Terrains de passage

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296319950
Nombre de pages : 176
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TERRAINS

DE PASSAGE

Rites de jeunesse dans une province Française

~

@L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4308-7

TERRAINS

DE PASSAGE

Riles de ieunesse dans une province Française

Sous la direction de Michèle CROS & Daniel DORY

avec la participation

de

Sylvie Besse, Cloire Boileau, Nathalie Boissière, Sabine Broussard, Brigitte Cazalis, Bénédicte Chemin, Laurent Ciligot, Tiphaine Hémon, Hugues Jeanneaud, Christophe Malabat, Isabelle Marty, Alain Monnereau, Madina Querre, Catherine Ragot et EmmanuelleRiou.

L'Harmattan 5-7. rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55. Saint-Jacques Montréal- (Qc) CANADA H2Y IK9

«DOSSIERS

COLLECTION SCIENCES HUMAINES

ET SOCIALES»

S. Joubert et E. Marchandet (dir. publ.), Le social dans tous ses états, 1990. D. Cuche (dir. publ.),Jeunes professions, professions de jeunes ?, 1991. D. Desjeux, 1. Orhant, S. Taponier, L'édition en sciences humaines. La mise en scène des sciences de l'Homme et de la Société, 1991. A.-M. Green, Un festival de théâtre et ses compagnies, le off d'A vignon, 1992. P. Favre (ed), Sida et politique, les premiers affrontements (19811987), 1992. W. Ackermann (ed), Police, justice, prisons.. trois études de cas, 1993. M.-P. Bes et J.-L. Lebou1ch (eds.), L'informationface au changement technique. Une approche multidisciplinaire, 1993. F. Delmeulle, S. Dubreil, T. Lefebvre, Du réel au simulacre. Cinéma, photographie et histoire, 1993. M. E. Le Goascoz et F. Madoré (dir. publ.), Marché du logement et stratégies résidentielles: une approche de géographie sociale, 1993. O. Fillieule (dir. publ.), Sociologie de la protestation: les formes de l'action collective de la France contemporaine, 1993. J.-P. Wamier (dir. publ.), Le Paradoxe de la marchandise authentique: imaginaire et consommation de masse, 1994. P. Cuvelier, J. Gadrey, E. Torres, Patrimoine, modèles de tourisme et développement local, 1994. A. Tanese, Anti-Racket. Une ville sicilienne contre la mafia, 1995. H. Bergeron, Soigner la toxicomanie. Les dispositifs de virus entre idéologie et action. 1996 Série Premières Recherches: P. Bezes, L'action publique volontariste. Analyse des politiques de dé localisation.

SOMMAIRE

INTRODUCTION

- La disciplination
DORY

du regard

M. CROSetD.

7

1 . Le "rodéo" de Blanquefort. Les pratiques rituelles dans un rassemblement de motards H.JEANNEAUDetCh. MALABAT 2. Le "Père Cent" ou les "cent jours du Bac" S.BESSE, .BOISSIERE, N B.CAZALISt E.RIOU e

.11

.5

3 Un objet Bordelais insaisissable? Esquisse d'une approche
ethnographique
L. CILIGOT, avec la collaboration

-

des soirées rallyes
de C. BOILEAU. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .95

M. QUERRE

4. Les"brimades" à Santé Navale: de l'initiation à la légitimation
S. BROUSSARD, A. MONNEREAU avec la collaboration de B. CHEMIN, T. HEMON et C. RAGOT. . . . . . .123

EN GUISE

DE CONCLUSION

L'enquête de terrain: M. CROS et D. DORy

son apprentissage

et sa pratique .155

ELÉMENTS DE BlBUOGRAPHIE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . .165

1--

-

I

I

I

INTRODUCTION

LA DISCIPLlNATION

DU REGARD
Michèle Cros Daniel Dory

Il est peu fréquent que des travaux d'étudiants (tout au moins du niveau de la licence ou de la maîtrise(l) fassent l'objet d'une diffusion dépassant le groupe restreint des enseignants qui les ont dirigés et/ou qui sont appelés à les évaluer(2). Pourtant, de tels textes présentent souvent un double intérêt qui tient à la fois à leur démarche et à leurs objets, débouchant par là en autant de modalités de lecture. Démarche, tout d'abord, de l'apprenti chercheur s'initiant aux théories de référence et aux méthodes d'enquête, dont les hésitations et les maladresses sont d'autant plus visibles que les échafaudages ayant servi à l'édification du travail sont incomplètement retirés. A travers ces différents textes - que nous n'avons volontairement pas cherché à homogénéiser - ce qui se donne aussi à lire est une entreprise de disciplination du regard, entendue comme l'acquisition de compétences spécifiques permettant de transformer l'observation spontanée en technique professionnelle. Objets ensuite, car si leur choix fut en grande partie déterminé par la situation institutionnelle des apprentis chercheurs, leur condition même d'étudiants permit d'envisager plus aisément l'approche de milieux particulièrement difficiles à pénétrer, comme ceux liés à la reproduction sociale (rallyes) ou intellectuelle (Ecole de Santé Navale) des groupes dominants. Et c'est d'ailleurs l'un des

I Les textes composant ce volume ont été rédigés dans le cadre des TO d'Ethnologie générale du Département d'Ethnologie de l'Université de Bordeaux II de 1991 à 1994. :4 Pour un autre exemple, cf. Col. Voyages ethnologiques, Cahiers Jussieu, Université de Paris VII, 10/18, Paris, 1976.

7

intérêts majeurs de cet ouvrage que de proposer - à travers le thème structurant des rites de passage - une vision de "bas en haut" de la stratification sociale d'une ville de la province française. Le premier chapitre, consacré au "rodéo de Blanquefort" s'attache à l'étude des pratiques et représentations d'un groupe de motards au travers de la mise en évidence de leur caractère festif. Ce travail, qui comprend aussi des indications méthodologiques (également valables pour les textes suivants), débouche sur une problématisation de la notion de rite de passage à la lumière de riches données empiriques. Avec le Père Cent qui fait l'objet du deuxième chapitre, on se trouve en présence du milieu lycéen, de ses représentations de la scolarité et de la trajectoire sociale permise (et rêvée...) moyennant l'obtention du Bac. L'objet de l'observation est ici un événement
collectif qui précède l'examen

- rite

de passage, également

révélateur

des rapports différents qu'entretiennent des lycéens avec leur condition et leur filière de scolarisation. L'étude des soirées rallyes, qui constitue le troisième chapitre, présente un intérêt particulier qui tient non seulement à son indéniable exotisme, mais encore à ce qu'elle dévoile les conditions tout à fait spécifiques qui président à l'enquête de terrain dans des milieux économiquement, socialement, politiquement ou encore culturellement dominants. Et même si de récents travaux viennent jeter quelques lumières sur ces groupes(3), il n'en demeure pas moins que l'écart est impressionnant entre ce que l'on sait (ou croit savoir) sur les jeunes des banlieues, les immigrés, les paysans, les ouvriers, les alcooliques plus ou moins anonymes, etc., etc. et les strates bourgeoises, aristocrates, voire technocratiques. A cet égard, ce travail qui concerne un élément central de la reproduction sociale des familles appartenant aux groupes dominants, à savoir l'alliance, mérite de retenir d'autant plus l'attention que c'est précisément par et au moyen des structures familiales que s'acquièrent et se perpétuent les positions de domination.
3 Cf la bibliographie en fin de volume.

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L'analyse des brimades à l'Ecole de Santé Navale (chapitre 4) nous introduit à un autre aspect de la reproduction des groupes dominants: l'incorporation, (en l'occurrence par de mauvais traitements ritualisés), de l'esprit de corps. Ce que cette enquête met en évidence est, en effet, (au delà des enseignements spécifiques qui se dégagent des difficultés qu'il fut nécessaire de surmonter pour la mener à bien), l'ensemble des mécanismes par lesquels s'opère la reconnaissance, tout autant que l'inter-connaissance, d'une élite consciente de l'être et s'affichant comme telle. De brèves r.éflexions, volontairement distanciées, mais permettant d'intégrer les travaux qui font la matière de ce volume dans leur contexte institutionnel, théorique et méthodologique sont présentées en guise de conclusion. Nous avons dans ce texte simplement voulu fournir quelques idées permettant de poursuivre la réflexion suggérée par les chapitres antérieurs, et qui ne sauraient trouver de plus amples développements dans le cadre de cet ouvrage. Enfin, quelques mots concernant la production de ce livre ne sont sans doute pas inutiles. On l'a déjà signalé: les matériaux centraux sont issus de travaux pratiques d'étudiants Bordelais entrepris sous la direction de M. Cros. Les premières versions des textes furent relues, reprises et modifiées afin d'éviter lourdeurs et redites, ainsi que de parvenir à la plus grande clarté possible des propos. Ce travail sur les textes fut réalisé d'abord par l'ensemble de leurs auteurs donnant lieu à des critiques croisées d'un grand intérêt. Ensuite une lecture supplémentaire fut récemment effectuée, avec diligence, par les doctorantes en ethnologie: Sabine Broussard et Isabelle Marty. La phase finale de la préparation des textes et de leur organisation a été assurée par M. Cros et D. Dory. Ce dernier, n'ayant pas dirigé les travaux, pouvait intervenir d'autant plus efficacement dans l'établissement de leur version définitive, qu'il porta sur l'ensemble de la dynamique dont ce livre témoigne un regard distancié, relevant en quelque sorte de l'observation participante...

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Mais un livre ne consiste pas uniquement en un rassemblement d'idées. Il est aussi un objet matériel qu'il a fallu produire. La dactylographie fut assurée à l'imprimerie de Bordeaux II par les étudiants moyennant la précieuse collaboration de Serge Bernard et de Lorine Fresel. Enfin Laurent Ciligot, aujourd'hui en maîtrise d'ethnologie, a assuré, avec flegme, les tâches souvent ingrates de la mise en forme définitive du texte et son apport à la qualité générale du volume est considérable.

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1

LE IIRODEO DE BLANQUEFORTII Les pratiques rituelles dans un rassemblement de motards
Hugues JEANNEAUD Christophe MALABA T

Au moment même où nous entreprenions ce travail d'enquête sur le rassemblement hebdomadaire des motards bordelais, dans la zone industrielle de Blanquefort, une tentative de solution pour réguler ce phénomène venait d'être décidée. Dans le quotidien Sud-Ouest du 18 janvier 1992, un article signale l'ouverture ce jour d'un circuit de vitesse situé à Mérignac. La mise en place de cette coûteuse infrastructure offrirait une alternative au "Rodéo de Blanquefort". Il est donc manifeste que ce rassemblement n'intéresse pas que les "apprentis ethnologues". D'un point de vue ethnographique, ce rassemblement de motards présente le double intérêt d'unité de lieu (une rue de la zone industrielle de Blanquefort) et d'unité de temps (le vendredi soir). D'autre part, ce regroupement paraît être la quintessence du mode de vie motard (par le nombre des participants, le langage spécifique motard, les pratiques particulières: roues arrières, vitesses élevées...) et constitue peut-être l'un des rares moments de vie sociale entre motards, quand ceux-ci vivent plutôt leurs pratiques en solitaire ou en petits groupes. Le rassemblement semble s'apparenter à une fête, par son caractère sauvage, c' est. à-dire interdit et toléré (par les pouvoirs publics), par son aspect ludique et sa popularité dans l'ensemble de la "communauté" des motards.

Il

Ainsi, nous pouvons orienter notre étude sur les aspects rituels de cette fête. En particulier nous chercherons à cerner par quels actes, quelles pratiques, quels rites, les jeunes motards s'intègrent à cet ensemble. I ) Le "rodéo
1

de Blanquefort"
la fête ?

: un carnaval

moderne?

- Pourquoi

Notre problématique comprend essentiellement deux axes:

- l'un

étant celui de l'étude de la fête, puis plus particulièrement celui des rites, notamment les rites de passage et rituels d'initiation. - l'autre consiste en un "panorama" de l'ethnologie urbaine; nous tenterons ainsi de déterminer quelle est la position de l'ethnologue dans la ville.

Ensuite, nous présenterons une première approche du terrain et du monde motard. A l'occasion de cette recherche théorique et de ce premier contact nous expliciterons notre problématique. Le temps de la fête, la fête dans le temps Une des caractéristiques principales de la fête est son rapport au temps. La fête prend son sens dans la rupture avec le quotidien qu'elle occasionne: "Sur le plan synchronique la fête est donc la négation du quotidien" (Wunemberg, 1.1., 1977, p. 65). La fête donne une nouvelle scansion du temps, au rythme des évènements qui la composent: "Toute fête déborde le temps quotidien, mais c'est parfois pour se dérouler dans une succession d'instants, dont le happening donne le cas limite" (Isambert, F.A., & Martinon, J.P., 1989, p. 423). Cette appropriation du temps donne une dimension de festivité à tout ce qui se passe dans ce moment; "(...) à la limite tout est fête pendant le temps de la fête, ce qui fait de celle-ci un «fait social total», au sens de Mauss" (ibid, p. 424). L'essence même de la fête est contenue dans ce rapport au temps, qui en donnant des limites, permet des excès, des transgressions... temporaires. Au-delà de ce temps immédiat, la fête s'inscrit dans un temps mythique et donc le plus souvent cyclique: "la périodicité des fêtes" (ibid, p. 422).

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Fêtes et cérémonies Ce rapport au mythe peut servir de différenciation entre fête et cérémonie. Une des différences essentielles entre une fête et d'autres manifestations, est la participation active de tous les membres du groupe. La fête pourquoi et comment? La fête est toujours la célébration d'une personne, d'un événement historique et fait l'objet d'une mise en scène. La participation globale du groupe est l'un des ingrédients primordiaux de la fête. En plus de son caractère extra-quotidien, extra-ordinaire, elle est aussi prétexte à la convivialité, à des rencontres, des échanges qui peuvent difficilement s'effectuer différemment. Ceci ne veut pas dire que tous les participants s'y rendent forcément pour la même raison (avouée ou non). Le rassemblement de la fête est le lieu d'enjeux de pouvoir, de démonstrations de force. De cette façon, un des enjeux de la fête est l'intériorisation par les acteurs de leur place sociale et ainsi le maintien, voire le renforcement cyclique des rapports de pouvoir dans une hiérarchie. La fête est alors un moyen de maintenir l'ordre en organisant le désordre: "(...) elle manifesterait la sacralité des normes de la vie courante par leur violation rituelle" (ibid., p 422). Le désordre serait donc étroitement contrôlé, s' inscri vant dans des rites ou rituels précis. Et même si des débordements se produisent, tout ne peut être fait, de n'importe quelle façon. Autrement dit il y a un ordre dans le désordre de la fête. 2 - Du rite au rituèl de passage Les recherches actuelles en ethnologie montrent que la notion de rite peut être également utilisée dans les sociétés contemporaines afin de rendre compte de leur complexité et de leur fonctionnement. Pour Daniel Fabre, l'étude des rites contemporains n'est possible que s'il existe une redéfinition de cette notion. "(...) Aborder les rituels contemporains en France, c'est aussi tenter de repenser le rite comme catégorie ou du moins illustrer le bénéfice que l'on peut tirer de la mise en oeuvre critique d'une telle notion" (Fabre, D., 1987, p. 3). 13

Le rite et ses déFinitions

Les conduites rituelles s'inscrivent dans toute société humaine, leur variété peut traduire leur complexité. Le rite désigne un comportement social collectivement partagé. Les observations ethnologiques sont celles qui ont le mieux approché cette notion, tout en cherchant à l'expliquer. Dans un premier temps, attachons-nous à définir ce que l'on entend par rite (de façon générale), nous préciserons ensuite ses diverses manifestations possibles (rituels, rites de passage...). Selon Jean Cazeneuve, le rite doit être l'objet privilégié de la recherche ethnologique, car grâce à lui, celle-ci peut saisir et comprendre toute une série de comportements qui apparaissent incompréhensibles au premier abord: "Autrement dit, c'est surtout dans ce qui se présente comme irrationnel qu'on a le plus de chance de découvrir les voies de l'explication rationnelle qui, dans d'autres contextes, est voilée par la banalité" (1971, p. 10). L'auteur définit le rite en ces termes: "Le rite se présente (...) comme une action conforme à un usage collectif et dont l'efficacité est, au moins en partie, d'ordre extra-empirique." (ibid., p. 64). Les rites visent en général à se reproduire invariablement. Certains auteurs considèrent qu'ils doivent tout de même conserver une relative souplesse pour pouvoir se perpétuer. Il convient de déterminer ce qui différencie le rite du rituel. Comme nous venons de le constater, le rite renvoie à une pratique réglée et invariable, le rituel illustre quant à lui l'élément constitutif du rite. C'est dans l'avènement du rite que sont mises en place des conduites rituelles qui fondent ce dernier et le constituent en tant que temps fort d'une cérémonie ou fête. Les rituels jouent également un rôle de communication qui se veut essentiellement expressive et symbolique. Ceci permet parfois de les assimiler à un code de communication de type linguistique. Plusieurs études ethnologiques et sociologiques se sont intéressées aux rites magiques et religieux. Ces deux catégories permettent de saisir la spécificité des conduites échappant au monde naturel: celles unissant l'homme et le surnaturel. Divers auteurs s'attachent à définir les types et fonctions du rite et plus précisément 14

dans les coutumes des peuples "primitifs". Jean Cazeneuve, dans l'article publié dans l'Encyclopédi(l Universalis (1989, pp. 64-66), aborde sous la forme d'une synthèse les diverses approches théoriques concernant le rite. Pour Marcel Mauss, les rites "primitifs" peuvent se diviser en deux catégories: les rites positifs et les rites négatifs, ces derniers correspondraient à des interdictions qui s'imposent aux hommes. Bronislaw Malinowski concevait le rite comme une création de l'intelligence humaine permettant de palier les déficiences de l'instinct chez l'homme. Selon Jean Cazeneuve, cette conception n'explique pas toutes les catégories de rites, notamment l'existence de la magie agressive. La notion a également intéressé Emile Durkheim dans son ouvrage Les fonnes élémentaires de la vie religieuse où il conçoit la religion et ses manifestations (coutumes, rites...) comme ayant une vocation essentiellement sociale. Les rites servent à opérer une distinction entre le sacré et le profane. La notion de rite prend chez Emile Durkheim une valeur essentielle et indissociable de la société humaine dans laquelle elle s'inscrit. Les conduites rituelles, les religions ne sont pas le fruit d'une incohérence mais au contraire le signe d'une action collective organisée, même si celle-ci relève pour le sujet de l'ordre de l'inconscient. Pour Emile Durkheim: "(...), la société n'est nullement l'être illogique ou alogique, incohérent et fantasque qu'on se plaît trop souvent à voir en elle. Tout au contraire, la conscience collective est la forme la plus haute de la vie psychique, puisque c'est Une conscience de consciences." (1968, p. 633). A la lumière de ces quelques éléments, nous comprenons l'intérêt que la notion de rite peut susciter pour des disciplines aussi di verses que la sociologie, la psychologie, la psychanalyse et l'ethnologie. Il s'agit en définitive d'observer les liens unissant l'homme, la société et tout un pan non objectivement mesurable de son existence: le contexte religieux et culturel. A cet égard le rôle joué par l'ethnologie est primordial pour appréhender les rites, car la spécificité de sa méthode et l'intérêt porté aux sociétés aussi diverses et hétérogènes soient-elles lui permettent d'observer la magie, la religion,les conduites rituelles, le sacré et le profane...

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Les rites de passage L'expression "rite de passage" est due à Arnold Van Gennep (1909), elle définit les étapes transitoires et successives que traverse l'individu: "Le passage d'une période de l'existence à une autre, d'un cadre social à un autre place l'individu dans un état difficile, où il est en somme entre deux systèmes de règles. Il en résulte la nécessité de ce qu'on nomme les 'rites de passage', lesquels ont pour but à la fois de mimer ces changements pour les maîtriser sur le plan rituel et de préserver le groupe de l'impureté qui s'en dégage" (ibid., p.65). Arnold Van Gennep, à la suite de ses observations, construit un schéma tripartite constitutif de tout rite de passage. A l'intérieur d'un même rituel s'observent trois phases: une phase de séparation vis-àvis du groupe; une phase de mise en marge (ou "liminale") ; une phase de réintégration (ou "agrégation") au sein du groupe, dans une nouvelle situation sociale. Ces rituels marquent donc la transition qui s'opère d'un état social à un autre. Selon Arnold Van Gennep, cette étape s'apparente à un passage physique inscrit dans un temps et un espace de rupture, servant à souligner l'opposition entre deux états chronologiques. Pierre Smith explique: "Le découpage du temps peut se faire en référence à un calendrier astronomique ou selon un comput biologique lié à la destinée individuelle. Dans le premier cas, on pourra avoir affaire, par exemple, à un cycle de rites saisonniers marquant les différents moments de l'année et intéressant l'ensemble de la collectivité. Dans le second, on aura les rites dits du 'cycle de vie' (naissance, mariage, mort...)" (1991, p. 633). Toutefois, cette distinction permet essentiellement une approche descriptive plus pratique, car les rites de passage combinent ces deux composantes: individuelle et sociale. Les rites d'inversion sociale Les rites d'inversion sociale caractérisent la transformation temporelle du statut d'un individu lors d'une cérémonie, fête ou événement particulier. De ces derniers dépend "l'ordre social" (le maintien de la cohésion entre les individus). Le Carnaval illustre le

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rôle important joué par ces comportements d'inversion sociale (insulter un souverain, permuter de statut...) et dès lors, permet la stabilité de l'ordre établi sur lequel se fonde l'organisation sociale. Ces considérations générales concernant les rites, rituels, rites de passàge, initiatiques ou d'inversion sociale ont surtout été définies en référence au monde magique et religieux. Le rite ne peut-il se concevoir que par rapport à ces deux domaines et ne s'observer que dans les sociétés exotiques ou primitives? Pour Pierre Smith: "Le rite ne se confine nullement à la sphère du religieux; c'est plutôt celle-ci qui ne peut s'en passer, car elle se manifeste à travers lui et revendique l'exclusivité de sa mise en oeuvre" (ibid., p. 630). Les rites contemporains doivent se définir en référence à la notion d'invention, de changement, d'histoire mais aussi par rapport au sacré. Ils permettent à l'ethnologue de. comprendre avec plus de finesse, même si certains éléments lui échappent, les sens de l'organisation sociale dans sa dynamique individuelle, collective, quotidienne ou exceptionnelle. En définitive, le rite caractérise ce moment qui fait partager à l'individu une expérience collective le rendant plus solidaire envers le groupe. Selon Marc Augé : "Participer à une activité rituelle, n'est-ce pas alors pour un individu être intégré à une action qui met en branle tout un groupe et où chacun se trouve impliqué dans l'histoire de tous" (1987, p. 74).
3

.

L'ethnologie

urbaine

Lire la ville

Commençons donc notre travail par une définition de l'ethnologie urbaine. "L'étude d'une grande entreprise, d'une association sportive ou de la vie d'un quartier fait apparaître l'existence de 'tribus' indigènes dont les moeurs ne sont pas moins passionnantes à décrypter que celles des peuplades primitives" (Dortier, J.F., 1990, p. 35). A l'instar de l'ethnologie exotique, l'ethnologie urbaine aurait pour fonction de décrypter des conduites, des signes... L'ethnologue seul posséderait les outils lui permettent cette "maîtrise" de l'univers

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