Territoires et Regards Croisés

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Les scientifiques se comportent parfois comme certains représentants du monde animal : ils " marquent " leur territoire et en défendent l'accès avec une réelle pugnacité. Ce repliement frileux sur un domaine de spécialisation favorise, il est vrai, l'approfondissement de chaque discipline ; mais en retour, il provoque un cloisonnement des spécialités qui risquent ainsi de ne plus pouvoir communiquer entre elles. Incontestablement, les frontières séparent et isolent.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296376069
Nombre de pages : 160
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UNIVERSITE DE LA REUNION
FACUL TE DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES

"NEHRU OU LA NAISSANCE D'UNE NATION"

Textes réunis par Michel Polényk et Michel Pousse

Publication

du Centre Interdisciplinaire de Recherches l'Afrique et l'Océan Indien

sur

Editions L'Harmattan 7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

dactylographie: Asha PITCHA y A Composition: Chantal SAINT-CAST SERVICE DE LA RECHERCHE ET DES PUBLICATIONS DE LA FACULTE DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES

Copyright: CIRAOI 1989 (Université de la Réunion) Tous droits. de reproduction réservés aux auteurs

ISBN: 2.7384.724.2

"NEHRU OU LA NAISSANCE
D'UNE NATION"

(Hommage à Jawaharlal Nehru à l'occasion du centenaire de sa naissance)

Journée Jawaharlal Nehru du Samedi 26 novembre 1988 à 15h30 à l'Amphithéatre Commerson Campus du Chaudron

******

organisée par le CIRAOI
sous les auspices

de l'Université de la Réunion
et

du Consulat Général de l'Inde à Saint Denis

AVANT-PROPOS
La présente brochure servira de "Plaquette commémorative" à la Journée Jawaharlal Nehru, organisée par le Centre Interdisciplinaire de Recherches sur l'Afrique et l'Océan Indien (CIRAOI), le 26 novembre 1988, à l'Université de la Réunion (Amphithéâtre Commerson), à l'initiative du Consulat Général de l'Inde à Saint Denis de la Réunion, pour célébrer le Centenaire de la naissance du Pandit Jawharlal Nehru, le Premier Ministre charismatique de 17nde. Le Président Michel Carayol en accueillant cette manifestation a voulu souligner le caractère pan-indo-océanique de son Université dont la vocation est d'être attentive aux événements survenant sur tout le pourtour de ce vaste océan chargé d'histoire et de ne pas rester confinée dans l'espace restreint de son Sud-Ouest.

Outre les trois communications de la Journée du 26 novembre, la "Plaquette" contient des articles en provenance des Universités métropolitaines et indiennes et même des FAZSOI (Forces Armées de la Zone Sud de l'Océan Indien). En particulier, les cinq articles littéraires en anglais sont les actes d'un colloque inter-universitaire organisé par le Département d'Anglais de la très jeune Université de Pondichéry et tenu presqu'à la même époque que le nôtre. La primeur de cette contribution constitue en quelque sorte le gage et la promesse de collaborations plus étroites et plus suivies à venir entre nos deux Départements d'Anglais. Que Monsieur Michel Carayol, Président de l'Université, soit ici sincérement remercié non seulement pour son soutien indéfectible tout au long de la préparation de la "Journée Nehru", mais aussi et surtout pour sa présence parmi nous, malgré ses obligations accaparantes, lors de la manifestation. Notre gratitude va également à Monsieur Krishna H. Patel, Consul Général de 17nde à Saint Denis, pour son soutien à la publication de la présente "Plaquette". SAINT DENIS Septembre 1989 5

Allocution prononcée par Monsieur Michel CARAYOL, Président de l'Université de la Réunion, à l'ouverture du séminaire "Nehru et la naissance d'une nation" à l'Université de la Réunion, le 26 novembre 1988 ***

Monsieur le Consul Général de l'Inde, Monsieur le Vice-Président du Conseil Régional, Monsieur le Représentant du Conseil Général, Monsieur le Président du Centre Culturel de la Réunion, Mesdames, Messieurs,

Je laisserai à d'autres plus qualifiés que moi le soin de parler quelques instants, avec toute la pertinence souhaitable, de la personnalité l'oeuvre du grand homme d'Etat que fut Jawaharlal NEHRU dont, quelques mois d'avance, nous commémorons aujourd'hui le centenaire naissance.

dans et de avec de la

Je voudrais d'abord dire, très simplement, combien est grand l'honneur que vous faites à notre université, en lui demandant d'accueillir ce soir cette manifestation. Vous me permettrez ensuite, malgré mon incompétence en la matière, d'évoquer en quelques mots, à partir de la lecture des Lettres d'un Père à sa Fille, dont vous avez eu, Monsieur le Consul Général, la délicatesse de m'offrir la traduction en français, quelques unes des grandes idées, que certains pourraient qualifier de "naïves", mais qui sont, en tout cas, fortes et généreuses et que NEHRU s'efforçait très simplement, par le biais de ces lettres, d'inscrire dans le coeur d'une enfant de dix ans, sa fille Indira, qui, 7

ironie tragique de l'histoire, devait, un demi-siècle plus tard, tomber, victime de la violence et de la haine. Qu'il s'agisse des explications très pédagogiques de l'histoire des civilisations humaines ou de la "lecture du grand livre de la nature" et des richesses qu'il recèle, ce sont toujours les termes de "paix", de "coopération", d' "humilité" et surtout de "tolérance" qui reviennent au long de ces pages écrites pour célébrer "la grande famille des nations" que devrait constituer notre terre. Cette commémoration à la Réunion et, en particulier dans les murs de notre université, du centenaire de la naissance de NEHRU, me paraît un geste hautement symbolique. L'Université d'abord, puisque l'étymologie du mot renvoie à l'idée de "communauté". La Réunion ensuite, dont le nom évoque le rassemblement sur ce petit coin de terre perdu sur la carte du globe, de cette "mosaïque de races et de cultures" qui, malgré l'héritage douloureux de l'histoire et les difficultés quotidiennes d'aujourd'hui, offre l'exemple de cette tolérance si chère au grand homme d'Etat indien. Je serais enfin impardonnable de ne pas rappeler que, dès les débuts du peuplement de cette île, puis surtout beaucoup plus tard, après l'abolition de l'esclavage, des femmes et des hommes venus nombreux, dans des conditions difficiles, du grand sous-continent indien, ont contribué à faire de cette terre un lieu de rassemblement exemplaire, et que leurs descendants, mêlés aujourd'hui à des femmes et à des hommes d'autres origines, participent activement au maintien de cette exemplarité. Permettez-moi, pour terminer, Monsieur le Consul Général de l'Inde, de vous remercier encore une fois très vivement, au nom de notre université, de nous donner l'occasion de célébrer ensemble, à travers cette manifestation, ces quelques grandes idées que nous devons, chacun à notre place, nous efforcer de mettre en pratique afin que notre monde encore aujoud'hui si déchiré, réalise enfin cet idéal de "la grande famille des nations" qui hantait si fortement Jawaharla1 NEHRU. ***

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LA POLITIQUE

ETRANGERE HISTORIQUE

DE NEHRU:

Jawaharlal Nehru a été le premier Premier Ministre de l'Inde pendant 17 ans, depuis l'Indépendance de son pays, en 1947, jusqu'à son décès en 1964. En outre, il tenait le portefeuille du Ministre des Affaires Etrangères. Ayant lutté aux côtés de Mahatma Gandhi et d'autres patriotes pour l'Indépendance de l'Inde, Nehru a été intimement associé à la vie politique de l'Inde pendant presque 50 ans. Il fut l'architecte de l'Inde moderne. Il a beaucoup contribué à l'émergence de l'Inde en tant que nation démocratique et laïque où les libertés d'expression et de religion sont reconnues à tous. L'oeuvre de Nehru, en matière de politique étrangère, est immense. Elle peut être évoquée dans les principaux points suivants:

Politique

de non-alignement

Ayant lutté pour l'Indépendance de l'Inde, Nehru, ainsi que ses compagnons de lutte, désiraient voir l'Inde suivre une politique étrangère indépendante, sans subir l'influence d'une grande puissance quelconque. Le concept de non-alignement, preuve de l'indépendance de la politique étrangère de l'Inde, allait lui permettre de se tenir à l'écart de la confrontation des blocs militaires de l'Est comme de l'Ouest, pour se consacrer plus utilement au développement et à l'amélioration des conditions de vie du peuple. Cette politique de non-alignement énoncée et pratiquée par Nehru est suivie aujourd'hui par près de 101 pays de l'Asie, de l'Amérique latine et de l'Europe comme la Yougoslavie par exemple.

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Soutien aux mouvements de libération
Colonie britannique pendant presque deux siècles, l'Inde, après son indépendance en 1947, sous le gouvernement de Nehru, décidait d'aider les pays encore colonisés, en Asie, en Afrique et ailleurs, à accéder à l'indépendance. Nehru pensait qu'aussi longtemps que le colonialisme persisterait quelque part, cela pourrait créer des conflits et menacer ainsi la paix internationale. Le Gouvernement Indien avait proposé des résolutions aux Nations Unies soutenant l'indépendance des colonies. En 1949, Nehru avait organisé une conférence de dix-huit nations à New Delhi pour soutenir l'indépendance de l'Indonésie contre la domination hollandaise. Ainsi, l'Indépendance de l'Inde en 1947 fut le signal de la décolonisation dans le reste du monde.

Pour la Solidarité Afro-Asiatique Nehru pensait que la solidarité des nouvelles nations indépendantes Afro-Asiatiques pourrait aider à encourager l'indépendance des pays qui étaient encore sous la domination étrangère. Il a pris l'intiative de la conférence des 30 nations Afro-Asiatiques à Bandung en Indonésie, en avril 1955; ce fut la première conférence de ce genre des nations en voie de développement. Elle adoptait ces quelques principes de co-existence qui étaient acceptés par l'Inde et la Chine en 1954 : respect mutuel de l'intégrité territoriale et de la souveraineté; non-agression; non-ingérence dans les affaires intérieures des autres pays; égalité des pays, et co-existence pacifique. La solidarité afroasiatique recommanda la politique de non-alignement à laquelle ont souscrit un grand nombre de pays en voie de développement.

Contre la discrimination

raciale

Nehru était résolument contre la discrimination raciale partout dans le monde. L'Inde a joué un rôle principal aux Nations Unies où les décisions contre la discrimination raciale étaient prises' chaque année. Depuis l'indépendance de l'Inde, toutes les relations diplomatiques ont été rompues avec l'Afrique du Sud. En 1952, l'Inde et douze autres Etats Arabes et d'Asie avaient évoqué aux Nations Unies, la question du conflit racial en Afrique du Sud, issu de la politique de l'apartheid. Grâce à l'opposition énergique de 10

Nehru contre l'apartheid, l'Afrique du Sud a été obligée de se retirer du Commonwealth Britannique en 1961.

Partisan

du désarmement

nucléaire

Nehru avait la fenne conviction qu'une guerre nucléaire serait une véritable catastrophe pour le monde. L'Inde a prôné le désarmement nucléaire complet depuis 1954 et s'est opposé à la militarisation de l'espace depuis 1957. L'Inde pense que l'argent ainsi économisé pourrait servir à aider les pays en voie de développement. L'Inde a prouvé sa capacité nucléaire par un essai nucléaire pacifique le 18 Mai 1974, mais a déclaré unilatéralement qu'elle ne se lancerait pas dans la fabrication des armes nucléaires.

Partisan

des Nations Unies

L'Inde a pris une pan active dans les travaux des Nations Unies où toutes les nations jouissent de l'égalité de représentation. Croyant fennement en l'universalité des Nations Unies, l'Inde a toujours soutenu toute demande d'adhésion des nouveaux pays indépendants, et ce, quelquefois, malgré la réticence de quelques grandes puissances, sans doute pour des raisons politiques. C'est ainsi que, dès le début, l'Inde a plaidé pour l'admission de la Chine Communiste aux Nations Unies, sans tenir compte du refus des Etats Unis. L'Inde continua à soutenir la Chine pour son admission aux Nations Unies même après la guerre frontalière de 1962 entre les deux pays. L'Inde contribua activement au maintien de la paix avec les forces des Nations Unies. En Corée, en 1953, l'Inde organisa le rapatriement des prisonniers de guerre. Après les accords de Gènève, à l'issue de la guerre d'Indochine, c'est à l'Inde que fut confiée la présidence de la Commission Internationale de Contrôle afin de maintenir la paix dans la région. En 1956, la bande de Gaza accueillit les troupes indiennes sous le pavillon de l'Organisation des Nations-Unies, pour le maintien du cessez-le-feu conclu entre Israël et l'Egypte. L'Inde fut appelée par l'ONU en 1958, au Liban, pour rétablir la paix civile. De même, un très grand nombre de soldats indiens panicipèrent au Congo, en 1961, au maintien de l'intégralité territoriale de ce pays. En 1964, c'est à un Général indien que fut confié le commandement des 11

forces de l'ONU à Chypre. C'est ainsi que l'Inde a grandement contribué, dans le cadre des Nations Unies, à la préservation de la paix et de la sécurité dans le monde.

Tentatives fiques

pour

résoudre

les problèmes

par

des moyens

paci-

Nehru était un partisan actif de la négociation pour résoudre les problèmes internationaux. Aussi, durant son mandat, il n'y eut pas véritablement de conflits majeurs Indo-Pakistanais. De même, la cession des Etablissements Français en Inde s'est effectuée pacifiquement, en 1954. Malheureusement, le Portugal, dirigé par M. Salazar, a refusé toute négociation pour le transfert de Goa à l'Inde, ce qui a nécessité inévitablement une brève intervention militaire en 1961. A cause des relations amicales existantes entre l'Inde et la Chine, Nehru a toujours pensé que le problème frontalier entre les deux pays trouverait une issue amicale grâce aux négociations. Toutefois, la brusque intervention militaire chinoise en 1962 et l'occupation d'une portion du territoire Indien, ont été durement ressenties par l'Inde. Cependant, cette dernière a continué de poursuivre une politique de non-alignement, sans pour autant rechercher une alliance militaire quelconque.

Conclusion La sécurité et le développement économique du pays, une politique étrangère indépendante et non-alignée, la libre entreprise dans le cadre d'une économie dirigée et tout ceci dans le respect de la démocratie parlementaire, voilà ce qui marque la période de Nehru. Ces choix ont permis à l'Inde de parvenir aujoud'hui à l'auto-suffisance alimentaire et à se classer au lOème rang des nations industrialisées. Malgré le choc subi lors de la guerre avec la Chine en 1962, Nehru refusa nettement toute adhésion à un pacte militaire avec les grandes puissances, afin de préserver l'indépendance de sa politique étrangère. Par la suite, l'Inde s'efforça de renforcer la sécurité du pays, ce qui permit de se désengager honorablement des conflits avec le Pakistan en 1965 et en 1971. 12

Après ces trois engagements armés, l'Inde ne rencontra plus aucune entrave à la paix et ses relations avec la Chine et le Pakistan se normalisèrent progressivement. Un objectif important de Nehru, la lutte contre la domination étrangère, se concrétisera, prochainement, par l'indépendance de l'une des dernières colonies d'Afrique, la Namibie. Malheureusement, un second objectif, la lutte contre la discrimination raciale, reste à atteindre, particulièrement en Afrique du Sud où l'apartheid demeure une institution légale. La politique de non-alignement, prônée par Nehru, reçoit aujourd'hui l'adhésion de 101 pays parmi les 163 que compte le monde. Malgré l'irritation d'une Super-Puissance à l'égard de la politique de non-alignement pendant la période de guerre froide, aujourd'hui la valeur de cette politique contribuant à restreindre les conflits mondiaux, est reconnue par tous. L'objectif de Nehru, pour développer les relations amicales avec les voisins de l'Inde, est encore poursuivi par ses successeurs avec succès. L'Inde et ses voisins, tels que le Pakistan, le Bangladesh, le Bhoutan, le Nepal, le Sri Lanka et les lIes Maldives travaillent en commun, ces dernières années, pour leur développement économique, et cela, dans le cadre de l'organisation régionale appelée, Association pour la Coopération Régionale de l'Asie du Sud (SAARC). Il est à noter que tous ces pays, au sein de cette Association, prennent leurs décisions à l'unanimité. En résumé, agir en toute indépendance pour ce qui est des relations étrangères, voilà ce que Nehru a voulu essentiellement léguer à ses successeurs. Les dirigeants actuels ont fait leur ce principe, amenant ainsi l'Inde à se démarquer nettement en tant que nation déterminante dans l'Asie du Sud ainsi que dans le monde, compte tenu de sa place importante parmi les pays nonalignés.

Krishna H. PA TEL 1

1. Cet article est en mon nom personnel, et non en tant que représentant

officiel de l'Inde.

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LA POLITIQUE ECONOMIQUE DE JAWAHARLAL NEHRU

La politique économique de Jawaharlal Nehru se résume en trois mots: économie mixte planifiée. Le dirigisme étatique et l'initiative privée seront les deux ailes porteuses de l'économie indienne soumise à un ordre de priorité établi par le Plan. Au début des années cinquante ce choix économique prenait l'allure d'une révolution totalitaire. Jawaharlal Nehru dut affronter, contourner, surmonter par des campagnes d'explications la résistance de l'aile droite de son propre parti qui lui reprochait d'aller trop loin et la réticence de son aile gauche qui le trouvait trop timoré (1). Sur le plan international, ce fut l'une des premières causes des "bouderies" américaines; il faut ajouter que c'était aussi l'époque des John Foster Dulles et des McCarthy. Seuls les Russes semblent avoir fait preuve de stoïcisme et de modération dans leur réaction, ils apportèrent un soutien d'abord tacite puis actif à cette politique économique qui était pourtant loin des critères communistes (2). Ils auraient pu emboîter le pas au puissant Parti Communiste Indien qui ne cessait de manifester son désaccord avec force décibels et dans la rue et au Parlement. Il serait intéressant d'analyser le pourquoi de ce choix, fait au prix fort de s'aliéner à jamais nombre de leaders historiques du mouvement pour l'indépendance et d'encourir le déplaisir d'une grande puissance dont l'appui moral fut si précieux en son temps pour l'obtention de cette même indépendance, déplaisir qu'il sera difficile à gérer sur la scène politique tant interne qu'internationale (3). Le choix de Jawaharlal Nehru a été dicté non par une idéologie quelconque malgré les apparences et ce qu'en ont dit ses détracteurs, mais bien par un pragmatisme réfléchi dans un but précis: celui de sortir la masse indienne de sa pauvreté abjecte, lui rendre sa dignité perdue, réparer l'injustice dont elle a été victime. Depuis les années vingt, le parti du Congrès s'était promis solennellement de s'atteler à deux tâches dès l'obtention de l'indépendance:

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1. relever le temple de Somnath dans le Gujarat, pillé et détruit par Mohamed de Ghazni en 1026 et 2. rendre à la masse appauvrie sinon sa richesse, du moins son pouvoir d'achat, perdu du fait du colonialisme britannique. C'était, en quelque sorte, exorciser symboliquement les deux occupations étrangères successives du pays. De fait, le Temple a été relevé de ses ruines et dédicacé dès les premières années de l'indépendance, quant à la réhabilitation économique, le problème s'est avéré d'une tout autre grandeur. En effet lorsque la Compagnie Britannique des Indes Orientales est arrivée en Inde pour y faire le commerce, elle s'est trouvée en face de l'une des trois superpuissances économiques et politiques de l'époque: l'Empire Mogol. Lorsque les Anglais quittèrent le pays 300 ans plus tard, ils laissaient derrière eux l'un des peuples les plus appauvris du Tiers-Monde.

Paupérisation

de la masse du fait colonial

Aussi longtemps que la Compagnie Britannique n'était qu'une entreprise commerciale, (pendant plus de cent ans) l'agriculture, l'artisanat et le commerce indiens fonctionnaient selon la tradition locale immémoriale et restaient florissants. C'est à partir de 1757, après la victoire de Robert Clive à Plassey au Bengale, que la Compagnie commerciale devint, sous l'impulsion de ce dernier, administratrice d'un vaste territoire prospère et peuplé, sans en avoir ni la vocation ni la compétence. Durant les quinze années qui suivirent, le Bengale fut mis à sac par des individus sans scrupules appartenant à la Compagnie mais au détriment de cette dernière, dans une foire d'empoigne effarante (4). Ce pillage en règle émut beaucoup les autorités de la Compagnie ainsi que le Parlement à Londres du fait que cet état de chose causait un manque à gagner impressionnant pour la Compagnie (5). Cornwallis et Wellesley tout en mettant de l'ordre dans les affaires internes de la Compagnie, introduisirent également des soi-disant réformes dans la collecte de l'impôt foncier qui était à l'époque la source de revenu la plus importante sinon l'unique. Dans l'Inde traditionnelle pré-coloniale, l'unité économique et sociale était le village. Les différentes castes ou "jatis" en constituaient les éléments producteurs et consommateurs de tous les biens et services. Les échanges n'étaient pas monétisés dans ce système de prestations et de contre-prestations 16

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