Terre mythique, terre fantasmée, l'Arcadie

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EAN13 : 9782296284319
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TERRE MYTHIQUE, TERRE FANTASMÉE L'Arcadie

Du même auteur
Le Corps de l'Effroi, Le Sycomore, Paris, 1981. La Banque des rêves, avec Jean-Pierre Corbeau et Jean Duvignaud, Payot, Paris, 1979. Cinq émissions sur l'Arcadie, France Culture, Les chemins de la connaissance, 1991. En préparation: Que reste-t-il du patrimoine antique, aujourd'hui ?, enquête sur la mémoire. Esthétique des îles, essai.

En couverture: Berger d'Arcadie, bibliothèque de l'Opéra (cliché Bibliothèque Nationale)

@ L'HARMA TI AN, 1994 ISBN: 2-7384-2246-2

Françoise

DUVIGNAUD

TERRE MYTHIQUE, TERRE FANTASMÉE L t Arcadie

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection NOUVELLES ETUDES ANTHROPOWGIQUES

Une libre association d'universitaireset de chercheurs entend promouvoir de «Nouvelles Etudes Anthropologiques».En privilégiant dans une perspective novatrice et transversale les objets oubliés, les choses insolites, les réalités énigmatiques,les uIÙvers parallèles, 1es «Nouvelles Etudes Anthropologiques» interrogeront surtout la Vie, la Mort, la Survie sous toutes leurs fonnes, le Temps avec ses mémoires et ses imaginaires, la Corporéité dans ses aspects fantasmatiques et ritualisés, le Surnaturel, y compris dans ses croyanceset ses témoignages les plus extraordinaires. Sans renoncer aux principes de la rationalité, les «Nouvelles Etudes Anthropologiques» chercheront à développer un nouvel esprit scientifiqueen explorant la pluralité des mondes, les états frontières, les dimensionscachées.
PatrickBAUDRY, Louis- Vincent THOMAS t

Ouvrages parus: Patrick Baudry, Le corps extrême, Approche sociologique des conduites à risque, 1991. Louis-Vincent Thomas, La mort en question, 1991. Annick Barrau, Quelle mort pour demain, 1992. Christiane Montandon-Binet, Alain Montandon (ed), Savoir mourir, 1993. Alain Gauthier, L'impact de l,'image, 1993. Louis-Vincent Thomas, Mélanges thanatiques, 1993.

à Jean, à Mathieu

rêvé, l'autre soir, d'îles plus vertes que le songe..." Saint-John Perse

..."J'ai

PREMIÈRE

PARTIE

INTRODUCTION

Il est des mots qui semblent défier le temps. "Arcadie" est l'un d'entre eux. Avant de n'être plus qu'allusion poétique, il sera au cours des siècles un des mots-clefs porteurs de rêve, dont les trois syllabes suffiront à ouvrir un monde à la fois proche et mystérieux auquel chacun pourra prêter visage, cela d'autant plus aisément que peu se donneront la peine d'y aborder. D'ailleurs, le souhaiteraient-ils, que l'aventure serait osée avant l'ère des peintres-voyageurs, car ce cirque de montagnes arides au coeur du Péloponnèse ne se laisse point parcourir ainsi. La fabulation est une forme de voyage qui, somme toute, a bien des avantages: chacun peut aller et venir en terre fantasmée comme en teITainconquis. Ce lieu nous apparaît donc bruissant de voix entrecroisées, de chuchotements, parfois contradictoires, au cours des siècles: voix de Pausanias qui décrit, au IIème siècle après J.C., ce qu'il pense être le paysage arcadien, se faisant ainsi l'écho des versions -déjà différées et différentes- d'un même mythe; voix des géographes anciens, puis des poètes grecs, alexandrins, romains... reprises par les poètes de la Renaissance, après un long silence qui permettait sans doute la maturation du thème, enrichi par d'autres courants littéraires qui ne s'attachaient point à l'Arcadie directement... telles les sept villes de Troie repérées par Schlieman et ses successeurs, grâce au rêve d'un chercheur qui avait fait 9

crédit à un "témoignage" homérique, parti des bribes de la mémoire collective, ressoudée par la force du verbe. Certaines terres ont suscité un enthousiasme particulier, lorsque le Voyage en Orient s'est imposé, plus fort qu'une mode, comme un "retour" aux sources de la culture. La côte d'Asie Mineure abritait déjà dans l'Antiquité les rêves exotiques teintés d'orientalisme. Ephèse, Didyme, Méandre du Milet ou bien encore Corfou, Ithaque, Cythère... Mais quelles images ont suscitées le Styx ou l'Erymanthe, Aréthuse ou le Mont Lycée? Qu'un peintre "romantique" élise un site grec comme haut lieu d'inspiration, et voilà que s'opère une alchimie, hommage rendu à un paysage consacré par le "mythe" auquel vient s'ajouter- en touches successives, parfois appuyées, parfois furtives toute la charge culturelle et sociale du créateur en question. Le regard démultiplié qui se pose alors sur un ravin, un temple, rénove les fils entre un passé riche de sens et un présent tout aussi fécond. L'Arcadie: un paysage, un lieu clos où se retrouvent des personnages heureux, une composition de montagnes, de ruisseaux, de pâturages, une image de la vie pastorale qui fascine d'autant plus que ceux qui en rêvent appartiennent à des cités, des "villes énormes" -Alexandrie, Rome-, les cours princières anglaises, parisiennes ou espagnoles. Un "ailleurs" qui conjure la vie urbaine, où le bonheur est possible. Aucune faute originelle n'en a chassé l'homme ou la femme: il ne s'agit pas d'un monde qui aurait été, sL.., mais d'un monde qui est, quelque part, où le péché n'existe pas. y sont inscrits en filigrane les chemins empruntés par d'innombrables figurants, les traces de leurs pas, l'écho de leurs voix: lorsque J.P. Vernant év~que justement la "voix parlante" des inscriptions tombales qui font du mort un acteur fictif et agressent le promeneur que nous sommes par une "prise de
parole" à laquelle il faut bien donner suite.

Le paysage (le mot n'existe pas en grec) s'invente et se déroule par la seule présence du voyageur que nous sommes, échangeur privilégié entre le réel et ce que nous savons déjà de lui. L'Arcadie a une très longue histoire qui n'en finit pas de se réinventer, cadre privilégié qui répond à une attente profonde. Comment la peinture -dont Poussin est le plus illustre exemple- choisit-elle ce cadre? Ces noms, ces échos feront ainsi rêver sir Sidney, Sannazzaro ou Shelley et selViront de référence aux premiers musiciens créateurs d'opéra. Pourquoi, un jour, en Amérique, le nom d'Arcadie refleurira-t-il par le seul désir d'un 10

navigateur féru de poésie? Si même l'origine grecque est alors oubliée, le mot deviendra le symbole d'une lutte vivante chargée

d'espérancepour des milliers d'Acadiens: "Surge Acadia" .u
Et comment oublier qu'autour de ces cristallisations concertées et artistiquement composées se poursuit le flou des mémoires collectives, humainement enracinées et qui, parfois, émergent de façon plus ou moins tangible dans le tracé d'un parcours, d'une histoire dont les enchaînements ne sont pas nécessairement mécaniques. Car enfin, quel mouvement pousse les sociétés à inventer des lieux où de secrets désirs seraient réalisés? Le fait d'être ne suffit-il pas à l'homme? Dans la "Traumdeutung", Freud écrit: "Tout rêve a au moins une place où il est insondable, comme un ombilic par où il est lié à l'inconnu". C'est peut-être cela qu'il faut tenter d'interpréter, pour autant que l'on y parvienne, si variées sont les figurations du thème arcadien. Ne serait-ce pas obéir au "principe espérance" cher à Ernst Bloch que d'aller chercher en cet "ailleurs" un terrain d'élection pour autant de rêves épars? La moisson sera d'autant plus riche qu'une transposition esthétique oblige les esprits créateurs à un incessant transfert entre le réel et le virtuel,cheminement qui semble le principe de l'oeuvre d'art. Assurée de son ancrage mythique, la fabulation arcadienne se nourrit des désirs d'une terre de bonheur dont les contours se dessinent sans cesse pour mieux les abriter. Privilège d'un rêve en marche vers un monde réconcilié -un rêve qui n'est pas, pour autant, celui de l' "Age d'or" ou de la "terre promise". Car chacun y projette ses espérances, comme le promeneur entraîne avec lui son arc-en-cie!...

1- ARCAS OU LES 'PREMIÈRES MÉTAMORPHOSES
La tradition grecque reconnaît aux Arcadiens le statut de plus anciens habitants du Péloponnèse: on les dit "prosélènes" et descendants d'Evandre (Rome reprendra cette affinnation sous la plume de Plutarque) ; déjà le mystère des origines relève de l'archéologie mentale, puisque la périphrase de pro-sélènes ferait allusion à "ceux qui précédèrent la lune". Hippys de Rhegium (Vème avant I.C.) introduit ce tenne qui devait connaître une Il

grande faveur chez les poètes alexandrins et latins. Aristote, dans sa Constitution de Tégée, dit que les premiers habitants furent des barbares, délogés parles Arcadiens "avant que ne se lève la lune". (Arist. Fr 549. Rose 15686.41). Apollonios de Rhodes nomme également les Arcadiens, les "apidanéens" (d'avant le déluge et avant que les descendants de Deucalion ne règnent en Thessalie)1. Lycophron le poète2 fait descendre ces mangeurs de glands de Drops, fils de Lycaon et de Dia (ou d'Apollon et de la fille de Lycaon selon une autre version). Les Dropes auraient été chassés du Parnasse par Héraklès car vivant "sans souci de justice", nous dit Apollonios de Rhodes3, et ils seraient venus grossir les rangs des premiers Arcadiens nés du sol selon Pausanias4.

Une dimension

exemplaire

Les Arcadiens, en vrais Pélasges selon la généalogie non contestée de Pausanias aux yeux des autres Grecs, jouiront de ce privilège qui fait d'eux des seigneurs de la guerre en quelque sorte, dont les titres de noblesse prennent racine profonde dans les montagnes du Lycée, dans la vallée de l'Alphée, au plus profond des temps immémoriaux. Antiques parmi les antiques, ainsi iront les Arcadiens, qui passeront ainsi de mythes en légendes, des traditions aux poèmes romantiques sans perdre ce que l'on a attendu d'eux, cette" authenticité" sans cesse recréée selon le besoin, l'attente, le désir de générations successives. Mais Pausanias, qui vit à Rome au lIe siècle après J.C. n'écrit-il pas en grec restauré une topographie et une ethnographie folklorique du monde grec? Voici le récit de Pausanias dans son livre consacré à l'Arcadie (VIII. 1, 4-4-2)
"Les Arcadiens disent que Pélasgos fut le premier homme à vivre sur la terre; mais il est vraisemblable qu'il y eut d'autres hommes en même temps que Pélasgos et non que

,

1. Voir V.BERARD, Essais de méthode en mythologie grecque: de l'origine des cultes arcadiens, Paris, 1984. 2. LYC. 480. 3. A.R. 1218. 1219. 4. Description de la Grèce. Livre VilI. Ed. Belles Lettres. 12

Pélasgos fut seul: sur qui, en effet, aurait-il alors gouverné? En fait, par sa grandeur, sa puissance, sa beauté et son savoir, Pélasgos surpassait les autres, et c'est pour cette raison, me semble-t-il, qu'il fut choisi par eux pour régner... ... Terre Noire le produisit, pour qu'il y ait race de mortels.' Devenu roi, Pélasgos eut ridée de construire des cabanes pour que les hommes soient à l'abri du froid et de la pluie, et qu'ils ne souffrent plus de la grande chaleur; il inventa aussi les vêtements en peau de mouton, tels qu'en usent encore de nos jours les pauvres d'Eubée et de Phocide; enfin, Pélasgos fit que les hommes cessèrent de manger les feuilles, herbes et racines, dont certaines sont mortelles; en effet, il découvrit que les fruits des arbres, et non pas de tous les arbres mais les glands de chêne, constituaient une nourriture comestible." Ceci fera dire à la Pythie: "Les Arcadiens, ces guerriers mangeurs de glands, seront nombreux pour te repousser; quant à moi, je consens à tout". On dit que sous le règne de Pélasgos, le pays prit le nom de Pélasgie" .

Il pense que les jeux Olympiques ont une origine qui "remonte plus haut que la tace humaine"....
"Lycaon, lui, porta sur l'autel de Zeus Lycaios un nounisson d'homme; il sacrifia le nourrisson et en répandit le sang sur l'autel. Lui-même, dit-on, devint loup aussitôt après le sacrifice. Je crois à cette histoire, qu'on raconte en Arcadie de haute antiquité et qui est vraisemblable. En effet, à cette époque les hommes étaient les commensaux des dieux, grâce à leur justice et à leur piété. Ainsi, on peut croire que Lycaon devint un animal sauvage tout comme Niobé, fille de Tantale, devint une pierre. Mais aujourd'hui la méchanceté qui a crû au-dessus de toute mesure se partage toutes les villes et toute la terre, si bien qu'il n'y a plus de dieu qui naisse d'un homme, sinon par vantardise de celui-ci, et que le châtiment des dieux arrive tard, et à des criminels qui sont déjà morts".

La filiation s'établit sans que l'on puisse vraiment faire la part entre l'historique et le mythique:

13

"C'est ainsi que les Arcadiens prétendent que, tout comme Lycaon et depuis son aventure, il y a toujours un homme transformé en loup à la suite du sacrifice offert à Zeus Lycaios ; cet homme ne deviendrait pas loup pour toute sa vie; mais si, quand il est loup, il s'abstient de chair humaine, on dit qu'après neuf ans il redevient homme; au contraire, s'il a goûté de la chair humaine, il reste animal pour toujours. On dit de même que Niobé, chaque été, pleure dans la montagne du Sipyle. J'en ai encore entendu bien d'autres: que les griffons ont des mouchetures, comme les panthères, et que les tritons parlent à voix humaine; d'autres disent qu'ils soufflent à travers des conques percées...

Démons et melVeilles, l'Arcadie est bien une terre fabulée, jardin de prodiges d'une Grèce déjà imaginaire sous la plume d'un Pausanias touché par la poésie et qui parsème son récit d'aiglescygnes et des sangliers blancs de Thrace...
".. .En plus de sa nombreuse descendance mâle, Lycaon eut une fille, Callisto. A cette Callisto -je rapporte la tradition grecque commune- Zeus s'unit d'amour. Mais Héra les surprit et fit d'elle une ourse. Artémis, pour plaire à Héra, abattit l'ourse d'une flèche. Zeus ordonna à Hermès d'aller sauver l'enfant que Callisto portait dans son ventre. De Callisto elle-même il fit les étoiles que l'on appelle Grande Ourse; (...) à moins que ces étoiles n'aient simplement reçu ce nom pour honorer Callisto: les Arcadiens en effet montrent la tombe de celle-ci" . "Après la mort de Nyctimos, Arcas fils de Callisto reçut le pouvoir... De ce roi, le pays reçut son nom d'Arcadie, qui remplaça celui de Pélasgie, et les habitants s'appelèrent Arcadiens, au lieu de Pélasges. Il ne s'unit pas à une mortelle mais, dit-on, à une Nymphe Dryade (...) appelée Erato; de l'union de cette Nymphe et d'Arcas naquirent Azan, Apheidas et Elatos".

Le nom d'Arcas revient, leitmotiv et centre du faisceau de toutes nos interrogations. Mais qui était donc Arcas, qui donna son nom au coeur de la Grèce? Nous ne saurions à dire vrai
parler de l'Arcadie antique sans nous référer à la thèse de Philippe Borgeaud Recherches sur le Dieu Pan5 à laquelle nous devons

5. Bibliotheca

Helvetica Romana

- XVII

-Institut Suisse de Rome.

1979. 14

maintes précisions puisqu'il analyse le cadre, les filiations mythiques du premier Arcadien. Pourtant, notre démarche se veut toute autre: il s'agit d'évoquer les diverses translations littéraires et picturales suscitées par l'Arcadie. Mais à l'origine, l'Arcadie est bien ce "pays montagneux, d'accès difficile... véritable conservatoire d'archaïsmes politiques, linguistiques et religieux" (op.cit. p. 16) et, pour comprendre en profondeur l'originalité du Pan arcadien, il nous serait profitable de faire appel à l'immense périple du comparatisme à défaut de "couche" archéologique hautement fiable. On est passé d'une proto-humanité, se dégageant à peine d'un mode de vie animal mais encore proche des dieux, à une humanité pleinem~nt civilisée. Les sujets "mangeurs de pain" d'Arcas sauront donc profiter des éléments mis en place par Pélasgos dans le bréviaire des acquisitions techniques: la peau de mouton, les glands, bientôt transformés en vêtements ou en blé...\ Louis Gernet dans son Anthropologie de la Grè'ce Antique6 évoque précisément le culte de Zeus Lycaios. Insistant sur la complexité des données mythiques de ce culte arcadien, il intitule son étude: "Dolon le loup" et remarque:
"que le Lycaon de la légende, après avoir sacrifié un enfant, était devenu un loup, et que, selon une croyance bien établie, à l'époque historique encore, celui qui avait accompli le sacrifice humain que le culte continuait de requérir devenait, lui aussi, un loup "7.

Ce culte arcadien est étroitement lié au nom d'Arcas car il s'agit d'un sacrifice, d'une part, et l'on connaît par ailleurs l'importance des confréries mythiques dans la fondation des cités. Lycaon est "le type du roi mythique" et il aurait fondé une ville nommée, d'après le loup, Lycosoura (Pans - VIII - 2,1) ; une

autre cité sur les flancs du Parnasse,Lycoreia8,relève de la même typonymie. Louis Gernet rappelle que le mythe grec se rattache très certainement aux innombrables thèmes folkloriques des loups-

6. Maspero - Textes à l'appui - p. 154. 7. o.c. p. 157. 8. Paus - X - 6, 2. 15

garous qu'évoque en particulier Dumezil9 dans son étude des démons animaux dont la Grèce offre un riche répertoire1o. Areas n'est pas loin: le sanctuaire de Zeus Lycaios est un lieu d'asile de par sa définition de terre sacrée. Chose curieuse pour notre thème où rite et magie se côtoieront souvent dans ce sanctuaire arcadien, on perd son ombre et, ajoute Gernet, "perdre son ombre, c'est se rendre magiquement invisible". Si Dolon finit lapidé, c'est un sort de loup, mais ce qui nous intéresse ici, c'est le thème de la poursuite, de la chasse, celui de la course contre la mort, du rapt divin, donc de la métamorphose. Lycaon transfonné en loup, la vie d'Arcas peut recommencer, les fils coupés se reconstituer en un écheveau que le destin ne va pas tarder à emmêler de façon inattendue. Porte ouverte à la poétique qu'implique le thème de la métamorphose, voici, sur le site même de Lycosoura, une rencontre inattendue mais qui vient à point illuminer notre propos: dans son étude Au miroir de Médusell, J.P. Vernant note que le culte de Despoina la Maîtresse y était rendu:
"... dans son temple, elle était figurée assise, trônant en majesté à côté de sa mère, Déméter. De part et d'autre des deux déesses, encadrant leur siège commun, se tenaient debout Artémis et Anytos, un Titan. Or, vers la sortie du sanctuaire, on trouvait sur la droite, enchâssé dans le mur, un miroir". (p.ll?)

n cite le témoignage de P~:Jsanias (VIII.37.7) sur ce point: le visiteur qui s'y regardait, ou bien ne discernait qu'un obscur reflet, ou bien ne s'y distinguait pas. Seuls les dieux et le trône y apparaissaient clairement. J. P.Vernant analyse la fonction de ce miroir sacré:
"il bascule vers une autre fonction, à l'exact opposé: ouvrir une brèche dans le décor des "phénomènes", manifester l'invisible, révéler le divin, le donner à voir dans l'éclat d'une mystérieuse épiphanie".

Jean-Pierre Vernant ajoute une note sur la draperie en partie conselVée de la Despoina figurant des personnages humains à tête
9. Dumezil, Le problème des centaures p.174 sq. 10. Voir J.C. Lawson, Modern greek folklore and ancient greek religion, p. 203 sq. Il.J.P. Vernant, L'individu, la mort, l'amour. N.R.F., 1989. 16

animale, bélier, porc, âne, cheval dansant ou jouant d'un instrument. D'autres figurines ont été retrouvées dans le "megaron" où avaient lieu les mystères, vêtues d'un himation,portant une tête de bélier ou de boeuf, et Vernant pose une question essentielle: "y aurait-il, dans le culte comme dans le mythe, proximité du masque et du miroir ?" (note 2, page 117). L'Arcadie, terre de cultes actifs, terre de rites et de consécrations. C'est aussi une terre d'hommes qui vivent dans leur temps. Dès Homère, la réputation des Arcadiens est celle de solides guerriers: ils viennent de la vallée de l'Alphée, de Stymphale ou de Tégée, ils sont nés Arcadiens et combattent en tant que tels, en hommes réels, dont la dimension ne se laisse jamais oublier:
"Ceux qui occupaient l'Arcadie sous la montagne escarpée du Cyllène, près du tombeau d'Epytos, où résident les hommes qui combattent de près; ceux qui habitaient Phénée, Orchomène riche en troupeaux de moutons, Rhipé, Stratié et Enispé battue par les vents; ceux qui tenaient Tégée et Mantinée la charmante; ceux qui avaient Stymphale et habitaient Parrhasie : à tous ceux -là, le fils d'Ancée, le puissant Agapénor, commandait à la tête de soixante vaisseaux. Sur chaque nef, de nombreux Arcadiens expérimentés à la guerre étaient montés, car c'était le roi des guerriers, l'Atride Agamemnon, qui leur avait lui-même fait don de ces vaisseaux solidement charpentés, pour traverser la mer couleur de lie de vin, car les Arcadiens ne s'inquiétaient pas des travaux de la mer". (L'Iliade,II.)

L,eur ardeur guerrière était reconnue dès l'Antiquité. Pausanias souligne ce "thumos" inhérent à leur origine (VIII. 49.3) et on retrouvera plus tard ce prestige, notamment par la diffusion des mythes arcadiens chez des soldats fort appréciés dans toute la Grèce.

L'ancrage

mythique

L'essentiel dans le déroulement des métamorphoses poétiques qui vont se succéder jusqu'au XXème siècle est cet ancrage mythique dans le Royaume d'Arcas: L'Arcadie sera terre mythique et non simplement fictive. Les lieux actuels sont là pour attester d'une pennanence sacrée qui s'attache à son nom, c'était une condition sine qua non pour que soit justifié ce Nostos, cet 17

incessant Retour à la terre arcadienne ; comme Ulysse revenait en terre grecque, après de périlleux voyages, raconter ses aventures, de même le paysage arcadien ne vivra qu'à travers les récits qu'en feront ceux qui, ayant triomphé des pièges guerriers ou maritimes, connaîtront la félicité et nous en feront part. L'Arcadie sera une terre partagée par la poétique du discours. L'Arcadien est donc cet homme qui sait se battre, dont on connaît l'histoire; il est aussi celui qui sait revenir sur une terre sacralisée et consacrée. Il est homme du temps et homme de l'espace, il part, il revient, il raconte: c'est lui qui forge les premiers maillons d'une longue chaîne de traditions dont les poètes romains, et à travers eux l'Europe du XVIe siècle, se feront l'écho. Herman Broch pense que le mythe est l'élément moteur qui contraint l'écrivain à se tourner vers le passé et qu'ainsi, les éléments fondamentaux de l'âme humaine sont transfonnés en action dramatique, ce qui se révèlera particulièrement juste dans les métamorphoses de ce thème. Avant l'Histoire était Areas. A tout moment il nous faudra déceler derrière la fiction du discours la "réalité arcadiennc", ne pas oublier que jusqu'à nos jours, des hommes et des femmes vivent, meurent et combattent -héritiers plus ou moins conscients d'un passé prestigieusement ancré dans un territoire. Les fils d'Arcas ont souvent oublié les racines du mythe mais, bon gré mal gré, ils en sont tributaires. Nous ne saurions souscrire aux thèses défendues par B. Deforge. "Le monde est divin, tout est divin. La puissance divine est en tout. La terre est divine. Les pays réels comme les pays mythiques sont chargés de divin, et par là s'explique -je dirais théologiquement- l'absence de frontière dans leur géographie comme dans leur fonction dont témoigne ce théâtre. (Eschyle). Il n'y a pas de différence fondamentale, ontologique, entre Argos et les pays des Phorkides, ...entre la Béotie et l'Ethiopie : ce sont des lieux de la terre divine, signes, étapes ou épreuves pour les héros qui parcourent la tête du poète"12 Tout n'est pas dans tout, même à l'époque hellénique: comment alors concevoir une attitude d'anthropologue qui s'attache, comme le firent Gemet et son école, à porter un regard
12. Eschyle et la terre divine in Peuples et pays mythiques, Belles Lettres, 1988. 18

distancié sur des faits religieux mais aussi sociaux, à les passer au crible d'une pensée critique. Seule cette démarche nous paraît rigoureuse et fructueuse pour notre recherche, lorsque tant d'enjeux culturels (à travers la poésie, la peinture, la musique) font le prix de cette métamorphose arcadienne dans des sociétés aussi différentes que l'Angleterre de la Renaissance, la France baroque ou le mouvement romantique. Cela fut rendu possible parce que "la religion grecque ne constitue pas un secteur à part ...Si on est en droit de parler,pour la Grèce archaïque et classique, de "religion civique", c'est que le religieux y reste inclus dans le social, et que, réciproquement, le social, à tous ses niveaux et dans la diversité de ses aspects, est de part en part pénétré de religieux." 13 C'est justement cette interaction du social et du divin qui pennet à la fiction poétique de puiser des forces vives à des époques aussi différentes, voire contradictoires, sans que ne s'interrompe ni ne se perde le fil de l'imaginaire...

II - LES ARCADIENS DANS L'HISTOIRE
Des rapports de force

La mythologie est commune à tous les Grecs. Cette "identité culturelle" n'a pas empêché les querelles, les violences, voire ce que l'on appellerait aujourd'hui de réels massacres. La vie réelle semble souvent s'emparer des légendes comme d'autant d'alibis et, finalement, les utiliser à la convenance de leur force momentanée. Il est sacrilège de détruire les objets sacrés des temples et de couper les branches des arbres du lieu rituel: il n'est pas sacrilège d'égorger des prisonniers, de traîner femmes et enfants en esclavage, et ils parlent tous la même langue, vainqueurs et vaincus, se

reconnaissent mentalement à travers les mêmes représentations
collectives. Il n'est que de relire l'Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide. On en fait le premier historien de l'Occident, et il est vrai qu'il est le premier à chercher la logique des événements, à en détenniner les corrélations. Il examine des faits et ne se satisfait pas de légendes: "On n'accordera guère de confiance aux poètes qui
13. J.P. Vernant, Mythe et religion en Grèce ancienne, Seuil, 1990. 19

amplifient les événements, et non plus aux logographes qui, plus JX>ur hanner les oreilles que pour servir la vérité, rassemblent des c faits impossibles à vérifier rigoureusement et aboutissent, en fin de compte, pour la plupart à un récit incroyable et merveilleux." (l,XXI). Il est en tout cas le premier à chercher des implications fonctionnelles et sociales. Ainsi donne-t-illa faim et la recherche de la nourriture, puis le besoin de sécurité, comme un des éléments de l'organisation morpho-sociologique de la Grèce ancienne, les peuples s'installant là où sont les bonnes terres ou des remparts solides, fût-ce sur un sol ingrat comme était l'Attique. Quant aux riches terres, il les énumère: "la région qu'on appelle maintenant la Thessalie, la Béotie, la plus grande partie du Péloponnèse, à l'exception de l'Arcadie, bref en général les régions les plus favorisées" (l, II). Déjà, l'Arcadie apparaît pour ce qu'elle sera, dans la réalité mais pas dans la légende: une terre ingrate, sauvage. Et aucune des bourgades d'Arcadie ne semble, durant la guerre du Péloponnèse, appartenir au cercle des grandes Cités qui se battent entre elles. Ces "chroniqueurs naïfs" peuvent, en effet, rapporter des croyances, décrire des rites, figurer par écrit d'innombrables projections mythiques, repérées ici ou là, c'est à la vie sociale et historique même qu'il faut revenir pour comprendre l'usage qu'on en fait, et comment le dynamisme chaque fois particulier des groupes s'empare de ces images pour des actes ou des décisions communes ou individuelles, comme justification, excuse, consolation. Or, si l'Arcadie s'insère dans la structure complexe de la mythologie hellénique, cette Arcadie réelle, de chasseurs, de conducteurs de troupeaux ou de soldats qui vont à l'étranger vendre leur force physique, n'apparaît guère dans le paysage des événements. C'est à peine si Thucydide l'évoque "les gens d'Haliartos, de Koroneia, de Kopes et autres riverains du lac Kôpaïs, comme confédérés des Thébains contre Athènes" (IV, VCIII)... Lors des jeux Olympiques de la 90ème Olympiade (été -420) qui suit un fragile traité de paix, il parle d'un "Arcadien, Androsthènes (qui) y remporta pour la première fois le prix du pancrace" (V, XLIX), cette combinaison de pugilat à poings nus et de lutte. Ou bien, lors de la guerre d'Athènes contre la Sicile: "Les Corinthiens seuls fournirent l'aide de leur flotte et de leurs troupes, 20

ainsi que les Leukadiens et les Ambrakiotes, qui se prévalaient de la même origine. D'Arcadie, il vint des mercenaires..." (VII, LVIII)14. C'est par là qu'ils émergent dans l'histoire: "les Mantinéens et les autre mercenaires arcadiens sont des peuples accoutumés de tout temps à servir contre les ennemis qu'on leur désigne; dans cette circonstance, c'est surtout l'amour du gain qui les fit regarder comme des ennemis des autres Arcadiens combattant à côté des Corinthiens" (VII, LVII). Dans le jeu de ces rapports de force qui domine non seulement la guerre du Péloponnèse mais aussi toutes les relations des peuples de cette antiquité hellénique, les Arcadiens apparaissent comme des inclassables. On parle alors d'un "réveil du mercenariat", résultat des guerres entre Cités, d'une "déstabilisation du monde paysan"lS. Certes, mais les Arcadiens ne semblent pas avoir constitué des "bandes" : leurs qualités de soldats stipendiés reconnues, ils s'insérèrent, semble-t-il, dans des années constituées. Mais ils n'appartiennent pas à la Cité, ils ne disposent pas de cet esprit communautaire qu'implique la volonté commune des citoyens réunis à l'abri d'une muraille: une solidarité partielle mais passionnée que proclame Périclès dans le célèbre discours aux morts que relate Thucydide. Ils sont les hommes d'une terre désolée, mais - on le verra chez Xénophon - fiers d'y être nés, citoyens sans cités et que n'attachent entre eux que les fantasmes et les mythes de ce "Far West" du Péloponnèse. Sont-ils chassés de leur terre, pauvre, par la misère? Toujours est-il qu'ils montrent des qualités de combattants. Dans l'Anabase, Xénophon parle de ce Xennias d'Arcadie qui commandait pour Cyrus "le contingent étranger dans les villes d'Ionie" (1,2). A côté de Xennias, "mille hoplites" qu'entraîne sous ses ordres Sophénète de Stymphale, autre Arcadien. Tous les stratèges seront massacrés, entre autres "Agias d'Arcadie, Socrate d'Achaïe, Cléarque de Laconic" (11,5,31). Pendant ce temps, les
14. On utilise ici la traduction de J. Voilquin, les notes de J. Capelle, Ed. Gamier, 1937. On pense aussi au livre de A. Thibaudet : La campagne avec Thucydide, à L'llistoire de la guerre du Péloponnèse d'A. Croiset (Gallimard), à l'Essai sur Thucydide de J. Girard, à La formation du peuple grec de Jardé. 15. Marie-Françoise BasIez: L'Etranger dans la Grèce antique, Les Belles Lettres, 1984. 21

cavaliers perses attaquent le camp des Grecs. "Les Grecs, qui apercevaient de leur camp la ruée des cavaliers étaient dans la stupeur: ils ne savaient ce que faisaient ces gens-là, jusqu'au moment où arriva l'Arcadien Néarque: il s'était sauvé, il était blessé au ventre, il tenait ses entrailles dans ses mains, il raconta tout ce qui s'était passé" (id..). Il sauve l'année. Xénophon fait le portrait de ses amis tués par la perfidie perse: "Agias d'Arcadie et Socrate d'Achaïe furent aussi tous deux mis à mort. Jamais dans la guerre ils n'ont été traités de lâches, et dans l'amitié, ils étaient irréprochables. Ils étaient l'un et l'autre âgés d'environ trente-cinq ans." (II, 6, 30). Bel éloge qui donne la mesure du prestige de ces mercenaires arcadiens, plus réels que les légendes ou les croyances qu'ils ont transportées sans doute avec eux. Après tout l'action matérielle des hommes vivants justifie la nébuleuse de fantasmes qui enveloppe leur origine. Ils sont braves mais orgueilleux ainsi que le montre l'épisode de Lycomédès de Mantinée dans les Helléniques lors des négociations au cours de l'année -369 lorsque Lycomédès renforce la confédération arcadienne :
"Survint alors un certain Lycomédès de Mantinée qui ne le cédait à personne pour la noblesse de la race, au reste, éminent par ses richesses, ambi~ieux d'ailleurs; cet homme remplit les Arcadiens d'une haute opinion d'eux-mêmes, en leur disant qu'ils étaient les seuls dont le Péloponnèse fût la véritable patrie, car ils en étaient les .seuls habitants autochtones, et que de plus la nation arcadienne était la plus nombreuse des nations grecques, et la plus robuste. Ils étaient aussi les plus courageux".

D'ailleurs les événements eux-mêmes pouvaient exalter les Arcadiens : les Argiens, qui avaient fait une expédition sur Epidaure, avaient eu leur retraite coupée à la fois par les troupes de Chabrias -mercenaires et Athéniens- et par les Corinthiens; les Arcadiens étaient venus au secours des Argiens bel et bien cernés, et les avaient délivrés malgré qu'ils eussent contre eux, non seulement les hommes, mais le terrain." Et Xénophon complète le tableau:
"Et, pour ce qui est des Eléens, lorsqu'ils réclamèrent aux Arcadiens les villes que les Lacédémoniens leur avaient enle-

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vées, ils s'aperçurent que les Arcadiens ne tenaient aucun compte de leurs paroles ".

Le lien principal entre les divers conteurs arcadiens tenait beaucoup plus au souvenir commun de leur origine ou aux cultes religieux auxquels ses habitants pouvaient s'adonner. De fait, jusqu'à la bataille de Leuctres (-371) aucun lien politique ne les unissait. Après la défaite des Lacédémoniens, Nycomédès prit la tête d'un puissant parti arcadien16 qui devait présider à la fondation de villes comme Mégalopolis (-370) : elle devait servir de centre à la confédération, et Epaminondas apporta son aide à ce plan. Malgré le peu d'infonnation sur la ligue, J'on sait qu'une année pennanente de cinq mille hommes d'élite17assurait à la fois la protection contre une attaque éventuelle et était chargée d'exécuter les décisions de J'assemblée. Les Dix-Mille1s se réunissaient d'ordinaire à Mégalopolis pour juger des affaires arcadiennes et leurs décisions restaient valables pour les autres ville de la ligue19.Une monnaie de la la confédération arcadienne fut mise en service, et le Cabinet des Médailles en possède plusieurs exemplaires dont une frappée du sceau de Zeus barbu, couronné d'olivier, au revers de laquelle se dessine Pan arcadien, la Syrinx à ses pieds. Complétant le portrait arcadien l'on y voit le monogramme de l'Arcadie AR, ainsi que le début du mot olympe (DLYM), autre appellation du Mont Lycée20. La ville de Tégée21, entre autres, conservait une certaine autonomie, possédant ses magistrats et sa monnaie propre. Suivant une tradition rapportée par Plutarque, Platon envoya un de ses disciples, Aristonymos, pour aider les Arcadiens à rédiger leur constitution22.

16. Daremberg - Saglio - Arcadicum foedus. . 17. Xén. Hell. VII. 18. Paus. VilI. 32. 19. Xen. Vil. 4. 20. Pause VilI. 38. 21. Dclacoulouche, Sur l'histoire de l'Ancienne Arcadie (Archives Mis. Scient. VII, 1866). 22. Plut. Mor. p.1377.

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Déjà l'innocence

perdue?

Nombreuses et diverses sont les informations sur l'Arcadie telles que les livrent les scoliastes et les écrivains de l'Antiquité ainsi que l'épigraphie, l'histoire, la science des mythes ou des religions des modernes. Sans eux, nous ne saurions rien de ce
lieu légendaire et des figures qui s'y attachent. De ce vaste répertoire, il faut sans doute distinguer les éléments différents: les uns se rapportent au culte - du dieu Pan, qui semble un peu un "dieu fourre-tout", comme le dit Louis Gernet, de Dionysos, des nymphes, des animaux chargés de sacré (l'ours, le loup) - les autres désignent le paysage légendaire luimême, sa topographie différentielle, parfois figurée, d'autres encore des pratiques ou des coutumes que l'on prête aux Arcadiens, parce qu'elles sont spécifiques. Il ne s'agit sans doute pas de représentations qui se situent au même niveau de mentalités ou d'appartenance sociale - même si, ultérieurement, par des poètes comme Ovide, elles sont brassées dans le même flux littéraire. Ce que l'on cherche ici part de ces images incompatibles entre elles. Qu'il existe un pays grec, peu fréquenté et assez mystérieux pour fasciner d'autres Grecs qui appartiennent à des sociétés différentes, voilà qui frappe. Marcel Detienne note quelle relation s'établit, avant le Ve siècle, entre la nocturne évocation lunaire du pays et des allusions érotiques, constituant une configuration symbolique cohérente évoquant l'inceste, attribuée aux chasseurs. Non seulement l'Arcadie serait ce "conservatoire" des rites archaïques, mais aussi le repoussoir fantasmatique des conduites normales. Ce n'est pas encore le lieu de l'innocence perdue, mais celui des actes prohibés, l'espace imaginaire d'une transgression que l'on s'interdit à soi-même et que l'on accorde aux dieux et aussi à cette terre où les dieux, les animaux et les hommes paraissent se confondre. L'ethnologie parlerait-elle, là, avec Claude LeviStrauss, d'un système de convertibilité - les figurations légendaires attribuées au pays du Styx qui est aussi celui de la mort, ne sont-elles pas comme l'inversion d'une normalité établie? Parallèlement, l'on retrouve la représentation d'une Arcadie qui aurait "inventé" la cité, lorsque des bourgades, Tégée et Mantinée, se fortifient contre les menaces de Sparte et passent
ainsi de la sauvagerie "naturelle" à la civilisation.

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On peut douter de la validité de cette création urbaine, si l'on songe à cette "révolution" sociale et mentale qui accompagne l'institution de la Cité grecque, comme le rappelle L. Gernet23. Corinthe, Sparte, Athènes étaient des cités; c'est plus douteux de ces bourgades arcadiennes. Un grossissement de perspective, une sorte d'anamorphose. Plus frappant encore est ce personnage de Démonax que la ville de Cyrène, aux dires d'Hérodote, aurait fait venir d'Arcadie afin d'aider à passer de la royauté à un état "démocratique". Démonax est de Mantinée: "Héritier direct de la nuit originelle, l'Arcadien a le privilège de pouvoir, à tout instant, revivre sa naissance à l'humanité" (p. Borgeaud) : .'11est culturellement sur le seuil" entre la barbarie et la civilisation. Une convertibilité en chair et en os, un de ces relais intermédiaires et ambigus. La
mentalité urbaine d'Hérodote, en donnant foi à cette représentation

que l'on nommerait ethnologique, semble indiquer combien le Grec avait besoin de trouver, dans sa propre "koiné", le terrain du passage de la nature à la culture et de l'archaïsme où se confondent les règnes - et les désirs - à l'exaltante communauté où l'homme fut en tête-à-tête avec lui-même. Ces représentations de l'Arcadie et les données multiples qui se disséminent chez les commentateurs peuvent-elles être de même nature que celles que se donnent Plutarque ou Polybe qui écrivent en grec dans un monde dominé par la puissance romaine? S'agit-il d'une transposition ou d'une figuration symbolique exaltant le rôle d'un monde qui fut, au temps de la Cité, un lieu légendaire de transgression ou de sauvagerie? Polybe, l'historien, est, assure-t-il, lui-même arcadien. Sa représentation de l'Arcadie est évidemment plus rationnelle, plus systématique et sa vision du monde est celle de tous ceux qui, en ce temps, reconstituent le passé: il invente des généalogies. Il prête à l'Arcadie l'invention de la civilisation et même celle de la musique, dont nous savons peu de chose sinon qu'elle joue un rôle dans les fêtes et de la "furor" des manifestations de transe. D'où viennent ces sources? La topologie légendaire sert d'asile à l'incertitude mythique. Différentes, elles aussi, les représentations poétiques de l'Arcadie, les visions siciliennes ou alexandrines dont on parlera: ce sont des constructions sémantiques du langage de fiction, des
23. Voir
Le génie grec dans la religion,

L. Gemet - A. Boulanger 25

Albin Michel - Rééd.1970.

allusions à un univers dont la réalité, évidemment, n'est pas
fondée. Une nébuleuse d'images et de sensations que transmet un lettré à d'autres lettrés. "La psychologie de l'art et l'esthétique" , dit I. Meyerson, "ont longtemps vécu sur un double dogmatisme: l'homme et la nature étant immuables, la perception de la nature par l'homme est univoque et toujours complète". Une illusion que ne peut entretenir la multiplicité des données. Les représentations, les mots qui désignent l'Arcadie ne concernent pas le même univers mental, les même perceptions du temps, de l'étendue et du passé, selon que l'on se place en l'état des rituels archaïques, des croyances traditionnelles, de la conscience collective ou individuelle des Cités, de la rêverie des poètes alexandrins ou, plus tard, des écrivains et des historiens romains. On porte, dans l'Antiquité, dirait-on, son Arcadie, comme le promeneur porte avec lui l'arc-en-ciel.

III - DE LA MONTAGNEA LA SOURCE
Au coeur du Péloponnèse
"C'est une rencontre de hasard qui, en mai-juin 1888, me mit pour la première fois, non plus devant le texte, mais devant les héros de l'Odyssée, sur cette colline arcadienne où Pausanias (VIII,12,5) signale le tombeau de Pénélope et les étranges variantes qu'apportaient les Mantinéens à la légende
odysséenne ".

écrit Victor Bérard (préface de l'Odyssée)?A. En cette étrange "révélation", il puise l'inspiration de l'Origine des cultes arcadiens et d'études sur la Topologie et la Toponymie de la Grèce archaïque. L'Arcadie est comme le centre d'une toile d'araignée d'où rayonnent les "drames:' divers qu'il détecte dans le poème homérique: le voyage de Télémaque à Sparte en attendant son père, la généalogie légendaire de Pénélope et surtout la découverte de ces couches mentales différentes qui composent, à des époques également différentes, la trame d'un texte dont l'unification est arbitraire.
24. Victor Bérard: l'Odyssée, préface, les Belles Lettres, 1925. 26

Mais cette Arcadie lui rappelle aussi ce "trou d'ombre et de barbarie" que Voltaire décelait, et qu'il identifiait à notre Moyen Age, entre Virgile et Dante. C'est qu'entre le XVème et le XIème siècle avant J.C., la double invasion des Achéens puis des Doriens vint, deux fois, ravager et transformer le paysage, les croyances, les rites de l'antique civilisation mycénienne. De ces invasions, celle des Achéens fut semble-t-il, d'après V. Bérard, la moins violente, de telle sorte que les "Barbares" ont été vite absorbés par les moeurs des autochtones mycéniens. "Le Roi des rois vivait à Mycènes, le manoir d'Ulysse était, en tout point, semblable au manoir de Tirynthe". Des pratiques, des images, des rites s'intègrent dans certains passages du poème homérique dont on sait qu'il a été conçu dans la "longue durée" . Lors de l'invasion dorienne, les chefs achéens quittent le
Péloponnèse et émigrent en Ionie où ils apportent leurs représenta-

tions - dans les cités, dans les tIes. Bérard pense que l'influence de ces émigrés aida l'Ionie à devenir "le centre de l'art et de la pensée hellénique, tandis que le Moyen Age dorien (XIème VIIème siècle) s'appesantissait sur la Grèce propre". Il est impossible que ces translations démographiques et militaires n'aient pas agi sur les croyances, les figurations de cette région du Péloponnèse, dont le coeur géographique et mental n'était autre que l'Arcadie. D'où vient sans doute, à la fois, la localisation tOJ;X>logique fleuves de vie et de fleuves de mort, de de demi-dieux et de personnages humains ou demi-humains, ces pratiques du masque -qui désignent presque toujours un affrontement de cultures différentes-, ces relations ambiguës des bêtes et des hommes. Un vallon où serpente un aimable ruisseau, quelques bosquets accueillants et des prairies d'herbe fratche.. Le décor est planté pour qu'évoluent les nymphes et bergers d'Arcadie qui animeront plus d'un opéra ou d'une idylle envers un "paysage" somme toute des plus rassurants, suscitant cette rêverie de plénitude autour de quelques éléments naturels, qui, au cours des siècles, selon la liberté poétique de chaque artiste, peintre ou voyageur, prendra une dimension telle, en qualité et richesse, que l'Arcadie demeure encore un mot-clé dans le vocabulaire du rêve et du bonheur - et cela non seulement dans notre vieille Europe aux pays si voisins, mais au-delà des mers où fleurira son nom lorsque Verrazzano baptisera sJ;X>ntanément Arcadia une côte américaine nouvellement découverte dont les vallées regorgent d'arbres fruitiers et d'estuaires aux eaux poissonneuses.

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Que d'images foisonnantes suscitées par ce seul mot, Arcadie... De fait il s'agira d'une réinvention permanente. Mais qu'en est-il de la réalité géographique grecque et comment comprendre une vision si idyllique. Est-ce vraiment la Terre promise ? L'Arcadie: un plateau de 600 mètres d'altitude, au centre de la presqu'île du Péloponnèse, sillonné de ravins et de montagnes: le Lycée, l'Erymanthe, le Mont Ménale. Des massifs farouches, fortement boisés où se cachent sangliers et hordes de cerfs, voire lions... Un plateau où il est malaisé de s'aventurer, au sol calcaire riche en cavernes (catavothres), drainé par de nombreuses rivières impétueuses qui dévalent à travers bois. Un fleuve, un dieufleuve, Alphée, rejoint la mer, sans doute à la poursuite de la nymphe Aréthuse transfonnée en source. Sous le double signe de la montagne et de l'eau, voici donc
l'Arcadie des Anciens. Des pâturages certes, mais tout d'abord un

cadre grandiose et farouche qui laisse peu de place aux pastoureaux, surtout sur les bords du lac' Stymphale. Le mythe fera vivre chaque élément de ce plateau, lui conférant, pierre à pierre, une force d'évocation telle que la poésie coulera de source... Sa position dans le Péloponnèse expliquera son développement historique: l'Arcadie est entourée de l'Achaïe, de l'Elide au nord, de la Messénie et de la Laconie au Sud. L'Argolide à l'est est une province distincte; Sparte et Corinthe demeureront les cités dont il faut assumer le rôle différent, voire réunir les cantons de l'Arcadie en une seule confédération, tant le géographique et le vécu historique sont profondément imbriqués. Toutes ces régions seront revues et revisitées : la Parrhasie, la Cynurie, l'Eutrésie, et la Ménalie au sud-ouest et même la farouche Azanie tout au nord25. La sécheresse trop vive qui alterne avec les eaux débordantes semble une constante arcadienne et Borgeaud insiste sur: "la misère de l'agriculture arcadienne" (op .ciL, p. 30). D'immenses troupeaux de moutons et de chevaux faisaient l'admiration des Grecs (STR VIII.8.t.). Ce point de départ global - sécheresse crues- pauvreté de l'agriculture -élevage qui restera une constante
25. Nous donnerons le détail de la répartition des régions par Bory Saint-Vincent dans l'Expédition Scientifique de Morée de 1831, à l'époque même des peintres-voyageurs qui s'en inspireront, ce qui est plus conforme à notre propos. Mais Pausanias reste le premier à décrire l'Arcadie. 28

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