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Terres indiennes et politique indigéniste au Brésil

De
202 pages
Au Brésil, des peuples autochtones ont survécu à l'avancée de la frontière civilisatrice. Ils souhaitent préserver leur culture et leur mode de vie traditionnelle tout en s'affirmant sur la scène internationale. Depuis les années 1980, les Indiens du Brésil ont créé des organisations pour défendre leurs droits fonciers. Il apparaît que la question indigéniste est inextricablement liée aux problématiques environnementales et que les Indiens sont le dernier rempart contre la déforestation massive de l'Amazonie brésilienne.
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SOMMAIRE
Liste des abréviations Tableaux et illustrations Carte des principales ethnies Préface Introduction 7 9 10 11 15

PREMIERE PARTIE Les antécédents de la politique indigéniste et le tournant de la nouvelle Constitution 19
Chapitre 1 De 1910 aux années 1970 : La « civilisation » comme unique option Chapitre 2 La Nouvelle République : Sarney et l’espoir déçu Chapitre 3 1988, un tournant pour les communautés indigènes 21 21 41 55

DEUXIEME PARTIE La politique indigéniste et ses acteurs depuis 30 ans

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Chapitre 1 La politique indigéniste de Fernando Collor de Mello à Lula 79 Chapitre 2 L’enjeu central, la Terre Chapitre 3 Quelles perspectives d’avenir pour les Indiens du Brésil ? 101 125

Conclusion

Sources et Bibliographie Annexes – table Table des matières A propos de Survival

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157 169 196 201

LISTE DES ABREVIATIONS
CAPOIB : Conselho de Articulação dos Povos e Organizações Indígenas no Brasil [Conseil pour l’articulation entre les peuples et les organisations indiennes du Brésil] CCPY: Comissão Pró-Yanomami [Commission pro-Yanomami] CEDI : Centro Ecumênico de Documentação e Informação [Centre oecuménique de documentation et d’information]. Cette organisation deviendra par la suite l’ISA (Cf. ci-après). CIMI : Conselho Indigenista Missionario [Conseil (catholique) indigéniste missionnaire] CIR : Conselho Indígena de Roraima [Conseil indigène de Roraima] COIAB : Coordenação das Organizações Indígenas da Amazônia Brasileira [Coordination des organisations indigènes d’Amazonie brésilienne] COICA: Coordinadora de las Organizaciones Indígenas de la Cuenca Amazónica [Coordination des organisations indigènes du Bassin amazonien] CONAGE: Coordenação Nacional dos Geólogos [Coordination nationale des géologues] CPI/SP: Comissão Pró-Índio de São Paulo [Comission proindienne de São Paulo] CSN : Conseil de sécurité national CTI : Centro de Trabalho Indigenista [Centre de travail indigéniste] DNPM : Departamento Nacional de Produção Mineral [Département national de production minérale] FOIRN : Federação das Organizações Indígenas do Rio Negro [Fédération des organisations indigènes du Rio Negro] FUNAI : Fundação Nacional de Assistência aos Indios [Fondation nationale d’assistance aux Indiens] IBRAM : Instituto Brasileiro de Mineração [Institut brésilien d’exploitation minière] INCRA : Instituto Nacional de Colonização e Reforma Agrária [Institut national de colonisation et de réforme agraire] ISA : Instituto SocioAmbiental [Institut socio-environnemental]

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NDI: Núcleo de Documentação e Informação [Noyau de documentation et d’information] OIT : Organisation internationale du travail ONG : Organisation non-gouvernementale OPAN: Operação Anchieta, deviendra Operação Pan Amazônica PCN : Projet Calha Norte SADEN : Secretaria de Assessoramento da Defensa Nacional [Secrétariat des affaires de Défense nationale] SNI : Service national d’Information SPI : Serviço de Proteção aos Índios [Service de protection de l’Indien] TI : terre indigène UNI: União das Nações Indígenas [Union des Nations indigènes]

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TABLEAUX ET ILLUSTRATIONS
Figure 1 – Le démembrement du territoire yanomami Figure 2 – Le démembrement de la terre indigène Pari-Cachoeira Figure 3 – Conséquences du décret 1.775/96 sur les T.I. Figure 4 – Situation des T.I. au Brésil (ISA) Figure 5 – Ecole kayapó Figure 6 – La représentation du territoire (Kayapó) Figure 7 – Les limites du PIX : « Nous et les Autres »

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CARTE DES PRINCIPALES ETHNIES

Source : Survival, « Dépossédés : Les Indiens du Brésil », Ethnies, Paris, vol. 16, n° 28, 2002, p. 19.

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PREFACE
Conçu à l’origine comme un mémoire de fin d’études de l’Institut d’Études politiques de Strasbourg, le texte d’Émilie Stoll a l’immense mérite d’être le premier bilan en langue française de la politique indigéniste brésilienne de ces trente dernières années. Au moment même où le Brésil et le monde s’interrogent sur les effets de la déforestation accélérée qui ravage l'Amazonie, elle analyse avec méthode et discernement les bouleversements qui ont fait passer les sociétés autochtones du Brésil du statut de populations mineures, victimes et largement laissées pour compte du développement économique, à celui de sujets collectifs de droit de plus en plus présents dans la vie politique nationale. Son travail renvoie au magasin des clichés complaisants et archaïsants des révélations médiatiques périodiques de "tribus inconnues n'ayant jamais eu de contact avec la civilisation". Quelques silhouettes brandissant des arcs et des flèches en direction du ciel et de l’avion qui les photographie, cet instantané publié récemment ne fait que reprendre un cliché connu depuis soixante ans au moins. En réalité, ces groupes, qui subsistent effectivement en très petit nombre en Amazonie, souvent de la taille d'une grande famille ou des habitants de quelques maisons, ne sont que les derniers rescapés de sociétés morcelées et harcelées fuyant les contacts violents avec les "pionniers" du front de colonisation, exploitants de bois tropicaux, chercheurs d'or, éleveurs de bétail et autres et portent souvent dans leur chair les cicatrices de balle de leurs bourreaux. Pour 99% des sociétés autochtones du Brésil, le contact avec le monde moderne est plus ou moins récent, mais il est permanent et irréversible, et Émilie Stoll a justement mis au centre de son analyse des politiques récentes la question du territoire, élément premier et fondamental de la survie indienne au Brésil. Les Indiens possèdent aujourd'hui un territoire - en réunissant tous les "parcs indigènes" et les "territoires indigènes" disséminés dans cet immense pays, mais majoritairement amazoniens- qui constitue globalement un peu plus de 12 % de la superficie totale du Brésil, ce que l'on peut facilement contraster avec l'étendue des déforestations, de l'ordre de 7 à 8 % (chiffre âprement discuté, mais dont l'ordre de grandeur n'est pas en doute). On peut imaginer ce

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que les propagandistes du développement accéléré, fort nombreux et bien organisés au Brésil, disent de cette situation, surtout à l'heure de l'expansion vertigineuse de la culture du soja et de celle des futurs biocarburants. Il n'en reste pas moins qu'Émilie Stoll a raison d'affirmer que les sociétés autochtones "sont le dernier bastion contre la déforestation massive qui sévit en Amazonie". Le mode de culture traditionnel des sociétés indiennes - et il faut ici répéter, contre un préjugé encore trop courant, que les Indiens d'Amérique du Sud sont dans leur immense majorité et depuis des millénaires des agriculteurs et non des chasseurs-cueilleurs nomades - ne détruit pas la forêt, il l'aménage et la mise en jachère des jardins après quelques années d'exploitation permet la reconstitution du couvert végétal, ce qui rend possible de défricher à nouveau. Il ne fait donc aucun doute que la constitution de 1988 qui légalise la reconnaissance de territoires indiens sous la garantie de l’État brésilien (qui reste le propriétaire de ces terres) a ralenti le mouvement de déforestation et a permis la consolidation d’importantes réserves foncières en Amazonie, et les quelques cas, relativement isolés, de d’abattage et de vente illégale de bois dans des réserves indiennes par des Indiens ne contredisent pas cette réalité. Les tentatives plus récentes de l’État pour contrôler les défrichages et ralentir l’exploitation sauvage de l’Amazonie (création des UCF, unités de conservation forestière, sanctions financières aux défricheurs abusifs, crédits pour un développement respectueux de l’environnement…) viennent compléter les effets de la politique indigéniste inaugurée en 1988. Si les mouvements proIndiens, au Brésil et à l’étranger ont pu contribuer à sauver les Indiens en les abritant derrière les arbres (l’argument écologique), ce sont aujourd’hui les Indiens qui abritent les arbres. Émilie Stoll, en retraçant avec finesse et rigueur les vicissitudes et les contradictions de la politique indigéniste, ne cache ni les insuffisances de celle-ci, notamment quant à une dotation budgétaire chroniquement squelettique pour la FUNAI, ni la progressive décentralisation de celle-ci, qui est allée de pair avec un dessaisissement de ses fonctions. En effet, l'assistance médicale et sanitaire et l'éducation sont aujourd'hui respectivement sous la responsabilité du ministère de la santé et des états et communes. Les communautés indigènes doivent donc se battre avec les com-

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munes proches de leur territoire pour que les crédits fédéraux alloués aux Indiens et relayés par les communes ne soient pas "aspirés" ou simplement volés au passage, et de nombreuses manifestations indiennes attestent de ces difficultés. Il en est de même des invasions de territoires indigènes, pour lesquelles les forces de police et les juges locaux prennent généralement le parti des envahisseurs au mépris de la loi. La Funai, même lorsqu'elle réagit en défense des Indiens, ce qui est son rôle constitutionnel, ne dispose en général pas de moyens de contrainte, et doit faire appel, comme les Indiens d'ailleurs, à l'opinion publique, en mobilisant les associations et les ONG tant indiennes que pro-indiennes. C'est enfin la renaissance indienne au Brésil que ce tableau de la politique indigéniste esquisse, montrant comment les Indiens ont rapidement pris conscience que les représentations traditionnelles de l’indianité au Brésil pouvaient être bouleversées par leur accès aux savoirs modernes, par la valorisation de leurs savoirs et de leur savoir-faire dans le monde actuel (biodiversité, patrimoine génétique, connaissances pointues des êtres vivants de la forêt), mais aussi que le rapport de force leur était en général défavorable, particulièrement dans les conflits locaux, et que l’appel à l’opinion publique, pour rappeler et faire respecter leurs droits, permettait parfois de renverser le rapport de force. Il est étonnant, et la conclusion relativement optimiste de l’auteur va en ce sens, que quelque 700 000 Indiens aient pu survivre dans le Brésil d’aujourd’hui, et défendent leur existence, leur culture et leur avenir contre les formidables pressions d’un des états les plus modernes de la planète. Patrick Menget Président de Survival International France.

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INTRODUCTION
Alors que les gouvernements occidentaux commencent à s’alarmer du réchauffement climatique et de la raréfaction des ressources naturelles, les populations autochtones du Brésil et d’ailleurs sont touchées de plein fouet par le « rouleau compresseur de la civilisation ». Ces peuples dits « primitifs » sont fragiles car leur survie en tant qu’Indiens est intrinsèquement liée à l’environnement naturel dans lequel ils vivent. Au Brésil, cela fait longtemps que les gouvernements essaient de résoudre la question indigène. Au gré des époques, l’image de l’Indien a changé et les actions gouvernementales mises en œuvre dépendaient de la façon dont il était perçu. Ce n’est qu’au XXème siècle que les Indiens ont été considérés comme dignes d’être incorporés dans la civilisation des Blancs, en tant qu’êtres humains. Un long chemin a été parcouru jusqu’à la situation actuelle et la question indigène a beaucoup évolué, surtout depuis l’avènement de la Constitution fédérale de 1988, qui a permis l’essor d’un ample mouvement associatif. Cependant, la politique indigéniste fluctue invariablement autour d’une constante : celle d’un rapport de force permanent entre les Indiens et les acteurs économiques pour la possession du territoire. Nous allons traiter ici de la politique indigéniste mise en œuvre depuis 1988 ainsi que des promoteurs de cette politique. Le sujet est vaste et nous avons tenté d’en donner une vue générale de manière à apporter des pistes de réflexion sur des enjeux présents qui, de près ou de loin, nous concernent tous. La mise en œuvre d’une politique indigéniste en harmonie avec les populations concernées nécessite une compréhension des modes de pensée et d’action indigènes. Aussi avons-nous voulu apporter un éclairage historique à cet ouvrage, tout en y incorporant des notions ethnologiques dans la mesure de nos possibilités. Le message est avant tout humaniste et malgré toutes les difficultés que traversent aujourd’hui les Indiens au Brésil, il se veut optimiste et chargé de l’espérance que, dans un futur proche, les gouvernements ne confondent plus altérité indienne et retard mental ou technologique.

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Au XVIe siècle, lorsque les Portugais ont débarqué, il y avait environ cinq millions d’autochtones au Brésil. Selon le recensement de l’IBGE réalisé en 2000, complété par les estimations de la Fondation nationale de l’Indien (FUNAI) et de l’Institut SocioAmbiental (ISA), la population indienne vivant toujours traditionnellement s’élèverait aujourd’hui à 480 000 individus1, soit 0,25% de la population totale. Aujourd’hui cette population croît à une vitesse surprenante et les prévisions fatalistes des écrivains du début du siècle n’ont plus lieu d’être. Ce surprenant revirement de situation s’opère depuis les années 1950 et nous a interpellés. Après cinq siècles de confrontation avec la société occidentale qui ont engendré maladies et aliénation ; après le contact, la « pacification », puis la civilisation par les fonctionnaires brésiliens, les Indiens résistent et préservent leur culture des agressions occidentales. Leur présence, qui paraît si anachronique, est un exemple vivant de leur résistance culturelle. Lorsque nous regardons en arrière et analysons les législations et les politiques indigénistes mises en œuvre, nous sommes remplis d’admiration par l’existence encore réelle de ces peuples au Brésil aujourd’hui. Notre travail met le doigt sur des moments clés de l’histoire de la politique indigéniste et analyse les réactions de part et d’autre du rapport de force afin de comprendre comment ces populations ont su défendre leurs territoires et leur culture, notamment grâce à l’appropriation de techniques occidentales. Dès lors, le nombre réduit que constituent les Indiens monopolise depuis 1988 une grande part du débat national. Nous étudierons tout d’abord la genèse et les antécédents de la politique indigéniste moderne, ainsi que l’importance de la rédaction d’une nouvelle constitution pour le développement d’une résistance indigène. Puis, nous analyserons la politique indigéniste récente et les débats actuels autour de l’indianité au Brésil. Nous
1. L’IBGE recense la population en prenant note de l’origine ethnique de chaque individu sur la base d’une déclaration. Ainsi, le dernier recensement, en 2000, dénombrait 734 127 individus auto-déclarés indiens (Cf. Annexe 1). Ce nombre intègre les populations vivant de manière traditionnelle ainsi que les Indiens urbanisés ou les groupes ayant entamé un renouveau culturel (il s’agit principalement de groupes indiens originaires du Sud-est du Brésil qui ont été les premiers colonisés et qui, bien souvent, ont subi de très lourdes pertes culturelles). De leur côté, la FUNAI et l’ISA, qui travaillent directement avec les Indiens vivant de manière traditionnelle dans les terres indigènes, font régulièrement des recensements et mettent en avant un nombre de 480 000 individus environ.

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prêterons une attention toute particulière à l’action du système associatif dans les projets mis sur pied alors que l’Etat s’est progressivement désengagé des domaines sociaux concernant les Indiens. La double facette qui a toujours tiraillé le Brésil entre une idéologie humaniste et une quête pour la modernité est encore aujourd’hui reflétée dans le traitement dispensé par l’Etat à ses minorités.

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PREMIERE PARTIE
Les antécédents de la politique indigéniste et le tournant de la nouvelle Constitution

« L’ethnocide ne trouvera sa solution que dans le cadre d’une modification de ses rapports de l’Occident à la totalité, à l’univers ». Robert Jaulin, 1974.