, qui lui doit son Comté, ici sa récolte. La récolte représente du vital, mais ce qui lui confère le statut d'un objet très particulier, d'un objet @ dans sa version imaginaire, ce n'est pas tant cette donnée du vital, mais que ce soit un vital dû. La mise en œuvre de ce que nous avons placé sous le signe de la castration symbolique impose, dans ce cas d'espèce, la mise en œuvre préalable des moyens propres à démontrer la responsabilité du Responsable, voire à pouvoir reconnaître l'impossibilité éventuelle de produire une telle preuve. Il est remarquable que certains systèmes qui s'appuient sur ce que serait un savoir la Vérité dépassent ce que nous avons repéré comme point de colère à l'égard d'un autre, pour entreprendre l'élimination de cet autre. Il pourrait sembler réducteur de poser qu'une ligne de partage se situe au niveau d'un « il est permis de tuer », mais c'est justement l'objet de ce travail. A l'aube de la création de l'Empire égyptien, au moment premier de l'unification de la haute et de la basse Egypte, là où on fait commencer l'histoire de cette civilisation pharaonique vers 4500 ans avant notre ère, a été gravée une magnifique tablette biface en pierre,
)

Nous en aurons confim1ation dans ce fait que le maintien ou le rétablissement de la peine de mar/ est une constante des programmes de tous les types de systèmes totalitaires.

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inaltérable, en hommage à ce roi de la première dynastie: le pharaon Narmer. Chaque face représente l'une des deux moitiés de l'empire, dont la tablette représente en elle-même l'unification. Cette réalisation, ces inscriptions ont donc la valeur hautement significative d'être présentées au fondement même d'un Etat. Or sur l'une des faces on peut voir gravés une multitude de corps sans tête qui représentent par ce massacre la victoire sur les ennemis. Que le roi ait eu des ennemis n'est pas la même chose que d'en faire figurer le massacre comme un des fondements de son régime politico-religieux. Ceci soulève la question du rapport d'une fondation avec un meurtre. Ce cas pris comme exemplaire n'est évidemment pas isolé; il est même très courant et renouvelle la question de nos fondements. Plus proche de nous, nous nous souviendrons du massacre de Jéricho, tel qu'il est présenté dans la Bible. Or l'autre est celui-là même que les systèmes démocratiques tentent de prendre en compte, et c'est chacun de nous. Nous n'aborderons pas directement le champ économique, bien qu'il représente un élément très déterminant des fonctionnements institutionnels comme en témoigne ceci. Sur le théâtre du commerce international, un Président a certainement déployé une énergie considérable pour obtenir des Chinois la signature de grands contrats en mai 1997. C'est qu'il y a là un marché considérable qui s'ouvre à l'Occident. Ce qu'on appelle une crise économique est là, et il faut trouver des moyens pour s'en sortir. Cela pourrait laisser entendre, sous ce terme de crise économique, que les fonds sont bas. II n'en est rien et jamais la masse monétaire circulante n'a été aussi importante. On ne devrait pas parIer de crise économique, mais des effets d'un nouvel ordre économique mondial, dont les conséquences humaines sont considérables, ordre qu'on appelle mondialisation et dérégulation. Sur le plan humain, précisément, les accords précités ne sont pas muets. Les droits de l'Homme sont bafoués en Chine, et nombre de regards étaient dirigés sur le Président et sur la manière dont il se sortirait du piège dans lequel il s'était mis. Alors, en marge des accords économiques, le Président a obtenu la signature d'une convention qui garantit un minimum de droits pour les citoyens chinois. Le terme de minimum est parfaitement approprié, puisque ce que le Président a obtenu consiste en la signature par les dirigeants chinois de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, assortie de clauses qui en réduisent la portée en vertu 26

de singularités locales. Sans doute est-ce ce qu'on appelle avoir le sens de l'humour, car que peut bien valoir une déclaration dite universelle si cette universalité admet, dans la réalité, une exception de cette sorte? Tel dissident chinois n'a-t-il pas été incarcéré pendant quinze ans pour avoir osé écrire au bas d'une affiche que la clef du développement chinois consistait dans son entrée dans un processus démocratique? D'aucuns ont pu prétendre qu'il faut, eu égard au respect souhaité d'un certain nombre de droits, aider d'abord au progrès économique des régimes durs, et qu'ensuite, en vertu d'on ne sait quoi, viendrait l'ère des progrès humains. C'est bien difficile à croire. Car les conditions sociales semblent se dégrader dans nombre de pays, développés ou non: misère, famine, exclusions, exploitations d'hommes, de femmes et d'enfants, voire esclavage... dans son rapport avec une certaine pente que peut prendre la course à la plus-value, quand elle prend la forme d'une nécessité totalitaire, associée à des régimes politiques qui souvent ne le sont pas moins. Une certaine forme de l'horreur moderne? Mais ce n'est pas si simple, car si nous pouvons supposer que ladite Déclaration Universelle des Droits de l'Homme comporte un certain gain par rapport à ce qu'on appelle: « barbarie », reste comme toujours la question de savoir ce qu'on dit dans ce qu'on dit. Faut-il entendre: « Universelle Déclaration des Droits de l'Homme» ? Mais qui déclare? D'où même fonder la notion de droits? Faut-il entendre: « Déclaration des Droits de l'Homme Universel» ? La notion même d'universalité est pleine de difficultés. Qu'est-ce qu'un homme, ou un Homme, ou l'Homme? Est-ce jouer sur les mots? Il serait plus juste de dire que les mots se jouent de nous. Entre les mots et nous, il y a du jeu, c'est-à-dire cette petite marge infranchissable qui autorise le mouvement en mécanique, un petit peu de liberté, faute de quoi le mécanisme se bloque, les mots se rigidifient, la machinerie humaine s'enraye, l'horreur n'est pas loin. On voit Eichmann, dans le film Un spécialistel réalisé à partir des 350 heures de film que comporte le document pris au moment de son procès à Jérusalem en 1961. Il est clair que le projet du juge Hausner consiste à démontrer l'implication du lieutenant-colonel SS Eichmann dans l'extermination de millions de juifs. Celui-ci affirme à plusieurs reprises que, d'une part, il n'était que le spécialiste des transports, c'estl Avrill999. De Rony Brauman et EyaI Sivan.

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à-dire d'une certaine forme de déportation, ce qui n'est déjà pas rien. Il déclare encore qu'il n'a fait qu'obéir aux ordres. Mais si on ne retenait que cela, on n'y verrait que de l'étrangement banal dans l'horreur, comme le montre Hannah Arendt. Il convient d'ajouter que ces ordres lui viennent d'un lieu devant lequel il a prêté serment. Il y a donc des humains pour qui la logique du serment, de la fidélité, au Roi, à des Dieux, peut les conduire à commettre ces actes dénoncés, serment qui, soutenu à ce point, implique la rigueur extrême d'un ordre valant comme sacré! Donc, il savait l'extermination, il l'a vue; il le dit. Est-ce un homme? Le juge Hausner dit que non. Il dit que pour faire ce qu'il a fait, c'est un fauvel, que c'est un animal. Qu'est-ce qu'un animal 7... Il dit encore qu'il demande pour cet « homme» la peine de mort: une extermination. Encore une 7 Pourquoi cela lui semble-t-il une évidence qu'il faille à l'encontre de ce criminel prononcer précisément cette sentence-là, uniquement celle-là 7 On voit que la question est celle d'une réponse qu'on apporte à ce qu'on vit. Nous avons la réponse du juge Hausner. Les témoins ont prêté serment. Ils ont prêté serment, devant Dieu, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. La vérité du juge, toute sa Vérité, c'est qu'Eichmann est un animal. Il a donc un savoir, ce juge, dont il fait une vérité, toute la Vérité. Ce savoir est une logique, qui devient une logique d'élimination des hommes nés hommes et devenus des fauves, au nom du sacré qu'il y a dans ce qui mérite le nom d'homme, au nom de Dieu. Qu'est-ce que Dieu 7 Nous ne pouvons que constater encore, car cela a déjà été signalé, qu'il arrive à ceux-là mêmes qui ont en charge de lutter contre des éléments susceptibles de déchaîner la haine, d'emprunter des voies pour le moins problématiques.
1 «Mesdames, Messieurs, Honorable Cour, devant vous se tient le destructeur d'un

peuple, un ennemi du genre humain. 11est né homme, mais il a vécu comme un fauve dans la jungle. 11 a commis des actes abominables. Des actes tels que celui qui les commet ne mérite plus d'être appelé homme. Car il est des actes qui sont au-delà du concevable, qui se situent de l'autre côté de la fTontière qui sépare l'homme de l'animaI. Et je demande à la Cour de considérer qu'il a agi de son plein gré, avec enthousiasme, ardeur et passion, jusqu'au bout! C'est pourquoi je vous demande de condamner cet homme à la mort. » Déclaration du juge Hausner, telle qu'elle est rapportée dans l'ouvrage de Brauman et Sivan, Eloge de la désobéissance, A propos d'« un spécialiste Le Pommier, Fayard, 1999, p. 104. Il Adolf Eichmann, Rony Brauman et Eyal Sivan,

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