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Termenès fleur d'épine

De
802 pages
Cet essai de toponymie exploite un corpus de quelque 6000 noms de lieux issus d'un petit nombre de territoires villageois dans une zone sub-montagnarde à la topographie mouvementée. Après une étude géomorphologique de la région, l'ouvrage en aborde l'ethno-toponymie historique. La composante linguistique et historique fait de cet ouvrage un livre scientifique, mais l'auteur, par son parcours personnel, a choisi une forme d'écriture narrative et affective qui a donné à son texte la couleur d'un livre de vie.
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Claude PLATERMENÈS FLEUR D’ÉPINE

Termenès fleur d’épine
Toponymie et microtoponymie Cet essai de toponymie exploite un corpus de quelque 6 000 noms de lieux
issus d’un petit nombre de territoires villageois (vingt-cinq seulement) d’un ancien pays de l’Aude
dans une zone sub-montagnarde à la topographie tourmentée.
La première partie de l’ouvrage, géomorphologique, étudie les formes
saillantes du relief, les formes en creux, les unités constitutives des
terroirs agricoles ou pastoraux (terres labourables, espaces horticoles,
espaces herbagers, etc.). La seconde partie expose la stratigraphie des
couches successives de l’ethno-toponymie historique (des origines
jusqu’à l’époque romano-franque), puis les modes d’appropriation du sol
et les différents systèmes ou institutions agraires du second millénaire.
La toponymie majeure, qui concerne les lieux habités et les éléments
pérennes des paysages (montagnes et cours d’eau), fait généralement
appel aux langues disparues. Quant à la microtoponymie, elle est
en relation organique avec le dialecte vernaculaire (l’occitan d’après
l’an Mil) : c’est elle qui constitue l’apport essentiel et original de
cette étude. La composante linguistique et historique fait de ce
livre un ouvrage scientifi que, mais la fi bre paysanne de l’auteur,
sa connaissance du pays, son empathie avec les hommes de cette terre
l’ont naturellement porté à une forme d’écriture narrative et affective
qui a donné à son texte la couleur d’un livre de vie.
Claude Pla est né en 1937 à Félines-Termenès, dans ces Corbières où sa
efamille est implantée depuis le XVI siècle. Après des études classiques
à Toulouse (Lycée Fermat, Faculté des Lettres), il a enseigné l’anglais et
l’occitan dans le secondaire. Mais c’est dans cette réfl exion sur l’ancien
pays de Termenès qu’il a trouvé son vrai sujet.
Préface de Pierre-Henry Billy

ISBN : 978-2-343-04138-4
60
Termenès fleur d’épine
Claude PLA
Toponymie et microtoponymie
d’un ancien pays de l’Aude








Termenès
fleur d’épineNomino ergo sum
« Je nomme donc je suis »
Dirigée par Alain Coïaniz et Marcienne Martin

La collection « Nomino ergo sum » est dédiée aux études
lexico-sémantiques et onomastiques, sans exclure, de manière plus
large, celles qui prennent comme objet le fonctionnement et la
construction de la signification, aux plans discursif, interactionnel
et cognitif.
Tous les champs de l’humain sont concernés : histoire,
géographie, droit, économie, arts, psychologie, sociolinguistique,
mathématiques… pour autant que l’articulation épistémologique
se fasse autour des lignes de force de l’intelligibilisation
linguistique du monde.

Comité scientifique

Victor Allouche (Université de Montpellier) ; Gérard Bodé (Institut
français de l'éducation — École normale supérieure de Lyon) ; Georges
Botet (Président honoraire de l’Institut Psychanalyse et Management —
Membre de l’Association européenne de psychanalyse Nicolas Abraham
et Maria Torok) ; Kurt Brenner (Université de Heidelberg , Allemagne) ;
Vlad Cojocaru (Institut de Filologie Română, Iaşi, Roumanie) ; José Do
Nascimento (IUT Orsay — Université Paris Sud) ; Claude Féral
(Université de la Réunion) ; Laurent Gautier (Université de Bourgogne) ;
Sergey Gorajev ( Université Gorky – Ekaterinburg, Russie) ; Julia Kuhn Vienne, Autriche) ; Judith Patouma (Université Sainte
Anne, Canada) ; Jean-Marie Prieur (Université de Montpellier) ;
Dominique Tiana Razafindratsimba (Université d'Antananarivo,
Madagascar) ; Michel Tamine (Université de
Reims-ChampagneArdenne) ; Diane Vincent (Université Laval, Canada).
Claude PLA




Termenès
fleur d’épine

*

Toponymie et microtoponymie
d’un ancien pays de l’Aude




Préface de Pierre-Henry Billy














L’HARMATTAN






























Illustration de couverture :
L’Arbre-Sec de Courcouyol porte le deuil du défunt pays.
(Cliché C. Pla).







© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04138-4
EAN : 9782343041384 Fleur d'épine version B:Pla Liv 3 21/07/2014 09:38 Page 7
REMERCIEMENTS
Je n’ai pu mener à bien tout seul l’aventure de ce livre. Merci donc à tous ceux
qui ont répondu généreusement à mes sollicitations :
Pierre-Henri Billy, le maître romaniste, qui a mis à ma disposition pendant les
longues années de la construction de cet ouvrage sa haute compétence linguistique et
la rigueur de ses observations
Francis Poudou, qui a assumé avec patience et professionnalisme la lourde tâche
du traitement informatique
Maurice Pla, mon frère, qui m’a apporté en maintes circonstances l’acuité de sa
réflexion et la richesse de son fonds culturel
Tous ceux enfin qui, dans chacun de nos villages, se sont dès le premier contact
chaleureusement associés à cette recherche d’un patrimoine humain et linguistique
enfoui. Fleur d'épine version B:Pla Liv 3 21/07/2014 09:38 Page 8Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 9
PRÉFACE
On m’appelle fleur d’épine, fleur de rose c’est mon nom… Ainsi parle le pays de
Termenès à ses habitants. La végétation plus ou moins abondante selon les zones, les
arbustes plus ou moins garnis, la terre plus ou aride, les ruisseaux plus ou
moins secs, la roche plus ou moins à fleur, tel se présente ce pays autrefois largement
exploité et depuis fortement déserté. Pays de contrastes dans le temps et dans l’espace,
attachant par sa population, fier de son identité.
Claude Pla est un enfant de ce pays, dont l’implantation familiale est séculaire.
Son écriture est d’abord celle d’un autochtone qui aime son pays et le décrit comme
le laboureur décrit sa terre: il l’a parcouru de long en large, en connaît tous les
recoins. C’est donc un homme de terrain. Ses études universitaires lui ont offert les
outils propres à étudier ce terrain: linguistique, histoire, géographie. La terre étant le
fruit d’un travail quotidien depuis l’Antiquité, notre auteur a voulu remonter le temps
dans les archives, d’abord familiales, recherches élargies ensuite aux archives
notariales, communales, et départementales. Nul document écrit ou figuré concernant le
pays n’a pu lui échapper. C’est donc un homme de lettres. À cela, il a ajouté la quête
des formes orales, ces nombreux noms de lieux propres à une famille, un hameau, un
village, voire un groupe comme celui de chasseurs, joignant à la mémoire écrite la
vitalité orale, observant au passage la perte définitive de nombre de formes orales.
C’est donc un homme de paroles.
Le Termenès couvre quelque vingt-cinq communes, soit 5 % du territoire
départemental, qui relèvent des cinq cantons de Couiza, Durban, Lagrasse, Tuchan et
principalement Mouthoumet. C’est aussi au village de Termes qu’il doit son origine dont le
TERMINUS pour désigner le promontoire rocheux sur lequel il estnom est issu du latin
assis.
La première partie de l’ouvrage est consacrée à la morphologie du terrain et ses
expressions toponymiques, englobant le relief, l’eau, la terre et le cadre de vie. À ce
cadre géographique succède un cadre historique: la seconde est vouée à l’histoire de
l’occupation et de la mise en valeur du sol, de la Préhistoire à nos jours.
Si cette partition est relativement classique, la manière de l’aborder l’est beaucoup
moins. L’auteur est un des très rares à avoir enfin compris que l’Onomastique n’est
pas une science purement linguistique ou historique ou… Et parce qu’elle est le
car9Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 10
refour de nombreuses disciplines (linguistique, philologie, histoire, archéologie,
géographie, botanique, géologie, ethnologie, anthropologie…), l’auteur les a toutes
convoquées pour nous conter, dans le plus menu détail, l’aventure des hommes sur ces
territoires, à travers les noms de lieux qu’ils ont créés, mais aussi les noms familiaux
qu’ils ont portés.
Les lecteurs sont ainsi transportés dans l’espace et dans le temps, par la vie de ces
êtres qui ont façonné les paysages, les sols, les habitats : ils voient ainsi se déployer
l’ingéniosité humaine qui se manifeste dans l’invention d’un vaste « vocabulaire »
toponymique plein de sens au moment de leur création. Ils voient aussi combien cet
esprit se manifeste aujourd’hui dans la remotivation des noms propres, preuve que
pour les usagers de l’espace rural un nom de lieu doit toujours rester vivant pour
pouvoir rester inscrit et ancré dans la mémoire collective.
Saluons ici un énorme travail de recherche appliquée qui ravale définitivement les
travaux des universitaires à des œuvres théoriques éloignées des realia, et
narcissiques éloignées de l’humana vita. Claude Pla ouvre la voie à un renouveau de la
microtoponymie.
Pierre-Henri BILLY
(C.N.R.S., L.A.M.O.P., Université de Paris-I Sorbonne)
10Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 11
AVANT-PROPOS
La division binaire du sous-titre de cet ouvrage répartit les rôles. Les éléments
pérennes des paysages naturels (hauteurs remarquables, cours d’eau, unités
constitutives des réseaux viaires) et les lieux habités ont nourri la toponymie. Sur ce canevas,
les noms de lieux mineurs sont venus, au cours du dernier millénaire, tisser la toile
serrée de la microtoponymie. C’est celle-ci qui représentera l’apport le plus original
de notre étude.
Les hommes qui nous ont précédés, dans la vieille civilisation rurale de nos pères,
ont « saisi des morceaux de la terre » et les ont « assemblés dans leur parole ». Cette
vision, que nous empruntons au poète Christian Bobin, pourrait constituer une jolie
définition de la microtoponymie. Les noms de lieux que celle-ci révèle illustrent « le
renouvellement du rapport entre le pays et les hommes, l’accroissement des
préoccupations agricoles » après l’an Mil, comme le souligne Pierre Bonnaud. C’est, à
travers ces noms de lieux, une chronique de la terre et des hommes qu’on est donc invité
à découvrir dans ce livre, dont l’élaboration fut tributaire d’une longue collecte
patrimoniale auprès de nombreux témoins, maintes fois consultés, dans la trentaine de
villages de notre Termenès. Ces échanges ont mis en évidence l’existence d’un double
registre toponomastique. Le registre du chercheur, c’est celui qui procède de la chose
scientifique: étymologie (latine et surtout occitane), phonétique historique, aspects
divers de l’histoire médiévale, approche structuraliste qui met en valeur des
microsystèmes ou des séries homologues où le toponyme, qui n’est plus isolé, s’avère
porteur de plus de sens qu’il n’y paraissait. Le registre du témoin autochtone, c’est celui
d’une naïveté souvent rafraîchissante, d’une imagination, d’un pragmatisme
étrangers à la démarche scientifique. Quand on voit, à Davejean, Coumo en Bize devenir
Colombise, ou à Termes Ilhe en sabourre se muer en Jean Sabourre, il faut, une fois
posée la bonne analyse, admettre les droits d’une étymologie populaire, dont on a pu
dire, fort justement, qu’elle n’était pas nécessairement plus fautive que certaines de
nos étymologies savantes. À Félines, aussi, la Serguière du compoix de 1682 (“poste
de guet” médiéval) est devenue et restée la Cérièro, inattendue “cerise”: pourquoi,
ici, ne pas respecter cette remotivation, en conservant le toponyme récent qui,
assimilé et intégré par les usagers des deux derniers siècles, a mérité de survivre comme
fait socio-linguistique?
11Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 12
Le phénomène de remotivation n’affecte, en principe, que les toponymes opaques,
ceux qui semblent, de prime abord, dénués de signification. Mais, opaques ou
transparents, ils seront tous soumis à l’investigation du linguiste, qui s’efforcera de les
situer dans leur contexte spatio-temporel d’origine ou dans la chaîne causale qui en
éclairera le sens, sans oublier de prendre en compte le tissu social et humain qui a vu
leur éclosion. Le toponyme, en effet, est un artéfact, un produit de l’imagination et de
la sensibilité des hommes. Ces objets du passé, « même les plus prosaïques ou les
plus fonctionnels, ne se définissent pas seulement par leur ustensilité et… en dépit du
triomphe moderne de l’intelligence rationnelle, nous en sommes encore réduits, pour
vivre humainement, à vivre au milieu de choses qui nous racontent des histoires »
(Jean Améry, cité par Alain Finkielkraut, dans L’Humanité perdue). C’est ainsi que,
habité par une nécessaire sympathie et une longue amitié pour le pays et ses hommes,
nous avons réchauffé entre nos mains, afin d’en libérer le contenu, ces « paroles
gelées » que sont les toponymes, comme le firent Panurge et ses compagnons dans
leur périple sur les mers glacées. Nous voulons que notre démarche soit perçue
comme la recherche d’une identité perdue et non simplement comme la quête
nostalgique d’un passé révolu. Finkielkraut, le philosophe, vient opportunément rappeler à
ceux qui croiraient encore aux collines inspirées, que « l’homme n’est plus
vernaculaire, il est planétaire… Il était lié à un territoire, il est branché sur le réseau et n’a que
faire des autochtonies ». Mais écoutons Finkielkraut jusqu’au bout, voyons-le
endosser les propos de Jean Améry, qui refuse « d’associer les mots terroir, pays ou patrie
à une sorte d’infériorité spirituelle ». Jean Améry était Juif, donc condamné à
l’errance, à l’état d’apatride. À la question « Dans quelle mesure a-t-on besoin d’une
terre natale? », il répond: « Mon mal du pays, notre mal du pays, c’était l’aliénation
de soi… il faut avoir une terre à soi pour ne pas en avoir besoin ». Notre terre à nous,
c’est celle du petit pays de Termenès, en Corbière.
Mainteneur et passeur, nous nous sommes proposé, dans cet ouvrage, de mettre à
la disposition des nouvelles générations quelques centaines de noms de lieux. C’est
afin de rendre cet héritage linguistique accessible à tous que nous avons opté pour une
graphie de type mistralien, la seule capable de faciliter le déchiffrage et le réemploi
des toponymes dialectaux, de préférence à la graphie normalisée, trop savante et qui,
nous dit Pierre Bonnaud, « voudrait ensevelir toutes les formes parlées ». Au plan du
lexique, nous adopterons, au lieu d’un imprononçable « corbiérien », l’adjectif
ethnique corbiérenc, doté du vieux suffixe méditerranéen, celui de ramondenc et de
Flamenca, celui de tous nos gentilés (Albierencs, Auriaguencs, Boissencs,
Davejanencs, etc.), celui des patronymes Bosquaren, Mazenc, celui des
anthroponymes Galen, Tourren, Farenc, Sarrenc, devenus noms de lieux, qui tous affichent de
ce suffixe la forte identité culturelle et la vitalité historique.
12Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 13
ABRÉVIATIONS SAVANTES ET SIGNES CONVENTIONNELS
Il nous a paru opportun de dresser, à l’intention du lecteur non averti, une liste des
principales abréviations, généralement d’origine latine, qu’utilise le discours écrit:
. cf. = "comparez avec".
CN = cadastre napoléonien.
. et al. / et alii = "et autres".
. ibid. / ibidem = "au même endroit".
. i.e. = "c’est-à-dire" (ne pas confondre avec: i.e. / pré-i.e., toujours en caractères
romains, qui signifient "indo-européen / pré-indo-européen").
. infra = "au-dessous" : renvoie à un passage du texte à venir, en aval (s’oppose à
supra).
. op. cit. = "dans l’ouvrage cité".
. passim = "çà et là".
. sq = "et suivantes" (ex. p. 48 sq = page 48 et suivantes).
. supra = "au-dessus" : renvoie à un passage du texte situé en amont.
. s.v. = "sous le mot" (renvoie à une entrée d’un dictionnaire; ex. Astor, s.v.
CAYROL = voir le mot CAYROL, dans le Dictionnaire d’Astor).
Abréviations utilisées en onomastique:
NF = nom de famille.
NL = nom de lieu.
NP = nom de personne.
Signes :
<: vient de
> : aboutit à
* l’astérisque devant un mot ou une tournure indique une forme reconstituée, non
attestée; ex. Pouzernaud < * Pech d’Arnaud: le toponyme Pouzernaud (compoix de
Salza en 1760) provient vraisemblablement de Pech d’Arnaud.
* l’astérisque derrière un mot renvoie au glossaire.
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PREMIÈRE PARTIE
GÉOMORPHOLOGIE ET TOPONYMIEFleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 16Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 17
CHAPITRE I
LE RELIEF ET LA PIERRE
Peu après l’an Mil, le Termenès historique se construit autour de la puissante
seigneurie castrale de Termes (première mention en 1067, in Liber feudorum major : ...in
Termenes in villa davegano, acte 814, p. 296). Ce petit pays du piémont pyrénéen
occupe la partie centrale et occidentale des Hautes-Corbières. Les plaines de Talairan,
au nord, et de Tuchan-Paziols, au sud, en sont les terroirs les plus amènes, à 160
mètres d’altitude, tandis qu’au nord-est, Albas, à 250 mètres, donne à voir, dans
l’écrin de ses serres palestiniennes, un joli bassin de cultures qui, avec les deux
secteurs précités, constitue notre plat pays. On entre aussi en Termenès par la vallée de
l’Orbieu, à Saint-Pierre-des-Champs. On va, en la remontant, passer de 200 mètres (à
St-Pierre) à près de 700 mètres à Fourtou, où naît notre cours d’eau majeur. C’est
entre ces deux extrêmes, soit autour d’une altitude de 400 mètres, que se situent la
plupart des villages de notre Termenès : Villerouge, Félines, Davejean,
Laroque-deFa, Termes, Massac, Dernacueillette, Maisons, Palairac, Quintillan, qui forment le
bas Termenès viticole, auxquels s’ajoutent, à semblable altitude, les cinq villages du
bord d’Orbieu : Saint-Pierre-des-Champs, Saint-Martin-des-Puits, Vignevieille,
Montjoi et Lanet. Le Haut-Termenès montagnard, piqueté de nombreux écarts,
comprend Lairière, Albières, Auriac, Fourtou, Mouthoumet, Salza et Bouisse (c’est donc
sur un Termenès réduit, autour du noyau historique, à ces quelque vingt-cinq villages,
que portera notre étude).
Le château de Peyrepertuse qui, sur son arête rocheuse, domine de ses 700 mètres
Rouffiac et Duilhac, et Berlés (à 692 mètres) entre Vignevieille et Salza, sont des
sommets remarquables. Les deux Milobre, celui de Bouisse (à près de 900 mètres) et celui
de Massac (à 908 mètres) sont le toit du Termenès. Au sud-est, Tauch au-dessus de
Tuchan (à 900 mètres) et Quéribus (à 908 mètres), et enfin au sud-ouest, le Pech de
Bugarach (à 1230 mètres) encadrent notre zone d’étude, qui ne s’étend pas jusqu’à eux.
Les Corbières, et donc le Termenès, avec leur noyau primaire où les calcaires
offrent tous les phénomènes karstiques (crêtes aiguës et allure ruiniforme des
formations dolomitiques, gorges profondes de l’Orbieu, du Sou, du Libre, du Torgan) et où
les schistes sont responsables d’une topographie mollement ondulée et de sommets
17Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 18
arrondis, ne possèdent que de rares plaines alluvionnaires. Ces quelques données
géologiques de base, empruntées à Jean Cabaussel (Le massif du Mouthoumet et sa
bordure méridionale) annoncent clairement un relief particulièrement tourmenté. Les
historiens de la ruralité ont opposé les pays découverts aux pays bocagers. Par son
relief, le Termenès entre dans la seconde catégorie. Pas de rases campagnes chez
nous, pas de soles de cultures communautaires. Ici, « la fuite du regard vers l’horizon
se heurte à de multiples petits obstacles » (Roger Dion, Essai sur la formation du
paysage rural français, p. 17). Le Termenès est certes un pays bocager, au sens
topographique du terme, sans être cependant un pays d’enclos, comme le sont les Bocages
vendéen et poitevin. Pas de clôtures ici, car les champs sont trop petits et enchevêtrés
(seules les parcelles porteuses de cultures précieuses : jardins, ferrages, chenevières,
vignes quelquefois, sont soustraites aux usages collectifs). Mosaïque des parcellaires,
émiettement de la propriété foncière: dans ce système, chaque champ est un lieu-dit,
chaque accident de terrain reçoit une dénomination. Pour un nom de lieu, qui couvre
toute une sole dans un système d’openfield, il y aura cinquante microtoponymes dans
nos finages de type bocager. C’est de cette diversité que veut se nourrir notre étude.
La documentation disponible
À quelles sources puiserons-nous, pour rendre compte de cette toponymie du
relief et de sa foisonnante microtoponymie? Réglons, d’un mot, la question des
ecartes. Celle de Cassini (seconde moitié du XVIII siècle) nous sera rarement utile,
car elle est très indigente en zones montagneuses. Quant à la carte IGN au 1/25 000
(Tuchan-Massif des Corbières) elle appelle beaucoup de remarques. Ernest Nègre
soulignait, dans Les noms de lieux en France, que « le français est arrivé trop tard
dans les provinces, pour jouer un rôle dans la toponymie. Mais la francisation des
noms existants », ajoutait-il, « a atteint toutes les régions de France » (p. 155). Les
exemples fourmillent, de francisations aberrantes. Par adaptation d’abord: pour
donner aux noms de lieux existants une allure française, on a réduit leurs finales atones
à e muet (Roque Nègre, la Clape, Pique Rouge, etc.). Il faut reconnaître, cependant,
que bien avant la confection des premières cartes d’État-Major, les scripteurs
provinciaux (greffiers, notaires, rédacteurs de compoix) s’étaient eux-mêmes pliés de bonne
grâce à cette acculturation, dont les effets se font sentir dans le dernier tiers du
eXVI siècle: voici Matthieu Graffan, notaire à Villerouge qui, en 1571, écrit la Coma
de la Valeta (c’est encore la graphie des troubadours), tandis qu’on va trouver, dans
le compoix de 1590 à Palairac la forme francisée: a la comme de la peyre.
Francisations aussi par normalisation, où on a remplacé les formes dialectales par
leurs équivalents français supposés : l’Aurespic de Villerouge est devenu l’Arbre
Aspic, et Ramairis à Auriac s’est transformé en Ramagris. Autres normalisations
hâtives et aberrantes : à Maisons, Candéral (le champ d’Héral) s’est mué en Camp de
l’Ail, et Coumo de Kille (< CELLA “cellule monastique”) à Palairac, en Coume de
Quille. Une traduction extravagante: à Félines un vénérable Coundalbi s’est
métamorphosé en un improbable et inénarrable Pont du Vin. Les cacographies ont aussi
affecté plus d’un nom de lieu : à Davejean, le Roc den Jaume a viré au Jaune. Il est
18Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 19
vrai que la doctrine de l’IGN a évolué vers le respect des formes dialectales. Le temps
n’est plus où un Gaston Deslandes pouvait affirmer, du plus haut de son mépris, qu’en
incorporant « les mots patois… dans une nomenclature de langue nationale, nous les
relevons, en quelque sorte, de leur infériorité » (Onomastica, 1947, p. 6). Par un
heureux contraste, Sylvie Lejeune, évoquant un toponyme de la commune de Termes,
nous écrivait que « le nom régional de Foun avait été francisé selon les principes en
vigueur à l’époque, ce qui n’aurait plus cours à l’heure actuelle » (communication
personnelle, 27 juin 2006). On aura donc compris que toute étude toponymique
sérieuse ne pourra s’appuyer qu’avec la plus grande prudence sur les données de la
carte IGN.
Les sources écrites ? Elles constituent, bien sûr, l’essentiel du matériau
toponymique. Enviable, à cet égard, le riche fonds documentaire de nos voisins de la
Catalogne, où les textes d’époque carolingienne ne sont pas rares. En ce qui nous
concerne, nous aurons recours, pour notre zone d’étude au Recueil des chartes de
l’abbaye de Lagrasse = RCLag (compilées et éditées par Élisabeth Magnou-Nortier
et Claudine Pailhès) dont l’apport nous sera précieux pour les villages de Palairac,
Quintillan, Lairière, Saint-Pierre-des-Champs, qui se trouvaient sous la directe du
seigneur abbé de Lagrasse. L’autre source ecclésiastique majeure est l’Inventaire
Rocque, répertoire des actes de l’Archevêché de Narbonne (les actes originaux sont
e eperdus, brûlés à la Révolution) qui, pour la période du XIII au XVII siècle, intéresse
plus particulièrement les villages de Villerouge, Albières, Auriac et Fourtou, dont
l’Archevêque était le seigneur. Il faut ajouter, pour la même tranche d’histoire, le
Fonds de Malte des A.D. de la Haute-Garonne, qui couvre les villages de Massac,
Laroque-de-Fa, Albas, et partiellement Félines et Davejean. Pas ou peu d’archives
laïques, en revanche; il en est toujours ainsi. Le seul notaire ancien, Nicolas de
e eCalidis, de Lagrasse, à la charnière XIV et XV siècles, fournit quelques données très
utiles sur Talairan et Tréviac. Le fonds Graffan, quant à lui (Matthieu, puis François
Graffan, notaires à Villerouge, de 1543 jusqu’en 1610-1620), se compose d’une
dizaine de minutiers, dont les premiers précèdent les compoix des communautés de
plus d’un demi-siècle. C’est dans ces registres que se trouveront souvent les formes
les plus anciennes de nos toponymes dialectaux, dont la masse totale, chez ces
e enotaires, avoisine les 800 unités. Les archives notariales des XVII et XVIII siècles,
en revanche, sont beaucoup moins étoffées. Tournons-nous à présent vers les
documents fiscaux que sont les compoix. Ils sont riches, quoique de basse époque (les
eseuls qui soient antérieurs au XVII siècle sont à Jonquières en 1519 et à Palairac en
1590). Ces compoix vont nous doter de quelques milliers de toponymes en usage aux
e eXVII et XVIII siècles. Le cadastre napoléonien, avec ses États de sections,
complétera cette documentation. Mais si les compoix présentent les meilleures garanties
d’authenticité dans la transcription des toponymes de tradition orale, car ils étaient
rédigés par des scribes pris dans les communes voisines, avec l’assistance des deux
ou trois hommes les plus expérimentés de la communauté concernée, il n’en est pas
de même pour le cadastre napoléonien, où une administration déjà plus lointaine
(émanant du département) imposera aux autochtones des formes toponymiques
fantaisistes qui, une fois transcrites, auront pour elles le prestige de la chose écrite. À
19Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 20
Villerouge, par exemple, le quartier des Champs bons (toponyme toujours en usage,
du point de vue administratif) ne doit son existence qu’à la mauvaise perception de
Chambaut, nom d’un négociant de Lagrasse qui possédait des terres dans ce secteur,
eau XVI siècle. La prudence sera donc nécessaire dans l’utilisation du stock
toponymique des États de sections du cadastre napoléonien.
Pour la microtoponymie (elle occupera une place importante dans Le relief et la
pierre, pour décrire l’oronymie mineure, celle des accidents du terrain, qui abondent
dans notre moyenne montagne), l’apport majeur et massif viendra des minutiers
notaeriaux du XIX siècle: ce sont les notaires de Félines, Jean-Baptiste Pla, père et fils,
puis ceux de Davejean, Mes Blanchard, Bonnail, Bousquet et Albert, qui nous
conduiront jusqu’en 1930. Ces archives notariales rendront compte d’une véritable
révolution microtoponymique, due à la soif de terres d’une période d’expansion
démographique maximale (1830-1850, surtout) et à l’extraordinaire développement
ede la culture de la vigne (dans la seconde moitié du XIX siècle) qui a morcelé à
l’excès les terroirs. Les successions-partages, traitées par les notaires selon le système de
répartition égalitaire entre les héritiers, font apparaître la quasi-totalité du parcellaire
agricole et pastoral: aucun sarrat, aucun pech ne sera oublié. Le corpus ainsi obtenu
sera notre base de travail la plus substantielle.
Une dernière réserve, au sujet des compoix et cadastres : nous n’oublierons pas
que seuls y figurent les biens imposables (le « taillable », comme on avait coutume
de dire), ce qui exclut par conséquent certains secteurs du territoire, les plus difficiles
d’accès et les plus rebelles à la culture. Mais ces secteurs n’ont pas, pour autant,
échappé à la description toponymique. C’est ici qu’intervient la dernière composante
de nos sources documentaires : la mémoire orale. En effet si tel pétronyme (qu’on
nous pardonne ce néologisme) ne se trouve pas dans le compoix d’une communauté
villageoise, en raison de sa valeur cadastrale nulle, il a néanmoins, le plus souvent,
été transmis par la tradition orale et se trouve encore en usage dans la bouche des
derniers témoins, dont nous avons in extremis recueilli le précieux héritage:
indispensable complément, donc, aux sources écrites précédemment répertoriées.
*
**
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Le médecin et géographe carcassonnais Jean Girou, dans L’itinéraire en terre
d’Aude, traitant des « Corbières Centrales, ou massif primaire du Mouthoumet »,
s’exprime en ces termes : « témoins de la pénéplaine hercynienne, ces monts anciens
sont usés et aplatis en calottes, buttes, plas, pechs, milobres » (p. 251). L’énumération
qui termine cette phrase est censée décrire divers accidents de terrain, divers faciès
morpho-topographiques. Son contenu répond à une double exigence. D’abord ne pas
dérouter le lecteur français ; c’est pourquoi la série commence par deux termes
français de géographie générale (« calottes » et « buttes »), que chacun comprendra, mais
que l’on ne retrouvera pas dans la nomenclature toponymique elle-même. En second
lieu, avec les trois derniers éléments de l’énumération, entrer, en quelque sorte, dans
le vif du sujet (« plas, pechs, milobres »), qui sont des mots dialectaux dont les deux
premiers, au moins, désignent des aspects topographiques bien connus dans les pays
d’oc; quant au troisième et dernier, sa présence dans une série que l’on suppose
homogène fait de lui, à l’égal des deux autres, un nom commun, un appellatif dont,
toutefois, la signification reste mystérieuse, et sur lequel il faudra donc s’expliquer.
À ces trois appellatifs dialectaux, ajoutons « monts », « serres », et « rocs », ainsi que
les termes nécessaires à la description des formes en creux, pour la topographie
dépressionnaire. Alors se trouvera couvert tout le champ toponymique dialectal du
relief et de la pierre, qui fait l’objet de notre exposé.
I – MILOBRE ET LES AUTRES PRÉLATINS
Les toponymes de cette catégorie, tels qu’on peut les découvrir parmi de
nombreux autres, en parcourant la nomenclature d’un compoix de village, n’ont rien qui,
à première vue, les désigne comme des oronymes (noms de montagnes). Seul
l’onomasticien pourra, dans une longue liste de toponymes, détecter ceux qui relèvent de
bases oronymiques celtiques ou préceltiques. L’usager autochtone sait lui aussi, cela
va de soi, par expérience et par tradition, que tel nom de lieu impénétrable à
l’étranger correspond à telle colline ou à tel rocher remarquable; il sait par exemple que
Milobre est un nom de montagne. Outre cette première situation, où l’oronyme
n’apparaît comme tel qu’aux yeux de l’onomasticien ou de l’usager autochtone, il en est
une autre où le nom de montagne n’affichera aucun aspect oronymique évident; c’est
lorsque la dite montagne sera désignée, par exemple, au moyen d’un nom de
personne: l’Everest, s’il n’était mondialement connu, n’aurait aucune chance d’être
perçu comme montagne, sa désignation étant fondée sur le nom d’un obscur
fonctionnaire de l’époque victorienne, du temps de l’occupation de l’Inde par les Anglais.
Dans notre Termenès, deux sommets remarquables ressortissent à ce même type de
désignation: Berlés, à Vignevieille, et probablement Nitable à Termes. On peut
supposer que ces deux toponymes ont dû porter anciennement des noms prélatins, que
nous ne connaîtrons jamais. Berlés et Nitable ne trouveront donc pas leur place ici,
mais dans un développement ultérieur.
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A ) TROIS PRODUITS DE LA BASE
*UKKPierre Bonnaud, dans Terres et langages. Peuples et régions, fait remarquer que
la toponymie montagnarde puise souvent dans le stock linguistique
pré-indo-européen. « Les noms de lieux perchés », précise-t-il, « appartiennent majoritairement à
des idiomes prélatins disparus » (t. 2, p. 40). Le maximum de densité de ces vocables
se trouve dans les montagnes, pays pauvres, d’accès difficile, position de repli pour
peuples vaincus. Cette catégorie toponymique est représentée, en Termenès, par une
vingtaine d’éléments seulement, dans un corpus d’environ 6000 toponymes (ou
microtoponymes). Cette faible densité correspondrait selon Henri Guiter (“Couches
toponymiques des Pyrénées-Orientales”, NRO, 1986, p. 39) aux régions de
colonisation romaine et, plus encore, aux régions d’implantation gauloise. Quels sont les
toponymes, en Termenès, qui entrent dans cette catégorie? Quelques-unes, d’abord, des
hauteurs les plus remarquables, visibles à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde,
dépassant ainsi la simple notoriété locale. Tauch et Quéribus sont de celles-là, dans
un Termenès élargi. Dauzat, dans ses Essais de géographie linguistique, fait état
d’une base CUCC / TUCC / ZUCC / SUCC (p. 66). Le type *TUKK- (montagne), bien
présent dans le domaine gascon, subirait des altérations vers l’est, pour donner à Tuchan:
Tauch, variante à consonne finale palatalisée (Tuchan est bien, phonologiquement, en
zone de palatalisation ou semi-palatalisation d’influence gauloise). Cette
interprétation exclut donc l’habituelle explication par un produit dérivé de TAXU, qui ferait de
Tauch “la montagne des ifs”. De même, le nom de lieu de Termes, le Roc dal Turc,
promontoire formé de trois barres rocheuses qui domine la vallée du Libre (rive
gauche en aval de Creuille) pourrait relever d’une base *TRUK-, variante de *TUKK-,
(tout comme *KRUK était une variante de *KUKK : Astor, Dictionnaire des noms de
familles et noms de lieux du Midi de la France, s. v. CUQ), qui aurait donné
*TURKpar métathèse. Le syntagme précité serait donc un composé tautologique* (voir
glossaire), situation classique en oronymie. Quéribus, sur son arête de pierre, en surplomb
des bassins de Cucugnan au nord et de Maury au sud, « porté Querbucum en 1258,
présente *buc comme déterminant de quier, quèr “rocher” (Astor, p. 834) », *BUKK
étant une base préceltique, quièr étant, pour sa part, un produit du préceltique *CARIU,
dérivé de la base pré-indo-européenne *KAR- (idée de rocher, pierre). Il faut dissocier
Quéribus d’un petit corpus d’une quinzaine de toponymes ayant en commun le
déterminé quier ou quèr, ce nom de lieu (Quéribus) nous paraissant, avec sa double base
préceltique, représentatif d’une haute époque, contrairement aux autres éléments du
corpus, où quièr(employé d’ailleurs plusieurs fois avec article) est, à l’évidence,
utilisé comme appellatif, d’ancienne origine certes, mais désormais passé dans le
lexique roman. C’est au titre de formations tardives que ces éléments seront traités
dans le chapitre concernant le sémantisme de la pierre.
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B ) LES MARCHES STEPPIQUES
Les Milobre sont deux: à Massac et à Bouisse. Jean Girou, peu soucieux
d’orthodoxie linguistique, en écrivant ce nom de lieu avec la minuscule et en lui donnant la
marque du pluriel, l’avait mis d’autorité au rang des appellatifs. Or rien ne permet
d’affirmer que ce vocable soit jamais passé par le lexique roman. Il faut donc le
considérer comme un oronyme composé, dont le second élément serait le gaulois BRIGA
“hauteur, fortification”. « Cette racine se rencontre habituellement en composition
avec un élément préceltique qui est le nom de lieu originel, avec le sens de “la
montagne de…, la place forte de…” dans l’ordre déterminant + déterminé.
D’accentuation gauloise, c’est la voyelle de liaison o qui, entre les deux éléments du
composé, porte l’accent; elle est, en effet, en position antépénultième, d’où obriga,
BRIANÇON). Voilà obre bien défini comme oronyme,de produit obre » (Astor, s.v.
mais sur le déterminant (ici le premier terme du composé), les avis divergent.
Chambon hésite entre Mira l’obre “admire la forteresse” (composé verbal à
l’impératif) et l’ancien provençal mira “tour” (Lévy). Camproux privilégie la seconde
hypothèse, celle de la “tour de guet”, qui « convient bien pour des points fortifiés »; dans
ce cas, c’est avec un sens métaphorique qu’il faudrait considérer Milobre. Quant à
Schmittlein, dont on connaît le penchant pour les solutions anthropotoponymiques
germaniques, il voit dans Milobre un Mirobriga “la forteresse de Miro” (RIO, 1960,
t. 12, p. 46). Pour notre part, nous adhérerons à la thèse de Foucher qui, précédant
Astor, y voit bien une base oronymique MxL, avec vocalisme i, et cite « Milobre de
Bouisse » (“À propos de la Maladeta”, Onomastica, 1947, p. 6), à côté des autres
Cliché: C. PlaMilobre de Bouisse: avec son homologue de Massac, c’est le toit du
Termenès.
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variantes vocaliques en a (Vignemale) ou en e (Roc Mélé). Milobre de Massac est
toujours dans le pays, associé à la Serre de Matofagino, à peine moins haute que lui et
dont le sépare le col de l’Aprés; fagus “hêtre” est ici présent, mais sous forme
buissonnante (mato), car les vents régnant sans partage sur cette croupe désolée
s’opposent au plein développement de l’arbre. Ici se rejoignent les territoires de Massac,
Laroque-de-Fa et Auriac. Trois kilomètres à l’ouest, dans la commune d’Auriac,
Miéloubret, à 845 mètres, est une réplique diminutive de la montagne majeure.
En Termenès montagnard, encore, à Albières, il y a, comme on dit ici, « deux
montagnes : le Pech et Cornobouquino ». Le Pech sera examiné en son lieu.
Cornebouquine (forme écrite la plus ancienne, francisée, dans le compoix de 1661),
grande serre qui, sur les confins du territoire de Bouisse, domine le vallon de
StPancrace, culmine environ à 700 mètres. C’est une lande désolée, piquetée de buis,
marqueur d’une évolution régressive. Pour l’interprétation de ce nom de lieu, faisons
d’abord état d’une légende populaire, selon laquelle un homme, nommé Bouquine,
e e aurait, lors des guerres contre les Espagnols (XVI -XVII s.), sonné du cor pour
donner l’alerte (un Roland du Termenès, en quelque sorte…). On peut, si l’on veut,
sourire de la naïveté de cette explication. Mais la toponymie est évolutive, et les
remotivations sémantiques, relevant d’une sociolinguistique, ne sont jamais inintéressantes.
Plus sérieusement, il nous a semblé que ce nom de lieu avait sa place parmi les
prélatins. On peut y voir l’association tautologique de deux bases préceltiques : d’une
part, *KORK-N-, variante vocalique du classique *KAR- “rocher, pierre” (il y a des
Cornet, Cournon, etc. en divers lieux de France, et chez nous la montagne des
Cornes, à Rennes-les-Bains), d’autre part, *BUKK- (comme dans Querbucum
= Quéribus), avec le sens de “pointe, écharde, cime de montagne” (Astor, p. 834). Le
passage à « corne », par attraction, a entraîné à sa suite l’apparition de l’adjectif
occitan boquin, naturellement accordé au féminin. Cette étymologie savante vaut-elle
mieux que l’interprétation « corne de bouc », qui paraît la plus évidente? On ne peut
l’assurer, mais la situation géographique du lieu concerné, dans un vaste no man’s
land, aux confins de deux communes (Albières et Bouisse), son aspect massif, qui lui
vaut ici l’appellation de « montagne », son aridité naturelle, encore aggravée par
l’érosion éolienne, plaident en faveur d’une interprétation oronymique, qui exclut
l’anecdote. Joli et rare toponyme, en tout cas, que la chasse aux sangliers a le mérite
de perpétuer.
Le bas Termenès, lui, regroupe autour du massif rocheux de Galhaumet, à 630
mètres, les territoires des quatre villages de Villerouge, Talairan, Quintillan et
Palairac. La forme la plus ancienne dont nous disposons est : Vallem de Galomet,
o1220 (RCLag, II, n 113). Puis, on trouve al pech de galomet (Recherches
diocésaines de Quintillan, 1538) et, dans le compoix de Palairac (1590), la forme
palatalisée Galhomet. Les formes plus récentes ont sans doute subi l’attraction de
Guillaume : la carte IGN donne Guilloumet, et la prononciation actuelle la plus
répandue est Galhaumet (diphtongue au). On pense pour cette hauteur, à la base
oronymique pré-indo-européenne *GAL-, variante de *KAL-, attachée à la désignation de
la pierre. Le second élément de notre Galhoumet (cette prononciation est aussi
admise) est selon toute apparence, l’olmetum que l’on retrouve dans Mouthoumet.
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Deux occurrences seulement ne font pas une série, mais la coïncidence mérite d’être
relevée. Quel sens donner alors à la présence de l’orme dans ces deux toponymes ? À
une altitude de 600 mètres, dans les deux cas, cette présence d’Ulmus campestris, qui
appartient à la strate arborée de l’étage collinéen, n’a rien de surprenant, ni de
distinctif. L’orme est d’ailleurs une essence assez commune dans le pays, ou du moins l’était
il y a quelque cinquante ans, avant son extinction quasi-totale due à une maladie
cryptogamique. Cet arbre a pu être porteur de valeurs symboliques : selon Aline Durand,
epar exemple, l’orme devint à partir du XII siècle, dans le paysage languedocien,
« l’arbre du castrum », l’arbre de la Justice, plus que le chêne (Les Paysages
médiée evaux du Languedoc: X -XII siècles, p. 354). De telles valeurs ont pu apporter aux
deux sites de hauteur précités un supplément de prestige. Mais peut-être faut-il n’y
voir qu’une simple réalité botanique, dont on pourra se contenter. Galhaumet est,
pour le bas Termenès, le digne pendant du Milobre de Bouisse. C’est lui aussi qui
porte les premières neiges sur la Pélado, vaste croupe désertique qui constitue son
flanc ouest; c’est ainsi qu’un matin de novembre, on peut entendre, à Villerouge:
aqueste mati, la Pélado porto raubo blanco (ce matin, la Pélade a mis sa robe
blanche).
Cliché: C. PlaGalhaumet, à Palairac: massif promontoire rocheux où convergent les
territoires de plusieurs communautés.
Pour en finir avec ce type de paysage de montagne désertique aux formes lourdes
et émoussées, nous ajouterons aux Milobre, Cornobouquino et Galhoumet, le site de
Courcouyol, au territoire de Salza. Cette grande croupe arrondie, à 664 mètres,
prolongée au levant par le plateau de Pèirofouièro, aux confins de Termes, Vignevieille
et Mouthoumet, est vouée, depuis toujours, peut-on dire, à la seule activité pastorale.
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Cliché: C. PlaCourcouyol, à Salza: grande lande, assimilable à une camp.
Ici encore, la base oronymique *KOR- a pu évoluer en cour-; le second élément, lui,
vient d’un probable *KUKUL “sommet”, qui s’est fréquemment télescopé avec le nom
du coucou : coguol, coyol en occitan (Astor s.v. CUQ). Si bien qu’on obtiendrait un
nouveau composé tautologique, dont la structure même (juxtaposition de deux
éléments sémantiquement apparentés, mais correspondant, en diachronie, à deux strates
linguistiques d’époques fort éloignées l’une de l’autre) est la marque d’une haute
antiquité, comme il convient pour les monuments de pérennité que sont les
montagnes et cours d’eau.
II – LES PRÉLATINS MINEURS
Les cinq oronymes que nous venons d’examiner constituent une petite série de
sites caractérisés par leur situation d’altitude dominante et leur aspect de pelouses
steppiques : ce sont, en somme, nos Hauts de Hurlevent. Tel n’est pas le cas du
Carcanet, petit domaine de la commune d’Auriac où, autour d’un ancien habitat, se
groupent quelques terres accrochées à la forte pente que surplombe le rocher de
Marcus. Le Carcanet ne s’apparente pas au groupe précité, même si la morphologie
de ce toponyme présente la même structure tautologique: *KAR- + *KAN-. Guiter le
fait figurer sur sa carte des noms de lieux préromans (“Couches toponymiques des
P.O.”, NRO, 1986, p. 41) et Bassède le définit comme « un mot occitan désignant une
gorge » (Toponymie historique de Catalunya-Nord, p. 107): cf. occ. garganta “gorge,
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trachée”. Sur des bases très anciennes, voilà un nom qui, avec son article et son
suffixe, confine au statut d’appellatif. Il y a, dans l’Aude, un autre Carcanet (commune
de Ladern). Les deux pourraient bien être un transfert du Carcanet catalan, petite
région d’escarpements rocheux qui sépare le Capcir du Donezan et du Pays de Sault,
et aussi immense forêt qui s’étend vers le nord.
Encore la structure tautologique, souvent rencontrée en oronymie, avec le
Coundalbi de Félines. La forme écrite la plus ancienne est dans le compoix de 1682 :
a Condalby. Ce toponyme s’est bien maintenu dans la tradition orale, jusqu’à nos
jours. Le Pont du Vin de la carte IGN est une francisation abracadabrante, à rejeter
catégoriquement. Pour l’interprétation, nous suggérerons *KON- / *KUN-, variantes de
*KAN-, base oronymique pré-indo-européenne + *AL-B-, autre base de même
sémantisme (“pacage élevé, pente herbeuse”, selon Guiter). Ce composé semble construit
comme le Caralp de l’Ariège. C’est, sur le terrain, une grosse colline arrondie,
constituée par des schistes compacts. Située au contact de la Serre de l’Aurespic, à une
altitude de 579 mètres, elle fait partie des sommets remarquables de Félines. Pourquoi
cette colline porte-t-elle seule un nom si ancien, dans un environnement toponymique
où s’imposent, pour les accidents topographiques majeurs, les noms de lieux
dialectaux (l’Aurespic, la Mato, la Camuseilho, Sarromijano) ? L’explication est peut-être
donnée par le géologue Jean Cabaussel, qui fait remarquer que « ces collines des
massifs schisteux sont souvent plus élevées que les calcaires dévoniens voisins » (op. cit.,
I, p. 44): ici, Coundalbi domine la serre calcaire de Sarromijano qui ne culmine qu’à
542 mètres. Cette anomalie géologique a-t-elle incité la communauté du lieu à
focaliser, de toute ancienneté, son attention sur cette colline? Quoi qu’il en soit, on
s’explique aisément que cette hauteur soit entrée dans la toponymie familière des temps
protohistoriques, à Félines : en effet, Coundalbi constitue la ligne d’horizon,
parfaitement visible, au levant, à partir du site de la Plano d’amoun (actuelle route de
Davejean). On peut aussi se demander pourquoi ce toponyme a pu garder
(probablement pendant des millénaires) sa très ancienne base inchangée, jusqu’à la désastreuse
francisation de l’IGN. Une remarque fort pertinente de Pierre Bonnaud, dans Terres
et langages. Peuples et régions, nous apporte une réponse satisfaisante: « un nom de
lieu témoin d’un ancien état de langue peut devoir sa conservation à son étrangeté
même, à l’impossibilité de le traduire, de lui donner un équivalent paronymique, ainsi
qu’au respect quasi-superstitieux des scribes pour l’inconnu » (I, p. 173).
À Laroque-de-Fa, un oronyme intéressant: la Mèrlé. Aucune mention de cette
montagne dans le terrier* de Laroque en 1407 (Malte), pas plus que dans le premier
compoix de Laroque en 1659. La première forme écrite apparaît dans le compoix de
1751: a la caune de la merle, et dans le même compoix: a la comme del merlé
(l’attraction de merlé “le merle” a joué, pour cette seconde forme, mais la forme orale
actuelle est à nouveau identique à la première mention: / la mèrlé /). Montagne ronde,
à 661 mètres d’altitude, non loin du territoire de Massac, où le relief pentu et sans
surface arable n’a porté aucune culture depuis le Moyen Âge (la Merlé est absente dans
les deux premières sources documentaires). Un témoin octogénaire l’appelle la Serro
Pélado (“la montagne pelée”). Quatre anciennes bordes (bergeries champêtres)
encerclent la base du socle, au pied de la montagne; leur présence rappelle que ce
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quartier n’a connu, en fait d’exploitation, que le parcours pastoral extensif. Un
vétéran de la chasse au sanglier, grand connaisseur du terrain, parle d’un « naissant
d’eau », qui détrempe la terre autour de lui en une boue gris bleuté, tandis que la carte
géologique du BRGM fait apparaître, sur la face nord du mamelon, une «
sédimentation détritique » avec « des intercalations de pélites marneuses »: la marne (marlo, en
occitan) pourrait bien être à l’origine du toponyme. Mais l’hypothèse d’un nom
oronymique nous paraît plus vraisemblable. Stéphane Gendron signale « de nombreux
Montmerle en France, où *merl serait peut-être “la hauteur” (racine prélatine, in
L’origine des noms de lieux en France, p. 201) ». Paul Fabre, lui, donne la base
*MERL- “banc de pierre” (Revue des langues romanes, 1969, p. 69). On sait qu’un
toponyme ne peut avoir qu’une seule étymologie. Mais on est parfois amené, comme
dans le cas présent, à faire état de deux ou plusieurs hypothèses plausibles, entre
lesquelles on ne pourra choisir.
Montjoi nous offre, dans son compoix de 1664, le toponyme la Gangratte, qui
n’évoque rien chez le témoin (octogénaire) le plus compétent du village. Nous avons
pourtant ici, malgré la présence de l’article (sans doute tardivement apparu) un
composé sorti du moule à double base oronymique, qui nous a donné la série des
remarquables « marches steppiques ». Mais dans le second compoix de Montjoi (en 1752),
il n’y a plus trace de la Gangratte à laquelle semble s’être substituée la Gargante
(l’un et l’autre toponyme ayant subi la francisation de la finale atone, en e muet). Le
passage du premier au second se serait fait par le biais d’une interversion de
consonnes (n-r > r-n), l’attraction de l’occitan garganto “gorge” s’avérant décisive.
Un oronyme très ancien qui n’aurait pas subsisté dans sa forme originelle, ce n’est
pas un phénomène courant. Mais ni la situation de la Garganto (localisable grâce au
syntagme la Gargante dit le Lauza de 1752), qui ne se trouve pas à la jonction de
deux ou plusieurs territoires communaux, ni son altitude, qui n’est pas dominante, ne
mettent ce lieu-dit sur le même pied que nos marches steppiques. Ainsi s’explique
peut-être l’effacement du toponyme originel.
Voici maintenant un qui, par sa morphologie (avec article et suffixe) ne
paraît pas avoir sa place dans cette série de prélatins, où il ne doit sa présence qu’à sa
racine *GAL-, l’une des bases oronymiques classiques pré-indo-européennes. C’est à
Félines, la Galine (1682), francisée dans le compoix et de prononciation / galino /,
encore en usage. André Vigo nous donne la liste d’une quinzaine de toponymes
catalans, produits de la base *GAL- « lous Gallines, la Galline, Gallines, Roc de Gallines,
Piquegaillines, etc. » et conclut: « la gallina est en catalan et en languedocien la
poule, mais il ne peut pas être question dans ces lieux très divers de poules. Il
apparaît que ce terme concerne des rochers ou des amas rocheux ». (“L’interprétation des
lieux-dits cadastraux des Pyrénées-Orientales”, Bulletin de la Société agricole,
scientifique et littéraire des P.-O., XCVI, 1988, p. 202). De même Paul Fabre, à propos de
*KAL- / *KAR- : « Galine pourrait appartenir à ce groupe (hauteur pierreuse), thème
*gallo, d’où viendrait aussi galet (p. 128).*Galina (-INA a, entre autres valeurs, le
sens de “matière”, Ronjat) et Galamus peuvent figurer dans ce groupe ». La galino,
à 1500 mètres au sud du village de Félines, est un tènement qui regroupe ses terres
(de bons champs fertiles à vocation céréalière, sans aucune vigne) autour d’une masse
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rocheuse qui se déploie en une large pente jusqu’au ruisseau de Coume Primo. Le
microtoponyme qui désigne cette pente (Malsifrègo “qui s’y frotte s’y pique”) dit
assez l’ingratitude de ce quartier. Notons que, à Félines et dans toute cette zone
d’étude, il y a bien un modèle toponymique fort répandu, celui du petit domaine
roturier du type la Mainardo “la terre de Mainard”, dont pourrait se réclamer notre
Galine. Mais il n’y a pas de Galin / Galy, dans l’anthroponymie locale, tout au plus
eun Gallieu, au XVI siècle, qui aurait donné *Galibo. C’est pourquoi l’interprétation
de Vigo nous paraît plus recevable.
Cliché: C. PlaMalsifrègo, à Félines (toponyme dialectal) : forte pente, affleurements
rocheux, arbres souffreteux, cistes et ajoncs : celui qui s’est frotté à cette terre rebelle, mal lui
en a pris !
Les deux Milobre, Cornobouquino, Courcouyol et Galhaumet sont les
montagnes steppiques du Termenès. Ce sont de vastes cotieux à coutibos (terres maigres
où pousse un champignon fort estimé, le pleurote du panicaut). Elles doivent leur
notoriété et leur pérennité aux facteurs conjugués d’une altitude dominante, d’un
aspect de lande désertique battue des vents et d’une zone de rencontre de plusieurs
territoires communaux (ce qui fait d’elles de véritables « marches »). Il est tout
naturel que leurs noms appartiennent aux couches les plus anciennes et que la
composition de ces oronymes soit quasiment réduplicative, preuve qu’une seconde strate de
population s’est vue contrainte de les rebaptiser, plusieurs siècles plus tard, pour leur
donner du sens (seul de ces cinq toponymes, Galhaumet n’est pas tautologique,
puisqu’il associe à la base classique GAL- un vocable phytonymique roman).
Aux côtés de ces marches steppiques à la dominance lointaine et distanciée, se fait
jour une autre catégorie d’oronymes secondaires, fondés eux aussi sur des bases
rele29Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 30
vant de langues disparues, mais qui, quant à eux, ont assis leur pérennité sur leur
proximité géographique. Se fait respecter ce qui est majestueux, hiératique, mais
aussi ce sur quoi le regard se pose quotidiennement et qui sert de jalon, de proche et
commode repère, et que, de surcroît, protège une appellation au sens impénétrable.
Cette catégorie, peu fournie, compte deux toponymes, qui présentent diverses leçons.
À Laroque, la mieunelle (1659); dans le second compoix (1751), on trouve les formes
miunelle, lieunene et niunelle, la tradition orale actuelle disant / liouléno /. À
Quintillan, la lieunene (compoix 1654) et la Leuleigne (compoix 1755). Beaucoup
d’hésitations, on le voit, comme il convient en présence d’un nom de lieu sur lequel
la paronymie* (voir glossaire) semble n’avoir pas eu de prise. Les deux sites donnent
à voir un monticule rocheux de schistes feuilletés, les deux monticules se trouvant au
bord d’une voie de passage bien fréquentée: le chemin du Carcassés à Laroque, le
chemin de Sinsac à Quintillan. Pour l’étymologie, P.-H. Billy donne l’ibère: *LENA
“dalle” et cite les toponymes Lègne, Lène, Liou(“Noms de lieux pyrénéens d’origine
préromane”, NRO, 1986, p. 98). De même, Alibert: llena “pierre de l’âtre” (“Sur
quelques toponymes catalano-occitans de l’Aude”, RIO, 1956, t. 8, p. 140).
Camproux, pour sa part, lie la « dalle de pierre » (selon lui élément gaulois dominant)
à des « lieux à caractère religieux » qui évoquent des réunions « autour d’un druide
local » (Revue des langues romanes, 1970, t. 79, p. 42) : dans le cas de
Laroque-deFa, cette Liouléno n’aurait-elle pas un rapport avec le fanum du lieu? La situation de
petite hauteur remarquable de bord de chemin semble, en tout cas, sur les deux sites,
bien établie.
À Laroque encore, un autre site de proximité, la Sigale (au pech de la sigualle,
1608, Malte), petit piton rocheux qui domine le village, à l’aquilon, nous paraît
relever du sémantisme de la pierre. Écartant l’hypothèse de l’insecte méridional, ainsi
que celle du seigle (pratiquement pas de terre arable autour du monticule), nous nous
rallierons à l’avis de Charles Rostaing, qui cite le Sigale des Alpes-Maritimes,
produit de *SIK- / *SIG- “rocher, montagne” (Essai sur la toponymie de la Provence
depuis les origines jusqu’aux invasions barbares, p. 245).
À Félines, l’Abéna (forme orale actuelle) a une forme ancienne dans le terrier de
Davejean (1333, Malte): a lavenar. Ce suffixe issu du latin -ARE, se trouve
fréquemment associé à des formations végétales (le ségalar, l’ausinar, le roudounar): c’est
“le lieu où pousse bien” telle plante cultivée ou spontanée. On pourrait donc croire ici
à un lieu propice à la culture de l’avoine (abéno désignant au Moyen Âge l’avoine, à
l’égal du classique cibado); dans le même terrier, on trouve le ginestar (terre
envahie de genêts). Nous pensons que cette forme lavenar a été graphiée ainsi par
analogie avec ginestar, et qu’elle ne qualifie sans doute pas une terre consacrée
exclusivement à l’avoine; seules les céréales panifiables (le froment et le seigle) ont trouvé leur
place dans la nomenclature toponymique, avec le fromental et le segalar. L’Abéna
(ou la Béna) de Félines est une grande masse rocheuse calcaire, au couchant du
village. C’est un bastion avancé du Pla de Ferriol, plateau désertique voué au pâturage,
mais dont le versant au soleil, la Costo a porté céréales et vignes. L’Abéna est le
premier élément d’une petite chaîne de rochers remarquables qui domine la Costo (et qui
comprend aussi la Cérièroet les Tartuyès, sur lesquels nous reviendrons). Visible de
30Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 31
loin, ce grand rocher a pu faire l’objet d’une dénomination très ancienne. C’est
pourquoi nous hasarderons, comme pour Coundalbi, une hypothèse pré-indo-européenne.
Nous postulons une base *AB-, celle que Charles Rostaing (op. cit., p. 30) avance pour
Avenos, en Provence (de colle Avena). Astor a lui aussi Cap Bénat, dans le Var
(p. 832); l’article est sans doute tardivement apparu, devant un prototype qui a dû être
*AB-E-NA. P.- H. Billy, pour sa part, privilégie une origine gauloise, donnant comme
étymon: BANNOM “corne”, très fréquent en oronymie (communication personnelle),
ce qui rajeunirait considérablement notre toponyme et lui vaudrait de figurer dans
notre prochain chapitre (“L’apport celtique”).
Pour compléter la revue des oronymes prélatins, mentionnons les produits « de la
base TOR- / TUR-: les Turo, Turon, Tauro désignant des coteaux ou mamelons »,
catalans ou occitans (Bassède, op. cit., p. 85). Astor dit préceltique, au lieu de prélatin, et
souligne la bivalence des produits de *TOR- / *TUR- : à la fois oronymes et hydronymes
(p. 874). Dans notre zone, c’est l’oronyme qui s’impose. Il n’apparaît que dans le
Termenès montagnard, étant absent du bas Termenès viticole. À Albières, la forme la
plus ancienne se trouve dans le syntagme la Rocque Toron (1250, Inventaire Rocque,
III, f° 169): lors d’une vente à l’archevêque de Narbonne, la description précise d’une
ferratge, qui confronte « de cers le chemin allant al Riol et d’aquilon la Rocque
Toron » et dont l’emplacement est maintenant occupé par une maison du village, nous
a permis d’établir que cette Rocque Toron était le socle rocheux sur lequel fut bâti le
château d’Albières ; ce socle n’est pas un piton étroit, mais affecte au contraire une
Cliché: C. PlaLa Rocque Toron porte, sur ses grès cyclopéens, le castellum d’Albières.
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forme arrondie, qui répond bien à la définition du toron “mamelon arrondi”. En 1571,
on a chez le notaire Matthieu Graffan un champ de deux carterées al toron qui fait
l’objet d’un échange. Puis, dans le compoix de 1661, il y a un jardin et un champ a
touroun / a Touroun. Notre meilleur témoin d’Albières a entendu dire lé Tourou, mais
le toponyme est maintenant sorti de l’usage. À Lairière, dans le compoix de 1748,
sont mentionnés « un champ et un coutieu » al tourrou. À Bouisse, autre village
montagnard, nous trouvons al Tourou, Rec dal Tourrou et même un dérivé diminutif: le
rec dal Tourrounel (1748) preuve que cet appellatif a bien fait partie, jusqu’au
eXVIII siècle au moins, du lexique quotidien; tandis que le compoix de 1659 à Lanet
nous donne al turel, non localisable. Ces toponymes sont encore vivants à Bouisse,
ce qui n’est pas le cas à Albières, Lairière et Lanet, où ils sont sortis de l’usage. Cette
relative richesse de la descendance de la base *TOR- / *TUR- ne doit pas faire oublier
que notre touroun du Termenès montagnard ne s’est jamais lexicalisé; c’est pourquoi
nous l’avons fait figurer parmi les prélatins.
eCharles Rostaing, présentant « un livre-terrier du XVII siècle (commune de
Saint-Mitre-les-Remparts, Bouches-du-Rhône) » cite le Torgros “la grosse colline”,
een précisant que l’appellatif tor a survécu en Basse-Provence, jusqu’au XVII siècle
au moins, comme l’indique la présence de l’article (RIO, 1965, t. 17, p. 199). Cet
appellatif, sous la forme simple, se trouve aussi dans notre zone, à Lairière, avec la
Roque dels tours, la borde des tours et als tours (1618) ; cette borde des tours est
d’ailleurs restée dans l’usage oral, mais avec le déterminant au féminin / la bordo de
las tours /, l’attraction de la tour, nom commun usuel, ayant joué. À Albas aussi, nous
avons la serre dal tour (1757), qui n’évoque plus rien aujourd’hui.
Un dernier point concerne le dérivé touren / tourren. Astor l’interprète comme
« l’habitant de la tour » (p. 768). Il se pourrait que ce fût aussi l’habitant du tour. Nous
er retrouvons à Albas al tourren (1 avril 1703, J.-Bapt. Joulia n à Villerouge) et dans le
compoix de 1757, al touren, a Tourren, le recq dal tourren; ainsi que, dans le
cadastre napoléonien de cette commune, as tourrens : ce tènement porte alors une terre
labourable, trois petites vignes et des jardins. Petit terroir fertile, aux portes du
village, il est encore aujourd’hui très prisé. La mention al touren semble concerner
l’habitant, l’occupant du lieu (c’est le suffixe ethnique -ENC), tandis que a Tourren, ayant
perdu l’article, a un vrai statut de toponyme. Quant à la forme moderne as tourrens,
son pluriel s’explique par la multiplicité des petits propriétaires du tènement. À
Palairac, le compoix de 1692 nous livre un prat den tourren où le déterminant
semble un patronyme, ainsi que a la torentièreet aussi le binôme synonymique als clots
de la martine ou a la torrentière, qui nous permet de situer cette torentière (soit le
domaine de Toren, avec contamination de torrent) au nord de Saint-Ciscle, quartier
connu de nos jours sous l’appellation le Courbier, dans le bois de la Matte sud. Il y
a aussi à Lairière une coume del Touren (1618). Nous avons, dans ces trois derniers
villages, le même toponyme, fondé sur un gentilé.
La campagne de Tourrens, à Villerouge, pourrait relever du même sémantisme.
Nous en traiterons au chapitre de “L’apport germanique”.
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III – L’APPORT CELTIQUE
Nos Gaulois continentaux, les Volques Tectosages et les Redones venus de
Bretagne ont cohabité en Corbières et Razès. La toponymie d’origine gauloise, en
Termenès, se réduira, pour l’oronymie, à quelques appellatifs diffusés à peu
d’exemplaires et qui ne se sont pas lexicalisés. L’apport celtique se manifestera aussi par un
petit nombre de toponymes gaulois centrés autour de Palairac, où nous établirons
ultérieurement l’existence probable d’un établissement gaulois, et par une petite série
de toponymes domaniaux gallo-romains en -AC qui marquent, du nord au sud du
Termenès, la frange la plus occidentale de la pénétration gauloise, en direction de la
Méditerranée.
Trois appellatifs oronymiques d’origine celtique se trouvent, disséminés, en
Termenès. Le premier est un hybride: *CAL-O-BRIGA “hauteur fortifiée” où, à la base
pré-indo-européenne *KAL- (attachée à la désignation de la pierre), s’associe le
gaulois BRIGA, équivalent celtique du latin CASTELLU (position de hauteur). La Coulobro,
à Félines (al clot de la Coulovre, 1781) est un escarpement rocheux massif, au
versant nord du Pla de Ferriol, qui surplombe la vallée du Libre, un kilomètre en aval
du village. Cette énorme masse minérale a-t-elle porté, à l’origine, le nom de
Coulobro, en emploi absolu (sans article)? Aucune forme ancienne écrite ne permet
de l’affirmer. Quoi qu’il en soit, l’attraction de l’occitan coulobro “couleuvre” n’a pas
manqué de jouer, dès le début de l’ère dialectale, après l’an Mil. C’est alors que le
mot a pu prendre un statut de modèle culturel qui, en tant que tel, a dû se diffuser dans
Cliché: C. PlaLa Coulobro, à Félines : fausse couleuvre, vraie citadelle de pierre.
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toute la Gallo-Romania (on trouve une hauteur rocheuse dénommée la Coulobre en
bord de mer, à Gruissan). L’existence d’un dérivé, Couloubret, employé sans article,
semble confirmer la valeur oronymique absolue de notre Couloubro. Il y a un
Couloubret à Lanet (a couloubret, 1659), et un autre à Salza (a couloubret, 1760); il
faut noter que les rochers, massivement présents sur tous ces sites, peuvent être
indifféremment calcaires (la coulobro de Félines) ou schisteux (couloubret de Salza). Un
second dérivé se trouve à Soulatgé, sur les confins d’Auriac, avec le pas de lauset
colobrie (23 janvier 1571, Matthieu Graffan), situé entre les cols de Rédoulade et
d’Alus, au nord de la campagne des Horts. Lauset, c’est la forme agglutinée pour
l’auset, c’est l’yeusaie (collectif de chênes verts), et colobrie semble une forme
adjectivale: chêne vert et rochers vont très bien ensemble (si colobrie désigne bien une
masse rocheuse). Ce syntagme n’est pas sans rappeler Galhaumet, déjà étudié, où se
trouvaient associés une base oronymique et un phytonyme (collectif de végétaux),
mais avec une syntaxe inversée. Cependant, le dernier mot n’est pas dit sur le contenu
sémantique de notre syntagme lauset colobrie. L’incertitude qui règne et a régné dans
les esprits à ce sujet est perceptible dans deux autres syntagmes qui désignent le
même site. En 1553-1563, l’Inventaire Rocque nous livre le toponyme al Lauzert
Couloubrie (IV, f° 470), où se fait jour l’attraction exercée par lauzert “lézard”.
D’autre part, l’IGN nous a gratifiés d’un Roc de lauze couloubrière, suite à une
enquête de terrain où les opérateurs du dit Institut ont suivi plus ou moins fidèlement
les suggestions plus ou moins assurées des témoins autochtones consultés. Ce dernier
syntagme fait la part belle au rocher, d’abord avec le déterminé (le roc) et ensuite avec
le substantif déterminant (la lauze “dalle, pierre plate”). Le second élément,
apparemment adjectif épithète, s’accorde ici normalement au féminin, de même qu’il avait
pris la forme masculine après les substantifs auset et lauzert. Nous avouerons que
l’incertitude peut aussi peser sur l’élément colobrie. P.-H. Billy, dans une
communication personnelle, nous suggère que « la fréquence du nom de lieu Couloubr- avec
différents suffixes ne peut guère être » interprétée que sur une base COLUBRA
“couleuvre”, au sens de lieu rempli de serpents. On ne peut certes écarter catégoriquement
cette hypothèse, mais nous pensons que notre interprétation oronymique garde
quelque crédibilité, du fait de la présence massive de rochers sur tous les sites
précités et de la difficulté, voire de l’impossibilité, d’assigner à tel secteur précis une
densité en ophidiens qui s’avérerait distinctive.
BRIGA nous a donc donné une petite série. Ce type a eu un successeur
chronologique: dunum. Paul Lebel précise, en effet: « …chez les Celtes, l’appellatif le plus
archaïque pour désigner une forteresse… » (ou hauteur fortifiée) « ...était briga. Ce
mot, en Gaule, finit par être supplanté par dunum » (“Sur quelques toponymes
gaulois”, RIO 1962, t. 14, p. 172). Or, nous avons dans notre zone, l’Albézou à Talairan
(al lalbezou, 1746) et als albesons à Montjoi (1752). La haute vallée de l’Aude a un
Saint-Just-et-le-Bézu (Albezunum, 1231); ce dernier composé est formé du nom de
ALBUS et de DUNUM, selon Paul Fabre (Noms de lieux du Languedoc,personne
p. 110), la phonétique occitane assurant le passage de dunum à zunum (d > z). La
présence en deux autres lieux, au moins, du même Bezu ou Albezu, incite à voir dans le
premier élément un autre mot que ce nom de personne, qui peut difficilement se
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retrouver dans plusieurs lieux éloignés les uns des autres. Ce premier élément
pourrait être la base *ALB- / *ALP “hauteur”, pré-indo-européenne, ce qui nous donnerait,
situation fréquente en oronymie, un composé tautologique (*CAL-O-BRIGA
> Coulobro était du même type). Quel est le référent sur le terrain? À Talairan, dont
le finage se compose d’une mosaïque de petits terroirs d’excellente qualité agricole,
le plateau de l’Albezou, aux confins de St-Laurent-de-la-Cabrerisse, se caractérise par
sa position élevée et par ses sols particulièrement ingrats (notons par ailleurs que,
dans le Termenès montagnard, à Albières par exemple, on utilise encore le nom
commun albézous pour désigner les galets, les pierres qui parsèment les terres de
mauvaise qualité). Le toponyme talairanais ne figure pas dans le compoix de 1730 : il
n’apparaît que dans l’addition de 1746, au titre des terres nouvellement défrichées,
aux marges des bons terroirs cultivés. Et l’Albezou est resté, à Talairan, quasi
proverbialement, le symbole du quartier rebelle à la culture. Ces mauvaises aptitudes
agricoles expliquent certainement que le tènement les Albesons de Montjoi (absent lui
aussi du premier compoix) soit, quant à lui, complètement sorti de l’usage; ce
quartier a dû précocement disparaître, en tant qu’espace cultivé ou fréquenté, bien que le
pluriel de cette appellation soit probablement l’indice de la présence de plusieurs
petits tenanciers sur ce site, lors d’une période où se fit sentir la soif de terres. Toutes
ces hauteurs à noms gaulois, dont le second élément (BRIGA ou DUNUM) signifie
montagne ou forteresse, s’ils ne sont plus aujourd’hui que des portions de territoire
parfaitement déconsidérées, « montrent » certainement « que ces lieux furent habités au
Hallstattien ou à la Tène » (A. Déléage, La vie rurale en Bourgogne jusqu’au début
edu XI siècle, p. 71). Ces Celtes, pasteurs menant leurs troupeaux de chèvres, sont les
lointains précurseurs des bergers de nos Corbières.
Cliché: C. PlaLa Bauro: un Carla? Non, la Bauro de Félines.
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Il nous reste à examiner un appellatif celtique: *WABERO, dont nous trouvons une
trace dans notre oronymie. Il y a, en Termenès, deux Bauro, l’une à Lanet (compoix
de 1659) grande serre rocheuse près de l’ancienne campagne de Foun Libou, l’autre
à Félines (la Baure, 1682) surplombant de sa belle falaise la vallée du Libre, en aval
du Peyrèri; la forme orale encore en usage est / baulo /. Bassède analyse l’appellatif
baur : « croisement de balteus (de la base Pal-Bal “escarpement, falaise rocheuse”)
avec préceltique vabre “ruisseau”, s’appliquant à des gouffres de rivières » (p. 102).
De même, pour Charles Camproux, à propos du Gévaudan, vabre évoque le rocher à
pic ou le ruisseau qui coule à son pied (“Les noms de la roche…” Revue des langues
romanes, 1970). Ce produit de *WABERO semble désigner, de prime abord, le ravin
lui-même, dans sa partie basse, mais a fini par qualifier la partie haute, la plus visible
de l’ensemble, c’est-à-dire la falaise en surplomb. Celle de Félines, qui nous est
familière, a une allure de château fort et aurait pu être appelée le Carla, toponyme très
commun dans le pays (mais absent à Félines), désignant dans tous les cas des massifs
rocheux dont la silhouette et la situation élevée évoquent une forteresse. Nous
retrouverons ces Carla dans l’exposé sur le sémantisme de la pierre.
Un dernier nom de lieu, inattendu, complétera l’héritage celtique de notre
oronymie corbiérenque. Il s’agit du nom même de Dernacueillette. Les formes anciennes
Dernacollecta (1318), Darnacullicta (1355) etc., ne le sont pas assez pour être
fiables. Ces rhabillages latins restituent tous le premier élément du composé sous une
forme à peu près identique: derna- / darna-, qui garde tout son mystère. Concernant
le second élément, les scribes successifs ont opté pour le sémantisme de la collecte,
Cliché: C. PlaDernacueillette : le poing serré gaulois, c’est la colline ronde de
Pichinestier.
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récolte, cueillette. P.-H. Billy, dans une communication personnelle, nous livre une
hypothèse qui nous paraît d’autant plus recevable que nous avons pu rassembler un
petit corpus de toponymes gaulois dans une zone Palairac – Quintillan – Maisons –
Davejean, territoires auxquels s’ajoutera naturellement celui de Dernacueillette, qui
jouxte la dite zone. Cet auteur propose: « gaulois *DURNOS “poing”, (évolué quand
il a été composé avec le suivant) + latin COLLIS “hauteur” + -ITTA diminutif. La
hauteur a d’abord été appelée *DURNA, puis, au Moyen Âge, *DURNACOLLITTA ». La
métaphore du poing serré évoque une masse rocheuse compacte qui, sur le terrain,
nous paraît correspondre, soit à Pichinestièr, grosse colline ronde qui domine le fond
de la cuvette où s’est installé le village, soit à Pépaudric, autre colline au nord-est de
Dernacueillette: c’est l’une ou l’autre qui a focalisé l’attention des anciens occupants
du site et qui, par deux fois, en des langues différentes, a servi à nommer un lieu
habité. C’est la même base celtique *DURNOS qu’il faut évoquer pour expliquer la
montagne d’Ournes, au pied de laquelle se sont établies les campagnes de Ravaille,
le Franciman et Font-de-Razouls à Bouisse. Ainsi donc, quelques éléments de la
langue gauloise ont pu apporter une modeste contribution à notre oronymie. Mais,
loin de se répandre à des centaines d’exemplaires comme le fit, par exemple, cet autre
mot gaulois : CUMBA, devenu l’appellatif combe / coume, ils ne se sont fixés que sur
quelques sites, peu nombreux, mais remarquables, derniers témoins linguistiques du
dernier idiome prélatin de nos contrées.
IV – L’ORONYMIE DE L’ÈRE CHRÉTIENNE
Nous en avons terminé avec les langues disparues. Il ne sera plus désormais
question que du latin et des langues romanes, d’une part, et de la composante germanique,
d’autre part. La masse des toponymes, et surtout microtoponymes, qui reste à traiter
se répartira entre divers types : mont, pech, serre, etc. Mais, en préambule, une courte
série d’oronymes, en emploi absolu pour la plupart, retiendra notre attention. Ces
noms de sommets, sans article, sont du même type morphologique que Milobre et les
autres « marches steppiques » précédemment analysées. Ce sont bien des oronymes,
mais qui n’apparaissent pas comme tels, de prime abord. C’est ce qu’exprime
Blandine Vue, dans sa Microtoponymie et archéologie des paysages à
Neuillye el’Évêque du XIII au XX siècle: « Les hauteurs n’attirent pas forcément un toponyme
de hauteur, ou bien elles ne le gardent pas. Les hauteurs se contentent souvent de
toponymes sans rapport avec leur topographie: il y a des monts sans oronyme » (I,
p. 121). Bassède parle de « rocher isolé portant le nom de son possesseur, selon la
coutume médiévale » (p. 373); nous trouverons ce cas de figure en Termenès, en
nuançant, toutefois, le contenu sémantique du mot « possesseur ».
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A ) DES SOMMETS NON ORONYMIQUES
Le Dictionnaire étymologique des noms de rivières et de montagnes de France de
Dauzat, Deslandes, Rostaing fait un sort à deux de nos sommets remarquables.
D’abord, Berlés (à Vignevieille) est analysé ainsi: « peut-être variante de Barles
(celtique barr- “sommet”) ». Les auteurs d’un dictionnaire peuvent-ils tout connaître de
l’histoire d’une région? Ici, en tout cas, l’explication est bien historique. Verlès
d’Encontre est l’un des lieutenants de Simon de Montfort, chargé de l’artillerie; il
participe au siège du château de Termes, en 1210. Son nom, occitanisé en Berlés,
edésigne sans doute dès ce début du XIII siècle le pic qui domine Salza et
Vignevieille, à 692 mètres d’altitude. De plus, la face nord, dans sa partie inférieure,
porte le nom de l’Encontre (a berlés / a lancontre, compoix de Vignevieille, 1706).
On n’a pas la preuve que Verlès ait reçu un fief pour services rendus, dans le
voisinage de Termes, comme cela fut le cas pour Alain de Roucy, qui devint seigneur et
comte de Termes et Termenès. Le nom de ce guerrier français a-t-il été attribué au pic
dominant par les populations autochtones, pour rappeler le souvenir d’un ennemi
redouté? C’est ce qu’on peut penser, avec quelque vraisemblance. Berlés,
assurément, ne passe pas inaperçu. Le voyageur venant de Narbonne aperçoit sa silhouette
en semblance de volcan, depuis la plaine de Thézan, à 30 kilomètres de distance: le
poète audois Jean Lebrau le qualifie de Fuji-Yama des Corbières.
Cliché: C. PlaBerlés: le Fuji-Yama de Jean Lebrau.
Le second sommet cité par le Dictionnaire… est « Nabaut (Roc de),
AudeMontgaillard », que les auteurs interprètent ainsi: « peut-être composé de prélatin
*bal, d’où latin balteus, provençal baus “rocher” ». Ici encore, c’est l’histoire locale
qu’il faut invoquer. La maison d’Abban (petite noblesse foncière) possédait les
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gneuries de Mouthoumet, Montgaillard et Rouffiac. Le Roc d’en Abban est donc le
Rocher du Sieur Abban (particule en, dite honorifique) ; double erreur commise par
les auteurs, pour ce toponyme: d’une part, mauvaise lecture du nom de personne (u
au lieu de n), imputable à la forme écrite, moins sûre que la forme orale (qui est
encore en usage) et d’autre part, interprétation oronymique aberrante. La mécoupure
de l’IGN (roc de Nabant), mal inspiré, mais qui respecte la seconde nasale, a
contribué à cette interprétation erronée. Ce rocher se trouve, à 685 mètres, entre
Montgaillard et Rouffiac (il n’est pas particulièrement imposant; tout juste la marque
d’un fief). Nous n’avons cité ce second toponyme, bien qu’il ne soit pas en emploi
absolu, que pour souligner les limites d’une documentation à distance.
À Auriac, Marcus (à 600 mètres) est une masse rocheuse qui surplombe le petit
domaine du Carcanet. Al soula de Marcus (compoix de 1656) est notre forme la plus
ancienne. S’agit-il d’un ancien Marcou, nom d’homme germanique, comme le
Marcoux des Alpes-Maritimes ? La racine MARC-, du vieux haut-allemand *MARKA
“province, frontière”, nous semble en tout cas plus satisfaisante qu’un Marcus
romain, fondé sur Mars, dieu de la guerre, dont M.-Th. Morlet nous dit qu’il a
souvent survécu en toponymie. Faut-il voir dans notre Marcus un jalon, un avant-poste
de la Marche d’Espagne, aux confins de deux pagi mérovingiens, le Carcassés et le
Razés ? Le Marcus actuel pourrait aussi, sur le même thème, être une altération de
l’occitan marqués “le marquis”, qui évoquerait « l’orgueil, la fierté, l’arrogance, un
port altier, une allure majestueuse » (Astor, s. v. MARQUÉS), caractéristiques dont ce
rocher n’est pas dépourvu. La désinence en -us serait augmentative (Astor cite
boscus “bois”, peyrus “gros rocher”).
À Termes, un énigmatique Nitable. C’est un énorme rocher de forme tabulaire,
dominant la vallée du Sou, entre Laroque et Termes, à 632 mètres d’altitude. L’IGN
le présente sous la dénomination à la syntaxe bizarre: Nitable Roc. Dans le pays,
c’est / nitaplé /. L’étymologie populaire a voulu en faire une « table », la première
syllabe étant un « préfixe » de sens mystérieux. Faisons table rase de cette explication,
pour nous intéresser aux formes anciennes. Le notaire Graffan nous donne, en 1571,
le syntagme « a la Roque den ytable ». On notera le parti-pris de francisation, dès
ecette époque du XVI siècle (finale atone occitane de roco remplacée par e muet). Sur
le fond, nous ferons deux remarques. Disons, tout d’abord, que jamais l’emploi de
roque (roco) au lieu de roc ne fut plus justifié que dans le cas présent. La forme
féminine, en occitan, possède une valeur augmentative (une orto est un grand ort, grand
jardin ou ensemble de jardins, une roco est un énorme rocher : c’est vrai pour
Nitable). Le déterminant, ensuite: comme pour le Roc d’en Abban, il nous donne un
nom de personne, ou plutôt de personnage. Abban était le seigneur de Montgaillard,
Ytable devrait également désigner un possesseur de fief, un fivatier, comme les
Roucy, Voisins et al., à la suite de la Croisade. Malheureusement, aucun récit du siège
de Termes, aucun document historique ne font apparaître ce nom. Et, pour rendre
encore plus difficile l’interprétation, voici une nouvelle donnée, qui nous est fournie
opar le terrier de Laroque-de-Fa (12 janvier 1407, f LXVIII, Malte), où nous trouvons
le texte suivant: ... unam terre peciam sitam loco vocato a la roqua de terme
confrontatam de altano cum requo sancti marcelli; cette pièce de terre sise à « la Roque de
39Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 40
Cliché: C. PlaNitable: la Roco de Terme, qui n’a pas livré son secret.
terme », confronte d’autan le ruisseau de St. Marcel. Ce ruisseau se trouve bien au
levant de Nitable, et la dite Roque est bien Nitable lui-même. De plus, l’article défini
indique clairement qu’il s’agit du Rocher majeur de Termes, le plus massif, le plus
econnu: Nitable. Mais alors, ce supposé Sieur Ytable ne peut être antérieur au XV
sièe ecle, car on imagine mal comment le Rocher, portant dès le XIII ou XIV siècle, un
nom illustre, aurait pu être débaptisé (la roqua de terme), pour retrouver ensuite (par
eexemple chez Graffan, au XVI siècle), son nom primitif. Donc si Ytable est bien un
nom de personne, il faudrait situer son apparition entre 1407 et 1571. Passé le
eXVI siècle, on ne parlera plus que de Nitable / nitaplé /. Car dès lors, de quoi les
usagers villageois auront-ils besoin? D’outils linguistiques commodes, pour désigner les
lieux qu’ils fréquentent quotidiennement. La Roque d’en Ytable aura vécu. Un seul
mot suffira désormais, auquel on pourra associer divers appellatifs, pour situer avec
précision. Le compoix de 1662 nous donne: a la montade de Nitable, celui de 1773
a lale de Nitable (l’alo, c’est “le flanc”). Cette microtoponymie concerne le pourtour
du socle rocheux, qui portera quelques champs, tout le reste servant de parcours aux
troupeaux (une bergerie champêtre montre encore ses ruines sur le flanc est du
rocher: elle coïncide, selon nos calculs, avec une ancienne chapelle Saint-Marcel,
dont le souvenir s’est perdu). Tout ce quartier rural s’appellera Nitaplé ou, pour la
partie nord seulement, Saint-Marcel.
Le pendant de Nitable, de l’autre côté du Sou, c’est Tronc fleuri: appellation IGN,
mais d’origine non contrôlée, comme nous allons le voir. Ce massif, rocheux lui
aussi, est moins remarquable que Nitable: sa silhouette n’évoque aucune forme
précise. Il n’a porté, jadis, que quelques maigres cultures, mais de la bonne herbe à
mou40Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 41
tons : le dicton n’assure-t-il pas que la car das ossés és la milhouno (la viande qui
touche l’os, ici le caillou, est la meilleure). Un tronc fleuri serait difficile à justifier,
mais le toponyme originel l’est tout autant: on le trouve dans le compoix de 1662:
l’estron florit, et dans celui de 1773 : l’estron flourit (forme phonétique de l’adjectif).
Ce langage fleuri n’en est pas moins scatologique. Comment expliquer ce curieux
toponyme? Seule une origine anecdotique paraît envisageable: nous sommes sans
doute condamnés à n’en avoir jamais la clé. L’estron flourit est bien un sommet
oronymique et, comme tel, il avait sa place dans ce chapitre.
B ) UNE POUSSIÈRE DE MICROTOPONYMES
Les types mont, pech, pique, serre, etc. vont nous donner, sous diverses formes
syntaxiques, des centaines de noms de lieux, témoins d’un quadrillage systématique
du terrain, à des fins agricoles et pastorales. Ce matériel onomastique surabondant, du
fait de l’extrême complexité du relief qui induit une parcellisation émiettée, s’est
avéré indispensable jusqu’aux années 1960-1970, qui marquent la fin de trois
millénaires d’occupation et d’exploitation du sol.
1) LE MONT
Des divers types évoqués ci-dessus, le type MONT est celui qui a donné la masse
la moins importante de produits toponymiques (c’est à dessein que nous parlons de
« produits » pour obvier à la difficulté de distinguer toponymes et microtoponymes,
ou encore toponymie majeure ou toponymie mineure, binômes dont les territoires
respectifs ne sont pas toujours faciles à délimiter). Le moins employé, MONT est aussi le
seul de ces divers appellatifs qui n’ait aucun dérivé, comme si ce toponyme possédait
un statut particulier, au-dessus des autres, comme s’il était chargé d’une certaine
majesté qui inspirait le respect. C’est aussi, du moins chez nous, le seul à qui on
n’associe jamais un nom de personne (à une exception près), comme s’il ne pouvait
s’accommoder d’un déterminant humain. Le mont, c’est donc une réalité naturelle, que
seuls peuvent qualifier des adjectifs. Le mont peut d’ailleurs se réclamer d’une haute
antiquité: Bassède fait remarquer qu’il a été « le premier des oronymes latins
er e(Pyrenaeus Mons, au I siècle avant J.-C.) et le plus employé avant le X siècle »
(p. 86), en somme l’oronyme-type. Et Astor assigne son succès toponymique « à
l’urbanisation des hauteurs lors des Grandes invasions germaniques et durant l’époque
féodale » (p. 509).
Cette série fondée sur le thème MONT compte au moins un toponyme majeur, nom
de lieu habité: c’est Montjoi. Ce nom de village est trop ubiquiste* pour relever d’une
simple interprétation locale. Tous les Montjoi ou Montjoie de France ressortissent
probablement à un même modèle culturel sur lequel se sont penchés divers auteurs.
Pour Marie-Pierre Perceval (“Le Mons Gaudii de la Jérusalem médiévale…” in
Onomastique et histoire, Université de Provence, 1998), « le Mons Gaudii a pris par
erreur la place d’un Mons Judicii: un scribe médiéval s’est trompé sur le mot Jois
aboutissement de judicium (jugement, condamnation, mais aussi instrument de
puni41Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 42
tion, c’est-à-dire bois de justice, gibet). C’est donc la Croix du Christ: dévotion à la
Croix, mais aussi au socle de la Croix, qui occupe souvent un volume énorme…
quelquefois masse rocheuse, évoquant la montagne sainte du Calvaire » (p. 165 sq). La
masse rocheuse qui, à Montjoi, surplombe les gorges de l’Orbieu serait de ce type; et
dès lors qu’un modèle culturel commence à se diffuser à une époque donnée (ici,
après la destruction du Royaume de Jérusalem, qui a traumatisé les chrétientés
occidentales et induit la dévotion à la Croix, au Mont Calvaire, au Golgotha), un Montjoie
peut avoir surgi, ici ou là, lorsque le site s’y prêtait (il y a 43 Montjoie en France).
Anne Lombard-Jourdan, quant à elle, (« “Munjoie!”, Montjoie et Monjoie.
Histoire d’un mot », NRO, 1993) reprend la thèse de Gamillscheg, qui faisait état d’un
composé francique mund-gawi “protège le pays”, formule précative. Cette idée de
protection du pays se retrouve dans le nom de l’épée Joyeuse des souverains
carolingiens (« on dut avoir: grawi-itia > *gawisa > gauise > jouise “celle (l’épée) du
pays” », p. 167). Cette invocation au dieu protecteur de la Gaule fut relayée par celle
à saint Denis, patron du royaume et de la royauté. Sur le terrain, la Montjoie est le
tumulus de l’ancêtre tutélaire des Gaulois, au nord immédiat de Paris. Par la suite,
l’idée de protection s’estompa peu à peu, pour laisser place à celle de point de repère
bien visible, hauteur naturelle ou tas de pierre. C’est cette fonction de repère qui a
donné lieu à la lexicalisation de Montjoie, illustrée dans le Narbonnais par les
montjòias de la route de Fontfroide, « édicules [qui] jalonnent la canalisation conduisant
l’eau du massif de Fontfroide vers Narbonne » (L’eau des Narbonnais. Histoire,
G.A.R.R.I., p. 2). En tant que toponyme, Montjoie est attesté, en France, dès la fin du
eXII siècle. Pour notre toponyme corbiérenc, on trouve castrum de Monte Joi in
Termenesio (1232), et de Monte Jocundo (1336), qui montrent le glissement aberrant
vers le sémantisme de la joie. Nous pensons que c’est à tort que l’on récuserait pour
ce toponyme une origine considérée comme lointaine dans l’espace. On ne peut nier,
en effet, qu’il a existé, dès le Haut Moyen Âge, une communauté de spiritualité, avec
la religion chrétienne, de même qu’il y eut, dès l’Antiquité tardive, une vaste
communauté linguistique, dans la Gallo-romania. Si la religion et la langue se sont diffusées,
les modèles culturels qu’elles véhiculaient ont pu, eux aussi, se répandre. Montjoi, vu
comme le maillon d’une très longue chaîne, en apporte la preuve.
Mouthoumet est le second toponyme majeur du type MONT. Ernest Nègre, dans sa
Toponymie générale de la France, n’exclut pas totalement l’hypothèse “motte”, de
l’occitan mota (p. 1254). Et Jacques Carrasco (Dictionnaire des noms de lieux dans
l’Aude) abonde dans ce sens : « Féodal “mout = motte” + occitan (h)omet “petit
orme” » (p. 31). Mais la motte en tant que “levée de terre” n’est pas ici envisageable:
le pays est assez montueux pour ne pas recourir aux mottes artificielles (on pourrait,
à la rigueur, retenir un emploi métaphorique de motte, au sens de support). Quant à
omet, le collectif de végétaux, avec le suffixe classique -ETU, “l’ormaie”, s’impose,
de préférence au diminutif. Citons, pour l’anecdote, l’interprétation fantaisiste de
Jacques Lemoine, qui voit dans Mouthoumet un produit de multo “mouton”. Les
formes anciennes se trouvent dans le Cartulaire de Mahul: villa de Montometo,
1246; et dans le Dictionnaire topographique de Sabarthès : Castrum de Moutonier :
Moutoumet, 1260 (Doat); de Mothometo, 1301. Mouthoumet serait donc le mont (à
42Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 43
valeur de motte castrale) de l’ormaie (OLMETUM). Le village et le territoire de
Mouthoumet se trouvent sur un vaste plateau, qui est le belvédère du Termenès. C’est
ce grand ensemble tabulaire lui-même que désignerait le terme mont. Il faut noter,
cependant, qu’il existe dans les compoix de Mouthoumet, un lieu-dit: à Mouthoumet,
qui représente apparemment un certain quartier rural non localisable, car ce lieu-dit
est sorti de l’usage et qu’aucun document écrit ne peut permettre de le situer, par le
jeu des confronts. Ce point précis du territoire était-il porteur d’un site remarquable
par son ormaie? On ne pourra en décider. Rappelons la parenté, morphologique et
sémantique, de Mouthoumet avec Galhaumet, l’un de nos sommets remarquables,
précédemment analysé. Dans les deux cas, une valeur symbolique de l’orme semble
probable.
Nous venons d’évoquer, à propos de Mouthoumet, la motte castrale. Il faut, à ce
propos, s’interroger sur le phénomène du perchement féodal, autrement dit
l’incastellamento. Chez nous, les castra sont le plus souvent « les héritiers d’une villa
matricielle, d’habitude éponyme du castrum; ils en gardent la toponymie romane en -an ou
-ac » (Durand, op. cit., p. 110): c’est le cas des châteaux de Davejean, Palairac, Salza,
Auriac. C’est ce qu’Aline Durand appelle « castrum perçu comme site ancien ».
Quant au « castrum perçu comme site neuf (toponymie en mont- ou puy-) », seuls
peut-être le site de Montrouch à Maisons et le village de Montgaillard, aux marges de
notre zone d’étude, satisferaient à ce critère. Pas de chez nous, non plus, le toponyme
en Mont- associé à « la figure emblématique du fondateur de la lignée castrale », tel
ce Montarnaud, cité par l’auteur, où l’on « devine un Arnald ». Nos toponymes du
type MONT auront tous un déterminant adjectival, ou bien, fourniront, joints à un
appellatif, un nom composé. Nous n’avons, dans notre corpus, qu’un seul exemple de
Mont associé à un nom de personne: c’est le monte de baudemar, dans le terrier en
latin de Laroque-de-Fa, en 1407 (Malte). Ce toponyme, avec anthroponyme
germanique, n’apparaît qu’une seule fois et sort ensuite à tout jamais de l’usage, mort-né,
en quelque sorte. On peut, avant de poursuivre, tirer un bref enseignement de cette
absence de toponyme castral du type MONT associé au nom d’un fondateur éponyme.
C’est que, dans notre Termenès, à l’exception de l’épisode des seigneurs de Termes
qui se virent désavouer, en 1214, pour la construction illicite du château de Palairac
et des tours laïques de Tréviac et de Montrouch, édifiés avant la Croisade
(juilolet 1214, RCLag, II, n 101, p. 110), le phénomène de l’incastellamento n’eut pas un
retentissement suffisant pour s’inscrire dans la toponymie.
La catégorie des MONT avec déterminant adjectival est la plus fournie. Pour ouvrir
la série, le Mont le plus mystérieux. Il apparaît dès 1301 : apud Moffaram / in serra
de Moffara, dans un bail à fief consenti aux frères Targue de Laroque par Johan
Valrian, damoiseau de Laroque-de-Fa (Malte) L’appellatif mont n’est guère, à
première vue identifiable: n’étant plus accentué, en composition, il est considérablement
altéré. Nous postulons : MONT + FARAT, sur le modèle de Puech Ferrat en Lozère (voir
Astor: s. v. PUECH, p. 643), où ferrat a le sens de “fortifié”; on trouve, encore en
Lozère, un PIFARA de même nature, où le suffixe -AT a été pris pour une finale
féminine. Le même accident a affecté notre “mont fortifié”, qui a pris lui aussi le genre
eféminin. Les formes successives, à partir du XV siècle, le confirment: a la mofara
43Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 44
(1407) / al loc apelhat de la (na) moffara (1546); dans la leçon avec na, on s’égare
evers une interprétation matronymique. Au XVII siècle, la roque de la moufare et a
la montfare autrement al sarrat de la lauzet (1608) nous donnent la localisation.
Notre / moufaro /, c’est l’énorme masse rocheuse tabulaire (une roco), qui se trouve
aux confins de Laroque et Davejean, entre le col de Bedos et le col dal Bouich. C’est
une citadelle de pierre, qui en impose; la désignation est donc métaphorique. La
dernière mention écrite de cette hauteur est de 1663 : al sarrat de la Lauzet autrement a
la monfare. Il n’en sera plus jamais question par la suite; on ne parlera plus
désormais que de la Lauzet. Auzet (ou Euzet) c’est le bois de chênes verts. Un phytonyme,
utilitaire et prosaïque, a pris la place de l’imposante citadelle. Il n’en reste rien, non
plus, dans la tradition orale.
Dans cette série de formations adjectivales, trois grands classiques (nous
entendons par là des appellations communes à tous les pays d’oc) se distinguent.
Montredon, d’abord; il y en a cinq dans notre Termenès. Selon Christine Marichy
(Réalité toponymique et représentation administrative: contribution méthodologique
à une étude de microtoponymie), « l’adjectif redon semble nommer les monticules les
plus élevés d’un terroir », pp. 835-836. Ce n’est vrai chez nous que pour les
Montredon d’Auriac et de Salza, mais pas pour ceux d’Albas, Félines et
Saint-Pierredes-Champs ; ce critère de la hauteur n’est donc pas décisif. La forme, elle,
correspond bien à l’adjectif: tous ces mamelons sont bien arrondis. Un autre trait commun,
c’est leur aridité; tous très caillouteux, ils ont porté autrefois quelques petits champs
conquis à grand peine, dans un pli de terrain ou sur un étroit replat, telle cette
bousigue du compoix de 1644 à Saint-Pierre, en une période marquée chez nous par une
grande soif de terres. Du point de vue syntaxique on ne s’étonnera pas de la
postposition de l’adjectif, qui correspond à une habitude linguistique occitane et qui exprime
toujours une fonction plus descriptive que subjective. Montpeyrous est le deuxième
élément de la trilogie. On le trouve à Auriac, Félines et Massac. Il partage avec les
Montredon une aridité qui fournit à ce toponyme une parfaite adéquation référentielle
(il est bien ce qu’il paraît être); tout comme le Montsec de Laroque (un hapax),
monticule familier qui jouxte le village (toujours employé avec l’article défini).
Enfin, Montaut, à trois exemplaires aussi, souvent à la jonction de deux ou trois
territoires villageois : l’un est à Félines-Davejean, un autre à Palairac, et un dernier
aux confins de Saint-Pierre-des-Champs, Lagrasse et Talairan (une sorte de
« marche », en somme). Y a-t-il, ici aussi, adéquation référentielle? Oui, dans les trois
cas, ces mamelons sont bien les plus hauts du secteur. Une remarque d’ordre
linguistique: c’est l’adjectif occitan alt, aut qui a été utilisé (forme étymologique), la forme
naut étant, dans la pratique moderne, la seule employée à l’oral. À l’écrit (dans les
compoix, par exemple) ce -AUT a souvent subi l’attraction du suffixe français -AUD
(on a des Montaud à Palairac et à Saint-Pierre). À Palairac, encore, l’IGN a fait du
Montaut que confirme la tradition orale un Montauch, influencé sans aucun doute par
le prestigieux voisin, le Mont Tauch de Tuchan. Notons enfin, dans le compoix de
1590, à Palairac, un Pech de Montaud tautologique. Adjectivaux, encore, et
représentant tous trois des hapax: Monsaubel, Montroubie et Montcertenat. À Talairan,
Monsaubel, entre Ste-Anne et le Razès, dans un secteur très accidenté, n’offre au
44Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 45
regard qu’un paysage âpre, dénué de possibilités agricoles. Ce nom de lieu est
d’ailleurs absent de l’unique compoix de Talairan, en 1730, ainsi que des additions au
compoix de 1746, 1765 et 1766 : c’est dire que, même dans une période de conquête
de nouvelles terres, nul pionnier ne s’est intéressé à ce quartier désolé, alors que les
echamps nouveaux ouverts à Talairan en ce milieu du XVIII siècle se comptent par
centaines. Mais le toponyme est resté dans l’usage oral. L’étymologie nous renvoie
au latin silva “forêt”, qui a donné divers produits : selve, seuva, salva, sauva (Astor,
p. 725). Le suffixe -EL, habituellement diminutif, nous paraît emporter ici un simple
sens locatif: Alibert note que le sens diminutif de -EL est souvent « complètement
oblitéré » (Dictionnaire occitan-français). C’est donc une colline qui a dû porter un
e ereste de forêt, dans la période des grands défrichements (du XI au XIV siècle). La
langue de ce toponyme (radical et suffixe) est d’ailleurs celle des siècles qui ont suivi
l’an Mil: c’est l’occitan qui est, depuis peu, sorti de la gangue du latin, ou plutôt du
gallo-roman méridional. Ces défrichements n’ont apparemment pas affecté
eMontsaubel, ni au Moyen Âge, ni d’ailleurs au XVIII siècle, comme nous l’avons vu,
quoique la présence de la base silva dans le toponyme peut laisser entendre que des
colons ont pu obtenir des droits sur ce site à une époque indéterminée (silva
s’opposant alors implicitement à foresta qui, elle, connotait l’interdiction).
Le pendant du Montsaubel talairanais, c’est le Montroubie de Salza (a monroubié,
1760). Ce “mont de chênes rouvres”, sorti de l’usage, n’est malheureusement plus
localisable. P.-H. Billy a défini trois types de toponymes formés à partir d’un
appellatif végétal, aux désinences -ARIS, -ARE / -ARIUM / -ARIA. C’est le suffixe -ARIUM > -
ier que l’on retrouve ici, comme dans genestièr ou jonquièr (“Villare et Villarium”,
NRO 2002, p. 80); l’étymon n’est pas le moderne rouire, mais l’ancienne forme rob.
Montsaubel était générique (désignant toute espèce de forêt), tandis que Montroubié
est spécifique (l’essence nous est donnée: il s’agit du chêne blanc, qui règne dans
toute la partie est du territoire de Salza, sur les schistes du Carbonifère). Ces deux
derniers toponymes végétaux attestent l’existence de petites forêts résiduelles, au temps
des grands défrichements.
À Lanet, al sarrat de mont sertenat / certenad (1659). Le second élément
adjectival, est ici en fait un participe passé occitan. À quel verbe se référer pour
l’étymologie? Sertare = claudere serait satisfaisant pour le sens : il pourrait alors s’agir d’une
mise en défens médiévale (le toponyme, encore usité à Lanet désigne un tènement
entre le chemin de Salza et le ruisseau de Laval; terrain très pentu, ingrat, mais bien
exposé, bon pour le mouton). Mais il faudrait admettre un suffixe verbal -ENAR
(habituellement fréquentatif), qui ne pourrait se justifier sémantiquement. Peut-on
envisager alors un produit du latin sertum “guirlande, couronne” (serta, Du Cange), ou de
sartan “la poêle”, avec attraction de certan (“certain”), décrivant un aspect
topographique? P.-H. Billy, lui, suggère le latin CIRCINARE “cerner”. Ces diverses nuances
semblent converger vers un sémantisme de la clôture, sans doute à des fins pastorales.
Un second syntagme participial nomme un lieu du territoire d’Auriac: al bac de
montescorgat (1656). Cet oronyme n’est pas complètement sorti de l’usage, chez les
très rares locuteurs occitanophones d’Auriac. Cette colline, de forme arrondie, eût fait
un parfait Montredon. Mais ce n’est pas l’aspect topographique qui a prévalu. Nous
45Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 46
avons là un toponyme de défrichement qui a son homologue à Bouisse: l’Escourjat
(seul). L’occitan escorjar (“écorcher”) exprime le ravinement, mais si nos Escorjat
relevaient de ce sémantisme, pourquoi seraient-ils les seuls à exprimer cette idée,
dans un pays où les pentes abruptes, particulièrement sensibles aux ravages des eaux
pluviales, sont la norme et non pas l’exception? Le participe passé dénote, dans le cas
qui nous occupe, une action anthropique. Beaucoup d’autres participes occitans (en -
at, -ado) ont enrichi le lexique du défrichement ou celui de la mise en clôture,
marquant diverses interventions de l’homme sur son milieu naturel.
Deux Montmajou demandent une explication. On les trouve à Villerouge et à
Saint-Pierre-des-Champs : campi de Monte maiore, 884, RCLag, I, acte 144, p. 207).
Ces deux toponymes ne figurent dans aucun des compoix des deux communes, aux
e eXVII et XVIII siècles. Seul, dans les deux cas, le cadastre napoléonien en fait
mention pour la première fois, à l’écrit. Ils ne se maintiendront guère, par la suite, dans la
tradition orale. La raison de cet effacement tient à la topographie. La consultation du
plan napoléonien des deux communes et de la carte IGN nous montre d’abord que ces
deux Montmajou n’en font qu’un. Montmajor (forme graphique), c’est le point
culminant de la Serre de Blanes, qui, à 541 mètres, sépare les territoires de Villerouge et
de Saint-Pierre (une borne en pierre y matérialise ce point remarquable). L’adjectif
major connote une supériorité; ici, c’est l’altitude. Et le quasi-effacement du
toponyme s’explique par la nature ingrate du secteur. Tout ici est garrigues, ravins,
rochers. Quelques rares murettes en pierre sèche rappellent de très anciennes et
étroites terrasses de culture ou tronçons de sentiers muletiers. Les compoix de
l’époque moderne n’ont, fort logiquement, gardé aucune trace de cette antique
exploitation. Et le besoin de terres qui a vu partout la remise en culture des quartiers les plus
epauvres, dès le XVI siècle, n’a pas trouvé matière à s’exercer dans cet environnement
minéral. Nous sommes ici, depuis au moins un demi-millénaire, dans un domaine
exclusif de l’élevage extensif du mouton et de la chèvre (cette dernière encore
présente en 2008). Si cette zone a pu se trouver totalement exclue des documents fiscaux
que sont les compoix, du fait de l’absence de parcelles imposables, du moins
n’a-telle pas pu échapper au quadrillage systématique du cadastre napoléonien, puis des
cartes d’État-Major, dont la préoccupation était purement topographique. Ce
toponyme, sans doute aussi ancien que la langue occitane elle-même, a pu naître dans la
période qui a suivi l’an Mil.
Deux toponymes évoquant la couleur vont clore cette série adjectivale. D’abord,
Montrouch, à Maisons : « la couleur ocre des pierres de la montagne ou du château
est mise en évidence avec l’épithète rog, variante de roge », nous dit Astor, citant les
eformes anciennes : de Monterubeo, en 1208, et Monrog au XIV siècle (p. 514). Pas
de mention dans le compoix de 1625, mais dans celui de 1778-1783, on relève:
« Biens prétendus nobles : un château ruiné appelé Montrouch, maison pour le
ramonet, courtal, sol de maisons démolies, sol d’église appelée St Martial aussi ruinée,
etc. ». Depuis sa fondation (illicite) par les seigneurs de Termes, la tour de Montrouch
et le hameau qui en dépendait n’avaient pas été compésiés (i. e. inscrits dans un
compoix). Sur le terrain, on constate un vrai perchement, sur un piton rocheux que
contourne une vallée, avec, au levant, quelques vieux champs qui avaient une bonne
46Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 47
Cliché: C. PlaLe perchement de Montrouch à Maisons : l’un des rares témoins de la
« montée des sires » en Termenès (à l’arrière-plan, le Mont Tauch).
valeur agricole. Les vestiges du bâti font apparaître plusieurs contreforts massifs qui
devaient donner à cette petite fortification un aspect dissuasif. Nous avons ici un bon
(et rare) exemple de cet incastellamento, où un feudataire ambitieux, le seigneur de
Termes, a voulu en imposer à son suzerain, l’abbé de Lagrasse. Le tènement au sud
du site fortifié, les Devèzes (la Grande et la Petite), rappelle l’emprise seigneuriale
sur une vaste portion du territoire. En 1640, 800 cesterées de terre, comprises les
terres cultes et rochers (soit plus de 300 hectares), dépendaient du château de
Montrouch, qui était alors aux mains des de Grave.
Second toponyme adjectival évoquant la couleur: Montauriol. Nous avons vu,
plus haut, que l’association MONT + anthroponyme n’existait pas dans notre
Termenès, à l’unique exception de Monte de baudemar, à Laroque-de-Fa. L’absence
de ce type linguistique dans notre zone nous incline à penser qu’Auriol, ici, n’est pas
eun nom de personne. Ce nom de famille, commun dans le pays, se trouve au XVI
siècle, chez le notaire Graffan, dans les villages de Lairière, Albières, Auriac, Montjoi
(qui semble le berceau des Auriol), c’est-à-dire dans le Termenès montagnard; il y a
eencore des Auriol à Davejean au XXI siècle. Mais, comme le remarque P.-H. Billy:
« Quand un nom de lieu, nom de commune, de hameau, de terroir, revient souvent
dans la nomenclature toponymique, peut-on affirmer que son étymon est un nom
propre? Rien n’est plus douteux » (NRO, 1986, p. 185). Or, Auriol, comme second
élément d’un nom composé, et surtout avec le mot Mont-, est très répandu, aussi bien
dans les Corbières que dans le reste du département de l’Aude, et même en
Catalogne. On le trouve, en Termenès, à Palairac, Villerouge et Saint-Pierre-Lagrasse
(dans l’Aude une commune et treize lieux-dits portent le nom de Montauriol à
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Alaigne, Homps, la Palme, etc.); en Catalogne-nord et sud, aussi, à de très nombreux
exemplaires. Une telle ubiquité doit avoir une signification culturelle. Les auteurs
intéressés par ce toponyme sont unanimes pour écarter non seulement l’hypothèse
anthroponymique, mais aussi celle du vent léger (aura), ainsi que celle de l’oiseau, le
loriot (aureolus): les monts exposés aux bises ne sont pas plus crédibles que ceux où
abonderaient les loriots. Il ne reste guère que la couleur. C’est elle qu’invoque
Bassède: « L’étymologie la plus vraisemblable est le lat. aureolus = doré, exprimant
la couleur jaune du sol ou des rochers » (op. cit., p. 526). Astor, de même: « c’est ladorée des Montauriol… où la couleur de l’or est symbolique de richesse et de
magnificence » (op. cit., p. 514). Bassède, n’a pas tort, en optant pour l’hypothèse de
la couleur, mais son interprétation au premier degré n’est pas recevable: nous
connaissons les trois Montauriol du Termenès, et la couleur jaune ne caractérise
aucun d’eux. Astor en parlant de couleur symbolique, est sans doute plus près de la
vérité. Comment se présentent, in situ, nos trois Montauriol ? À Villerouge,
Montauriol n’est aujourd’hui qu’une partie de la Bouichère, imposant mamelon
calcaire qui domine le village, au levant. Le flanc ouest du mamelon, celui qui est
visible depuis le village, ne porte qu’une maigre végétation de garrigue, où domine le
buis. Le flanc oriental, au souleilla, comprend le Montauriol actuel (petit quartier
rural jadis cultivé) et les Clauzes, où l’on trouvait autrefois des vignes (la première
mention historique souligne déjà la vocation viticole du site: vinea de Monte Auriol,
1093, Gall. christ.). Le compoix de 1683, à Villerouge, nous donne: a Montauriol;
celui de 1753 : aux bouichères de Montauriolet aussi a la bouichère de Fontauriol.
Ce qui signifie, en clair que les bouichères ou la bouichère ne sont qu’une partie de
Montauriol, qui est donc lui-même le mamelon tout entier. Ce point a son importance,
car un Montauriol, réduit à une simple portion de colline n’aurait pas la valeur insigne
que nous prétendons assigner à ce toponyme. Le Montauriol de Palairac (a la serre
de Montauriol, 1590) est une colline, au nord-ouest de la campagne de la Gauna,
colonisée par la chênaie mixte, sur les schistes du Carbonifère. À
Saint-Pierre-desChamps, se présente une situation plus complexe. En effet, seul le plan napoléonien
mentionne une serre de Montauriol, aux confins de Saint-Pierre, Caunettes et
Lagrasse. Mais dans la “Recherche du terroir de Lagrasse” (Livre Noir des Archives
de l’Abbaye de Lagrasse), nous trouvons, en 1538 : « la borio de Fontauriol, laquelle
t fait division des terroirs de Lagrasse, S -Pierre et Caunettes » (f° 172). Donc, ici, il
ne s’agit pas d’un mont, mais d’une font (source). Notons que cette alternance entre
les deux appellatifs mont et font se trouvait déjà dans le compoix de Villerouge en
1753 : la fragilité des monosyllabes explique certainement ces variantes
consonantiques à l’initiale, sans qu’il y ait eu pour autant une source sur les sites concernés.
Enfin, dernier avatar pour le site de Lagrasse (car les bâtiments du domaine en
quesetion sont sur le territoire de Lagrasse): au XIX siècle, apparaît dans divers documents
un Saint-Auriol, qui est le nom actuel de la campagne (domaine viticole) située sur la
rive gauche de l’Orbieu, en aval de Saint-Pierre. La serre elle-même, pas plus que les
Montauriol de Villerouge et de Palairac ne se caractérise, ni par sa richesse, ni par sa
magnificence, pour reprendre les termes d’Astor. Une dernière occurrence de
Montauriol se trouve à Quintillan; nous ne la mentionnons qu’en fin d’exposé, car
elle nous paraît totalement aberrante. Sabarthès fait état d’un lieu-dit Montauriol, aux
48Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 49
confins de Quintillan et de Villeneuve: « ancien fief de l’Abbaye de Lagrasse: mons
que vocant Monasteriolum, 861 », puis « villare quod dicitur Monte Auriolo, 899 ».
Le Monasteriolum devenu en quelques années Monte Auriolo est invraisemblable.
D’autant qu’en 1538, on trouve dans les Recherches diocésaines de Quintillan, la
serre de ministrolh; ce ministrolh, lui, est manifestement une évolution du
monasteriolum de 861. Le Monte Auriolo intercalé entre ces deux formes ne peut résulter que
d’une confusion due à l’existence d’un modèle culturel que l’on a reproduit mal à
propos, en 899. Élisabeth Magnou-Nortier, dans son Recueil des chartes de l’abbaye
o de Lagrasse, cautionne cette erreur (op. cit., I, n 24). Alfred Maury, lui, dans Les
forêts de la Gaule et de l’ancienne France, subodore l’erreur : « près de Montedernus,
à Quintillan, il y avait le Mons Monasteriolum, appellation qui se retrouverait,
altérée, dans Montauriol » (p. 364). « Altérée » nous paraît être, dans la citation de
Maury, le mot important. Tout notre exposé sur les Montauriol du Termenès n’est
qu’une énumération d’altérations, de glissements, d’hésitations (mont qui devient
font; monasteriolum qui devient Montauriol puis Ministrol); on obtient même, à
Saint-Pierre, un Saint-Auriol, qui n’est qu’une fausse canonisation. Nous conclurons
qu’il est sans doute plus facile de dire ce que n’est pas Montauriol (qui ne relève ni
de la brise, ni du loriot, ni de la couleur jaune, ni même de l’or-métal), que d’en
donner une définition satisfaisante. Quels sont donc les points communs aux trois sites
de Villerouge, Palairac et Saint-Pierre? Une colline, située près d’un habitat, village
ou campagne (cette situation de visibilité proximale sera la principale caractéristique
des Pech, mais n’est telle dans le groupe des Mont- que pour Montauriol), et un
aspect vaguement impressionnant, eu égard à la masse de la colline. C’est tout ce qui
reste de ce qui a dû être, comme nous l’avons dit, un modèle culturel (son ubiquité en
témoigne). Ce modèle était-il porteur d’une connotation blasonnante, prestigieuse,
pour mériter le recours à la métaphore de l’or? Il a probablement existé un
montauriol nom commun, qui s’est diffusé dans le domaine occitan et catalan. Le Monte
Auriolo de 899 nous permet de dater ce vocable de l’époque romane; l’époque
dialectale en fera bon usage. Mais à la différence de Montjoi, autre modèle culturel à qui
nous avions pu assigner une origine spatio-temporelle assez précise, Montauriol
gardera son mystère. Sur cette question, le dernier mot n’est pas dit.
À ces toponymes adjectivaux, fera suite une petite série de composés avec
appellatif postposé; à Lairière, Montquq (1654) de *KUKK, racine oronymique
pré-indoeuropéenne : les deux appellatifs de hauteur font tautologie. À Mouthoumet,
Mongach (1654) : déverbal de gachar “épier, regarder”; gach est le poste
d’observation. Deux kilomètres de route, en direction de Salza, nous amènent sur le plateau
sommital de Montgach. À la cassure du plateau, face au sud, on découvre un
panorama grandiose. En bas, le village de Lanet, en haut à droite, celui d’Albières. À
l’arrière-plan, les Piques et le château d’Auriac, le rocher de Marcus, le Pech et
Cornebouquine d’Albières. À nos pieds une grande pente (un travers) se déroule,
entre le Roc Bert, à droite, et le grand vallon de Mongach, à gauche. Ce travers fut,
au cours des siècles, le tènement viticole majeur de Mouthoumet. Il porte treize
vignes en 1654 et, en 1826, dans le cadastre napoléonien, ce sont dix-huit petitesqui s’accrochent aux rudes pentes ; ces parcelles de vigne sont minuscules (une
49Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 50
dizaine d’ares en moyenne) et chaque famille a la sienne. Il n’est pas interdit de
penser que le sentiment esthétique qui touche le promeneur, devant un tel paysage, a pu
quelquefois effleurer le vigneron de l’ancien temps, suspendant son labeur pour un
moment de repos.
La vigie, exprimée ici par Mongach, utilise à Villerouge et à Davejean le doublet
phonétique de gachar, qui est gaitar : la gait de V(1683), grande barre
calcaire au nord du Villerouge, et las gaitilles de Davejean (1751), amas rocheux qui
encadrent le défilé du Libre, à sa sortie de la petite plaine de Couize, tiennent le même
rôle que Mongach, même si elles n’ont pas la même majesté.
À Lanet, Moncal (1659), aux confins d’Auriac, relève plutôt de calvus “chauve”
(où le rocher affleure) que de *calmis “plateau désertique”, comme le voudrait le
Montcalm de l’IGN, qui ne s’appuie sur aucun texte. Pourquoi n’y a-t-il en Termenès
qu’un seul Moncal, pour combien de sites semblables non baptisés ? Notons
l’exisetence, dans le pays, depuis le XVI siècle au moins, de familles Calmont (ou Calmon),
notamment à Albières et à Félines.
À Quintillan, Moncamp (1654), toujours en usage, porteur de vignes dès 1654, est
un excellent tènement viticole; le terrain maigre et bien drainé, qu’exprime
l’appellatif calm “plateau rocheux”, est naturellement favorable à la vigne. Palier, replat de
montagne sur la grande pente qui culmine au Col d’Amiel, Moncamp est un mont
atypique, où le déterminant souligne le caractère utile et fonctionnel du site, qui
emprunte à la calm sa topographie plane, et au camp son potentiel cultural. C’est là,
à grands traits, la définition même du sarrat, appellatif de hauteur que nous
étudierons plus loin.
Deux hybrides linguistiques, enfin, méritent l’attention. À Quintillan, Monder
(1654), que la carte au 1/25000 orthographie Montdern, conformément à
l’étymologie de 861 (Silva Montederno), mais que la prononciation locale réduit à / der /, s’étire
sur une dizaine de kilomètres, orientée nord-sud, de Ségure à la Gauna: à 565 mètres
d’altitude, c’est le point culminant de la zone. Relève-t-il du type *DERVA “chêne”,
ou plutôt du type *DERNOS, qui renvoie à des sites de hauteur (J. Lacroix. Les noms
d’origine gauloise. La Gaule des combats, p. 120)? L’étymon est sans doute gaulois
et cet oronyme est l’un des éléments constitutifs de la présence gauloise dans la zone
de Palairac, qui fera l’objet d’un chapitre. À Saint-Pierre-des-Champs, en second lieu,
un Montider / Montidel (1644). Pour l’expliquer, nous ferons appel à un texte du
oRecueil des Chartes de l’Abbaye de Lagrasse (I, n 121, p. 175). En 1079-1080,
Ermengarde et ses filles vendent au monastère de Saint-Martin-des-Puits l’alleu
qu’elles possèdent dans « la villa de Couvidats » (erreur, ici, d’Élisabeth
MagnouNortier, qui confond Couvidats et Soubirats). Les confronts, très détaillés, du texte
latin, sont facilement localisables : ...de circio in fluvio Urbionem et ad ipsa roca de
Montodal (de cers le fleuve Orbieu et la Roco de Montodal); ...de altano… ad ipsa
Roda (d’autan… la Rode); ...de aquilone in cazals de Sobiraz (d’aquilon les casals
de Soubirats); ...de meridie… ad Pererol (de midi… au Pérairol). Tous ces lieux
figurent sur la carte IGN (Soubirats étant l’ancienne appellation du hameau des Joffres).
Sur le confront ouest, la roca de Montodal est associée à l’Orbieu: elle coïncide donc
avec l’actuel Montider. Le toponyme originel, Montodal, a vu, au fil des siècles, son
50Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 14/10/2014 11:28 Page 51
vocalisme se modifier. Nous y voyons un hybride romano-germanique, où le
déterminant est le nom de personne ODALDUS. Cette montagne rocheuse, contournée par
l’Orbieu, en amont de Saint-Pierre, a pour voisine une autre hauteur, qui porte aussi
un nom d’origine germanique, en emploi absolu: Gabinaut.
Pour clore le chapitre des MONT-, arrêtons-nous un instant sur l’environnement
immédiat du village de Laroque-de-Fa. À l’est-sud-est de l’habitat, trois hauteurs se
juxtaposent. Au contact du village, le Montsec, déjà évoqué, mais dont nous voulons
souligner ici l’article défini, premier élément du syntagme. De tous nos MONT-, c’est
le seul qui s’emploie avec l’article, de nos jours comme en 1407, dans le terrier de
Laroque (Fonds de Malte): al Montsec, soit une seule occurrence de l’article sur un
corpus d’une soixantaine de toponymes. La deuxième hauteur, c’est un monticule
rocheux, l’Aranic (forme actuelle): a la coma d’aranics (1407), puis al col danariq
(compoix de 1659). L’étymologie: anarricha “marches d’escalier” (Du Cange); c’est
un sentier abrupt partant du village, pour donner accès aux pâturages éloignés. Le
troisième lieu, c’est la Gasquenho, le plus élevé des trois : toponyme du type la
Mainardo, dont nous reparlerons ; mention de 1407 : la gascanha alias lo mont.
Comme pour le Montsec, emploi ici de l’article défini, et, plus remarquable encore
emploi du mot mont en absolu, seule occurrence du type MONT sans déterminant. De
ces dernières données, nous tirerons cette conclusion : le substantif mont, presque
jamais employé seul, n’est plus du tout ressenti comme un appellatif, c’est-à-dire
e ecomme un nom commun. Cela se confirme aujourd’hui, aux XX -XXI siècles : dans
notre zone, on ne parle jamais, en occitan, d’un mont; ce mot ne figure pas au lexique
courant. Une remarque de Christine Marichy résume cette situation: les registres
lexical et onomastique ne sont pas nécessairement confondus (beaucoup de MONT
+ second élément en toponymie, pas de mont dans le lexique de la zone), pp. 921-936.
Pour que la Gasquenho soit désignée par lo mont, il faut vraiment qu’elle tienne une
place éminente aux yeux des villageois de Laroque. Ce rôle de hauteur éminente et
proche, que l’on voit tous les jours, de tous les points du village, est spécifiquement
dévolu au PECH.
2) LE PECH
Le Mont est donc investi d’un certain prestige, et il est le plus souvent distancié. Il
est rarement familier. Les deux seuls Mont du Termenès qui jouxtent le village sont le
Montsec à Laroque (on l’a d’ailleurs dépouillé de son caractère altier en lui adjoignant
l’article défini), et Montauriol à Villerouge (mais, depuis plusieurs siècles, cette
colline qui domine le village n’est connue que comme la Bouichère, Montauriol n’en
étant que la face cachée, éclipsée en quelque sorte). Plusieurs villages n’ont aucun
Mont sur leur territoire. C’est le cas de Termes, Vignevieille, Fourtou; Montjoi n’en a
aucun non plus, hormis le nom du village lui-même. Albas n’en a qu’un: Montredon,
aux confins, fort éloignés, de Talairan. Davejean n’a que Montaut, qu’il partage avec
Félines. Salza n’a qu’un Montroubié, qui est même sorti de l’usage. À Talairan, il n’y
a que Montsaubel, dans la partie la plus montueuse du territoire, à plusieurs
kilomètres du village. De même pour Maisons, avec Montrouch, loin du village, au milieu des
bois. Le Mont est rare; il n’y en a qu’une soixantaine, pour plus de 200 Pech.
51Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 52
À cette image du Mont, sommet remarquable, repère, référence s’oppose celle du
Pech, qui est celle du quotidien, du familier, de l’utile. Le Pech a des dérivés, le Mont
n’en avait pas : son pouvoir ne se divise pas. Plusieurs villages ont leur Pech familier,
employé seul, avec l’article défini: à Félines, une demi-couronne de maisons
circonscrit sa base; à Talairan, le Pech lui-même porte plusieurs maisons et bâtisses diverses,
sur son sommet; à Montjoi, le Pech est un petit mourrel, qui surplombe le village
(nous définirons plus loin ce dernier terme) ; Laroque-de Fa a aussi le sien, mais
d’autres hauteurs familières, tout autour du village (la Gasquenho, l’Aranic, le Montsec)
le privent de l’exclusivité; mentionné seul en 1407 (Malte): al pueg, puis associé à
une petite hauteur d’observation, en 1659 : al pech et al miradou, il a peu à peu perdu
son statut privilégié pour n’être plus aujourd’hui connu que du plus petit nombre, en
dépit de sa proximité. Le Pech de Vignevieille, bien visible du village, au-dessus de
la Cairotte, souffre lui aussi en termes de notoriété, de l’environnement immédiat très
montueux de ce village. La proximité du pech employé seul a-t-elle force de loi? Ce
serait le cas si l’onomastique était une science exacte. Dans la grammaire des sciences
humaines, doit figurer la nuance. C’est ainsi que le Pech peut s’accommoder d’un
relatif éloignement, par rapport à l’habitat. On voit le Pech de Félines, le Pech de
Talairan (ils sont proches), on aperçoit (il est plus éloigné) le Pech de Maisons, au
levant; sa masse, à quelque distance, aurait pu lui valoir l’appellation de serre. Pour
d’autres communes, on parle aussi du Pech, mais celui-ci n’est plus aux portes du
village: c’est le cas d’Auriac (au-dessus du Carcanet), de Lairière, du côté de Borde
Blanque, et de Lanet, où le massif rocheux est appelé Couloubret sur sa face
nordouest et le Pech au sud-est; quand on désignait autrefois ce massif, on disait: la serro
dal Pech. Dans sa Cansou de la lauseto (p. 2), c’est ce Pech un peu décalé, mais
toujours porteur de l’identité villageoise, qu’évoque le poète occitan Achille Mir, le Pech
de son village natal:
Escalos et soun pèch ount lou foc de Sant Jan
Brando al lèng que diriots la gulo d’un boulcan !
t(Escales et son pech où le feu de S -Jean
Brûle au loin comme à la gueule d’un volcan !)
Albières et Fourtou, les deux villages les plus montagnards du Termenès, ont une
situation particulière. Ils ont un Pech commun, mais c’est une vraie montagne
(souvenons-nous des « deux montagnes » dont on parle à Albières : le Pech et
Cornebouquine). Haute colline arrondie, que l’on aperçoit au sud lorsqu’on entre sur
le plateau de Mouthoumet, venant de Laroque, c’est plus qu’une banale hauteur
villageoise; elle a le statut d’un mont. Elle est si remarquable qu’elle a donné son nom
à la campagne du Pech, située à un kilomètre au sud-est de la montagne. Le Pech, à
son tour, a engendré une autre campagne, par démembrement ou dédoublement, le
Puget.
Tous ces Pech, qui font partie du paysage familier des villageois, ont-ils une
morphologie caractéristique? C’est ce que semble soutenir Christine Marichy, pour qui
un pioch (c’est une des formes dialectales de pech) est, en règle générale, un
monticule à base et sommet arrondis. Chez nous, le Pech de Félines répondrait à peu près
à cette définition, mais celui de Talairan, qui n’est que le point le plus élevé de
l’em52Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 53
Cliché: C. PlaLe Pech d’Albières : atypique, parce qu’on le voit de très loin ; ce n’est pas
un simple pech villageois.
prise villageoise, n’a pas de forme particulière. Quant à celui de Maisons, il a tout
d’une serre, c’est-à-dire un massif allongé sur plusieurs centaines de mètres. Il n’y a
donc pas, en Termenès, un Pech morphologiquement typé.
Les Pech villageois, que nous venons de décrire, ne constituent, dans la masse des
toponymes de ce type, qu’un petit groupe d’une dizaine d’unités. Mais voici que,
audelà de la ceinture horticole des villages, se presse la foule des Pech à vocation
agricole.
Le Pech villageois, qui était employé seul, a désormais des déterminants variés,
qui expriment toute la richesse des rapports de l’homme à son milieu. C’est fort
justement qu’Aline Durand (op. cit., p. 120) souligne « l’anthropisation des pechs et la
colonisation des versants »; c’est, poursuit-elle, « l’intégration des déclivités dans
l’âge médiéval » qui induit l’apparition, de « nombreux noms composés avec les deux
racines podium et mons ». Nous partageons cette analyse, mais seulement pour la
racine PODIU, qui nous occupe dans ce chapitre, et non pour la racine MONS, car le
Mont n’est guère chez nous lié à l’agriculture, mais plutôt à l’activité pastorale et
forestière. Toutes ces formations avec podium sont généralement d’époque féodale.
e eEn cette période du XI au XIV siècle, dans la Francia d’après l’an Mil, se produit
une véritable explosion démographique: de cinq millions d’habitants en 1100, la
population passe à quinze millions en 1300. C’est la terre qui devra nourrir ces
hommes. Les défrichements permettront une forte croissance agricole. Guy Fourquin,
dans l’Histoire de la France rurale (I, p. 470 sq.), met l’accent sur l’extension des
vieux terroirs, qui est marquée par le « premier aspect des défrichements… en
prin53Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 54
cipe le fruit d’initiatives individuelles ». Le nom de ces pionniers, c’est notre
microtoponymie qui en rend compte. Une trentaine de syntagmes toponymiques du type
PECH ont un anthroponyme comme déterminant. Dans ce groupe, nous distinguerons
deux sous-catégories syntaxiques. La première sera prépositionnelle (du type Pech de
Belhou). Parmi la quinzaine d’occurrences de ce type, nous citerons à Laroque le
Pueg de baudemar (1407), qui alterne dans le terrier du Fonds de Malte avec le Monte
de baudemar, déjà cité (cette alternance des deux appellatifs est rarissime; elle
prouve en tout cas, le possible chevauchement de deux catégories voisines). Le lieu
ainsi désigné n’est pas localisable. À Laroque aussi, le Pech de belho (1407),
aujourd’hui Pech de Beillou, promontoire de Camp de Serre, domine la vallée du
Sou, au droit de Moulintour : pentes abruptes, rocheuses, ravinées, où l’emprise
temporaire d’un pionnier en mal de terres n’a pas eu de suite. De même pour le Pech de
Berou à Albas (cadastre napoléonien), dans le quartier difficile du Moulin de l’Ilhe,
et pour le Pech den perilou à Auriac, présent dans le compoix de 1656, mais sorti du
domaine exploitable dès 1748 (absent du second compoix). Le Pug deborel à Laroque
(1407), le Pech den Philip à Palairac (1590) et le Pech den bellugo (Palairac 1692) se
sont eux aussi effacés très tôt de l’espace agricole et de la mémoire toponymique. En
revanche, quelques autres Pech, qui ont fait partie du premier cercle de la
colonisation des versants, sont restés bien vivants jusqu’à la déprise des années 1960-1970. À
Félines, le Pech de mounaut / mounaud / d’amounaut (1682), sans doute issu d’un
eBounaud (patronyme présent dans le pays au XVI siècle, à Talairan notamment):
syntagme doublement tautologique, le pech étant déjà une hauteur, redoublé par
l’adverbe amount “en haut”, puis par l’adjectif aut “haut”. À 300 mètres du village, cette
colline allongée a porté dans ses schistes de bonnes vignes, sur ses deux versants, et
des châtaigniers. À Félines encore, le Pech de la blanque / na blanque (où l’idée de
couleur a supplanté le matronyme originel) fut, lui aussi, à quelques centaines de
mètres au nord du village, un excellent vignoble. À Palairac, a pech de greil /
dengreil (1590), où la particule en accrédite, en principe, l’hypothèse anthroponymique,
est devenu Pétégril. Cette colline qui domine le vallon de la Peyre, à quelque cinq
cents mètres du village, eut aussi son petit vignoble d’excellente qualité. À Villerouge
enfin, le Pétéchéou actuel (ancien Pech ducheau / ducheu, compoix 1683), à un
kilomètre du village, entre la route de Félines et le ruisseau des Gours, fut lui aussi
consacré à la vigne. Ce nom de lieu découle sans doute d’un nom de personne d’origine
géographique (Uchaud, commune du Gard), à moins qu’il ne s’agisse de l’ancienne
mesure de capacité: uchau (un demi-litre), qui désignerait alors un terroir peu
productif.
La seconde catégorie des Pech anthroponymiques est celle du tour déterminatif
par juxtaposition, du type Pech marty à Lairière (1654) et pech marti à Laroque
e(1659). Ces deux toponymes ne figurent plus dans les compoix du XVIII (en 1748 à
Lairière et en 1751 à Laroque). Davejean compte quatre Pech de ce type: pech bouni,
pech cagail, pech naurès et pech lebat (1751), respectivement évolués en Pèpouni,
Pècagat, Pènnaunés et Pèllebat. Laissant de côté les déformations morphologiques,
dont nous reparlerons, donnons comme à peu près assurés les anthroponymes Bony
e(nom de famille, encore présent à Maisons au XX siècle), Cagal ou Cagail (à notre
54Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 55
avis un surnom scatologique, prolongé par la forme adjectivale moderne: cagat),
Aurès (avec agglutination et élision de la particule en) et Levat (nom de famille
méridional). Ces quatre mamelons encore bien présents dans l’usage toponymique, firent
partie, jusqu’à la déprise, de l’espace agricole (céréalier surtout) de Davejean. À
Palairac, Pichéric, de Piechairecq (compoix 1590) < pech + HARY (Nègre) que l’IGN
a cru bon de rendre redondant en le baptisant Pech de Pichéric, est une vaste croupe
qui prolonge au sud-est la cuvette du pré de l’Abbé; de valeur agricole nulle, cette
hauteur fut de tout temps vouée au pâturage extensif. À Salza, un Pouzernaud
(compoix 1760), sans doute le *Pech d’Arnaud, sorti de l’usage. À Maisons, Pech rougou
e(1625) ne se retrouve pas dans le compoix du XVIII (il y eut des familles Roujou, à
Maisons et à Félines, dans le passé). Enfin, à Vignevieille, Pech auriol (à Durfort, en
1706) devenu Pichauriol en 1813 (notaire J.-Bapt. Pla) : ici, nous écartant du
sémantisme quelque peu blasonnant que nous avions assigné aux différents Montauriol,
nous reviendrons à l’option anthroponymique. Cet Auriol-ci, le seul qui qualifie un
pech dans le Termenès, nous paraît être le nom de famille Auriol, très présent aux
siècles passés et jusqu’à nos jours, dans cette moyenne vallée de l’Orbieu, à Montjoi
notamment. Le compoix de 1706 mentionne une « meterie a pech auriol », ce qui
indique un petit domaine habité, ainsi que « la fon de pechauriol »; bonne source
dont les eaux rejoignent le ruisseau du Bouet. Ce domaine de Pechauriol n’a laissé
aucun souvenir chez les anciens de Vignevieille, car il a été toponymiquement
remplacé par Micoulau, entre 1830 et 1850 (l’état civil de Vignevieille mentionne la
naisersance d’un fils de Joseph Chauvet, le 1 août 1850, « en son domaine appelé
Micoulau »).
Des deux catégories de Pech anthroponymiques, la première (avec préposition
devant le nom de personne) s’avère la plus fragile, en termes de survie toponymique.
Seuls trois de ces Pech, sur une quinzaine, sont restés vivants, et ces trois-là sont de
petits tènements, n’excédant pas deux ou trois hectares de superficie. Les douze
autres n’ont eu qu’une existence éphémère, imputable à leur éloignement et à leur
mauvais potentiel agricole. Ce type linguistique comporte toujours l’article défini,
gardant au Pech sa valeur d’appellatif et lui contestant par là-même le statut de vrai
toponyme. La préposition de, elle-même, souligne le lien au pionnier marginal, à
l’homme: c’est lui dont on se souvient; quand celui-ci disparaîtra, le nom de lieu
s’effacera à peu près certainement. La seconde catégorie (au génitif synthétique, sans
préposition) est toujours sans article: Pènnaunés, Picheric. Le Pech, ici, est comme
institutionnalisé, c’est un vrai toponyme, digne dans tous les cas d’une majuscule,
tandis que le premier n’était qu’un appellatif, simplement destiné à décrire un certain
type de lieu.
Les Baudemar, Philip, Bellugo sont des défricheurs. Le lien qui les unit au Pech
ne peut être que celui du travail, de la mise en valeur d’une terre, si ingrate fût-elle.
C’est à une reconquête agricole que ces hommes ont prêté leurs bras. Les travaux ou
le type de culture auxquels ils se sont livrés apparaissent dans quelques
microtoponymes, tels le Pech de la Bousigue, à Palairac (1590), souvenir d’un ancien essartage
ou le Pech de las vignyes à Lairière (1618) qui rappelle l’implantation d’un petit
vignoble de coteau sur un territoire montagnard où la vigne n’est mentionnée que
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parce qu’elle est distinctive. Implicite dans les pech avec nom du pionnier, explicite
dans les deux derniers toponymes cités, la reconquête agricole a connu chez nous sa
plus large expression, dans la période 1550-1650. Les Pech anthroponymiques se
tiennent essentiellement dans cette fourchette chronologique: nous avons vu que
ebeaucoup d’entre eux ne se sont pas maintenus dans les compoix du XVIII siècle.
L’anthropisation dont parle Aline Durand a affecté les pech, mais plus encore les
autres composantes topographiques des territoires que sont les coumes, les plas, les
sarrats, etc., que nous traiterons plus tard. Si les pech n’ont, en fin de compte, joué
qu’un rôle mineur dans cette vaste reprise agricole, ils restent des témoins intéressants
de certains aspects du paysage forestier. Le pech de l’ausine, à Félines (1682) fut
nommé, à l’évidence lors d’une époque d’intense déforestation, l’ausine “chêne vert”
n’étant plus aujourd’hui, depuis fort longtemps, distinctive. Pech fajet, à Villerouge
(1683), de fagus “hêtre”, avec suffixe -ETU de collectif végétal, appelle un
commentaire. À une altitude de 400 mètres, qui n’est plus de nos jours celle du hêtre, cette
eessence y fut pourtant présente après l’an Mil; « c’est la fièvre défricheuse du XI
siècle qui a éradiqué les vestiges glaciaires prospérant à basse altitude », (Durand, op.
cit., p. 236). La présence récurrente d’essences d’affinité montagnarde dans de tels
sites est attestée par l’analyse anthracologique: le toponyme villerougeois en
témoigne. À Talairan aussi, le pech dict le morralh delz holms (26 août 1545, Matt.
Gr.); dans ce syntagme, le pech n’est qu’un appellatif; ce n’est que l’un des
monticules de la plaine des Basses, que l’on distingue des autres en nommant sa couverture
forestière. Ces ormeaux, qui forment ici un petit boisement homogène, ont-ils la
valeur symbolique que nous avons déjà prêtée aux peuplements sommitaux de
Galhoumet et de Mouthoumet? Ils occupent, en tout cas, une position inaccoutumée,
destinés qu’ils étaient, normalement, à siéger sur les places de nos villages ou à
border les chemins majeurs.
Les pech examinés jusqu’ici avaient une spécificité: chacun d’eux avait quelque
chose à nous apprendre. Tel n’est pas le cas des nombreux pech à déterminant
géographique. Prenons le pueg de la Salvetat à Davejean (1333, Malte), le pech del
vilaret à Albières (1661), le pech de Matte-Redonde à Auriac (1553-1563, InvRocq), le
pech de Sant-Miquel à Talairan (5 janvier 1812, J.-B. Pla). Tous s’articulent sur le
nom d’un quartier rural, dont ils ne sont que le point culminant.
Une petite série de Pech géographiques appelle un commentaire critique. On les
trouve, soit dans le cadastre napoléonien (plan ou États de sections), soit dans les
cartes IGN. Tous ces Pech se réfèrent à des hauteurs remarquables, disons même à
des montagnes parmi les plus élevées de la zone, en contradiction totale avec la
définition qui découle de notre exposé sur les Pech, qui sont des hauteurs moyennes ou
modestes. Citons Pech Pérairol (à Termes), Pech de Blanes (à Villerouge), Pech de
Pichéric (à Palairac), où l’Administration a pris le parti d’adjoindre à ces sommets
remarquables un appellatif qui n’a qu’un rôle explicatif, car le Pérairol ou Pichéric
employés seuls n’auraient pas révélé au lecteur du cadastre ou des cartes IGN leur
nature d’oronymes. Initiative d’autant plus malvenue qu’elle contrevient à l’usage
local, où l’on ne parle que du Pérairol, de la serre de Blanes, de Pichéric, et que, par
un effet pervers, c’est l’appellation administrative qui a les meilleures chances de
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s’imposer, tant reste forte, prestigieuse même, la révérence pour l’écrit, auprès des
usagers présents et futurs, tous coupés du vieux fonds toponymique dialectal.
Nous qualifierons d’historiques les pech dont le déterminant nous révèle tel aspect
de la féodalité. Le pech de Fourques, à Laroque (1659), sur le chemin vieux de
Dernacueillette et aux confins de ce village (pét dé fourco est la forme moderne), le
pech de las justices (aussi à Laroque, 1659), sorti de l’usage, mais localisable, grâce
au terrier de 1608 (Malte), à l’entrée est du village, au sud de la Sigale et de Trampech
et le pech de las forques (à Palairac, 1590), mamelon caillouteux dans la longue
montée vers la Camp, évoquent les fourches patibulaires, instruments de la justice banale.
Pour les justices, on peut aussi envisager le sens de terres contestées, aux confins de
deux paroisses. À Villerouge, il y a le Pétouliza (forme actuelle); le compoix de 1683
donne: al pech Douliza. Du Cange a un oriza “espèce de froment”, une céréale donc
(on sait qu’oriza est le nom scientifique du riz). Il peut s’agir soit d’une part de
récolte, soit peut-être du droit de salvamentum (protection par le seigneur des biens
et des personnes), dont le manant s’acquitte par cette redevance. Ce pech Douliza
forme avec le col dal ibergue (dont nous reparlerons), un couple de lieux-dits
contigus et dont le sémantisme commun est celui des céréales secondaires. À Villerouge
aussi, le Pech de la pentète(compoix 1753), devenu le Pantét (encore en usage). Ce
dérivé de “pente” décrit une petite plate-forme sommitale qui relie le Pré de l’Abbé,
bassin de terres fourragères, à Sarromijano, plateau caillouteux situé en contrebas.
Nous citerons enfin, à Palairac, al pech de benefficy (1590). À deux kilomètres du
village, sur le chemin de St-Ciscle, on trouve le Bénéfici (employé seul désormais). Ce
tènement, d’une contenance difficile à préciser et d’une médiocre valeur agricole, a
dû représenter « la concession en bienfait » à un laïc d’une partie de villa prélevée sur
le temporel d’un établissement ecclésiastique, ici l’abbaye de Lagrasse. Élie Griffe,
dans son Histoire religieuse des anciens pays de l’Aude, confirme: « L’abbaye de
Lagrasse, lorsqu’elle acquiert de nouvelles terres, se préoccupe aussitôt de les
peupler, par des concessions de bénéfices » (p. 223). Le Pech adrue de ce même Palairac
(1590), non localisé, de adrudus “cuivre brut” (Du Cange) rappelle la vocation
minière de ce territoire, que l’abbé de Lagrasse et les seigneurs de Termes se
disputèrent âprement.
Une dernière catégorie de pech est celle des composés adjectivaux. Nous avons
déjà rencontré ce type morphologique avec la base Mont. La démarche est similaire.
Elle est descriptive, mais s’adresse ici à des hauteurs mineures. Purement
topographiques, voici les pech médians, petites collines situées entre deux vallons. Le Pech
mijanelh (à Albas, 1538) devenu puech mijanel en 1757 (forme diphtonguée qui n’est
pas du pays) n’est plus localisable que grâce au plan napoléonien, en limite de
Talairan, mais il est sorti de l’usage. À Talairan, en 1765 (addition au compoix de
1730), Étienne Arnaud de Jonquières ouvre un nouveau champ al rec de peich
mijanel, certainement aux confins de Talairan et Jonquières (notons la variante graphique
peich). Le pech miga de Laroque (1659) s’est effacé de la mémoire collective (le g
dur, non palatalisé, n’est pas rare dans les compoix: c’est une graphie fautive). À
Salza, le Pech migie de 1760 a lui aussi disparu. Soulignons la variété suffixale de ces
divers déterminants du pech: le classique -anu, sous sa forme phonétique / a / ; la
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variante -anel où -EL n’est pas nécessairement diminutif, mais sert plutôt à étoffer;
enfin, avec migie, le suffixe de fonction -IER, qui souligne l’aspect utilitaire. Il faut
signaler le nom de famille Pechmija, ou Pémija, commun en bas Termenès (à
Villerouge, Félines, Dernacueillette), dans les siècles passés. Indigence lexicale, pour
qualifier la forme de ces pech: l’adjectif agut “aigu” a donné pejegut à Albas (1757)
(prononciation actuelle: / pitchigueut /), bien visible au nord du village; à Félines
Pech Egut (1682), à 200 mètres du village (même prononciation que ci-dessus); le
pech agut de Palairac (1590) se trouve à Couize: colline double, avec petite
dépression médiane, elle aussi au voisinage immédiat de l’habitation de cette campagne.
Tous ces pitchiguts sont des mamelons au sommet arrondi, en contradiction avec le
qualificatif “aigu”. On ne peut guère imaginer que, dans l’espace de sept à huit
siècles seulement, des sommets pointus aient pu s’éroder de la sorte: “aigu” voudrait-il
edire alors simplement “qui accroche le regard”? Un texte du XII siècle nous aidera
à conforter cette hypothèse. Il s’agit, dans la Chanson de Roland, de la mort du héros.
Sentant que la fin est proche, il s’est installé sur une hauteur ; ainsi, Charlemagne,
retourné à Roncevaux pour honorer ses morts, pourra-t-il retrouver son défunt neveu:
Ço sent Rollant de son tens n’i ad plus.
Devers Espaigne est en un pui agut
(Roland sent que son temps est fini;
tourné vers l’Espagne, il est sur un tertre aigu)
(André Lagarde, Laurent Michard, Moyen Âge, p. 26).
C’est donc bien sans doute la visibilité qui est de la sorte mise en relief par
l’adjectif de notre toponyme médiéval. Un seul autre adjectif descriptif de la forme se
trouve, à un seul exemplaire, dans le toponyme de Massac: al pujol redounel (1764),
petit mamelon, non loin de l’entrée du val de Sédeillan, qui affecte bien une forme
arrondie. Le diminutif redounel (de redoun “rond”) est sans doute dû à la contagion
de pujol, lui-même diminutif de pech. Deux adjectifs de couleur, le rouge et le noir,
nous donnent à Maisons : a pegs roug (1625), à la localisation vague, « du côté de
Tauch », secteur des plus ingrats, et à Talairan: a pech rouch (1557) et al pech rouch
(François Graffan, notaire à Villerouge, 18 mars 1610). Ce pech talairanais semble
dériver, en l’espace d’un demi-siècle, du statut de toponyme à celui de simple
appellatif. Il ne s’est pas maintenu dans l’usage mais, à l’opposé de son homologue de
Maisons, semble avoir été porteur d’une certaine valeur agricole, puisqu’un champ y
est mentionné en 1557, par le notaire Matthieu Graffan, et une olivette, dans un
testament de 1610. Pour la couleur noire, nous relevons Pech negre à Auriac, dans le
seul cadastre napoléonien, et a pech negre, à Mouthoumet (1780) : le premier, à 744
mètres, fait le partage entre Auriac et Laroque-de-Fa, et le second n’a laissé aucun
souvenir. On ne sait si les deux couleurs évoquées par ces oronymes sont celles du
sol, de la roche ou de la couverture végétale, car, rappelons-le, un seul de ces quatre
pech est encore localisable. Sur le thème de la végétation, un Pechbusque à
Mouthoumet (1654), sorti de l’usage, de boscan “des bois, sauvage” (Nègre,
Toponymie générale de la France, p. 1182); al puegz genestier (à Massac, 1406),
devenu Pichinestièr “la colline aux genêts”, gros mamelon arrondi, qui domine la
cuvette de Dernacueillette, aux confins de Massac; à pech garraboux (à Albas),
men58Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 59
tionné par le seul plan napoléonien, au sud du village (de garrabièr“églantier”, avec
suffixe -OS de collectif végétal) ce mamelon, au pied duquel passait la traverse
d’Albas à Cascastel, portait un champ d’assez bonne qualité, mais sa terre schisteuse
était surtout exploitée pour recharger et durcir les rues du village, dont la terre
argileuse se transformait en bourbier, par temps de pluie. Notons que ce tènement n’est
connu que sous le nom de Carrabous (l’IGN, ici, a bien suivi l’usage local). Les
genêts et les églantiers nous rappellent le type de végétation que le défricheur a dû
éliminer, pour rendre le sol à la culture. À Talairan, le Péteilla (forme actuelle) est un
pech talhat (1730), où l’on a “taillé”, coupé le bois, sans déraciner les souches, pour
y établir une culture temporaire. L’autorisation seigneuriale pour abattre des arbres
s’exprime par le talia (Du Cange), qui est une silva caedua “bois que l’on peut
couper”. L’addition de 1765 au compoix de 1730 (“Cayer des terres nouvellement
défrichées”) nous apprend qu’un Joseph Pla a fait une « augmentation de champ en trois
faisses à las olivières au tour du roq de peteillat ». Les Olivières, à la charnière de
l’ager et du saltus talairanais, quartier rural fort accidenté et très éloigné du village
ede Talairan, fut l’un des tout derniers à être mis ou remis en culture, au XVIII siècle,
car il était l’un des plus ingrats. Un aspect de mont chauve, c’est celui de Pech
calvel (à Laroque, 1659), colline pointue imposante, à 500 mètres en aval du village; la
forme orale moderne est Pécalbel et même Pécambel. À Termes : a pech nautye
(1662) puis a pechnautieu (1679) joue sur les deux suffixes -IER (exprimant la
fonction) et -IU (l’aspect, le caractère général d’un lieu). Cette colline est sans doute plus
élevée que ses voisines, mais nous ne pourrons en juger car le toponyme, sorti de
l’usage, n’est plus localisable. Le même thème apparaît dans : al pegaut, à Massac
(1406), puis a pechaut (1608, Malte); le Péchaut est une grande montagne (bonne
adéquation référentielle) au-dessus de la route de Soulatgé, avant le val de Sédeillan.
Naut à Termes, aut à Massac: les deux formes de l’adjectif occitan sont utilisées dans
la microtoponymie locale. À Termes, encore, un Pech gardalier (1662), non
localisable, sans doute poste de vigie. À Davejean, le Pèllébat déjà mentionné sous
l’hypothèse anthroponymique, pourrait bien être un pech vedat > debat “en défens”, qui
aurait subi l’attraction de lebat “élevé”. Pechauroux, à Montjoi (1664): ce mourrel,
sur le chemin de Saint-Pierre, rive droite de l’Orbieu, en aval du village, se rappelle
au souvenir par sa mine de fer, plutôt que par son exposition aux vents (de auros
“venteux”), car ce dernier trait n’est guère distinctif, dans un pays balayé par le cers
et le marin, à longueur d’année. Pech bregous, à Mouthoumet (1654), sorti de l’usage
(de bregos “hargneux, querelleur”) pourrait faire lui aussi allusion aux vents
déchaînés, qui cherchent querelle à qui s’aventure sur ses flancs ou son sommet, ou bien
représenter un lieu disputé par des propriétaires.
Quant au règne animal le seul toponyme concerné semble être le Pech Serviol
d’Auriac (a pet serviol, 1656), au terroir de Lauradieu. Ce pech n’est pas localisable
L’étymon nous paraît être l’occitan cèrvi“cerf” (Alibert). Cet animal de vénerie était
fort prisé des seigneurs au Moyen Âge, comme nous le rappelle ce texte tiré de la
Geste de Louis le Pieux: In mense augusto, quando cervi pinguissimi sunt, venationi
vacabat, usque dum aprorum tempus advenerat (au mois d’août, quand les cerfs sont
les plus gras, il s’adonnait à la chasse, en attendant le temps du sanglier) (Du Cange,
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s. v. Ferae forestae). La chasse au cerf a pu meubler, à Auriac, les loisirs de
l’archevêque de Narbonne, seigneur éminent du lieu. Mais, si nous suivons Claude et
Georges Bertrand (Pour une archéologie agraire), « l’os de cervidé [ou, comme ici,
le cervidé toponymique] conduit à la forêt disparue et au changement de climat »
(p. 17). Et Aline Durand de préciser: « Le cerf vit dans des forêts suffisamment
vastes, 5000 hectares au moins. C’est un indicateur d’un climat un peu froid et
humide, favorisant le développement de la forêt de feuillus » (op. cit., p. 235). La
naissance de notre toponyme a donc pu se produire avant les grands défrichements,
esoit vers le XI siècle, où la langue occitane était déjà sortie de sa gangue latine, à
e emoins qu’il ne date du XV ou début XVI siècle, période de l’homme rare et de la
reforestation.
Pech séc, à Villerouge (a pech seq, 1683), pour en finir avec ces formations
adjectivales, est si peu distinctif, dans un environnement minéral où le Perairol, la Lauzo,
la Grande et la Petite garrigue disent assez l’aridité de la zone, que l’on ne peut
rejeter, pour expliquer ce toponyme, l’hypothèse d’André Vigo, selon laquelle « il est fort
possible que le terme sec couvre dans de nombreux cas le mot prélatin suc » (op. cit.,
p. 222). Ce qui ferait de notre Pech séc un de ces composés tautologiques dont les
oronymes majeurs nous ont offert de nombreux exemples. Le Pech couyol de
Dernacueillette (Pech Coujol, 1692) relèverait du même type: ici, couyoul ne serait
pas le coucou, mais un * KUKUL dérivé de la racine pré-indo-européenne * KUKK-. La
grosse masse rocheuse de Pech couyol domine le village, au sud, au-dessus de la
Farratcho: c’est l’une des hauteurs familières qui entourent le fond de la cuvette.
Un microtoponyme fondé sur la base PECH complétera cette revue. Il se trouve à
trois exemplaires dans notre zone d’étude. À Saint-Pierre-des-Champs: a traspech
(1664); à Saint-Martin-des-Puits: a traspech (1715); à Laroque-de-Fa: entranpueg
(1407), devenu trampech, dans l’usage moderne. La préposition tras “derrière”, issue
du latin trans “au- delà de”, a engendré ce nom de lieu. Le seul qui a survécu est celui
de Laroque: c’est un haut de vallon abritant un petit bassin de vignes, derrière la masse
rocheuse du Castelnaut et du Roc de Peyrot; cet ensemble rocheux, au pied duquel se
serre le village, a ici qualité de pech: différent du pech et miradou, déjà cité à Laroque,
celui-ci est vraiment le pech villageois de proximité. Il joue le rôle de rempart contre
le vent dominant, le cers, vent du nord-ouest. Cette configuration de petit vignoble
abrité se retrouve avec le traspech de Saint-Pierre-des-Champs. C’est ce que nous
apprennent les deux compoix de ce village. Celui de 1644 nous donne cinq vignes et
deux malhols (jeunes vignes de moins de cinq ans) et celui de 1719 quatre vignes. Le
toponyme n’évoque plus rien chez les meilleurs témoins du lieu, mais nous pouvons
le localiser grâce à la double désignation toponymique de 1719: a traspech sive al req
dardene. Comme à Laroque, une colline abrite du vent dominant un ensemble de
vignes: il s’agit ici d’un massif imposant qui se dresse au nord-est du village et dont
le sommet aplati est encore aujourd’hui un excellent tènement viticole, qu’on désigne
du nom de las Bignos; ce tènement est déjà dénommé le pla de las vignes en 1644, et
devait être prolongé jusqu’au ruisseau d’Ardenne par le tènement traspech qui, le plus
éloigné du village, a fini par perdre son nom. Le traspech de Saint-Martin-des-Puits,
non localisable, devait occuper une situation analogue aux deux précédents.
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Le pech a ses dérivés, peu nombreux. À Félines, le péchet est un hapax, tiré de la
emicrotoponymie du XIX siècle, qui ne désigne aucune colline, mais simplement une
petite parcelle de vigne, infime portion du Pech, située au pied de celui-ci. Il y a ici
un type de dérivé diminutif que l’on retrouve à Félines avec le Planalet, qui n’est pas
un petit planal, mais seulement un ressaut, au pied du Planal de Récompech. De
même, nous allons trouver à Laroque le Picou, qui n’est pas un petit pic isolé, mais
nele pied de la grosse colline rocheuse qu’est le Montsec. Notons aussi le Puget (c de
Fourtou), qui n’est pas un petit pech, mais la partie basse de la montagne du Pech.
Les deux dérivés classiques de pech sont pujol et pujal. On trouve al pujol à Albas
(1757), effacé de la mémoire; al pujol à Mouthoumet (1654), qui se confond avec le
tènement de Raissac, à 500 mètres du village, sur la route de Salza: mamelon peu
pentu, avec de bonnes terres à céréales ; al pujol à Vignevieille (1706): petite hauteur,
au pied du massif de Berlés sur le chemin de Salza portant quelques vignes mal
exposées ; enfin, à Massac, où apparaît la forme la plus ancienne (al pugolh, 1406, Malte):
au bord de la route de Soulatgé, non loin du village, sur ce petit mamelon arrondi, on
cultivait trois champs, dès 1406. Le pujol est, dans tous les cas, un pech en miniature,
conformément à son suffixe diminutif. Il n’en est pas de même du pujal où l’idée de
hauteur passe au second plan, pour céder la place à celle d’espace, d’étendue (que
l’on retrouve dans combal, vignal, génibral); la forme au pluriel, sous laquelle on
trouve toujours ce toponyme, amplifie encore l’idée d’extension dont est porteur le
suffixe -AL. À Albas, as pujals (1757), usité sous la forme agglutinée as
espujals / espéjals désigne le flanc de coteau du Moulin à vent, au sud du village. À
Mouthoumet, als pujals (1654) est un assez vaste plateau au pied d’Esquino d’Azé
avec, dans les schistes, de bonnes terres à seigle. À Montjoi, als pujals (1664) / forme
orale moderne: les espijals / est un tènement de bas de pente, à la retombée du
plateau de Salza, sur la rive droite de l’Orbieu, en aval du village; il y a là de bonnes
terres cultivables. À Salza, as pujals (1760), employé à l’oral sous la
forme / péjals / : petit plateau, avec de bons champs, au pied de la colline de
Pignoulières. À Davejean, notre forme la plus ancienne, dans le terrier de 1333
(Malte) : als puials. Et à Villerouge, as pujalz (1683). Les Pujals sont le plus souvent,
à Villerouge et à Davejean notamment, la partie inférieure, le marchepied en quelque
sorte, d’une serre imposante, celle de l’Aurespic à Villerouge, celle de la Marcélho à
Davejean. Ce marchepied, ce bas de pente s’étale généralement en longueur sur une
centaine de mètres ou plus, en une succession de croupes et de dépressions peu
accusées ; il représente toujours un espace utile.
Le dernier dérivé, un hapax, est le pigeaulou, à Davejean (1751). Cette grande
colline domine, au levant, le col de Ligès. En fait, les plus anciens font remarquer que
seul le versant au soleil de cette longue colline est appelé le pijoulou (forme
moderne) ; l’autre versant, celui qui est visible dès la montée du col de Ligès vers
Davejean, c’est la Tèoulièro (“tuilerie”); ce toponyme biface nous rappelle le
PechCouloubret de Lanet. Ce pijoulou au double suffixe est un pijol augmenté du suffixe
-ON (< latin -ONE). La valeur diminutive de pijol a été oubliée, celui-ci fonctionnant
comme un véritable appellatif, et c’est pour rendre compte de l’importante superficie
du tènement que le suffixe augmentatif -ON est venu s’ajouter. Santano Moreno,
étu61Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 62
diant le suffixe -ONE, a établi que « le roman… a joint -one à des noms de choses à
travers deux fonctions : l’agrandissement, avec un sens péjoratif, ou le concept de peu
de valeur, de petitesse, donc double sens. D’où dans les langues romanes, suffixe à
fonction augmentative (en espagnol, portugais, italien, roumain) ou diminutive (en
catalan, français, occitan) » (“Mélanges d’onomastique occitane”, NRO, 1994,
p. 115). Le Pijoulou de Davejean fut, dans un passé plus récent, un excellent terroir
viticole: sa pente légère, favorisant un réchauffement printanier plus précoce, était un
atout pour la viticulture. C’est dire que l’aspect d’« agrandissement péjoratif » ne lui
est pas strictement applicable.
Une forme féminine de pech, découlant de podia, la pege, à Termes (26 janvier
1571, Matt. Gr.): versant abrupt d’un mamelon au levant du village, site caillouteux
de très mauvaise qualité agricole. Ce féminin augmentatif (cf. l’orto, la roco, etc.)
exprime l’étendue, l’extension d’un aspect du paysage.
Le latin PODIU a donné, selon les régions, des produits morpho-phonétiques très
variés. Notre zone d’étude est acquise à la monophtongaison (une seule voyelle): il
n’y a que des pech. Mais « lorsque podium est suivi d’un déterminatif, il se trouve en
position prétonique et subit donc le plus de déformations et d’attractions
paronymiques » (Nègre, Études de linguistique romane et toponymie, p. 284). C’est ainsi que
l’on constate diverses « variations du vocalisme: tendance à la fermeture de la
voyelle dont l’élément déterminatif est directement rattaché au déterminé, (faisant
corps avec lui): Pépusque », pour Pech busque (X. Ravier, NRO, 1996); voir
ci-dessus le Pechbusque de Mouthoumet. La fermeture va parfois jusqu’à i (Pichéric). À
Massac, le meilleur témoin occitanophone dit / lé pijol rédounel /. Pépusque et Pijol
sont les aboutissements d’un long processus phonétique. Notons encore le
Pouzernaud de Salza (1760), qui complétera la liste des variations vocaliques. Grâce
e eau Fonds de Malte (XIV -XV siècles), nous possédons des formes médiévales, qui
nous montrent que la diphtongaison était alors la norme. À juste titre, Nègre nous dit
que « les formes diphtonguées sont archaïques », et Ravier que « le type diphtongué
a été quelquefois attesté dans cette région » (NRO, 1996, p. 33). Le terrier de
Davejean de 1333 est un bon point de départ. Tout au long des treize manifestes qui
le composent, on évolue dans une situation diglossique, pour ce qui est du matériel
onomastique, où le latin et l’occitan se côtoient. À côté de in podio de salvetate, ad
podium de salvetate, on trouve, beaucoup plus nombreux, les syntagmes occitans : al
pueg de la salvetat, al pog de la salvetat, al pog de crotz, in pueg de bonelh, al pog
de bonelh (ainsi que la forme als puials, déjà mentionnée). Formes diphtonguées,
donc, mais aussi, en alternance, la forme monophtonguée pog. Ni l’une ni l’autre
n’atteindront l’époque moderne. Les terriers de Massac et de Laroque (1406-1407)
nous montrent une consolidation de la forme pueg, qui règne presque seule, à
l’exception d’un unique pug deborel, variante vocalique de pog. Le compoix de Palairac,
en 1590, le plus ancien de toute la zone, ne contient que la forme pech, la seule forme
diphtonguée apparaissant dans piechairecq, mais on sait qu’elle n’est due qu’à
l’agglutination des deux éléments du composé, qui modifie le vocalisme de la prétonique.
eAu XVIII siècle, on notera encore quelques rares occurrences de la forme
diphtonguée: puech mijanel à Albas (1757), puech rouch à Maisons (1778), peut-être
impu62Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 63
table à des scripteurs nord-occitans. Quant à la consonne finale, la palatalisation
constatée dès 1590 ne se démentira plus.
Le mont et le pech, chacun à son niveau particulier de hauteur et de familiarité,
anciens appellatifs au statut depuis longtemps bien affirmé de toponymes, sont tous
deux sortis du lexique occitan. Mais les usagers ont besoin d’un mot générique,
chaque fois qu’il leur est nécessaire d’évoquer ou de désigner telle ou telle colline, et
ce besoin, dans un pays à la topographie aussi accidentée, se fait quotidiennement
sentir. C’est le mourrel qui va tenir ce rôle. Astor, partant du pré-indo-européen
*MURR- “museau”, cite le toscan mora “tas de pierres” et l’espagnol de Murcie morra
“hauteur” (p. 858). La variante féminine morra fonctionne comme un vrai toponyme:
chez nous, le Pech de Moure (carte IGN), appelé Sarrat d’Amouro dans l’usage local
(attraction d’amouro “la mûre”), en limite de Talairan et de Jonquières, est avec sa
masse rocheuse à 327 mètres d’altitude, un jalon remarquable. Pech est venu doubler
tardivement un moure beaucoup plus ancien mais devenu opaque. Ce moure est, dans
notre zone, un hapax. C’est le diminutif mourrel qui, lui, a acquis le statut incontesté
d’appellatif générique. Il apparaît dans quelques syntagmes toponymiques, mais
moins comme toponyme que comme déterminé désignatif. Employé en fonction
toponymique, il qualifie généralement un petit mamelon: le mourrel se situe
normalement en-dessous du pech, dans la hiérarchie des hauteurs. Voici, pour notre zone,
les occurrences, peu nombreuses, de mourrel comme déterminé en syntagme
toponymique. À Dernacueillette: al moralh del gaytyelh (Recherches diocésaines, 1538), où
la hauteur et le poste de guet (gaytyelh) sont redondants. À Mouthoumet: al mourrel
négré (1664) : se confondrait-il avec le Pech negre déjà rencontré? À Montjoi: al
mourral del serbié (1664) et al moural dal sérié (1752), où un sorbier et un cerisier
isolés servent de déterminants distinctifs. À Talairan: al mourrel de las Olivières
(1765) désigne vraisemblablement le mamelon le plus proche des bâtiments de la
campagne des Olivières, et le morralh delz holms (1545) “ormeaux” déjà cité. À
Termes enfin : al mourral de la Camp (1662), non localisé, al moural de la Coline
(1773), avec sans doute le prénom féminin comme déterminant, et al mourral del
guinyer (1773) : encore un arbre fruitier distinctif. Il s’agit, dans tous ces cas, de la plus
petite hauteur dans la hiérarchie. On aura noté la variation vocalique et l’hésitation
eentre la consonne r seule et la géminée, qui s’imposera. Un exemple (du XVI siècle)
d’emploi comme appellatif pur: à Villerouge, l’archevêque de Narbonne donne en
fief aux frères Brunet « une poignière et demy terre au moural sur les hières pour y
construire deux moulins a vent » (1564-1585, InvRocq, IV, f° 503). L’importance du
mourrel ne tient donc pas à son usage toponymique, fort restreint, mais à son rôle
d’appellatif générique, couvrant non seulement les mamelons les plus bas, mais aussi
les pech et même parfois les monts (si un mont est trop imposant, on l’appellera
mountagno). L’appellatif mourrel ne s’appliquera pourtant jamais aux serres qui,
avec leur forme très allongée, ne constituent pas des hauteurs bien circonscrites, qui
seules peuvent être désignées par notre appellatif. Le mourrel, de prononciation facile
et identique dans les deux langues, l’occitane, à laquelle il appartient, et la française,
où il s’est acclimaté, dans le Midi, revenait souvent dans les conversations des
chasseurs de perdreaux d’antan, car les innombrables mourrels de nos territoires étaient
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des lieux d’élection de cette chasse difficile: la compagnie de perdreaux changeait de
mourrel en quelques coups d’ailes, tandis que le chasseur peinait à en gravir les
pentes, sous un soleil trop généreux. Les pentes, ouvertes à la chasse, mais aussi,
naturellement, à l’agriculture (vigne surtout) et au parcours des moutons, ont leur
lexique, dont nous retiendrons d’abord deux éléments, en rapport avec les deux
oronymes déjà traités : les appellatifs montado et pujado, l’un dérivé de mont et l’autre
de pech. Ces appellatifs sont déterminés dans tous les cas par un nom de hauteur, de
tènement ou, plus largement, de quartier rural. Jamais d’anthroponyme comme
déterminant, car les montées sont des voies de passage, non appropriées. Dans le cas de
pentes défrichées cultivées, on aura alors recours aux appellatifs costo ou ribo, pour
désigner des tènements, et non plus des cheminements.
L’appellatif le plus usuel pour la montée est la montade, toujours sous la forme
francisée (finale en e), mais son diminutif (montadou) sera occitan par sa finale.
Montade est presque toujours au singulier. Ses déterminants peuvent être liés à des
oronymes (la montade de Nitable à Termes, 1662, la montade de Saint-Martin à
Villerouge, 1683 ou la montade de Lauziná à Villerouge, 1753). Nous avons aussi
deux cas d’emploi intra muros : la montade del Pech à Montjoi (1664), qui
permettait d’accéder aux jardins du Sarrat, que domine le Pech; et, à Palairac, au barry dit
a la Montade del Castel (1692), où le château surplombe le village en amphithéâtre.
Un seul cas d’emploi au pluriel: les Montades (1751), en limite de Davejean et
Maisons. Un tènement cultivé a donné à ce nom de lieu un statut de toponyme
(plusieurs propriétaires justifiant l’emploi du pluriel): c’est un haut de vallon, traversé par
la route qui monte de Maisons au Col du Prat, bien abrité par un repli de la colline,
bien exposé plein sud, et porteur jusqu’aux années 1970 d’un petit vignoble réputé
pour la qualité de ses vins rouges, au point que la ci-devant célèbre firme catalane
Byrrh se réservait chaque année une partie de la récolte des Montades pour la
fabrication de l’apéritif qui connut son heure de gloire dans la période de l’après-guerre.
Le diminutif montadou: deux fois à Quintillan (1755) et quatre fois à Montjoi (1752),
avec des noms de quartiers ruraux (Lavelaurio à Quintillan, la bataillole, le boutas à
Montjoi) présente une forme au pluriel: as Montadous de Milobre, à Auriac (1656).
Qu’est-ce qui justifie le diminutif ? Seules les communautés rurales concernées, aux
e eXVII et XVIII siècles, auraient pu le dire: il n’est pas certain que le montadou ait
été moins rude que la montade; peut-être était-il plus court ou simplement distinctif
d’une montade voisine. Employé seul à Montjoi (al montadou, 1664), il correspond
à une situation d’où toute ambiguïté est exclue: la communauté du village sait de
quelle montée il s’agit.
Il existe un autre dérivé de même racine: le montant, dont Villerouge a
l’exclusivité (trois occurrences en 1753 : al montant de las Caunes, -de la Deveze, -de la Serre
de Termes, et une en 1683, sous la graphie montan : al montan de la bouissière). On
trouve l’antonyme de montant à Lairière: al tombant de Coume dreu (1748) et à
Mouthoumet: al tombant de coume bounet (1780). Quant aux dérivés de pech,
passés par le verbe pojar / poiar, ils affichent des graphies diverses, dues notamment aux
possibles télescopages avec les dérivés de potz “le puits” et de penjar “pendre”.
Équivalent de montade, l’appellatif pujade est deux fois moins employé que le précédent.
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Il y en a quatre à Félines (la pujade dal prat de labat, -de las justices, -de viargel, -
de l’auric, 1682), quatre à Lairière et une à Quintillan. Félines a aussi une penjade
(de la Deveze) (1682), qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Un syntagme intéressant
à Lairière dans le compoix de 1618: a las Ribes de la pujade. Comme pour les
Montades de Davejean-Maisons, la pente se déploie en un quartier rural, avec un
champ cultivé en 1618. Ce toponyme, qui désigne tout le travers (appellatif
vernaculaire utilisé pour le versant) du plateau de la Camp, est encore en usage aujourd’hui.
Six pujadous viennent diversifier l’appellation pujade; ils sont à Félines (1682), à
Lairière (1618 et 1654) et Salza (1762). Un seul penjadou, à Quintillan: al penjadou
de Come dor (1654). Un seul pugadou, au pluriel: as pugadous de Milobre (1656),
qui à Auriac, concurrence, dans le même compoix, les montadous déjà cités.
Le dernier dérivé apparent de pojar, le pouzadou, se trouve à Lairière, à trois
exemplaires : le 3 février 1587, chez le notaire François Graffan ; en 1654 et en 1748:
a la Castanial dit le pouzadou, et la variante al poutzadou. Seul Massac connaît aussi
ce microtoponyme: al pozado (1406, Malte). À Massac, il est sorti de l’usage et n’est
pas localisable. À Lairière, il s’agit d’un petit chemin, nous dit la doyenne du village,
qui part du Barry Haut et descend vers le ruisseau de Laurio. On peut alors se
demander si cet appellatif ne dérive pas de posar “puiser”; dans ce cas, le pouzadou de
Lairière serait l’ “endroit d’une rivière où l’on puise” (Alibert), qui aurait donné son
nom au chemin. Notons que, dans ces quatre occurrences, pouzadou est toujours
employé seul: on peut donc supposer que, à Lairière et probablement à Massac, ce
cheminement était bien connu de tous et n’avait pas besoin de déterminant.
Il faut souligner la concentration étonnamment resserrée de l’usage de certains
éléments lexicaux dans des sous-zones dialectales limitées à deux ou trois
communautés villageoises, comme on vient de le voir avec les pujades et pujadous, qui sont
l’apanage de Félines et de Lairière. On pressent ici l’influence de certains locuteurs
isolés, autour desquels se sont dialectalement rassemblées les communautés
linguistiques.
3) LES RIVES ET LES COSTES
Ribo et costo, évoqués plus haut, sont deux appellatifs très communs de notre
lexique et de notre microtoponymie. Les deux relèvent du sémantisme de la pente, de
la déclivité. Mais, alors que mountado et pujado n’exprimaient que l’idée d’ascension
(montade ne désignant qu’une fois à Davejean, le tènement englobant), ribo et costo,
au contraire, qualifient des pans de coteau, des surfaces, cultivées ou pas. Costo a cessé
d’être un appellatif (on ne parlera jamais d’une costo), pour n’être qu’un toponyme,
avec ou sans déterminant. Pour ribo, il en va différemment. En effet si ribo a elle aussi
un statut de toponyme, elle a cependant conservé sa valeur appellative; elle est encore
utilisée comme nom commun. Une rive (francisation de l’occitan ribo), c’est chez nous
un terrain pentu, et même dans la Corbière viticole, une vigne en forte pente: à
l’époque des gros rendements viticoles, les plus petits propriétaires, qui ne possédaient
aucune des belles et enviables pièces de terre plates au sol profond, devaient se
contenter de trimer sur leurs rives (on disait aussi, par métaphore, leurs galères). Mais ces
65Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 66
rives, qui impliquaient des conditions de travail très difficiles (elles étaient labourées,
dans le meilleur des cas, avec un cheval, « à raie perdue », et le plus souvent
travaillées au bigos, pioche à deux dents), ces rives garantissaient une production viticole à
petit rendement et hautement qualitative. Une ou deux rives dans un bien de village
relevaient considérablement le degré alcoolique moyen de la récolte. Elles étaient
toujours plantées en grenaches blancs ou noirs avec, çà et là, en complément, quelques
souches (pieds de vigne) de raisins de table, appelés « raisins bons », où l’on trouvait
cinsaults, muscats, terrets, blanquettes et panses (dites aussi servants), ces deux
derniers cépages produisant des raisins de garde qui, suspendus au grenier, se conservaient
jusqu’au printemps. L’une de ces rives était souvent citée en exemple dans le bas
Termenès viticole (mais toujours à l’admiration se mêlait un peu de pitié et de
dérision) : c’était la rive de Pampet, à Maisons, magnifique versant de près d’un hectare,
idéalement exposé au soleil, sous la route du col de Couize. Le perdreau rouge,
gibierroi, affectionnait ces rives, que les chasseurs expérimentés visitaient régulièrement.
Pour les gens des Corbières, voilà tout ce qu’exprime le mot ribo. Mais cet appellatif
de vigne pentue de haute qualité n’a pas donné de produits toponymiques. Le seul
microtoponyme vitifère de ce type, dans notre zone, est, à notre connaissance, la Ribo
de Rigaut, à Félines, très ancienne vigne sur le flanc de Pichigut, exposée au couchant.
Un acte notarié du XIXe siècle, époque, on le sait, porteuse d’une foisonnante
microtoponymie, nous a livré ce nom de lieu, que même nos grands-parents ignoraient.
Hormis ce microtoponyme, toutes les autres ribos (il y en a 70 dans notre corpus
global) illustreront avant tout le concept de terroir pentu, sans allusion particulière à la
vigne, même si, parmi elles, certaines ont pu désigner des tènements viticoles,
indétecCliché: C. PlaLa ribo de Pampet, à Maisons : travail soigné, valorisant un terroir difficile.
66Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 67
tables au simple vu du toponyme. Que cachent, en effet, la Ribe den candelie à Maisons
(1625) ou Rive en sarda à Termes (1773) ? Que cachait, d’ailleurs, la Ribo de Rigaut à
Félines ? Seul le hasard providentiel (document notarial détaillé) nous a permis d’y
reconnaître un petit terroir viticole. Deux syntagmes seulement, dans ce corpus de 70
unités, révèlent clairement leur identité viticole: las Ribes des Maliols à Maisons
(1625) et le toponyme en lingua mixta de Laroque riperia dels biniers (dans le terrier
de 1407), qui n’ont d’ailleurs pas survécu. Toutes les autres ribos (avec des graphies
diverses : rivo, rive, ribe, rybe, etc., cette dernière étant la particularité des scribes de
Lairière qui avaient une prédilection pour l’y), ont pour déterminant soit un nom de
terroir ou de quartier rural (la rive del lénié à Auriac, 1656, las Ribes de Callicans à
Davejean, 1751, las Ribes del Mouli entour à Laroque, 1659, las Rybos de font de Rach
à Lairière, 1654, etc.), soit un anthroponyme (la Ribo de Rigaut à Félines ; la Rive en
gautié à Palairac, 1692; a ribe nauriole à Termes, 1662, cette dernière matronymique).
Notre rive de Pampet, à Maisons, n’a pas eu droit à la majuscule initiale: rive est resté
un appellatif, purement descriptif; ce syntagme n’a pas eu le temps de se figer en
toponyme, l’homme et sa vigne étant morts tous deux, le premier de sa belle mort et
l’autre victime de la mécanisation, qui a condamné à l’abandon les terrains trop pentus :
mais le traitement privilégié dont cette rive fait l’objet dans notre récit ne manquera pas
de l’élever, fort justement, au rang de toponyme. La ribo, c’est donc une pièce de terre
en forte déclivité, généralement de très petite superficie et, en principe, affectée à une
culture, viticole ou non. Cette destination agricole apparaît dans les syntagmes de 1618
et 1654 : las Rybes de la pujade et las Rybes de l’escalle (on aura reconnu Lairière), où
sont mentionnés plusieurs champs. En effet, si les rybes, ici, n’avaient d’autre sens que
celui de terrains pentus, nous serions alors en présence d’expressions redondantes,
puisque la pujade (montée) et l’escalle (métaphore de l’échelle) sont elles aussi liées
au sémantisme de la pente. Ces rybes désignent donc une partie cultivable d’un plus
grand ensemble. Il en est de même avec le long syntagme: a la ribo de Gauzy a las
Costes de Saint Rome (Lairière, 1748). Le « galérien » Gauzy s’est taillé un petit lopin
(peut-être cultivé en vigne) dans le plus vaste quartier des Costes de Saint Rome.
L’association, dans un même syntagme, de nos deux appellatifs, nous permet
d’affirmer que la costo désigne toujours un pan de coteau plus étendu que la ribo. Quand
passera-t-on de la ribo à la costo, dans la désignation ? Ce choix de l’un ou l’autre
appellatif a répondu à des critères qu’on ne peut précisément définir. Mais si la costo dépasse
la ribo en extension, celle-ci n’est pas au degré le plus bas de l’échelle des terrains
pentus, car elle a un diminutif, le ribot, qui appartient encore au lexique usuel des
occitanophones (entendu à Termes, en 2008 : Nétéji moun ribot, je nettoie ma petite rive); ce
ribot, appellatif, n’a qu’une occurrence toponymique, à Bouisse: als Rivots de las
toumasses (campagne des Gélis, compoix de 1746).
Après cette revue des ribos avec déterminant, voici quatre occurrences en
emploi absolu, mais au pluriel (plusieurs petites parcelles de propriétaires
différents, le plus souvent vignes, expliquent le pluriel). À Maisons, au-dessus du
village, et plus précisément au-dessus du lieu-dit la Fountasso, on trouve la Serre
où, il y a quelques décennies, la vigne était présente. On appelait plutôt ce
terroir lai Ribos, mais un troisième toponyme venait quelquefois se superposer aux
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deux autres : la Coumèillo (ce dernier étant plutôt utilisé par une famille Sarda,
qui exploitait la totalité du petit vallon ainsi désigné: vignes maigres, d’abord,
puis avoine, après l’arrachage de la vigne). On se trouve ici en présence d’un
emboîtement de terroirs, où trois appellatifs topographiques se disputent le
terrain: l’un, la serre, qualifie le site globalement appréhendé (vaste croupe au
sommet aplani) ; le deuxième, les rives, s’adressant au versant pentu, au glacis ;
et le dernier, la coumeille, désignant plus restrictivement un vallonnement de ce
glacis. On aura noté que Maisons est souvent à l’honneur, dans cette recension
des rives: ce territoire est en effet l’un des plus accidentés de la zone. Avant de
le quitter, citons encore ici une Ribo espalhado (communication orale), vaste
versant, exposé au nord, de la vallée qui monte à Courdure: ce quartier très
ingrat, mais où l’exposition favorise la prairie naturelle, a dû se trouver, à une
époque indéterminée, clôturé par une palissade (espalhado, de palus “pal, pieu,
poteau de bois”) pour une mise en défens probablement liée à l’élevage ovin.
Ces Ribos de Maisons qui ne figurent dans aucun compoix, semblent de pure
tradition orale. À Montjoi, las Ribos (1752), près de Moulinos, touchent presque le
village, en amont de celui-ci: champs très pentus, pour luzernes et céréales,
couvrant avec las terres nègres(1664) qui se trouvent au-dessus, une dizaine
d’hectares ; tout ce tènement était fauché à l’oulam (“faucille”). À Salza, las Ribes
(1760) est le nom donné au grand ravin qui, sous la route de Mouthoumet, en
amont du village, plonge vers Lanet. Le haut du ravin, appelé l’Oulibié, portait,
il y a un demi-siècle, des vignes inattendues dans ce terroir d’altitude (près de
600 mètres) et des arbres fruitiers, principalement des prèssés (“pêchers de
vigne”). La partie basse du ravin, depuis fort longtemps rendue inaccessible par
l’embroussaillement, était exploitée pour le bois de chauffage. Il y avait aussi des
châtaigniers, dont la production était un apport non négligeable dans l’économie
fermée de l’époque. Ici, contrairement à la plupart des autres rives, qui ne
désignaient que les versants au soleil, las Ribes concernaient les deux côtés du ravin.
À Saint-Pierre-des-Champs, enfin, las Rives de Soubirax (1644), entre le village
et le hameau des Joffres qui les surplombe sont, elles, porteuses de petites vignes
en terrasse et d’oliviers, dans un environnement de garrigues, cultures plus
conformes au prototype de la ribo. Le quartier couvre, globalement, deux ou
trois hectares. Le déterminant (Soubirax), qui est l’ancien nom des Joffres, n’est
plus utilisé depuis l’époque du plan napoléonien, qui ne donne que le toponyme
les Rives. On voit que toutes ces rives non déterminées sont de bons terroirs ou
des quartiers familiers, proche de l’habitat; il en est presque toujours ainsi avec
les divers appellatifs (pech, serre, coume, etc.) qui, lorsqu’ils sont employés
seuls comme toponymes, représentent généralement des sites importants ou, du
moins, estimables.
Quant aux formations adjectivales, qui étaient bien représentées avec les types
MONT- et PECH- (Montredon, Pichigut, etc.), elles sont, avec le type RIVE, réduites à
leur plus simple expression, car la rive, qui n’est pas un site topographique majeur,
est très rarement qualifiée par une épithète. À la Ribo espalhado de Maisons, on ne
peut guère ajouter que la Malo ribo de Termes : cette pente abrupte et caillouteuse,
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qui surplombe le Bourroumbièr, au-dessus du chemin de Coino Pount, n’existe que
dans la tradition orale (tout comme celle de Maisons). Elle est visible du village, et
l’épithète malo (“mauvaise”) reflète bien la réalité du terrain.
Outre la ribo, dont elle est le produit direct, le latin ripa a donné une forme
suffixée en -ARIA, dont nous avons cité ci-dessus un exemplaire: riperia dels biniers de
Laroque. Riparia était à l’origine un adjectif: “riveraine”, qui, par métonymie, a
désigné ensuite le cours d’eau lui-même. Le terrier de Laroque, en 1407, nous offre les
deux acceptions de riperia. La première, illustrée par la riperia dels biniers, désigne
le terroir, mais pas nécessairement le bord de rivière; c’est plutôt ici ce qui deviendra
la ribo, c’est-à-dire un versant de colline, porteur de vignes dans notre syntagme. La
seconde acception renvoie au sens moderne de “cours d’eau, rivière”; nous la trouvons
aussi dans le terrier de 1407 : riperia vocata del so “rivière dite du Sou”. Le sens
originel de terroir se retrouve dans un toponyme de Termes : a Rivies (1662) / a Ribiès
(1773). Ce Rébiès(prononciation actuelle), c’est le grand vallon qui, depuis le Col du
Caroun, descend vers la campagne de Creuille. Dans ce pays difficile, où jamais la
moindre possibilité d’exploitation ne fut négligée, les deux versants de Rébièsont été
cultivés et ce vallon fut autrefois considéré presque comme un bon terroir. La
microtoponymie de 1662 illustre bien la volonté d’occupation totale du site; figurent en effet
dans ce compoix: al bac de Rivies, al soula de Rivies, al py de Rivies. Un témoin de
Termes se souvient d’avoir, adolescent, pioché une vigne du Soula de Rébiès. Ces
vignes tapissaient tout le versant au soleil, rive gauche du ruisseau de Rébiès(ruisseau
à sec, bien entendu) sur 200 à 300 mètres de longueur. Il y avait là un vignoble peu
productif, planté exclusivement en carignans, vignoble très prisé, malgré l’âpreté du
travail qu’il exigeait, malgré l’éloignement (à trois kilomètres du village), tout le
portage se faisant à dos de mulet, la charrette n’apparaissant dans le pays que vers 1880.
Le versant à l’ombre (le bac) ne portait que des champs, le plus souvent fort pentus
eux aussi, mais qui, contrairement aux vignes du versant opposé, ne descendaient pas
jusqu’au fond du talweg, les derniers mètres de la pente, où poussaient quelques
bruyères, étant abandonnés aux dégâts des eaux. Ce ravin de Rébiès débouchait dans
le bas sur les tènements de la Cayrolo et de las Canals, eux aussi plantés en vigne. On
a du mal à croire que de tels sites aient pu passer pour d’estimables terroirs agricoles.
C’est dire la misère qui a sévi dans notre pays aux siècles passés. Nous trouverons
dans le chapitre des coumes, une autre vallée dont les deux versants ont fait aussi
l’objet d’une exploitation en règle: c’est Coumolièros (à Termes, également). Ces deux
vallées de Rébiès et de Coumolièros (on passait de l’une à l’autre par le col du Caroun)
menaient jusqu’au terroir de Creuille, le plus prisé du pays. Notre Rivies, ce sont donc
les riparios (campos) « les champs se trouvant sur la rive », dont parle Nègre à
propos du Ribiers des Hautes-Alpes (Toponymie générale de la France, p. 306). C’est ici
l’illustration d’une soif de terres qui affecte jusqu’aux pentes les plus abruptes et les
plus mal exposées.
La notion de rive entretient l’ambiguïté. N’était-elle pas un enfer pour le brassier,
mais en même temps une configuration de terrain qui s’avérait très favorable à une
production viticole de qualité? Sans compter son aspect esthétique, si satisfaisant
pour l’œil et pour l’esprit, même s’il s’agit là sans doute d’un point de vue moderne
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qu’il faut relativiser. La coste est, elle aussi, en dépit des efforts qu’elle réclame pour
être cultivée, ou même seulement escaladée, très favorablement connotée. Les
Côtesdu-Rhône, la Côte-de-Nuits et même les Costières-du-Gard figurent parmi les
fleurons de la viticulture française. Voyez aussi Olivier de Serres faire l’éloge du coteau
(coteau est un simple étoffement morphologique de côte, comme ormeau l’est pour
orme). Parlant de l’assiette des terroirs, notre auteur explique: « La plaine et la
montagne, à cause de leurs extrémités, par raison, cèdent au coustau… il n’y a fruit en la
terre, que le coustau ne porte gaiement. Aussi est-elle la plus plaisante et la plus saine
assiette de toutes les autres ; à cause que les vents et les fanges n’y sont trop
importunes, comme ès montaignes et plaines, où ces deux incommodités nuisent
beaucoup » (Le Théâtre d’agriculture et mesnage des champs, p. 74). Quelques-unes de
nos costes répondent à cette flatteuse description. Le cas de Félines, notamment, est
à mettre en exergue. Les géographes parlent du synclinal de Félines ; c’est une vaste
dépression, de quelque cent cinquante hectares, où le fond de vallée est drainé par le
ruisseau du Mercadal, que longe le « chemin vieux » de Félines à Davejean. Sur les
deux rives du ruisseau, de bonnes terres, plates et profondes : tout ce fond de vallée
est désigné par le terme de Cloto. Le flanc nord du synclinal, qui est le versant au
soleil du Pla de Ferriol, traversé sur toute sa longueur, depuis 150 ans seulement, par
la route de Félines à Laroque-de-Fa, était nommé la Costo, par quelques anciens.
Cette appellation englobait les tènements des Tartuyès, des Caluzés, de la Cérièro, de
l’Abéna et des Sanitouses. Le dernier nommé (Sanitouses) fait écho à la définition
d’Olivier de Serres : en effet, ce tènement plaisant et sain était peut-être le meilleur
terroir viticole de Félines ; le toponyme, adjectif substantivé (sanitos) exprime
l’excellente qualité de ce terroir, en termes d’ensoleillement, de terres bien drainées sur
des pentes modérées, de résistance aux gelées de printemps grâce à la circulation des
brises. Tout le versant, toute la Costo, bénéficie de ces conditions idéales qui en firent,
pendant des siècles, le vignoble le plus estimé de tout le finage. Mais l’aspect le plus
intéressant de ce binôme Costo et Cloto, c’est que ces appellations sont des créations
etardives, datant probablement du XIX siècle, et recueillies de la bouche de quelques
anciens aujourd’hui disparus ; il n’y en eut jamais de mentions écrites. Ces
appellations globalisantes, prenant en compte de larges pans de territoire ne laissent pas
d’étonner par leur nature conceptuelle. Elles n’eurent pas de réelle diffusion dans les
communautés félinoises des cent dernières années, comme si elles étaient restées
l’apanage de quelques esprits plus aptes que les autres à transcender la vision
parcellaire de leur territoire; une partie de cette Costo porte elle-même le nom de la costa
das Tartuguiès, dans le terrier de Davejean (1333, Malte). Cette dernière costo,
maintenant coupée en deux par la route Félines-Laroque, n’a plus la même extension qu’au
eXVI siècle: c’est peut-être la raison pour laquelle elle s’est effacée de la mémoire
collective; pointe extrême de la grande Costo, c’est une pente à la fois caillouteuse
et, par places, marécageuses, le négatif de la Sanitouse: c’est la plus mauvaise
portion de la Costo.
Si l’on veut un autre site du même type, c’est à Talairan qu’il faut aller. Las costes
(8 novembre 1557, Matt. Gr.), sous la route qui monte vers Villerouge, dans le
secteur de Pierre droite, est un bon terroir viticole. Son exposition est idéale et son
70Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 71
assiette (pentes pas trop raides, légers vallonnements) ne contraint pas les hommes à
des travaux de galérien. Ces costes sont une portion du grand glacis qui fait la
jonction entre la Plaine de Talairan, grand plateau à 300 mètres d’altitude au pied de la
Serre de Blanes et la plaine basse, à 185 mètres (secteur des Basses et de Trébiac);
cette plaine basse eût mérité, à l’instar de Félines, l’appellation de Cloto. Font aussi
partie de ce glacis las Cabanos, la Lausado, la Roune, le Cascal, etc. On se rend
compte, au vu de ces derniers toponymes, qu’on a affaire ici à une topographie
plutôt tourmentée et ingrate (conquête de tènements difficiles avec las Cabanos, ravins
et ravines avec la Roune, et le caillou partout avec la Lausado et le Cascal).
D’autres Costos valent par leur proximité, plus que par leurs potentialités
d’exploitation. C’est le cas d’Albières (las Costes, 1661): versant bien exposé, entre la
route d’Arques et le village en surplomb, qui porte en outre les tènements de las
Faichos et las Vignasses (terrasses de culture et anciennes vignes). À Auriac aussi, la
Coste (1656) est un pan de montagne où monte le chemin de la Grave (au bord de
l’Orbieu) jusqu’au village, tout en haut. Le dénivelé est de 200 mètres, sur moins d’un
kilomètre de distance. Les enfants de la vallée escaladaient tous les jours cette rude
pente pour aller à l’école (et cela dans des temps pas très anciens, dans la décennie
1940-1950). Sur cette terre très difficile, exposée au couchant, on trouvait pourtant en
1656, six vignes, dont les tenanciers devaient être fiers, dans ce pays de montagne. À
Lairière, encore, la Costa (14 janvier 1572, Matt. Gr.): au-dessous de l’église, ce
versant très pentu est bien exposé. La doyenne du village n’y a jamais vu de cultures,
mais, en 1618, le compoix y dénombre trois vignes et deux autres al serrat de la
coste, c’est-à-dire sur le petit plateau sommital. À Montjoi, las Costes (1664): sous
le chemin qui va au Castellet, après le Vialarou, ce tènement portait, à la date du
compoix, un champ et quatre vignes. Dans le second compoix, celui de 1752, on y trouve
un jardin, une vigne et une « chateniere » (francisation de castagnièro) ; d’autres
châtaigneraies apparaissent dans ce compoix (aucune n’était mentionnée en 1664) : la
châtaigne sera, pendant des siècles, une bonne ressource d’appoint pour les habitants
de Montjoi, qui en vendaient ou en échangeaient à Bouisse contre du blé. Champs,
vignes, châtaigneraies, voilà encore d’estimables costes. À Quintillan, la Costa
(16 août 1568, Matt. Gr.): à cette date, Guillaume Azeu vend à Pierre Pla de
Quintillan un champ de deux séterées (80 ares) à la Costo. Ce tènement, c’est le
versant qui descend du village jusqu’à la route de Fenouillères. De nos jours, cette Costo
n’est plus perçue comme une zone cultivable, mais comme un lieu de passage, un
raccourci, pour aller aux Condamines et à Serrobosc, selon le doyen du village. Le
champ de deux séterées de 1568 montre tout de même une présence agricole, qui est
confirmée par les terroirs contigus de Gragnoulet et du Champ de Villeneuve,
porteurs de bonnes vignes encore aujourd’hui. Peut-être la Costo mordait-elle alors un
peu sur ces terroirs voisins. À Dernacueillette, le compoix de 1692 donne: a la coste.
De nos jours, l’appellation utilisée est a las costos, qui désignent le versant au-dessus
des Plas, dans la montée vers la Camp. C’est un secteur plutôt ingrat, quoique bien
exposé. On y distingue encore un ancien champ, le Champ Rouge, où des figuiers
embroussaillés rappellent l’ancienne présence de l’homme. À Laroque enfin, la Costo
n’évoque plus rien auprès des autochtones, mais le terrier de 1407 nous révèle un
lieu71Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 72
dit a la costa qui confronte de altano am lo monsec (d’autan avec le Montsec), ce qui
nous permet de situer cette costo sur l’emplacement actuel des maisons Fabre,
c’està-dire à la base du Montsec (la pente, donc la costo elle-même, a été nivelée et
aménagée en terrasses pour la construction des maisons) ; on retrouve ce lieu-dit chez le
notaire Graffan, le 19 septembre 1559, où Marguerite, héritière de Jehan Bertrand,
vend au prêtre Pierre Villefranque un champ de six carterées (60 ares) jouxtant le
ruisseau du Sou, faisant censive annuelle d’une pugnère d’orge au Roi Notre Sire et au
Commandeur d’Holms.
On voit donc que la Coste ou les Costes (pluriel dû à la parcellisation), en emploi
absolu, sont toujours des tènements estimables qui ont fourni à l’homme
d’intéressantes ressources vivrières, auxquelles la rive n’apportait qu’une occasionnelle
contribution ; en extension, aussi, la coste revêt dans l’espace rural une importance à laquelle
ne saurait prétendre la rive. Ce statut se traduit dans plusieurs cas par l’adjonction
d’une épithète: on s’attarde volontiers à décrire une coste, elle en vaut la peine. À
Davejean, la retombée de la Camp de Dernacueillette, au sud-ouest du village porte le
nom de Costo bago. À costebague ou a pech bouni (1751): ce quartier, auquel on
accédait très difficilement par un sentier muletier, faisait l’objet d’une exploitation
céréalière; on y trouvait des petits champs qui, en dépit de la desserte malaisée et
l’exposition au nord (bago < opaca “qui est au bac, au versant à l’ombre”) n’avaient pas
mauvaise réputation. Il y a aussi, dans notre zone, deux Coste Raste. Celle de Lairière
(1618) s’est effacée; elle n’est plus localisable. Celle de Termes (a costa rasta,
14 août 1571, Matt. Gr.) est une serre désertique (raste “stérile, désolée”, Azaïs), au
nord du village. Aride et caillouteuse, elle porte néanmoins, en 1571, deux champs (le
champ dejoust et un champ dessus) qui entrent dans la division (le partage) des biens
de la famille Bayssas. Ces deux champs jouxtent un local appelé le pla de la cabana
(cabane de pionnier, aux marges des terroirs cultivés). Mais la Coste Raste de Termes
est aussi porteuse d’un souvenir historique. Bien que le fait ne soit pas avéré, certains
historiens pensent que Montfort, venu de Carcassonne avec son premier contingent de
Croisés, découvrit en juillet 1210 le château de Termes, du haut de la Serre de Coste
Raste, qu’il avait atteint en cheminant le plus possible à découvert, pour éviter les
guets-apens. Citons encore, à Félines, la coste negre (Reconnaissances, Malte, 1585)
où, à cette époque, deux champs de Jean et Vincent Bérard, totalisant quatre carterées
(soit 40 ares) sont soumis à la tasque onzième des fruits, au bénéfice du Commandeur
de St-Jean-de-Jérusalem et, pour partie, au Roi de France. La Costo négro, entre la
Camuseille et le chemin de Palairac, est un tènement fort pentu, mais d’excellente
qualité pédologique. Sa terre noire profonde et compacte est peu sujette au ravinement, et
ce champ, encore cultivé dans les années 1950-1970, était alors fort prisé:
Terro blanco le fa gamat
Terro négro fa boun blat
(En terre blanche il pourrit,
mais terre noire fait bon blé – dicton recueilli à Montjoi).
Les autres costos du corpus, les plus nombreuses, se répartissent entre les costos
à déterminant anthroponymique qui, se référant à des tènements d’extension limitée,
ont toutes disparu, à l’exception de la Coste den pastre à Villerouge (1683), que les
72Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 73
rares anciens survivant en 2008 localisent au col de Tourrens (versant Villerouge), et
d’autre part les costos déterminées par un nom de quartier rural. Ces dernières
peuvent être en Termenès viticole, d’excellents vignobles, comme à Quintillan, las
tCostes de Moncamp, las Costes de louffre, la coste des Caniès(1654), ou à S -Pierre:
la Coste de las tougnies (1644), ou bien simplement la partie la plus pentue d’un
quartier, comme las Costes del maur à Palairac (1692), la Coste de Caulièreà Termes
(1662), la coste de la gascaigne à Laroque (1751), etc. Dans cette série aussi, las
Costes de Sainct peyre, à Davejean (2 septembre 1561, Matt. Gr.). Ce terroir
davejeanais, qui n’a pas survécu à l’Ancien Régime, eut pourtant son importance aux siècles
passés. En 1538, dans les Recherches diocésaines, François d’Abban, coseigneur de
Davejean, déclare parmi ses biens prétendus nobles, un bois de 30 séterées qui
confronte d’autan « lo camy que va a Sanct peire »: ce chemin est celui de Palairac,
et Saint-Pierre est un jalon sur celui-ci; on se réfère volontiers à ce nom de quartier
hagionymique, il a une notoriété. L’hagionyme, qui ne renvoie ici à aucune chapelle,
aucun oratoire, doit sans doute son existence à la sainte protection sous laquelle on
avait placé ce quartier disparu, que nous avons pu localiser à l’entrée de la petite
plaine de Libre, en aval du Carraillé. En 1561, Guillaume Andrieu y vend un champ
de deux séterées au marchand Andrieu Muratet. Ce terroir a été en grande partie
emutilé par la construction, au XIX siècle, de la route de Félines à Tuchan, situation
analogue à celle de la Costo das Tartuguièsà Félines (voir supra).
Costo n’a pas produit de dérivé dans notre toponymie, mais il en a un dans notre
lexique occitan : un coustal. Mistral, dans son TDF, ne fait pas la distinction entre la
semal (“benne servant au transport de la vendange, en Languedoc”) et coustal
(“vaisseau en bois qui sert à charrier la dans l’Aude et l’Hérault”). Dans les
Corbières, la sémal correspond à la définition de Mistral, mais le coustal, lui, désigne
la comporte (équivalent de sémal), pleine de raisins, ou plus exactement, la charge, le
poids de raisins que contient la dite comporte (celle-ci est le plus souvent de 80 kilos).
La récolte d’une vigne s’exprimait en coustals ; mon père, vigneron, disait: « cette
année la vigne de la Croix a fait 120 »; Alibert n’est pas plus explicite que
Mistral: un lexicographe emboîte généralement le pas de ses prédécesseurs… Voici
notre tentative d’explication. Le suffixe -AL désigne l’extension, l’espace couvert par
un appellatif : le planal est l’espace utile du pla; le roudal est la surface, en forme de
roue, de cercle, qui contient dans un champ, des champignons (un roudal dé
couderlos, dé coutibos, etc.). Le coustal, de même, est la surface couverte par une vigne (de
coteau ou même de plaine, par extension). C’est ensuite par métonymie, la quantité
de raisins produite par cette surface. Le coustal, récolte globale, peut se subdiviser en
unités de compte, les coustals. Dans la documentation écrite, l’enquête après la vente
te ned’Olivier de Termes aux Templiers (Arch. dép. H -G ) nous donne, à
Laroque-deFa, en 1263, une redevance en moût de unam semalem vindemie. Soixante-dix ans
plus tard, dans le terrier de 1333, à Davejean, la redevance due aux Hospitaliers de
St-Jean pour les vignes de la Capelana s’exprimait ainsi: de vindemia septimam
partem. Enfin, le terrier de 1406, à Massac, fait état d’une redevance de medium costale
evindemie. L’évolution lexicale est donc la suivante: au XIII siècle, la charge de
raisins s’exprime par le mot semalem, qui désigne donc à la fois le récipient (la
com73Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 74
eporte) et son contenu; au XIV , il n’est question que de redevance partiaire (“la
sepetième partie de la vendange”) ; au début du XV , enfin, apparaît le coustal, qui a
remplacé la sémal de 1263: la différenciation entre le récipient et son contenu est
désormais accomplie; elle ne variera plus. La naissance du coustal est donc probablement
eà dater du XIV siècle.
4) LES PIQUES
Les appellatifs qui servent à nommer les diverses hauteurs du relief de nos
Corbières (le mont, le pech, la serre) correspondent chacun à un certain type
morphologique, dont on peut définir le profil. Il n’en est pas ainsi pour les piques (qu’on
trouve d’ailleurs toujours sous la forme au pluriel, quand elles sont en emploi absolu).
Trois sites de notre zone portent le nom de las Piques. À Massac, le bois de las
Piques (3 décembre 1815, J.-Bapt. Pla), est sorti de l’usage. Ce lieu-dit ne figure dans
aucun des deux compoix de Massac, et il n’a surgi (ou plus vraisemblablement resurgi)
qu’à l’occasion d’une poussée démographique génératrice d’une demande de
nouvelles terres aux confins des finages villageois. Las Piques, à Auriac (compoix 1656):
c’est le nom d’un vaste quartier, très montueux, sorte de no man’s land, qui jouxte au
nord-est le territoire de Mouthoumet. Le ruisseau das Baquiès matérialise la limite
entre les deux communes. Ne nous méprenons pas sur ce no man’s land: ce n’est une
zone neutre, en quelque sorte, que parce que les potentialités agricoles y sont
pratiquement nulles, mais elles appartiennent bien au territoire d’Auriac. On n’y trouve des
traces de mise en valeur que lors des périodes de grande soif de terres: ainsi, il y a des
e siè-artigues au Rec das Baquièset à las Piques en 1656 (la première moitié du XVII
cle est chez nous, très active dans la reconquête agricole); et un tènement nommé a las
Piques de Mayre Guine en 1748 révèle aussi une modeste tentative d’exploitation dans
un secteur non localisable, mais probablement secteur de confins lui aussi (le
déterminant pourrait être ici un matronyme, la Mère Guine, ce dernier nom, pas attesté dans
la région, étant sans doute d’origine germanique). Ce quartier rural de las Piques est,
selon la conception médiévale, une zone-limite, plus qu’une frontière linéaire. Ces
zones peu disputées, en raison de leur caractère accidenté et de la pauvreté de leur
fonds, ont constitué les limites naturelles de beaucoup de paroisses, dès le Haut Moyen
Âge. Tel est le cas d’Auriac et Mouthoumet, tel sera aussi le cas de Talairan et
Fourques. Les Piques de Talairan (a las piques, 1730) font la jonction entre Talairan,
Villerouge et Fourques; au Moyen Âge, Fourques, ancien prieuré, était une paroisse,
avant d’être réuni aux possessions des seigneurs de Talairan. Tout autant que les
Piques d’Auriac, la Serre de las Piques à Talairan est un quartier particulièrement
ingrat. Ce ne sont que ravins profonds, épaisses broussailles d’épineux, entassements
chaotiques de pierraille; secteur à déconseiller formellement aux promeneurs, même
les plus aguerris. Un échange entre Guillaume Azéma et Guillaume Segui de Talairan,
le 6 septembre 1588 (notaire François Graffan) nous montre clairement la valeur
comparative du quartier des Piques et d’un tènement proche du village, al tesseyre, qui
n’est pourtant pas l’un des meilleurs du finage de Talairan: l’échange établit
l’équivalence entre un champ de six séterées au Rec de las Piques et un champ de six carterées
al tesseyre (une séterée valant quatre carterées, le second quartier est estimé quatre fois
74Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 75
meilleur que le premier). On voit, par cet exemple, dans quel discrédit est tenue cette
zone des Piques. Pourtant, comme à Auriac, les Piques de Talairan feront l’objet de
défrichements, aux périodes les plus difficiles: si le compoix de 1730, pas plus que la
première addition à ce compoix (en 1746) ne comportent aucune mention des Piques,
en revanche, les derniers défrichements, ceux des zones les plus stériles, feront
apparaître en 1765 et 1766 quatre nouveaux champs, puis onze autres, gagnés sur ce
secteur rebelle entre tous à la culture. Le défricheur s’appelle François Sauvère. Sans nul
doute, un pauvre parmi les pauvres, dont les nouvelles tenures, minuscules et
médiocres lopins représentaient ce dont personne d’autre n’avait voulu. À ce lopiniste du
eXVIII siècle, feront écho quelques rudes travailleurs des années 1920-1940. « Ceux
des Olivières » (une campagne, proche des Piques) semaient quelques petits champs,
dans le secteur des Piques, à la borde de Lautier. Ce quartier est d’un accès si difficile
que, pour exploiter ces champs, que ne desservait aucun chemin, on parquait le
troupeau de moutons pour fumure sur place, et on portait les quelques gerbes de la
moisson, sur un traîneau de bois tiré par un cheval (témoignage de Jean Raynaud,
nonagénaire). Ces Piques, d’Auriac et de Talairan, ainsi décrites, ne nous ont pas encore livré
leur secret. Pourquoi sont-elles ainsi nommées? Nous pensons avoir ici une situation
analogue à celle de Bâton-Rouge en Louisiane. Les bâtons, étaient, dans cette
ancienne possession française, les marques qui délimitaient les territoires indiens. Il
s’agirait donc des « jalons anthropiques », tels ceux dont parle P.-H. Billy dans “Les
limites territoriales dans la toponymie de la France” (NRO, 1998); arbres marqués,
piliers, colonnes, pierres dressées; ici, vraisemblablement, piques ou épieux de bois
plantés en terre, dont le souvenir s’est perpétué dans la toponymie.
La pico, objet symbolique, est donc entré dans le lexique occitan, sans doute après
l’an Mil, en fonction toponymique, venant s’ajouter à un stock déjà riche de termes
celtiques, romans, francs qui couvrait le sémantisme des limites. Télescopages et
attractions paronymiques ont alors pu jouer : le sens oronymique de pic, montagne
culminant en pointe est venu interférer, pour nous donner, par exemple, Pic Stelle,
dans le compoix de Lanet en 1659. Stelle, c’est l’étoile, le nœud de chemins qu’on
retrouve dans le col de l’Esteille à Albas, où se réunissent le cami dai Gats et les
chemins de Fourques, de la Camp et d’Albas. Ce Pic Stelle de Lanet est aussi présent à
Montjoi, commune limitrophe: a pique estelle et al bosq de pique estelle (1664). Le
secteur couvert par ce toponyme est, comme à Auriac et à Talairan des plus ingrats ;
il n’est mentionné dans le compoix précité qu’en raison de cinq artigues, que
quelques déshérités viennent d’y ouvrir. On reparlera de ce quartier en 1765-1770, où
l’exploitation des tènements de Piquestelle, Laderna (de alader “nerprun alaterne”)
et Lartigue longue fera l’objet d’un procès opposant les habitants de Montjoi au
seigneur de Lanet, Jean Barthe. Ce dernier aura finalement gain de cause (Des seigneurs
de Lanet, Francis Barthe). Passée cette époque, il ne sera jamais plus question de
Piquestelle, qui s’est complètement effacée de la mémoire collective.
Dans cette toponymie construite autour du thème de la pique, il faut citer deux
Piques Rouges. La première apparaît dans le compoix de trois communes
limitrophes : à Maisons, a la pique rouge (1625); à Dernacueillette, a picorouge (1692) ;
à Davejean, a la pique rouge (1751). Ce quartier est bien le point de convergence de
75Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 76
ces trois paroisses. Ce n’est pas un bon terroir: ces terres maigres ont été, dans la
preemière moitié du XX siècle, la propriété d’une famille Tisseyre, dont les membres
elleétaient domestiques de la châtelaine de Maisons, M Pla. Un tel terroir n’était
favoerable qu’à la vigne et, de fait, pendant les trente dernières années du XX siècle, un
petit vignoble d’altitude (500 mètres en moyenne) y produisait des vins fort
estimables, ses vins blancs, grâce à une maturation lente des raisins, ayant même atteint
l’excellence. Les chasseurs de sangliers du pays parlent d’un rocher gravé d’une
croix, au-dessus de la borde de Pique Rouge. Les Recherches diocésaines de
Davejean (1538) font état d’ una roca plata alla Calha roca a una crotz (un rocher
plat sur lequel se trouve une croix): ce rocher fait « la division de Davejean,
Dernacueillette et Sant Johan ». Personne, à ce jour, n’a pu nous montrer ce rocher,
mais nous pensons qu’il doit s’agir d’une croix de Malte, les Templiers, puis les
Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem ayant été possessionnés à Davejean. Et cela
nous fournit sans doute l’explication de la couleur rouge. Si le Bâton-Rouge de
Louisiane devait sa couleur au sang indien dans lequel on l’avait trempé, nos Piques
Rouges se souviennent certainement des Moines Rouges, nom populaire donné aux
Templiers, puis aux Hospitaliers, par confusion (les Templiers portaient une croix
vermeille sur leurs manteaux blancs) (Hervé Tremblay, “Peut-on parler de toponymie
templière? L’exemple de la Loire Atlantique”, NRO, 1997, p. 75 sq).
La seconde Pique Rouge est à la jonction des trois paroisses de Termes, Laroque et
Félines. Le terroir de Saint Jean est un des jalons de la Recherche diocésaine de
Félines (1538). Antoine Bérard de Félines possède un champ a la Pique rouge qui
t« confronte de cers le terroir de S Jean » (compoix de Félines, 1781). Le dit terroir
chevauche les territoires de Félines et de Laroque, de part et d’autre du ruisseau de
Coumo en fabre. Pour autant qu’on puisse cerner l’étendue du quartier rural défini par
un toponyme, cette Pique Rouge doit couvrir une cinquantaine d’hectares. Ici aussi, au
confluent des ruisseaux de Coumo en fabre et de Ménou, les ravins sont profonds et
inhospitaliers, le sol est décharné, le rocher partout. Ce canton ouest de la commune
de Félines est le plus mauvais de tout le territoire: une parfaite zone de no man’s land.
Nous terminerons cette revue des Piques par une réflexion sur un toponyme, ou
microtoponyme (la frontière entre ces deux notions étant souvent incertaine): le
Picou. Nous le trouvons, en Termenès, à deux exemplaires. Le plus connu est à
Montjoi: al Piquou (1664). Il s’agit d’une montagne pointue surplombant la vallée de
l’Orbieu, rive gauche, elle-même dominée par l’énorme massif rocheux du plateau de
Bouisse. Ce vaste tènement est mentionné dans le compoix pour une artigue, œuvre
d’un certain Jean Valmigère en 1664. Ce quartier n’est apprécié à Montjoi que pour
le bon bois de chauffage qu’il fournit (ou fournissait) à la communauté: c’est un
terrain communal, bien exposé, ouvert à tous. Avec ce toponyme, nous sommes en
présence, non plus d’une pique, marqueur de territoire, mais d’un diminutif du pic,
montagne pointue: dans ce piquou, l’accentuation s’est évidemment déplacée sur le
suffixe. Le pic, au sens oronymique, n’aura d’existence dans les Corbières qu’à travers
ce seul dérivé (piquou). La présence de cet appellatif dans les cartes de l’IGN (Pic
Berlès, Pic Gascagne) n’est nullement le reflet de la dialectologie corbiérenque, mais
seulement l’expression d’une volonté normalisatrice des géographes français. Notre
76Fleur d'épine version B revue 3:Pla Liv 3 10/10/2014 16:46 Page 77
second piquou est à Laroque; celui-ci s’est effacé de la mémoire. Il apparaît dans le
terrier de 1407 (Malte): al pico, où est mentionnée une aire de battage. Grâce aux
confronts donnés par le terrier, nous avons pu le situer ; ce lieu se trouve entre la
rivière du Sou au couchant et le Montsec au levant (confrontatam de circio cum
ripeoria et de alia parte am le monsec, f LV), ces deux limites naturelles (cours d’eau et
emont) n’ayant pu varier depuis le XV siècle. Le picou de Laroque, c’est donc
l’actuel emplacement de la route, qui n’existe que depuis 1860, et des maisons
Chavanette, Cabrol et Fabre, soit environ un hectare de superficie, qui se répartit entre
deux terrasses, au bas de la pente ouest du Montsec. Ce lieu, dans sa partie la plus
pentue, se nommait la Costa, dans le terrier de 1407 (voir supra). Ici, pas de
montagne pointue comme le Picou de Montjoi, mais une situation globalement
comparable à celle de ce dernier site, c’est-à-dire un pied de mont: le Picou de Montjoi était
un appendice, à la base de la montagne de Bouisse, celui de Laroque est aussi au pied
de la masse rocheuse du Montsec. Il est possible d’expliquer pourquoi ce toponyme
a disparu. À Félines a disparu le Labadou; à Villerouge, la Roco den Guillaumé; à
Talairan, as Azams ; à Termes, le Ginesta : tous ces lieux-dits étaient pourtant situés
dans l’enceinte même de l’habitat ou au contact immédiat de celui-ci. Ces divers sites
subirent, au cours des siècles, de multiples transformations (constructions ou
aménagements) qui rendirent caducs les toponymes originels, fondés sur la topographie, la
végétation, le nom de certains occupants remarquables. La tendance générale, dans la
pratique orale de la toponymie, est de désigner les lieux (surtout les plus
quotidiennement familiers) par le nom du dernier occupant, qui ne prête pas à confusion: les
besoins de la communication facile l’emportent sur le souvenir (qui n’est pas partagé
par tous) des anciens toponymes. Il y a peu de chance de voir le Picou de Laroque
ressusciter dans l’usage courant, en dépit de l’exhumation dont il vient de bénéficier.
5) LES SERRES
La serre est un élément familier de notre topographie et de notre toponymie. Nous
avons dénombré en Termenès une soixantaine de MONT et quelque deux cents PECH.
Les serres et les sarrats, eux, atteignent le nombre de trois cents. Le mont et le pech
n’avaient pas d’existence lexicale: le mourrel et la mountagno y suppléaient. Pour la
serre, et son principal dérivé le sarrat, les deux registres, onomastique et lexical, sont
confondus : toponymiquement productive, la serre est aussi un appellatif qui couvre
tous les besoins du lexique commun. Issue du thème prélatin *SERR-, notre serre est
exclusivement féminine: le serre, masculin, des domaines nord-occitan et provençal,
ne le concurrence pas. La distinction du Dictionnaire de Dauzat, Deslandes, Rostaing,
entre sèrre (masculin) « crête en dos d’âne, sommet allongé » et sèrra (féminin)
« crête de montagne généralement dentelée », n’est pas pertinente chez nous. Il n’y a
pas en Termenès de chaînes dentelées. Ici, dominent « les collines des massifs
schisteux, découpés par l’érosion en dos sub-horizontaux plus ou moins allongés, les
serres, souvent plus élevées que les calcaires dévoniens voisins » (Jean Cabaussel),
comme nous l’avons déjà vu à Félines avec Coundalbi et Sarromijano; cette
anomalie s’explique par « le mouvement orogénique puissant qui, depuis les temps
primaires, est venu rénover la structure ».
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À cette définition morphologique et géologique de la serre, il faut ajouter l’usage
quotidien qui est fait de cet appellatif, dans nos Corbières. Ici, la serre c’est, pour
simplifier, la ligne d’horizon qui, en pays de piémont, est toujours surélevée; on parlera
alors de la Serro, pourvu toutefois que cette ligne soit à peu près horizontale. C’est
ainsi qu’à Davejean, les habitants du lieu, du moins ceux d’autrefois, voyaient au
levant la Serro dé la Matto. La Matte est un plateau ferro-calcaire couvert de chênes
verts dont la partie la plus élevée se trouve dans le territoire de Félines. Pour les
Félinois de vieille souche l’appellation davejeanaise la Serro de la Matto surprend
beaucoup ; à Félines, c’est la Matto: il n’y a pas d’autre façon de nommer ce lieu, car
contrairement à Davejean, le plateau de la Matte n’est pas visible du village. Ce qui
est ligne d’horizon pour les Davejeanais ne l’est pas pour les Félinois.
a) Les serres de confins
L’aspect des serres est celui de landes souvent pierreuses, à la maigre végétation.
Ce type de paysage, nous l’avons déjà évoqué à propos de nos marches steppiques:
les Milobre, Cornebouquine, Courcouyol en étaient les plus belles illustrations, et si
ces massifs ne portent pas, toponymiquement, le nom de serre, c’est parce qu’ils ont
conservé leur nom prélatin originel, mais, dans l’usage quotidien, on parle bien de la
serre de Milobre ou de la serre de Courcouyol. On voit que l’appellatif-toponyme
serre servira à désigner toutes les formes lourdes du relief. C’est ce nom que vont
porter la plupart des zones-limites entre les communes. C’est ainsi qu’on parle de la
Serre d’Albas (1836), aux confins de Fontjoncouse; de la Serre de Termes (où
Cliché: C. PlaLa serre de la Matte: vue du col de Ligès, à l’horizon des Davejeanais.
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convergent les territoires de Termes, Villerouge et Félines : lieu de convergence, sinon
de limites intercommunales proprement dites, du moins des regards qui se portent sur
le relief majeur qui fait séparation) ; de la Serre de Quintillan (où sont impliqués
Cascastel et Villeneuve); et de la Serre de Trébiac (1683), qui fait la jonction de
Villerouge et de Talairan. Trébiac, ancien domaine gallo-romain eut jadis, avec son
église Saint-Martin, un statut de paroisse, puis fut rattaché à la paroisse de Villerouge,
ecomme en témoignent les Registres paroissiaux de Villerouge, du XVII siècle à la
Révolution. Cette serre de Trébiac s’étire de plus de deux kilomètres, du col de
Talairan jusqu’à Couloum, d’ouest en est. Le plan napoléonien, exprimant sans doute
un besoin de l’époque, distingue la Serre de Trébiac de loin (surplombant le quartier
de Grimaud) et la Serre de Trébiac de près(au droit du quartier de Gibert). Cette
distinction microtoponymique traduit une occupation systématique du terrain par une
population alors à son maximum démographique, à des fins d’activité agricole et
surtout pastorale. Une diversification de la toponymie, une microtoponymie plus riche
s’installe, dès lors que les hommes se mettent à exploiter toutes les potentialités du
terrain. C’est ce qui explique le dédoublement de la Serre de Trébiac.
Lorsqu’une serre a pour déterminant un nom de commune (de paroisse serait plus
juste), on perçoit clairement ce rôle de zone de contact, d’interface qui lui est assigné.
La Serre d’Albas matérialise le passage du territoire de Fontjoncouse à celui d’Albas ;
naturellement, dans le cas présent, c’est la communauté voisine qui a ainsi nommé
cette serre, et non les habitants d’Albas eux-mêmes. Mais beaucoup de nos serres, à
qui ce rôle est dévolu, n’auront pas un déterminant aussi explicite. Et seule une bonne
connaissance du pays ou un examen attentif des cartes permettra de saisir que la Serre
de Montaut (Davejean, 1751), par exemple, fait le lien entre Félines et Davejean (cela
est si vrai que les sociétés de chasse de l’une et de l’autre communauté investissent à
tour de rôle le dit massif). C’est vrai aussi pour les deux Serres de Milobre, l’une
correspondant au bloc Massac-Auriac, et l’autre à celui des trois communes de Bouisse,
Lairière et Montjoi. Dans cette catégorie de serres de confins, entreront aussi la Serre
de Montdern (impliquant Quintillan, Palairac et Tuchan); la Serre del Vilar (1407,
Malte) pour Davejean et Laroque (c’est-à-dire le Viala actuel) ; la Serre de
l’Aurespic / la Serre des arbres espic (Villerouge, 1753), pour Villerouge et Félines ;
la Serre en grassiou (Auriac, 1748), pour Auriac et Albières ; la Serro loungo (1692),
pour Dernacueillette et Maisons ; la Serre del Castelhet (1664) pour Montjoi, Lairière
et Vignevieille. Les déterminants utilisés dans cette série ne sont plus des noms de
communes, mais un nom de montagne (Milobre et Montder), ou un nom de quartier
rural, de provenances diverses : le Viala (ancien démembrement d’une villa),
l’Aurespic (phytonyme), en Grassiou (anthropotoponyme), le Castelhet (dérivé de
castellum, emploi métaphorique qui évoque la ressemblance avec un château fort);
Serro Loungo relève de la série adjectivale, purement descriptive (il y a d’ailleurs une
autre Serro loungo à la jonction de Mouthoumet, Salza, Vignevieille et Termes : à
l’extrémité nord de cette Serre, se trouve la borde de l’ancien petit domaine de
Piérouch). Ces serres de confins, qui tiennent le même rôle que les prélatins des
marches steppiques et que les Piques du chapitre précédent, sont toutes des oronymes
majeurs du Termenès.
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