Territoires littéraires

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Au sommaire de ce numéro : "It isn't the place that does the writing : lieux et écriture chez Bukowski" par M. Brosseau. "La métaphore du territoire dans deux textes de Didier Daeninckx" par J. Van Waerbeke. "Salman Rushdie, l'écriture contre le territoire" par C. Hancock. "Jack London et les mers du Sud" par H. Dubucs. "Microcosmes : un autoportrait géographique de Claudio Magris" par S. Velut. "L'intimité domestique. La fonction de l'espace dans les tableaux de Vermeer" par G. Fumey.
Publié le : samedi 1 février 2003
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EAN13 : 9782296312067
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Géographie et Cultures n° 44, hiver 2002
SOMMAIRE 3 5 Introduction: Territoires littéraires et écriture géographique Henri Desbois "It isn't the place that does the writing" : lieux et écriture chez Bukowski Marc Brosseau La métaphore du territoire Daeninckx Jacques Van Waerbeke dans deux récits de Didier

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Salman Rushdie, l'écriture contre le territoire Claire Hancock Jack London et les mers du Sud Hadrien Dubucs Microcosmes: un Magris Sébastien Velut autoportrait géographique de Claudio

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L'intimité domestique. tableaux de Vermeer Gilles Furney

La fonction

de l'espace

dans les

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Critique: les Annales de l'espace Jean-René Trochet Orientations de recherches dans les écoles du paysage en France Augustin Berque Lectures
La géographie serait de la fête Géographie culturelle: idées et expériences La France selon Jean-Robert Pitte Un atlas national de la Slovénie Nouveaux regards sur la question chypriote La lecture du paysage culturel coréen selon Je-Hun Ryu Le monde est-il en voie de tatamisation ? De la ville coloniale à la cour africaine

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Table des articles parus en 2002

Géographie et cultures, n° 44, 2002
La revue Géographie et cultures est publiée
l'Association GÉOGRAPHIE ET CULTURES et les Éditions

quatre fois
avec

par an par
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L'HARMATTAN,

du CNRS. Elle est indexée

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PASCAL-FRANCIS,

GEoABSTRACT ET SOCIOLOGICAL ABSTRACT.

Fondateur: Paul Claval Directeur de la publication:

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Correspondants: Albet (Barcelone), A. Gilbert (Ottawa), D. Gilbert A. (Londres), K. Isobé (Tokyo), B. Lévy (Genève), R. Lobato Corrêa (Rio de Janeiro), Z. Rosendhal (Rio de Janeiro) et F. Taglioni (La Réunion).
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Géographie et cultures, n° 44, 2002

Introduction:

Territoires littéraires géographique

et écriture

Nombreux sont les géographes qui, au moins occasionnellement, se laissent tenter par l'exploration des géographies littéraires. Inutile de refaire ici une théorie du bon usage de la littérature en géographie. Les articles qui suivent illustrent suffisamment, sans l'épuiser, la diversité des approches possibles. Plutôt que de tenter une synthèse superflue et probablement impossible des différentes contributions, je voudrais revenir sur ce qui nous pousse à nous intéresser, en tant que géographes, aux œuvres littéraires. Ce ne sont pas les seules préoccupations scientifiques qui, la plupart du temps, nous ont guidés vers ces territoires. Formés en majorité dans la tradition des humanités, ayant hésité parfois sur la voie que nous allions suivre, nous pouvons être d'autant plus tentés de revenir de temps à autre vers la littérature, que la géographie de toutes les matières dites "littéraires" est probablement celle qui, en apparence, nous en éloigne le plus. Outre le plaisir de fréquenter de beaux textes, le côté ludique que peut revêtir l'étude de géographies de papier pour un géographe rassasié de réel peut avoir de puissantes séductions. Mais il y a plus. Beaucoup de géographes éprouvent, plus ou moins consciemment, la proximité qui existe entre le texte littéraire, en particulier romanesque, et le texte géographique. Quelles que soient en effet les ambitions théoriques de la géographie, transmettre la connaissance des lieux, y compris dans ses aspects les plus concrets, n'est pas le moindre ni le moins noble des aspects du métier de géographe. Le projet scientifique avoué de la géographie - construire un système de l'espace habité - se double d'un projet littéraire inavoué: transmettre des représentations convaincantes des territoires. On pourrait discuter - et on ne s'en prive guère - du projet scientifique ultime de la géographie. On ne pourra pas contester que, pour nous tous qui enseignons cette discipline, notre mission, exprimée aussi simplement qu'il est possible, est de raconter à nos élèves comment est fait le monde. Or, nous savons combien il est important de s'adresser aussi à l'imagination. Nos souvenirs d'étudiant, notre expérience d'enseignant ne nous trompent pas: parmi ce que nous avons connu de meilleur en géographie figurent ces instants où, fugitivement, dans un amphi mal chauffé, dans une salle de classe défraîchie qui sentait la vieille craie et le renfermé, nous avons été transportés ailleurs. Ce miracle anodin qui n'est certes pas le but dernier de la géographie, mais sans lequel, probablement, un bon nombre d'entre nous ne seraient pas géographes aujourd'hui, la littérature ne l'accomplit-elle pas en permanence? Si le géographe-lecteur est sensible à une certaine vérité du lieu que portent les textes littéraires, en particulier dans la puissance de l'évocation, pourquoi le 3

Géographie et cultures, n° 44, 2002 géographe-auteur devrait-il mépriser les procédés qui ont permis de transmettre cette vérité. On objectera que le texte littéraire exprime la vérité d'une subjectivité, alors que le texte géographique doit se cantonner dans l'objectivité. Mais existe-t-il une objectivité du territoire qui ne passe pas par une expérience physique singulière du lieu? S'intéresser en géographe à la littérature, c'est aussi imaginer pouvoir écrire autrement la géographie, quitte à s'écarter un peu des canons de l'écriture académique. Si nous n'écrivions que pour nos confrères, un style aussi solide et aussi fantaisiste qu'un mur de parpaings serait tout à fait approprié. La rigueur est ennemie de l'ornement, et c'est un droit imprescriptible du scientifique que d'ennuyer son lecteur. Mais si nous nous prenons à rêver d'un lecteur avec lequel nous serions à la fois dans un rapport de confiance et de séduction, un lecteur qui ne soit pas, ou pas uniquement, géographe de profession, sans doute gagnerions-nous à lâcher un peu la bride à notre style. C'est alors que notre fréquentation des œuvres littéraires pourrait nous inspirer. Je ne plaide pas ici seulement pour un usage d'un beau style dans l'écriture géographique, mais plutôt pour l'introduction d'une dose de subjectivité consciente et assumée dans l'écriture géographique. On ne demande pas, bien évidemment, à la géographie de singer la littérature, mais d'essayer de djaloguer, et si possible en actes, avec un autre discours sur le monde. A chacun son métier, les poètes ne sont point géographes: les histoires qu'ils racontent ne sont pas les nôtres, ils ne peuvent assouvir notre curiosité sur le monde, ils se soucient peu d'exactitude et ne sont pas même tenus à la sincérité. Les circonstances singulières de la production de telle ou telle œuvre, la nature d'un projet littéraire particulier peuvent parfois faire d'un ouvrage une matière propre à enrichir notre connaissance du monde, mais sans doute n'est-ce pas là le principal apport de la littérature à la géographie. Certes, notamment dans la géographie des perceptions et des représentations, la littérature est une alliée du géographe, mais l'étude des géographies littéraires est surtout enrichissante q\land elle peut nous aider à regarder différemment notre géographie. Etudier la littérature en géographe, ce peut être aussi porter un regard littéraire sur la géographie. Sans doute est-ce pour cela que certains des textes qui suivent ont une forme ou un ton inhabituels dans une revue de géographie. On trouvera en effet ici quelques tentatives pour s'attacher davantage au texte comme géographe qu'à la géographie derrière le texte. Nous sommes ici aux confins de la critique littéraire et de la géographie, mais sans doute est-il bon de temps en temps de rappeler que notre métier est aussi d'écrire. Si étudier la littérature peut nous aider à considérer d'un œil neuf notre écriture de géographes, le détour n'aura pas été inutile. Henri DESBOIS Université Paris X-Nanterre

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Géographie et cultures, n° 44, 2002

"IT ISN'T THE PLACE THAT DOES THE WRITING" : LIEUX ET ÉCRITURE CHEZ BUKOWSKI Marc BROSSEAU
Université d 'Ottawal

"Randall and I are moving to West L.A. this weekend", she told me. "This place is filthy." "I've done a lot of good writing here", he said. "Randall, dear", she said, "it isn't the place that does the writing, it's you". (Bukowski, 1973, "A Shipping Clerk with a Red Nose", dans South of No North, p. 109)2

Résumé: L'article propose une réflexion sur les déterminations sociologiques et géographiques qui interviennent dans le processus littéraire. L'œuvre de Charles Bukowski (1920-1994) sert de point de départ à cette exploration des médiations complexes entre œuvre, écrivain, lieux et déterminations sociales. L'auteur confronte les conceptions volontariste, matérialiste et textualiste du phénomène littéraire pour jeter les premiers jalons d'une géographie de la littérature qui cherche à montrer comment l'espace et les lieux traversent l'ensemble du processus littéraire, de la création à la réception.
Mots-clés:
géographiques, Géographie de la littérature, Los Angeles, Bukowski. déterminations sociologiques et

Abstract:

This paper examines the various sociological and geographical determinations that come into play during the literary process. The works of Charles Bukowski (1920-1994) serve as a starling point in this exploration of the complex mediations between text, writer, place and social determinations. The author confronts humanistic, materialistic and textualist interpretations of 1. Département de géographie, 165 rue Waller, KIN 6N5, Ottawa, Ontario, Canada. Courriel : mbrossea@ottawa.ca 2. Dans la version française, la formule retenue enlève une part importante de la résonance géographique de la phrase: "Ce week-end, Randall et moi allons nous installer à West L.A", me dit-elle. "Cet endroit est dégueulasse". - "J'ai écrit pas mal

de bonnes choses ici", dit-il.

écrit c'est toi" (Bukowski, 1982, Au sud de nulle part, Paris, Grasset, Livre de poche, p. 140). Utilisant tantôt le mot "endroit" puis "appartement", la version française restreint le champ sémantique du terme place qui, d'ailleurs en italique dans la version originale, peut évoquer autant l'appartement lui-même, que les environs immédiats, voire le quartier où l'écrivain a habité pendant des années. C'est en raison de considérations de ce type que j'ai jugé préférable, ici comme ailleurs, de citer le texte en anglais. Bien que la plupart des œuvres en prose de Bukowski soient désormais disponibles en français, de très nombreux recueils de poésie de même que la correspondance ne le sont toujours pas. 5

-

Randall, mon chéri, ce n'est pas cet appartement qui

Géographie et cultures, n° 44, 2002
literature in order to set the foundations of a geography of literature which seeks to show how space and place are an integral part of the literary process, from creation to reception.

Keywords:
déterminations,

Geography Los Angeles,

of littérature, Bukowski.

sociological

and

geographical

de départ à une réflexion sur les déterminations sociologiques et géographiques qui interviennent dans le processus littéraire. Elle contient aussi, en condensé, l'essentiel des grandes catégories du déterminisme et du volontarisme qui ont marqué, selon Leenhardt, l'évolution de la sociologie de la littérature (Leenhardt, 1989, p. 904). Or, le déterminisme s'exprime ici spatial~ment et prête tout au moins au lieu un statut de médiateur privilégié. Ecrite à un point pivot de sa carrière, cette nouvelle de Charles Bukowski (1920-1994), relate l'histoire d'un é~rivain fictif, Randall Harris, qui est en phase de devenir célèbre. A peine déguisé derrière ce personnage, Bukowski joue doublement le jeu de la fiction par cette mise en abîme mettant Randall en rapport avec Chinaski, son alter ego habituel, qui incarne ici le rôle d'éditeur d'une revue alternative: Chinaski regarde Harris (Bukowski) gravir les échelons de la mobilité littéraire (socialement et géographiquement), en exposant les effets pervers de cette ascension. L'ensemble de la nouvelle propose un rapide travelling sur la trajectoire ascendante d'un écrivain "underground" de Los Angeles, (des quartiers modestes de East Hollywood aux collines prospères des Hollywood Hills) et explore de façon oblique les relations entre lieu, écriture et carrière littéraire. On peut y lire à la fois une version fictive du passé récent de l'auteur, sa lecture de son statut dans le monde des lettres du début des années 1970 et les craintes qu'il nourrissait à l'époque à l'égard de la célébrité croissante et de ses effets sur sa pratique d'écrivain: le fait d'être arraché au milieu et aux lieux dans lesquels et depuis lesquels il écrit enlèverait-il quelque chose d'essentiel à son écriture? En utilisant cette nouvelle comme point de départ, mais en la mettant en relation avec plusieurs autres écrits (nouvelles, romans, poèmes et correspondance), je propose de jeter les jalons d'une problématique relativement inédite dans les analyses géographiques de la littérature. L'œuvre de Bukowski, célèbre écrivain de Los Angeles décédé en 1994, se prête particulièrement bien à ce type d'interrogations. Parce qu'il s'agit d'une œuvre considérable étalée sur près de 40 ans (6 romans, près de 200 nouvelles, des milliers de poèmes et plusieurs volumes de correspondance), parce qu'elle possède un caractère autobiographique important - bien que toutes sortes de modulations, améliorations, montages composites rendent suspectes les assimilations 6

D'apparence banale, cette opposition lieu-sujet en matière de littérature - "it isn't the place, it's you" - peut pourtant servir de point

Géographie et cultures, n° 44, 2002 rapides - parce qu'elle décrit et se déploie dans un espace de vie ponctué de lieux étonnamment récurrents, elle fournit à l'exploration des médiations complexes entre œuvre, écrivain, lieux et déterminations sociales une carrière très riche. Non seulement possède-t-elle un ancrage spatio-temporel important qui autorise un chassé-croisé entre les lieux de la vie et de l' œuvre - l'essentiel de l' œuvre a pour décor privilégié la ville de Los Angeles - elle contient aussi de nombreuses indications sur les déterminations sociales et géographiques qui affectent l'écrivain et qui informent l'œuvre. Oscillant entre visions volontariste et conditionnée de ces rapports, ces indications demandent à être fouillées. La grande majorité des travaux des géographes sur la littérature a été dominée par des réflexions sur la représentation littéraire de la réalité géographique: valeur documentaire (ou pédagogique) du texte littéraire chez les uns, valeur phénoménologique à titre de transcription de l'expérience des lieux, ou valeur de reflet des conditions matérielles de production chez les autres (Brosseau, 1996). Sans abandonner la question de la représentation de l'espace et des lieux, je voudrais ici opérer un léger renversement de la problématique et aussi engager la réflexion sur les rapports entre lieux, espace vécu et milieu social de l'écrivain dans la mesure où ces considérations peuvent nous aider à mieux comprendre l'espace du texte de même que le rôle des lieux dans la vie de l'écrivain et dans le sort public de l'œuvre. En somme, il pourrait s'agir de proposer une forme renouvelée de géographie de la littérature, un peu comme on parle de sociologie de la littérature. Bien que ces appellations ne fassent pas l'objet d'un consensus, on peut facilement identifier deux grandes orientations de la recherche sociologique sur la chose littéraire, orientations ellesmêmes traversées par les débats idéologiques, épistémologiques et disciplinaires: la "sociologie de la littérature" à proprement parler et la sociocritique aussi connue sous le nom de "sociologie littéraire" (Dirkx, 2000). La sociologie de la littérature s'intéresse davantage à tout ce qui est "hors-texte", en amont (conditions de production de l'écrit), comme en aval (marché du livre et de la lecture, prix littéraire, publicité, diffusion etc.). La sociocritique tente plutôt de fournir une interprétation du texte littéraire à l'aide des outils et concepts de l'analyse sociologique, ou encore de saisir l'inscription du social dans le texte (Leenhardt, 1989; Barbéris, 1990; Pelletier, 1994; Dubois, 1997 et Zima, 2000). En géographie, cette distinction n'est pas claire, ni très usitée. Il y a eu, il est vrai, quelques tentatives hâtives de géographie de la littérature proprement dite cherchant à exposer les "rapports saisissables entre notre littérature et les pays divers où elle s'est faite" (Dupouy, 1942, p. 7). Or ces travaux, que l'on pourrait replacer dans la postérité de Taine, ont peu produit d'émules dans la géographie contemporaine (Chevalier 1993 ; Escarpit, 1968), sinon 7

Géographie et cultures, n° 44, 2002 dans une forme, disons-le crûment, un peu touristique (Bradbury, 1998). Les travaux des géographes constituent donc davantage une géocritique (ou géographie littéraire), qui s'intéresse à la représentation de la réalité géographique, à l'expression d'un imaginaire des lieux ou d'une autre manière d'habiter, poétiquement, l'espace (Tissier, 1992). Je voudrais ici combiner les deux types de préoccupations, une géographie littéraire et une géographie de la littérature: tenter de mettre en lumière à la fois les rapports complexes entre les lieux de l'écriture, la vie de l'écrivain, en amont, les lieux représentés et divers aspects relativement inexplorés de l'œuvre de Bukowski de même que, en aval, quelques aspects du style ou de la mise en marché qui sont fortement spatialisés. D'une certaine manière, ce sont là les défis que tentent de relever les sociologues de la littérature et de l'art en général (Dirkx, 2000 ; Heinich, 2001). Avant de suivre quelques aspects de l'œuvre de Bukowski dans le temps et dans l'espace, il convient pour l'instant de distinguer, à grands traits et un peu à la manière des idéaux-types weberiens, les types d'interprétation dominants des rapports entre l'écrivain et son milieu, ces rapports étant entendus ici de la façon la plus large possible. Cet exercice devrait servir à mieux camper la discussion dans les analyses géographiques de la littérature et montrer en quoi l' œuvre de Bukowski (en tant qu'objet) et les propos de Bukowski lui-même sur des questions relatives à ces rapports (l'écrivain ou ses textes en tant que sujets), sont susceptibles de renouveler la façon de poser la question. Ainsi, conformément à une conception dialogique de la relation critique (Todorov, 1984), Bukowski servira-t-il ici à la fois d'étude de cas et d'interlocuteur (un peu involontaire, bien entendu).
Écrivain, œuvre, contexte: entre volontarisme et déterminations

Bien que la question ne soit pas souvent abordée de front, plusieurs des travaux des géographes sur la littérature proposent de façon indirecte des thèses sur les rapports écrivain-œuvre-milieu, c' està-dire, les conditions qui prévalent en amont du processus littéraire. Je vais d'abord examiner comment les géographes d'inspiration humaniste ont pu concevoir ces rapports et poursuivre avec les analyses plutôt matérialistes, en polarisant volontairement les positions de façon à insister sur les différences. Bien entendu, des options mitoyennes entre volontarisme et contrainte (ou entre "agency" et "structure" comme on l'entend plus souvent) sont nombreuses et caractérisent plusieurs approches contemporaines.

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Géographie et cultures, n° 44, 2002
Présence, expérience et interprétation "It isn't the place that does the writing, it's you" (Bukowski)

Il convient d'abord de distinguer deux grandes attitudes de lecture que l'on assimile aux prérogatives humanistes: les lectures de type phénoménologique et les interprétations herméneutiques. Souvent confondues, ces deux tendances sont pourtant bien différentes. D'abord préoccupés par la restitution du sens des lieux (sense of place), les géographes humanistes ont valorisé les textes littéraires en vertu de leur qualité de témoignage sur l'expérience concrète des lieux (transcription de l'expérience percePtive et du vécu, investissement axiologique des lieux par le sujet). Egocentrés, ces travaux visaient à remettre le sujet, ses valeurs et sa charge biographique au centre du programme disciplinaire de la géographie. La plupart du temps, pour reprendre les termes qui sont plus courants de nos jours, on parlerait d'un imaginaire géographique conquérant, d'un sujet qui, à travers son expérience concrète, investit les lieux de sens ou en retransmet la saveur par l'entremise de son œuvre littéraire. En fait, on suppose une forme de continuum vie-œuvre, expérience vécue-expérience représentée, dont la présence de l'auteur assurerait la cohésion. La vérité de l'expérience retranscrite sera alors conjurée par la vérité de l'expérience vécue et sa pertinence, par le caractère enraciné (géographiquement) de l'œuvre (Lévy, 1989 et 1997). On comprend alors l'importance, pour ce type de lecture, de la dimension autobiographique de l'œuvre et conséquemment, dans le cas qui nous occupe, de l'intérêt potentiel des écrits de Bukowski pour une appréciation du sens des lieux paumés ou marginaux, des bars enfumés, des ruelles et des piaules anonymes bref le skid row1 de Los Angeles des années 1950-70 consignées dans ses célèbres Roominghouses Madrigals ou mis à l'écran avec Barfly par exemple

1. Skid row, ou littéralement "allée de la dérape", est une réalité urbaine proprement nord-américaine. Elle définit ces espaces marginaux, souvent tout près du centre-ville, où se concentrent les laissés-pour-compte de la société (clochards, drogués, prostituées et autres "acteurs" d'un milieu plus ou moins interlope). Dans les traductions françaises de l' œuvre, Skid row est parfois traduit par "la zone", "les basfonds" ou encore "la rue de la cloche", autant de variations qui ont le mérite de respecter le caractère résolument spatial de cette réalité sociale (dans l'ordre, Au sud de nulle part, op. cil., p. 125 et 222 ; et Bukowski, 1982, Nouveaux contes de la Jolie ordinaire, Paris, Grasset, Le livre de poche, p. 325). Ailleurs, cependant, la fonnule choisie remplace le lieu (skid row) par les gens qui l'occupent (les "clodos"), ce qui a pour effet de déspatialiser cette réalité sociale. Par exemple: "I made practice runs down to skid row to get ready for my future" devient "Histoire de me préparer à l'avenir, je m'entraînai à la fréquentation des clodos" (Bukowski, 1982, Ham on Rye, p. 274, et, 1985, Souvenir d'un pas grand-chose, Paris, Grasset, Livre de poche, p. 397).

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Géographie et cultures, n° 44, 2002 (Bukowski, 1987, 1988). Ici, c'est donc la qualité de transcrip~ion de l'expérience vécue et du sens des lieux qu'elle révèle qui est prIsée. Semblables à plusieurs égards mais différentes sur certains aspects essentiels - notamment la conception du sens (meaning et

sense) - les démarches herméneutiques ne procèdent pas tout à fait de

la même façon. Le sens des lieux n'y est pas conçu comme une donnée à retransmettre par l'entremise de l'analyse: il est plutôt quelque chose qu'il convient de décrypter, de décoder. Ici, l'interprétation est considérée comme une pratique active. Ainsi, le sens des lieux n'est-il pas conçu principalement comme le fruit de l'expérience (conception conquérante de l'imaginaire), mais bien comme le résultat d'une interprétation: Bukowski n'aurait pas investi de sens le de Los Angeles ou les quartiers humbles de East Hollywood avec son œuvre, il n'en aurait pas simplement révélé le sens en y inscrivant ses péripéties, il aurait interprété le sens d'une quotidienneté urbaine banale et parfois lubrique, interprétation qui serait consignée dans les nouvelles réunies dans ses fameux Contes de la folie ordinaire par exemple (Bukowski, 1983a et b). Ces interprétations seraient dignes d'une analyse de type sociologique dans la mesure où les conditions de vie y ont "quelques chances d'être appréhendées et décrites du point de vue de la culture qui leur correspond" (Grignon et Passeron, 1989, p. 86). Le sens n'est pas un donné, mais une élaboration intellectuelle que le lecteur aura à décrypter. Dans le processus d'interprétation, l'auteur acquiert ici un statut différent. S~ dans le cas des lectures phénoménologiques, la personne de l'auteur assure, par sa présence, la vérité du témoignage et la pertinence du sens "révélé" par l'expérience, l'interprétation herméneutique aura davantage besoin de l'auteur et de sa biographie comme levier de "décodage" de l'œuvre. Dans le premier cas le sens est donné, il convient de le retransmettre et il mérite de l'être car il est le fruit d'une expérience conjurée par une présence. Chez les seconds, le sens est à chercher et la personne et la vie de l'auteur nous assiste dans le travail d'interprétation pour limiter ou tout au moins baliser l'éventail des interprétations possibles.
Déterminations ou filtres: origine sociale, classe, ethnocide...

"The same simple line I learned in those cheap rooms" (Bukowski, "The Gods", dans Betting on the Muse, p. 361)

Chez les humanistes, l'auteur est considéré comme détenteur d'une individualité riche et dense qui le rend souverain dans son rôle d'investisseur, de révélateur ou d'i~terprète du sens des lieux (et des milieux sociaux) où il a vécu. A l'opposé, chez les géographes d'inspiration (néo)marxiste - qui se revendiquent plus ou moins directement du matérialisme historique - l'auteur existe en ce qu'il fait partie d'un groupe (social) et d'un moment (historique). C'est en 1 0,

Géographie et cultures, n° 44, 2002 tant que membre d'un ou de plusieurs groupes, dans une société et une époque données, que ses écrits ont une valeur et une pertinence sociale (à célébrer, ou à dénoncer selon les cas). L'auteur en tant qu'individu souverain est un leurre qu'il est traversé par un ensemble de déterminations sociales et géographiques qui conditionnent sa vision du monde social et la représentation qu'il en fait. Les premiers géographes dits radicaux qui se sont penchés sur le fait littéraire ont vivement critiqué la conception idéaliste et élitiste de leurs homologues humanistes (Cook, 1981 ; et Silk, 1984, par exemple). Ils ont fait valoir que la représentation du monde dans la littérature reflétait en fait les conditions sociales qui ont prévalu à sa production. Ici, l'imaginaire est conditionné par la réalité des inégalités sociales et l'appartenance de classe de l'auteur, considérations incontournables pour comprendre le monde représenté dans l'œuvre. On comprendra alors l'importance de la biographie de l'auteur pour saisir les particularités du monde représenté. La vie de Bukowski, son origine familiale et sa "position" aux échelons inférieurs de la stratification sociale - bien illustrée par la série d'emplois de manœuvre qu'il a successivement occupés puis abandonnés dans Factotum par exemple (Bukowski, 1975) - ou ce que l'on pourrait désigner plus spécifiquement comme une vision du monde hérité de la urban social underclass, expliquent pour une bonne part les déterminations qui ont présidé à la production de l'œuvre. Bien que nous soyons encore ici en présence d'une conception relativement mimétique de la littérature, celle-ci ne reflète pas les expériences souverainement concrètes de l'auteur ou ses interprétations de la réalité sociogéographique, mais bien plutôt les conditions sociales de classe qui ont présidé à sa production. On comprendra ici les différences fondamentales entre les thèses des uns et des autres. En fait, la direction des chaînes causales (si l'on me prête l'expression) est presque renversée: chez les humanistes, de l'auteur vers les lieux (socialement définis) pour s'exprimer dans l'œuvre de création (transcription d'une expérience ou d'une interprétation) ; chez les matérialistes, des conditions sociales (qui peuvent être géographiquement définies) à l'auteur pour se refléter dans la production littéraire. Bien entendu, et cela est de plus en plus vrai depuis une vingtaine d'années, l'ensemble des déterminations sociales envisagées s'est élargi. D'abord principalement définies en termes de classe (ou d' origine sociale), elles sont considérées maintenant moins directement sur le plan socioéconomique pour rendre compte d'appartenances diverses et parfois plus fluides: classe, bien sûr, mais aussi ethnicité (race, langue, religion etc.), sexe (gender), ou orientation sexuelle (Brosseau, 2002). Souvent, c'est l'assemblage particulier de ces déterminations diverses, dans des contextes historiquement contingents qui serviront de clés fondamentales à l'analyse. Ainsi faudrait-il considérer l'œuvre de Bukowski, comme étant celle d'un fils de petit-bourgeois déchu, ayant 11

Géographie et cultures, n° 44, 2002 adopté (ou subi...) une vie au sein de la classe ouvrière (souvent inférieure) bien sûr, mais ayant parfois résisté à ses aberrations les plus criantes, une œuvre fortement marquée par une perspective masculine d'homme blanc, de père américain d'origine polonaise et de mère allemande, le tout s'exprimant dans un contexte urbain caractérisé, selon les époques, par des transformations du milieu 4u travail, des changements sociaux et raciaux importants aux Etats-Unis et, notamment la montée du féminisme au cours des années 1970. Selon les cas et les prérogatives, l'appartenance à l'un de ces groupes, ou les divers aspects du contexte primeront; ce qu'il importe ici de garder en mémoire, c'est le fait que la personne de l'auteur est traversée de déterminations sociales diverses et que son œuvre est, à divers degrés, le reflet de ces conditions. Ainsi, comme cela est souvent affirmé en matière de production des savoirs, les discours, qu'ils soient scientifiques 0 u littéraires, possèdent un important caractère partiel, partial: ils sont socialement et géographiquement "situés" à l'intérieur de rapports de pouvoir. Poussées à l'extrême par une certaine critique déconstructionniste américaine au sein de laquelle se recyclent plusieurs des prérogatives radicales, ces déterminations seront regroupées pour définir le "site" à partir duquel les discours sont produits, sorte de résumé syncrétique de toutes les forces extrasubjectives qui surdéterminent l'écrivain. Socialement et idéologiquement informés (classe, ethnie, gender, etc.), ces sites sont le produit des rapports de forces divers (historique, linguistique, idéologique, etc.), processus au terme duquel le sujet est entièrement dépossédé de son libre-arbitre ou d'une conscience autonome (Hawthorn, 1994). Ce résumé des conceptions des rapports qui, en amont du processus littéraire, s'interposent entre écrivain et espace, a bien évidemment quelque chose d'un peu caricatural. Les renouvellements de la géographie sociale et culturelle contemporaine marquent précisément, dans plusieurs cas tout au moins, des tentatives de réconciliation de ces positions polarisées, les géographies humanistes s'intéressant aux structures sociospatiales, les géographies matérialistes aux initiatives et aux actions des individus dans les groupes sociaux (Cosgrove, 1994 ; Claval, 1995 ; Crang 1998). La complexification des options théoriques le long du continuum structure et agency (Chouinard, 1996), l'intégration des dimensions subjectives et objectives des lieux (Entrikin, 1991), la mise en lumière des caractères à la fois contraignants et facilitateurs des lieux (Sack, 1997), sont quelques indicateurs de la recherche de voies mitoyennes. Plutôt que d'examiner les termes du débat d'un point de vue théorique, nous verrons plus loin comment ces ambivalences ou ces compromis s'expriment dans l'œuvre de Bukowski.

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Géographie et cultures, n° 44, 2002 Auteur de papier, pouvoir de l'écriture ou stratégie À côté, sinon à l'opposé de ces discussions sur les diverses versions du déterminisme et du volontarisme qui insistent sur le "horstexte" dont la personne de l'auteur fait partie intégrante, on retrouve les options textualistes. Dans la foulée des travaux issus du structuralisme (et de la série des post-ismes qui suivirent souvent en réaction à ses rigidités et présupposés philosophiques), le texte est devenu un point central d'analyse qui a fait perdre à l'auteur (ou ses hypostases comme l' écrit Barthes) son statut primordial. C'est bien la langue dans sa chair, ses formes, sa rhétorique, ses détours, ses pli~, le texte et ses rapports ambigus aux autres textes qui sont essentiels. A If! limite, l'auteur est un des sous-produits du texte, une de ses fictions. A partir du moment où la personne de l'Auteur, en tant que présence extra-textuelle a été remise en question, sinon déconstruite, il n'y a plus beaucoup à faire d'elle. Parallèlement à la mort de l'auteur annoncé par les "textualistes", on assistait à la naissance d'un lecteur (jouisseur, co-créateur, déconstructeur, réarticulateur) parfois prévu par le texte lui-même (implied reader). Le matériau du texte, ce n'est pas la vie mais les mots, la langue et les autres textes. Bien que l'insistance sur l'instance lectrice ait pu donné lieu à des lectures symptomatiques transformant le texte en vecteur idéologique et son auteur en simple "site" traversé de forces anonymes comme nous l'avons souligné plus tôt, une attention portée sur les dimensions discursives du texte littéraire révèle des aspects fondamentaux de la géographie qui s'écrit en littérature. Robinson fut un des premiers géographes à se pencher sur la littérature moderniste du XXe siècle et à y explorer comment la forme privilégiée conférait à l'espace représenté un caractère fragmenté difficilement récupérable par une géographie en quête de faits... (Robinson, 1977). Daniels (1985) a dénoncé le peu d'attention portée aux conventions littéraires et à leur importance pour comprendre la nature du monde représenté dans la littérature. Dans le même esprit, Lafaille (1988) explique le mépris des géographes pour la littérature moderne par leur attachement farouche au primat de la communication, lui-même révélateur d'un désir de langage référentiel communiquant une relation au monde, non au texte. C'est en prenant acte de ces constats que j'ai tenté d'explorer les géographies alternatives qui s'expriment dans le roman. Ce travail m'a conduit à lancer l'idée de romans-géographes qui, pris un à un, génèrent des géographies bien différentes de celles auxquelles les géographes nous ont habitués, et dont la nouveauté réside en bonne partie dans l'utilisation particulière que ces romans faisaient du langage, dans sa chair et dans ses formes (Brosseau, 1996). Si cela est vrai pour la géographie qui s'exprime dans la littérature, cela l'est aussi pour la figure de l'auteur. Si l'on doit reconnaître au texte une dimension 13

Géographie

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performative, en ce qu'il "produit" son objet (dont l'esp~ce et les lieux), il est vrai, aussi, que le texte contribue à la productIon ou la création de la figure (sociale) de l'auteur (et ses rapports avec
1' espace).

On a peut-être voulu croire, au haut de la fièvre textualiste, que la personne de l'auteur n'était d'aucun intérêt, sa biographi~ d'aucune utilité. On a voulu affirmer la même chose en ce qUI concerne la socialité de l'œuvre littéraire (Dirkx, 2000). Nul besoin de reprendre les arguments qui opposèrent par exemple Picard et Barthes dans les années 1960. Il n'est plus nécessaire, par ailleurs, de considérer comme mutuellement exclusives les approches axées sur les discours de celles qui cherchent à mettre en lumière le poids du contexte (biographique, sociologique ou historique), comme l'a bien montré Berdoulay (1988). S'il est des textes dont l'interprétation peut se priver de toute référence à l'auteur, force est de reconnaître que, dans certains cas, et certainement celui de Bukowski, on puisse difficilement évacuer la personne et l'inscription de la vie de l'auteur dans un contexte biographique et social plus large. Je serais d'avis qu'à ce titre, le cas de Bukowski s'apparente à celui de Kérouac au sujet duquel Ricard écrit: "Quoi que prétende la 'science textuelle', je dis qu'on est ici en
présence d'une de ces œuvres rigoureusement indissociables de leur

référencebiographique,une de ces œuvres qui, si on les détacheœ l'espèce de continuum qu'elles forment avec la vie de leur auteur, cessent à toutes fins pratiques de fonctionner et perdent une part importante,peut-être essentielle,de leur signification". (Ricard, 1985,p. 93) L'œuvre de Bukowski a un caractère autobiographique important (forme d'auto-fiction). Elle s'appuie sur ce caractère pour donner du relief aux épisodes relatés et joue souvent sur l'ambiguïté du rapport entre vie (réelle) de l'auteur et vie (fictive) de l'alter ego. Ainsi, peut-on difficilement faire abstraction de ces médiations complexes pour l'interpréter. Si, par ailleurs, Bukowski a hérité son identité en partie de son origine familiale et d'un ensemble de déterminations sociales et géographiques diverses, l'écriture et la réécriture de sa vie (sous une forme plus ou moins déguisée, transformée sinon ironisée) a aussi contribué à la formation d'une nouvelle identité qui entre en relation dialectique avec la première. Ainsi, faut-il reconnaître au texte un caractère performatif en matière de construction sociale de la figure et de l'identité de l'auteur. Il convient aussi de reconnaître, dans le cas qui nous occupe, que le rapport entre l'auteur et l'œuvre est constitutif de l'œuvre elle-même (Couturier, 1995). Cette identité passe à la fois par les choix esthétiques formels, par les univers géographiques et sociaux représentés dans l' œuvre, par les diverses mises en scène de l'auteur 14

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